Le Black American English

Le Black American English

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Issu des pidgins et des créoles à substrats africains parlés par les esclaves noirs de l'Amérique anglo-saxonne, le Black American English a résisté à la décréolisation. Porté par une tradition orale complexe faite - entre autres - de récits, de contes, de jeux, de chants, il est toujours usité par les Noirs américains, notamment des classes défavorisées. Le Rap est un de ces genres les plus connus qui témoigne de la permanence de la créativité des racines africaines de cette langue.

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Ajouté le 01 juin 1998
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EAN13 9782296352803
Langue Français
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LE BLACK AMERICAN ENGLISH

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e m a n t i q u e s »
est née du constat qu'i] est

,

La collection Sémantiques

devenu de plus en plus difficile pour les chercheurs en
linguistique de faire paraître en librairie des ouvrages un tant soit peu pointus alors que leurs travaux souffrent énormément du manque de publicité, tant pour s'exposer à la critique de leurs pairs que pour être appréciés hors du prenùer cercle des spécialistes. Collection ouverte à toutes les recherches en cours, Siman-

tiques a pour but de faire connaître ce qui se passe dans les universités, les instituts et les laboratoires dans les domaines qui sont les siens: linguistique générale et appliquéeconfrontée à la psychologie, à la sociologie, à l'éducation et aux industries de la langue. Le rythtre de parution adopté - un titre par mois - permet la
publication rapide de thèses, mémoires ou recueils d'articles. Sémantiques s'adresse principalement aux linguistes, mais forma-

son projet éditorial la destine aussi aux chercheurs,

teurs et étudiants en lettres, langues et sciences humaines, ainsi qu'aux praticiens lexicographes, traducteurs, interprètes, orthophonistes.. . Contact: M. Arabyan IUT de Fontainebleau Route forestière Hurtault 77300 FONTAINEBLEAU

o L'Harmattan, 1998

-

ISBN:

2-7384-6041-0

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Arabyan

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Anne Méténier

LE BLACK AMERICAN ENGLISH
Etude lexicologique et sémantique

L'Harmattan
5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique F -75005 PARIS- FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques MONfRÉAL (Qc) - CANADA H2Y lK9

Il Y a un moment pour tout et un temps pour toute chose sous le ciel. [.u] Un temps pour planter et un temps pour arracher le plant. [...] un temps pour détruire et un temps pour bâtir. Un temps pour pleurer et un temps pour rire, un temps pour gémir et un temps pour danser. [u.] un temps pour se taire et un temps pour parler. Un temps pour aimer et un temps pour haïr, un temps pour la guerre et un temps pour la paix. [.u] Ecclésiaste 3, 1-8.

Le présent ouvrage est tiré d'une thèse de doctorat soutenue à l'Université de Clermont-Ferrand en 1991 sous le titre: Une étude du Black American English: son lexique et sa tradition orale Origines et évolution depuis le XVIIe siècle jusqu'au XXe siècle.

Introduction

ACTUELLEMENT, le dialecte noir américain constitue la langue d'environ quatre-vingts pour cent d'Afro-Américains. Il se distingue, depuis l'esclavage, non seulement de la langue américaine officielle, mais également des autres variétés d'américain. L'exploration récente de certains aspects de cet idiome lui attribue une intégrité croissante. La présente recherche s'attache à étudier le lexique et la tradition orale afro-américains, en mettant en relief le lien étroit et indéfectible qui existe entre langue et parole. En effet, une telle étude ne peut se limiter à l'analyse du code linguistique seul. Elle doit tenir compte des deux aspects élémentaires qui divisent le langage en deux parties: langue et parole [Saussure 1916]. La langue est fondamentalement sociale; fruit de la collectivité, elle est produite et utilisée par la communauté linguistique. Le code linguistique n'est autre qu'un système de signaux qui, par convention, permet la transmission du message et la communication. Cette définition peut en partie être rattachée à ce que Chomsky nomme compétence, qui équivaut au savoir linguistique du sujet parlant, par opposition à la notion de performance, correspondant à ce que Saussure appelle parole, qui est un acte individuel et créateur. La parole est la concrétisation du langage; c'est l'accomplissement du langage dans lequel la liberté, la volonté et l'intelligence du locuteur sont des paramètres majeurs. Le pouvoir créateur du langage engendre l'acte de parole. Langue parlée étant synonyme de langue orale, ce concept ~ rattache directement au phénomène de la tradition orale.

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LE BLACK AMERICAN ENGUSH

Cette fonne dialectale qu'est le Black American English apparaît comme le reflet et l'expression d'une culture qui diffère de celle de la majorité du peuple américain. La notion de culture évoque l'ensemble des structures sociales et ethniques qui définissent une société, ainsi que des aspects historiques, géographiques, politiques... Les schémas linguistiques sont filtrés et modelés par la société, par ses composantes ethniques et culturelIes entre autres, par son vécu. La langue ne peut être envisagée comme une structure totalement unifonne; c'est une entité réceptive à de multiples influences [Bright 1966] : L'objet de la science générale de la conununication est de montrer la covariance systématique de la structure linguistique et de la structure sociale. Par conséquent, outre un aspect purement linguistique, la présente recherche fait appel à des critères socio- et ethnolinguistiques - le mot ethnolinguistique étant ici pris au sens large, et non limité à l'étude d'une communauté plus ou moins «primitive ». L'emploi de l'expression forme dialectale nécessite l'éclaircissementde la notion de dialecte, liée dans notre contexte à une stratification sociale. Le terme étant généralement utilisé pour désigner le Black American English, il importe de souligner que la linguistique ne juge pas une variété de langue « meilleure » qu'une autre; elle ne conclut pas non plus qu'une population économiquement défavorisée souffre de déficits linguistiques cu cognitifs. Le lien entre langage et intelligence étant étroit, affirmer qu'une communauté utilise un système linguistique s'écartant du système standard risque d'être mal interprété. Il est donc nécessaire de donner une définition du mot dialecte pour éviter toute ambiguïté. On désigne par dialecte l'ensemble des formes employées par un groupe de locuteurs d'une langue donnée. Cette variante de la langue proprement dite est due (comme il a déjà été mentionné) à des facteurs divers [Boatner et Gates 1975 : 21]. Le dialecte s'oppose à la langue officielle, dite standard, et n'en a ni le statut culturel, ni le statut social. Lorsqu'il s'agit d'un système oral, il y a intercompréhension entre individus employant le même dialecte. Chaque individu

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utilise un idiolecte : l'ensemble des idiolectes constitue le dialecte. Le terme basilecte qualifie la forme de dialecte la plus éloignée de la langue officielle. Si l'on en croit B.L. Bailey, le basilecte est essentiellement utilisé par les jeunes enfants, les personnes âgées ou non éduquées. Le mot acrolecte fait référence au système qui se rapproche le plus de la norme. Synonymes de Black American English Dans les différents ouvrages anglo-américains traitant du Black American English, plusieurs synonymes sont utilisés, parmi lesquels Black Slang. Slang (argot) peuHl qualifier le dialecte noir américain? D'après le Dictionary of American Slang, ce terme recouvre (p. vi) : the body ofwords and expressions frequently used by or intelligible to a rather large portion of the general American public. Dans la mesure où il s'agit d'une langue populaire, il est possible de dire sans connotation péjorative que le Black English, langue de la roe par excellence, est une forme d'argot. Quant à r Oxford Dictionary, il dit du slang qu'il n'est pas approprié à la langue écrite, et de fait, notre propre recherche montre que le Black American English est un système oral avant tout. Néanmoins, il importe de préciser que le mot français argot est parfois utilisé dans un sens plus restreint pour désigner un ensemble secret de mots créé et utilisé par des groupes d'individus dans des domaines spécifiques, afin de n'être compris que par certains. Notre étude confirme que le terme slang ou le terme argot peuvent par conséquent qualifier le Black English dans certains cas. Ainsi des groupes de la communauté noire américaine, notamment celui des prisonniers et des drogués, utilisent de nombreux termes spécifiques et secrets. La langue des musiciens, qui emploie également des termes spécifiques, est appelée jargon, jive talk, ou hip talk. Plus généraux, les termes lingo, black street speech, black idiom, black vernacular ou ebonies sont d'autres équivalents de Black English. C. Brown, auteur de Manchild in the Promised Land, propose J'expression language of soul. Dans la présente recherche, le terme plus généralement admis de Black English est employé, qui concerne la langue familière des Afro-Américains des clas ses pauvres et parfois

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celle des classes moyennes et supérieures. Objectif et démarche de la recherche

Les linguistes de diverses obédiences s'accordent dans l'ensemble sur l'existence de quatre champs traditionnels d'étude des langues: phonologie, morphologie, lexique, syntaxe. Les recherches citées en bibliographie ont exploité la grammaire et les sons de la langue vernaculaire noire américaine, mais peu ont été consacrées à son vocabulaire. C'est pourquoi cet ouvrage s'attache à faire savoir s'il existe un lexique spécifique à la communauté afro-américaine - c'est-à-dire fonctionnant indépendamment de la langue des locuteurs blancs -, que l'on puisse rattacher à la tradition orale et à la culture de cette communauté. Au fil de notre enquête, d'autres questions ont surgi. Notamment celle de savoir si - l'hypothèse d'un lexique propre à la comrnunauté noire étant posée -, ce lexique est le produit d'une déformation de l'anglais, comme l'affirmaient les dialectologues du début du siècle. Certaines de leurs conclusions ont été retenues puisque, comme on le verra, les esclaves et leurs descendants ont forgé leur idiome sur l'anglais de leurs maîtres puis de leurs patrons blancs. L'hypothèse de l'origine africaine d'une partie du vocabulaire en question est exposée ensuite, à partir des travaux du courant créoliste qui a vu le jour dans les années soixante-dix. L'étude des étymons du vocabulaire noir américain montre l'autonomie d'une grande part de ce lexique, malgré la difficulté qu'il y a à suivre son évolution depuis le XVIIe siècle.

Localisation du Black American English Construire une démarche lexicologique et sémantique pour étudier le vocabulaire du Black American English en diachronie et en synchronie, c'est insister sur le rôle des facteurs spatio-temporels dans la structuration du code linguistique [Jakobson 1973] : Tout changement apparaît d'abord, en synchronie linguistique, comme une coexistence et une alternance orientées de façons de parler plus archaïques et plus modernes. Ainsi la synchronie linguistique s'avère être dynamique. Dans cette perspective, ce travail met en valeur la succession

INTRODUCTION

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des synchronies dynamiques qui constituent la démarche diachronique, et distingue les éléments statiques, qui relèvent de la permanence et permettent de parler de transmission linguistique comme de tradition culturelle, et les variations qui relèvent de la mutabilité des termes et de l'invention lexicale. L'étude des origines et de l'évolution du lexique afro-américain et de sa tradition orale a pris en compte des aspects historiques et géographiques. Partant d'une période antérieure au XVIIe siècle, une relation est établie entre la situation linguistique de l'Afrique et celle des esclaves noirs d' Amérique.1 La plus ancienne attestation de l'apport d'esclaves en Amérique du Nord date de 1619, année où vingt Africains sont déportés sur un bateau hollandais arrivé à Jamestown2. Au fil du temps, d'autres esclaves noirs sont débarqués, qui parlent le wolof, l'éwé, le foula, le mandingue, le hausa, etc.3, dont les maîtres blancs auraient pris soin de séparer les membres de mêmes villages, de mêmes ethnies, pour éviter qu'ils se comprennent, complotent et se rebellent [Smitherman 1977 : 7] : It was the practice of slavers to mix up Africans from different tribes, so in any slave community there would be various triball(llJguages such as lbo, Yoruba, Rausa. Even though these African language systems shared general structural
commonalities, still they differed in vocabulary.

Ce phénomène est évidemment un facteur important dans l'élaboration du Black English. En 1808, le Congrès interdit l'importation de nouveaux esclaves, puis l'esclavage lui-même est aboli en 1865. On estime la déportation d'Africains sur le territoire des Etats-Unis entre 1701 et 1810 à [Curtin 1969: 140] :

1 Le Black English américain conserve des points conununs avec les variétés d'anglais parlées en Afrique de l'Ouest, en Afrique Centrale ou en Afrique du Sud, dans les Caraïbes et dans le
Pacifique (en particulier à Hawaï)

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entre autres.

2 Vers 1800, on compte plus d'un nùllion de Noirs aux Etats-Unis; en 1924, 10 nùllions; en 1989, 22 millions (soit environ un huitième de la population totale). 3 Voyez les cartes des pages 18 à 20.

14 1701
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1720 1721 1740 1741 1760 1761 - 1780 1781 1810
~ ~ ~

19 800 esclaves importés 50 400 100400 85 800 91 600

De 1811 à 1861, des esclaves sont importés clandestinement: en novembre 1858, le Wanderer en débarque 420 à Brunswick (Géorgie) ; et en 1861 encore, le Clothilde arrive en Alabama [Major 1971 : 359] : At Plateau is Africky Town, a settlement of Negroes, descendants of the last shipload of slaves brought to the South. Though the importation of slaves hadbecome illegal after 1807, a brisk smuggling trade continued. The War Between the States was threatening when the ship, Clothilde, arrived in Mississipi Sound from the Guinea Coast with a cargo of Negroes. [...] From this group' has developped the present community. D'après les informations disponibles; le nombre d'esclaves implantés dans les colonies du nord des Etats-Unis est IIÙnime. Il en est autrement dans le sud [Curtin 1969: 145] : The southern mainland colonies did, however, import slaves directly from Africa. [...] Elisabeth Donnan's published data from the southern colonies illustrate this point. In her long but possibly incomplete list of slave ships entering Virginia between 1710 and 1769, most came from either the West Indies or nearby colonies, but with cargoes of a few individuals to a few dozen. A much smaller number of ships from Africa brought about 86 percent of the 53,500 slaves recorded on the list. [...] South Carolina was a direct importer from Africa at an early date [...]. En 1736, un contemporain décrit ainsi la Caroline [Wood 1975: 132]: Carolina looks miJre like a negro country than like a country settled by white people. Pendant deux cents ans, la population du sud de cet Etat fut à majorité noire. Le champ géographique de l'enquête peut ainsi se limiter aux

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Etat-Unis continentaux et à l'Afrique de l'Ouest essentiellement. La Première partie fera référence au sud-est du territoire américain, berceau des premières plantations, où l'idiome est très vivace. Cependant, on verra dans la Deuxième partie, qui étudie le Black American English de la fin du XIXe à nos jours, qu'avec l'émancipation des esclaves, le dialecte s'étend à tous les Etats. La littérature en fournit des exemples: B. Franklin atteste de sa présence à Philadelphie, RB. Stowe à New York... Variantes lexicales Le contexte géographique et social, entre autres, a engendré des variantes lexicales qui, ajoutées à des variantes d'un autre ordre, ont créé différentes variétés de Black American English. Les témoignages datant de l'esclavage montrent que chaque plantation avait son propre dialecte, à ce point disûnct de tous les autres qu'il était possible de deviner, en entendant un esclave parler, à quelle plantation il appartenait. Une des raisons de ces divergences dans les formes de Black English est que les esclaves ne provenaient pas des mêmes régions d'Afrique, si bien que plusieurs langues africaines furent confrontées à l'anglais américain. De nos jours, ces variantes, inhérentes au dialecte noir américain, persistent selon les Etats et les classes sociales. Il est donc évident qu'étudier la totalité de ces variations est une tâche impossible. Il est par ailleurs nécessaire de se détacher de l'idée quelque peu simpliste qui limite la distribution d'un dialecte à un lieu géographique. La dialectologie sociale tend à montrer que l' approche régionale est parfois insuffisante: des critères sociologiques et ethniques vont permettre de montrer que de nombreux termes afro-américains sont communs aux dialectes de d,ifférentes régions [Smitherman 1977 : 72] : Though Black Semantic terms may vary somewhat from region to region and to some extent within subgroups in the black community, the Afro-American's intuitive knowledge of Black Semantics, coupled with his or her participation in the common black experience, enables that person to interpret or translate any words, expressions and idioms not heard before. Thus blacks from one community have no trouble
adjusting to the black linguistics of another community.

16 L'argumentation

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linguistique

Les origines du lexique afro-américain sont très mal connues en raison du manque de documents sur le sujet. En effet, au CUll témoignage n'indique l'état de la langue des Noirs américains pour la période qui s'étend de 1619 à 1715 environ. L'argumentation linguistique de la Première partie est donc avant tout basée sur des hypothèses des chercheurs, et retrace les perspectives théoriques émises sur la question: on y a affaire à une reconstitution du dialecte, et qui est essentiellement conduite par les Blancs. Il faut attendre le milieu du XVIIIe siècle pour trou ver des traces de Black American English dans la littérature, puis la documentation - et donc le corpus: témoignages littéraires, descriptions savantes, sources africaines - augmente rapide ment, ce qui facilite d'autant la discussion scientifique. La Deuxième partie, qui étudie la période contemporaine, s'achève (Chapitre VI) par un lexique afro-américain élaboré sur la base des enquêtes que nous avons effectuées à Los Angeles et dans sa région en 1989-1990. Le Black English ayant été étudié par des chercheurs et des étudiants de l'VCLA, les contacts avec les spécialistes sont aisés. Les terrains d'enquête sont Van
Nuys, Carson, Compton, South Central

- L.A...

La ville de

Venice Beach est également intéressante pour sa forte population noire. A quoi s'ajoutent les contributions de San Francisco (Calif.), Norman (Oklahoma), Philadelphie (Pennsylvanie), Washington D.C., Long Island (New York), Edwardsville (minois), du Minnesota, qui permettent de tester l'hypothèse selon laquelle des termes communs sont employés malgré la distance qui sépare les communautés. La mobilité des Américains en est une explication: cette instabilité géographique implique une dispersion des traits linguistiques, d'où une interpénétration constante du vocabulaire des différentes régions, entraînant la fixation de termes corn muns d'une part et, d'autre part, le renouvellement permanent d'autres éléments lexicaux. Le corpus de notre enquête est constitué de productions orales enregistrées dans les rues, sur les places publiques; de raps improvisés dans les clubs; de chansons, poésies, contes écoutés lors de veillées, etc.

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En raison de la très grande quantité de formes recueillies, il était impossible d'établir une nomenclature claire sans procéder à des choix. Ces choix ont été effectués selon des critères géographiques, sociaux et lexicaux. Tous les mots retenus en entrée sont d'usage courant [en 1989-1990] ; des synonymes vieillis ont été indiqués pour attester de l'évolution sémantique; ces synonymes étaient néanmoins connus de nos interloœteurs ; et tous les mots retenus sont connus de tous les informateurs (âgés en majorité de 20 à 50 ans). En outre, un sondage réalisé dans un groupe de Blancs des classes pauvre et moyenne de la région a permis de signaler un certain nombre de termes communs aux deux communautés. Nous avons fait en sorte qu'un minimum de ces termes soient inclus à la liste lexicale. Dans cet ouvrage, nous avons cherché à mettre l'accent sur les différences culturelles entre communautés noires et blanches des Etats-Unis de façon non pas négative, mais constructive. En cherchant à comprendre l'origine de ces différences et en nous interrogeant sur le sens et sur la structure du lexique afro-américain, nous espérons avoir montré l'autonomie du Black American English en tant qu'objet d'étude scientifique et culturelle
«

à part entière».

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L'Afrique de l'Ouest:

Carte politique moderne

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Répartition générale des langues parlées dans les pays riverains de l'Atlantique et leurs voisins

LE BLACK AMERICAN

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Déplacements vers le Nord des populations noires émancipées par l'abolition de l'esclavage.

Première partie Des origines à la tin du XIXe siècle

I Premières approches linguistiques (1900 - 1950)

La théorie de la migration des dialectes régionaux britanniques La quasi-totalité des sources - historiques, littéraires ou autres confirment que l'ensemble des formes anglo-américaines parlées aux Etats-Unis aurait, depuis le début de la colonisation de ce territoire, la langue britannique pour origine principale. Les dialectologues utilisent la thèse de la migration des dialectes irlandais, écossais, anglais vers l'Amérique, pour rendre compte de l'émergence conjointe des parlers afro-américains. Ce processus est connu sous l'appellation de selective cultural differentiation [McDavid 1967 : 1-40] : les premiers pionniers britanniques transportent leurs dialectes dans le Nouveau Monde, ainsi que des documents écrits - une littérature essentiellement classique -, qui deviennent rapidement les éléments de base de la langue américaine. A l' arri vée subséquente des esclaves africains, une situation linguistique nouvelle s'établit, et le dialecte qui en émerge fait l'objet de nombreuses conjonctures appuyées sur autant de théories. 12 La théorie des origines britanniques du Black English Les langues africaines des Noirs déportés en Nouvelle-Angleterre se retrouvent confrontées à l'anglais. Un système linguistique se met en place pour assurer une intercompréhension minimale entre planteurs et esclaves; ce système est très simpli-

Il

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fié, résultat de deux ajustements réciproques, le Noir s'évertuant à calquer son parler sur celui de ses maîtres tandis que le planteur reproduit les tentatives de l'esclave pour copier la langue standard [Bloomfield 1933: 472-475]. C'est à partir du contact inégal entre communautés que les membres de 1'establishment1 anglo-saxon émettent une théorie sur l'origine de la forme d'anglais dont se servaient les premiers esclaves d'Amérique et leurs descendants, divers documents montrant que l'anglais de cette communauté s'écarte des normes de l'américain standard. Ce courant de pensée linguistique connaît son apogée au début du XXe siècle. Selon ces auteurs - que nous désignerons sous le nom de dialectologue.s pour les distinguer des créolistes qui suivront - parmi lesquels 1. Bennett, A.W. Whitney, G.P. Krapp, H.L. Mencken et A. Gonzales ont exercé entre 1900 et 1930 l'adaptation de la communauté noire à la langue anglaise a connu trois étapes: la création d'un baby talk, son évolution, puis sa stabilisation à un état de langue archaïque voisin de l'anglais élisabéthain.

121 Le baby talk Les dialectologues affirment que l'adaptation linguistique des Noirs à la langue britannique des Blancs n'a pas été immédiate. Ils admettent généralement que les planteurs ont dû prendre l'initiative de créer un système peu compliqué pour se faire comprendre et établir une communication orale avec leurs serviteurs {Krapp 1924: 193] :
From the very beginning the white overlords addressed themselves in English to their black vassals. It is not difficult to imagine the kind of English this would be. It would be a very much simplified English - the kind of English some people employ when they talk to babies. It would probably have no tenses of the verb, no distinctions of case in nouns or pronouns, no marks of singular or plural. Difficult sounds would be eliminated, as they are in baby talk. Its vocabulary would 1 «Those persons in positions of power and authority, whose opinions, way of life, influence public life, etc., », Oxford Dictionary, A.S. Hornby.