Nietzsche et la rhétorique

Nietzsche et la rhétorique

-

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Cet ouvrage est le premier à offrir une vision systématique et extrêmement fouillée du rapport de Nietzsche à la rhétorique. Sa philosophie s'apparente ainsi à une vaste entreprise herméneutique : tout langage et toute pensée sont rhétoriques par essence. Nietzsche apparaît alors comme l'un des plus grands analystes du langage.

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Ajouté le 01 septembre 2007
Nombre de lectures 263
EAN13 9782296177918
Langue Français
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Nietzsche

et la rhétorique

Commentaires philosophiques Collection dirigée par Angèle Kremer Marietti et Fouad Nohra
Permettre au lecteur de redécouvrir des auteurs connus, appartenant à ladite "histoire de ]a philosophie", à travers leur lecture méthodique, te1le est la finalité des ouvrages de la présente collection. Cette dernière demeure ouverte dans le temps et l'espace, et intègre aussi bien les nouvelles lectures des "classiques" par trop connus que la présentation de nouveaux venus dans le répertoire des philosophes à reconnaître. Les ouvrages seront à la disposition d'étudiants, d'enseignants et de lecteurs de tout genre intéressés par les grands thèmes de la philosophie. Déjà parus Walter DUSSAUZE, Essai sur la religion d'après Auguste Comte, 2007. Monique CHARLES, Kierkegaard. Atmosphère d'angoisse et de passion,2007. Monique CHARLES, Lettres d'amour au philosophe de ma vie, 2006. Angèle KREMER MARlETT], Jean-Paul Sartre et le désir d'être. 2005. Michail MAlA TSKY, Platon penseur du visuel, 2005. Rafika BEN MRAD, La Mimésis créatrice dans la Poétique et la Rhétorique d'Aristote, 2004. Gisèle SOUCHON, Nietzsche: généalogie de l'individu, 2003. Gunilla HAAC (dir.), Hommage à Oscar Haac, mélanges historiques, philosophiques et littéraires, 2003. Angèle KREMER MARIETTI, Carnets philosophiques, 2002. Angèle KREMER MARIETTI, Karl.Jaspers, 2002. Jean-Marie VERNIER (introduction, traduction et notes par), Saint Thomas d'Aquin, questions dL~putées de l'âme, 2001. Auguste COMTE, Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société, 2001. Michel BOURDEAU, Locus Logicus. L'ontologie catégoriale dans la philosophie contemporaine, 2000. Guy-François DELAPORTE, Lecture du commentaire de Thomas d'Aquin sur le Traité de l'âme d'Aristote, 1999. John Stuart MILL, Augusle Comle el le positivisme, 1999.

Nietzsche et la rhétorique
ANGÈLE KREMER-MARlETT!

L'HARMATTAN

ABRÉVIATIONS

CP FNRL
GOA ITVM K
KOA

Collected

Papers or Rhetoric and Language

Friedrich Nietzsche Grossoktavausgabe

Introduction théorétique au sens extra-moral Kroner

sur la vérité et le mensonge

KIeinoktavausgabe Le livre du philosophe Nietzsches Werke Par-delà le bien et le mal

LP NW PBM

<JJ 1'" édition PUF, 1992
<JJ L'HARMATTAN,2007 rue de l'École-Polytechnique;

5-7,

75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com d iffusi on. harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-03718-2 EAN : 9782296037182

Sommaire

CHAPITRE

PREMIER

Le tour rhétorique

1
2 3 4 5 6
7

-

Une interprétation

du christianisme, 13

10

Les dissertations philosophiques, Les métaphores de l'identification, 23 31

18

-

L'effet philologique,

La tradition philologique, La
{(

Naissance de la tragédie » ou l'illustration 42

du « tour rhétorique

», 35

-

Le tour rhétorique,

CHAPITRE

II

Nietzsche 1 2 3 4
-

et l'histoire de l'éloquence grecque 49 grecque, 54 72 grecque, 87

La tradition rhétorique,

-

Le cours sur l'histoire de l'éloquence Le survol de l'histoire de l'éloquence, La leçon du diptyque sur l'éloquence

5

Nietzsche et la rhétorique

CHAPITRE Nietzsche

III

et la rhétorique ancienne 94 108

1
2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16

-

Le concept de la rhétorique, Division de la rhétorique La relation du rhétorique

et de l'éloquence, au langage, 112

Pureté, clarté et propriété de l'élocution, Le discours caractéristique La modification L'expression

120 du discours" 125

dans son rapport à l'ornement

de la pureté, 127

par tropes, 128 133

Les figures rhétoriques,

Le rythme du discours, 139 La doctrine de la stasis, 144 Genera etfigurae causarum, 150
Les parties du discours judiciaire, 152

-

-

L'éloquence L'éloquence

délibérative, épidictique,

156 157

La dispositio, 158 Sur la memoria et sur l'actio, 161 CHAPITRE IV

Le trésor de la rhétorique

1
2 3 4 5

-

Le traitement

artistique du langage, 165

La figure et le rythme, 181 L'inscription La symbolique du rythme, 187 des proportions temporelles, 194

Le temps du langage et l'essence des choses, 198

6

Sommaire

CHAPITRE

V

L'analyse

critique du langage

1
2 3

-

Le lieu commun du langage, 207 La metaphora originaire, 218 La métaphore cognitive, 229

4

-

La critique du langage, 243
255

Bibliographie, Index, 263

7

The Bcttmann Archive Printed by Rapoport Printing Corp. @ Fotofolio, Box 661 Canal Sta., NY, NY !0013

Chapitre
--~-------------

premier

Le tour rhétorique

Nietzsche prit très tôt le tour rhétorique. C'est pourquoi nous abordons cette question centrale en l'approchant à la fois sous un aspect historique et sous un aspect systématique. Dans la mesure où elle peut mettre en évidence le commencement et ses diversifications, une étude génétique appropriée au cas de Nietzsche peut montrer la dynamique intérieure de la manière nietzschéenne de philosopher. La philosophie rhétorique de Nietzsche est, à l'origine, une disposition particulière à l'endroit des problèmes habituels à la philosophie. La rencontre que fit Nietzsche, sous un angle philologique large, avec les grands phares de la culture classique, ainsi qu'avec quelques figures dominantes de la culture qui lui était contemporaine, détermina chez lui sous l'angle de la méthode une conception de la philosophie, qu'il a façonnée à travers une approche originale de la rhétorique, et qu'il a réalisée à partir du fond de l'héritage chrétien transmis par les familles Oehler et Nietzsche dont il était issu. Certes, les premiers frémissements sont révélateurs; pris en compte, ils font voir comment surgit avec Nietzsche le tour rhétorique en philosophic. Anticipant sur la Critique du langage du XIX' siècle

et sur le Tournant linguistique du

XXC siècle,

le

({

tour rhétorique»

de

Nietzsche concerne un mode particulier du philosopher qu'il conditionne dans sa forme et dans son contenu. Il met en évidence le processus métaphorique gouvernant toute création à son origine.

9

Nietzsche et la rhétorique

1

--

Une interprétation du christianisme

Etant donné que pour Nietzsche adolescent le christianisme était à la fois une question privée ou, comme il l'écrivait, une « affaire de cœur »1 en même temps qu'une affaire humaine, le jeune Friedrich2 s'était vraisemblablement rallié - serait-ce à son insu - à une nouvelle interprétation de la religion chrétienne, puisque, en conformité avec les thèses de ce courant théologique récent, il pensait fermement que la foi intérieure du chrétien3 devait être complétée par des vues éthico-sociales plus concrètes. Le promoteur de ce courant était le théologien protestant Albrecht Ritschl4. Il est vrai que ce courant religieux allemand précéda un mouvement français analogue, qui se groupera plus tard, dès 1893, autour de la personne de Marc SangnierS, en faveur d'un catholicisme social et démocratique. Quant à Nietzsche, tout comme le protestant Albrecht Ritschl, il distinguait
1. « Herzenssache » : cf. Friedrich Nietzsches Werke. Historisch-Kritische Gesammtaus/?abe, Munich, C. H. Beck'sche Verlagsbuchhandlung, 1934-1940, II, p. 63. On peut consulter également l'édition Musarion, vol. 1, Jugendschriften, en particulier p. 70; les poèmes se trouvent au volume XX. Ils sont également publiés dans l'édition historique-critique de Beck. Nietzsche commença son activité poétique à l'âge de quatorze ans, vers 1858. 2. Pour la biographie de Nietzsche les références les plus fondées sont: Elisabeth Forster-Nietzsche, Das Leben Friedrich Nietzsches. Biographie, Leipzig, C. G. Naumann, 1895-1904; Charles Andler, Nietzsche, sa vie et sa pensée, Paris, 1921-1930. Egalement : Leopold Zahn, Friedrich Nietzsche. Eine Lebenschronik, Düsserldorf, Droste Verlag, 1950. Voir Curt Paul Janz, Nietzsche. Biographie, t. 1 : Enfance, jeunesse, les années bâloises, traduit de l'allemand par Marc B. de Launay, Violette Queuniet, Pierre Rusch, Marcel Ulubeyan, Paris, Gallimard, 1984. 3. Au sujet des poèmes et de la foi chrétienne de Nietzsche, cf. Angèle KremerMarietti, La pensée de Nietzsche adolescent, in Etudes germaniques, 1969, n° 2, p. 223-233. 4. Avant d'être l'étudiant de Friedrich Wilhelm Ritschl (1806-1876) à Bonn et à Leipzig, à l'évidence Nietzsche fut averti du mouvement théologique éthico-social fondé par le cousin du précédent; le théologien protestant Albrecht Ritschl (18221889) recommandait de faire reposer la théologie chrétienne sur la vie intérieure du Christ. Voir à ce propos notre article, La pensée de Nietzsche adolescent, op. cit. 5. Marc Sangnier (1873-1950), avec d'autres élèves du collège Stanislas qui rêvaient de « sauver la France », anima, de 1894 à 1910, le « sillonnisme » : dans cette perspective, il écrivit des articles pour les publications suivantes dénommées Le Sillon, L'Eveil démocratique, La Démocratie. Son intention était de former une élite apte à construire un nouvel Etat social.

10

Le tour rhétorique

un christianisme intérieur et un christianisme extérieur, ainsi qu'il l'exprime dans un écrit datant de juillet 1863 .
I. Ceux qui s'en tiennent aux paroles Contre eux Jésus Le christianisme intérieur 1. 2. 3. 4. La disposition à pardonner. La pureté du cœur. La parole vraie. Ne pas rendre le mal, malS s'offrir encore à le recevoir. 5. L'amour pour ses ennemIS, la loi intérieure.

Il. Ceux qui, dans leurs œuvres, s'en tiennent aux apparences: Le christianisme extérieur pour la bonne considération de soi-même Faire la charité. Sur la prière. Sur le jeûne. Sur l'enrichissement. Sur le souci de la vie. Ne point juger. Mais faites des dons. Ne pas profaner le Sacré. Montrez-vous respectueux de son lieu et obéissan ts Agissez comme les gens doivent agir à votre égard.

Le christianisme extérieur pour la bonne considération des autres

Conclusion: I. Avertissement devant la séduction. Il. C'est aux fruits que vous devez reconnaître... (quels sont ces fruits ?) III. Ce sont: Dans le Ciel au Jugement. Sur la Terre (parabole)'.

1. Cf. Friedrich Nietzsches Werke. Historisch-Kritische Gesammtausgabe, Munich, C. H. Beck'sche Verlagsbuchhandlung, t 934-1940, II, p. 250. Cette édition est restée inachevée; pour les œuvres elle comprend les années 1854-1869 et pour les lettres la période 1850-1877. Elle ne doit pas être confondue avec J'autre édition, celle-là en 23 tomes, publiée également chez Beck, mais à partir de 1922 et dénommée « Musarion-Ausgabe ». Notons, en ce qui concerne la traduction du présent plan sur J'opposition entre le christianisme intérieur et le christianisme extérieur, que, dans la deuxième partie de son texte, Nietzsche omet de numéroter les différents arguments.

Il

Nietzsche et la rhétorique

Dans les mêmes dispositions intérieures tout acquises à une religion authentique, l'année précédente Nietzsche avait écrit un poème intitulé « Nostalgie» (Heimwehl, évoquant le pèlerin qui rejoint la Patrie éternelle selon l'inspiration du Pèlerin chérubinique d'Angelus Silesius (1624-1677). D'autres pièces de 1862 rappellent aussi certains textes du poète et du mystique que fut Johannes Scheffler (nom réel d'Angelus Silesius). Pourtant, au cœur de ces méditations religieuses, Nietzsche concevait précocement, et simultanément, d'autres réflexions beaucoup moins orthodoxes: n'avait-il pas lu, en 1861, l'Histoire de l'Eglise et la Vie de Jésus de Hase pour qui la religion n'est qu'hypothèse? Mais c'est au cours de l'année 1863 qu'intervint cependant la rupture avec la foi de son enfance: deux poèmes en sont la preuve violente: « Devant le Crucifix » et « A présent et autrefois» (Var dem Crucifix et Jet,?: und Ehedem? Les paroles blasphématoires étaient l'indice d'une explosion: elles manifestaient la résolution de la tension persistante à laquelle Nietzsche avait été soumis durant son enfance, ainsi que le constate fort pertinemment Leopold Zahn : « Depuis l'enfance, il subsista chez Nietzsche une tension entre la foi transmise et l'inclination d'aller par ses propres voies, "interdites", entre l'affirmation et la ,
negatIOn. »3 Nietzsche, en 1862, introduisait, dans le christianisme qu'il reconnaissait encore, le « tour rhétorique ». A savoir l'idée symboliste, peut-être influencée par Friedrich Creuzer, que là tout n'est que symbole. Les doctrines chrétiennes elles-mêmes, écrivait-il, « sont des symboles, comme le Très-Haut doit toujours n'être encore qu'un symbole
.

du plus haut encore

»4.

Nietzsche interprétait

librement

que « Dieu se

soit fait homme» : l'article de foi signifiait pour lui que « l'homme ne doit pas chercher sa félicité dans l'infini, mais fonder son Ciel sur la Terre »5 . Or, ses positions sur le christianisme ne varieront guère, et la

1. Cf. 2. Cf. 3. Cf. traduction)

Nietzsches Werke, Beck, op. cit., J, p. 223. Nietzsches Werke, Beck, II, p. 189. Leopold Zahn, Friedrich Nietzsche. Eine Lebenschronik, op. cit., p. 20 (notre .
(<<Sur

4. Nietzsches Werke, Beck, p. 63
5. Ibid.

le christianisme j').

12

Le tour rhétorique

seconde des Considérations intempestives (1873-1874) prétendra défendre le message authentique de Jésus contre la réalité objective du christianisme et son succès dans le monde et dans l'histoire.

2 - Les dissertations philosophiques A la même époque, Nietzsche exposait dans ses dissertations scolaires une définition de la vérité universelle conçue comme l'intégrale des produits de tous les mondes possibles, appréhendés d'un point radicalement éloigné de l'univers. Il demandait à l'homme d'abandonner les mirages supraterrestres en tentant de fonder, pour ainsi dire, son Ciel sur la Terre. Il est vrai que Nietzsche avait également lu, durant l'année 1861, deux ouvrages de Ludwig Feuerbach: les fameuses Réflexions sur la mort et l'immortalité (1830) et L'essence du christianisme (1840t En fait, la thèse de Feuerbach, selon laquelle l'idée de Dieu est une projection humaine, deviendra celle de Nietzsche, qui la maintiendra en montrant à diverses reprises son intérêt pour l'étude de la genèse de l'idée de Dieu dans la pensée humaine: dans le Gai savoir, dans Ainsi parlait Zarathoustra, dans Par-delà bien et mal, dans la Généalogiede la morale, ainsi que dans les dernières œuvres de 1888. Les inédits consacrés à la connaissance comme Volonté de Puissance ne sont pas sans définir « Dieu» comme le point culminant, non pas de la valeur, mais au contraire de la « puissance », dans le sens particulier que lui donnera Nietzsche2. La lecture des essais de Hase et de Feuerbach eut lieu l'année même où Friedrich Nietzsche perdit son premier tuteur à Schuhlpforta:
1. Cf. Curt Paul Janz, Nietzsche. Biographie, t. l, op. cit., p. 17. Ludwig Feuerbach (1804-1872), de 1824 à 1826, fut un étudiant assidu de Hegel à l'Université de Berlin. Cf. l'article « Feuerbach, Ludwig» de Solange Mercier-Josa dans le Dictionnaire des philosophes, Paris, PUF, 1984, p. 915-925. Feuerbach avait d'abord suivi l'idéalisme de Hegel, puis il s'était tourné vers un naturalisme matérialiste. C'est pourquoi il attaqua l'orthodoxie de la religion chrétienne. 2. Cf. Nachgelassene Werke von Friedrich Nietzsche, Der Wille zur Macht. Drittes
und Viertes Buch, Leipzig, Alfred Kroner Verlag, 1911, XVI, p. 170,

9 712:

« 'Dieu',

en tant que moment culminant: l'existence une éternelle volonté de déifier et de dé-déifier. Mais il ne faut voir là aucun apogée de la valeur, mais un apogée de la puissance. »

13

Nietzsche et la rhétorique

celui-ci mourut le 20 août 1861. C'était le théologien Buddensieg que l'on a présenté comme animé d'une « foi d'enfant )\ et auquel succéda un second tuteur de l'élève Nietzsche, Max Heinze, alors fort apprécié par Friedrich et, plus tard, devenu, en 1874, son collègue à l'Université de Bâle où Heinze venait occuper une chaire d'histoire de la philosophie. D'une forte imprégnation théologique, Nietzsche passait ainsi à une non moins forte imprégnation philosophique et, dans les deux cas, cette influence était fondée sur la base d'une étude intensive des auteurs grecs et latins, selon le programme exigeant et le régime sévère en vigueur au collège royal de Pforta. Fondée en 1543, l'école est célèbre pour la rigueur qu'elle imposait à ses classes et pour avoir produit les plus grands humanistes allemands. Quelle tâche pouvait incomber au jeune philologue-philosophe, profondément nourri de la culture rhétorique d'un humaniste, sinon celle de repérer les cerclesherméneutiques successifs qu'il voyait formés autour de l'homme? Il faut donc admettre et apprécier toute l'importance que peut prendre la discipline herméneutique dans la pratique rhétorique. L'activité intellectuelle de Nietzsche laisse nettement supposer qu'il liait étroitement herméneutique et rhétorique. Dans sa manière propre de penser, en effet, Nietzsche se donnait manifestement la tâche de« figurer) la réalité par quelque métaphore appropriée permettant de lui attribuer le sens qui devait lui être assigné. La philosophie de Nietzsche obéira toujours à ce double impératif sémantique et symbolique, au point que la question de la vérité et de laJausseté d'une métaphore pouvait se trouver posée pour Nietzsche au bénéfice de la norme de véracité. Nietzsche réfléchissait sur l'homme et sur le monde, eu égard à la faculté vive d'une imagination entretenue par la culture classique particulièrement riche, qu'il avait reçue avec excellence à pforta et parfaitement bien entretenue à l'université. Aussi revenait-il au philosopherhéteur qu'il devenait la tâche de jouer sur les trois tableaux de l'éthique, de l'esthétique et de la « métaphysique ). D'une manière générale, Nietzsche passe, à juste titre, pour avoir critiqué sur ses bases la métaphysique comprise dans son sens le plus traditionnel. Quand il écrit à son ami Paul
1. Cf. Curt Paul Janz, op. fÎt., l, p. 68.

14

Le tour rhétorique

Deussen, en avril-mai 1868, il pense que la métaphysique

-

qu'on la

comprenne comme religion ou comme art - n'a rien à voir avec la recherche de la vérité absolue. Et il souligne que la connaissance scientifique se contente fort bien de la relativité du savoir. Dans la même lettre, toutefois, Nietzsche évoque ceux qui mettent la métaphysique sous une même rubrique avec la poésie et la religion: pour eux, elle est élévation. Pour lui, si elle est un art, elle est l'art de former les concepts: die Kunst der Begriffsdichtuni, c'est-à-dire tout à la fois art et technique, en un mot le travail de création et d'élaboration relatif aux concepts en tant que tels. Il semble que la Begriffsdichtung soit le processus le plus apte à caractériser l'activité philosophique selon le tour rhétorique. Un sens assez proche de la« métaphysique» prévaudra en 1872, dans la Naissance de la tragédie, quand Nietzsche évoquera la notion de« métaphysique de l'artiste» : il s'agira alors du travail propre à la création artistique, et dans lequel Nietzsche inclura la notion d'une activité inconsciente. D'une part, cette activité était inconsciente, en ce sens que la« métaphysique de l'artiste» reconnue par Nietzsche avait généralement échappé à la perception commune. D'autre part, elle était inconsciente surtout parce qu'elle appartenait à des zones peu explorées, obscures ou très profondes, de la psyché humaine, auxquelles Nietzsche avait commencé à réfléchir au collège de Pforta. Alors, Nietzsche admet déjà la réalité d'un inconscient, qu'il conçoit comme une activité de l'esprit: pour lui, il .. ... .. . , . 2 eXIsteraIt une « conSClence lllconSClente » qUI agIraIt a notre Insu.
1. Cf. la lettre que Nietzsche écrit à Paul Deussen en mai 1868 pour lui faire part de son sujet de thèse « Le concept d'organique chez Kant»; sujet qui, notons-le, l'éloigne déjà de Ritschl. Cf. Nietzsches Briefe, Beck, II, p. 194. 2. Cf. Nietzsches Werke, Beck, p. 60, à propos de l'individualité, dans laquelle fatum ou destin (action inconsciente) et libre arbitre se fondeut. Nous avons déjà abordé ce point précis dans La pensée de Nietzsche adolescent, op. cit. Nos travaux sur Nietzsche éclairent sur ce qu'il en est de la « perception tragique » qui permet de discerner le « dionysiaque » caché au cœur de la réalité humaine, et donc « inconscient » à l'homme comme à l'artiste; voir Angèle Kremer-Marietti, Thèmes et structures dans l'œuvre de Nietzsche, Paris, Lettres modernes, 1957. Dans ce premier ouvrage, nous avions alors souligné la « perception tragique» proposée par Nietzsche; cf. p. 250253. Nous écrivions, p. 252 : « De même qu'il existe donc une harmonie préétablie entre le drame et la musique, il existe une harmonie préétablie entre l'homme et la tragédie en soi; la gaîté socratique n'est que le reniement de cette disposition fondamentale ainsi que la tentative vainE de la neutraliser. Cette harmonie est la structure Dionysos, et la structure même du monde en tant que le substrat dionysien du monde,

15

Nietzsche et la rhétorique

A vant d'atteindre les étapes ultérieures, Nietzsche avait, en 1862, jugé nécessaire d'impliquer une manière de rupture avec la métaphysique traditionnelle, et précisément dans la volonté qu'il exprimait de justifier l'individu par sa relation au peuple, le peuple par sa relation à l'humanité, enfin l'humanité par le fait de sa relation particulière à l'univers. Le monde étudié dans les sciences de la nature prenait ainsi une place considérable que Nietzsche ne réduira guère par la suite, si l'on tient compte de l'intérêt permanent qu'il manifesta pour les sciences et pour la philosophie de la nature1, bien qu'il conçût, en outre et parallèlement, une notion de nature tout autre, plus originale, et qui pouvait se qualifier de « romantique ». Or, la philosophie du monde et de l'homme, qui était celle de Nietzsche à cette époque, relevait de la composition métaphorique d'un montage dynamique, animé par les oscillations de cercles dont les interférences étaient reliées entre elles par les sciences de la nature: les lois de celles-ci déterminaient l'homme universel et particulier à travers leurs effets dans le développement de l'histoire des peuples, dans le cours de l'histoire des sociétés humaines et au cœur des grandes orientations de l'histoire de l'humanité. Une semblable vision confirmait un humanisme pouvant se figurer schématiquement par une série de cercles concentriques partant du cercle central, occupé par l'homme, et allant vers le cercle de l'univers qui l'enveloppe et le détermine. Une telle représentation n'est pas sans rappeler au connaisseur de la
la base de toute existence. » Nous avons poussé notre analyse de la Naissance de la tragédie dans L'homme et ses labyrinthes. Essai sur Friedrich Nietzsche, Paris, Union générale d'Editions, coll. « 10/18 », 1972, cf. p. 76-92, 116-138, 175-197,209-210; en ce qui concerne la « métaphysique de l'artiste », nous adoptions la suggestion apportée par C. G. Jung, dans Types psychologiques, trad. Y. Le Play, Genève, 1958, p. 138. Nous écrivions, p. 123-124 : « Il ne faut pas prendre la Naissance de la tragédie pour une œuvre philologique simple; (...) il faut l'estimer pour ce qu'elle apporte à l'homme quant à la vérité radicale et quant à la psychologie de l'art et de l'artiste. (...) Nietzsche l'a affirmé, c'est une métaphysique de l'artiste, mais, en suivant Jung, nous devons remplacer "métaphysique" par "inconscient" et nous obtenons cette affirmation que la Naissance de la tragédie est l'inconscient de l'artiste; si l'on ne perd pas de vue que les deux éléments dominants de cette étude sont l'apollinisme et le dionysisme, par référence à l'état de rêve et à l'état d'ivresse, nous devons reconnaître que ces éléments sont en relation avec l'inconscient et n'ont rien de métaphysique. » 1. En sont la preuve les travaux d'Alwin Mittasch réunis dans son ouvrage, Friedrich Nietzsche aIs Naturphilosoph, Stuttgart, Alfred Kroner Verlag, 1952.

16

Le tour rhétorique

philosophie grecque quelle relation d'inclusion l'homme grec entretenait avec sa cité, tout comme celle que la cité entretenait avec le cosmos, par la figuration d'une suite identique de cercles concentriques, au cœur desquels se tenait l'homme de la cité. Ce faisant, Nietzsche pensait une situation de l'homme se posant délibérément non seulement au-delà du paganisme propre à l'Antiquité, mais encore au-delà d'un christianisme rigoureusement conventionnel. Ainsi, dans les dissertations de mars 1861 et d'avril 1862, il est clair que Nietzsche traitait de l'illusion d'un monde supraterrestre, du destin, de l'histoire, du libre arbitre et du christianisme, mais en des termes rien moins que conventionnels: outre « Destin et histoire }) (Fatum und Geschichte, il faut citer « Libre arbitre et destin}) (Willens/ freiheit und Fatuml et la note « Sur le christianisme}) (Ueber das Christenthuml. Au nombre des références de Nietzsche adolescent, à côté de Hase et de Feuerbach, il faut inscrire Lessing dont Nietzsche avait lu attentivement L'éducation du genre humain (1780) en en retenant l'idée des trois étapes du développement humain, auquel avait participé activement la venue du Christ éducateur4. Lessing posait la question: « L'éternité tout entière n'est-elle pas mienne? })5Corrélativement, il faut noter qu'en août 1862 et durant 1863 Nietzsche écrivait encore, à côté d'autres poèmes plus violents, des poèmes (Du hast gerufen Herr, ich komme, Lass mich dir entfalten) et des Lieder à l'imitation de certaines pièces de Scheffler d'inspiration augustinienne. Des éléments apparemment incompatibles pouvaient coexister dans la pensée de Nietzsche, qui présente alors comme une cosmogonie dans laquelle l'homme est à la fois libre par la pensée et déterminé par les sciences physiques et historiques. Si, pour Leibniz, il n'existait pas deux feuilles semblables dans la nature, pour Nietzsche, il n'existe
1. Nietzsches Werke, Beck, II, p. 54-59. 2. Nietzsches Werke, Beck, II, p. 60-62. 3. Nietzsches Werke, Beck, II, p. 63. 4. Gottfried Ephraïm Lessing (1729-1781) fonda le journal critique, Lettres se rapportant à la littérature la plus récente (Briefe, die neueste Literatur Betreffertd), 24 volumes publiés de 1759 à 1767. Die Erziehung des Menschengeschlechts (1780) peut sc lire dans Lessings Werke in sechs Banden, Berlin, W. F. Schafer's Buchhandlung, t. VI. 5. Op. cit., p. 259.

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Nietzsche et la rhétorique

pas davantage deux individus semblables dans le monde. La raison de cette différenciation individuelle vient d'une chaîne invisible reliant chacun des individus, d'une part, à l'origine matérielle de l'univers - et c'est ce qui concerne les sciences de la nature - et, d'autre part, à la série humaine de sa propre lignée - et c'est ce qui concerne l'histoire. Comment concilier ce déterminisme avec la liberté Nietzsche reconnaissait à l'homme, sinon en identifiant libre arbitre et liberté de pensée? illimitée que comme lui

3

-

Les métaphores de l'identification

En effet, certains poèmes écrits en 1863 permettent de déceler une rupture décisive dans le continuum de la vie spirituelle et de la création poétique de Nietzsche et, en particulier, ni plus ni moins qu'une crise dans ses convictions religieuses, crise qui devait par la suite se confirmer comme devant être irréversible. Cette situation intérieure, empreinte d'un accent de véritable détresse, se manifeste à
nouveau en août 1864, par le poème adressé
{(

Au dieu

inconnu»

(Dem unbekannten Gott/ que Nietzsche composa au moment de quitter le collège royal de Pforta, cette fameuse pépinière de la philologie classique allemande dont il fut, pendant les six années réglementaires, le pensionnaire dès sa sortie du lycée, le Domgymnasium de Naumburg, en 1858. Ce changement notable se précisa en 1864, alors qu'un personnage mythique s'empara soudain de la psyché de Nietzsche, en même temps qu'il faisait son apparition dans sa poésie: cette figure symbolique était Dionysos, comme l'explicite le poème intitulé Auf Dionysol, une présence reconnue, parfaitement cernée par Nietzsche, et dont
1. Nietzsches Werke, Beck, II, p. 428. Le titre de ce poème est emprunté au passage des Actes des Apôtres (17-23-45) dans lequel Paul dit aux Athéniens: « J'ai même trouvé un autel avec cette inscription "Au dieu inconnu". » Voir à ce propos La pensée de Nietzsche adolescent, op. cit. ; consulter également Angèle Kremer-Marietti, L'homme et ses labyrinthes. Essai sur Friedrich Nietzsche, op. tit., p. 138-150. 2. Nietzsches Werke, Beck, II, p. 209. Voir l'article la pensée de Nietzsche adolescent:, op. cit.

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Le tour rhétorique

nous voyons la confirmation dans d'autres pièces poétiques, telles que celles de janvier 1864 intitulée Untreue Liebe et d'août 1864, déjà nommée, Dem unbekannten Gatt. D'ailleurs, Nietzsche confirme, dans Pardelà bien et mal (~ 295), qu'il reçut précocement une initiation à ce dieu mystérieux:
Comme il arrive, en effet, à celui qui, dès l'enfance, fut toujours en voyage et à l'étranger, ainsi j'ai croisé sur mon chemin bien des esprits étrangers et dangereux, et celui surtout dont je viens de parler, et cela toujours et de nouveau, pas moins en effet que le dieu Dionysos, ce grand dieu équivoque et tentateur à qui, comme vous le savez, j'ai naguère consacré, en toute clandestinité et en toute vénération, mes prémices Ge fus le dernier me semble-t-il, à lui avoir offert un sacrifice: car je n'ai trouvé personne qui ait compris ce que je fis alors)1.

Il est évident que Nietzsche subissait alors un double phénomène d'identification et de cristallisation2. Tout permet de reconnaître ce « Dionysos» comme étant pour Nietzsche une authentique « métaphore paternelle ». Le fait s'impose que la référence à la figure de Dionysos l'emporte chez Nietzsche sur toute autre référence symbolique éminente. Encore que Nietzsche ne manquât pas de se donner divers autres modèles. En effet, dans les premières années d'études et de réflexion, au cours des travaux accomplis à Pforta, Empédocle était déjà un objet de méditation. Nietzsche y reviendra en 1870, mais surtout fin 1870 et début 1871, Empédocle représenta certainement un modèle:
Empédocle
de savoir!

est l'homme
Il désirait

tragique pur. Son saut dans l'Etna
que le savoir3.

-

impulsion

l'art et ne trouva

1. D'après notre traduction, Nietzsche, Par-delà le bien et le mal. Prélude à une philosophie de l'avenir, Verviers, Marabout Université, 1975, p. 269. Notre traduction actuelle de cet ouvrage de Nietzsche a pour titre Par-delà bien et mal, Paris, Nathan, 1991. 2. Voir notre chapitre « La triple identification: Nietzsche, Zarathoustra, Dionysos », in Thèmes et structures dans l'œuvre de Nietzsche, op. cit., p. 235-261. 3. Notre traduction. Cf. Nietzsches Werke, Erster Band der Zweiten Abtheilung, Band IX, Leipzig, Alfred Kroner Verlag, 1903 (Grossoktavausgabe : notre sigle: K, suivi du chiffre romain indiquant le tome), p. 111. Voir également p. 100: « Gedanken zu die "Tragodie" und die Freigeister » ; p. 130 : « Entwürfe zu einem Drama: "Empedokles" » (texte daté de l'automne 1870-1871).

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Nietzsche et la rhétorique

On pourrait citer de même le poète Hûlderlin, mais aussi, plus tard, Thucycide, ainsi que Nietzsche l'affirmera dans l'aphorisme 168 d'Aurore, intitulé « Un modèle» :
Ainsi s'épanouit en lui, le penseur-homme, la dernière et somptueuse floraison de cette culture de la plus libre connaissance du monde qui eut en Sophocle son poète, en Périclès son homme d'Etat, en Hippocrate son médecin, en Démocrite son expert ès sciences de la naturel.

Privé de père dès le plus jeune âge, le jeune Frédéric s'était d'abord cru initialement destiné à étudier la théologie pour devenir pasteur, selon la double tradition familiale, aussi bien diu côté paternel que du côté maternel. L'image paternelle était alors théologique dans la pure tradition luthérienne. Ensuite, Nietzsche se donna divers modèles: mythologiques, philologiques et philosophiques. Eu égard à la recherche du sens qui constitue ce qu'on pourrait appeler le substratum permanent de la personnalité de Nietzsche, on ne peut omettre de signaler, en novembre 1865, la lecture de l'œuvre de Schopenhauer, intitulée Le monde comme volonté et comme représentation, qui vint affermir la vocation de Nietzsche pour l'interrogation et la réflexion philosophiques, et cela, malgré les réticences de Ritschl à l'endroit de la philosophie, et ses conseils pour en dissuader le philologue de métier. L'objectivité scientifique s'identifiait déjà à la prétention de se passer de philosophie! Cependant, Nietzsche complétait ainsi des connaissances qui portaient jusque-là essentiellement sur l'Antiquité. L'effet de cette lecture se fit longtemps sentir chez lui. Car, même si Nietzsche ne resta pas toute sa vie à proprement parler un schopenhauerien, la référence à Schopenhauer demeure assez constante dans son œuvre. Surtout, la troisième des Considérations intempestive?, en 1874, est tout entière consacrée à Schopenhauer.
1. Friedrich Nietzsche, Œuvres philosophiques complètes: Aurore, Pensées sur les préjugés moraux. Fragments posthumes (1879-1881). Textes et variantes établis par Giorgio Colli et Mazzino Montinari. Traduits de l'allemand par Julien Hervier. Cf. p. 133. 2. Nietzsches Werke, Band I. Erster Abtheilung, Band I, Die Geburt der Tragodie. Unzeitgemiisse Betrachtungen von Friedrich Nietzsche, Leipzig, Alfred Kroner, 1909 (Kleinoktavausgabe, notre sigle KOA). Dans cette édition, les deux œuvres sont groupées. Les Considérations intempestives se divisent en quatre parties, la troisième s'intitule « Schopenhauer comme éducateur ».

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Le tour rhétorique

Nietzsche s'y montre particulièrement sensible à la capacité éducatrice qui, à ce moment de l'évolution de Nietzsche, semble éminemment caractériser Schopenhauer. Il est également sensible à la sincérité de Schopenhauer, aussi conçoit-il un « homme schopenhauerien ». D'ailleurs, Nietzsche fait figurer « l'homme de Schopenhauer» dans la même galerie de portraits que « l'homme de Rousseau» et « l'homme de Goethe ». Deux ans auparavant, en 1872, dans la Naissance de la tragédie, Schopenhauer était comparé au Chevalier peint par Dürer. Le Chevalier sera pour une certaine période le symbole le plus approprié de Nietzsche, apprenti-philosophe, dans une image étrangement composite formant une curieuse entité, « Nietzsche-Schopenhauer», alors que les différences entre Nietzsche et Schopenhauer sont, par ailleurs, assez remarquables, puisque l'attitude de Nietzsche se prononcera pour l'affirmation de la vie, tout à l'opposé de l'attitude négative de Schopenhauer. Il est clair que Nietzsche souffrait alors d'un mal d'identification qu'il satisfaisait dans la représentation symbolique de son Ego. Aussi Schopenhauer ne demeura-t-il pas le héros àjamais. En 1880, Aurore manifeste la scission. Celle-ci portera spécifiquement sur la pitié. Généralement comprise
comme « compassion» (Mitleid) J la pitié paraît être, dans l'interprétation de Schopenhauer critiquée par Nietzsche, non pas ce qu'elle devrait être habituellement, c'est-à-dire « une souffrance avec», mais bien plutôt une sorte de phénomène étrange consistant à « ne plus faire qu'un avec la souffrance» (d'où le terme Einleid proposé par Nietzsche) ou même le concept qu'il est possible de tirer d'une telle transformation: Einleidigkeitl. Schopenhauer ne pense pas, comme ce devrait être le cas, que deux êtres, celui qui compatit et celui qui souffre au vu et au su du premier, sont ensemble dans la m2me souffrance J mais, bien plutôt, que le compatis-

sant devient le m2me que la souffrance! Aussi cette interprétation de la pitié qu'il découvre dans la conception schopenhauerienne est-elle jugée inadmissible par Nietzsche.

1. Cf. Aurore,

livre J,

~ 63.

Jeu de mots

entre

« mit » (avec) et « ein » (un). En effet,

la compassion selon Schopenhauer exige que l'on « ne pense plus à soi» (cf. Aurore,

~ 133)

: ce que Nietzsche

conteste.

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Nietzsche et la rhétorique

Quoi qu'il en soit pour la pitié elle-même, l'interprétation avancée par Schopenhauer, comme d'ailleurs toutes ses autres interprétations, représente de sa part une tentative pour donner un sens à l'existence. En l'occurrence, Nietzsche a retenu de la leçon magistrale de Schopenhauer la question essentielle sur le sens de l'existence. S'interrogeant sur le sens en général, Nietzsche cherchera principalement à le traduire par le moyen de métaphores, de symboles et de signes. C'est pourquoi il placera une stratégie herméneutique au cœur de la philosophie à laquelle il pensera donner, au moyen de la rhétorique, l'instrument le plus efficace. La grande épopée de Zarathoustra (autre identification de Nietzsche) qu'il intitula Ainsi parlait Zarathoustra, illustre le point de vue selon lequel la parole doit être renouvelée dans ses forces symboliques pour acquérir ses chances d'opérer contre l'illusion, et la léthargie que l'illusion entraîne. Zarathoustra dénonce les professeurs de sommeil car il se place lui-même à l'opposé de ces méthodes. La philosophie passe alors nécessairement comme par une manducation soigneuse, à laquelle n'est pas étranger, bien au contraire, le rythme des mots et des choses dont les paroles s'emparent pour mieux les absorber. C'est à travers une telle pratique qu'il nous est offert par la langue nietzschéenne de comprendre en quoi nous pouvons distinguer, par exemple, entre être {( libre ou libéré de » (frei wovon) et être {(libre pour» (jrei woJur), selon ce que Zarathoustra enseigne dans les voies du créateur. Or, Zarathoustra nous apprend que l'homme est là non seulement pour se libérer de quoi que ce soit, mais encore et surtout pour se donner une finalité: se surpasser et constamment se dépasser: c'est en quoi consiste sa liberté orientée toujours au-delà. Nietzsche, ayant donné la parole à Zarathoustra, écrivait, pour sa part, {(avec son sang» non pas afin d'être lu, mais appris par cœur. Ce qui veut dire que la lecture que Nietzsche souhaite à ses livres est du type d'une manducation-mémorisation!, en laquelle consiste une commu-

1. Nous empruntons terme d' « Enseigneur >,à la parole, Paris, Gallimard, et préface de Geneviève t. I : Des voies du créateur,

l'expression de « manducation-mémorisation» ainsi que le Marcel Jousse, L'anthropologie du geste, II : La manducation de 1975. Pour le texte d'Ainsi parlait Zarathoustra, traduction Bianquis, Paris, Bilingue Aubier-Flammarion, 1969, voir p. 153-157.

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Le tour rhétorique

nication pédagogique totale à travers l'échange maîtrisé par l'enseigneur qu'il est et qu'il veut imposer à la reconnaissance des autres. C'est là qu'opère le tour rhétorique, ni tout à fait parole ni tout à fait écriture, car par ces deux voies séparément la vérité se fraie difficilement un chemin.

4 - L'eifet philo logique Telle est sans doute la raison profonde pour laquelle, à l'Université de Bonn, où il arriva en octobre 1864, Nietzsche, qui s'inscrivit également en théologie, continua à suivre des cours de philologie classique comme il en avait été à Pforta. Vraisemblablement, il découvrit alors la pratique de la critique qu'elle implique. Il fit aussi l'apprentissage des méthodes nécessaires sous la direction du spécialiste de philologie classique, Friedrich Wilhelm Ritschl. Et l'année suivante, lorsque Nietzsche partit s'inscrire à l'Université de Leipzig pour se rapprocher de l'un de ses amis de Pforta, Carl von Gersdorff qui s'y orientait, et où Ritschl venait précisément d'être nommé, il n'était plus question de théologie. Dans le domaine de la philologie classique, les deux années d'études à l'Université de Leipzig furent productives pour Nietzsche. Ayant remanié, dès 1866, avec l'avis autorisé de Ritschl, son mémoire de fin d'études à Pforta, consacré à Théognis, il réussit à le publier dans le Rheinisches Museum Jür Philologie; il parut en 18671. Encouragé par Ritschl, Nietzsche s'engagea encore, en novembre 1866, à la recherche des sources de Diogène Laërce dont l'œuvre reste encore indispensable à toute connaissance approfondie des philosophes anciens. Il publia également son De Laertii Diogenis Jontibus dans le Rheinisches Museum2. Dans le même numéro de 1868, où parut la première partie de ce texte paraissait également un autre texte de Nietz1. Tel est le titre du travail sur Théognis
Spruchsammlung. Le texte en parut

: Zur Geschichte der theognideischen
Museum für Philologie, t.

dans le Rheinisches

XXII

(1867),2, p. 161-200. Cf. Philologica von Friedrich Nietzsche, l, II, III, Leipzig, Alfred Kroner Verlag, 1910. Voir K, I, p. 1-54. 2. Rheinisches Museums für Philologie, t. XXIII (1868), p. 632-653; ibid., t. XXIV (1869), p. 181-228. Cf. Philologica l, p. 69-152.

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Nietzsche et la rhétorique

sche, sur la plainte de Danaë qu'il restituait!. Notons que le philosophe français Victor-Emile Egger (1813-1885), auteur d'une Histoire de la critique chez les Grecs (1849), cite les travaux philologiques de Nietzsche à plusieurs reprises dans sa thèse latine sur Diogène Laërce, publiée en 1881 et intitulée DisputatiO/les defontibus Diogenis Laertii partieulam de successionibusphilosophorum. En outre, dans Ecce homo, Nietzsche remarque que ses commentaires sur Diogène Laërce, les Analecta Laertiani, profitèrent aux recherches d'un autre spécialiste français, Victor Brochard (1848-1907), publiant en 1887 un ouvrage resté classique et intitulé Les sceptiques grecs3. Pour commencer, Nietzsche marcha donc délibérément sur les traces de Ritschl, éditeur des Priscae latinitatis monumenta epigraphica (1862), philologue apprécié dont il disait qu'il était sa conscience scientifique. Entre 1866 et 1868, Nietzsche entreprit d'autres recherches sous sa direction et sur des thèmes divers, entre autres sur Démocrite4, dont il est question dans ses travaux en langue latine, et sur lequel il reviendra pour en approfondir l'étude dans son enseignement de l'Université de Bâles. En effet, relativement à l'étude de Démocrite, Nietzsche avait fait, durant l'année 1866, une lecture déterminante, celle d'un ouvrage paru à la même date, l' Histoire du matérialisme!' de F.-.A. Lange (1828-1875), et dont il parlera longtemps: il le cite à propos de Démocrite et de l'atomisme antique dans ses cours univer1. Le titre en est: Der Danae Klage et il fait partie d'une rubrique à laquelle Nietzsche contribuait: BeitraRe zur Kritik der griechischen Lyriker. Cf. Rheinisches Museum, t. XXIII (1968), p. 480-488 ; de même, Philologica I, p. 55-68. 2. Rheinisches Museumfür Philologie, t. XXV (1870), p. 217-231. Cf. Philologica I, p. 153-170. En 1870, Nietzsche reviendra sur les sources de Diogène Laërce et publiera un autre texte, cette fois rédigé en langue allemande pour le Gratulationsschrift, consacré aux cinquante ans d'activité professorale du P' D' F. D. Gerlachs, de l'Université de Bâle. Le titre en était Beitrage zur Quellenkunde und Kritik des Laertius Diogenes. Cf. Philologica I, p. 171-214. 3. Voir Ecce homo, trad. de Victor Vialatte, Paris, Gallimard. 1942, p. 50. 4. Les Democritea, écrites entre 1866 et 1868, ne furent pas publiés dans je Rheinisches Museum für Philologie. Cf. PhiloloRica III, K, XIX, p. 325-382. 5. Cf. Philologica III, K, XIX, p. 202-214 : dans Die vorplatonischen Philosophen (cours du semestre d'été, en 1872, 1873 et 1876), ainsi que p. 305-323, dans des fragments probablement de 1873 ou de 1874 : Die I>W:I>0XOCL der Philosophen. 6. Friedrich Albert Lange fit paraître à Leipzig en 1866 sa fameuse Geschichte des Materia/ismus und Kritik seiner Bedeutung in der GeRerzwart.

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Le tour rhétorique

sitaires du semestre d'été des années 1872,1873 et 18761. Lange réhabilitait Démocrite au sein de la tradition philosophique qui, mis à part Bacon de Verulam, l'avait toujours méprisé. Lange révélait avec justesse les différents principes de la philosophie de Démocrite:
Nous pouvons considérer les propositions suivantes comme constituant base essentielle de la métaphysique de Démocrite: la

1. Rien ne vient de rien; rien de ce qui existe ne peut être anéanti. Tout changement n'est qu'agrégation ou désagrégation de parties. (Cette proposition, qui renferme déjà en principe les deux grands thèmes de la physique moderne: l'indestructibilité de la matière et la conservation de la force, se retrouve au fond, chez Kant, comme la première « analogie de l'expérience» (...))2 ; 2. Rien n'arrive fortuitement mais tout a sa raison et sa nécessité (..i ; 3. Rien n'existe, si ce n'est les atomes et le vide; tout le reste est hypothèse (...t ; 4. Les atomes sont en nombre infini; et leurs formes, d'une diversité infi. nie (.../ ; 5. Les différences de toutes choses proviennent des différences de leurs atomes en nombre, grandeur, forme et coordination; mais les atomes ne présentent pas des différences qualitatives. Ils n'ont pas « d'états internes» ; ils n'agissent les uns sur les autres que par la pression ou le choc (../ ; 6. L'âme est formée d'atomes subtils, lisses et ronds, semblables à ceux du feu. Ces atomes sont les plus mobiles de tous et, de leur mouvement, qui pénètre tout le corps, naissent les phénomènes de la vi/. Effectivement, dans son cours sur les préplatoniciens, Nietzsche affirmait que le système de Démocrite était le plus conséquent dans la mesure où il présupposait la nécessité la plus rigoureuse et un cours de la nature strictement continu sans la moindre interruption. Nietzsche soulignait que Démocrite avait vaincu la force du mythe avec une
1. Cf. Die vorplatonischen Philosophen, in Philologica III, p. 125-234. 2. Cf. F.-A. Lange, Histoire du matérialisme et critique de son importance à notre époque, traduit de j'allemand sur la deuxième édition par B. Pommerol, 2 tomes, Paris, Alfred Costes éd., 1921. Voir t. I, p. 12. 3. Op. cit., I, p. 13. 4. Op. cit., I, p. 16. 5. Op. cit., I, p. 17. 6. Op. cit., I, p. 19-20. 7. Op. cit., I, p. 21.

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hypothèse applicable, et dans laquelle se reconnaissait le sérieux le plus scientifique qui fûe. Citant la Théorie du ciel de Kant, Nietzsche en avait tiré trois extraits qu'il plaçait côte à côteZ, et dans lesquels Kant avouait qu'il partageait les conceptions d'Epicure, de Leucippe et de Démocrite. Nietzsche admirait la manière avec laquelle Kant acceptait de prononcer ces mots: « Donnez-moi de la matière, je vais vous construire un monde! »3 Nietzsche appréciait la rigueur de la discipline philologique, le sérieux et la minutie des recherches qu'elle déterminait. Mais, à contre-pied des positions universitaires de Ritschl, il jugeait que pédagogie et philosophie devaient collaborer à une culture philologique bien comprise. La voie largement ouverte sur la philologie - et aussi surtout sur ce qu'elle impliquait pour Nietzsche de philosophie - exigeait de sa part la conception d'une méthode d'étude des textes qui fût précise, et qui partît de la considération de leur établissement. Dans cette perspective préliminaire, il était nécessaire de mobiliser la critique et l'herméneutique afin de s'assurer de l'authenticité du texte en tant que tel. Au service de l'intelligence des textes anciens, Nietzsche recommandait la lecture réitérée et fréquente des écrits à interpréter. Aussi, sur la méthode philologique qui devait aboutir à lire et à comprendre les textes anciens, on peut considérer que Nietzsche laissa une manière de traité; il s'agit, en fait, de son cours du semestre d'été 1871, intitulé Introduction à l'étude de la philologie classique4. Les quelques pages qui en restent ne doivent pas nous faire déprécier ce texte, bien au contraire: résumé, certes, incomplet, il est accompagné du plan général du cours. Quatre grandes lignes dégagent la pensée maîtresse de Nietzsche relative à ce domaine et en ordonnent les directives. Disposées selon une progression toute propédeutique ce

1. Philologica III, K, XIX, p. 208. 2. Immanuel Kant, Allgemeine Naturgeschichte und Theorie des Himmels, Berlin, Aufbau- Verlag, 1955 ; voir p. 44, 45, 49. 3. Op. cit., p. 49. Signalons que, dans le même Avant-propos de son traité, Kant répétera ces termes avec des variantes, voir p. 48, 49, 50. Cf. K, XIX, p. 208. 4. Cf. Einleitung in das Studium der klassischen Philologie, Philologica l, K, XVII, p. 327-352.

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sont: 1 / l'histoire de la philologie, 2 / la préparation philosophique, 3 / la préparation méthodologique et la formation, 4 / enfin l'orientation générale dans les disciplines philologiques. D'ailleurs, Nietzsche ramenait déjà tout à la philosophie, aussi bien la philologie que l'histoire. Dans la perspective d'un tel projet, les lignes suivantes manifestent, à l'endroit de l'objectivité historique, une lucidité rare à l'époque de Nietzsche: « La compréhension historique, ce n'est rien d'autre que de concevoir certains faits à partir de présupposés

philosophiques.

»1

Et, en matière de philologie classique, le présupposé philosophique essentiel était la notion même d'Antiquité classique avec la notion de « classique» attribuée à l'Antiquité étudiée2. Toute l'argumentation ainsi déployée par Nietzsche semblait s'adresser à un interlocuteur privilégié qui n'était autre que Ritschl. En même temps qu'il expose dans son traité les raisons de la nécessaire préparation philosophique à la pratique philologique, Nietzsche propose tout d'abord aux philologues une première année de philosophie, afin qu'ils puissent déjà discerner la notion d'Antiquité de la notion de Temps modernes. La première conséquence de semblables préliminaires concernait, aux yeux de Nietzsche, le concept même de « classicité» (Klassicitiit) qui en dépendaie. Nietzsche considérait, en outre, que certaines notions et, avec elles, certaines réalités antiques étaient indissolublement liées, et donc qu'il fallait les connaître dans leur connexion et dans leur contexte. Il est impossible, par exemple, faisait-il remarquer très justement, d'étudier séparément l'art grec et la religion, ou encore, tout l'art antique et l'Etat. Nietzsche suggère enfin de comparer paganisme et christianisme, comme il avait lui-même déjà voulu le faire dès le temps de Pforta, les mettant aux prises dans un combat entre lumière et ténèbres4 : or, la question fondamentale, en 1871, est celle de leur philosophie respective: pessimisme ou optimisme?
1. 2. 3. 4. Cf. Philologica J, op. cit., p. 329. Ibid. Philologica J, op. cit., p. 336. Cf. Nietzsches Werke, Beck, p. 68.

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