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ORDRES ET DESORDRES DES SENS

De
237 pages
Notre expérience quotidienne met au jour la nature paradoxale du langage humain : à la condition de partager une même langue, nous nous comprenons parfaitement... et ce dans un (quasi) perpétuel malentendu. On trouvera ici, outre une conception de la langue et du discours permettant la constitution d'un observatoire du langagier, un outil de distanciation, sorte de "machine" à extraire des interprétations possibles, dans le cas où un énoncé peut être vu comme mettant en jeu plusieurs sources énonciatives
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ORDRES ET DÉSORDRES DES SENS
entre langue et discours

cg L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-7441-5 EAN: 9782747574419

Monique SASSIER

ORDRES ET DÉSORDRES DES SENS

entre langue et discours

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

Harmattan Konyvesbolt 1053 Budapest, Kossuth L.u. 14-16 HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

L'œuvre et la psyché Collection dirigée par Alain BRUN
L'œuvre et la psyché accueille la recherche d'un spécialiste (psychanalyste, philosophe, sémiologue...) qui jette sur l'art et l'œuvre un regard oblique. Il y révèle ainsi la place active de la Psyché. Maïté MONCHAL, Homotextualité : Création et sexualité chez Jean Cocteau, 2004.. Kostas NASSIKAS (sous la dir.), Le trauma entre création et destruction, 2004. Soraya TLA TU, La folie lyrique: Essai sur le surréalisme et la psychiatrie, 2004. Candice VETROFF-MULLER, Robert Schumann: l'homme (étude psychanalytique), 2003 CRESPO Luis Fernando, Identification projective dans les psychoses,2003. LE GUENNEC Jean, Raison et déraison dans le récit fantastique au XIXème siècle, 2003. DAVID Paul-Henri, Double langage de l'architecture, 2003. VINET Dominique, Romanesque britannique et psyché, 2003. LE GUENNEC Jean, États de l'inconscient dans le récit fantastique 1800-1900, 2003. NYSENHOLC Adolphe, Charles Chaplin, 2002. PRATT Jean-François, L'expérience musicale, 2002 ; BESANÇON Guy, L'écriture de soi, 2002. PAQUETTE Didier, La mascarade interculturelle, 2002. LHOTE Marie-Josèphe, Figure du héros et séduction, 2001. POIRIER Jacques, Écrivains français et psychanalyse, 2001. DUPERRA Y Max, Déréalisation en littérature, 2001. XYP AS Constantin, L'autre Piaget, 2001. DAVID Paul-Henri, Psycho-analyse de l'architecture, 2001. MASSON Céline, L'angoisse et la création, 2001. VIAUD J. F. ,Marcel Proust: une douleur si intense, 2000. VIGUIER Régis, Introduction à la lecture d'Alfred Adler, 2000. MASSON Céline, Hans Bellmer Le faire-œuvre perversif, 2000. De FRANCESCHI Elizabeth, Amor Atis, 2000.

A la mémoire de Pierre Achard.
D'un travail qui restera inachevé, ne laissons pas dépérir les richesses.

Que soient ici remerciés, pour leurs lectures et bien plus encore pour leur soutien, René Guitart (mathématicien) et François Leimdorfer (sociologue).

Avant-propos

L'ouvrage que l'on va lire propose une modélisation de phénomènes langagiers, que l'on pourra ne voir que comme un outil pour l'analyse de discours ou, plus généralement, pour une sociologie du langage. Ainsi n'est-il pas indispensable d'être en accord avec notre posture épistémologique - en général, ou relativement à la langue en particulier - pour trouver un intérêt aux développements que nous proposons. Deux éléments théoriques sont centraux. Tout d'abord une méthode d'analyse (au sens de découpage) d'unités langagières, ou de séquences discursives, assez générale. Ensuite un regard porté plus particulièrement sur des formes de dédoublement de l'énonciation. L'outil ainsi constitué est alors appliqué à la description du fonctionnement des verbes JaI)oir et prétendre dans certains de leurs emplois, puis à l'étude de séquences textuelles comportant Je demander Ji et, enfIn, à l'examen d'un fragment discursif échappé du texte, une petite phrase, initialement issue du discours de l'extrême droite, mais qui, extraite de son environnement d'origine, a circulé dans l'espace social. A son propos, on se demandera quels effets de sens une telle circulation peut engendrer. Cependant, ce chemin allant selon une ligne droite de la production de l'outil à une de ses utilisations possibles laisse sur le (bas-)côté des développements - comme des ouverturesressortissant à la dimension théorique de la proposition. Ces excroissances par rapport au fil directeur de l'exposition peuvent, par analogie, faire penser à ce qui, dans une narration, seraient des digressions; nous les avons réunies, sous ce chapeau, en fIn d'ouvrage.

Prélude

L'homme est un être social pris dans le langage. Souligner la banalité d'une telle assertion ne saurait suŒre à évacuer les questions qu'elle soulève. Langage et processus sociaux, étroitement imbriqués, ne peuvent être saisis, de façon empirique, individuellement. Cela implique, si l'on refuse de se résoudre à n'y rien comprendre, la nécessité d'une réflexion méthodologique, voire épistémologique. Les processus sociaux, à l'image de tout autre phénomène, ne peuvent être appréhendés, décrits, analysés qu'au travers du langage. Mais, plus grave, leur existence même est prise dans le langage. Parmi les exemples les plus simples, on peut citer la catégorisation ("les chômeurs" versus "les demandeurs d'emploi") ou la performativité ("Je déclare la séance ouverte"). D'autres passent plus inaperçus, balayés par le grand vent de l'illusion de la transparence du sens; ils ouvrent des champs d'exploration encore peu eXploités. Sur cette voie, nous emboîtons le pas à Pierre Achard: «Quel est le rôle du langage dans les processus sociaux? Pour répondre il faut prendre au sérieux la structuration interne de l'activité langagière. »1 Mais cette "structuration interne de l'activité langagière" ne se donne pas à nous de façon immédiate. On ne peut en observer qu'une trace dans des discours, eux-mêmes toujours inscrits dans des rapports sociaux. La question se pose alors de l'existence d'un système structuré, ultra-social2 et a-sociaP susceptible d'être appelé "langue". Répondre par la négative, outre le fait que

1 Achard, 1993, p. 3. 2 "en ce sens qu'il échappe complètement p.40). 3 "en ce qu'il n'est pas en lui-même sociales" (idem).

à la maîtrise support

du sujet" (Achard,

1989,

de différenciation

de places

l'intercompréhension devient un problème délicat, pousse à considérer comme équivalents des énoncés tels que "la soupe est fade" et "passe moi le sel", par exemple, en raison de ce qu'ils provoquent un même effet pragmatique observable; nous choisissons de répondre par l'aff1rmative. Ainsi, notre travail s'inscrit dans la visée d'une analyse de discours, ancrée dans la matérialité textuelle, et questionnant les

effets de sens produits par le discours étudié, là où il est reçu

-

et

non pas seulement là où il est produit. Or ces effets sont sous la dépendance des formations discursives4 présidant à leur émergence, et ne peuvent donc pas être tous accessibles à l'analyste. Il s'ensuit, pour ce dernier, la nécessité d'avoir à sa disposition les moyens de débusquer le maximum d'interprétations grammaticalement légitimes, dans une mise à distance de sa compréhension spontanée. De tels outils de distanciation sont mis en œuvre dans le traitement automatique de gros corpus. Cependant, l'outil informatique ne permet pas d'imaginer à quelles interprétations peut donner lieu un fragment discursif échappé du texte. Or l'espace social est constamment traversé de tels fragments (on pourra penser aux citations qui émaillent les journaux). Il peut alors être utile de chercher des procédures permettant de faire émerger, avec un papier et un crayon, des interprétations occultées par l'illusion de la transparence du sens.

Cette approche suppose la construction

-

même partielle

-

d'une

intelligibilité de la structuration non rigide de la signification dans la langue; le sens, quant à lui, ne peut résulter que d'une élaboration socialement ancrée, sur la base des significations proposées par la langue. Il en résulte qu'il ne saurait exister d'unicité du sens. Si le sens en discours ne peut être simplement déduit de la signification en langue, il n'en existe pas moins un lien nécessaire entre langue et discours. Pour en rendre compte et donner une
4 Cette notion introduite par :Michel Foucault et IvIichel Pêcheux est reprise dans les travaux de Pierre Achard; nous en tirons une défInition donnée dans le glossaire.

10

image du passage de l'un à l'autre, nous proposons, pour chacun, une manière de "fond de carte" présentant un noyau commun. A la manière du fond de carte géographique, ils présentent un espace unifié (mais non pas unificateur) de représentation de phénomènes distincts, sous la dépendance du point de vue adopté (on pourra penser aux cartes géologique, administrative, économique, etc.). La langue: posé des présupposés Concernant la notion de langue, notre point d'ancrage théorique premier s'incarne dans le CourJ de linguiJticptegénérale que nous traiterons comme "l'écrit théorique de Saussure", bien que
« - Le c.L.G. n'a pas été écrit par Saussure, comme chacun sait, et on peut nous questionner sur la légitimité de notre démarche: imputer à Saussure ce qui n'est qu'une présentation médiate et différée de ses cours. - Mais c'est à travers cc texte (et beaucoup plus rarement les notes présentées par Godel) que nous connaissons, utilisons, lisons Saussure. »

comme l'écrit Claudine Normand dans «Propositions et notes en vue d'une lecture de F. de Saussure »5. Dans ce texte, le point de vue de lecture qu'adopte C. Normand - point de ~vue qui s'origine dans une épistémologie historique des idées linguistiques - est différent du nôtre qui se pose comme "héritier" (pour reprendre le terme de Christian Puech). Dans une terminologie élaborée par P. Achard - à la suite d'un texte de Nicole Loraux (1980) intitulé

« Thucydide n'est pas un collègue»
corpus qu'effectue C. Normand

-

nous dirons que la lecture en
notre lecture en collègue:

éclaire

« Enonciativement, l'attitude "en collègue" est une attitude de coénonciation avec prise en charge, un "engagement". L'autre attitude, qui constitue le texte en i'OrpUJ,dans la terminologie que nous utilisons, l'objective, le distancie au maximum »(,.

Précisons encore: il ne s'agit en aucun cas de chercher "la" vraie pemée de cet auteur - ou de quelqu'autre - mais d'utiliser la lecture que nous en faisons comme ftndatiom sur lesquelles bâtir notre
5 Normand, 1970, p. 36. 6 Achard, 1997, p. 6. 11

réflexion. Il en résulte que nous nous approprions (en les référant à leur auteur) des fragments théoriques, sans prétendre - ni tendre

à - embrasser l'ensemble d'une pensée dans sa complexité ou sa
complétude. Aff:trmer, à la suite de Saussure7, l'existence de la langue comme structure, indépendamment de son usage effectif, en fait l'objet réel de la linguistique. L'utilisation du qualificatif "réel" fait miroiter deux significations dont l'application à l'objet que constitue la langue est pertinente. Tout d'abord, la langue est l'objet réel de la linguistique en tant qu'elle est son objet propre: « le seul objet réel de la linguistique, c'est la vie normale et régulière d'un idiome déjà constitué» (cLe, p. 105). "Réel" s'oppose ici à "illusoire" ; en effet, il s'agit dans le passage d'où est extrait cette citation, de récuser la question de l'origine du langage. Concernant les rapports entre l'étude de la langue et celle de la parole, on peut lire : « On peut à la rigueur conserver le nom de linguistique à chacune de ces deux disciplines et parler d'une linguistique de la parole. Mais il ne faudra pas la confondre avec la linguistique proprement dite, celle dont la langue est l'unique objet. » (CLC;,p. 39) Mais par ailleurs, la langue est un objet réel, au sens où elle est une réalité: « les signes dont la langue est composée ne sont pas des abstractions, mais des objets réels (voir p. 32) ; ce sont eux et leurs rapports que la linguistique étudie; on peut les appeler les entités CYJncrètes cette science.» (CLC;, p. 144), même si « pour de échapper aux illusions, il faut d'abord se convaincre que les entités concrètes de la langue ne se présentent pas d'elles-mêmes à notre observation. » (CLC~, . 153) p La langue est un réel, que l'on peut éventuellement qualifier de matériel au sens où elle induit des effets matériels - par l'entremise de contraintes syntaxiques, par exemple - mais ce réel n'est pas substantiel: la langue est « une forme, non une mbJlance» (cLe, p. 157). Ce qui est en cause ici est la récusation de la conception selon laquelle tout ce qui ne prend pas corps dans une substance
7 Les citations extraites du Cours de linguiJtique généraleseront référencées dans le corps du texte par la mention "CLC;" suivie du numéro de page. 12

devrait être rejeté dans le monde des idées. Prenons un exemple en physique: la chaleur est un phénomène dont personne ne saurait nier qu'il a des effets matériels; en ce sens, il semble difficile d'en nier la réalité. Cependant cette réalité n'a rien, par elle-même, de substantiel puisqu'elle ne se constitue que de mouvement (dont l'augmentation, toutes choses égales par ailleurs, provoque une élévation de température) ; que des particules (substantielles) soient le support de ce mouvement n'infIrme pas sa propre nonsubstantialité - et donc celle de la chaleur. La langue est "uneforme, non une substance", "les entités concrètes de la langue ne se présentent pas d'elles-mêmes à notre observation"; cependant «Celui qui possède une langue en délimite les unités par une méthode fort simple - du moins en théorie. Elle consiste à se placer dans la parole, envisagée comme document de langue et à la représenter par deux chaînes parallèles, celle des concepts (a), et celle des images acoustiques (b). » (CLC, p. 146) Seule "la parole, envisagée comme document de langue" fournit le matériau empirique nécessaire à l'étude de cette dernière. Nous appellerons "langue comme objet empirique" la trace, dans la parole, de la langue comme objet réel; d'un point de vue pratique, nous dirons que la langue comme objet empirique est l'ensemble de tous les faits de langue observables (et non pas nécessairement observés). Précisons que, après les travaux de Emile Benveniste, Antoine Culioli et Jenny Simonin, l'affirmation d'une franche disjonction entre langue et parole n'a plus aucune raison de s'accompagner d'un rejet de l'appareil formel de l'énonciation hors de la langue. Il convient, de plus, de préciser l'emploi que l'on fait des termes "parole" et "discours". Dans notre emploi, c'est-à-dire en dehors d'une référence explicite à Saussure, nous adoptons la règle suivante: la parole est au discours ce que la phrase est à l' énoncé (dans le cas où celui-ci présente une matérialité similaire à celle d'une phrase). En d'autres termes, le discours suppose des conditions d'énonciation (connues ou non, mais dont l'existence doit être prise en compte) alors que l'on peut ne considérer la parole que comme simple "document de langue", dans l'oubli de

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ses conditions de production; ainsi en va-t-il, par exemple, de l'exemple de grammaire (dans la plupart de ses utilisations). Nous avons explicité la distinction que nous faisons entre la langue (c'est-à-dire la langue comme objet réel) et la langue comme objet empirique, seule cette dernière étant directement observable au travers de la parole. La langue comme objet empirique est le matériau qui permet au linguiste de se faire une idée de la langue comme objet réel; celle-ci ne doit cependant pas être confondue avec "l'idée" (aussi élaborée soit-elle) que le linguiste s'en fait. Le travail de ce dernier, lorsqu'il ne se fuilite pas à une simple description de la langue comme objet empirique, consiste en la construction d'une représentation de la langue comme objet réel. Nous nommerons "langue comme objet de connaissance" cet objet théorique qui n'a d'existence que par le travail du linguiste -la langue comme objet réel, bien que non substantielle et inatteignable, n'ayant, elle, nul besoin de linguiste pour exister. La distinction que nous faisons entre objet réel et objet de connaissance est apparentée à celle qu'a introduite Louis Althusser dans Lire le Capital et que Paul Henry commente en ces termes dans Le mauvaiJ outils: «Distinct du réel qu'il permet de s'approprier sUt le mode de la connaissance, l'objet de connaissance a avec ce réel un rapport contradictoire. [...] L'objet de connaissance est tout aussi matériel que l'objet réel mais il en est matériellement distinct. Le reconnaître permet de préciser ce qu'il en est de la matérialité de l'objet de connaissance sans le réduire à un reflet pensé de l'objet réel. » Ainsi est souligné le risque de recouvrement de l'objet de connaissance par l'objet réel; le problème qui se pose à nous en est la réciproque: le risque de recouvrement de l'objet réel par l'objet de connaissance. Précisons que, dans cette citation, nous ne comprenons pas les termes "matériel", "matériellement" et "matérialité" - ancrés dans le vocabulaire du matérialisme historique - comme renvoyant nécessairement à une notion de substance; il nous semble que, dans une appréhension peut-être
S Henry, 1977, pp. 5-6. 14

simpliste mais suffisante à notre propos, "matériel" peut ici être glosé par "ayant une existence réelle". Ainsi, la "matérialité de l'objet réel" (la langue, par exemple) est distincte de ce que l'on a coutume d'appeler "matérialité du signifiant". Nous avons été amenée à distinguer trois dimensions hétérogènes recouvertes par le mot "langue" : la langue comme objet réel, la langue comme objet empirique et la langue comme objet de connaissance. Ces trois spécifications du mot "langue" ne sont pas hiérarchisables ; elles sont liées deux à deux selon des modalités distinctes; on pourra les voir comme les sommets d'un triangle. La rupture figurée sur les objetde

segments

reliant

la langue

comme

objet réel respectivement à la langue . . ,(= la langue comme objet de connaissance et a la langue comme objet empirique objet emp1f1'-Jue indique l'impossibilité absolue d'exhiber cet objet. L'inaccessibilité d'un objet à nos sens n'implique cependant pas son inexistence, nous y insistons. Notons que cette inaccessibilité a pour conséquence l'indécidabilité de l'adéquation d'un modèle au réel, seule l'inadéquation étant repérable; en d'autres termes, toute vérification positive de la "vérité" d'une proposition théorique est impossible. Il s'ensuit que la modélisation que nous proposons n'a aucune prétention à être une expression de la "vérité" - même si un tel désir peut faire partie de l'illusion nécessaire du "sujet analyste". Nous pensons cependant que cette modélisation possède une valeur théorique que nous tenterons d'illustrer. La négation du réel de la langue peut prendre le chemin de son identification avec la langue comme objet empirique ou avec la langue comme objet de connaissance. Une conception de la langue réduite à l'objet empirique implique méthodologiquement une linguistique de corpus (la réciproque n'étant pas nécessairement vraie) ; selon cette conception, la langue n'existe pas, seules des réalisations textuelles (en un sens large) peuvent être étudiées. Notre posture d'analyse est radicalement différente: nous postulons (1) l'existence de la langue comme objet réel et (2) la

objetréel /"

."'/ connaissance
I

~

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possibilité de son étude - sans que celle-ci, toutefois, puisse prétendre "dire le vrai". Une autre modalité de mise en œuvre d'une démarche empirique positiviste peut résulter d'une identification de l'objet de connaissance à l'objet réel. Une telle démarche suppose une croyance en l'accessibilité directe de l'objet réel dans l'oubli de ce que la science est une pratique sociale, un discours sur l'objet et non un reflet plus ou moins fidèle de cet objet. On est alors dans un cas de recouvrement de l'objet réel par l'objet de connaissance. Un mode d'identification de l'objet de connaissance à l'objet réel, spécifique à l'étude de la langue, consiste à ne voir en elle qu'un artefact. En dehors même de l'afftrmation d'une telle position, l'inaccessibilité de la langue comme objet réel entraine le risque de sa négation. Un exemple éclairant de ce risque semble présent dans la postface de Oswald Ducrot au MauvaÙ outil: « Au départ se trouve la distinction, à laquelle les anciens manuels de philosophie consacraient traditionnellement un chapitre, entre le fait et la théorie. Althusser, cité par Paul Henry, parle d'objet réel et d'objet de connaissance. Dans le domaine linguistique, on trouve une opposition analogue chez Saussure: il distingue la "matière", donnée par l'observation (ce sont les faits de parole), et l'''objet'' construit pour en rendre compte (c'est la langue). »9 Ainsi, dans cette lecture que Ducrot fait de Saussure, la langue est l'objet comtruit pour rendre compte des faits de parole; la langue en tant que forme n'a donc aucune existence autonome. Nous n'afftrmons pas ainsi que O. Ducrot s'inscrit dans une démarche de négation du réel de la langue, mais pointons simplement une présence en acte de cette négation. Dans Introduction à une Jciencedu langage, J.-c. Milner relève, précisant que "cela, sans doute, est nécessaire à leurs travaux", une non prise en compte du réel de la langue dans les recherches en histoire des doctrines grammaticales:
« Mais aussi, il n'y a pas de place pour un point de Vlle, disons réaliste sur le langage: les grammaires n'ont pas à être considérées
9 Ducrot, 1977, p. 175.

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comme des tentatives de saiSir des propriétés objectives des langues, et cela, essentiellement, parce que ces propriétés objectives en tant que telles, n'existent pas. Une langue n'est que l'ensemble des discours qu'on tient à son propos, telle serait volontiers la position: où l'on retrouve le nominalisme devenu convenu dans un certain type d'études. Or, la linguistique adopte justement l'hypothèse inverse: soyons clairs, la linguistique n'existe que si le langage a des propriétés réelles et, parmi ces propriétés réelles, elle doit inclure cette différenciation dont le différentiel grammatical est un nom. »10 Le différentiel grammatical «n'est rien d'autre que ce qui oppose possible de langue et impossible de langue, mais il est généralement présenté en d'autres termes: sous la forme d'une opposition correct/incorrect ou acceptable / inacceptable, etc.»l1 Plus que par son éventuelle critique de travaux effectués en histoire des doctrines grammaticales, cette citation nous intéresse dans sa proclamation de ce que la linguistique n'existe que dans l'affIrmation du réel de la langue: nous nous réclamons de cette position qui ne va pas de soi dans le champ de la linguistique comme discipline universitaire, comme en témoigne la section intitulée «Mise en cause de la spécifIcité de l'objet langue» dans l'ouvrage de Jacqueline Autier-Revuz Ces mots qui ne lJOnt as de soi. p Boudes réflexives et non-coïmidences du dire12. Cette "inquiétude de la langue" (que nous venons de pointer) est présente, aux côtés de "l'inquiétude du discours", dans les travaux de M. Pêcheux à qui nous laisserons le dernier mot:
«L'amour de la langue avait conduit Saussure à récuser "les cadres et les notions qu'il voit employer partout parce qu'ils lui paraissent étrangers à la nature propre de la langue" (Benveniste 1966: 39). Ne serait-ce pas à l'inverse, une certaine honte (une aversion inconsciente?) à l'égard du propre de la langue qui pousse

10 J\!Ii1ner, 1989, p. 67. 11 Ibid., p. 56. Pour une discussion sur la distinction qu'il convient de faire entre le "différentiel grammatical" et son expression en termes normatifs, nous renvoyons à l'ouvrage de Milner. 12 Autruer-Revuz, 1995, pp 50-60.

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aujourd'hui beaucoup de linguistes à se précipiter vers les cadres et les notions qu'ils voient employer partout? Un nouveau consensus n'est-il pas en train de se reconstituer sur la base d'une unité négative, débouchant sur une nouvelle diaspora intellectuelle, qui tend à replonger la linguistique dans les questions de biologie, de logique et de psychologie (individuelle ou sociale) ? Comme si les conditions d'autonomie épistémologique de la linguistique en tant que science se trouvaient derechef historiquement compromises... Comme si, une nouvelle fois, Saussure restait seul avec ses problèmes! »LI Notre appréhension épistémologique de la linguistique est très proche de celle développée par J.-c. Milner mais, rappelons-le, la langue en elle-même et pour elle-même n'est pas notre objet d'étude, qui, plus axé sur la mise en œuvre de formes langagières, s'inscrit entre linguistique et analyse de discours; cela ne nous empêchera pas, comme nous l'avons évoqué plus haut, d'élaborer localement une modélisation de faits de langue nécessaire à celle de notre objet propre. Posture épistémologique Cette introduction, qui ne se donne pour d'introduire à ce que l'on va lire, se trouve

objectif parsemée

que de

propositions relatives à notre position - nécessairement imaginaire - d'être au monde en tant qu'analyste; en d'autres
termes: notre posture épistémologique. Il semble bien qu'il faille, au bout du compte, tenter de nouer ces propositions en une tentative d'exhibition de ladite position. A une certaine réticence à le faire, perceptible dans ces quelques lignes, nous avancerons deux explications qui se bouclent en un cercle peut -être vicieux. La première réside en ce que nous aurions aimé pouvoir nous "glisser subrepticement" dans les mailles d'un discours où le rapport que la théorie entretient avec le monde n'aurait pas été un obstacle à la compréhension du travail en lui-même; mais comme, bien sûr, ce désir ne résulte que de l'un des avatars de l'illusion de la
LI Pêcheux, 1982, pp. 7-8. Le gras remplace un souligné apparaissant dans le texte original. 18

transparence du sens, il nous faut l'oublier... La deuxième s'origine dans le sentiment que, quelle qu'elle soit, une position épistémologique en acte (que nous distinguons d'une réflexion philosophique ou historique portant sur l'épistémologie) n'est qu'un surgeon de l'illusion nécessaire du sujet analyste, une forme d"'idéologie qui interpelle l'individu en sujet", mais qui, lorsqu'elle est dominante, indexicalement présente, n'a pas à se dire: la boucle est bouclée. Les deux positions par rapport auxquelles il nous faut ici nous

situer sont le réalisme - que l'on ne confondra pas avec un et l'instrumentalisme. Pour un exposé de leurs positivisme
~

caractéristiques, nous renvoyons, par exemple, à l'ouvrage de Alan F. Chalmers, Qu'est-ce que la science?14. Nous nous contenterons ici d'illustrer ces positions au moyen d'un extrait de La Vie de
Galilée15 :

« Bellarmin. Soyons de notre temps, Barberini. Si des cartes du ciel, qui se fondent sur une hypothèse nouvelle, facilitent la navigation à nos marins, qu'ils utilisent ces cartes. Seules nous déplaisent les théories qui rendent l'Ecriture fausse. [...] Barberini. [...J Etes-vous certain, ami GaWée, que vous autres astronomes, ne voulez pas tout simplement rendre votre astronomie plus commode? Vous pensez en termes de cercles, ou d'ellipses, et de vitesse uniforme, en termes de mouvements simples qui correspondent à vos cerveaux. Et s'il avait plu à Dieu de faire aller les astres ainsi? Il dessine avec le doigt dans l'air à une IIi/eue irrégulzëre une trajectoire extrêmement compliquée. Qu'adviendrait-il alors de vos calculs?

Galilée. Eminence, si Dieu avait construit le monde ainsi

-

il reproduit

la trajectoire de Barberini -, alors il aurait également construit nos cerveaux ainsi - il reproduit la même trajectoire -, de sorte qu'ils reconnaîtraient ces trajectoires-là comme étant les plus simples. Je crois en la raison. »

14 Chahners, 1976. 15 Brecht, 1955, pp. 70-71.

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Galilée est réaliste: le "Et pourtant elle tourne !", que la tradition lui prête, en fait foi. La réplique (reproduite ci-dessus) que lui attribue Brecht en est une illustration: le monde est tel qu'il est et nous est accessible au moyen de l'observation et de la raison. L'un des problèmes que pose une telle approche consiste en la présupposition de l'accessibilité (possible en droit, sinon en fait) des phénomènes étudiés. Ce point pouvait, avant l'ère de la mécanique quantique, être mis en suspens dans l'étude du monde physique, par l'espoir que de nouvelles techniques permettraient un changement (une "amélioration") du point de vue d'observation; et c'est bien ce qu'avait permis à Galilée l'introduction de la lunette. Les relations de Heisenberg, stablement tenues pour "vraies", montrent, par exemple, que mieux on connaît la vitesse d'une particule, moins on sait où elle est. La particule n'est plus un objet bien déterminé - non visible, certes, mais imaginable. Elle est "devenue" une fonction d'onde, en quelque manière indescriptible, seulement "scriptible" dans une littéralité mathématique. Quel statut attribuer à cette fonction d'onde? Est-ce une entité réelle du monde physique ou bien une fiction théorique commode permettant de relier diverses situations observables? La première option est celle du réaliste; on se souvient de la pirouette d'Albert Einstein ("Dieu ne joue pas aux dés !") marquant son refus de la mécanique quantique qui heurtait son sentiment réaliste. Et pourtant ça marche! (qu'il s'agisse de la mécanique quantique, ou des "nouvelles" cartes du ciel), d'où l'attraction que peut exercer l'instrumentalisme, illustrée, chez Brecht, par la position de Bellarmin: « Si des cartes du ciel, qui se fondent sur une hypothèse nouvelle, facilitent la navigation à nos marins, qu'ils utilisent ces cartes. » Il n'est nul besoin de faire des hypothèses sur le monde, il suffit que la théorie soit utile (théoriquement ou pratiquement) ; avoir, ou non, une idée de ce qu'est le monde - comme, pour notre personnage, l'adhésion au système de Ptolémée qui, lui, n'entre pas en contradiction avec les Ecritures - ne relève pas du paradigme scientifique, mais de "croyances plus ou moins personnelles" : pour l'instrumentaliste, « ce n'est pas à la science d'établir ce qui peut exister au-delà du 20

domaine de l'observation »1(,. Ainsi, et malgré le début de la réplique ("Soyons de notre temps"), la position de Bellarmin ne peut être réduite à l'attitude hypocrite que l'on pourrait résumer en ces termes: « bien qu'en contradiction avec les Ecritures, la théorie de Galilée est "vraie" et comme, de plus elle est utile, utilisons la... mais sans le dire»; une interprétation en termes d'hypocrisie présuppose un point de vue réaliste. Le nœud du problème est, on le voit, dans le rapport que l'on entretient avec le "être vrai". La difficulté n'est pas mince lorsque l'on entend proposer une modélisation de phénomènes que l'on tient pour radicalement inaccessibles bien que réels. En effet, l'inaccessibilité tend à pousser vers l'instrumentalisme alors que le postulat de réalité (de la langue comme système, pour ce qui nous concerne) tire vers le réalisme. Or cette dernière position n'est pas tenable du point de vue du rapport au "être vrai" en raison, en particulier, de l'inaccessibilité du réel. L'instrumentalisme résout ce problème mais nie, d'une part la dépendance des faits d'observation par rapport à la théorie et d'autre part la possibilité, pour une théorie, de prévoir de nouveaux faits d'observation. Pour ces raisons, nous récusons l'instrumentalisme et adoptons la position de "réalisme non figuratif' mise en avant par A. F. Chalmers:
«Le réalisme non figuratif est réa!Ùte en deux sens. Premièrement, il contient l'hypothèse que le monde physique est ce qu'il est, quoi que puissent en penser les individus ou les groupes. Deuxièmement, il est réaliste parce qu'il contient l'hypothèse que, dans la mesure où les théories sont applicables au monde, elles le sont toujours, à l'intérieur comme à l'extérieur de toute situation eXpérimentale. Les théories physiques sont plus que de simples afftrmations sur les corrélations entre séries d'énoncés d'observation. Le réalisme dont je parle est non .figuratif dans la mesure où il ne contient pas une théorie de la correspondance de la vérité avec les faits. Le réaliste non figuratif ne suppose pas que nos théories décrivent des entités dans le monde, comme les fonctions d'onde ou les champs, à la manière dont le sens commun comprend que notre langage décrit les chats et les tables. Nous pouvons évaluer nos théories selon le
16 Chalmers, 1976, p. 237.

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critère de leur degré de réussite à saisir un aspect du monde, mais nous ne pouvons pas aller au-delà et évaluer le degré auquel elles parviennent à décrire le monde tel qu'il est réellement, pour la bonne raison que nous n'avons pas accès au monde indépendamment de nos théories d'une façon qui nous permettrait de juger l'adéquation de ces descriptions. Cela heurte le sens commun, qui suppose que les discours sur les chats ou les tables contiennent ce que l'on considère comme étant des descriptions de ces animaux ou objets. [...] [.oo]Le réalisme non figuratif s'accorde également mieux que le réalisme standard avec le fait que nos théories sont des productions sociales sujettes à des changements radicaux. Nos théories sont une forme particulière de production sociale [oo.]. Le réalisme non figuratif ne tombe pas sous le coup des objections habituelles faites à l'instrumentalisme. [.oo]il intègre au sens fort la dépendance des données empiriques portant sur des théories par rapport à ces théories mêmes. »17 L'analyste est toujours supposé extérieur à son objet; cette extériorité, illusoire mais heuristiquement nécessaire, n'entre pas en contradiction avec le fait que les discours "scientifiques" sont, aussi, des productions sociales, susceptibles d'être observées en tant que telles. Le réalisme non figuratif ne contenant pas de "théorie de la correspondance de la vérité avec les faits", l'inaccessibilité du réel ne pose plus de problème. Entendons-nous, il ne s'agit pas de dire que le réel devient accessible, mais que son inaccessibilité même est assumée par la position épistémologique et ce, dans une option réaliste. La difficulté du "être vrai" s'en trouve réglée: la question globale "la théorie est-elle vraie ?" n'a strictement aucun sens. Du point de ,rue du réalisme non figuratif, une théorie doit être jugée à l'aune de son intérêt heuristique, de sa productivité, de sa cohérence interne, de sa non contradiction avec les faits d'observation. Cette liste, qui n'est peut-être pas exhaustive, ne peut en aucun cas intégrer une notion de "vérité" au sens fort que l'on donne généralement à ce terme. La non contradiction d'une proposition par rapport aux faits d'observation
17 Ibid., pp. 258-259.

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étant supposée acquise, sa "vérité" est placée sous la dépendance de l'exercice de la rigueur. Pour faire face à cette exigence, nous nous en remettons au « mathématique considéré [...] comme science de l'évidence dont l'objet est la rigueur créatrice, rigueur à entendre comme le souci du tombé-pile d'une écriture sur une intuition »18. Ce "souci du tombé-pile d'une écriture sur une intuition", qui ne peut se fonder que sur "l'évidence", est l'unique forme de "vérité" que nous ayons à offrir. Ainsi, et malgré le fait que, contrairement à la nôtre, la position de Descartes se fondait sur Dieu, nous retrouvons son "premier précepte", à savoir « de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie, que je ne la connusse évidemment »19. Intervention du mathématique, modélisation et noncomponentialité Notre approche, qui se constitue d'une modélisation de phénomènes langagiers permettant un "calcul" d'interprétations possibles, est, cependant, résolument anti-componentielle. Ainsi nous faut-il montrer ce qui, malgré une certaine ressemblance superficielle, différencie notre démarche de celle d'un modèle de type componentiel. Dans ce qui suit, nous nous limiterons au(x) domaine(s) sémantique(s), et qualifierons de "componentiel" tout modèle qui se donne pour objectif (qu'il soit pensé comme atteignable ou comme idéal) de pouvoir déduire le sens d'un tout à partir de celui de ses parties, et ce, par quelque type d'opération que ce soit20. La position théorique antagoniste, et que nous faisons nôtre, généralise la célèbre proposition de Benveniste « le sens d'une phrase est autre chose que le sens des mots qui la

composent»

en la sign~fication

- et à plus forte raison "le" senJ- d'un
-

tOttt (un énoncé, par exemple) est irréduclible à celle

celui - de ses parties.

On verra ici une allusion au "pas-tout" de la langue, à l'œuvre chez Benveniste, et décrit par J.-c. Milner, en particulier dans L'amour de
18 Guitart, 2000, p. 163. 19 Descartes, 1966, p. 47, (1ère édition: 1636). 20 Nous ne prenons pour "cible" aucun modèle linguistique ou autre, mais bien la componentialité du sémantisme en tant que telle.
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