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Mobilités et contacts de langues

De
368 pages
Les expériences de la mobilité (migratoire, professionnelle...) sont, du point de vue sociolinguistique, l'occasion de déstabilisations, de reconfigurations, souvent de réductions des réseaux d'appartenance, et ces processus affectent les pratiques, les représentations et les répertoires linguistiques des acteurs concernés.
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Mobilités et contacts de langues

Espaces Discursifs Collection dirigée par TI,ierry BIllot
La collection Espaces discursifs rend compte de la participation des discours (identitaires, épilinguistiques, professionnels...) à l'élaboration / représentation d'espaces qu'ils soient sociaux, géographiques, symboliques,

-

territorialisés, communautaires,... - où les pratiques langagières peuvent être révélatrices de modifications sociales. Espace de discussion, la collection est ouverte à la diversité des terrains, des approches et des méthodologies, et concerne - au-delà du seul espace
francophone

- autant

les langues régionales que les vernaculaires urbains, les

langues minorées que celles engagées dans un processus de reconnaissance; elle vaut également pour les diverses variétés d'une même langue quand chacune d'elles donne lieu à un discours identitaire; elle s'intéresse plus largement encore aux faits relevant de l'évaluation sociale de la diversité linguistique.
Angeles VICENTE, Ceuta: une ville entre deux langues, 2005. Marielle RISPAIL (dir.), Langues maternelles: contacts, variations et enseignelnents, 2005. Françoise FELCE, Malédiction du langage et pluralité linguistique. Essai sur la dynamique langues/langage, 2005. Michelle V AN HOOLAND (Ed.), Psychosociolinguistique, 2005. Anemone GEIGER-JAILLET, Le bilinguisme pour grandir. Naître bilingue ou le devenir par l'école, 2005. Safia ASSELAH RAHAL, Plurilinguisme et migration, 2004.

Isabelle LÉGLISE (dir.), Pratiques, langues et discours dans le
travail social, 2004. C. BARRE DE MINIAC, C. BRISSAUD, M. RISPAIL, La littéracie, 2004. Marie LANDICK, Enquête sur la prononciation du français de référence. Les voyelles moyennes et l'harmonie vocalique, 2004. Eguzki URTEAGA, La politique linguistique au pays basque, 2004. Sous la direction de D. CAUBET, J. BILLIEZ, T. BULOT, I. LEGLISE et C. MILLER, Parlers jeunes, ici et là-bas (Pratiques et représentations), 2004. Bernard ZONGO, Le parler ordinaire multilingue à Paris, 2004. Dominique CAUBET (Entretiens présentés et édités par), Les 1nots du bled, 2004.

Cécile VAN DEN A VENNE (éd.)

Mobilités et contacts de langues

L'Harmattan 5-7,me de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan
Kossuth

Hongrie

L. u. 14-16

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino

IOS3 Budapest

HONGRIE

ITALlE

2005 ISBN: 2-7475-8738-X EAN : 9782747587389

@ L'Harmattan,

INTRODUCTION*
Comment penser les liens entre mobilité géographique, mobilité sociale et mobilité linguistique?
Les textes réunis dans ce volume sont issus de la troisièJlle rencontre du Réseau Français de Sociolinguistiquel, faisant suite à deux rencontres qui s'étaient focalisées sur la question des contacts de langues en terrain français. Cette rencontre avait placé la notion de mobilité, dans son rapport aux contacts de langue, au centre de ses questionnetnents. Processus, mouvement, changement, la mobilité s'inscrit à la fois dans l'espace et dans le teInps. Dans l'espace, qu'il soit géographique ou social, dans un temps, qui met en tension un avant et un après (temporalité externe) ou qui se construit comlne durée (temporalité interne). La l110bilitéest de ce fait une notion essentiellement utilisée par )a géographie et )a sociologie. La géographie observe la mobilité en tant que l11ouvel11ent impliquant un changement d'espace. Elle distingue, selon des variations d'échelles, spatiales mais aussi temporelles, mobilité pendulaire (déplacel11ent journalier, de travail ou d'approvisionnetnent), l110biHtésaisonnière (de travail ou de loisir), et déplacement durable, qualifié de migration lorsqu'il est l'objet d'un choix, ou d'exil lorsqu'il est contraint, que ce soit pour des raisons économiques ou politiques. Entre ces temps courts et longs, des situations intermédiaires existent: mobilité liée aux différentes étapes d'une carrière professionnelle, au cycle de vie (études, retraite...). En tenne de variation d'échelle spatiale, on peut distinguer la mobilité intra-urbaine, la mobilité entre ville et campagne, centre et périphérie, la mobilité à J'échelle nationale et ]a mobilité à échelle internationale. En croisant ces différents types de mobilité et ces différentes échelles, on rend compte d'une pluralité et d'une hétérogénéité de pratiques individuelles et sociales: passage journalier de frontière dans le cadre de migration pendulaire de travail, ou de COI11merceinfonnel ou de contrebande, exode rural et installation définitive à la ville, étudiants diplômés de troisième cycle effectuant un post-doctorat à l'étranger, i111migrés économiques des pays du sud installés dans les pays du nord et investissant dans leur pays d'origine, etc...
1 Rencontre organisée par réquipe « Plurilinguisme et apprentissages» de l'Ecole normale supérieure Lettres et Sciences humaines, à Lyon, les 20 et 21mars 2003 *Cécile Van den Avenne, ENS Lettres et Sciences humaines, Lyon

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Contacts de langues dans des contextes de Inobilité

La sociologie de son côté s'intéresse au phénolnène de Inobilité sociale, à partir d'une représentation spatialisée de la société, que cette spatialité soit pensée cornlne hiérarchisée, socialelnent, éconolniquelnent et culturellement, ou que cette spatialité soit pensée dans la juxtaposition (ou l'enchevêtrement) de groupes sociaux distincts. De la l11êtllemanière que la tnobilité géographique, cette mobilité peut être envisagée selon des échelles temporelles différentes, qu'ils s'agissent de mobilités quotidiennes (de la famille à l'école, au travail, quand ces différents univers correspondent à des fonnes d'organisations sociales, à des nonnes sociales et culturelles très différentes), ou à J'échelle d'une vie: ascension sociale, transfuges de classe... Les travaux actuels sur la socialisation (notalnnlent ceux de B. Lahire) rendent compte de constructions identitaires et sociales plurielles d'individus en Inobilité géographique et/ou sociale, à l'échelle d'une vie et au quotidien. Le sociologue A. Tarrius a essayé de penser le lien entre pratique de mobilité spatiale et constructions d'identités sociales, à travers la notion de « territoire circulatoire». Partant de la distinction géographique espace/territoire, le territoire étant un espace approprié socialelnent, dans lequel s'ancre un groupe social, cette notion vise à déconstruire une représentation de la teITitorialité COlnlne coextensive à la sédentarité: « Tout espace est circulatoire, par contre tOllt espace n'est pas territoire. La notion de territoire circulatoire constate line certaine socialisation des espaces supports aux déplacen1ents. Les individus se reconnaissent à l'intérieur des espaces qu'ils investissent ou traversent au cours d'une histoire C0l1Ul1Une[...J, initiatrice d'un lien social original» (TatTius, 1997). La discontinuité spatiale n'est donc pas incompatible avec la construction de la territorialité, et d'identités territorialisées, et notamment ces territoires disjoints spatialetnent tllais jointifs dans les pratiques et représentations que sont les teITitoires circulatoires de certains migrants, ou de certaines élites éconolniques ayant des pratiques de mobilités internationales. Qu'elle s'intéresse au changement linguistique ou à la pluralité des pratiques langagières, la mobilité - sociale et géographique.. est au centre des questionnements de la sociolinguistique. En effet, si la sociolinguistique est née d'une attention portée à la variation des usages en synchronie, elle continue à se définir dans l'analyse de fonnes éJnergeant de contextes producteurs d'instabilité linguistique (que cette instabilité caractérise les ressources linguistiques utilisées ou qu'elle caractérise J'interaction elle-même), le principal facteur d'instabilité étant la Inobilité sociale et géographique des locuteurs. La mobilité est notarmnent au cœur d'une sociolinguistique qui depuis Weinreich s'intéresse aux langues en contact. Elle est alors pensée COJn1ne contexte

Introduction

9

dynaJnique permettant de rendre c01npte des phénolnènes de contacts de langue, en terme de processus. Weinreich le prelnier utilise la notion de language shift, que l'on peut traduire par mobilité ou changement linguistique, parfois égaletnent traduit, de Jnanière beaucoup ]11oinsneutre, par assilnilation Hnguistique2 (l'assitnilation soulignant la dimension conflictuelle, Inême si souteITaine, du contact de langue, et sa résolution monolingue). Il le définit, de manière sÎ1nple, comme le passage, le changement de l'utilisation habituelle d'une langue à l'utilisation habituelle d'une autre langue. Ce language shift peut s'inscrire à l'échelle d'un individu, ou se faire dans un passage entre génération, dans la non-transl11ission d'une langue des parents aux enfants. Weinreich a étudié cette mobilité linguistique dans le cadre d'une mobilité géographique particulière, qui est la migration définitive de locuteurs germanophones aux Etats-Unis. Dans ce cadre se comprend sa définition du language shift COllllne inscrit dans une te111poralitérelative mettant en tension un avant (monolingue) et un après (également monolingue), ces deux bornes étant reliées par une phase intermédiaire et transitoire faites de pratiques bilingues, ou de coexistences de pratiques différentes selon les générations. Dans l'acception de Weinreich, le language shift est un aller sans retour, selon une chronologie linéaire qui relie un point à un autre. En variant les contextes d'observation, contextes de mobilité géographique et sociale, on peut varier la perception de la mobilité linguistique, et la percevoir notalnlnent dans]' aller-retour et dans la nonlinéarité. Ainsi, les différents phénomènes de pratiques bilingues ou multilingues, à l'échel1e individuelle ou sociale, peuvent être analysées comme formes que peut prendre la mobilité linguistique, de mêl11eque la réactivation d'une pratique linguistique l11ise en veille pour diverses raisons liées au parcours biographiques. La mobilité pennet ainsi de penser en la problétnatisant la question de l'identité linguistique: davantage qu'un contexte, la mobilité est constitutive de constructions identitaires et linguistiques cOI11plexesd'individus socialement pluriels, pris dans des pratiques socio-culturelles diverses. Changeant d'échelle et passant à un niveau d'analyse l11icro, la mobilité linguistique peut être pensée comme l'instabilité des usages langagiers en interaction. A l'analyste de dégager les causalités de cette instabilité. Qu'elle obéisse à des normes partagées socialement, comme le montrent les travaux de Myers-Scotton sur les phénomènes d'alternance de langues, ou qu'elle soit le résultat d'approxÏtllations convergentes du
I

2 Ainsi, J'entrée «mobilité linguistique» du dictionnaire Sociolinguistique (Moreau, 1997) renvoie à l'entrée « assimilation linguistique» qui se donne pour traduction de la notion de language shift de Weinreich.

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Contacts de langues dans des contextes de Jllobi Iité

locuteur à la variété utilisée par son interlocuteur, COlTItnee décrivent les l sociolinguistes l110bilisantdans leurs analyses les notions de convergence ou d'accoINI11odaliol1,issue de la psychologie sociale3. Il est intéressant égaletnent de penser la question de la JllobiJité linguistique en tâchant de la relier à des trajectoires mobi1es, socialement et géographiquelnent, de locuteurs. Ainsi, à partir de terrains différents (au Sénégal et en banlieue parisienne), C. Juillard propose une réflexion qui articule Jllobilité géographique, mobilité sociale et mobiHté linguistique, en analysant notallltnent ce qu'elle nomme des « pratiques irruptives» qui pennettent )'observation de ressources linguistiques faisant référence à d'autres univers sociaux que celui dans lequel ils sont produits et où ils apparaissent comIlle inattendus: « Cette irruption /11eten scène [...] la pluralité des espaces sociaux qui s'intelpénètrent grâce aux e111prlll1ts, passages, changel11ents de nor/nes, etc, dans des pratiques tOl~iours socialen1ent situées. » (p.252.) A un niveau macrosociolinguistique, phénoJnènes d'alternances codiques ou opérations de convergence interindividuelle peuvent entrainer des changements linguistiques, personnels tnais également collectifs, partagés par l'ensemble d'un groupe ou d'un réseau social. Du tnicro au l11acro,il s'agit alors de penser le lien entre ce qui se joue dans les pratiques langagières interindividuelles et ce qui se joue à J'échelle de la société, penser le lien entre Inobilité interactive et changelnent linguistique. Les textes présentés ici ont été regroupés en trois sections. Par la variété des terrains, des situations décrites, des approches IlléthodoJogiques et théoriques, ils envisagent des aspects très divers des rapports entre mobilité et contact de langue.
La prelnière section est intitulée « Mobilité spatiale

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TelTitoires,

passages et allers-retours, confrontations et cOlnparaisons» et regroupe des textes qui ont mis en centre de leur réflexion la Jnobilité spatiale (Biniez, Lambert), à travers l'analyse de différents cas Inigratoires (Babault, Garabato et Boyer, Cots et Nussbauln, Orner, Yanaprasart), et d'espaces pal1iculiers, espace transfrontalier (Casteigts) ou espace très plurilingue (Leglise et Migge). La deuxième est intitulée « Normes Inobiles et ressources linguistiques plurielles» et regroupe des textes s'étant plus particulièrelllent centrés sur des questions de pratiques langagières, de Inobil isation de ressources linguistiques dans des contextes instables, qu'il s'agisse de pratique d'alternance codique (Develotte et Gee,
3 Voir à ce propos les deux entrées « convergence» et « accolnmodation » rédigé par C. Juil1ard dans Moreau, op.cil. renvoyant aux travaux de Ilo\vard Giles.

Introduction

Il

Guézennec, Ly), ou de coexistence de différentes normes linguistiques et sociolinguistiques (Bretegnier, Juillard, Pierozak, Sankhorova et Martinez), ou de circulation de mots (8ini). Une réflexion sur l'apparition de fonnes linguistiques nouvelles est initiée dans l'article de C. DeveJotte et R. Gee qui analyse ce matériau discursif particulier qu'est le forut11de discussion sur internet. Ce type de communication interpersonnelJe à distance et médiatisée par l'écriture sur écran vient brouiller notal11111ent les frontières entre langue orale et langue écrite et est le lieu d'observation de l'émergence de formes hybrides. La cOlnmunication Inédiatisée par les nouvelles technologies met en jeu des questions qui ouvrent un chalnp d'investigation nouveau pour la sociolinguistique, notamlnent en ce qu'elle impose une réflexion nouve]Je sur J'interaction, la spatialité, l'inscription temporelle. La troisième section enfin est intitulée « Mobilité et scolarisation» et témoigne, de par l'importance du nombre de cOlnmunications dont c'était l'objet, de l'enjeu que représente à l'heure actuelle pour les chercheurs qui s'inscrivent dans une sociolinguistique engagée ou appliquée, et en didactique, la question de ]a scolarisation des élèves plurilingues, qu'il s'agisse d'un plurilinguisme pris en compte par l'institution scolaire (Stratilaki) ou au contraire non pris en compte par l'institution scolaire (Akinci et de Ruiter, Bertucci), et d'autre part d'un plurilinguisme ou de mobilités qui complexifient la situation pensée par l'institution (Cortier, Geiger-Jaillet, Gérin-Lajoie). Références
LAHIRE

bibliographiques
Les ressorts de l'action, Paris,

B. (1998) L 'honllne pluriel.

Nathan. MYERS-SCOTTON C. (1995) Social 1110tivationsor code switching. f Evidencefronl Afi"ica, Clarendon Press, Oxford. TARRlUS A. (1997) « Territoires circulatoires et espaces urbains» in Annales de la recherche urbaine, n059-60. WEINREICH U. (1953) Languages in contact, New-York, Editions of the Linguistic Circle of New- York.

PARTIE 1

Mobilité spatiale - Territoires, passages et allers-retours; confrontations et comparaisons

MOBILITE SPATIALE: DYNAMIQUE DES REPERTOIRES LINGUISTIQUES ET DES FONCTIONS DEVOLUES AUX LANGUES* Introduction
Plusieurs travaux récents appellent, dans le dOJnaine sociolinguistique qui est le nôtre, à une conception plus dynamique des phénomènes langagiers en rapport avec les migrations. On se bornera à Jnentionner ici les travaux de LUdi, Py et al. (1995), J'article de Deprez (2000), celui de Boutet et Saillard (200]) et l'étude de Biniez et al. (2000). La notion de 111obi/ité,inscrite dans la thématique du 3e colloque du RFS (Pratiques et représentations des contacts de langues dans des contextes de mobilité: terrains d'intervention et modèles d'analyse), nous a paru résonner avec cet appel à une conception plus « circulante» des contacts de langues. Toutefois, ce tenne nous est vite apparu trop vague et élastique, et COlllmedevant être absolument circonscrit pour jouer le rôle pressenti. A cet effet, nous avons comJnencé par chercher à l'entrée 1110bilité dans le dictionnaire de sociolinguistique édité par Moreau (1997), dans lequel nous avons trouvé la notion de Inobilité linguistique (Veltl11an, 1997: 212) qui nous renvoyait à celle, beaucoup trop restrictive et unidirectionnelle, d'assÎ/l1ilation linguistique. La recherche d'une définition plus large nous a permis de découvrir, dans le champ sociologique, une typologie des formes de J110bilitéspatiale (constitutive de la migration) élaborée par Vincent Kaufmann (1999), spécialiste du domaine des transports terrestres dans la vie quotidienne. En croisant cette typologie avec celle que nous avions utilisée pour décrire des paramètres contextuels susceptibles de jouer sur la dynall1ique des répertoires de sujets bi-multilingues migrants résidant à Grenoble (BiIHez et al. : 2000), nous illustrerons les incidences des divers types de mobilité spatiale sur les changements de langues et de leurs fonctions dans le répertoire d'un seul sujet, Maria, qui raconte, au cours d'un entretien, sa trajectoire tnigratoire. On aboutira ainsi à Jl10ntrer qu'à ses déplacenlents dans l'espace correspondent des lnobil ités linguistiques et fonctionnelles. Il ne s'agira donc pas de déboucher sur une nouvelle définition de la mobilité linguistique mais de proposer à la fois un cadre d'analyse des discours et un mode de représentation graphique susceptible de rendre compte de la dynalllique des langues qui apparaissent, disparaissent, se

* Jacqueline Biniez, Patricia Lambert, LIDILEM, Université de Grenoble.

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Contacts de langues dans des contextes de mobilité

Inêlent ou s'incorporent aux répertoires des locuteurs, selon les différents espaces dans lesquels ils évoluent et les différentes sphères d'activités auxquelles ils pal1icipent.

Présentation des typologies
La fJ'Pologie4 des forn,es de n,obilité spatiale de Kalifn,all" (1999 : 8) Le «système de tnobiJité spatiale )} (voir tableau I), élaboré par Kauflnann, est bâti selon deux dimensions: l'intention d'un retour à court tenne (mouvel11ent cyclique ou déplacement circulaire) ou l'absence d'intention de retour à court tenne (mouvement ou déplacement linéaire) ; la portée spatiale du déplacement (interne au bassin de vie du dotnicile ou changement de bassin de vie). Le croiselnent de ces deux dimensions permet à Kaufmann de dégager quatre lJ'pes de 1110bilité ui entretiennent entre eux des liens fOl1s: q la migration correspond à J'installation sans intention de retour à court tenne dans une autre région ou un autre pays; la l110bilité résidentielle recouvre des « changeJllents de localisations résidentielles internes à un bassin de vie sans intention de retour à court tenne» (délnénagement dans une Jllêllle ville par exelnple) ; les voyages renvoient à l' ensetnble des déplacelnents interrégionaux ou internationaux qui impliquent l'intention d'un retour à court tenlle ; la l110bilité quotidienne correspond à l'enselnble des déplacelnents de la vie quotidienne. Tableau 1 : « le s stème de mobilité s atiale}) selon Kaufmann Mouvement interne Mouvelnent vers à un bassin de vie l'extérieur d'un bassin de vie Voyage Mobilité Mouvement uotidienne c cH ue Mobilité Migration Mouvelllent résidentielle linéaire

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Cette typologie se fonde sur un modèle «sédentaire» (le « bassin de vie» renvoie à un lieu de domicile). Kaufmann (1999 : 8) précise qu"un « autre modèle devrait être développé pour les sociétés nomades».

Mobilités spatiales

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Ces quatre fOflnes de mobilités entretiennent entre elles des liens étroits, puisqu'une forme de mobilité spatiale entraîne souvent d'autres types de mobilité spatiale. Pour ce qui nous concerne, par exemple, la mobilité spatiale de plus grande portée, correspondant à la Inigration d'un pays vers un autre, a de fortes chances de détenniner des voyages et des changelnents de mobilité quotidienne. Les sphères d'activités de la mobilité quotit/ienne La Inobilité spatiale de plus petite portée est cel1e de la vie quotidienne que Kaufmann (1999 : 9) décolnpose selon quatre sphères d'activités qui engagent des déplacements spécifiques: la sphère du travail (<< activités financièrelnent rémunérées}) + activités annexes: repas, café...) ; celle de l'engagement «( activités symboliquel11ent rémunérées» : activités politiques, responsabiHtés associatives, etc.) ; la sphère domestique (<< cellule familiale », ménage, cuisine, achats, accolnpagnelnent d'enfants, etc.) ; ]a sphère du temps libre (loisirs récréatifs, culturels, sportifs, visite à des amis, etc.). Ces quatre sphères d'activités de la vie quotidienne recouvrent, à peu de choses près (sphère de l'engagement), celles que nous avions distinguées, assez classiquement, dans Je cadre d'une étude réalisée par une équipe du Lidilem en réponse à un appel d'offre de la Délégation Générale à la Langue Française et aux Langues de France (Billiez et al., 2000). En effet, au-delà des convergences de surface entre ces deux typologies, nous avons dO effectuer quelques atnénagelnents itnposés par les différences d'objet de recherche qui nous ont permis de déboucher sur une nouvelJe typologie. S'agissant des phénomènes langagiers et non des transports terrestres, il nous est apparu, et c'est une évidence, que]' école était toujours thématisée par les personnes interviewées. EUe peut intervenir dans le cadre d'un récit de vie à différents moments et pour des activités soit principales, soit annexes. Ainsi, s'il s'agit de l'évocation de la scolarité pendant l'enfance du sujet elle prend la place de la sphère du travail, alors que, en suivant Kaufmann, l'école est rattachée à la sphère dOlnestique (contacts avec l'école des enfants). Quant à la sphère de l'engagement retenue par Kauftnann, elle nous est apparue comme trop décalée par rapport aux autres sphères d'activités, d'une part, et, d'autre part, assez Inarginale pour la population qui nous intéresse. En effet, même si de nombreux migrants fréquentent des associations, ils n'y occupent pas tous des responsabilités. Ce type d'activité nous parait dès lors plutôt relever, pour ce qui nous concerne, de la sphère du telnps libre.

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Contacts de langues dans des contextes de mobilité

On a donc raJnené les activités de la Inobilitéquotidienne à trois sphères principales qu'on a associées à des symboles pour pouvoir représenter par des schémas le croisement des typologies appliqué à la biographie langagière de Maria: le triangle correspond à la sphère du travaiJ et de)'école ; le soleil sYlnbolise la sphère du telnps libre; l'ellipse figure la sphère domestique.

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Tableau 2 : sphères d'activités de la tTIobiHtéquotidienne Sphère du travail et Sphère du temps libre de l'école
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Pour analyser le récit de vie de Maria, on a encore croisé les trois types de tnobilité spatiale, les trois sphères d'activités quotidiennes, non seulement avec. les langues qui cOlnposent ou recolnposent continûlnent son répertoire Inais aussi avec les fonctions que Maria attribue elle-même à ces langues. La distinction et J'inventaire de ces différentes fonctions relnplies par les langues reposent sur la classification que nous avions élaborée pour l'étude des répertoires de sujets plurilingues migrants grenoblois (Biniez et al., 2000). Classification des fonct;()n..f dévollle..f {111Xlanglles ell sifllatioll nligratoire Dans la perspective sociolinguistique compréhensive qui est ta nôtre, le tenne fonction réclame une définition. Ainsi, appliquée à une étude de discours et non à une analyse des fonctions des diverses langues tel1es qu'eUes pourraient être déduites des pratiques langagières elles-Inêmes la notion de fonction recouvre le point de vue de sujets interviewés et désigne, plus précisément, les buts, motifs, désirs ou intentions qu'ils reconnaissent à leurs conduites langagières ainsi que les rôles qu'ils attribuent eux-Inêmes à leurs choix de langues et aux modifications qui se sont opérées au cours de leur biographie langagière. Les différentes fonctions ne sont donc pas attachées de façon ilnl11uableà des langues particulières, elles sont, elles aussi, l110bileset changeantes: à une mêl11e fonction peuvent correspondre des langues

-

Mobilités spatiales

19

différentes selon les sphères d'activités; une langue peut être réduite à une seule fonction dans une seule sphère d'activité et une autre langue peut, d'une sphère à l'autre, relnplir des fonctions différentes. Très schématiquement, on distingue trois grands types de fonctions: des fonctions identitaires (fonction d'intégration/exclusion, ou elnblématiques/stigmatisantes...), des fonctions COl11111unicatives e d convergence (fonction véhiculaire) ou de divergence (fonction cryptique), des fonctions épilingu istiqu es, qui se déclinent en fonctions ludiques (plaisanteries, itnitations...) et en fonctions quasi-lTIétalinguistiques où les sujets relatent leurs techniques d'apprentissage des langues, et où ils déclarent, par exemple, des activités de traduction, de recherche de lTIots dans le dictionnaire...

Recomposition des répertoires linguistiques et dynamiques fonctionnelles des langues liées aux différents types de mobilité spatiale
A l'aide de schétnas que nous avons construits, nous allons illustrer, à travers la biographie migratoire de Maria, les relations entre les quatre types de mobilité spatiale identifiés par Kaufmann, les trois sphères d'activités quotidiennes telles que nous les avons déclinées et les recompositions de son répertoire linguistique qui cOlnprennent les changements de fonctions dévolues aux langues. Grenobloise d'origine sicilienne, âgée de 50 ans aujourd'hui, Maria est arrivée en France, à Grenoble, à l'âge de lOans avec ses parents et sa sœur aînée. Scolarisée en italien jusqu'à 10ans, puis en français jusqu'à l'âge de 12/13 ans, elle cOlnmence ensuite à travail1er dans la couture. Mariée avec un Sicilien, elle Inigre au Venezuela lorsque leurs deux fils ont 7 et 8 ans. Son mari décède là-bas; elle revient alors à Grenoble où elle vit aujourd 'hui, avec son compagnon, français. Un de ses fils, Inarié avec une Vénézuélienne et père d'un enfant, vit au Venezuela. Marié avec une Française et égalelnent père d'un enfant, le second fils vit à Grenoble. A l'époque de l'entretien, Maria suit des cours de français dans une association grenobloise depuis plus de trois ans, en compagnie de quelques alnies italiennes (siciliennes et coratines), qui sont aussi, pour la plupart, des col1ègues de travail (couturières en usine). Les deux enquêtrices (Patricia Lalllbert et Claire Jaffrès) co-animent ces cours.

20

Contacts de langues dans des contextes de 1110biIité

La pre111ière Il!ohilité nligratoire : Italie/Frllllce La pren1ière Inigration de Sicile vers la France a impliqué, dans le répertoire linguistique de J\1aria, des changelnents inlportants 1uais qui n'ont pas tous été immédiats. JI nous a donc fallu représenter la dÎ111ension telnporelle par quatre schén1as qui tentent de rendre COll1pte,pour cette prenlière Inobilité Inigratoire, des phases successives de reco1nposition de son répertoire. Pour évoquer les langues qu'elle utilisait en Sicile, ]\1aria l11entionne le sicilien dans toutes les sphères d'activités sauf dans celIe de l'école puisque l'italien y prédol11ine: 90M disons qu'au pcrJ'Squand on était au paJ's on parlait pas italien quand on était en dehors de l'école! on parlait sicilien 111ais quand on était à l'école 011lisait en italien on faisait/a classe en italien a/ors ça fait que l'italien je l'ai étudié.

Scbénla 1 : contexte initial Sicile

s

Mobilités spatiales

21 phase 1

Schéula 2: FI'"allce enfance,

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i
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Dans la pren1ièrephase de l'enfance, en France, l'italien disparaît et i1

est relllplacé par Je français dans la sphère de l'école; dans la sphère domestique (ellipse), le sicilien se tnaintient dans les échanges falniliaux : E quelles langues 011 parlait dans votre.fa111ille 12M on parlait itali. heu sicilien5. 24Al parce que c'était le début qu '011 était ici alors
la langue [le français) ol1la 111aîtrisaitpas. Dans cette Inêlne sphère, le français appat-aÎt, avec une fonction véhiculaire, pour d'autres activités, par exelnp]e les délllarches adlninistratives pour lesquel1es les enfants jouent assez rapidel11ent, ce qui a été lnontré dans de nombreux travaux, Je rôle de médiateurs linguistiques: 10M (. ..) en général quand 011allait dans un bureau ou pour les papiers auto111atiquel1'lel1t ils [les parents] 110US ~111n1el1Cliel1t nous les enfants pour qu' on lui explique.
auto111atique111ent

5 Ce type de lapsus ou encore des confusions entre I"it~1ien et une autre langue d'Italie sont récurrents dans les entretiens réalisés avec des sujets originaires d'Italie. Plusieurs facteurs ,explicatifs peuvent être avancés, entre autres: la prégnance en France (y compris chez les intervie""'és) de l'association une langue officielJe/ul1 pays; la méconnaissance de )a situation linguistique de I"Italie attribuée à l' intervie\veur par l' intervÎeVt'é; la manifestation de la coexistence des deux langues dans le répertoire du sujet et la difficulté à identifiert voire à reconstruire, les étapes du développement du répe11oire...

22

Co~tacts de langues dans des contextes de mobilité

Schél1ta 3 : France enfance, phase 2

F

Si l'on C0111pare cette prelnière phase avec la deuxièl11e phase de l'enfance, on voit apparaître, dans la sphère dOl11estique, un processus au cours duquel Je fi-ançais pénètre dans les échanges familiaux, des Inobilités quotidiennes semblant jouer un rôle Î111portant, COll1me Maria Je Inentionne elle-Inêlne dans cet extrait: 28M à force d'être avec les copines li l'école/ on parlait .fi-ançais avec les cOJ'Înes alors on ter/nine qll '011arrit'e ii IlllllUisol1 et 011111élange les langues alors 011parle à J110itiéfrançais à 1710itiéital. sicilien et puis on lerl1Ûne que les pllrel1ts aussi C0111111encenl nous répondre/parce à que eux aussi c'est la lnê111e chose ils travail/ellt il.v SOllt e11 lleltors ils apprennent certains 1110/Sen français et ils les 111ettentdans le vocabulaire quand 011est à la l11ais0l1et :/l1zois ça s'incorpore petit it petit. Une des conséquences de ce processus d'incorporation du français est la constitution progressive d'un nouveau vel11aculaÎre falniIial, COl11posé d'éJé1nents des langues française et sicilienne (représenté par Je chevauchel11ent des cercles des langues). Ce processus va jusqu'à la perte de J'utilisation du sicilien par Maria, puisqu'eUe raconte: 128t\1 (..J 1110111ère elle /11e parlait sicilien 1110ije répondais en jiAançais.

1\1obiIités spatiales

23

140M (...) quand [n1a 111ère] elle a C0111111encéà /71eJ,ar/e/" en français /110ij 'ai perdu I 'habitude de parler italien et sicilien.

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Schéma 4 : France adulte

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Mais cette perte du sicilien n'est en fait que passagère puisque dans la phase suivante (France adulte) la pratique du sicilien va être réactivée lorsque Maria se marie avec un Sicilien: 44M a/ors quand je 112e suis 111arléeavec l110nSicilien avec 1110n Inari I lui i/111eparlait sicilien parce qu 'j/111aitrÎsaÎfla langue française 1110lns ue 1110i 1110ijelui répondais en.français. q et 46M c'était C0112111enotre:: quand 011était seuls /10USdeux. ça On voit bien ici que Je sicilien prend place dans un « code de l'entre nous» réservé à la connivence et à l'intimité du couple. Dans cette dernière phase le sicilien est aussi utilisé dans la sphère des loisirs, avec des amis siciHens : 48M (.u) quand 011recevait des Siciliens ou. 011parlait dans la langue sicilienne parce que /11onInari ne 111aîtrisait pas bien le français I
il a eu beaucoup de 111alà apprendre le ji"ançais. Dans cette l11êlne sphère on voit aussi l' itaHen réapparaître, avec une fonction véhiculaire qu'il n'avait pas en Sicile: 36M l'italien 011 le parle c'est quand on reçoit des a111is qui ne parlent pas fi"ançaisl qui parlent italien.

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Contacts de langues dans des contextes de 1110biHté : Frollce/J/e/leZllelll

La dem-ièJl1e 111(}hilité Jl1igrlltoire

Lorsque leurs enfants ont 7 et 8 ans, Maria et son I11arÎ décident de partir au Venezuela pour «devenir riches» nous dit Maria, Au Venezue la, on distingue 2 phases.

Schél11a 5 : Venezuela,

phase 1

Dans un prelnier telnps, l'italien occupe presque tout l'espace de la sphère des loisirs, puisque c'est la langue qui pernlet l'intégration de Maria et de son 1nari dans un prelnjer réseau de connaissances lorsqu'ils s'înstal1ent au Venezuela. La plupart des Italiens qu'ils y rencontrent sont originaires de Naples et l'italien conserve par conséquent ici la fonction véhiculaire qu'il avait déjà parfois en France: 64M 011est partis au T/enezuela COlnl11e vous ai dU et là-bas 0/1 je rencontrait du 1110ndeet Gutomatiquel11el1t011 a rencontré du /11ol1cle italien/ ça fait que pour C0111111uniquer avec ces gens je pozn'ais C0111111Ul1iqller en italien vu que je parlais pas espagnol et eux ne que parlaient pas ,français E et ils ne parlaient pas sicilien 66M c'étaient des l'lapolifains des gens de la haute Italie çafait qu'ils avaient pas le 111ê111e: patois que n01/S alors .i'étais obligée de jJarler ;taliel1.

Mobilités spatiales

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Outre sa fonction véhiculaire, l'italien acquiert, lors de cette prelllière période au Venezuela, une dimension identitaire6 qui n'apparaissait pas jusque-là, du Inoins dans le discours de Maria: 100M bon le fait que je suis une personne très ouverte/ bon c'est vrai qu' (il) Y avait beaucoup d'Italiens par exe111plequi se fern1aient dans leur cocon/ ils se réunissaient qu'entre nous et c'était exclu les autres. A plusieurs reprises, elle utilise le terme de « cocon» pour évoquer son réseau italophone mais elle explique aussi qu'elle a entrevu COJnme un risque d'exclusion 7 en cantonnant ses relations sociales au réseau italophone, d'abord pour ses enfants qui ne parlaient ni italien ni espagnol à leur arrivée, mais aussi un risque d'enfennement pour elle. C'est en partie ce sentiment qui l'incite à sortir de son « cocon» et à partir à la « rencontre» de l'espagnol dans des cours de langue, mêllle si l'expérience ne s'avère pas très concluante... 110M j'avais d'ailleurs décidé de prendre des leçons d'espagnol et puis j'avais été voir et là-bas tout se paye (...) et le problèl11ec'est que le
type il était un peu coureur
(H')

et j'ai laissé t0111ber.

Mais la « rencontre» de l'espagnol se fait surtout lorsque, à la suite de son Inari, elle élargit son réseau de relations sociales à des Vénézuéliens: 114M et j'avais des contacts avec des Vénézuéliens parce que n10n 111aril a décidé d'apprendre la trompette (...) on faisait (les ~forties i E donc là vous conl1nuniquiez en espagnol 116M voilà c'est que là que je l'ai rencolltré parce que là je suivais nlon nlari (...) parce que sinon dans 1110ncocon je parlais toujours / 'italien. On peut également pointer, concernant cette phase, que Maria mentionne l'ilnportance, pour son apprentissage de l'espagnol, d'un
certain nombre de 1110bilités quotidiennes domestique. liées à des activités de la sphère

6

On a utilisé, dans Billiez et al. 2000, l'expression « parler véhiculaire identitaire» (p.52) pour rendre compte d'un phénomène similaire, où, raradoxalelnent, les deux fonctions vont de pair dans un contexte donné. Par ces propos, Maria illustre parfaitement la bivalence de la fonction identitaire qui nous avait amenés à accoler intégration à exclusion (fonction d'intégration/exclusion). Cette fonction, un peu comme Janus, est à deux faces, qui se dégagent, de manière opposée, selon les deux directions du regard que le sujet peut suivre: il peut se focaliser sur un groupe, tout en considérant un autre groupe. A cet égard, l'intégration à un réseau - comlne, pour Maria, à celui des Italiens au Venezuela - peut présenter un revers qui est J'exclusion d'un autre réseau - la société vénézuélienne hispanophone, dans le cas de Maria. Ce jeu de faces est encore complexifié par le fait que cette intégration/exclusion peut viser plusieurs communautés ou groupes, en pays d'laccueil COlllmeen pays d'origine.

26

Contacts de langues dans des contextes de 1110bilité

242M (..) les e;fforts 011les fait quand 011se retrouve seul qu'on est obl;gé de parler (...) c'est COJnJ11ea d'ailleurs que j'ai fait des efforts ç quand il (I fllllll que j'aille voir à l'école inscrire Illes e1?fal1ts à l'école pOlir 11le.faire c0111prendrejefaisais des bêtises/ (...) a/ors àforee de.faire des bêtises COll1111e 011arrive (...) c'est C0111111e el1t1l1el1é111011.filç ça j'ai (lU ,nétlecil1 (..) el]Juis en cherchant el: / en .faisant des bêtises C0111111e 011dit on avance (...) voilà e.n {lllllllt .{llire de,ç cour,çes des COll1ntifiSiollS tout ça on prend l 'habitude.

Scl1élna 6 : V cl1ezuela, phase 2

Le mênle 1110uvel11ent s'opère entre la première et la deuxièll1e phase de l'enfance de Maria en France, e~entre les deux phases vénézuéliennes. L'espagnol est 'ainsi présent dès le début dans la sphère dOlt1estiquemais iJ est d'abord exclu des échanges falniliaux, puis il s'incorpore à la communication falniliale, dans la phase 2. Il s'agit bien du Inêlne processus, qui fait progressivelnent passer le français puis l'espagnol au pre111ierplan des échanges, et les autres langues en aITière-plan dans chacun des contextes. COlTItneen France, on assiste à la recoll1position d'un vernaculaire 111uJtiIingue,éservé à J'intimité falniliale. r

MobiHtés spatiales

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132M 1110iils avaient la langue .française et eux ce qui donnail que eux /11eparlaient en espagnol nl0ije leur parlais en.fi"ançais Il bon disons que quand on était à la n1aison 1110n111ari1110i t les enfants e

E oui 134M s'il y avait eu quelqu'un d'autre avec nous qui voulait écouter on aurait rien c0l11pris notre conversation. par Selon la description qu'en fait Maria, ce parler lTIultilingue faJniIial fonctionne et se développe de tnanière cOlnp)exe : 128M l11esenfants le .fait qu'après là-bas ils ont appris l'espagnol ils Ineparlaient plus ji"ançais ils ont fait le l1tê111e que Il10i'ai fait quand truc j je suis arrivée en France (..) alors 1110ia seule chose que j'ai fait c'est l de pas faire la lnêlne bêtise que ma 111ère a faitl de pas répondre en elle espagnol pour pas qu'ils nIe perdent la langue ji"ançaise ! ça fait que je leur parlais toujours enji"ançais. 136M nl0i je continuais le français avec tout le nIonde 1110n111ari continuait son sicilien/parfois illnettait des 1110ts spagnol. e Les fonctions que Maria attribue au français sont à la fois identitaire, puisqu'elle exprime (] 28M) une volonté de transmission de cette langue et son 11laintien dans les échanges familiaux, et cryptique (138M), fonction que cette langue ne pouvait bien sûr pas assumer dans le contexte français. 138M les enfants ils n1erépondaient en français quand des fois je les obligeais quand y a du l110ndeà côté des voisins tout ça et je voulais pas qu'on COfnprennealors je leur disais « parle la langue» pour pas qu'on C0111prenne Inais c'était avec beaucoup d'efforts et pillS ça passait le tel11pset plus ils devaient faire des efforts. On peut noter, dans cette description des échanges tnultilingues, combien les compétences de réception sont Ïtllportantes (Maria s'adresse en français à ses enfants qui lui répondent en espagnol; le père s'exprime en sicilien, Maria lui répond en français et leurs enfants en espagnol) mais difficiles à thématiser. D'ail1eurs, Maria hésite souvent lorsqu'elle 11lentionne ce type de fonctionnement. L'interruption du verbe « comprendre », dans l'extrait suivant, en constitue une trace: 130M bon la langue. le sicilien ils l'avaient pas puisqu'ils parlaient pas! ils le C0l11pre.11aisavec leur père ça continuait l le

Lorsque le mari de Maria meurt au Venezuela, elle décide alors de revenir en France, où vivent encore plusieurs l11eJllbresde sa famille, dont ses parents.

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Contacts de langues dans des contextes de 1110bilité : T7e"ezuelalFral1ce où eUe revient

La troisièl11e 1110bilité Inigratoire

Cette troisièllle tnigration la ralnène donc à Grenoble avec une langue de plus dans ses bagages...

Schén1a 7 : 3èmcInobilité Inigratoire,

Venezuela

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La configuration du répertoire linguistique actuel de Maria, tel~qu'elle le décrit, 11l0ntre que Je sicilien et l' itaIien ont presque disparu des différentes sphères. Le sicilien, mê1ne s'il 11 apparelmnent utilisé que 'est par la mère de Maria, revêt ici une valeur SYll1bolique et jdentitaire importante puisque Maria déclare à propos de cette langue:

~1obi1ités spatiales

29

148M ben c'est l11esracines 111aisc'est 1110111110i/je eux ]JClSdire que p je suis quelqu'un d'autreje suis Inoi et 11101 slIis sicilienne. je Quant au français, il est ]argelnent Inajoritaire dans les échanges
.

fal11iliaux car Maria vit avec un nouveau cOlnpagnon, qu'e11e décrit
con1111eun Français très Inonolingue. Dans ses activités quotidiennes, par exelnple, au travail ou à la poste, Maria valorise la fonction sociale de l11édiatrice linguistique qu' eI1e occupe parfois, grâce à son l11ultilinguislne : 156M l'espagnol c'est une langue qui est très belle aussi /1l0ije pense que l'autrejourj'étals allée changer de ['argent et j'étais à la poste et puis JJ avait un t)'Pe espag11oljuste111el1t qui voulait changer SOI1argent et puis la perS0l111e du guichet ne cOl11prenait pas et je l'ai aidé et c'était un plaisir j'ai pu aider cette personne (...) on se sent utile voilà je crois que
c'est le 1110t011 se sent uti! e.

Cette cOlnpétence Inultilingue,. développée depuis J'enfance, eJJe la valorise également au sein du troisièlne type de 1110bHité patiaJe qui a été s itnpliqué par les deux pre111ièresInigrations: il s'agit des voyages au Venezuela (où vit l'un des deux fils de Maria, 111arié,. n enfant) et en u Italie, où el1e a encore aussi de la falnille et où elle utilise l'italien et Je sicilien.
Voyage~~, v(}JJage~~: le troÎsièl1'le fJ'Pe {le 1110bilité spatiale

.

Schélna Sa : vo)'agcs au Venezuela

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30

Contacts de langues dans des contextes de lTIobiHté

: yo)'nges en ta ie et cn SicIle

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Maria se rend régu1ièrelllent dans les deux pays où elle a vécu, avec son COlTIpagnon, rancophone rnonolingue qui sel11bleapprécier les atouts f IllUltilingués de sa compagne: 234M (.u) j'ai 111011 copain lui il trouve que c'est Î111peccablepar
eXe111]Jle 011 va en/talie y. a 1110iil a pas de problè111e.

Ainsi, au cours des voyages en Italie et au Venezuela, l'usage de l'italien et de l'espagnol se voit réactivé avec une fonction véhiculaire. Et en Sicile, Je sicilien prend place au côté de r ita1ien.

Conclusion
Au-delà du cas de Maria; qui pourrait paraître à preJTIière vue exceptionnel, il nous selnble que ce type de modélisation et de schéll1atisation ITIetassez bien en évidence ces nlouvelnents de langues, des soties de flux et de reflux, des retraits et des apparitions, SOlnl11eoute t assez rapides au cours d'une biographie. Cet aspect dynalnjque poun-ait encore être visualisé sur une sèu1e sphère, celle des loisirs (n10ins souvent étudiée que la fall1ille) : on passe de l11anièreparfois très abrupte d'une langue à une autre, du sicilien au fi-ançais (Sicile/France) puis, en France à J'âge adulte, Je sicilien et l'italien refont une apparition. Au Venezuela, c~est d'abord l'italien qui occupe seul cet espaceR. Puis, à la faveur d'une intégration dans Ull autre réseau d'alnis vénézuéHens, JvIaria ajoute l'espagnol au côté de l'italien. A son retour en France, le français
8 Sur les schémas, nous avons parfois ménagé un petit espace entre une langue et sa sphère d~usage pour indiquer que, selon toute vraiselnb]ance~ cette langue ne pouvait à e]Je seule occuper tout l'espace. On retrouve là une lilnitation inhérente à la Inéthodologie el11pruntéeuniquement fondée sur des discours; n1ais il est à noter qu'en r occurrence il est impossible d'obtenir des données sur les pratiques cl1es-mêmes sur une durée correspondant à la biographie d~un adulte.

Mobilités spatiales

31

réapparaît cependant qu'au cours de voyages fréquents en ItaHe et au Venezuela, l'espagnol, l'italien et le sicilien y sont couramment réactivés. On a véritabletnent affaire à un processus d'intégration linguistique où la mobilité spatiale joue un rôle prépondérant. A été également l11isen valeur le fait que cette l110bilitéspatiale et les types de déplacetnents s'accompagnent de changements de fonctions associées aux différentes langues, et ce, à trois niveaux de la typologie: migrations, voyages et mobilité quotidienne9. - Pour ce qui concerne la migration, on a constaté que l'italien, par exemple, dont la fonction était véhiculaire en France maintenait cette fonction au Venezuela tout en y revêtant une fonction identitaire (d'intégration au réseau italophone et d'exclusion face aux VénézuéIiens hispanophones) et aussi 111étaIinguistique puisqu'il servait de pivot pour l'acquisition de l'espagnol: 76M 1110i j'avais pas de peine le fait que l'espagnol avec l'italien ça se ressentble un peu et n10iavec l'italien je ln 'aidais dans / 'espagnol et je cOl11prenais certaines choses (..) - Les voyages, quant à eux, rendent à certaines langues leur fonction cOlnmunicative. C'est le cas par exemple du sicilien qui, n'ayant pratiquelnent plus qu'une fonction identitaire aujourd'hui en France, est réactivé lors des séjours en Sicile.

- Les

n10bilités quotidiennes

induisent elles aussi des changel11ents

de fonctions. Ainsi, au Venezuela, le français, tout en conservant une fonction identitaire, revêt une fonction cOJnJ11unicative dans les échanges falniliaux et une fonction cryptique face aux voisins. Un autre résultat a attiré notre attention: on a souvent affaire, dans les études sur le plurilinguisme, à un découpage des usages des langues entre deux sphères relativement étanches et clivées, une sphère privée (la
9

Si le quatrièmetype de mobilité (résidentielle)n'est pas évoqué dans l'entretien

qu'on a choisi d'analyser, il faut mentionner que, dans d'autres entretiens, cette forme de déplacement est thématisée en Hen avec des changements de langues. Il nous est apparu de même que la sphère du travail était, dans cet entretien, peu évoquée, phénomène qui tient sans doute encore une fois aux connaissances partagées entre les intervieweuses et le groupe-classe dont Maria fait partie (le thème du travail était très présent dans les échanges et, de ce fait, difficile à convoquer dans l'entretien). Nous nous en sommes tenues uniquement à la matérialité discursive de l'entretien dans cette analyse. Par exemple, dans le schéma 4, nous avons d'abord été tentées de faire figurer la sphère du travail, puisque nous savions que Maria travaillait à cette époque et qu'cHe utilisait d'autres langues que le français au cours de cette activité. Mais nous avons décidé de ne rendre cOl11pte de ce qui était contenu dans le récit de Maria. que

32

Contacts de langues dans des contextes de l110bilité

falnille) et une sphère publique (le reste). Or, le découpage que nous avons opéré ici entre les trois sphères d'activités Inontre au contraire une plus grande circulation des langues, à la fois à l'intérieur d'une mêlne sphère et entre les sphères elJes-mêtnes. Notre tentative présente toutefois quelques faiblesses qui tiennent sans doute à l'entrée spatiale de la mobilité et à sa représentation en schélnas. Nous avons été de fait elnpêchées de faire figurer des échanges qui ne s'accolllpagnent pas de déplacements l11êtne s'ils en résultent pour la plupart. C'est le cas pour Maria des cOlntnunÎcations téléphoniques (en espagnol avec son fils et sa belle-fille qui résident au Venezuela) ou encore, lorsqu'el1e est au Venezuela, les lettres en italien à ses parents que nous avons signalées dans une petite vignette à l'intérieur du schéma 6. Par ailleurs, ce n'est pas toujours )a Inobilité spatiale qui itnplique des changements de langues. Maria change de lieu de résidence en se Jnariant Inais son retour vers le sicilien est avant tout déclenché par son époux qui parle avec elle préférentiellelnent cette langue. En fin de parcours, nous nous sOlnmes demandées s'il était nécessaire de recourir à la notion de 1110bilité linguistique; nous avons alors conclu que c'était inutile, pour deux raisons au 11101ns:d'abord parce qu'il faudrait la définir autrement que comIlle un processus d' assÎtllilation linguistique, et ensuite parce qu'en cherchant à la définir différeJnl11ent, nous ne ferions que nomlner autrelnent un processus dynalnique de développement plurilingue qui n'a pas besoin, par conséquent, d'être rebaptisé « mobilité linguistique». Références bibliographiques

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Mobilités spatiales

33

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COMMENT GERER DES CONFRONTATIONS AVEC L'ALTERITE EN SITUATION DE MOBILITE? ANALYSE DU CAS D'ETUDIANTS CHINOIS EN CONTEXTE UNIVERSITAIRE FRANÇAIS*
Introduction
Le développement exponentiel, depuis une ou deux décennies, de la Jnobilité universitaire internationale entraîne chaque année l'arrivée sur les campus français d'un nOlnbre Ï111portant 'étudiants étrangers venant d effectuer une partie ou la totalité de leur cursus en France. Cette mobilité exige de la part des étudiants une adaptation rapide à leur nouvel environnement, non seulement sur le plan linguistique mais égalel11entau niveau culturel, en particulier dans la façon d'appréhender l'ensemble des élélnents constitutifs de leur nouveau cadre de vie. I1s se retrouvent en effet soudain confrontés à des configurations de pratiques et de représentations linguistiques ou culturelles divergeant fortement de leur univers falnilier mais dont ils peuvent difficilement faire abstraction s'ils veulent mener leur projet d'études de manière satisfaisante. C'est dans une perspective de compréhension des mécanismes de la communication interculturelle, en relation étroite avec certaines problématiques de la didactique des langues et des cultures, qu'il Ine semble utile de chercher à comprendre cOlnment ces étudiants peuvent percevoir et gérer ces brusques confrontations avec des pratiques et des univers représentationnels différents. Je tenterai donc ici de mettre en avant la façon dont les expériences de confrontation avec l'altérité peuvent affecter leurs systèll1es de représentation, en analysant les stratégies au Inoyen desquelles ils parviennent (ou non) à gérer les contradictions~ voire les conflits, amenés à émerger. Panni l'ensemble des étudiants étrangers, la communauté chinoise constitue un groupe particulier caractérisé tant par ses spécificités linguistiques et culturelles que par sa taille (à la suite d'accords passés entre la France et la Chine à la fin des années 1990, plusieurs Inil1iers d'étudiants chinois s'inscrivent chaque année dans des universités françaises). Sans perdre de vue les nombreuses variations interindividuelles qui fragmentent ce groupe, l'on y retrouve néanmoins suffisamment d'éléments communs pour pouvoir dresser les contours d'un objet d'étude relativement circonscrit. C'est pourquoi mon propos s'appuiera principalement sur l'analyse qualitative d'un corpus d'entretiens semi-directifs Inenés auprès d'étudiants chinois.

* Sophie Babault, Université de Rouen, UMR 6065 Dyalang

36

Contacts de langues dans des contextes de mobil ité

Les sept étudiants avec lesquels j'ai mené ces entretiens sont inscrits depuis un ou deux ans dans des établissements d'enseignement supérieur de la région rouennaise. Leur situation de mobilité est 1T1arquée un par enjeu professionnel important reposant sur leur séjour en France, par une projection longue mais généraleInent pas définitive de leurs projets en France., ainsi que par le rôle primordial accordé au français dans le projet
1 académ ique de chaque étudiant o.

Rappel théorique:

les représentations

Avant de procéder à l'analyse du corpus, il ne lne selnble pas superflu de faire un bref cadrage théorique sur la notion de représentation, qui est au cœur de la problématique de cet article. Circulant dans de nombreuses branches des sciences humaines à la suite des travaux de psychologues sociaux, )a représentation peut se définir COJnme « le produit ou Je processus d'une activité mentale par laquelle un individu ou un groupe reconstitue le réel auquel il est confronté et lui attribue une signification spécifique» (Abric, 1989: 188). La représentation constitue donc une forme de savoir permettant d'interpréter et de s'approprier le Inonde environnant, notamment au moyen d'opérations d'objectivation et d'ancrage destinées à intégrer les référents réels dans des schèJnes notionnels préexistants, des « déjà-là pensés» (Jodelet, 1989 : 56). La représentation constitue pour chaque individu un point d'articulation entre le domaine social et le domaine psychique. Mettre en avant le côté social des représentations, c'est tenir compte du rôle fondamental joué par la cOllununication dans Je processus d'élaboration et de transmission de ces représentations. C'est égaJeJnent reconnaître Je détenninisme social des perceptions individuelles: confronté à un objet auquel il doit donner un sens, l'individu est ainsi soulnis à la pression d'un réseau de significations socialement partagées conditionnant fortement sa perception de l'objet. Toute représentation fait donc référence, de Inanière consciente ou non, à un cadre culturel constitué de savoirs et de systèmes de valeurs partagés par les Inembres d'une société (Linton, 1945). Mais en aval de ce cadre socio-culturel prédéterminé, Je mode d'intériorisation de la représentation par chaque individu dépend d'aspects personnels qui seront sources de variations par rapport à un même objet. D'autres sources de variation viennent égaletnent du fait
JO Ces sept étudiants présentent également la caractéristique de ne pas avoir connu de période de transition entre leur arrivée en France et le début de leurs études dans le cursus envisagé (c'est-à-dire que, contrairement à un grand nombre d"étudiants chinois suivant le même parcours, ils ne sont pas passés par un centre de langue avant d"entamer leurs études proprelnent dites).

COlnment gérer des confrontations avec l'altérité?

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qu'une représentation n'existe jamais sous une fOrlne fossilisée et définitivement figée InaÎs est au contraire alllenée à varier, de l11anière plus ou ]1101nS sensible, aù gré des contextes et des interactions dans lesquelles elle est verbalisée. Ce positionnetnent de la représentation à l'intersection du social et du psychologique peut être directement mis en rapport avec sa structure, comme cela a été montré par différents chercheurs. Les recherches sur l,a structure interne et la dynamique des représentations révèlent en effet que toute représentation est formée d'un noyau central, « co]nposé d'un ou de quelques éléments dont l'absence déstructurerait ou donnerait une signification radicalement différente à la représentation dans son ensemble» (Abric, 1989) autour duquel s'inscrivent des élétllents périp~ériques plus sOl;1ples qui pennettent à chacun de se positionner sur « des variations personnelles sans remettre en cause la signification centrale» (Abric, 1994). La dynamique de la représentation peut donc être activée à deux niveaux: le niveau des élélnents périphériques est celui des Inodifications superficieIJes, des réglages entre le caractère social de la représentation et son intériorisation par chaque individu, tandis qu'une atteinte du noyau cen~ral produira des transformations radicales de la représentation. Les pratiques sociales des individus ou des groupes peuvent constituer des élélllents déclencheurs de ce deuxième type de transformation, notamment lorsqu'elles entrent en contradiction de manière durable avec les représentations auxquelles elles sont reliées (Flament, 1994). Dans l'ensemble complexe que constitue la sphère représentationnel1e de chaque individu, actualisée par sa mise en discours, divers types de représentations peuvent être distingués, différant aussi bien par leur Inode d'élaboration que par J'implication plus ou l110insforte des individus face à leur contenu. Ces différences ]néritent d'être explicitées car elles sont susceptibles de donner lieu à des traitelnents différents lorsque les sujets sont confrontés avec l'altérité. Une première distinction est introduite par le degré de contact du sujet avec l'objet de sa représentation. Les savoirs contenus dans une représentation peuvent ainsi soit reposer sur une expérience personnelle directe du réel, soit résulter d'une transmission d'infonnatÎons (lors d'interactions avec autrui ou par l'intennédiaire de divers médias). Les deux exemples suivants, extraits d'interviews menées auprès des étudiants chinois, illustrent la façon dont les savoirs peuvent être orientés en fonction de ces deux paramètres:

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internet (11/20)1 J

Contacts de langues dans des contextes de mobilité

Exemple 1 : on a déjà imaginé/ parce qu'on entend beaucoup sur Exemple 2 : (une étudiante décrivant sa vision du ITIoded'évaluation dans les universités chinoises) au début on prend des notes et après on révise on révise et après on va avoir meilleure note (11/24) Un deuxième niveau de distinction prend en compte l'aspect de la représentation. Moscoviei (1961) propose d'analyser la représentation selon que les savoirs qu'elle contient sont organisés suivant un aspect cognittf, correspondant à l'ensemble des connaissances véhiculées par un sujet à propos d'un objet (l'inforI11ation) et à leur structuration (le chal11p de la représentation), ou évaluatif, con"espondant à ce qui a été décrit en psychologie sociale sous le nOlTI d'attitudeI2. L'exetnple ci-dessous illustre la ditTIensionévaluative que peut contenir une représentation: Exemple 3 : vraiment il y a trop de concurrence pour rnoi (11/4) Notons bien que cette distinction ne doit pas être confondue avec une analyse en termes d'objectivité ou de subjectivité: quel que soit l'aspect privilégié, une représentation reste en effet toujours soumise à )a subjectivité et à J'interprétation personnelle de l'individu qui l'exprime. Evoquons enfin un type de savoir spécifique entrant pour une large part dans la constitution des représentations liées à la perception de l'identité et de l'altérité: le stéréotype. Caractérisés par « l'attribution d'une propriété à un groupe social, à un de ses membres, ou encore à un objet ou une institution considérés comme elnblèlnes de groupe» (OeschSerra & Py, 1997: 31), les stéréotypes produisent des ilnages collectives figées et décontextualisées servant non pas à décrire les situations mais à leur donner du sens: Exemple 4 : quand j'étais petite / je croyais que tous les Français / tous les Anglais / tous les Alnéricains / tous sont très gentils / tous sont bien éduqués / on est très riche / (15/67)
II Les extraits de corpus sont codifiés de la façon suivante: te premier chiffre correspond au numéro de l'interview (ici interview 1), tandis que le deuxième représente celui du tour de parole. Conventions de transcription: / pause allongement d'une syllabe (rires) indication sur des éléments extra-verbaux 12« An attitude is a disposition to respond favorably or unfavorably to an object, person, institution or event» (Ajzen, 1988 : 4 ).