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Le langage humain et ses origines

De
276 pages
L'origine du langage reste un mystère scientifique. Pour la première fois, un linguiste présente un modèle simple et concret capable de décrire comment ce phénomène a débuté dans les faits. Le langage est une création des hommes, un outil fabriqué à partir d'une matière disponible, les sons, qui ont tout d'abord été interprétés comme porteurs de sens, avant que leur globalisation en morphèmes conventionnels n'entraîne un changement historique des systèmes linguistiques.
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Michel Paul Urban
LE LANGAGE HUMAIN ET SES ORIGINES

LE LANGAGE HUMAIN
L’origine du langage humain reste un mystère scientifi que. Pour la ET SES ORIGINESpremière fois, un linguiste présente un modèle simple et concret
capable de décrire comment ce phénomène a débuté dans les
faits. Le langage est une création des hommes, un outil fabriqué à
partir d’une matière disponible, les sons, qui ont tout d’abord été
interprétés comme porteurs de sens, avant que leur globalisation en
morphèmes conventionnels n’entraîne un changement historique
des systèmes linguistiques. Au long de l’ouvrage sont explorés
un grand nombre de racines de langues actuelles et anciennes,
notamment à travers des mots d’étymologie dite «obscure», des
néologismes lexicaux et onomatopéiques, ainsi que les racines
indo-européennes traditionnelles, sans oublier certaines racines
paléo-européennes repérables en toponymie. L’analyse montre
qu’il est possible d’isoler partout les mêmes bases phoniques, à
la fois déduites des lexiques existants et prédites par la théorie,
qui manifestent une remarquable permanence.
Michel Paul Urban a été professeur de lettres et chef d’établissement en
Alsace, en Aquitaine et en Auvergne. Passionné par la communication,
l’histoire des langues, l’étymologie et la toponymie, cet humaniste
éloigné de tout dogmatisme décrypte les rapports entre l’homme et son
langage dans la conception du monde.
ISBN : 978-2-343-06552-6
28 €
Michel Paul Urban
LE LANGAGE HUMAIN ET SES ORIGINES






























































































Le langage humain et ses origines Nomino ergo sum
« Je nomme donc je suis »
Dirigée par Alain Coïaniz et Marcienne Martin

La collection « Nomino ergo sum » est dédiée aux études
lexico-sémantiques et onomastiques, sans exclure, de manière
plus large, celles qui prennent comme objet le fonctionnement
et la construction de la signification, aux plans discursif,
interactionnel et cognitif.
Tous les champs de l’humain sont concernés : histoire,
géographie, droit, économie, arts, psychologie,
sociolinguistique, mathématiques… pour autant que
l’articulation épistémologique se fasse autour des lignes de
force de l’intelligibilisation linguistique du monde.

Comité scientifique

Victor Allouche (Université de Montpellier) ; Gérard Bodé (Institut
français de l'éducation — École normale supérieure de Lyon) ;
Georges Botet (Président honoraire de l’Institut Psychanalyse et
Management — Membre de l’Association européenne de
psychanalyse Nicolas Abraham et Maria Torok) ; Kurt Brenner
(Université de Heidelberg , Allemagne) ; Vlad Cojocaru (Institut de
Filologie Română, Iaşi, Roumanie) ; José Do Nascimento (IUT Orsay
— Université Paris Sud) ; Claude Féral (Université de la Réunion) ;
Laurent Gautier (Université de Bourgogne) ; Sergey Gorajev (
Université Gorky – Ekaterinburg, Russie) ; Julia Kuhn (Université de
Vienne, Autriche) ; Judith Patouma (Université Sainte Anne,
Canada) ; Jean-Marie Prieur (Université de Montpellier) ; Dominique
Tiana Razafindratsimba (Université d'Antananarivo, Madagascar) ;
Michel Tamine (Université de Reims-Champagne-Ardenne) ; Diane
Vincent (Université Laval, Canada).
Michel Paul URBAN










Le langage humain et ses origines



























Du même auteur



La grande encyclopédie des lieux d'Alsace, la Nuée bleue, Strasbourg,
2003-2010.





























© L’HARMATTAN, 2015
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris
www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-06552-6
EAN : 9782343065526
Entrée en matière




INTRODUCTION


L’origine du langage reste à la fois une énigme et une quête désirée. De
nos jours, les études en ce domaine font souvent appel à des disciplines
extralinguistiques, notamment la biologie, ce qui pourrait s'interpréter
comme une déconvenue de ce que la linguistique en tant que science ne
soit pas parvenue à trouver la solution à ce problème, certes complexe.
Pourtant, elle seule en est capable car, des mises en branle phonatoires à
l'idéal de communication universelle, le langage est un outil à la mesure
de l'homme, fabriqué par l'homme, cet artisan.

Cette vision humaniste du langage, qui n'est peut-être pas la bonne, est
en tout cas la mienne. Elle oriente ma recherche dans le dédale des
prises de position possibles. Ainsi, je n'ai pas engagé de réflexion dans
le cadre du courant créationniste, car ses prémisses se situent hors du
champ du testable, et les raisonnements auxquels il laisse place sont
évidemment conditionnés. Une annexe ethnolinguistique en fin
d'ouvrage développe certains points de vue antéscientifiques, présents
notamment dans la Bible et qui, ayant édifié les esprits durant des
millénaires, ont leur place légitime dans l'histoire de la pensée sur la
nature et l'origine du langage.

D'autre part, si le besoin de communiquer, la capacité d'émettre des
sons et la sélection de l'oralité procèdent de l'évolution génétique,
celle-ci ne peut expliquer la forme spécifique qu'a prise le langage.
Pour cette raison, l'hypothèse selon laquelle il s'agirait d'un
phénomène auto-organisé, qui aurait “émergé” sans que l'homme en
ait conscience, ne paraît guère plausible. Cette lecture du monde,
fascinante à bien des égards, se maintient dans l'idéel.

Enfin si, à titre comparatif, il a semblé intéressant de consacrer
quelques lignes à la communication animale, et bien qu'on puisse
logiquement supposer une continuité entre elle et le langage humain,

7 cette question reste en dehors du sujet. L'humain et le langage étant
constitutifs l'un de l'autre, c'est ensemble qu'ils se sont extraits de la
gangue de l'instinct pour aborder consciemment le monde et leur
histoire comme une page blanche où s'écrira le récit de leur
apprentissage et de leurs expériences. Ce qui distingue l'homme de
l'animal, c'est sa capacité à configurer un monde spécifiquement
1humain au moyen des mots .

Si donc le langage est reconnu comme une production humaine, il ne
2peut avoir été d'emblée conventionnel , puisque la nécessité de
3s'accorder sur la convention implique l'usage d'un langage . Celui-ci
4est donc “naturel” , ce qui ne veut pas dire qu'il ait été apporté par
5l'évolution, à la manière d'un chromosome , ni qu'il relève d'une
6disposition innée comme la marche sur deux pieds , mais simplement
que l'homme, pour l'établir, s'est servi de sa façon d'envisager la
nature qui l'entoure et dont il fait partie. Par conséquent il ne peut être
que motivé : toute prise de parole est guidée par un objectif
sémiotique de désignation d'un référent à un allocutaire et, par suite, il
vaut mieux utiliser le même code si l'on veut se faire comprendre en
retour. Rien donc de laissé au hasard. Un langage arbitraire ou
contingent, même et surtout aux origines, ne pourrait pas passer le cap
7des générations et serait perpétuellement mort-né . Du fait de la
constante et nécessaire référence du langage primitif aux réalités du
monde qui lui est extérieur, ce devait être un gros travail pour les
premiers parlants de se faire comprendre, car le code naissait sur le
vif, il n'y avait pas, comme dans les langues plus évoluées, de lexique

1 er
Cf. Boris Cyrulnik, in journal Le Monde, 1 février 2002.
2 e
Cette opinion, la plus ancienne en philosophie, se trouve déjà chez Démocrite (VI
siècle av. J.C.).
3
Argument de Rousseau in Essai sur l'origine des langues, 1761.
4 e Au sens des philosophes du XVIII siècle, suivant lequel le langage n'est pas
d'origine divine, mais pas non plus seulement sociale. Voir page 22 sq.
5 A ce sujet, cf. W. Enard, M. Przeworski, S.E. Fisher, C.S. Lai, V. Wiebe, T.
Kitano, A.P. Monaco, S. Pääbo 2002 Molecular evolution of FOXP2, a gene
oinvolved in speech and language, in Nature, vol. 418, n 6900. – F. Rastier 2007
Le langage a-t-il une origine ? in Revue française de psychanalyse, commente :
« Le génome a pris la place de la Providence comme puissance explicative. »
6
Steven Pinker 1994 L’Instinct du langage, traduction française 1999, Odile Jacob.
7
Ce qui pourrait être qualifié d'arbitraire est que le langage, comme un outil,
présente plusieurs formes possibles pour désigner un même référent, ce qui s'appelle
synonymie. Mais chaque synonyme est motivé et adapté à la désignation du référent
en question. La même remarque vaut pour l'usage des métaphores (voir page 194).

8 utilisable en prêt-à-parler. On pourrait comparer cette situation à celle
du poète, qui cherche à exprimer l'indicible. Parmi les fonctions du
8langage déterminées par Jakobson , c'est certainement celle du travail
sur le message, ou fonction poétique, qui a joué le rôle principal,
construisant et affermissant les cinq autres. C'est pourquoi le langage
ne semble pas pouvoir être apparu instantanément, dans un groupe
alingue qui se serait transformé d'un seul coup en communauté
linguistique capable de transmettre du sens et où tout a du sens. Au
contraire, il a dû s'échafauder au long de dizaines de milliers d'années,
à l'instar des autres outils de l'homme. Celui-ci a dû procéder par
bribes, créant des mots et des phonèmes approximatifs, variables dans
leurs formes, aux focales conceptuelles mal ajustées – trop
généralisantes ou trop particularisantes selon les cas –, avec des pans
entiers de réalité restés dans l'inconnaissance parce qu'intransmissibles
9faute d'être nommés . C'est pourquoi il me paraît impossible de dater
l'origine du langage. Il sera montré, à travers l'exemple des sigles, qu'il
est en constante élaboration. Une corrélation à souligner est que la
lente maturation du langage évolue parallèlement à l'hominisation :
l'homme ne s'est pas sans transition distingué de l'animal, une société
de primates n'est devenue la société humaine que très
progressivement. L'homme artisan dont il a été question n'était tel qu'à
un moment décisif de notre point de vue. « C'est au pied du mur qu'on
voit le maçon » dit le proverbe ; faux, c'est au sommet, lorsque sa
qualité professionnelle a été reconnue suffisante. De même, l'homme
ne peut être jugé humain qu'à partir du moment où l'hominisation a
produit un certain degré d'humanisation.

Pour revenir à des considérations plus spécifiquement linguistiques, il
importe de faire la différence entre langage et langues. Le langage est
une réalité abstraite qui ne se concrétise qu'à travers des milliers de
langues. Cette différence structure le présent travail en deux parties :
la théorie est exposée dans la partie langage ; les exemples dans la

8
Roman Jakobson 1960 Closing statements : Linguistics and Poetics , Style in
langage, T.A. Sebeok, New-York. Traduction française 1963 Linguistique et
poétique : Essais de linguistique générale, Éditions de Minuit, Paris. – Les six
fonctions sont : expressive, poétique, conative, référentielle, phatique et
métalinguistique.
9 Ce qui n'empêche pas cet outil d'avoir été parfaitement adapté à son objet, comme
en témoigne la correspondance, consciente ou non, entre phonèmes, relations
logiques et dimensions de l'espace-temps (voir page 204).

9 partie langues. Il semble pertinent de préciser que seul le langage
10possède une origine, les langues ont un commencement . En effet le
langage participe d'un processus de genèse, aussi bien dans son
apparition et son devenir permanent que dans son apprentissage, qui
se poursuivent en principe sans limite. Les langues pour leur part sont
des segments empiriques de langage inscrits dans l'espace et dans
l'histoire : au départ, la langue se confond avec le processus du
langage, mais s'historicise en se dialectalisant, en se créolisant, en
s'écrivant, voire en disparaissant. Si le langage ne peut avoir d'origine
sans qu'en même temps ne débute une langue, à l'inverse, toute
langue, voire toute parole nouvelle, concourent à l'évolution du
langage. Une troisième partie, raisonnement abouti, décrit la naissance
de la parole.

Beaucoup considèrent l'origine du langage comme une quête vaine,
11illusoire, voire interdite , parce que la naissance d'une langue, de la
langue première, est un fait non observé, inobservable, par conséquent
impossible à étudier et placé hors du champ de la science.
Vraisemblablement ce n'est pas même un fait, le processus s'étant
déployé sur des milliers d'années. Pourtant, le langage et les langues
12constituées en sont les héritiers en droite ligne , et il n'y a pas de
raison de penser que se soit produite à un quelconque moment une
rupture capable de bouleverser un mode premier de communication
entre les humains, que nous n'avons pas les moyens d'appréhender,
pour le transformer en ce que nous appelons une langue. De plus,
comme toutes possèdent une structure et un fonctionnement qui se
ressemblent, une langue initiale a toutes les chances de présenter des
similarités déterminantes avec les langues évoluées. A noter que les
racines reconstruites de l'indo-européen commun, résultats logiques de
nombre de comparaisons entre langues différentes, ne sont pas plus
observables, quoique admises par les linguistes.

Toutes les racines se présentent comme des noyaux durs qui résistent
à l'analyse, et ont constitué jusqu'à maintenant l'obstacle majeur à la

10 Cette distinction est due à Kant, dans la Critique de la raison pure, 1781.
11
Lire Thomas Robert 2010 Saussure et l’origine du langage. Un interdit à
dépasser par la philosophie linguistique, Université de Genève.
12
« Les langues actuelles ne sont que la première langue devenue selon certaines
lois », Sylvain Auroux Les embarras de l'origine des langues, in Marges
linguistiques – Revue électronique en Sciences du langage, numéro 11, mai 2006.

10 13remontée vers l'origine. Dès 1836, le linguiste Franz Bopp écrivait :
« Il n'y a que le mystère des racines ou, en d'autres termes, la cause
pour laquelle telle conception primitive est marquée par tel son et non
par tel autre, que nous nous abstenons de pénétrer. » La façon
ordinaire d'envisager le fonctionnement du langage, c'est normal, est
de donner la primauté au sens, c'est-à-dire à la première articulation en
14morphèmes , qui sont les unités significatives minimales. Etant donné
que les morphèmes sont composés de phonèmes, unités minimales
distinctives, qui constituent la seconde articulation, la poursuite de
l'examen dans cette direction peut mener à l'idée qu'une racine ne
forme pas une globalité indépassable. A l'instar des physiciens, qui ont
15scindé l'atome , les linguistes doivent admettre qu'une racine telle que
ST, tirée du mot réputé le plus long de la langue française
anticonstitutionnellement, après élagage de tous ses éléments de
dérivation, soit composée de S et T. Cela supposerait qu'avant
l'assemblage en morphèmes, le langage ait fonctionné selon une seule
articulation, celle des phonèmes, qui n'étaient pas seulement
distinctifs, mais également signifiants. Pour filer la comparaison,
rappelons la révolution conceptuelle qu'a entraînée la description de la
physique quantique par rapport à la physique classique. C'est du même
ordre : le macroscopique s'explique par le microscopique, sans qu'ils
aient le même fonctionnement. La thèse défendue ici est que le
langage est né in nucleo dans certains phonèmes interprétés comme
porteurs de sens.

Bopp l'avait sur le bout de la langue, si l'on ose dire, en parlant des
sons discriminants, et certains penseurs d'autrefois en ont eu
l'intuition, cherchant à expliquer les racines par des altérations
d'onomatopées, d'interjections ou de sons proférés spontanément par
exemple dans l'effort. Le langage ne remonte pas plus aux
onomatopées que l'homme ne descend du singe, mais ils ont un
ancêtre commun. Si elles ne sont pas à l'origine du langage, les
onomatopées présentent pourtant des symptômes bien singuliers : elles
peuvent s'interpréter à travers les phonèmes dont elles sont

13 Franz Bopp 1836 Vergleichende Grammatik, traduction française 1866.
14
Cf. André Martinet 1955 Economie des changements phonétique. Traité de
phonologie diachronique, Berne.
15
Mot qui signifie "indivisible", ce que fut présumé l'atome jusqu'à la découverte
de l'électron.

11 16composées, elles resurgissent au cours du temps , par opposition aux
langues, dont l'évolution manifeste un caractère irréversible.

A la source du langage, la présence de phonèmes implique une
rationalisation du continuum phonétique, qui ne peut se justifier que
par une analogie entre d'un côté les traits pertinents de ces phonèmes,
à l'intérieur du système phonologique ainsi constitué, de l'autre
certaines catégories de référents interprétés à travers cette grille. Or,
cette structure continue d'apparaître productive, ainsi qu'il sera montré
à propos d'un grand nombre de mots qui ne s'expliquent ni par
évolution historique, ni par dérivation, ni par interférence en situation
bilingue, ni par emprunt, qui se manifestent comme des néologismes
spontanés, tels, en français : patte, coque, taper, dodu, bobine, tache,
clique, botte, tirer, gaffe, sot, zigue et autres. Quoique ces termes
désignent le plus souvent des éléments concrets du quotidien, on voit
que rien dans leur forme, d'ailleurs simple, ne pousse à y discerner
d'imitations quelconques et, comme la plupart n'émettent pas de son, il
ne peut s'agir de résidus d'onomatopées. Voir à ce sujet la position de
Jacques Lacan : ce sont les signifiants qui servent d'attracteurs dans
l'acte de signaler des référents, permettant l'éclosion de signifiés,
c'est17à-dire de sens linguistique, qui n'est pas forcément “réel” .

Certains s'étonnent de ce que, pour pénétrer l'origine du langage, il
faille s'attarder sur des racines, onomatopées, phonèmes, qui font
figure d'éléments secondaires et parcellaires. Ne devrait-on pas se
centrer sur les relations logico-syntaxiques, qui président à la mise en
phrases, fondent l'agencement du discours, et sont à même d'apporter
une vision bien plus concluante de la réalité psychologique ?
18Chomsky a utilisé cette approche, sans en tirer les résultats
escomptés. En privilégiant l'analyse générative des rapports qui
organisent la pensée et la façon de l'exprimer, démarche utile à ses
visées cybernétiques, il a traité du langage dans l'abstrait, au stade de
développement des langues occidentales modernes, point de vue

16
Le latin pipio, -onem, onomatopée lexicalisée, a évolué irréversiblement (forme et
sens) en français pigeon. L'onomatopée s'est reconstituée dans piper (1180), pépier
(1540) et piou-piou (1611).
17 Le canard est ainsi nommé parce qu'il cancane (voir page 100). Est-ce vrai qu'il
« cancane » ? Est-ce le tout de la réalité du canard de cancaner ?
18 Noam Chomsky 1965 Aspects de la théorie syntaxique (Aspects of the theory
of syntax).

12 inconciliable avec les origines, où l'implicite jouait vraisemblablement
un rôle essentiel. La construction syntaxique n'est pas, comme il le
croyait, le couronnement de l'évolution linguistique : elle a toujours
existé, au moins de façon elliptique. Vouloir identifier le modèle du
langage au global english sous prétexte qu'il est capable d'expliciter
les mécanismes mentaux – boucle bouclée – en prenant le risque de
mettre sous le boisseau les expressions d'ordre microculturel,
poétique, symbolique, imagé, allusif, sacré, n'est-ce pas comme
réduire l'humain au mâle blanc adulte, fort en math et
économiquement avancé ?

L'objectif de la science n'étant pas d’expliquer d’un point de vue
causal mais de reconstituer des conditions initiales, le présent travail
se veut une contribution linguistique visant d'une part à établir un
modèle apte à décrire la genèse du langage, de l'autre à montrer
comment un tel principe est à l'œuvre dans toute strate synchronique
de la parole et, historiquement, dans les langues.
























13 I

COMMUNICATION ANIMALE, LANGAGE HUMAIN


Le langage humain se présente comme une variété de la
communication universelle, telle qu'elle se manifeste par exemple
dans les forces en physique (gravitationnelle, nucléaire,
19électromagnétique), dans les échanges chimiques, écologiques ,
sociaux. Les animaux, qui sont les êtres les plus proches de l'homme
sur le plan de l'évolution, utilisent divers moyens de communiquer. De
même que « les langues actuelles sont la première langue devenue
selon certaines lois », il n'est pas impossible qu'au terme d'un
processus d'une durée indéfinissable, le langage humain résulte de la
transformation d'un langage non-humain. Un scénario de rupture
totale, d'innovation radicale, cadrerait mal avec ce que l'on sait des
mécanismes évolutifs. Il faudrait admettre que l'homininé ancêtre
commun de l'homme et du chimpanzé ait détenu le langage “en
20germe”, développé chez l'un et non chez l'autre . La comparaison
entre communication animale et langage humain permet de faire
ressortir ce qui a été hérité et ce qui a été modifié.

Les animaux communiquent de multiples façons : chant des oiseaux,
danses des abeilles, cris du chien, postures du loup… Ainsi il semble
que le chien possède un répertoire de dix vocalisations différentes,
dont six aboiements dits “d'avertissement”, “d'alerte”, “d'isolement”,
“de jeu”, “de besoin” et “sur ordre”, auxquels il faut ajouter le
grognement, le gémissement, le hurlement et le jappement, sans
compter le cri de douleur qui tient du réflexe et non de la
communication volontaire.

On observe quelques curiosités chez différentes espèces : chez
certains oiseaux, le chant est inné, chez d'autres il est acquis. Dans ce
cas, on peut transférer un jeune d'une espèce dans un nid d'une autre
espèce, il en adoptera le chant. On peut observer de menues
dissemblances entre les chants de groupes ou nids différents, à
l'intérieur d'une même espèce : il s'agit en quelque sorte de dialectes.

19
Exemple des fleurs, qui signalent leur attractivité par leurs couleurs.
20 Jean-Marie Hombert et Gérard Lenclud 2014 Comment le langage est venu à
l'homme, Fayard.

14 D'un autre ordre, des chercheurs ont montré que des baleines
australiennes, au contact d'un autre groupe venu de l'Océan indien,
auraient adopté et utilisé le chant des nouvelles venues, ce en moins
de deux ans. Ces phénomènes d'acculturation et de diversification
dans la communication mettent en évidence la notion de culture
communautaire dans le règne animal.

Les chlorocebus, singes d'Afrique subsaharienne, utilisent des cris
distincts pour avertir de l'approche d'un aigle, d'un serpent ou d'un
léopard. Dans le premier cas, la troupe s'allonge au sol dans un
buisson, dans le deuxième elle grimpe aux arbres et dans le troisième
elle fuit vers les plus hautes branches. Ces cris ne sont pas innés mais
appris. Les bébés poussent le cri "aigle" dès qu'ils aperçoivent quelque
chose qui tombe du ciel, fût-ce une feuille d'arbre. Mais lorsqu'un
jeune pousse un cri d'alerte, un adulte vérifie l'information avant que
le groupe ne réagisse. En reproduisant fidèlement chaque cri, des
21chercheurs ont obtenu le comportement associé . Ces observations
montrent :
— qu'il y a transmission d'information, réaction comportementale
adaptée à chaque information et évaluation de la fiabilité de
l'information suivant une dichotomie adulte/jeune ;
— que l'information porte sur la présence de trois référents
canoniques : "aigle", "serpent", "léopard", auxquels correspond un
code de trois signifiants symboliques ; il y a donc existence de signe
linguistique signifiant-signifié, avec trois réalisations.

L'exemple-type qui permet de définir en quoi consiste la
communication animale et quelle est sa différence avec le langage
humain reste les danses des abeilles, amplement étudiées par von
22 23Frisch , dont Benveniste a tiré les conséquences linguistiques. Une
abeille qui a découvert une aire de butinage va en informer ses
congénères en exécutant deux types de danse : la danse circulaire, qui
indique la présence de la nourriture dans un rayon de moins de cent
mètres de la ruche, et la “wagging dance”, au cours de laquelle
l'abeille, tout en frétillant de l'abdomen, décrit des 8, ce qui indique

21 Nicholas Wade 2006 Before the Dawn, Penguin Books.
22
Karl von Frisch 1946 Die Tänze der Bienen, Österreichische Zoologische
Zeitschrift.
23
Emile Benveniste 1952 Communication animale et langage humain in revue
Diogène et 1966 Problèmes de linguistique générale 1, Gallimard.

15 que la nourriture se situe à une distance comprise entre cent mètres et
six kilomètres de la ruche. L'inclinaison de l'axe de la danse par
rapport au soleil donne la direction, et la quantité de 8 décrits est
inversement proportionnelle à la distance : plus la source est proche,
plus ils sont nombreux (neuf à dix en quinze secondes pour cent
mètres), plus la source est lointaine, plus la danse est lente (deux en
quinze secondes pour six kilomètres). Les abeilles apparaissent donc
capables de produire et de comprendre un message portant sur un
référent absent, puisque leur propos vise précisément à permettre de le
localiser à l'aide d'informations précisant la distance et la direction,
qu'elles peuvent enregistrer, conserver en mémoire et
communiquer/analyser au moyen d'un code conventionnel de signaux
de nature gestuelle-visuelle. Ce message induit une réaction
comportementale : les abeilles informées se rendent sur l'aire de
butinage indiquée.

Les danses des abeilles peuvent être considérées comme un langage
dans la mesure où l'on observe l'existence de :
— transmission d'information vérifiée par un comportement
adéquat ;
— code de signifiants formalisant la distance et la direction d'une
aire de butinage par rapport à la ruche, et connu de toutes les abeilles ;
— système d'oppositions, de type équipollent (danse circulaire /
wagging dance) ou graduel (nombre de 8 en fonction de la distance) ;
— combinaisons de signaux (la forme 8 sert à l'abeille pour
indiquer à la fois l'orientation et la distance).
Les danses des abeilles constituent donc un système rudimentaire de
communication et d'information fondé sur une convention entre des
signaux et une réalité de référence.

Mais par comparaison avec le langage humain, on constate que :
— le seul thème de communication (on peut difficilement parler
de “sujet de conversation”) porte sur la nourriture ;
— une abeille est incapable de répéter le message d'une autre
abeille si elle n'a pas elle-même été témoin de ce à quoi le message se
rapporte : message et référent semblent indissociés, il y a incapacité
fonctionnelle de produire un message à partir d'un message, d'où
inexistence de dialogue ;
— le codage est fixé dans la rigidité de l'instinct : non seulement
les abeilles ne sont pas conscientes du code utilisé (pas de fonction

16 métalinguistique), mais un référent situé dans un endroit non prévu
par le programme (von Frisch a placé expérimentalement une source
de nourriture au sommet d'un pylône de radiodiffusion) ne donne lieu
à aucun message intelligible (les abeilles n'ont pas de signifiant pour
indiquer "en haut") ;
— malgré le don d'information qui induit un sens directionnel,
la communication n'a pas de sens significationnel : les signaux,
exclusivement ordonnés au référent, ne signifient rien en soi pour les
abeilles, qui ne se forment pas de concepts tels que "nourriture",
"orientation", "distance" susceptibles de configurer mentalement
leur monde.

Il faut noter enfin qu'il existe un rapport nécessaire entre la forme
communicationnelle et le référent en ce qui concerne la direction à
prendre, indiquée par la position que l'abeille assigne à son corps, et
la distance, liée proportionnellement à la quantité de 8 effectués
pendant le temps de la danse. Ces deux signaux sont donc des
indices et non des symboles, comme l'est la danse circulaire, à moins
qu'il ne faille interpréter cette dernière dans le sens de "dans les
environs proches", mais là c'est nous, les humains, qui traitons le
signal comme un indice. Les signaux produits par les animaux ne
peuvent pas être motivés parce qu'ils n'en sont pas conscients. Dans
le langage humain, il n'y a en principe pas d'indice, c'est même la
règle édictée par Saussure de l'arbitraire du signe, mais il s'en trouve
quand même dans les onomatopées et dans certaines formes
morphologiques, par exemple en tahitien, où la répétition d'un même
mot entraîne une modulation itérative de son sens (voir page 124).
D'une manière générale, l'homme dans son langage traite les indices
comme des symboles parce que l'indice est lié au passé de la langue,
dont on n'a pas besoin pour désigner synchroniquement un référent
(voir l'exemple des sigles, page 47), mais ne peut s'empêcher de
chercher à savoir s'il n'y a pas quelque chose de plus à comprendre
derrière un signe littéral (voir l'interprétation, page 226). Ce
comportement existerait déjà chez l'animal lorsque, sous l'effet de
l'instinct de prédation, il établit un lien causal entre des indices tels
qu'une trace, une miction laissées par une proie, et l'idée de /proie/,
présente comme souvenir, désir… L'indice devient en quelque sorte
24le symbolisant correspondant au symbolisé "proie" .

24
René Thom 1974 Modèles mathématiques de la morphogenèse, 10/18.

17 Le langage humain est lui aussi un système de signaux symboliques
codés permettant de communiquer et d'informer. Mais il est infiniment
plus riche et plus complexe, et d'une portée incomparable dans tous les
domaines. Tout d'abord il est articulé, c'est-à-dire qu'un signe peut être
décomposé en d'autres signes. C'est ainsi qu'il possède trois répertoires
sur l'axe de sélection des éléments d'expression (axe paradigmatique) :
— celui des sons ou phones, dont le nombre est variable pour
chaque langue (autour d'une trentaine en moyenne), organisés en
éléments fonctionnels, les phonèmes, qui sont les plus petites unités
distinctives (système phonologique) ;
— celui des morphèmes, plus petites unités de sens, eux-mêmes
composés de phonèmes, qui constituent en synchronie les radicaux
(ou lexèmes) et en diachronie les racines étymologiques ;
— celui des lemmes ou lexies, unités standard de sens ou mots
utilisables par les allocutaires, qui sont le plus souvent des
combinaisons de morphèmes (lexèmes et grammèmes), par exemple :
util|is|able.

Selon Martinet, le langage comprend deux articulations, la première
en phonèmes, non signifiante, la seconde en morphèmes (puis en
lexies), porteuse de la signification. Toutes les unités sélectionnées
sont combinables sur l'axe du temps (axe syntagmatique) selon
certaines règles morphologiques et syntaxiques, de manière à former
des phrases puis des textes, quasiment à l'infini.

Alors que la communication animale se limite à quelques messages
stéréotypés, le langage humain
— permet une communication dialogique avec un interlocuteur,
avec lequel se noue peu ou prou une relation interpersonnelle ;
— apporte une information, mais en l'espèce fondée comme
réponse à une demande formulée, celle-ci pouvant être indépendante
de la situation vécue par les sujets ;
— renvoie à une représentation du monde : une simple phrase
telle que « j'ai rencontré la concierge au supermarché » ne se contente
pas de porter sur deux référents déterminés, une personne et un lieu,
elle englobe toute une série d'arrière-plans culturels, contenus dans les
définitions des mots concierge et supermarché ;
— est polysémique (voir par exemple page 223).



18 Chez l'homme, la quête de sens n'a plus rien de biologique,
semble-til, mais il existe tout de même une finalité, celle de se libérer de la
fascination qu'exercent sur l'esprit les objets et les phénomènes
inexpliqués, angoissants faute d'être nommés. L'homme vit dans un
monde de mots dont la structuration et l'organisation ne visent pas, ou
pas seulement, à recouper la réalité, mais à donner des réponses. Pour
ces raisons, il n'est pas étonnant que les plus anciens types de textes
soient d'ordre narratif, mythique. (Voir pages 193, 196).

Ce qui distingue l'homme de l'animal est donc la constitution
progressive d'un langage avancé, concomitante à l'émergence de la
conscience. Les signes de la communication animale ne sont pas
motivés, parce qu'ils relèvent de l'instinct, même lorsque nous croyons
y repérer des indices. Si le langage humain est conscient, alors il est
aussi motivé, et vice versa. La motivation apparaît comme la seule
garantie de véracité et le support de la convention.


J'ai longtemps hésité à maintenir le tableau suivant, qui relève presque
entièrement de l'imaginaire. Je l'ai fait uniquement parce qu'il donne
une idée suggestive de ce qu'aurait pu être le passage d'une
communication non-humaine à un langage humain. Et, beaucoup plus
tard, d'un langage humain à un langage “post-humain” :



STADE ANIMAL

Communication intentionnelle ou non, sous l'effet de l'instinct, par
l'intermédiaire d'un répertoire fini de manifestations audio-orales (“cris”) ou
autres moyens non oraux (gestes, odeurs), fonctionnant comme signaux
naturels non motivés parfois de type indice. On est en présence déjà du signe
“langagier” signifiant/signifié. L'information reçue est exploitée par réaction,
et non en action délibérée comme chez l'homme.


19
STADE “AUSTRALOPITHEQUE” (-5 000 000 à -2 500 000)

Maintien du dispositif dénotatif précédent auquel s'ajoute :
communication non intentionnelle à dimension connotative et en principe
non informative, au moyen de mimes audio-oraux (types d'onomatopées) des
sons de la nature et de ceux produits par l'être humain et sans doute de
mimes visuels-gestuels, fonctionnant comme non signaux de type “image”
(activité ludique, babil...).


STADE “HABILIS” (-2 500 000 à -1 500 000)

Utilisation des mimes précédents comme vecteurs de communication et
d'information (intentionnalité, signaux “artificiels” de type image) en
parallèle avec les cris du stade animal. Le type “image” limite le champ du
signal à la désignation/signification du référent imité ou imitant.


STADE “ERECTUS” (-1 500 000 à -500 000)

Lente désuétude des signaux animaux comme vecteurs de communication et
d'information.
Rationalisation parallèle du champ de la signification et du champ
phonétique : reconnaissance de traits pertinents communs à l'imitant et à
l'imité, notamment lorsque l'imité et l'imitant sont les organes phonateurs
(onomatopées déictiques) ; constitution d'un système sémiophonologique
codifié. Mot-phrase (base biconsonantique).


STADE “NEANDERTAL” (-500 000 à -100 000)

Les manifestations naturelles sont analysées, normalisées, et interprétées
comme signifiants d'eux-mêmes qui deviennent signifiés. Utilisation de
symboles (associations paradigmatiques) et articulation syntagmatique, en ce
qui concerne les sémiophonèmes (phrase bi-mots). Les symbolisations
tropiques servent à nommer des perceptions/idées possédant des traits
pertinents analogues (ce point est valable à toutes les synchronies).


20
STADE “SAPIENS” (-100 000 à -40 000)

Association syntaxique, “protolangage” (les sémiophonèmes se lexicalisent,
bi-mots avec relation de type thème-propos). L'association/articulation met
en relation des perceptions/idées dans un mouvement logique et
chronologique en vue d'une signification complexe débouchant sur l'action
(= information).


STADE “CRO-MAGNON” (-40 000 à -12000)

Développement de la morphosyntaxe sur substrat phonologique.


STADE “POST-GLACIAIRE” (-12000 à -5000)

Augmentation du nombre de phonèmes pertinents, intercalation progressive
de la couche morphématique (exemple de l'indo-européen, voir page 107 sq.)


PERIODE DU PROGRES LINEAIRE (-5000 à 1900)

Développement des types de texte, en commençant par la narrativité
métaphorique et symbolique (néolithique, antiquité etc.). Ecriture (-3000) et
ses développements documentaires (imprimerie, puis enregistrement audio)
et en ligne (télégraphe, téléphone, diffusion radio).


STADE DE LA COMPLEXITÉ (1900- ...)

Développement des abréviations, sigles, acronymes, onomatopées, argots,
langages cryptés, transcription épellative (SMS), etc.
Modernisation et diversification des documents (bandes, disques,
informatisation et numérisation), de la diffusion (ordinateur multimédia), des
voies linéaires (télévision, Internet, téléphone mobile…).








21 II

HISTOIRE DES THEORIES DES ORIGINES DU LANGAGE



Les philosophes grecs ont été les premiers à s'intéresser à la nature
du langage, chacun pour les besoins de sa cause, notamment les
stoïciens, qui ont établi la définition du signe comme un système de
trois fonctions – la chose, le mot, le sens –, et Platon, qui a exploré
les relations entre forme du signifiant – le mot – et forme du référent
– la chose – (voir page 41). Leur réflexion visait surtout à
comprendre les principes de fonctionnement du langage, pas
spécifiquement son origine. Quant au judéo-christianisme, en
proclamant, conformément aux textes bibliques, que l'origine du
monde est en Dieu, il livrait une solution théologique globale qui a
eu pour effet d'inhiber un questionnement sur l'origine propre du
25langage .

e 26Au XVIII siècle, il se trouve des auteurs, tel Costadau (1717) voire
27Beauzée dans l'Encyclopédie (1765) , pour réaffirmer que le langage
est un don miraculeux fait par Dieu à Adam et Eve, conformément au
28livre de la Genèse. Pour Court de Gébelin (1776) , davantage détaché
de la littéralité biblique, le monde est une allégorie, le langage existe
de manière immanente dans les objets de la création, et Dieu le révèle
en son temps et sous sa forme particulière selon les espèces. Tous
ceux qui, comme lui, ont cru à la réalité de ce premier langage divin

25
La prise en compte par la science, qui s'est déterminée contre l'autorité de
l'Eglise, du concept d'origine en tant que principe susceptible d'expliquer
l'apparition des phénomènes, reste héritée de la tradition aristotélo-chrétienne.
Dans d'autres conceptions du monde (univers “éternel”, cyclique ou en abyme,
scénarios d'ailleurs non exclus par les théories physiques actuelles), il n'y a pas de
commencement. Dans cette optique, le langage ne serait jamais né, il existerait
depuis et pour toujours.
26 Alphonse Costadau (dominicain) 1717 Traité historique et critique des principaux
signes dont nous nous servons pour manifester nos pensées.
27 Le rédacteur de l'article Langue, qui date des années 1750, est identifiable à
Nicolas Beauzée. Le respect doctrinal qu'il affiche est vraisemblablement lié à des
pressions du pouvoir.
28
Antoine Court de Gébelin (pasteur) 1773-1782 Le Monde primitif analysé et
comparé avec le monde moderne considéré dans son génie allégorique et dans les
allégories auxquelles conduisit ce génie.

22 étaient persuadés qu'il se caractérise par l'indissociabilité du signifiant
et du référent, autrement dit que le mot et la chose ne font qu'un.
Langage de vérité, dans lequel par essence il est impossible de se
tromper ou de mentir, langage surtout porteur de puissance créatrice,
puisque constitué des mêmes mots dont Dieu s'était servi pour former
le monde. Mais l'identité de ce langage est brisée depuis Babel, et
Court de Gébelin s'assigne la tâche de retrouver dans les racines des
idiomes à la dérive quelques traces de la perfection perdue.

29Dès le début du même siècle, issue de l'empirisme de Locke , s'était
développée la théorie sensualiste de la connaissance (en anglais
sensationism), opposée à l'innéisme de la pensée qu'avait soutenu
Descartes. Le principal représentant de ce courant philosophique est
30Condillac (1746), pour qui connaissances, langage et
fonctionnement psychique sont coextensifs. Les perceptions, liées aux
organes sensoriels, constituent la base de la connaissance : c'est à
partir des sensations éprouvées – définies en termes épicuriens
d'agréable et de désagréable, qui invitent « à en jouir ou à s'y dérober »
– que se développent toutes les fonctions mentales telles que
l'entendement, la réflexion, la volonté ou le désir. Le langage, fondé
sur l'organe vocal, se manifeste à l'origine sous forme de gestes et de
cris entremêlés qui scandent les sensations, puis les progrès de la
réflexion, au sens premier de "se renvoyer à soi-même une
connaissance pour en prendre conscience", entraînent peu à peu
l'autonomie aussi bien des gestes, plus précis et mieux ordonnés à
leurs fins, que de la parole, dont la mise en articulation des sons et des
mots aboutit à rendre possible la désignation des objets et l'expression
31d'idées . Le langage permet donc conjointement d'élaborer la pensée,

29
John Locke 1690 Essai sur l'entendement humain. Il est aussi le premier à penser
que le langage n'apparaît pas d'un seul coup, mais progressivement.
30
Etienne Bonnot de Condillac (abbé de Mureau) 1746 Essai sur l'origine des
connaissances humaines.
31
Il se trouve que des expériences menées de nos jours semblent donner raison à
l'intuition de Condillac : ainsi la découverte des “neurones miroirs”, faite par le
neurophysiologue italien Giacomo Rizzolatti et formulée avec l'aide de
l’informaticien britannique Michael Arbib en 1998. Ces neurones moteurs du cortex
ont la propriété de s’activer, non seulement au cours de l'exécution d'une action,
mais également lors de la perception de cette action lorsqu'elle est effectuée par
quelqu'un d'autre. Par exemple entendre quelqu’un qui ouvre une porte stimule chez
l'auditeur les neurones moteurs qui lui servent à ouvrir lui-même une porte ;
l'audition d’un son linguistique fait fonctionner automatiquement les circuits qui

23 notamment abstraite, et de la communiquer. Dans ce domaine,
Condillac se rapproche des nominalistes : toute idée générale est une
extrapolation à partir de la dénomination d'un référent singulier. De ce
point de vue, il reconnaît le caractère hypothétique de son explication
et qualifie l'origine du langage de « fiction épistémologique nécessitée
par un devoir de philosophe. »

32Rousseau (à partir de 1755) ne cherche ni quand ni comment l'être
humain a acquis son langage, mais la raison pour laquelle il s'est mis
à user d'une langue, le pourquoi de cette faculté. Convaincu que
chaque langue porte en elle une façon d'être au monde, il se demande
laquelle conserve le mieux non pas, comme Court de Gébelin, la
pureté des origines, mais la fidélité à l'idéal de la parole, qu'il
identifie au dialogue entre des sujets réceptifs et à la poésie. En effet
les langues, qui sont soumises à l'histoire, considérée par Rousseau
comme un processus de dénaturation, sont devenues utilitaires,
rationnelles et prosaïques, et la nécessité d'exprimer des besoins a
généralisé une relation de sujet à objet, sous le mode de l'égoïsme.
Mais la parole véritable existe encore : il la retrouve dans le chant,
c'est-à-dire dans sa consubstantialité avec la musique qui, dit-il,
exprime les passions et les fait naître à la fois. Musique et langage
sont nés ensemble sous la forme du chant, d'où l'importance attachée
par Rousseau à la voyelle, la mélodie, le ton, à tous les aspects
prosodiques et à la voix elle-même. Il affirme d'autre part que la
faculté de langage est antérieure à l'existence d'une langue : l'homme
commence par avoir la capacité de signifier, puis il “choisit” de
l'incarner dans une phonation donnée. Il souligne que le langage
humain n'est pas inné mais appris, ce qui le rend perfectible et le
distingue de ce fait des communications entre animaux.



servent à articuler ce son ; l'écoute d’une phrase décrivant une action sollicite le
même réseau de neurones miroirs que celui qui est activé par la perception visuelle
ou auditive de l’action elle-même, autrement dit la compréhension d’une phrase
entraîne l’expérience motrice de l’action qu’elle signifie. Rizzolatti et Arbib ont
ainsi souligné la contiguïté neurophysiologique entre l’activité gestuelle et
l’articulation langagière, comme le pressentait Condillac. [Lire Luca Nobile 2012 La
grammaire de Condillac face au paradoxe de l'origine naturelle du langage, Centre
Aixois d'Etudes Romanes.]
32 Jean-Jacques Rousseau 1755 Discours sur l'origine et les fondements de
l'inégalité parmi les hommes, 1781 Essai sur l'origine des langues (posthume).

24 Le premier à avoir fait œuvre de linguiste avant la lettre fut de Brosses
33(1765) . Il rejoint la position cratylienne de la justesse des mots,
c'està-dire l'existence d'un lien de nature analogique entre le mot et la
chose qu'il désigne, que l'étymologie est en puissance de révéler. Mais
constatant d'autre part l'extrême disparité des racines des langues et
l'impossibilité de les ramener à un ensemble cohérent, il opère à la
manière d'un naturaliste, à la suite d'ailleurs de son “pays” Buffon, en
classant les différents sons du langage en fonction de leur lieu
articulatoire, puis en procédant à leur réduction à la forme la plus
simple (appelée en linguistique l'archiphonème). Ainsi il regroupe les
sons [p], [b], [m], [f], [v] dans la classe des labiales, sans tenir compte
des oppositions de voisement et de nasalité, et en précisant que dans
l'histoire des langues les fricatives sont apparues après les occlusives.
Puis il définit un ordre ontogénétique d'apparition de ces phonèmes
chez l'enfant, tout en supposant qu'il en a été de même dans l'ordre
phylogénétique : d'abord la voyelle (sans distinctions), puis la labiale,
la dentale, la linguale, la vélaire et la sifflante. Puisque, dit-il, le mot
est une peinture de la réalité, l'origine du langage se trouve dans ces
sons simples et primitifs, qui dépendent des possibilités articulatoires
de l'être humain et de la nature des choses nommées. En observant
certains mots existants, il trouve, par analogie, les sens des sons : par
exemple le T dental, la plus ferme des « lettres », a été « machinalement »
employé pour désigner la fixité, comme il se voit dans le latin stare
"être debout, immobile" et chez ses descendants et équivalents dans
d'autres langues ; le K est employé pour désigner des cavités et des
creux, car la gorge est l'organe le plus cave ; quant à S, qui se joint
volontiers aux autres articulations, il le considère comme « un
augmentatif, qui rend la peinture plus forte. » En transcrivant les mots
des langues en cet « alphabet organique » à six phonèmes, il fait
apparaître des rapports cachés entre les mots et entre les langues, et
dévoile, sous les différences imputables à l'évolution, aux erreurs
humaines et aux contacts entre langues, l'unité fondamentale du
langage. Il donne l'exemple du latin peregrinus (français pèlerin), qui
aboutit par emprunt à une forme bilgram dans un dialecte allemand :
pour lui rien n'a changé, il y a toujours une séquence
labiale-lingualevélaire-nasale, car les changements qui affectent les sons au sein du
même organe comptent pour rien.

33
Charles de Brosses 1765 Traité de la formation mécanique des langues et des
principes physiques de l'étymologie.

25 Malgré tout, les suites ininterrompues d'évolutions et de dérivations
ont fini par effacer la motivation et donner l'impression de l'arbitraire :
pourquoi une sorte de céréale est-elle désignée par le mot seigle,
demande-t-il ; parce que l'étymon latin secale se rapporte lui-même à
secare "couper", du fait que le seigle est « scié » par la faucille à la
moisson. Et la Sologne, appelée dans l'Antiquité Secalaunia, a été
nommée "plaine de seigle" parce qu'il s'y en récolte beaucoup. De
Brosses ne propose aucune loi phonétique, mais insiste sur la
permanence et en quelque sorte la résilience des fondements du
langage dans les langues évoluées (exemple de l'universalité des mots
papa et mama). Il subsiste donc des indices du premier langage dans
toutes les langues du monde et, bien que plus personne ne l'utilise,
tout locuteur ne manque pas d'en porter en soi la capacité
physiologique et la motivation potentielle, souvent actualisée dans les
néologismes : il donne l'exemple de st !, « qui est l'interjection dont on
se sert pour faire rester quelqu'un dans un état d'immobilité », à mettre
en regard avec le latin stare. Mais si ses fondements sont
reconstituables, cet état de langue n'est pas linguistiquement
reconstructible. Le système hypothético-déductif de de Brosses
interprète les éléments de langage à partir de leur origine spéculée, les
évolutions historiques étant des faits entérinés mais qui ne reçoivent
pas d'explication. Or l'étymologie rationnelle cherche à retrouver les
formes et les sens originels en remontant du présent vers le passé, du
connu vers l'inconnu : il n'est pas certain que les résultats des deux
méthodes se croisent.

34En Allemagne, Herder est le découvreur du trait pertinent. Pour lui,
les cris spontanés ne peuvent constituer l'origine du langage humain.
L'homme perçoit le monde et en isole mentalement un objet, par
exemple un mouton, qu'il identifie par une de ses caractéristiques, en
l'occurrence le bêlement. Le son du bêlement est pris pour le nom de
l'animal, qui est "celui qui bêle", et pour le nommer il suffit de mimer
un bêlement. Ceci, dit-il, est suffisant pour constituer un langage, pour
dire le monde, la présence d'un interlocuteur n'étant pas indispensable.

Tous ces auteurs s'accordent pour signifier que le langage n'est pas
d'origine divine, mais naturelle et/ou humaine. Les deux vont de pair,

34
Johann Gottfried von Herder 1771 Abhandlung über den Ursprung der Sprache
(Traité sur l'origine des langues).

26