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Les langues africaines et créoles face à leur avenir

De
190 pages
A la question : les langues africaines et créoles sont-elles menacées dans leur existence et leur avenir proche est-il assombri par la mondialisation, l'ouvrage suivant répond par la négative en soulignant le fait que cela n'a pas été le cas avec les indépendances contrairement à ce que certains avaient alors prédit. L'avenir de toute langue dépend, pour une bonne part de ceux qui la parlent mais il est nécessaire de l'aménager si on veut lui permettre de faire face à des fonctions nouvelles.
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LES LANGUES AFRICAINES ET CRÉOLES FACE À LEUR AVENIR

Collection Langues et développement Dirigée par Robert Chaudenson
La collection Langues et développement a été créée en 1988 par Robert Chaudenson dans le cadre d'un programme de recherche intitulé Langues africaines, français et développement dans l'espace francophone. Ce programme LAFDEF a permis la publication de nombreux ouvrages, réalisés le plus souvent par des chercheurs du Nord et du Sud, engagés dans les projets ainsi financés. L'idée, clairement mise en lumière par le titre même de la collection, est que le développement, quelle que soit l'épithète qu'on lui accole (exogène, endogène, auto-centré, durable, etc.), passe inévitablement par l'élaboration, la compréhension et la transmission de messages efficaces et adaptés, quel que soit le domaine concerné (éducation, santé, vulgarisation agricole, etc.). Ce fait montre toute l'importance des modes et des canaux de communication, c'est-à-dire des langues. On peut donc dire que le développement dépend, pour une bonne part, d'une connaissance précise et d'une gestion éclairée des situations linguistiques.

Déjà parus
Chaudenson Robert (éd.), L'Europe parlera-t-elle anglais demain? 2001. Chaudenson Robert et Calvet Louis-Jean (éds.), Les langues dans l'espace francophone: de la coexistence au partenariat, 2001. Tirvassen Rada (éd.), Ecole et plurilinguisme dans le Sud-Ouest de l'océan Indien, 2002. Carpooran Arnaud, lie Maurice: des langues et des lois, 2002.

Isidore NDA YWEL E NZIEM (Ed.)

LES LANGUES AFRICAINES ET CRÉOLES FACE À LEUR AVENIR

Agence Intergouvernementale de la Francophonie Institut de la Francophonie

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@ L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-5562-3 EAN: 9782747555623

Je suis d'accord avec vous: sur le sol d'Afrique, langues africaines et langue française expriment, à la fois, l'identité qui est "enracinement" et l'aptitude au progrès qui est "ouverture". Pour atteindre ce double objectif, il est donc indispensable, dans un premier temps "d'installer confortablement l'enfant dans sa langue maternelle" pour l'ouvrir, ensuite, sur une langue française désormais "partenaire" des langues-cultures avec lesquelles elle est en contact. Pour faire le lien entre la langue natale et la langue française, ilfaudra aménager de façon équilibrée le passage de la première à la seconde. Ce bilinguisme scolaire trouve sa légitimité dans la vie de tous les jours: déjà, les langues convergent et les cultures se rencontrent. Senghor ne disait-il

pas:

"

une langue exprime naturellement, les valeurs

culturelles d'un peuple donné. L'analyse de n'importe quelle langue négro-africaine révèle les traits caractéristiques du

style nègre - image et rythme - mieux que ne le fait l'analyse
de notre sculpture, de notre peinture, de notre musique. C'est dire l'importance des langues vernaculaires dans l'enseignement ". En s'appropriant ouvertement les langues parlées, l'Afrique francophone ordonnancera l'interculturel et le dialogue des cultures, au lieu de donner libre cours à un mélange de parlers aux contours mal définis. Elle laissera enfin s'exprimer une identité forte et libérée, éloignée d'un nationalisme agressif et réducteur. La mise en pratique de ce système éducatif bilingue exigera des mesures d'accompagnement et une organisation adaptée, selon les pays. Alors, l 'humanisme de la Francophonie, quittera les hauteurs

de la théorie et de l'utopie, pour émerger et s'incarner dans le réel. Les peuples d'Afrique adhéreront alors pleinement à une Francophonie partagée par tous en toute sécurité. Avec des langues africaines rétablies dans leur rôle culturel et éducatif, la langue française sera ressentie comme l'affirmation d'une identité spécifique.

Abdou DIOUF Secrétaire général de l'Organisation internationale de la Francophonie (Libreville,20 mars 2003)

8

INTRODUCTION}
Isidore NDAYWEL E NZIEM Directeur des langues et de l'écrit

" Au cœur de la dialectique du singulier et du pluriel, il y a la langue, les langues et la question de leur relation réciproque. La recherche du meilleur aménagement des langues représente un objectif permanent de la politique de notre Agence Intergouvernementale de la Francophonie. " (Roger Dehaybe, Administrateur Général) Pourquoi la Francophonie s'intéresse-t-elle aux langues africaines et créoles? Le fait peut étonner et passer pour suspect.
Ayant été obligé, comme directeur de la collection" Langues et développement", d'assurer la préparation du " prêt à clicher "de ce volume, j'ai dû, compte tenu du peu de temps dont je disposais, pratiquer, dans certains textes, des" aménagements" dont j'assume toute la responsabilité. J'ai été contraint de le faire en raison de la non-conformité de quelques communications aux lois et principes de la composition électronique. Ces changements concernent en particulier des textes dont certains tableaux, faits, sans aucune procédure de tabulation, étaient devenus incompréhensibles, des schémas rendus inintelligibles par les mêmes causes et des notes placées " manuellement ", sans recours aux procédures normales d'insertion. Dans tous les cas, j'ai essayé de respecter de mon mieux la lettre et l'esprit des textes. La publication de ce livre dans l'année 2003 était à ce prix. R. Chaudenson, Directeur de la collection. 9
1

L'on se demande, non sans raison, si l'élan qui a conduit à la

création d'une Direction des langues - et non de la langue - au
sein de l'Agence Intergouvernementale de la Francophonie, n'aurait pas été dictée par un " déviationnisme" momentané, auquel succédera, inévitablement, un " retour" vers une orthodoxie pure et dure de la politique linguistique francophone. Cette hérésie née de la réforme de Bucarest, au lendemain du Sommet d'HanoÏ, pourrait n'avoir été qu'une simple opération de séduction. Histoire d'arrimer résolument les Africains dans le giron francophone, pour ne pas dire de la France, et les rendre sourds, de manière résolue, à l'appel des sirènes de l'angloaméricain. La réalité est plus fondamentale et dépasse la simple cosmétique. Elle est fonction du constat que, dans l'espace francophone, la langue française cohabite avec un foisonnement d'autres langues avec lesquelles elle est en synergie pour maximiser la capacité de communication des locuteurs. C'est dire que la question du rapport entre langues et du partenariat ,e,ntre ces dernières, abordée dans un précédent volume de la collection (Chaudenson R. et Calvet L.I., Les langues dans l'espace francophone: de la coexistence au partenariat, Paris, l'Harmattan, 2001), est loin d'être close. Elle est, en réalité, existentielle et se pose partout, même si elle emprunte des accents différents. Longtemps sous le boisseau, elle n'a cessé ces derniers temps de faire irruption dans l'élaboration des politiques nationales ou continentales. En France, elle se pose avec la reconnaissance des langues régionales et, l'interrogation sur la place à accorder aux langues d'immigration, comme l'arabe. Dans l'Union Européenne, elle s'est imposée avec l'ouverture aux pays d'Europe centrale et orientale et la nécessité, apparemment non programmée, d'accorder droit de cité à une multiplicité des langues de ces régions de l'Est. Sur le continent américain, le problème a été mis sur le tapis lors du séminaire interaméricain 10

tenu à Québec, en août 2002, précisément sur la gestion des langues, dans la perspective de l'échéance de 2005 de la Zone de libre échange des Amériques. Paradoxalement, c'est sur le terrain afticain, que l'effort d'assumer la diversité linguistique s'est toujours offert comme une donnée du quotidien. Chaque habitant du continent est censé parler plusieurs langues, même si ce plurilinguisme "de fait" n'est jamais revendiqué dans la rédaction des curricula vitae. Depuis la période coloniale, en effet, la "langue de l'école" est distincte de la "langue de la maison". Sur cette base, s'est instaurée une distinction savante entre la "langue professionnelle" et la "langue familiale", la "langue urbaine" et la "langue rurale", la "langue entre compatriotes" et la "langue d'accueil de l'étranger". Il n'est pas rare qu'un entretien entamé dans une langue donnée, s'achève dans une autre, ou encore, que des interlocuteurs conversent dans des langues différentes, compréhensibles à l'un et à l'autre, comme le rapporte Valentin Mudimbe dans son autobiographie. Enfant, au moment où il commença à aller à l'école, nous dit-il, il se complaisait dans ce 'jeu linguistique" avec sa mère. "Si elle me parle en luba, je lui réponds en swahili, indiquant mon intégration en un milieu culturel qu'elle connaît mal. Si elle m'adresse la parole en swahili, je lui réponds en luba ou, plus souvent encore en songye, marquant, en ce fait, ma descendance patrilinéaire et ma désapprobation pour sa pauvre connaissance du swahili." . (Mudimbe V.Y., Le corps glorieux des mots et des êtres. Esquisse d'un jardin africain à la bénédictine, Montréal-Paris, Humanitas-Présence Africaine, 1994, pp. 30-31). Il apparaît donc que les langues entre elles ne pratiquent pas nécessairement la loi de la jungle. Entre la "convivialité" jugée utopique et la "guerre entre langues", la vision scientifique "politiquement correcte" ( j'emprunte cette expression à LouisIl

Jean Calvet, Le marché aux langues: les effets linguistiques de la mondialisation, 2002) dans l'air du temps, semble exister un éventail d'attitudes possibles entre langues, allant de l'indifférence apparente jusqu'à la guérilla linguistique, en passant par la tolérance mutuelle, la complémentarité tactique, la surveillance réciproque, et tant d'autres situations d'amour-haine. En réalité, le défi, c'est de parvenir à rationaliser ce sentiment diffus, de transformer le simple rapport de juxtaposition en une relation dynamique, pour davantage communiquer et véhiculer des produits littéraires. Finalement, le but ultime de l'aménagement linguistique ne serait-il pas de faire l'économie de conflits entre langues? Car la reconnaissance de la diversité linguistique est l'étape initiale du dialogue entre elles. Donc, l'intuition de la Francophonie d'assumer son multilinguisme est une option réaliste. Si elle s'était faite insensible à la situation des langues spécifiques d'Afrique, des Caraibes et d'Asie-Pacifique, elle se serait vidée du coup de son contenu, puisqu'elle se retrouverait en contradiction flagrante avec son propre discours de solidarité avec le Sud. Organisation basée sur la solidarité linguistique, comptant parmi ses membres une large majorité des Etats du Sud, africains pour la plupart, la Francophonie ne pouvait jouer à l'aveugle qui ne perçoit du paysage linguistique qui l'entoure, que la seule langue française et rien d'autre. Rien que le bon enseignement de cette langue française exige une certaine maîtrise du substrat, mais aussi, pour bien faire, l'organisation de son apprentissage à partir de ses langues premières, en dépit des difficultés que cela entrâme. Les Etats Généraux de l'enseignement du français en Afrique subsaharienne (Libreville, février 2003) ont eu bien raison d'insister sur cette évidence: on ne peut apprendre une nouvelle langue sans assumer 12

la première. C'est à partir de cette dernière, que des repères pour l'apprenant sont enfin possibles, de même que la perception des structures linguistiques à transposer dans le cadre du nouvel apprentissage. Hors du contexte de l'école, le problème se pose avec davantage d'acuité. Il n'y a d'alphabétisation possible que dans la langue du candidat à alphabétiser. Surtout qu'au-delà de cet exercice formel, c'est tout un contenu éducationnel qui est véhiculé et qui, tant qu'il n'est présenté qu'en langue française, reste l'otage de l'élite, seule capable d'y avoir accès. Difficile, dans ces conditions, de prétendre à l'éducation des couches défavorisées, particulièrement des populations rurales, de la femme et de la jeune fille, venues globalement plus tard que l'homme dans l'instruction" exotique ". On ne s'intéresserait pas à l'éducation, qu'on buterait quand même sur la nécessité de la prise en charge des cultures de l'espace, au nom du respect de la diversité culturelle et de la solidarité avec le Sud. Certes, c'est aux Africains d'abord de se préoccuper de la sauvegarde de leur patrimoine culturel et linguistique. Mais la Francophonie, qui se veut solidaire de leur développement, ne peut limiter son appui aux domaines socioéconomiques et minimiser les aspects identitaires, ceux-là même qui sont porteurs de leurs exceptions culturelles et qui, de surcroît, parce qu'ils constituent une part de l'expérience humaine, font partie intégrante du patrimoine de l'humanité. Toutes ses raisons et bien d'autres encore justifient le droit de cité des langues africaines et créoles dans la problématique de la Francophonie. La présence forte de l'Afrique, des Caraïbes et de l'océan Indien dans ses instances, les objectifs que poursuit le mouvement, sont autant d'atouts qui donnent à penser que ce droit de cité peut prétendre à la pérennité et que c'est la négligence de cet impératif qui aurait pu passer pour provisoire. 13

Toutefois, si la volonté ne peut être mise en cause, les difficultés ne peuvent être occultées. Ce volume se veut donc un état de la question, mais aussi une sorte de défense et illustration. Il part de la plupart des textes qui, en décembre 2002, ont fait l'objet des débats du colloque, qui s'est tenu en marge du conseil d'orientation du Réseau International des Langues Africaines et Créoles (RILAC) à Kinshasa, sur le thème" Les langues afticaines et créoles ont-elles un avenir? "; s'y sont adjoints quelques autres textes, notamment celui faisant état de la politique linguistique au Gabon. Au total, ce recueil de textes s'offre comme une somme de réflexions sur l'état actuel de ces langues, particulièrement à partir des faits afticains. Je remercie, pour terminer, Robert Chaudenson d'avoir pris sur lui le soin d'assurer le travail éditorial que je n'aurais pu, dans l'état actuel, réaliser. De même, je me réjouis que sa contribution à ce volume ait pris délibérément la forme d'une interpellation susceptible de «libérer », si l'on y prête vraiment attention, l'écriture des langues afticaÏnes et créoles. L'insertion harmonieuse dans l'environnement numérique n'en serait finalement que la conséquence. Mes remerciements s'adressent aussi à mes collaborateurs de la Direction des Langues et de l'Ecrit pour leur concours précieux, particulièrement à mon assistante, Madame Mariam Dramé dont la passion pour la question des langues, née de la longue ftéquentation des dossiers linguistiques, n'a d'égale que son dévouement.

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Discours inaugural de la réunion du Comité d'Orientation du Réseau International des Langues Africaines et Créoles 16-20 décembre 2002, Kinshasa, République Démocratique du Congo.

LES LANGUES AFRICAINES ET CREOLES FACE A LA GLOBALISATION ET A LA MONDIALISATION. L'ETAT DES LIEUX
Salikoko S. MUFWENE Université de Chicago Le récent débat (depuis un peu plus d'une décennie) sur l'avenir des langues, et surtout sur celles qui sont jugées en péril, a popularisé l'usage des termes globalisation dans le discours linguistique anglophone et mondialisation dans le discours francophone. Des experts ne cessent d'invoquer ces termes pour expliquer comment la plupart des langues du monde seraient menacées par les langues mondiales européennes et surtout par l'anglais (voir Hagège 2000, Renard 2000, NettIe & Romaine 2000). Malheureusement, les concepts de 'globalisation' et 'mondialisation' eux-mêmes ne sont pas expliqués, moins encore si les phénomènes qu'ils dénotent s'appliquent de façon uniforme au monde entier. Cet état des choses a empêché beaucoup de savants de vérifier dans quelle mesure il est justifié d'affirmer que, dans les contextes de la globalisation et mondialisation, les langues non-européennes et minorées sont généralement menacées par les langues mondiales européennes. 15

Aussi, quiconque a suivi la littérature pertinente sur ce sujet ne peut omettre de se demander si le processus de mise en péril des langues est un phénomène nouveau et récent, ou s'il a des antécédents historiques qui pourraient nous informer sur le présent. Le temps ne me permet pas de m'attarder à tout expliquer dans la présente communication. Je vais cependant commencer par montrer que les termes globalisation et mondialisation ne sont pas aussi synonymes que la littérature linguistique anglophone et francophone le suggère. Nous pourrions en effet profiter des différences sémantiques interlangagières entre les deux termes pour mieux comprendre le sujet des langues en péril. Les phénomènes que ces termes dénotent ne sont pas nouveaux; une comparaison avec l'histoire lointaine (qui nous permettra d'ailleurs d'introduire d'autres concepts connexes sur la colonisation, une autre notion pertinente dans cette discussion) nous aiderait à développer une perspective plus objective sur la question de l'avenir prochain, sinon lointain, des langues africaines sub-sahariennes et créoles. Dans une de ses acceptions fondamentales, le terme globalisation dénote le fait que des parties d'un système, par exemple une industrie, sont interconnectées et interdépendantes. C'est d'ailleurs dans ce sens qu'il s'utilise en économie, d'où son usage a été étendu à d'autres domaines. Il n'est pas nécessairement un phénomène mondial, car il peut être local, comme dans le cas d'une imposition globale (global taxation en anglais) en temps qu'imposition compréhensive, qui couvre tout domaine concerné par une loi. Dans les systèmes économiques, qui d'ailleurs constituent par le biais des locuteurs une partie de l'écologie langagière, il peut être régional, ce qui est cas de l'Union européenne, par exemple. C'est par un accident de l'histoire, dû à l'expansion de certaines industries à l'échelle internationale et mondiale, qu'on peut alors confondre 16

globalisation avec mondialisation, ce dernier terme ne signifiant au départ que 'expansion autour du monde'. La diffusion entre autres des produits d'Hollywood, de la musique populaire américaine, et des magasins McDonald autour de notre planète a ainsi conduit à la confusion des deux notions, bien qu'en fait, elles ne se recouvrent que partiellement. On ne peut douter de la connexion évidente entre ces concepts et celui de 'colonisation', dans le sens du déplacement d'une population dans un nouveau territoire. J'ai à dessein choisi ce sens, que la génétique des populations donne au mot colonisation, parce que je vais bientôt en profiter pour faire certaines distinctions qui sont pertinentes au sort varié des langues indigènes dans les territoires colonisés par l'Europe au cours du dernier demi-millénaire. Pour le moment, ce qui est important est qu'une population colonisatrice apporte avec elle au nouveau territoire sa culture, et donc sa façon de se comporter, de parler, de produire des biens, et de gouverner. Si elle est soumise à une autre population, elle perd au moins certaines de ses coutumes. Mais si elle domine une population concurrente, elle impose ses coutumes. On peut alors déceler l'émergence d'une uniformité des habitudes culturelles entre la colonie et la métropole et donc des tendances associées aujourd'hui avec la globalisation et la mondialisation. La globalisation a donc affaire aux interdépendances économiques entre la métropole et la colonie, tandis que la mondialisation concerne la diffusion des produits matériels et des idées ou croyances du territoire d'origine à d'autres, c'est-à-dire leur dispersion dans le monde. Aucune de ces tendances n'est nouvelle, car on les reconnaît presque à toutes les phases connues de l'histoire de l'humanité. La colonisation de l'Afrique centrale et australe par les Bantu a substitué un mode de vie sédentaire au style nomade des Pygmées 17

et des Xhoïsans et a imposé une économie principale de culture à la place de l'économie de chasse et cueillette que pratiquaient les peuples colonisés. Le corollaire de ce changement culturel est bien sûr aussi la disparition graduelle des langues pygmoïdes et xhoïsannes face à l'expansion des langues bantu. De même les langues et cultures indo-européennes ont-elles remplacé les langues pré-indo-européennes, parmi lesquelles ne survivent aujourd'hui que le basque et le hongrois, par exemple. Il en est de même de la colonisation de l'Angleterre par des peuples germaniques, dont les parlers se sont non seulement transformés en langue anglaise (le vieil anglais au départ) mais ont aussi conduit à l'extinction des idiomes indigènes celtiques, dont ne survivent plus aujourd'hui que le gallois et le comouaillais. Cependant, la colonisation antique n'a pas toujours c,onduit à l'extinction des langues des colonisés. Par exemple, bien que la colonisation de l'Angleterre par les Normands ait éventuellement contribué au développement d'un anglais standard, elle n'a pas fait disparaître l'anglais, qui d'ailleurs menace aujourd'hui le statut impérial de la langue :française au niveau mondial. Un exemple intéressant dans le contexte de cette communication, à la fois parce qu'il démontre la même thèse que les exemples précédents et parce qu'il soulève une question qu'on ne peut négliger, est celui de l'Empire Romain. Une des conséquences de la colonisation de l'Europe du sud-ouest par les Romains est le développement des langues romanes au détriment des langues celtiques indigènes qui ont graduellement disparu, le breton étant l'un des moribonds actuels. Mais il se pose la question de savoir pourquoi l'Angleterre n'est pas devenue romane. On pourrait croire que sa colonisation post-romane par des tribus germaniques serait la principale cause de cette différence dans les conséquences du contact du latin avec 18

les langues celtiques en Europe occidentale. Nous ne pouvons toutefois pas ignorer que, par exemple, l'Espagne a été aussi envahie et dominée pendant des siècles par des peuples germaniques (des Vandales et des Wisigoths), puis par les Arabes pendant la même période. La Gaule (plus au moins la France aujourd'hui) fut aussi dominée par les Francs (aussi des Germaniques), juste au moment du départ des Romains. Notons aussi que les Romains ont abandonné leurs colonies d'Europe continentale sud-occidentale, presqu'au moment même où ils quittaient l'Angleterre. La raison pour laquelle l'Angleterre n'est pas devenue romane est-elle donc fondamentalement différente de la raison pour laquelle la partie orientale de l'Empire Romain ne s'est pas non plus latinisée? Du point de vue académique, nous devons alors nous demander quelles sont les conditions dans lesquelles la colonisation aboutit à l'extinction des langues indigènes, quelles sont celles dans lesquelles ce sont plutôt les colonisateurs qui abandonnent leurs langues en faveur des langues indigènes, et quelles sont celles dans lesquelles se développe plutôt une distribution complémentaire des domaines de communication entre les langues indigènes et la langue coloniale sans qu'elles se menacent. Nous pourrons alors mieux comprendre ce phénomène, qui est d'ailleurs analogue à la "reproduction différentielle" en génétique des populations, en examinant les différentes façons dont les Européens ont colonisé le monde non européen depuis le XVe siècle. J'ai proposé une distinction tripartite dans mon livre, The ecology of language evolution (2001), dont chaque volet correspond à des conséquences différentes des contacts entre langues européennes et non-européennes. Presque partout les conquêtes européennes commencent

avec la

COLONISAnON DE TRAITE,

dans laquelle les Européens

19

établissent au départ des rapports égalitaires de traite avec les populations indigènes. Cette forme de colonisation a contribué surtout à produire des langues nouvelles, identifiées comme pidgins. La plupart de ces nouvelles langues de contact, comme le pidgin portugais dont se sont servi la plupart des marchands européens en Afrique de l'Ouest aux XVIe et XVIIe siècles, ont eu une courte vie; il y en a toutefois qui ont survécu à la colonisation de traite, ont développé des structures plus complexes, et sont devenus des vernaculaires urbains et véhiculaires, tels que le pidgin anglais du Cameroun et du Nigéria, ainsi que le tok pisin en Papouasie. En Amérique du Nord on peut citer le jargon chinook, le mobilien, le pidgin delaware. On peut bien se demander pourquoi la langue de base était une langue européenne en Afrique (du moins avant la phase de la colonisation d'exploitation, dont je parlerai ci-dessous) et plus tard en Asie et dans le Pacifique, mais plutôt une langue amérindienne aux Amériques. Je n'ai pas encore de réponse à cette question, bien que l'on puisse soupçonner la disposition sociale des populations indigènes à l'endroit des Européens. Concernant le thème principal de cette communication, le fait est que la colonisation de traite a augmenté le nombre de langues, en ajoutant un nouvel idiome au répertoire langagier des colonies concernées. Notons que les colonies de traite sont des points de commerce et non pas des nations dominées par d'autres, en dépit des bulles papales du XVe siècle qui ont arbitrairement divisé le monde non européen entre des territoires espagnols et portugais. Nous voulons aussi remarquer que le mono-kutuba, lingala, et le sango se développeront plus tard, pendant la colonisation d'exploitation de l'Afrique à l'instar du développement des pidgins en Amérique, mais nous y reviendrons bientôt.

20

On se rappellera que l'intérêt des Européens pour ces territon-es étrangers n'est pas absolument commercial. Comme l'explique l'historien Alfted Crosby (1986), ils essaient de résoudre des problèmes économiques en créant de nouvelles Europes ailleurs, quand les conditions écologiques physiques et climatiques leur paraissent propres à ce dessein. La colonisation
DE PEUPLEMENT,

de traite en Amériquese transformerapidement en COLONISAnON un processus au cours duquel les Amérindiens

sont repoussés de plus en plus vers l'Ouest ou vers des réserves et ne commenceront pas à être intégrés avant le XIXe siècle. Le processus nous rappelle d'ailleurs celui de la donrination des populations celtiques sur les îles britanniques par des populations germaniques. La colonisation de peuplement, qu'on reconnaîtra aussi en Australie, en Nouvelle Zélande, et dans une partie de l'Afrique du Sud, se distingue par le fait que les colonisateurs viennent pour étabfu domicile dans les territon-es dont les indigènes sont dépossédés et d'où ils sont souvent déplacés; ils imposent leur culture, donc aussi leur langue à la colonie, en tant que territoire colonisé. (Le style de peuplement semble d'ailleurs être le modèle de la colonisation de l'Afrique centrale et australe par les populations bantu comme de l'Afrique du Nord par les Arabes.) C'est au fur et à mesure que les indigènes sont intégrés et fonctionnent dans le nouveau système économique institué par les colonisateurs que les langues indigènes sont défavorisées et menées à l'extinction. En Amérique, ce sont moins les génocides de la colonisation que l'intégration des Amérindiens dans le système socio-économique global occidental qui menace désormais leurs langues. Leur perte est en effet subséquente à la mort locale des langues des esclaves (auxquelles je reviens cidessous) et à celle de plusieurs idiomes européens, quant ceux-ci ne sont pas parlés par la nation colonisatrice principale. C'est ainsi que, par exemple, le hollandais, le suédois, et l'allemand ne se parlent plus comme vernaculan-es courants aux Etats-Unis et que 21