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Linguistique générale, éléments de phonologie, sémantique et grammaire du dagara

De
309 pages
Ce livre fait une synthèse des travaux de l'auteur sur le dagara et variétés, langues voltaïques du Burkina Faso, et présente ses avancées scientifiques dans trois domaines : en phonologie, en socio/ethnologie où le dagara apparaît comme la langue idéale pour étudier le fonctionnement de l'intelligence humaine dans ce processus d'engendrement du sens, et enfin en didactique avec une méthode d'acquisation du dagara.
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Linguistique générale
,

Eléments de phonologie, sémantique et grammaire du dagara

Préface dll Professel.lr Clal.lde Hagège

ISBN 2 7475 - 4480 - X

-

,

Penon-Achille SOME

Linguistique
,

générale

Eléments de phonologie, sémantique et grammaire du dagara

Préface dll Professellr Clal,lde Hagège

OUVr(lges (lu nlênle (luteur

- S)Jsté111atique du sigtlifiant en dagara : variété }vzllé, - Sigllifiallt et société: le cas du dagara du BZlrkina Faso,
- Dàgàrà

2y èrbié ou proverbes dagara or dagara pro-

verbs, - J'apprends le dagara : de l'écriture à la lecture.

SOMMAIRE

Avant-propos Préface Travaux de la synthèse Introduction Ch.I Linguistique fondamentale: phonologie / tonologie

9 23 27 29 37

Présentation globale de la thèse: les traits généraux 37 et les traits spécifiques Présentation détaillée de la thèse 41 Présentation des différents articles 57 Ch.II Socio / ethnolinguistique: le rapport langue/ 95 société et implication sémantique Les aspects caractéristiques des ouvrages examinés 96 Vue d'ensemble et justification (proverbes) 97 Aspects théoriques et vue d'ensemble (signifiant/lOI société) Étude syntaxico-sémantique de la base di "mange" 109 Polysémie du verbe di "mange" 112 Le vocabulaire dans le rituel d'inversion et dans les formules d'accueil de l'éternuement 129 Les formules de l'éternuement 129 Le vocabulaire dans le rituel d'inversion 137 Signification ethnologique des mots et des gestes dans l'éternuement et dans le rituel d'inversion 141 Sémantique du vocabulaire: langue/société, 162 quel rapport ? 166 Ch.III Linguistique appliquée: didactique du dagara L'intérêt de l' ollvrage

197 197

Présentation de la problématique Les voyelles, les consonnes et les tons Orthographe des voyelles Orthographe des consonnes Orthographe des tons Orthographe du mot Imot composé Orthographe du mot composé Présentation d'une leçon Conclusion Ouvrages consultés

202 213 214 220 242 249 259 277 295 299

8

AVANT-PROPOS Un livre de plus! Pour quoi faire, et pour dire ou pour apporter quoi de plus, nous dira-t-on! Ce travail, disons-le tout de suite, est le résultat modifié de la synthèse de nos travaux pour l' habilitation à diriger des recherches. Il se donne comme vocation de faire le point de notre recherche sur le dagara, une langue voltaïque dont la présentation est fournie plus loin dans l'introduction; il pourrait prendre le titre tout court d'" étape de réflexion sur le dagara dans une perspective de linguistique générale". Il est vrai que les livres sur la question (au nombre de quatre) ainsi que les articles (sept au total en ce qui a trait aux articles cités ici et publiés ici et là dans différents journaux internationaux) ne sont jamais tous à la fois à la disposition de ceux-là mêmes qui, par intérêt, sont à la recherche de l'information; et la diffusion non unifiée des documents fait que certains chercheurs ignorent l'existence de tel article ou de tel livre: nous voulons informer tout en faisant le point sur notre contribution à l'étude du dagara, et à travers cette étude, à la linguistique générale. Ci-dessus nous avons lancé le mot "étape" de réflexion! Parce qu'il ne s'agit effectivement ni de travail

achevé ni de conclusion aux multiples démarches. On peut par contre avancer que l'ensemble de ces travaux ont bénéficié à la fois de l'intuition du natif que nous sommes et d'un raisonnement conféré par la formation théorique. L'éclairage théorique est diversifié. En effet le souci descriptiviste de la langue nous a conduit à interroger différentes théories et différents modèles linguistiques: le fonctionnalisme d'inspiration martinetienne en phonologie des systèmes, la tonologie autosegmentale de conception très récente (Goldsmith, Stewart, Leben, Hyman, Clements, Rialland), la morphologie et sémantique d'inspiration Benvenistienne, voire Culiolienne. Ce faisant, nous avons tout à fait inscrit notre souci descriptiviste dans une dynamique de linguistique générale qui mobilise les outils modernes en pointe au service de cette ambition. La thèse, systénlatique du sign?fiallt ell dagara: variété rvulé, fournit une description rigoureuse du système segmentaI et du système tonal. Cette thèse a été écrite dans une perspective théorique inspirée par Houis et par Bonvini même si dans le cas de l'étude des tons on s'est distancé de cette théorie dans le seul intérêt de la langue. Le premier, M. Houis, considère qu'une unité linguistique, quelle qu'elle soit, n'est définie qu'à la jonction des deux axes, paradigmatique et syntagmatique. Le deuxième, E. Bonvini, prolonge cette pensée et introduit les notions de "traits oppositionnels" et de "traits cOlltrastifs" respectivement identifiés sur les axes paradigmatique et syntagmatique. Les travaux ultérieurs, notamment les articles, développent deux hypothèses pertinentes à la fois pour le dagara et fécondes pour la linguistique générale et théorique. La première hypothèse est que le ton est associé non pas à la syllabe ou à la more, mais au morphème, morphème étant pris ici au sens américain du terme, c'est-à-dire, un 10

élément doué de sens (une base nominale ou verbale, un dérivatif: un nominant ou un verbant). Depuis G. Manessy, la plupart des spécialistes des langues gur s'accordent à reconnaître que les bases sont à interpréter comme cv(cv) où (cv) est un dérivatif le plus souvent instable. Cette position n'est cependant pas unanime. Certains voltaïsants préconisent au contraire de considérer les structures telles qu'elles existent aujourd'hui (cv, ccv, cvv, cvcv, cvvc, cvvcv, cvcc, cvccv, etc.) comme des radicaux quelque part irréductibles. Ainsi, on devrait considérer Ua ?J /faal (de type [cvc] Icvv/) "retire plusieurs objets", UaétJ /faà/ (de type [cvv] Icvv/) "retire un seul objet", Uaarj /fétai/ (de type [cvvc] Icvvè/) ou [fâarî] Ifaattl (de type [cvvcv] Icvvcvl en lobr "sépare deux ou plusieurs personnes en train de se battre", Uétïj /fad/ (de type [cvc] Icvc/) "sépare quelque chose d'une autre chose (ex: rase les cheveux de la tête, ou rase la terre du sol et mets-la en tas pour former des buttes)", Uarj /fat/ (de type [cvc] Icvc/)"fais monter la lévure à la surface de la bière du mil", Uannj /fandJ (de type [cvcc] Icvcè/) "fais sortir les idées (réfléchir)", etc, comme des radicaux séparés n'ayant pas forcément un rapport les uns avec les autres. Mais on le sait, ceci n'est pas nécessairement vrai, car, on voit bien que ces bases, quelque part, entretiennent une relation commune entre elles. Du côté des bases nominales on peut, sur le même modèle, avancer des exemples comme [lrvé'éj "poussin" dont la base est /lu(u')/ (de type cvv pour Icw/, [céï'éj"dieu protecteur" dont la base est /cédJ (de type cvc pour Icvè/), Uîîl'dj "passage" dont la base est /fîli/ (de type cwc pour ICVvè/). Toutefois, cette position qui s'appuye sur la synchronie pour considérer chaque base comme autonome ne permet pas de saisir par une vue globale le pourquoi des tons flottants attestés dans presque toutes les unités lexicales (verbales et 11

nominales), a comme inconvénient majeur de ne pas prévoir qu'il y a eu, et qu'il y a encore des dérivatifs qui, selon les langues, sont figés ou non figés. Dans le cas du dagara, la position actuelle opératoire suggérée par M. Houis et que nous reprenons à notre compte est que l'unité ou le constituant syntaxique est une associacion d'un lexè111e,de ndérivat~f(s) et d'un nonlÎllant ou d'un verbant. Tout le monde, tout au moins une bonne majorité, s'accorde au fait que les dérivat~fs aujourd'hui sont insécables du lexènle. C'est pourquoi dans nos écrits nous privilégions la notion de base, laquelle se définit tout simplement comme une association du lexènle et de ndérivatif(s), figés ou non figés. Le ton de ces dérivatifs, éventuellement flottant, explique le do}vnstep et plus généralement l'ensemble des perturbations tonales observables dans les schèmes tonals de surface. La deuxième hypothèse, plus récente, montre une corrélation entre tons et consonnes: d'une part, le trait [bas consonantique], qui est tout à fait indépendant du trait [sonore] bloque la propagation du ton haut précédent. D'autre part, le ton flottant bas de certains dérivatifs (définis comme étant des tons flottants bas "internes" par allusion à leurs opposés, les tons flottants bas "externes") bloque également la propagation du ton haut précédent, sans que pour autant, tout au moins dans le contexte synchronique actuel, il y ait nécessairement un rapport entre ce type de ton bas et les consonnes opaques qui déploisent le même blocage. Cette démonstration rejoint les observations faites dans d'autres langues (des groupes kwa, km, tchadique, notamment), et audelà de l'Afrique, dans les langues d'Asie du Sud-Est. Cette contribution à la théorie du langage humain éclaire à la fois la nature du ton et celle de la sonorité, qu'on pourrait rattacher à un mécanisme unique, celui de la tension musculaire. Au-delà des informations scientifiques que cette démonstration apporte, il se pose d'autres questions, mais cette fois-ci en rapport avec l'origine des dagara eux-mêmes. 12

Faut-il se contenter de poser que l'influence des consonnes sur les tons est un épi-phénomène qui existe comme tel (comme certains linguistes l'ont suggéré lors d'une conférence à l'institut africaniste de Franckfort, en Allemagne), ou plutôt émettre 1'hypothèse d'un trait aréal? Et si tel est le cas, de quelles langues proviendrait ce trait? Dans la classification récente de P. Bennett (1977, 1983), le dagara est l'une des langues voisines des langues du groupe km (gbadi, aïzi, wobé, etc.) où l'influence des consonnes sur les tons a déjà été prouvée (cf Tchagbale Z., 1989, et C. Paradis, 1984). Si cette classification -- certes déjà contestée (cf Y. Monino, 1988:11-22) -- était justifiée, on pourrait émettre l'hypothèse d'un éventuel contact du dagara -- dans sa migration historique de la côte sud vers le nord -- avec les langues des groupes km ou kwa, et que la relation ton/consonne qui existe dans ces groupes de langues-ci est un indice sérieux d'un éventuel côtoiement du dagara, et sans doute d'autres langues voltaïques, avec ces groupes de langues. Cette hypothèse qui demande à être vérifiée scientifiquement trouve cependant et déjà un premier écho dans la tradition orale, ce qui constitue en fait un deuxième indice indiquant que les dagara sont venus du sud. En effet, les données des rites d'initiation (a bagd, prononcé [bmvîJ), généralement bien conservées, affirment que les dagara sont venus de la côte. Le même son de cloche s'est fait entendre chez les octagénaires dagara qui, rapportant des propos tenus par leurs grands parents -- cf Père Hébert qui en parle également dans son Esquisse de nlonographie historique du pays dagara, Diébougou, 1976 -- affirment qu'ils sont venus du sud Ghana en plusieurs étapes (l'étape la plus récente, dans le cas des wule, étant celle de Tènkàd [t~kàf] appelé encore Wûl'î, Ulu selon la terminologie des cartes ghanéennes, situé à quelques kilomètres de Bààbil -- ou Baabili selon l'appelation Ghanéenne~ Tènkàd est un lieu toujours visité par les WÛlé, ceux qui se disent originaires de Wûl'i. C'est toujours là qu'ils vont pour certaines cérémonies ancestrales ou pour chercher le céd'é [céré], le dieu 13

protecteur de la maison) et qu'ils ont livré une bataille féroce aux autres peuples -- sans doute les pugli -- à la traversée de la Volta Noire, aujourd'hui le Mouhoune. Il Y a un troisième indice, aussi sérieux que les deux premiers, qui, cette fois-ci, se rapporte au vocabulaire. L'hypothèse des ethnologues allemands de Franckfort (cf. Richard Kuba et Carola Lentz dans "Arrows and Hearth Shrines: Towards a History of Dagara Expansion in Southern Burkina Faso", Journal of Africa!l HistolY, vo1.43 :377-406, 2002), selon laquelle les migrations des Dagara partent du nord Ghana actuel fait fi non seulement des données de la tradition orale comme on l'a montré, mais aussi du lexique dagara. En effet si l'on part du fait que la langue est un lieu de projection des concepts liés aux besoins de l'homme, et que la présence d'un mot dans une langue s'intègre forcément dans une histoire intimement en relation avec ce besoin environnemental, on ne peut balayer du revers de la main certains types de vocabulaires qui montrent de façon manifeste qu'à un moment donné de son histoire, le dagara a eu besoin de matérialiser, à travers des mots, les concepts que la nature lui donnait d'exprimer. C'est ainsi que ce peuple a une connaissance bien établie de ce qu'est, par exemple, la mer ([pû6J) qui ne se confond pas du tout avec une lagune n'lallgétd prononcé [nlZi'gétf},ni avec un fleuve ([nlàl1l1}),ni avec une rivière ([gbàtétr}), ni avec un marigot ([bàà}), ni avec une retenue d'eau (ou barrage) ([b~vrét]), ni avec un lac dans un plateau rocheux ([ba1étJ),ni avec une mare ([tab~v J), ni avec un point d'eau ou une source ([kaâj), ni avec un puits ([bûléj ou [laô266}), ce dernier mot ayant le sens de "jette un récipient et puise" par allusion au récipient que l'on tient par une corde et que l'on jette au fond du puits pour y puiser I' eau). Le mot fp û6J n'est pas un isolat, il est régulièrement rapporté dans des phrases que l'on trouve aussi bien dans la vie quotidienne que dans la partie profératoire des rites 14

initiatiques. La tradition rapporte que à dagara t î z 'ulna a p ùu 11 ûad "les Dagara étaient installés au bord de la mer (les Dagara étaient à la côte)". Si les migrations des Dagara n'avaient concerné que le nord Ghana, comme prétendent Kuba et Lentz, rien, dans le contexte géographique actuel, n'aurait pu justifier le développement d'un vocabulaire aussi précis et riche concernant la variation autour des types ou des quantités "d'eau". Il est connu que les esquimaux, par exemple, ont 100 noms pour désigner la neige: leur contexte environnemental c'est un univers de neige! Et on sait aussi qu'à côté de cela, l'anglais, par exemple, ne possède qu'un maximum de trois noms non composés pour désigner la neige: l'univers anglais n'est pas nécessairement la neige. On sait que sur ce point, les Dagara n'ont qu'un nom, et de surcroît composé (sàk-zfbo: "pierre de pluie", c'est-à-dire la "grêle") pour désigner la neige. Celle-ci ne s'inscrit pas dans leur environnement et le vocabulaire sur la question est forcement pauvre. Par contre, le vocabulaire autour de "l'eau" montre bien un centre d'intérêt. Par ailleurs, est-il besoin d'ajouter à cet argument cet autre qui indique clairement que la majorité des Dagara sont localisés, non pas au Burkina, mais plutôt au Ghana, et que leur terroir -- qui est en quelque sorte le reflet des derniers pas de la longue et lente migration -- s'étend depuis le nord Ghana jusqu'à Wa la ville principale, et n'est pas juste limité à la partie frontière-nord. Et si les lobr ainsi que les btrtfuar sont représentés beaucoup plus massivement depuis le nord allant jusqu'à Wa, on trouve néanmoins une suite de petits villages wule qui, de toute évidence, n'ont été constitués que durant le cheminement de la côte sud vers le nord actuel. On peut citer des localités non loin de Wa comme Gàa, Dàplà-t~w, kùlmâ~s'â, etc, qui sont habités par des locuteurs wule. 15

Une autre affirmation

de Carola Lentz -

dans

"Chieftaincy has come to stay: La chefferie dans les sociétés acéphales du Nord-Ouest Ghana", Cahiers d'Études Africaines, 159, XL-3 :593-613,2000 -- appelle sinon des éclaircissements du moins des réajustements. Il serait sans doute plus juste de dire que les affirmations en question invitent à faire justice à nombre de peuples parmi lesquels les dagara mal traités et conséquemment maltraités dans l'affirmation suivante: "...A la fin du X/Xe siècle, Babatu, Sa1110ri et leurs guerriers ont repris à leur c0111ptede tels n0111Sen y ajoutant d'autres, C0111111e celui de Gourounsi. De façol1 analogue, les c0111111erçantsdioula-111al1dé, au cours de leurs expéditiollS vers les cha111psaurifères de la Volta noire, ont probablel11ent eu reCOllrs à des cartes 111entales qlli distinguaient, par exe111ple,groupes hostiles et 1110illS hostiles ou ellcore groupes

apparentés ou flon sur le plan linguistique (souligné par nous pour marquer le fait que Mme Lentz s'aventure dans un domaine dont elle n'a aucune maîtrise). C'est sallS doute dans
un tel contexte que des nonlS C0111111e celui de Lobi, et peut-être

aussi celui de Dagara, ont vu le ,jour. Mais il est peu vraise111blableque ces désignations d'origine étrangère aient correspolldu à Ulle COllsciellce que les habitallts de cette
région auraiellt eue d'eux-111ê111es - ell tout cas, pour ce qui est

des frontières tracées depuis l'extérieur". Carola Lentz affirme ici deux idées que nous jugeons à la fois légères et gratuites. Du reste, les affirmations en question ne relèvent ni du domaine ethnologique sa spécialité; ni seulement du domaine historique, son autre point de recherche. Selon elle: 1) les noms Gourounsi, Lobi, et Dagara auraient été donnés par des étrangers de passage. 2) Ces noms, poursuit-elle, ne renvoient pas à une conscience que les habitants auraient eue d'eux-mêmes. 1) La réponse à la première affirmation est qu'il est très peu probable que Babatu, Samori et leurs guerriers aient pu donner eux-mêmes des noms comme gourounsi, et donc (il 16

faut l'ajouter) aussi des noms comme gurmance, etc., au point que la désinence "gur" de ces langues ait pu attirer plus tard l'attention des linguistes; une désinence qui, semble-t-il, aurait, d'ailleurs, été proposée par G.A. Krause et adoptée par Christaller comme terme générique d'identification de ce groupe de langues (cf Westermann et M.A. Bryan dans The Languages of vVest Africa, Oxford University Press, 1952). En effet pour que le nom gourounsi ait été donné par Babatu, Samori et leur suite, il eût fallu que les autres noms comme gurmance l'eussent été aussi. Et, pour un choix de noms aussi harmonisés il eût également fallu que nos braves conquérants soient des linguistes conscients du lien entre ces langues pour leur attribuer d'emblée des noms dans lesquels la désinence "gur" omniprésente en soit de facto la manifestation visible de cette parenté. Or on sait que les guerriers avaient d'autres préoccupations que la plannification ethnique des noms. Cette hypothèse n'est donc soutenable que dans le domaine de la fiction! C'est de la fiction aussi qu'il s'agit lorsque Carola Lentz attribue l'origine du mot "Lobi" ou même dagara à des commerçants dioula-mande. Dans le cas du mot Lobi, les faits sont très simples: il faut d'abord corriger la prononciation: il ne s'agit pas de lobi mais de 210biri prononcé [210bri] et qui désigne la langue, le mot 21ab e étant celui qui désigne les locuteurs. Or nos braves commerçants dioula-mande, qui

parlaient sans doute dioula ou une variété, n'avaient pas - à
moins qu'ils aient disparu entre temps, ce qui est très peu probable - de sons injectifs ou encore mi-glottalisés comme l'ill (à l'exemple des mots 'ilobri et 'i18b8) dans leur système. Comment auraient-ils pu alors produire des sons qu'ils n'avaient pas dans leur propre langue? En ce qui concerne le mot dagara -- qui vient littéralement, d'une part, de détbét(homme) dont la base est dà- que l'on retrouve dans des mots comme dàkullbo prononcé [dàkunlo] "un non initié", et d'une part, du verbe gàa "aller, 17

partir, s'éloigner", que l'on retrouve toujours dans les phrases suivantes identifiables à Daannu, à LaIJmaan, à Kulmaansa (un village wUlé du Ghana sur la route de Wa): llyfnllŒa.fv gàa "où es-tu allé". Au futur on dira: nyÎ1ln61a Iv gàta [nyînnénafûgàraj "où es-tu en train de partir" (cf PenouAchille Somé, 1982 :13-14) -- il est une association de dà- et de gàrà. Et l'originalité de ce mot est qu'il respecte strictement l'harmonie des voyelles sous forme d'homophonie toujours présente en wule et en btrfuar, mais non en lobr. Dans ces deux parlers les voyelles a, 0, a, e, 8, dans une base donnée, sont reprises dans le suffixe ( voici des exemples en wule: dà < dàada [dàara] "sois en train d'acheter", do < dôodo [dÛoro] "sois en train de monter", ta < taada [tvara] "sois en train de piler", dé < déeddé [déer'é] "sois en train de prendre", pé < piede [pîere] "sois en train de récolter des arachides"). Ainsi, là encore il est très peu probable, que les commerçants dioula-mande, qui n'ont pas ce type d'harmonie vocalique dans leur propre langue, aient eu la conscience et le souci linguistiques de respecter la structure phonologique même pas de la langue dagara d'alors dans son entier (puisque, rappelons-le, en lobr on dira degare plutôt que dagara) mais d'un parler spécifique, ici le wule ou le btrfuar tels qu'il nous est donné de les connaître aujourd 'hui. L'étiquette dagara comme fabrication dioula-mande n'est donc pas non plus une idée défendable.

2) La deuxième affirmation - à savoir que ces nonlSne
renvoient pas à Ulle conscience qZleles habitallts auraient eu d'eux-nlênles -- quant à elle, n'en vaut pas le débat. Il y a beaucoup de noms, de mots que les locuteurs de toutes les langues sans exception aucune manipulent sans en avoir une conscience linguistique. Il en va de même dans le cas des mots empruntés: dépendant de leur dégré d'intégration, on peut ne 18

pas les ressentir comme des mots d'emprunt. Par exemple: combien de français savent que le mot chiffre est plutôt arabe? Ainsi le fait qu'il soit peu vraise111blable que ces désigJ1ations d'origine étrangère aient correspondu à une COl1scienceque les habitants de cette région auraient eue d'eux-n1êlnes n'a rien d'exceptionnel, sauf que les mots gourounsi (en fait gurullsi), lobi (en fait 2lobiri prononcé [2Iobri}), et dagara n'ont vraisemblablement pas été des mots d'emprunt, et conséquemment, n'ont pas été et ne pouvaient pas avoir été des mots fabriqués et attribués par des étrangers. D'une façon générale, notre observation par rapport à certains écrits de Mme Lentz est que celle-ci est très complaisante vis-à-vis à la fois de la société et du peuple dagara, se veut pionnière dans tout ce qui concerne les dagara y compris dans des domaines qui ne relèvent pas de sa compétence. Et pourtant des documents existent sur lesquels elle peut s'appuyer. Exemple, dans son article "Colonial COllstructions alld Africalllllitiatives: The Hist01Y oj'Ethnicity ill Northrvestern Ghana", ainsi que dans l'article ci-dessus cité, Mme Lentz traite de la question des origines des Dagara ; mais nulle part elle ne cite nos travaux, notamment Systén1atique du sigllifiallt ell dagara : variété rvule,1982, dont toute la partie introductive a été consacrée à la question sur l'origine des Dagara à partir d'analyse historico-linguistique. En effet, nous avons depuis 1982, affirmé rappelonsle sous forme de résumé, que le mot /dà-gàtà/ prononcé [dàgàràj signifie "honlnle ell train de partir, de s'en aller, de s'éloigrzer, de vo}'ager", et qu'il est le support historicolinguistique de l'émigration des dagara partis depuis la côte sud jusqu'aux terroirs actuels qu'ils occupent aussi bien au Burkina que dans le nord Ghana. On peut, bien entendu, être en désaccord avec nous; et même (surtout) dans un tel cas, il faut citer les documents sur la question tout en marquant son désaccord. Ignorer les devanciers, parce que l'on veut 19

s'imposer à tout prix comme seul détenteur du savoir, n'est pas nécessairement positif dans le domaine des sciences. Il nous faut à présent lever l'équivoque sur un certain nombre de points en rapport avec l'organisation générale de ce Iivre. Du point de vue de la forme, d'abord, l'ensemble de ce travail a été repris après la soutenance. Il a été peaufiné sous tous les aspects de la forme: le plan, tout d'abord, a été modifié pour donner un peu plus de suivi et surtout pour faire apparaître les arguments forts là où il est nécessaire. Pour cela, on a dû supprimer des paragraphes ici, en ajouter là, et en réorganiser ailleurs. Une attention particulière a été accordée au style, à l'orthographe et à la syntaxe de façon précise. On a cru bon apporter ces soins d'autant plus que, par le fait d'un quiproquo, un membre du jury s'est rendu à la soutenance

avec la première mouture - alors que nous étions déjà rendu à
la 4ème, objet de la soutenance ~-=-- travail qui lui avait été du remise initialement pour correction et avis. Il n'est point surprenant qu'il y ait eu des choses à redire dans cette version! Du point de vue du fond, ensuite, nous avons repris certaines suggestions qui nous paraissaient pertinentes. En phonologie, par exemple, nous avons donné un peu plus de considération aux tons flottants et ouvert le débat sur la relation ton /consonne. On a aussi donné un peu plus de précision sur ce phénomène en montrant qu'il est un aspect très important de la linguistique générale pas parce qu'il est présent dans beaucoup de langues africaines, mais tout simplement parce qu'il transcende le continent africain pour se manifester aussi dans les langues d'Asie du sud-Est. En ethnolinguistique, c'est sur la notion d'abstraction des représentations mentales que nous avons surtout travaillé. C'est du reste l'argument de poids qui nous ont amené initialement à glisser de la linguistique à l'ethnolinguistique; 20

un glissement qui est non seulement légitime, mais surtout inévitable. L'on sait par expérience que les mots les plus courants en dagara sont "inapprenables" si l'on n'a pas connaissance de leurs implications culturelles: il y a deux manières d'être "frère ou cousin" en dagara; et on ne peut comprendre que le soleil a des "jambes" (rayons) que si l'on croit que c'est lui qui tourne autour de la terre, etc.... Un point de difficulté nous paraît nécessaire à rappe1er: les redites! La nature du travail (une synthèse de plusieurs articles qui ont en commun certaines données de base telles que les schèmes tonals, les tons flottants, la relation consonne/ ton, le morphème comme unité porteuse du ton, etc.) fait qu'il est quasi impossible de ne pas revenir sur telle ou telle donnée pour aider à comprendre la problématique développée dans tel ou tel article.

21

PRÉFACE

Les travaux de M. Penou-Achille Somé concernent tous une langue africaine du groupe voltaïque, le dagara, parlé au Burkina Faso. Il s'agit de la langue première de M. Somé. Mais en outre, M. Somé a reçu une formation solide de linguiste professionnel. Il a donc mis cette formation au service de la description d'une langue dont il avait déjà une connaissance naturelle intime. Le résultat en est une contribution de bonne qualité. Sa thèse, intitulée Systénlatique du signifiant en dagara: variété rvule, présente l'inventaire exhaustif des particularités phoniques de cette langue, mais contient également des avancées scientifiques qu'il convient de souligner. D'une part, mettant à profit les enseignements qu'il a reçus sur les théories pragoises aussi bien que multilinéaires, M. Somé propose des interprétations ingénieuses de plusieurs phénomènes, dont le cadre peut être le phonème vocalique analysable en mores, mais aussi la syllabe et souvent même le morphème. D'autre part, l'étude tonale que présente M. Somé

est intéressante et féconde, puisqu'elle met en lumière et explique diverses complexités qui affectent la réalisation des tons, et que par ailleurs M. Somé montre de quelle façon le voisement de certaines consonnes est associé, s'il n'en est pas la cause directe, au blocage des tons hauts. Ce phénomène qui apparente typologiquement le dagara, et peut-être d'autres langues voltaïques, à celles des familles kwa, km, tchadiques, etc., et, au-delà de l'Afrique, à un grand nombre de langues de l'Asie du Sud-Est, bien étudiées de ce point de vue, éclaire d'une façon vigoureuse le caractère de force, ou de tension articulatoire, qui est propre aux consonnes dévoisées, génératrices, ou conditions favorables, de l'apparition de tons hauts et symétriquement, la faiblesse des consonnes voisées fondamentalement non tendues, et par conséquent favorables au développement de tons bas. Quant à l'aspect grammatical de cette thèse, il est traité avec précision et méthode, donnant du signifiant en dagara une vue complète et suggestive. Mais les contributions auxquelles aboutissent les recherches de M. Somé ne s'en tiennent pas là. Deux autres domaines ont sollicités son attention et font l'objet de nouveaux travaux de qualité. L'un est l'étude ethno- et sociolinguistique contenue dans l'ouvrage signifiant et société: le cas du dagara du Burkilla Faso. L'auteur y examine, notamment, diverses formules matérialisant la réaction à certains gestes communicatifs involontaires, comme l'éternuement. Il y étudie également la manière dont sont activés les sèmes assez divers de notions comme celle de "manger", en fonction des circonstances fort variables de la communication, et sur fond de ritualisation de certains actes communicatifs destinés à assurer la participation à l'équilibre des relations communautaires. L'analyse convaincante que M. Somé présente de tous ces actes est une contribution bienvenue à l'étude du cadre culturel de la relation dialogale, trop souvent négligée ou simplement saluée au passage dans les travaux des linguistes. Mais au surplus, M. Somé va jusqu'à aborder un domaine qui est très rarement associé, d' habitude, à l'étude 24

purement descriptive des phénomènes de langues. Il s'agit de la didactique, qui, appliquée ici au dagara, apparaît en fait comme un pendant naturel des autres travaux de M. Somé. Ce dernier rend par là, à sa communauté, un tribut qui oriente assez heureusement vers une finalité véritable les recherches techniques qu'il conduit par ailleurs. Son livre: J'apprends le dagara : de l'écriture à la lecture est, en effet, une méthode raisonnée et pratique d'acquisition de cette langue assez complexe. L'auteur parvient à apprivoiser, à l'usage de l'apprenant, des faits aussi ardus que le système des tons ou les syntagmes nominal et verbal. De l'exposé phono logique et morphologique qui concerne les candidats à l'apprentissage du dagara, il dégage même une orthographe fort bien adaptée. Le présent travail contient, outre ces trois ouvrages dans lesquels M. Somé livre l'essentiel de son message, un certain nombre d'articles qui soulignent tel aspect de ces problématiques générales, ou approfondissent certains points difficiles. On peut considérer les résultats déjà obtenus par M. Somé comme importants, et de nature à laisser bien augurer de l'avenir de cette recherche, orientée par la qualité de ses premières étapes. Claude Hagège Professeur au Collège de France,

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TRAVAUX DE LA SYNTHÈSE A-Linguistique fondamentale: phonologie/tonologie LIVRES 1982 Systél1'latiquedu Signifiant en Dagara: Variété }vulé; Paris, Coédition : L'Harmattan-A.C.C.T. (Agence de coopération Culturelle et Technique) 491 p. ARTICLES 2001 Tout ton flottant bas autorise-t-illa propagation du ton haut précédent, Studies in African Linguistics. vo1.30, 2: 195-236. 2000 Floating tones in Dagara: can a low floating tone prevent a preceding high tone from spreading? Papers in Experi111entaland Theoretical Linguistics, University of Alberta, Volume 5,60-100. 2000 Dagara Downstep : How SpeakersGet Started, Advances in African Linguistics, Trends in African Linguistics vo1.4, p. 251, Edited by Vicki Carstens and Frederick Parkinson, Africa World press-Red Sea Press, par Annie Rialland et Penou-Achille Somé.

1998 L'influence des consonnes sur les tons en dagara, langue voltaïque du Burkina Faso; Studies in African Linguistics, vol.27, 1:3-47. 1997 Dérivation dans les bases en dagara : quand et pourquoi un deuxième ton? Linguistique Africaine, no.17 : 43106. 1995 Vne Procédure de découverte: détection des tons dans les schèmes tonals en dagara. The Jourrlal of West Africall Lallguages, vol.XXV, 1, 1995,3-41.
B - Sociolinguistique entre /Ethnolinguistique: langue et société le rapport

LIVRES 1992 SigTlifiant et société: le cas du dagara du Burkina Faso, 272 p. L'Harmattan, Paris. 1992 Dàgàrà-?y érbié ou proverbes dagara, or dagara proverbs (Théorie sur la circulation des textes des langues à tradition orale en Afrique Noire et application des méthodes phono logiques de transcription) 160 p., L'Harmattan, Paris. Co-authors: Penou-Achille sOMÉ et Claude BOVYGUES, V.B.C. ARTICLES 1993 "L'éternuement comme expression d'une culture chez les Dagara du Burkina Faso". Dans les séries de l'année 1991 de La Revue d'Ethnolinguistique (Cahiers du LACITO). Publié avec le concours du Centre National de Recherche, Paris, vol.6: 187-226. C - Linguistique appliquée: didactique du dgara LIVRE 1999 J'apprel1ds le dagara: de lécriture à la lecture, accompagné d'enregistrement des leçons sur cassettes audios, Rüdiger Koppe Verlag, Koln, 290 p.

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INTRODUCTION

L'objet de ce livre n'est pas de focaliser la discipline "linguistique générale" qui est un domaine fort complexe, mais de montrer ce que le dagara apporte à cette discipline. Si on part de la définition de celle-ci, à savoir étude des conditions générales de fonctionnenlent et d'évolution des langues (cf Petit Robert, 1993), on comprend bien que c'est la première partie "conditions générales de fonctionnement" qui nous intéresse. On sait en effet que le fonctionnement du langage humain ne peut être appréhendé qu'à travers la diversité des langues naturelles: plus on avance dans la connaissance des langues à statut diversifié, plus on apporte d'éléments qui consolident la position de la linguistique générale dans sa démarche d'expliquer le fonctionnement des langues naturel-les. Si nous sommes d'avis que chaque langue est un système spécifique qu'on ne saurait appréhender que de l'intérieur, l'on sait cependant que ceux qui ont l'expérience de plusieurs langues, africaines par exemple, connaissent aujourd'hui de multiples points de convergence qui rendent

possible une typologie de ces langues. En fait, nous sommes convaincus de l'intérêt que présente la dialectique entre linguistique générale et linguistique descriptive, comme entre la théorie et les faits; et la linguistique générale a ceci d'intéressant que certains phénomènes étrangers peuvent éclairer le fonctionnement mysté-rieux de tel ou tel morphème en dagara, par exemple, et inversement, les découvertes en dagara peuvent jeter un éclairage nouveau sur certaines particularités d'autres langues, le français par exemple. C'est, en effet, dans le désir de contribuer à cet édifice universel qu'est la linguistique générale que nous avons choisi, d'une part, d'étudier le dagara et ses variétés (lobr, wule, btrfu~r) qui sont des langues voltaïques à cheval entre le Ghana et le Burkina Faso, et qui sont très peu connues de la communauté scientifique internationale; et que nous avons décidé, d'autre part, de porter une réflexion de généraliste en offrant une synthèse sur des travaux dans des domaines aussi diversifiés que la phonologie, la sémantique et la grammaire. Quelle que soit la discipline abordée (phonologie, syntaxe, sémantique ou didactique) nous avons tenu compte du fait que le dagara présente une nlolphologie érodée par des phénomènes d'amalgame très divers et dont le fonctionnement n'apparaît qu'après un travail de reconstruction quasi archéologique. Nous tenons, enfin, à souligner que, contrairement à certains travaux d'africanistes qui se veulent "descriptivistes" au sens strict du terme, nous avons inscrit nos recherches dans une perspective résolument générale. Dans la phonologie, nous avons abordé l'étude des différents systèmes phonématiques et tonals ainsi que l'étude des différentes autres unités comme celles de la syllabe, du "mot phonologique", de "l'énoncé phonologique". Plus tard,
on a découvert entre autres faits

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le fait que le ton se

distribue en dagara selon l'unité morphématique et non nécessairement selon l'unité syllabique, que dans un constituant donné il y a un nombre maximum de trois tons, que la remorphologisation du système dans le groupe voltaïque (G. 30

Manessy 1975) est génératrice de tons flottants en dagara, etc, -- qu'il y a une influence des consonnes sur les tons et, qu'il existe un ton bas COllso11antiqueindépendamment du trait voisé qui, d'ailleurs, a les mêmes qualités de blocage du ton haut précédent que les consonnes opaques sans que pour autant il y ait de relation directe d'origine commune entre les deux. L'étude ethno/ sociolinguistique a été l'occasion de montrer toute la richesse des énoncés paralinguistiques et de développer l'analyse sémantique du vocabulaire contenu dans des énoncés. En partant de ces énoncés apparemment asyntaxiques, tout au moins en surface, on s'aperçoit que c'est pourtant toute la société qui se dévoile pour laisser apparaître une organisation sociale originale cachée derrière le signe immotivé de l'éternuement qui les provoque, et à partir desquels l'individu est présenté comme un maillon du système dont il est appelé à reproduire dans un contexte de réseau relationnel mis en place par l'acquisition d'amitié comme preuve d'intégration. Ces mêmes types d'énoncés, les énoncés pluridisciplinaires, nous introduisent aux deux phases, intérieure et extérieure, du rituel du tÙlà ou "inversion", dans lesquels l'individu, confronté à une recomposition de la société traditionnelle face aux nouveaux produits de consommation, essaye de s'allier autant de forces occultes qu'il peut pour garantir au mieux sa vie. L'intérêt que l'on pourra tirer de cette étude, on le reprécisera un peu plus loin, c'est la connaissance de cet ensemble de données linguistiques qui se dégage des rituels, notamment la connaissance des énoncés paralinguistiques et celle de certains gestes communicatifs involontaires et de leur interprétation; c'est également l'enrichissement à l'étude importante du cadre social et culturel de l'acte de la parole; c'est aussi, à travers l'éclaircissement sur l'ethnographie dagara, une amorce de réflexion sémantique porteuse. 31

La didactique du dagara, une innovation dans le domaine voltaïque, est une application de tout ce qui précède. Le problème à résoudre dans ces travaux de type didactique était de savoir comment écrire le dagara sans trahir les différents systèmes mis en lumière par les études antérieures: il fallait trouver une méthode appropriée pour la représentation orthographique du système phonématique sans mettre de côté la réalité sous-jacente de la langue dans laquelle certains sons n'apparaissent qu'aux contiguïtés monématiques ; la représentation des tons, des mots simples et composés. Au total, cet ouvrage fournit à la fois les fondements théoriques d'une orthographe opératoire, c'est-à-dire de nature morpho-phonologique et suggère un instrument de travail qui manquait cruellement aux utilisateurs et intervenants de tout bord. Nous allons, d'abord, présenter la synthèse sur les travaux en phonologie en commençant par la thèse, puis les différents articles en suivant de façon générale la chronologie de publication. Cet ordre de présentation n'est pas gratuit: il permet de marquer les étapes importantes de notre évolution intellectuelle qui, comme toutes les autres évolutions, n'a pas été de façon linéaire ou sans hésitation. Par exemple, plusieurs affirmations ont été faites dans un travail donné, puis ensuite remises en cause dans d'autres travaux, puis reformulées ensuite dans d'autres contextes encore. On peut citer ici le cas des tons du suffixe: dans la thèse nous avons mis l'accent sur le fait que le ton du suffixe était déterminé par la règle du ton polaire (polar t011e).Pus tard, dans Dérivati011dans les bases en dagara : qua11det pourquoi deux tOllS?, on a affirmé que les suffixes de classe n'avaient pas de ton propre sans trop de précision; et tout récemment, nous avons spécifié dans Tout tOll flottant bas autorise-t-il la propagatioll du ton hazlt précédent que le fait que le suffixe n'a pas de ton propre ne signifie pas qu'il n'en a pas du tout, mais que la nature de son ton, haut ou bas, varie en fonction de la nature du dernier ton de la base qui précède. Dans la thèse, nous avons aussi affirmé que les langues voltaïques ont eu, sur le plan historique, un 32