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Le défi des langues

De
336 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1994
Lecture(s) : 348
EAN13 : 9782296287556
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Claude PIRON

LE DÉFI DES LANGUES: " DU GACHIS AU BON SENS

Éditions L'Harmattan 5-7 rue de l'École-Polytechnique
t

75005 Paris

@ L'HARMATTAN,

1994 ISBN: 2-7384-2432-5

L'auteur tient à remercier Mme Marie-Louise Bodard, ainsi que MM. Mario Bélisle, Mark Fettes, Henri Masson, Germain Pirlot et JeanLouis Texier, sans l'apport très divers desquels le présent ouvrage n'aurait jamais vu le jour.

CHAPITRE

I

LA COMMUNICATION LINGUISTIQUE INTERNATIONALE: UNE GESTION PATHOLOGIQUE?

Si un individu choisit sans raison un mode d'action inutilement pénible, dépense une fonune pour acquérir ce qui est gratuitement à sa disposition, refuse a priori de se renseigner sur les moyens efficaces d'atteindre son but et fuit toute réflexion sur sa manière d'agir, on dira familièrement que quelque chose ne tourne pas rond dans son comportement. Si, de surcroit, sa préférence pour des efforts décourageants et des processus compliqués débouche sur un résultat médiocre, alors qu'un voisin obtient des résultats d'excellente qualité par une méthode simple et agréable, facile à adopter d'emblée, on n'hésitera plus à parler de masochisme. Nous n'y réfléchissons guère, mais l'organisation de la communication linguistique internationale dans notre société est justiciable du même diagnostic. Elle est pathologique. Cette affirmation peut paraître outrecuidante. Elle se fonde pourtant sur l'analyse des réalités. Le lecteur s'en rendra compte

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s'il veut bien suivre le présent exposé. Toutes les indications lui seront fournies pour qu'il puisse vérifier les faits par lui-même. fi existe beaucoup de points communs entre l'organisation actuelle de la communication linguistique et le mode de gestion de l'économie qui a conduit l'ex-bloc soviétique à la faillite. Considérons par exemple l'aveu suivant:
«Nous avons construit à Zeran une fabrique d'automobiles et avons investi dans cette entreprise un capital énorme. On a vu s'édifier là une nouvelle usine qui, à un prix de revient d'une ampleur défiant toute imagination, produit un nombre insignifiant de véhicules consommant des quantités effarantes de carburant.»!

Cejugement, prononcépar Gomulkaen 1956,pouvait encore s'appliquer trente-trois ans plus tard aux usines Trahant, en Allemagne de l'Est, et à d'innombrables entreprises de pays communistes. On peut décrire en tennes analogues la manière
dont la communication est actuellement organisée entre les pays et les peuples:
«Nous avons organisé de par le monde un enseignement scolaire des langues dans lequel nous investissons, année après année, des capitaux énormes. On a vu s'édifier là un système d'enseignement qui, à un prix de revient d'une ampleur défiant toute imagination, produit un nombre insignifiant de polyglottes. La communication internationale, dans bien des situations, ne fonctionne pas; là où elle fonctionne (de façon médiocre), elle consomme des montants effarants, injectés dans la traduction, l'interprétation simultanée, le secrétariat multilingue et la reproduction d'ouvrages et de documents dans des dizaines et des dizaines de langues.»

Or, l'étude comparative des moyens mis en œuvre pour sunnonter la barrière des langues révèle des possibilités inexploitées. Il existe en particulier un système qui assure un rapport effi~acité/coût digne des entreprises les plus productives. Mais les Etats évitent d'en infonner leurs populations. Mauvaise volonté? Incompétence? Politique délibérée? Peur des réalités novatrices?

1. Wladyslaw Gomu~ka, Discours prononcé à la Huitième Session plénière du Comité central du POUP, Varsovie: Polonia, 1956, p. 5.
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Ou, tout simplement, névrose? A titre d'hypothèse de travail, nous opterons pour cette dernière possibilité. Et puisqu'il s'agit d'une entité sociopathologique bien précise, nous lui donnerons un nom. Nous l'appellerons syndrome de Babel. L'histoire de la Tour de Babel montre les hommes se repartissant en groupes fennés, incapables de communiquer entre eux. Cette rupture des ponts évoque certains tableaux psychopathologiques. Citons un cas réel: le vieux N., hospitalisé dans un établissement psychiatrique. Totalement replié sur lui-même, il ne communiquait avec personne. Pourtant il parlait. Il lui arrivait même de chanter d'étranges complaintes, infiniment tristes. Il écrivait aussi. Il remplissait des cahiers d'un texte serré, à longueur de journée. Mais la langue dans laquelle il parlait, psalmodiait, écrivait était une langue à lui tout seul, une langue qu'il s'était inventée. Ce n'était pas un étranger: quand il était encore valide, il parlait un français tout à fait nonnaI. Mais il est allé en s'isolant de plus en plus. Plus il s'enfonçait dans son univers, moins il dialoguait. fi s'est forgé sa langue à lui, il s'est coupé du monde. Peut-être aurait-on pu le sauver en entrant dans son jeu, mais dans cet établissement personne n'avait le temps. Son dossier, portant le diagnostic de schizophrénie, doit pourrir quelque part dans une cave. Ne nous méprenons pas. Il n'y a rien de pathologique à inventer un langage. C'est même une activité créatrice qui peut donner de profondes satisfactions, comme le découvrent bon nombre d'enfants. La maladie mentale n'apparaît que si, en plus, on refuse de parler un langage compréhensible aux autres. Alors les relations cessent, on ne reçoit plus l'air extérieur, on s'enfenne dans un univers bouché et bouclé. C'est un peu comme si l'on perdait son âme. Car l'être humain est un être de relation. Une pathologie de cet ordre sévit au niveau mondial, héritière, sans doute, d'un passé trop lointain pour être jamais connu. On peut présumer qu'au début il s'est souvent agi de systèmes de défense parfaitement justifiés. L'Autre, le hors-tribu, c'était l'ennemi potentiel. Il fallait éviter qu'il comprenne ce qu'on mijote. Alors on s'est mis à employer un langage différent, un langage secret, servant de barrière protectrice. Ce processus de création linguistique n'a d'ailleurs jamais cessé: avant de passer dans le domaine public, les argots sont des langages de truands
destinés à limiter la compréhension aux seuls initiés.

Dans d'autres cas, selon toute vraisemblance, il n'y a pas eu mécanisme de défense, mais conséquenced'un isolement géogra7

phique. Coupés du reste du monde par une rivière, une chaîne de montagnes, une forêt, ou tout simplement la distance, nos ancêtres ont perfectionné leur langage propre, unique. Avec notre culture, nos chants, nos danses, notre poésie, nos coutumes, nos fêtes, il a constitué un tout harmonieux, souvent plein de splendeurs inégalées, qui a fait que nous sommes ce que nous sommes, bien différents des gens qui vivent par delà la frontière linguistique. Tant que nous sommes isolés-;cette évolution est parfaitement saine. C'est la merveille de la créativité humaine qui se déploie. Les milliers de langues qu'a créées l'humanité, c'est comme les milliers d'arts culinaires, tous ces arômes subtils de vins différents, tous ces types d'habitat, ces costumes, ces contes, ces styles musicaux. La diversité des productions linguistiques est aussi magnifique que la diversité des fleurs, des fruits, des paysages. n n'y a rien de morbide là-dedans. La maladie mentale n'est apparue que lorsque les contacts se sont noués entre communautés séparées, lorsqu'ils sont devenus tellement intenses et fréquents que toute la vie s'est organisée autour d'eux, de sorte que les relations sont devenues indispensables. La maladie mentale réside, comme chez le vieux N., dans la peur de communiquer, alors que, nous le verrons dans la suite de l'exposé, il est facile de le faire. Le caractère pathologique du fonctionnement de la société apparaîtra plus clairement si nous prenons une comparaison2. Imaginez la situation suivante. Trois personnes établies l'une à Marseille, l'autre à Mulhouse, la troisième à Oennont-Ferrand ont à discuter d'une question confidentielle de la plus haute importance. Une secrétaire suggère à l'un des trois une rencontre à Lyon, mais, à sa grande surprise, les personnes présentes ne tardent pas à la ridiculiser et à lui imposer le silence: «Taisezvous! Nous n'envisageons que des solutions sérieuses. Vous croyez encore au Père Noël ?» La jeune femme, qui tient à son poste, se résigne, abasourdie. Et à l'encontre de tout bon sens, le Marseillais pan pour Rome, le Mulhousien pour Moscou et le Clermontois pour Buenos Aires. La discussion se fait par téléphone, de leurs hÔtels respectifs. La communication n'est pas excellente, elle coûte cher, elle aura représenté pour les protagonistes des frais considérables et une perte de temps qu'il
2. Je reproduis ci-après la comparaison que j'ai utilisée dans "Un cas étonnant de masochisme social", Action et Pensée, 1991, n° 19, pp. 51-53. 8

aurait été facile d'éviter. Puisqu'il n'y avait aucune raison de choisir ces capitales plutôt qu'une ville française, et que leurs longs voyages, loin de leur procurer du plaisir, leur ont compliqué l'existence, il était abelTant de procéder de la sorte, surtout si l'on considère que la solution consistant à se rencontrer dans une même ville relativement proche n'a jamais été envisagée! Ce cas hypothétique paraît si invraisemblable que personne ne le croira possible. Tel est pourtant le comportement de notre société dans le domaine de la communication linguistique. Voici trois scientifiques, un Finlandais, un Tchèque et un Rwandais, qui ont participé à une recherche commune coordonnée par une institution spécialisée de la famille des Nations Unies. Quand ils se rencontrent à Genève pour confronter leurs résultats, il s'avère que le Finlandais a passé-huit ans de scolarité, à raison de cinq heures par semaine, pour apprendre un anglais qu'il maîtrise mal. Le Tchèque a consacré un temps plus considérable encore à se battre avec l'allemand et le russe. Quant au Rwandais, il a dépensé une énergie fantastique à acquérir le français, avec toutes ces subtilités qui suscitent tant de questions sans réponse chez les élèves étrangers (pourquoi dit-on vous dites mais pas vous prédites, j'y pense, mais pas je lui pense, en automne, mais pas en printemps 1)

Lorsque ces trois spécialistes se retrouvent au Siège de leur organisation, leurs 1200 à 1500 heures de langue, auxquelles il faut ajouter tout le temps passé à domicile à faire les devoirs ou à mémoriser vocabulaireset règles de grammaire,se révèlent totalement inutiles. Pour qu'ils puissent communiquer, il faudra un technicienet six interprètes,dont la fonnationaura coûté elle aussi à la société un nombre démesuré d'heures d'enseignement. Tout cela revient cher: 840 francs suisses, soit plus de 3300 FF, par interprète par jour: plus de 20.000 FF par jour rien que pour'la
rémunération des interprètes, à quoi il faut ajouter celle du technicien et, s'il y a des documents à traduire, des traducteurs et dactylos, ainsi que les frais d'intendance (électricité, papier, indemnités journalières...). Or, pour un investissement aussi impressionnant, les résultats sont plus que médiocres. Les panenaires sont loin de maftriser parfaitement les langues qu'ils utilisent, ils parlent dans un micro et entendent une autre voix que celle de leur véritable interlocuteur. La communication est d'une efficacité limitée, faute

d'un niveau technique approprié au sein du personnel linguistique. Les rapports de rechercheont dû être traduits à grands frais et renferment quelques contresens. A la pause café, au dîner ou 9

stils veulent faire quelques pas dehors, ces spécialistes ne peuvent

rien se dire: leurs échanges se limitent à des gestes et à des onomatopées. Ils en sont réduits à se conduire comme des handicapés, victimes d'un ictus cérébral, ou comme des sourds-muets ntayant pas appris le langage des signes. Ce système, très désagréable pour ceux qui le vivent directement, se reproduit constamment sur toute la surface du globe, et cela coOte une fortuneaux populationsdu mondeentier. Ce qui serait un comportement pathologique de la pan des trois premiers cesse-t-il de l'être dans le cas des trois seconds? Bien sûr, eux-mêmes, en tant que personnes, peuvent être les êtres les plus sains, mentalementparlant, que la Terre ait jamais portés. La maladie ne se situe pas au niveau de leur personne.
Mais quten est-il au niveau de la société?

Quand on soupçonne que les choses ne se déroulent pas comme elles le devraient dans une entreprise, on fait appel à un consultant qui prend la peine dtétudier toute l'organisation des activités, de manière à dépister les déperditions dténergie, les goulets d'étranglement, les détours inutiles, les mauvais fonctionnements. On attend de lui des propositions concrètes: comment s'y prendre pour obtenir de meilleurs résultats à moindres frais, dans un climat plus sympathique pour tout le monde? Rien ne nous empêche d'exercer cette fonction dans le domaine des langues. Voyons comment se présente la communication linguistique dans le monde d'aujourd'hui. La première question qui se pose est de savoir s'il y a réellement problème. Peut-être la manière dont les choses ont été présentées ci-dessus fausse-t-eIle sensiblement la réalité. S'il y a problème, observons ce qui est fait pour le résoudre, le contourner ou le pallier tant bien que mal. S'il se trouve que diverses solutions sont effectivement appliquées, l'une ici, l'autre là, nous pourrons les étudier dans la pratique, sur le terrain. Nous nous poserons à leur sujet une question fondamentale: comment se comparent-elles les unes aux autres, quel est leur rendement respectif par rapport à leur coût? Mais il serait indécent de se limiter au seul point de vue matériel: nous aborderons également la situation sous l'angle de la satisfaction psychologique, des avantages ou inconvénients culturels, de la justice, de l'aspect humain de la communication. Peut-être, au tenne de cette recherche, découvrirons-nous que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes; nous le reconnaîtrons alors en toute simplicité. Notre expédition n'aura

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pas été inutile pour autant. Si la course au trésor n'aboutit pas, du moins le voyagenous aura-t-il apprisquelquechose. Mais peut-être constaterons-nous qu'un système donné pennet de réduire sensiblementles coats et d'accroftre dans une large mesure l'efficacité des échanges tout en répondant mieux que les méthodes courantes aux aspirations psychologiques et culturelles des personnes appelées à communiquer d'une entité linguistiqueà l'autre. Nous aurons alors le devoir de le décrire, en jouant cartes sur table. Et nous essaierons de comprendre pourquoi, si cette fonnule existe, nos autoritésfont comme si elle n'existait pas.

Il

INTERLUDE

Certains lecteurs, sans doute, souhaitent se lancer immédiatement dans l'exploration. Ceux-là peuvent passer directement au chapitre II. Mais avant de se plonger dans ce genre d'entreprise, d'autres ont besoin d'un moment de rêve, de méditation, de pause. Ou de culture. Peut-être voudront-ils relire le texte biblique sur Babel et prendre connaissance de commentaires très divers obtenus à son sujet Ce récit est probablement le document le plus ancien que nous puissions trouver pour pressentir quelle idée les hommes ont pu se faire de la diversité linguistique, dans l'antiquité. Le voici:
«La terre entière se servait de la même langue et des

mêmes mots. Or en se déplaçant vers l'orient, les hommes découvrirent une plaine dans le pays de Shinéar et y habitèrent. Ils se dirent l'un à l'autre: «Allons! Moulons des briques et cuisons-les au four.» Les briques leur servirent de pierre et le bitume leur servit de mortier. «Allons! dirent-ils, bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet touche le ciel. Faisons-nous un nom afin de ne pas être dispersés sur toute la surface de la terre.» Le Seigneur descendit pour voir la ville et la tour que bâtissaient les fils d'Adam. «Eh, dit le Seigneur, ils ne sont tous qu'un peuple et qu'une langue et c'est là leur

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première œuvre! Maintenant, rien de ce qu'ils projetteront de faire ne leur sera inaccessible! Allons, descendons et brouillons ici leur langue, qu'ils ne s'entendent plus les uns les auttes!» De là, le Seigneur les dispersa sur toute le surface de la terre et ils cessèrent de bâtir la ville. Aussi lui donna-t-on le nom de Babel («confusion») car c'est là que le Seigneur brouilla la langue de toute la terre et c'est de là que le Seigneur dispersa les hommes sur toute la surface de la terre.»!

Il peut être intéressant de voir ce que la lecture de ce texte a suggéré à six personnes qui s'y sont intéressées de près. Chacune a son dada, chacune aborde le sujet selon l'angle qui correspond à sa mentalité, chacune semble plus ou moins enfermée dans l'univers mental qui est le sien. Mais même si nous ne sommes pas d'accord avec elles, ou si leurs idées nous paraissent aberrantes, nous pourrons ttouver dans leurs commentaires quelques pistes de réflexion. Un psychanalyste: «La tour de Babel? Cela se rattache au complexe d'Œdipe. L'érection d'une tour... vous voyez immédiatement de quoi il retourne. Le petit garçon veut atteindre le (septième) ciel, que connaît son père avec sa mère. La confusion, c'est ce qu'il ressent quand il s'imagine pris par le père en flagrant délit. Les langues unies, c'est l'union avec la mère, avec une allusion au premier stade de la libido, le stade oral, celui du plaisir de la têtée. La traduction fait perdre quelque chose, parce que le mot «langue», «idiome», se dit en hébreu sala, c'est-à-dire, littéralement, «lèvre». Le garçon a le sentiment de mériter une punition terrible pour avoir osé désirer prendre la place du père. Dans son monde fantasmatique, il voit Je père imposant la séparation des «lèvres» (en français: des langues). Du coup, l'érection de la tour doit s'interrompre. Au fond, l'histoire de Babel se rattache aux fantasmes de castration. Si l'on essaie d'ériger une tour pour arriver au plaisir du ciel... zzzzouic ! «Il» nous la coupe, parce que nous sommes coupables. C'est peut-être pour cela que les filles sont plus fortes en langues que les garçons. Elles ne se sentent pas rivales d'un père dangereusement puissant.»

1. Genèse, Il, 1-9, Traduction œcuménique de la Bible. 14

Un marxiste: «Le mythe de Babel révèle la puissance de l'union et la peur qu'en ont ceux qui ont pris le pouvoir et se sont mis au-dessus des autres. Le «Seigneur» représente ici les classes exploiteuses qui paniquent en voyant que l'union des classes exploitées risque de provoquer un renversement de pouvoir. Comme c'est l'union qui est à craindre, les classes dirigeantes créent la confusion. Par leurs manipulations et leur désinformation, elles empêchent les forces libératrices de s'unir. Le langage fait partie de la superstructure, c'est une anne, comme le montre la fonction de discrimination sociale qu'exercent l'orthographe en France, les différences de prononciation en Angleterre, l'emploi des langues dans le monde. Est-ce un hasard, si ceux qui savent l'anglais en France n'appartiennent pour ainsi dire jamais à la classe ouvrière, au prolétariat? Le mythe biblique est une manipulation destinée à maintenir les forces productives dans la résignation, en bas, avec une menace: si vous essayez d'arriver au niveau dirigeant, je sèmerai la confusion dans vos rangs et vous vous sentirez ridicules.» Un théologien: «Dieu, symbolisé par le Ciel, appelle l'homme à lui. Or, Dieu est amour, simplicité, affection, compréhension, union dans le respect des différences. L'homme a une vocation qui le pousse toujours plus haut, mais il ne saurait la réaliser dans un esprit d'orgueil ou de rivalité (les commentateurs considèrent généralement que les hommes veulent atteindre le Ciel, non pour découvrir Dieu et agir avec lui dans un climat d'affection réciproque, mais pour prendre sa place). Si l'homme se laisse prendre à ces tentations, il pervertit sa vocation et introduit la discorde, car Dieu est concorde. L'erreur est aussi, bien SÛf, de vouloir atteindre le statut divin dans le domaine des apparences, des choses, de l'avoir, alors que la vraie réalisation de l'homme se
situe dans le domaine de l'être.»

Un capitaliste: «Ce récit expose sous forme mythique l'absurdité qu'il y a à vouloir mener les hommes au paradis sur terre, comme ont voulu le faire les communistes. Si l'on se lance dans une entreprise ambitieuse sans étude préalable, sans analyse du rapport efficacité I coOt, il arrive un moment où force est de faire marche arrière: l'incompréhension et les dissensions s'installent entre ceux qui investissent leurs fonds ou leurs compétences et ceux qui ont cru pouvoir ignorer les lois de la réalité. Le ciel n'est pas un plafond qu'une tour pourrait atteindre. L'Union 15

soviétique d'hier illustre ce mythe: elle a prétendu mener les gens aux lendemains qui chantent sans tenir compte des réalités humaines et économiques. Résultat: le tissu social s'est déchiré. Les habitants de cet ex-pays ne parlent plus le même langage et la construction s'arrête, dans une incroyable confusion.» Un analyste jungien: «L'histoire de la Tour de Babel est un scénario qui peut se dérouler en chacun de nous. Elle met en scène dans un cadre historique un drame individuel: l'aliénation psychique. La communication cesse de passer entte le Moi et une partie de la personnalité qui, rejetée par le Moi conscient, est désonnais un Autre, dont les idées, les réactions, les désirs, passés dans l'ombre, sont devenus incompréhensibles: étranges et étrangers. Ce qui a provoqué cela, c'est le désir qu'a eu le Moi d'être grandiose. La réalisation de soi exige la rencontre avec rAutre-en-nous, l'écoute de ce qu'il tente de nous dire, en profondeur; par exemple si l'intellect veut tout régenter, le sujet cessera de comprendre bien des choses, parce que la pensée ne parle pas la même langue que le sentiment.» Un taoïste: «L'histoire de Babel est incomplète, parce qu'elle ne montre que le premier temps. II y a toujours deux temps. Il y a le temps de la division et le temps de l'union. La division en parties qui s'opposent, puis l'union en une harmonie plus riche que la situation précédente. Si le pouee ne stétait pas séparé des autres doigts, on prendrait moins bien les choses. S'il nty avait. pas le temps de la division, où l'eau se sépare de la terre pour s'évaporer et monter au ciel, nous ne poumons pas vivre, parce qu'il n'y aurait qu'un immense marécage. Mais après le temps de la division vient le temps de l'union: la pluie tombe, s'unit à la terre, la féconde; le pouce s'unit à l'index pour saisir avec finesse. Après viendra une nouvelle séparation qui pennettra runion suivante. On pourrait dire la même chose de l'homme et de la femme. Pour que l'enfant naisse, il faut que les organes soient bien différenciés, que chaque sexe apprenne le langage de son propre corps. Ensuite vient le temps de l'union, de l'hannonisation où chacun adapte le langage de son corps à celui de l'autre. Si l'histoire de la tour de Babel se tennine par un raté, c'est parce que les hommes se sont arrêtés à la phase de la division, sans comprendre qu'elle avait sa fonction

-

enrichir

en diffé-

renciant - mais qu'il fallait la dépasser. Il fallait aussi qu'ils comprennent que le bonheur ne réside pas dans la grandeur (une

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tour gigantesque) mais dans l'hannonie (une cité et des jardins créés par des gens très différents, mais aux talents complémentaires).» *
Il est amusant de voir à quel point le même récit peut susciter des réactions différentes, mais peut-être y a-t-il une leçon à tirer de ces divergences: le problème de la communication linguistique d'un peuple à l'autre serait plus complexe qu'on ne l'imagine à première vue. Une névrose est toujours un réseau de nœuds où des fils très divers sont enchevêtrés. Pourquoi le syndrome de Babel ferait-il exception? L'idée du capitaliste (entreprendre une étude efficacité I coût) n'est pas à rejeter, mais celle du marxiste selon laquelle la langue sert à introduire des discriminations sociales mérite elle aussi d'être prise en considération. Orgueil et rivalités ont certainement leur place dans le nœud que nous essaierons de démêler. Quant à l'idée que notre réflexion puisse être viciée par des émois infantiles... le fait est que dans le domaine des langues les positions sont souvent passionnelles, définies a priori, imbriquées dans le sentiment d'identité. Ne serait-ce pas parce que nous sommes les jouets de résistances mobilisées dans nos tréfonds par des affects inconscients? Comment expliquer autrement que le développement extrêmement intense de la vie internationale qui a suivi la fin de la deuxième guerre mondiale, avec la fondation d'un nombre impressionnant d'institutions internationales de tous niveaux et de tous ordres, n'ait jamais débouché sur une étude comparative de l'ensemble des moyens utilisés par les hommes pour franchir la barrière des langues? Nous aurons l'occasion d'y revenir.

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CHAPITRE

II

LE PROBLÈME A. Aspects qualitatifs
L'opinion courante: on se débrouille toujours

La communication linguistique pose-t-eIle réellement problème? La question mérite d'être soulevée, car, si pour certains les difficultés linguistiques sont d'une évidence agaçante, c'est loin d'être le cas pour la majeure partie de la population. Une enquête rapide révèle que la plupart de nos contemporains n'ont pas l'impression qu'il y ait là de quoi fouetter un chat. Cela se comprend. Le citoyen moyen a peu de contact avec l'étranger. Il ne se demande pas comment l'infonnation parvient à son journal favori. Que les nouvelles puissent être sélectionnées en fonction de la langue des grandes agences, cela ne lui fait ni chaud ni froid. Quand il voyage à l'étranger, il parvient à se débrouiller, ne mt-ce que par gestes ou à l'aide des quelques mots d'anglais qu'il baragouine; il n'a ainsi que des contacts extrêmement superficiels, mais pourquoi souhaiterait-il autre chose? Ses enfants suivent un programme scolaire normal et l'idée que

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l'enseignement des langues pourrait être organisé autrement ne lui vient pas à l'esprit Que la télévision lui présente Dallas, Dynasty, Santa Barbara et une proportion énonne de productions américaines, cela ne lui met pas la puce à l'oreille: pourquoi vouloir que ce soit différent si les gens sont contents? Et quel rapport avec les langues '1 Quant aux autres niveaux, relations entre grandes institutions, entre États, entre scientifiques, ou même entre sportifs de différents pays lors des Jeux olympiques, tout cela se situe en dehors de son univers à lui. Les problèmes de langue qui se posent à cet échelon-là ne sont-ils pas résolus par des professionnels? Il Ya des traducteurs qui s'occupent de ces choses. «Et puis,» nous dit-il, «avec l'anglais on se débrouille dans le monde entier». Lui-même ne peut pas soutenir une vraie conversation dans cette langue, mais il ne doute pas que les gens qui en ont besoin le peuvent et que tout se passe très bien. Autrement dit, il n'y a pas de quoi se faire de souci.

1. Communication entre simples citoyens: fréquence du handicap linguistique
La réalité: solitude

Mais voilà que, voyageant dans la République ex-yougoslave de Macédoine, une des personnes qui ont répondu dans ce sens à notre enquête, un jeune de 23 ans, se trouve pris dans un accident de voiture. Son état exige quelques semaines d'hospitalisation, à Skoplje. Il a pour voisin de lit un ouvrier de 25 ans, garçon au visage sympathique avec qui il aimerait discuter. Hélas, c'est impossible, cet homme ne parle que macédonien et serbo-croate. L'infinnière est mignonne et voudrait savoir comment notre Français se sent. Mais il en est réduit à des onomatopées, des gestes, des expressions faciales. Bien sOr, c'est déjà quelque chose, une certaine communication s'établit: c'est fou ce qui passe dans un regard! Mais souvent il faudrait exprimer des faits précis: «Ma douleur se présente comme ceci, c'est un élancement qui se produit chaque fois que je ...». Or, cette charmante personne, qui, outre le croate, le slovène et le macédonien, parle albanais, allemand et italien, ne comprend ricn au français de notre

blessé, ni à ses dix mots d'anglais, qui, de toute façon, ne lui permettraient pas d'expliquer ce qu'il ressent avec la précision souhaitable. Cet homme vit de façon aiguë le handicap linguis20

tique. Il est dans la même situation que la victime d'une attaque cérébrale qui, tout en étant parfaitementconsciente de ce qu'elle veut dire, ne réussit pas à s'exprimer. C'est désespérant. Il n'y a pas de visites, parce que la famille et les amis sont à l'autre bout de l'Europe. La solitude pèse, quand on n'a rien à faire toute la journée et personne à qui parler...
Frustrations

Et puis voici une dame qui, lors de l'enquête, a répondu qu'il n'y avait guère de problèmes de langue dans le monde. Elle habite

une de ces communes qui, lorsque Ceau~escu a menacé de détruire toute une série de villages,a adoptéune localité roumaine pour tenter de la sauver. Ceau~scu est mort, la Roumaniea fait sa drôle de révolution, des contacts se sont enfin noués avec le village en question et une délégation roumainea été invitéepar la commune de la dame. Ces gens s'annoncent pour dix jours: une trentainç de personnes qui joueront de la musique, chanteront, danseront pour remercier leurs parrains occidentaux. Ils seront,
bien SÛf, logés chez l'habitant. Quand ils arrivent, il apparaît qu'aucun ne parle anglais et que

trois seulement savent un français approximatif. L'accueil est chaleureux. Mais que de casse-tête! Le moindre petit problème matériel suscite une avalanche de gesticulations, de mimiques, de dessins parfois... et restent sans solution. Impossible de savoir ce qu'ils veulent, de leur faire comprendre ce que proposent nos villageois. Certes, la Terre ne s'arrête pas de tourner pour autant. Mais quelle fatigue pour le système nerveux! Et que de frustrations ! Les jeunes qui ont essayé de discuter politique en ont été pour leurs frais. On ne va pas loin avec des gestes et des expressions de visage pour comparer le monopole d'État à l'économie de marché, ou raconter un vécu précis concernant les méthodes de la police politique. Ici aussi, deux groupes de population se sont retrouvés enfermés dans le handicap linguistique. Le handicap empêche la réalisation du désir ou de la volonté: on sait ce qu'on veut dire, on est décidé à le dire, mais on est comme atteint de surdi-mutité, sans avoir appris le langage des signes. A quelques kilomètres de là, c'est un groupe folklorique tchèque qui a été invité. Même situation. Même vécu répété du handicap linguistique. Sur tout le groupe, un seul parle un peu anglais, deux parlent l'allemand. La rencontre se fera par les yeux, les poignées de main, les gestes, pas toujours compris d'un 21

peuple à l'autre... «On avait l'impression qu'on aurait eu des tas de choses à se dire. lis étaient tellement sympathiques! C'était énervant d'être là avec plein d'idées ou de questions dans la tête, et pas moyen de sortir une seule phrase!» Dans chaque famille d'accueil c'est le même refrain. La frustration a été immense. Parce qu'ils appartiennent à des peuples différents et qu'on ne prend pas les problèmes linguistiques au sérieux, nos contemporains se retrouvent dans la situation classique du handicapé: l'aisance a disparu, la richesse d'expression s'est envolée, tout ce qu'on peut faire, c'est se débrouiller comme on peut, avec des moyens très primitifs. Voici un autre exemple, tiré d'un journal genevois: «La semaine dernièret une vingtaine de jeunes Russes, âgés de 14 à 19 ans, venus de Krasnodar, mettaient le pied pour la première fois sur le sol suisse, accueillis par une délégation de jeunes Genevois. Deux semaines de visites intenses... (...) C'est l'entente entte les deux groupes, avec une réserve toutefois: les
visiteurs regrettent de parler si malles langues étrangères, parce que la communication reste limitée.»1

fi n'y a pas de problème de langue? Avec l'anglais on arrive toujours à se débrouiller? Et si c'était un mythe? L'été dernier, j'étais assis à une terrasse ensoleillée à Savogoin, village de montagne sur la route du col du Julier. A la table voisine, un garçon, une fille. Leurs T-shirts identiques proclamaient qu'ils avaient participé à la même compétition en vélo tout terrain. La conversation entre ces deux sportifs était atrocement pénible. n s'agissait pourtant de deux jeunes visiblement sains, en fonne, en possession de leurs moyens. Mais l'absence d'une même langue réellement maîtrisée les forçait à se comporter en handicapés: leur échange se déroulait dans un français massacré, haché, avec force refonnulations, circonlocutions et gestes expressifs. Le garçon était hollandais, la fille suisse allemande. Ces vestiges de français scolaire, agrammatical et d'une pauvreté lexicale à pleurer était apparemment leur seule langue commune. Si, comme on le dit couramment, avec l'anglais il n'y a pas de problème de langue, d'où vient que ces deux-là étaient condamnés à cette communication primitive et frustrante, si loin - cela se lisait
1. Le CDurrier, 9 juillet 1990, p. 9.

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sur leurs visages - de ce que souhaitait leur sympathie réciproque? Passons à une situation plus tragique. Deux jeunes orthopédistes suisses, Elio Erriquez et Emanuel Christen, travaillaient pour la Croix Rouge à Saïda, au Liban, lorsqu'ils ont été pris comme otages le 6 octobre 1989. «Nous avons vécu comme des morts vivants, coupés totalement du monde extérieur», dira l'un d'eux lorsqu'ils seront libérés après plus de 300 jours d'emprisonnement. Heureusement, direz-vous, ils sont restés ensemble durant toute leur captivité. Oui. Mais l'un était francophone, l'autre suisse allemand. Une de leurs grandes souffrances, raconteront-ils à leur retour au pays, a été l'impossibilité de communiquer entre eux. Il a fallu qu'un gardien arabe leur procure un dictionnaire allemand-français pour qu'ils puissent progressivement arriver à se comprendre tant bien que mal. Pourquoi donc Elio Erriquez et Emanuel Christen ne se sont-ils pas parlé anglais? Et le jeune accidenté de Skoplje, qu'attendait-il pour s'expliquer dans cette langue avec son voisin, avec l'infinnière, avec le médecin? Et les groupes roumain et tchécoslovaque, pourquoi ne se débrouillaient-ils pas en anglais avec les habitants qui les accueillaient si gentiment? Et les élèves de Genève et de Krasnodar, pourquoi ont-ils eu des problèmes de communication, si l'on se tire d'affaire, toujours et panout, avec l'anglais? L'idée que les problèmes de langue peuvent être facilement résolus, soit par la large diffusion de l'anglais, soit par l'électronique, soit par l'enseignement, n'a rien à voir avec la réalité. C'est un mythe. Comme nous le verrons au chapitre III, ce

mythe n'est pas limité à l'homme de la rue ; on le retrouve au
niveau le plus élevé.
Vulnérabilité, bagarres, injustices, accidents

Le manque de maîtrise linguistique fait particulièrement souffrir quand on doit se défendre dans une langue mal maîtrisée. Un Américain d'une quarantaine d'années travaillant à Genève depuis sept ans et capable de bien se débrouiller en français s'est inscrit à un club de tennis. Un jour où il occupe l'un des courts avec son fils, il se fait agresser verbalement par une dame, hors d'elle, apparemment, parce qu'il n'a pas réservé la place selon les règles. Ecoutons-le raconter son expérience:

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«Le règlement prévoit que si le court n'est pas occupé dix minutes après l'heure indiquée au tableau de réservation, un autre membre du club a le droit d'y jouer. Je suis sûr que j'étais dans mon droit, puisque cette dame et sa co-équipière sont arrivées avec un bon quart d'heure de retard. J'en ai parlé par la suite et mon bon droit m'a été confirmé. Mais elle fulminait avec une telle volubilité et une telle véhémence dans un français si parfaitement maîtrisé que je ne savais que répondre. Elle a même réussi à indigner contre moi quelques autres personnes qui se trouvaient là. Je me sentais tout bête, j'étais l'étranger, l'affreux Américain. Je savais qu'elle était dans son tort et que j'avais raison. Mais les mots ne me venaient pas en français. J'ai fini par céder, c'était la solution la plus simple. Le commentaire de mon fils résonne encore à mes oreilles: "Si c'était chez nous, on aurait continué à jouer, parce que tu l'aurais remise à sa place en anglais".»

«Pas de problème de langues», dit-on couramment; «avec l'anglais... avec les traducteurs...» Voire. L'Europe occidentale est en train de faire face à un afflux inouï de réfugiés. En Suisse, comme partout, ils débarquent des avions par centaines. L'administration, débordée par cet afflux dépassant de très loin toutes les prévisions, n'a su où caser un dernier arrivage de soixante requérants d'asile. Le patron d'un motel voisin de chez moi a accepté de les héberger. Constatant que la plupart étaient
vêtus de chemises d'été et aulres T-shirts alors que la température

extérieure tournait autour des 0° (c'était en janvier), une aide bénévolea battu le rappel des voisins, amis et connaissancespour recueillirdes vêtementsadaptésaux conditionslocales. S'il n'y avait pas de problème de langue sur notre heureuse planète, grâce à l'anglais, à l'interprétation simultanée ou à quelque autre solution-miracle,on aurait réuni les réfugiés dans une salle et le coordinateur de la générosité ambiante leur aurait adresséla parole: «Voicicommentnous allonsorganiserla répartition des vêtements que nous avons recueillis pour vous...» N'est-ce pas ce qui se fait dans une université, à l'année, sur un chantier? Mais en l'occurrence, s'il y avait panni les Sri-Lankais un homme comprenant l'anglais et pouvant faire passer le messageen tamoul,panni les Africainsune cenaine connaissance de l'anglais ou du français, ces heureuses conditions n'existaient que pour un tiers de l'assemblée.Les deux autres tiers auraient eu 24

besoin d'un interprète kurde, serbo-croate, albanais, pushtu, etc. Aucun moyen de communication n'était disponible entre, d'une part, ces réfugiés, et, d'autre part, les deux responsables, pourtant remarquables polyglottes. L'impossibilité d'organiser la répartition des vêtements a suscité une bagarre: n'arrivant pas à se comprendre, les réfugiés en sont venus aux mains. Le directeur du motel, homme patient et généreux, d'une excellente composition jusque-là, a senti monter en lui les pulsions racistes les plus
meurtrières.. .

L'entrefilet suivant donne un autre exemple des risques que comportele handicaplinguistique:
«Deux hommes se sont presque entretués à SaintLouis (Haut-Rhin), parce que l'un ne parlait que l'italien et l'allemand, l'autre l'arabe et le français, et que chacun pensait, à tort, que l'autre l'insultait. L'un des antagonistes s'est retrouvé à l'hôpital avec trois balles de pistolet 6,35 dans le corps. Son état est jugé sérieux. La bagarre a éclaté devant un portail alors que les deux hommes s'apprêtaient à sonner... chez un ami commun. On a échangé quelques mots, d'abord en allemand et en français, puis, le ton montant, en italien et en arabe. Chacun, sans comprendre l'autre, croyait que celui-ci l'insultait.»2

La mauvaise communication linguistique peut avoir des conséquencesbien plus tragiques.Par exemple, l'accident dramatique survenudébutjanvier 1993à Roissy à un biturbopropulseur Dash 8 allemand serait da à une mauvaise compréhension des messagesémis par la tour de contrôle.Selon les mêmes sources,
«Une bonne partie des accidents d'avion auraient pour cause essentielle l'usage de la radio qui assure les liaisons entre le sol et l'avion. Car en dépit d'une langue commune l'anglais - il arrive très fréquemment que les interlocuteurs se comprennent mal, ne serait-ce que du fait d'une mauvaise prononciation». 3

-

2. Journal de Nyon, 5 septembre 1985. 3. Sciences et A venir, février 1993. Comme nous le verrons cidessous, la phonétique de l'anglais est particulièrement mal adaptée aux nécessités de la communication internationale. 25

Le syndrome de Babel est une structure sociopathologique inconsciente organisée, à la manière classique des traits névrotiques, pour résister à la mise en lumière. Comme nous le venuns au chapitre VIII, il amène notre société à mettre en œuvre toutes sortes de tactiques pour nier les problèmes causés par le choix des langues de communication. La citation qui vient d'être présentée en offre un bon exemple: alors que les catastrophes sont dues à une mauvaise compréhension de l'anglais, l'auteur déclare sans sourciller que la cause essentielle est l'usage de la radio! Diverses tragédies surgissent parce qu'un message d'une importance vitale ne passe pas, non parce que l'intéressé ne comprend pas la langue, mais parce qu'il ignore le sens de certaines fonnes argotiques ou familières. Combien de touristes voyageant aux États-Unis sont-ils capables d'avoir le réflexe voulu lorsqu'une voix autoritaire leur lance le monosyllabe Freeze! (littéralement: «gelez»)? Un Japonais de seize ans a payé de sa vie cette incompréhension en avril 1993. Il se promenait innocemment, la nuit, aux abords d'une propriété étroitement surveillée. Un garde de sécurité, trouvant ses mouvements louches au point de le prendre pour un rôdeur, lui a crié: «Freeze!» (<<Arrêtezet ne bougez plus, tel un bloc de glace»). L'adolescent, qui se débrouillait passablement en anglais courant, n'a pas compris cette injonction argotique et a poursuivi son chemin. Le garde a tiré...

2. Communication avec les autorités ou les instances officielles
Certains Occidentaux se croient tout pennis dans leurs relations avec les habitants du Tiers Monde. Le handicap linguistique de leurs victimes leur est d'un grand secours. C'est ainsi qu'un Suisse allemand de 35 ans s'est «procuré» aux Philippines toute une série de mineurs dont il a fait des objets sexuels, pour luimême ou pour d'autres amateurs de son réseau de connaissances. L'homme recueillait ces adolescents dans les rues de Manille en leur faisant miroiter une vie sans souci dans le confort d'un pays riche, où il leur promettait de les adopter légalement et de leur faire faire des études. Tel a été le cas, par exemple, du jeune E. B., «recruté» à l'âge de 14 ans. Ayant subi des sévices sexuels et diverses violences, l'adolescent s'cst cru sauvé lorsque la police est venue faire un contrôle. Hélas, les policiers suisses n'ont rien 26

compris à ses doléances, fonnulées dans l'espèce de pidgin English qui sert de lingua franca entre Occidentaux et Philippins des couches sociales défavorisées. Ce langage présente bien des caractéristiques phonétiques et grammaticales qui le rendent incompréhensible à un Occidental capable de comprendre l'anglais standard, ce que, de toute façon, on ne saurait attendre des policiers d'une petite ville. Le «maître» de l'esclave sexuel a donc pu se blanchir en donnant des dires de l'adolescent une interprétation pour le moins partiale: il savait pertinemment que sa victime ne pouvait contrôler le sens de ses paroles. Bien plus tard, le jeune E. B. a réussi à s'enfuir, mais de nombreuses souffrances et humiliations lui auraient été épargnées s'il avait pu compter sur l'appui immédiat de la police. Seulement voilà: comment aurait-il pu l'obtenir, handicapé linguistique qu'il était? Dans tous les cas présentés ci-dessus, le handicap linguistique

se manifeste par de la frustration ou de la souffrance pour un ou quelques individus. Mais il arrive que les difficultés de compréhension débouchent sur de véritables monstruosités, dont les victimesse chiffrentpar milliers:
«Saviez-vous que le bombardement d'Hiroshima fut provoqué par une erreur de traduction? Il s'agit du verbe mokusatsu prononcé par le premier ministre japonais Suzuki devant les journalistes de la presse internationale après que son pays eut pris connaissance de l'ultimatum américain réclamant sa reddition. (...) [Les journalistes interprétèrent ce mot comme signifiant que le premier ministre se figeait dans un silence méprisant]. Suzuki, lui, voulait dire simplement qu'il prenait note de la menace et se réservait le temps de la réflexion. Bref, les téléscripteurs répercutèrent dans le monde entier la version méprisante, et les Américains furieux larguèrent sur Hiroshima la première bombe atomique de l'histoire.»4

3. Communication privés

dans les groupes

internationaux

D'autres cas n'ont rien de dramatique,mais témoignent d'une injustice insidieuse dont nos contemporains sont trop peu
4. Marc Lacaze, «Des mots, des mots, des mots...», Le Nouveau Quotidien, 16 mai 1993. 27

conscients. La télévision néerlandaise a présenté une série d'émissions où l'on interrogeait, chaque vendredi soir, le maire d'une commune du pays. Lorsqu'est venu le tour de M. Winkel, maire de Noordwijkerhout,l'interviewa largement porté sur les langues, car les hasards de l'existenceont sensibiliséce magistrat aux problèmes de communication inter-peuples. L'animateur de l'émission,Gerrit den Braber, ayant affinné que la vaste diffusion de l'anglais avait éliminé le problème, M. Winkel a mis en relief un point intéressant:
«Même si l'on a bien appris l'anglais, comme c'est souvent le cas aux Pays-Bas, on hésite à prendre la parole dans un groupe multinational qui utilise cette langue, parce que dans cette situation, on a peur : peur de ne pas dire exactement ce qu'on voudrait, peur de faire des f~utes, peur d'un accent jugé ridicule, peur de ne pas êtte assez à l'aise dans la langue étrangère pour rétorquer du tac au tac à un Anglo-Saxon avec toute la force qui serait néces. s salre... » M. Winkel a raison. La prise de parole peut être fonction de la

langue. fi m'est arrivé de représenter une association internationale, à Genève, lors d'une rencontre des organisations non gouvernementales en relations officielles avec l'ONU. Quelque trois cents fédérations mondiales étaient représentées dans cette vaste assemblée: grandes fédérations syndicales, fédérations sportives, unions professionnelles, organisations humanitaires, religieuses ou scientifiques, il y avait de tout. Les débats étaient censés se dérouler en deux langues, anglais et français, avec interprétation simultanée. Je signale au passage le commentaire désabusé de mon voisin africain: «Mon organisation n'est pas riche du tout, on s'est saigné aux quatre veines pour que je la représente ici, mais je ne peux pas participer, je n'arrive pas à suivre ce qui se passe, l'interprétation française est trop mauvaise». Pour ma part, j'ai pris la peine de noter la langue de chaque intervention et la langue maternelle de chaque orateur; 92% des interventionsétaient en anglais et 87% des intelVenants
étaient de langue maternelle anglaise.

Nous étions censés représenter le monde. Les personnes qui paient leur cotisation à leur association nationale, laquelle cotise à son tour à une fédération mondiale ou «régionale» (dans le sens
5. Télévision néerlandaise, Chaîne AVRO, 3 août 1990, 20 h 45.

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de regroupant plusieurs pays d'une même région du globe) étaient des plus diverses: infinnières philippines, artisans zaïrois, footballeurs brésiliens, syndicalistes malais, ingénieurs égyptiens, musiciens hongrois... Par le biais de nos organisations, nous représentions une partie fantastique de la population du monde. Mais cette immense diversité n'apparaissait pas. On se serait cru dans un club anglo-saxon. Américains, Anglais, Irlandais, Australiens se renvoyaient la balle selon un mode de discussion typique de leur mentalité. Quand je l'ai fait remarquer à ma voisine de droite, elle m'a répondu, l'air pincé: «La plupart des associations se font représenter par quelqu'un de langue anglaise pour être sOres de bien défendre leurs intérêts.» Je lui ai fait observer que l'Association des juristes arabes ou la Fédération des techniciens de laboratoire d'Afrique francophone n'avaient, par définition, aucun Anglo-Saxon dans leurs rangs; elle m'a alors regardé comme si j'étais un insecte déplaisant. Le lecteur qui trouve Donnal que les infinnières philippines ou indonésiennes, les footballeurs brésiliens ou yougoslaves, les syndicalistes islandais ou somalis délèguent leurs pouvoirs, pratiquement, aux représentants d'une seule culture, l'anglo-saxonne, peut refenner ce livre. fi manque à sa sensibilité ce qui pennettrait de comprendre la richesse que représente la diversité culturelle du monde, il manque à son intelligence de percevoir que c'est un système de castes que l'on introduit là, sournoisement, sans le dire: des êtres humains se trouvent détenir le pouvoir non parce qu'ils ont fait leurs preuves, non parce qu'ils sont meilleurs que leurs collègues, non parce, qu'ils sont plus intelligents ou plus aptes à négocier, mais parce qu'ils sont nés du bon CÔtéde la barrière: là où l'on parle anglais. Nous verrons au chapitre IV pourquoi il ne peut pas en être autrement. Ce systè~e injuste persistera tant que l'on évitera de reprendre le problème à la base. Ce n'est qu'en étudiant dans le détaille fonctionnement de l'expression linguistique et en faisant le tour de toutes les méthodes appliquées par les hommes pour se comprendre en dépit de la barrière des langues que l'on verra se dégager un système humain, démocratique et raisonnable de
communication internationale.

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4. Comm,unication entre Etats

linguistique

dans

les relations

Le problème que nous examinons présente de nombreux aspects. La session dont il vient d'être question réunissait des associations privées. Celles-ci ne sont pas assez riches pour se payer la traduction et l'interprétation simultanée dans toute une série de langues. Les ÉtatS, eux, souvent réticents pour débloquer des crédits en faveur d'activités concrètes au bénéfice réel des populations, ne perçoivent guère de limitations financières dès qu1il s'agit de permettre à leurs représentants de communiquer entre eux. Ils ne se contentent pas du slogan : «Avec l'anglais on se débrouille panout dans le monde». Ils savent pertinemment que c'est un mythe. Les cadres où se déroule cette communication sont trop nombreux pour être cités ici. Il y a la Communauté européenne, avec sa Commission, son Parlement, ses secrétariats. Il yale Conseil de l'Europe. n y a l'OCDE, la CSCE (Conférence sur la sécurité et la collaboration en Europe) et l'Union de l'Europe occidentale. Avec l'évolution de l'EuTope de l'Est, les institutions transeuropéennes vont probablement se multiplier. Traduction, interprétation simultanée, dactylographie de documents dans les diverses langues, impression en x idiomes des luxueuses revues de tous ces organismes vont connaître un nouvel essor... Si l'on passe du niveau européen au niveau mondial, la liste s'allonge sensiblement. Il y a l'ONU, l'UNESCO, la FAO, l'AlEA, l'OMS, l'OIT, l'DIT, le GATT, l'UNICEF ainsi que, dans d'autres domaines, l'OPEP et Interpol. A côté de ces grandes organisations, régulièrement citées dans les journaux, il y en a de petites, discrètes, dont on ne parle guère, comme l'Union postale universelle, rOrganisation météorologique mondiale, le Centre du commerce international, l'Organisation mondiale de la propriété intellectuelle, l'Organisation intergouvernementale pour les migrations, etc. Chacun de ces organismes a sa cohone de traducteurs et d'interprètes permanenl~, et chacun fait constamment appel à des traducteurs ou interprètes indépendants, recrutés à court tenne pour un travail spécial, pour une conférence, ou encore s'affairant à domicile. Les organisations européennes et les organisations mondiales sont loin de représenter l'ensemble de la vie institutionnelle internationale. Chaque continent y va de son petit système. Les Africains financent la communication linguistique à l'Organisation de

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l'Uni,té africaine, les contribuables des Amériques à l'Organisation des Etats américains, et ainsi de suite. Si au moins la communication passait...

Tout le monde sait que les nombreux organismes internationaux utilisent abondamment la traduction écrite et l'interprétation simultanée des échanges oraux. Mais il est rare qu'on s'interroge sur les aspects qualitatifs de ce type de communication. Très souvent, la qualité de l'interprétation se situe bien en-deçà du minimum acceptable. L'interprète n'a pas le temps de trouver l'expression dont il aurait besoin ou il a mal compris l'orateur. D'où une certaine déperdition du message quand les conditions sont optimales. Or, souvent, elles ne le sont pas. Par exemple l'orateur a un accent tel qu'il est impossible de suivre ce qu'il dit. Ou il s'agit d'un domaine technique où l'interprète, qui a pourtant tout fait pour se documenter, est mal à l'aise. Pour pouvoir interpréter correctement, il devrait connaître à fond la spécialité dont il s'agit, mais si c'était le cas, il serait panni les experts, pas dans sa cabine. S'il existe d'excellents interprètes, dont l'art tient du prodige, la proportion d'interprètes médiocres est considérable. Or, à partir d'un certain seuil de mauvaise qualité, la communication ne passe tout simplement pas. Cela peut se produire même quand l'orateur a un bon accent et ne traite pas de sujet technique et il n'y a là rien d'étonnant: les conditions mêmes de l'intetprétation simultanée sont un défi au fonctionnement cérébral nonnal. J'ai un jour suivi dans les écouteurs l'interprétation française d'un discours du Secrétaire général des Nations Unies en ayant sous les yeux le texte original (il s'agit du discours distribué par le Service de rinfonnation de l'ONU sous la cote SG/SM/376). Les contresens ont été trop nombreux pour que je puisse les présenter tous ici, mais le petit échantillon suivant donnera au lecteur une idée du degré de déformation auquel peut conduire une mauvaise interprétation simultanée. Après avoir indiqué qu'une demi-douzaine d'États possédaient déjà l'arme nucléaire, le Secrétaire général des Nations Unies a ajouté: «and two dozen or more have the ability to join their ranks soon unless they can be persuaded not to do so», ce qui veut dire: «et deux douzaines, ou davantage, pourraient les rejoindre bientÔt à moins qu'on ne réussisse à les en dissuader». Pour les auditeurs branchés sur la cabine française, ce membre de

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phrase est devenu: «et deux douzaines de pays utiliseront cette anne nucléaire sauf si on a la possibilité de faire le contraire». La phrase «old and new conflicls continue to plague our planet» (<<Desconflits, anciens ou nouveaux, continuent à sévir sur notre planète») est devenue: «Il y a de nouveaux conflits qui sont en train de se passer dans le monde», tandis que «Nations go it alone in contravention of the Charter, and often only return to the United Nations when all other efforts to deal with their problems have/ailed» (<<Les nations font cavalier seul, contrairement à ce que prévoit la Charte, et, dans bien des cas, ne reviennent s'adresser aux Nations Unies que lorsque tous les autres efforts déployés pour résoudre leurs problèmes se sont révélés infructueux») s'est transfonné en : «Les nations vont à l'encontre de la Charte et tous les efforts des Nations Unies ont échoué dans ce domaine.» L'interprète avait pris un retard considérable par mpport au Secrétaire général et sans doute (mais pourquoi donc 1) n'avait-elle pas le texte sous les yeux. Toujours est-il que la dernière phrase du discours, «When you go back to your homes, carry with you the message that love and duty to one's country are
not lessened by love and care for the wider world

-

a wider world

of all peoples living together in peace with one another as good neighbours» (<<Quandvous rentrerez chez vous, transmettez le message suivant: l'amour et les devoirs que chacun a envers son pays n'y perdent rien lorsqu'on éprouve de l'amour ou de la sollicitude pour le vaste monde, un vaste monde où tous les peuples puissent vivre ensemble en paix les uns avec les autres comme de bons voisins») a donné lieu en français au raccourci saisissant que voici: «Et cette aide n'est pas minimisée par l'amour que nous avons pour vivre en paix les uns avec les autres». Cet échantillon n'a rien d'exceptionnel. Or, l'interprétation simultanée, qui coûte cher, n'a de sens que si le message passe. Bien souvent, le message ne passe pas. L'argent est dépensé en pure perte.
Discrimination

La grande majorité des organisations internationales ont un régime 1inguistique discriminatoire. Certains représentants ont le droit de s'exprimer dans leur langue maternelle, d'autres doivent s'exprimer dans une langue étrangère. Telle est la pratique courante à l'ONU et dans toutes les institutions qui lui sont rattachées. Les institutions européennes, pour leur part, essaient

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d'éviter ces inégalités en adoptant le principe du traitement égal de toutes les langues des États membres. Mais, dans la pratique, ce principe n'est pas toujours facile à appliquer. Les susceptibilités sont parfois à vif: les locuteurs des «petites langues» voient d'un mauvais œil la tendance des «grandes langues» à s'octroyer une place prépondérante, comme le montre l'exemple suivant:
«La Commission a décidé d'écrire une lettre officielle de protestation au Président du Parlement européen, Egon Klepsch, contre la décision du Bureau élargi de tenir une réunion en Grèce. Le Bureau a en effet décidé que seules cinq langues bénéficieraient des services d'interprétation et de traduction pendant cette réunion, qui doit se tenir sur l'île de Chios du 2 au 4 juin 1993. La Commission estime que cette décision viole les articles 79 et 123 du Règlement intérieur du Parlement européen. Le membre de la Commission Jaak Vandemeulebroucke (Arc, B) a déclaré: "Le Bureau n'a pas le droit de modifier le Règlement du Parlement. Si la traduction n'est possible qu'en cinq langues, pourquoi ne pas choisir le néerlandais, le portugais, le gree, l'espagnol et le danois en renonçant au français, à l'allemand, à l'italien et à l'anglais 7 Nous sommes tous égaux. Certaines langues seraient-elles plus égales que d'autres 7" Le Président de la

Commission, M. Antoni Gutierrez Diaz a obtenu un appui sans réserve de la Commission en faveur de cette lettre.»6 La réaction de cette Commission témoigne de la place importante qu'occupent les valeurs démocratiques dans la mentalité européenne. Mais si le principe de l'égalité est maintenu, le jour n'est pas loin où aux neufs langues actuelles de la Communauté il faudra ajouter le suédois, le finnois, le maltais et le nOlVégien. La multiplication des problèmes d'ordre pratique que soulèvera l'emploi de 13 langues sur un pied d'égalité donne des sueurs froides aux fonctionnaires européens appelés à l'organiser.

6. Commission de la politique régionale, de l'aménagement du territoire et des relations avec les pouvoirs régionaux et locaux, Séances des 24 et 25 mars 1993.

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