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Phonologie de la langue koalibe

De
254 pages
Le koalib est une langue kordofanienne parlée au Sud-Kordofan (République du Soudan). Cet ouvrage - premier du genre - est consacré à la phonologie de l'idiome, dont les voyelles, les consonnes, le système tonal, la structure syllabique et les traditions graphiques sont successivement passés en revue. Point de départ d'un essai de description systématique de la langue, ce livre sera suivi d'autres volumes consacrés à la morphologie, à la syntaxe et au lexique du koalib. Le dialecte retenu pour cette étude est le réré, parlé dans la région d'Abri située au centre de l'aire linguistique koalibe.
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Phonologie de la langue koalibe
Dialecte réré (Soudan)

Du même auteur : Le parler marchois de Saint-Priest-la-Feuille (Creuse), Limoges : La Clau Lemosina, 1991. Lexique créole de Santiago - français, Praia : Éd. de l'auteur, 1996. Grammaire du parler occitan nord-limousin marchois de Gartempe (Creuse), Limoges : La Clau Lemosina, 1996. Una setmana a la bòria, Limoges : La Clau Lemosina, 1997. Dictionnaire français - cap-verdien, Paris : L'Harmattan, 1997. Les îles du Cap-Vert aujourd'hui, perdues dans l'immensité, Paris : L'Harmattan, 1997. Le parler occitan alpin du Pays de Seyne, Paris : L'Harmattan, 1998. Dicionário de caboverdiano-português, Lisbonne : Verbalis, 1998 (CD-rom / papier). Le parler occitan ardéchois d'Albon, Paris : L'Harmattan, 1999. Dictionnaire cap-verdien - français, Paris : L'Harmattan, 1999. Grammaire de la langue cap-verdienne, Paris : L'Harmattan, 2000. Le capverdien : origines et devenir d'une langue métisse, Paris : L'Harmattan, 2000. [en collaboration avec Mafalda Mendes, Fátima Ragageles & Aires Semedo], Dicionário prático português-caboverdiano, Lisbonne : Verbalis, 2002. Parlons capverdien, langue et culture, Paris : L'Harmattan, 2003. Le créole capverdien de poche, Chennevières-sur-Marne : Assimil, 2005. Traductions Leo Tuor, Giacumbert Nau [traduit du romanche sursilvan], Lausanne : L'Âge d'Homme, 1997. Semedo Aires, Lobu ku Xibinhu ku Nhordés / Compère loup, Compère lièvre et le Bon Dieu [traduit du capverdien], Paris : L'Harmattan, 2005. Semedo Aires, Lobu, Xibinhu ku Nha Tiâ Gánga / Le loup, le lièvre et la sorcière Tia Ganga [traduit du capverdien], Paris : L'Harmattan, 2005.

Nicolas QUINT

Phonologie de la langue koalibe
Dialecte réré (Soudan)

L’Harmattan 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris FRANCE
L'Harmattan Hongrie Könyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L’Harmattan Kinshasa Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa – RDC L’Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE L’Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

Fiche technique Titre : Phonologie de la langue koalibe Auteur : Nicolas Quint Consultant pour la langue koalibe : Siddig Ali Karmal Kokko Couverture, mise en page et relecture : Laurent Quint lauquint@9online.fr © L'Harmattan, 2006 ISBN : 2-296-00491-1 EAN : 9782296004917

e‫ َا ْ َرض‬eِ ‫ا ْ َ ا‬eُ ْ َ eِ ِ eْ ِ e‫و‬ ِ ْ ‫ت و‬ َ َ َ ‫ِ أ‬ َ eْ ُ ِ ‫أ ْ ا‬e‫و‬eْ ُ ِ َ ِ ْ َe‫ا ْ ِ ف‬e‫و‬ eَ ِ ِ ْ ِe‫َ ت‬eَ ِ‫ذا‬e ِ e‫ِن‬ ٍ ‫إ‬ Parmi Ses signes sont la création des cieux et de la terre et la diversité de vos idiomes et de vos couleurs. Il y a vraiment là des Signes pour ceux qui savent. Le Coran, Les Romains, XXX, 22 They are wonderful languages. Thilo Schadeberg, à propos des langues kordofaniennes (p.c. 1999)

‫ر‬ ‫آ‬ e ِ ْ َ eِ ْ َ ْ ‫ا‬e َ e َ ِ ‫ر‬ َ e‫ ِ ْ َ ْ ُ ب‬e‫ َ ْ ِي‬e e‫و‬ Sur la paume du destin nous marchons Mais de ce qu'il ourdit, rien ne savons…

REMERCIEMENTS Je tiens à remercier ici tous ceux qui m'ont aidé à effectuer mes recherches et à élaborer le présent livre, en particulier : - les nombreux Koalibs (ainsi que les autres Soudanais) qui m'ont soutenu dans mon projet de description de leur langue : Abdallah Komi Kodi, son épouse Mouna, ainsi que Kwó ò, Ámmà et Kw ì qui, pendant de longs mois, m'ont reçu et choyé comme un des leurs, mes informateurs Siddig Ali Karmal Kokko, Haniya Ibrahim, Jummeiz Abdallah et son épouse Amal, Sabri Dengeir, Muhammad Ismail, Ghandi Khalil Lein, Ahmad Kumi Musa, Kukandi Manadi, Khalil Muhammad Ibet, qui m'ont guidé dans les méandres de la grammaire de leur langue maternelle, mes amis Haroun et Kwómmè ainsi que tous ceux qui ont partagé avec moi des moments de convivialité à Koror, au tamaaniya-u-talaatiin ou ailleurs ; - MM. El-Amin Abu Manga, directeur de l'Institute for African and Asian Studies de l'Université de Khartoum, et Mohammed Tahir Hamid Ahmed, directeur du département de français de l'Université d'Ahlia, avec une pensée pour le regretté M. Bayoumi, doyen de la faculté des lettres de l'Université d'Ahlia ; - Mme Monique Babe-Escoute et M. Jean-Michel Le Dain, directeurs du Service de Coopération et d'Action Culturelle de l'Ambassade de France à Khartoum, ainsi que leurs collaborateurs Claire Becker, Kamel Ben Ali et Philippe Bourdon, qui m'ont tous efficacement aidé et secondé dans mes démarches administratives et scientifiques ; - M. Thierry Quinqueton, directeur du Centre culturel français de Khartoum, pour son accueil et son ouverture à mes travaux ; - Thilo Schadeberg qui, dès le début de cette recherche, m'a cordialement accueilli et a généreusement mis à ma disposition l'abondant matériel dont il disposait sur les langues kordofaniennes ; merci aussi à Mme Schadeberg, mon hôtesse lors de mon séjour à Leiden ; - mes deux directeurs successifs, France Cloarec-Heiss et Bernard Caron, qui ont toujours respecté mes choix scientifiques et m'ont laissé la liberté suffisante pour mener à bien cette entreprise ; - l'ensemble de mes enseignants d'arabe, qui m'ont donné les bases nécessaires à une bonne compréhension de la culture et de la société soudanaises. Merci de tout cœur à M. Barakat, qui a guidé mes premiers pas dans la langue du áad, ainsi qu'à Abdeljabbar Ben Gharbia et Jean-Patrick Guillaume, qui m'ont initié aux arcanes de la tradition grammaticale arabe ; - Paulette Roulon-Doko, qui a eu l'amabilité de relire et de commenter une première version de cet ouvrage (je reste bien sûr le seul responsable de toutes les erreurs qui ne manqueront pas de s'être glissées dans ces pages) ;

- Jeanne Zerner, qui, en sus de nombreux dépannages et stylages de feuilles, a produit les cartes du présent ouvrage ; - Christian Chanard, dont l'aide a été déterminante pour les analyses statistiques présentées dans cet ouvrage ; merci aussi pour ces merveilleuses polices spéciales, si bien adaptées à ce que je voulais transcrire ; - Céline Lemasson, pour ses recherches bibliographiques aussi efficaces qu'utiles ; - Hamza pour son soutien logistique en télécommunications ; - l'ensemble des membres du LLACAN qui, à un moment ou à un autre, m'ont aidé à progresser par des discussions constructives ou en me fournissant des données ou des références bibliographiques supplémentaires ; - Laurent Quint, pour sa superbe couverture, ses corrections minutieuses et ses nombreux conseils de mise en page ; - Jean-François Quint, pour son éclairage mathématique ; - Éric Beaumatin, Emilio Bonvini et Gilles Luquet, qui m'ont toujours encouragé à continuer mes recherches linguistiques. *** Ce travail doit aussi beaucoup au soutien et aux encouragements de l'ensemble de ma famille et de mes amis, avec une pensée spéciale pour Maripaz, Élise-Marie et Inès.

X

LISTE DES ABRÉVIATIONS
A = ton Ascendant AC = Accompli ang. = anglais / anglicisme ANQ = Attaque + Noyau + Cauda (canon syllabique) ar. = arabe / arabisme B = ton Bas BD = Base Démonstrative C = Consonne couv. = couverture D = ton Descendant Dm = modulation descendante [hautmoyen] F = [voyelle] Fermée / obstruante Forte f = obstruante faible Fe = voyelle la plus fermée (dans un jeu harmonique) Fric = fricative gém = géminée H = ton Haut HLRT = Heiban + Lafofa + Rachadien + Talodien (les 4 familles incontestablement groupées au sein du kordofanien) IN = Inaccompli Ind = Indirect IP = Interprétation Phonologique K = obstruante complexe kb. = koalib LI = (niveau) Lexical Inconscient lit. = littéralement M = [voyelle] Médiane / ton Moyen MCN = Marque de Classe Nominale MTA = Mélodie Tonale Associée N = consonne Nasale Nt = neutralisation O = [voyelle] Ouverte / (marque d')Objet Ob = Obstruante Occ = Occlusive OFF = Obstruante Faible Finale OFI = Obstruante Faible Initiale Ov = voyelle la plus ouverte (dans un jeu harmonique) P = phonème Palatal PCPT = Prise en Compte du Paramètre Tonal pers. = personne PIA = Position Initiale Absolue PINA = Position Initiale Non Absolue pl. = pluriel qqch = quelque chose qqpart = quelque part qqun = quelqu'un RE = réalisation S = obstruante Sonore / Sujet sd = sourde sd. = soudanais SER = Séquence indiquant l'Éloignement Relatif (démonstratif) sg. = singulier son = sonore STL = Schème Tonal Lexical V = Voyelle VM = Voyelle Médiane VO = Voyelle Ouverte

NOTE SUR LA TRANSCRIPTION DES TONS EN KOALIB Dans mes transcriptions orthographiques, phonologiques et phonétiques des mots koalibs, le ton associé à une syllabe est noté uniquement sur la première voyelle de cette syllabe. Exemple : dans le monosyllabe kwào [kwào] femme, le ton bas, indiqué ici par un accent grave, est associé aux deux voyelles /a/ et /o/ : on pourrait aussi transcrire phonétiquement ce mot sous la forme *[kwàò]. XI

NOTE SUR LA TRANSCRIPTION DES MOTS ARABES Les mots arabes présentés dans le corps de l'ouvrage ont systématiquement été transcrits en alphabet latin en conformité avec l'Alphabet Phonétique International (API), à l'exception des cas suivants : API /ᵭ/ /ʁ/ /ħ/ /ᵴ/ /ʃ/ /ᵵ/ /ᵶ/ /ʔ/ /ʕ/
‫ع‬ ‫ش‬

Cet ouvrage

Arabe littéraire
‫غ‬ ‫ح‬

La voyelle tonique de ces mêmes mots arabes est indiquée au moyen d'un accent aigu. Exemple : ar. sd. ban alóon, "pantalon".

XII

Carte 1. La République du Soudan

XIII

Carte 2. Le Sud Kordofan

XIV

Carte 3. Le pays koalib

XV

Le koalib (kb.) est une langue traditionnellement parlée dans le Nord-Est de la région du Sud-Kordofan, elle-même située au centre de la République du Soudan, en Afrique Orientale (cf. cartes 1 à 3). L'aire d'origine des locuteurs du koalib (désormais appelée pays koalib) contient notamment les localités de Umm Berembeita (kb. Kwúucún [kwúu ún]), Délami (kb. Kálkè [kálgè]), Abri (kb. b è [áb è]), les monts Turum (kb. Tóoròm [tóoròm]), Oumbri et Gnougour (kb. Nyúukùr [ úugùr]). D'un point de vue phylogénétique, la langue koalibe semble pouvoir être classée de la façon suivante (Heine & Nurse 2000 : 19 ; Schadeberg 1981a, 1989 : 67-80 ; Greenberg 1970 [1963] : 149-160) : - phylum : Niger-Congo. - embranchement : kordofanien. - famille : heibanienne.

Les langues kordofaniennes, dont fait partie le koalib, constituent aujourd'hui encore un trou noir dans les connaissances que les linguistes ont pu accumuler sur les langues africaines (Heine & Nurse 2000 : 17 ; Schadeberg 1989 : 68 et 79). Pour autant que je le sache, aucune de ces langues n'a récemment fait l'objet d'une description vraiment détaillée1. Les première attestations des langues kordofaniennes remontent au dix-neuvième siècle (Schadeberg 1989 : 67-68) et les principales données linguistiques utilisées de nos jours dans les publications proviennent des travaux de deux chercheurs : - Roland C. Stevenson, missionnaire protestant et linguiste, qui a passé une grande partie de sa vie à arpenter les monts Nouba en s'intéressant aux diverses langues qui y sont parlées. Sa thèse doctorale, intitulée « A Survey of the Phonetics and Grammatical Structure of the Nuba Mountain Languages »

1

La grammaire la plus récente (et la plus complète) consacrée à une langue kordofanienne (le moro), écrite par Mr. et Mrs. K. Black, remonte à 1971 et ne prend pas en compte la tonologie de la langue.

Phonologie de la langue koalibe

(1956-1957), reste une référence incontournable. Elle offre le panorama le plus complet jamais publié sur l'ensemble des langues autochtones du Sud-Kordofan. - Thilo Schadeberg, linguiste professionnel, qui a effectué en 1974-1975 (Schadeberg 1981a : 8) une série d'enquêtes de terrain, relevant des listes standardisées d'items dans plus de 20 langues kordofaniennes. Ces listes ont été en partie publiées (Schadeberg 1981a ; 1981b ; 1994) avec des commentaires sur la phonologie et le système de classes nominales des idiomes concernés, ainsi que des propositions de reconstructions partielles d'un certain nombre d'items lexicaux fondamentaux à l'intérieur de deux des familles du kordofanien (langues heibaniennes et talodiennes). Sauf mention expresse, c'est sur ces deux auteurs qu'est fondé mon aperçu de l'embranchement kordofanien.

L'embranchement kordofanien regroupe plusieurs dizaines de langues (plus de 20 et probablement moins de 40), toutes endogènes de la province soudanaise du Sud-Kordofan, une région montagneuse qui a servi de refuge à de nombreuses communautés ethno-linguistiques, appelées indistinctement Noubas par les Arabes puis les Européens. Ainsi, en sus des langues kordofaniennes, les monts Nouba (autre nom du Sud-Kordofan) abritent plus d'une vingtaine d'autres langues autochtones (dadjo, nubien, nyimang, témein, langues kadougliennes…), dont la majorité semble se rattacher au phylum nilo-saharien. Les langues kordofaniennes au sens phylogénétique du terme sont parlées essentiellement dans l'Est des monts Nouba et elles forment, selon les sources que j'ai pu consulter, cinq familles distinctes : - 1. les langues rachadiennes2 ( = Rashad chez Schadeberg 1989) : elles sont parlées dans le Nord-Est des monts Nouba, dans les monts Tégali et Tagoï ainsi que dans la ville de Rashad et ses environs. La famille rachadienne regroupe au moins quatre idiomes distincts. Une partie de ces langues (celles de la zone tagoï, c'est-à-dire de la moitié ouest du domaine rachadien) présente un système de classes nominales (Stevenson 1957 : 46, 48 ; Schadeberg 1989 : 70). Les populations de langue rachadienne, anciennement soumises à l'influence de la civilisation arabo-musulmane (Omaar & De Waal 1995 : 16 ; Ewald 1990 ; Stevenson 1984 : 31, 35-36 ; Elles 1935) sont en totalité (ou en large majorité) de religion musulmane et assez profondément arabisées, au moins du point de vue culturel (Stevenson 1984 : 27, 29).
2

J'ai choisi délibérément de franciser les dénominations de Schadeberg pour des raisons de cohérence de mon propre texte. Par ailleurs, l'emploi de formes à désinence adjectivale (rachadien(ne), heibanien(ne)…) permet d'éviter en français une confusion terminologique : - rachadien, heibanien… seront utilisés pour désigner les familles de langues kordofaniennes parlées respectivement dans les environs des villes de Rashad et Heiban. - rachad / rashad, heiban… seront utilisés pour désigner les langues kordofaniennes parlées respectivement dans les localités de Rashad et Heiban (et leurs alentours).

4

Introduction

- 2. les langues heibaniennes ( = Heiban chez Schadeberg 1989) : elles sont parlées au sud des langues rachadiennes dans l'Est des monts Nouba. La famille heibanienne regroupe au moins dix idiomes distincts (le flou de la limite entre langue et dialecte interdisant d'être beaucoup plus précis sur ce point), présentant tous un système de classes nominales. Trois langues heibaniennes sont parlées par des populations avoisinant ou dépassant la barre des 100.000 locuteurs : ce sont le moro, le tira et le koalib. Ces trois groupes sont probablement les plus importantes communautés ethno-linguistiques (en termes démographiques) de l'embranchement kordofanien. Le total des locuteurs des langues heibaniennes pourrait se situer autour de 500.000 personnes3. Les populations de langue heibanienne sont restées dans un état d'isolement prononcé jusqu'au XXème siècle et leurs langues et cultures n'ont donc été que récemment soumises à l'influence du monde extérieur. Sur le plan religieux, on observe en synchronie une coexistence de l'animisme (en recul), du christianisme et de l'islam. - 3. les langues talodiennes ( = Talodi chez Schadeberg 1989) sont parlées dans la ville de Talodi et ses environs, au sud des langues heibaniennes, c'est-àdire au Sud-Est des monts Nouba. Cette famille regroupe au moins cinq langues distinctes, présentant aussi un système de classes nominales. D'un point de vue culturel, les populations talodophones semblent assez comparables à celles de langue heibanienne. - 4. la langue lafofa, parlée à l'extrême Sud-Est des monts Nouba, est considérée par Stevenson (1956 : 97, 102 ; 1957 : 45) comme un isolat au sein du kordofanien et par Schadeberg (1981b ; 1989 : 70) comme une branche éloignée de la famille talodienne. Le lafofa présente un système de classes nominales. Quoi qu'il en soit, les données disponibles (cf. en particulier la liste de Schadeberg (1981b) et les commentaires de l'auteur (1981b : 158)) montrent clairement que cet idiome est très nettement distinct de ses voisins

3

Stevenson (1984 : 27-28) estime le nombre total de membres des ethnies de langue heibanienne ( = groupe Koalib-Moro) à 161.245 d'après le recensement de 1955-1956, soit environ 30 % du total de la population nouba (527.430 individus : cf. Stevenson 1984 : 24) vivant à cette époque au Sud-Kordofan. Omaar & De Waal (1995 : 12-13) estiment le nombre de Noubas vivant au Sud-Kordofan en 1989 à 1,3 million, auxquels il faut rajouter ceux qui avaient quitté le Kordofan pour des raisons économiques. Si la proportion de heibaniens s'est maintenue en 1989 (ce qui semble plausible), il y aurait eu à cette époque 1,3 million x 0,3 = 390.000 personnes faisant partie d'une ethnie heibanienne. En 2006 (soit 17 ans plus tard), malgré les pertes humaines dues à la guerre, il est quasi certain que le nombre total de la population nouba est nettement supérieur, probablement voisin de 2 millions de personnes : si l'on retient ce chiffre comme une estimation grossière, cela donne 2 millions x 0,3 = 600.000 heibaniens (dont une proportion importante vit désormais hors des monts Nouba et parmi lesquels un certain nombre n'utilise plus sa langue ethnique d'origine). Par ailleurs, à l'article « Soudan » (1997 : 413), le volume Chiffres du Monde de l'Encyclopædia Universalis donne une proportion de 8,1 % de Noubas au Soudan pour une population totale estimée à 31 millions de personnes en 1996, ce qui donnerait 31 millions x 0,081 = 2,5 millions de Noubas et 2,5 millions x 0,3 = 750.000 Soudanais d'origine heibanienne : on arrive donc à un même ordre de grandeur pour l'estimation de la population heibanienne.

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Phonologie de la langue koalibe

kordofaniens. Pour le moment, je suivrai donc sur ce point la classification de Stevenson. - 5. le groupe katla-tima, constitué de deux langues (le katla et le tima) parlées à l'ouest des monts Nouba est inclus par Schadeberg (1989 : 68-71), à la suite de Greenberg (1955 : 96-97), dans l'embranchement kordofanien. Le katla et le tima présentent sur leurs substantifs des alternances singulier / pluriel reposant sur des modifications du phonème initial du nom : un tel système, déjà mentionné par Stevenson (1957 : 193), évoque celui des classes nominales, largement attestées dans les autres langues de l'embranchement kordofanien.

Chacune des 5 familles citées forme un groupe cohérent dont il est assez aisé de démontrer ou même de percevoir la parenté des langues qui le constituent. Ainsi, en ce qui concerne la famille heibanienne, qui est celle que je connais le mieux (puisque le koalib en fait partie), le degré de proximité entre les divers membres de la famille semble comparable à celui qui existe entre les diverses langues romanes. L'intercompréhension reste souvent au moins en partie possible entre deux langues voisines : j'ai pu voir par moi-même à Khartoum que des locuteurs du heiban et de l'otoro (deux autres langues voisines du koalib) parviennent souvent à comprendre au moins l'essentiel d'une conversation se déroulant en koalib. P.A. et D.N. MacDiarmid, dans leur article consacré aux langues des monts Nouba (1931 : 149-162), font également état de cette grande proximité entre langues de la famille heibanienne dans des termes très proches des miens (pp. 151-152). Ces deux auteurs emploient d'ailleurs le mot language, "langue" (pp. 150-151, 160-161), pour désigner ce que je nomme ici famille, et réservent le terme dialect "dialecte" aux différentes langues d'une même famille, tout en admettant que les différents dialectes d'une même langue ne permettent pas forcément l'intercompréhension :
« Lorsque nous disons que certains parlers ne sont que les dialectes d'une même langue, ceci n'implique pas que les dialectes en question permettent une compréhension réciproque. »4

Quelle que soit la manière dont on les appelle, il semble en tout cas universellement admis que chacune des cinq familles constituant le kordofanien forme un groupe contenant des parlers étroitement apparentés entre eux et que sur le terrain, au moins par endroits, le passage d'une langue à l'autre au sein d'une même famille se fait graduellement (présence de continuums dialectaux).

4

« In speaking of certain forms of speech as being merely dialects of one language, it is to be understood that this does not mean that these dialects are mutually intelligible. » (1931 : 151)

6

Introduction

La cohérence interne de l'embranchement kordofanien est loin d'être établie avec la même certitude que celle de chacune des familles qui le composent. La meilleure preuve en est que les rares spécialistes s'étant intéressés de près au kordofanien ne sont pas tous d'accord sur la question. On a déjà vu plus haut (cf. II.1.1.) que : - le katla-tima a été inclus par Schadeberg dans le kordofanien, mais pas par Stevenson. - le lafofa a été inclus dans le talodien par Schadeberg mais est considéré comme une famille autonome par Stevenson. Ces désaccords tiennent à deux raisons principales : - 1. le manque de données. On ne le répètera jamais assez : l'étude du kordofanien n'en est aujourd'hui encore qu'à ses balbutiements5. Quelques dizaines ou centaines d'items recueillis et publiés çà et là ne suffisent pas à se faire une idée précise de ce à quoi ressemble chacune des langues de l'embranchement. - 2. la grande distance qui sépare chacune des familles du kordofanien. Si tant est que ces familles remontent à un ancêtre commun (le proto-kordofanien), la distance linguistique actuelle entre les différentes familles de l'embranchement est très importante. Ainsi, les connaissances que j'ai acquises sur le koalib me permettent-elles aujourd'hui d'identifier rapidement des termes communs dans n'importe laquelle des langues du groupe heibanien (par exemple en parcourant les listes d'items de Schadeberg (1981a)). En revanche, les données que j'ai pu consulter pour le talodien, le rachadien ou le katla-tima ne me produisent absolument pas la même impression : à première vue au moins, les ressemblances sont rares (moins de 10 % de coïncidences lexicales) et, si parenté linguistique il y a, on est obligé de supposer qu'elle remonte à une époque très ancienne. Compte tenu du manque d'information linguistique disponible, il est difficile de pousser très loin ces comparaisons : mon impression en ce moment est que le rachadien, le talodien et le heibanien, à compter qu'ils aient un ancêtre commun, sont au moins aussi différents entre eux que le sont en Europe les familles romane, slave et germanique. En fait, le postulat de l'existence d'un embranchement kordofanien regroupant les cinq familles mentionnées ci-dessus repose essentiellement sur l'existence (dans au moins quatre d'entre elles : heibanien, lafofa, talodien, rachadien) de systèmes de classes nominales relativement comparables du point de vue de leur morphologie (marques de classes préfixées) et de leur base sémantique (existence d'une classe pour les collectifs, pour les liquides…). Stevenson (1956 : 94 ; 1957 : 27), significativement, regroupe le heibanien, le lafofa, le talodien et le rachadien sous le nom de noun class
5 L'affirmation de Schadeberg (1989 : 79) reste toujours valable : « Descriptive and comparative work on Kordofanian languages is still in its infancy ».

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Phonologie de la langue koalibe

languages, "langues à classes nominales", et les comparaisons qu'il établit entre ces langues portent exclusivement sur leur système de classification nominale (1957 : 117-152). Bien que Stevenson n'ait pas inclus le katla-tima dans les "langues à classes nominales", il mentionne un certain nombre de points communs lexicaux entre cette famille, le rachadien et le talodien (1957 : 51, repris par Schadeberg (1989 : 71)). Au vu des éléments dont je dispose aujourd'hui, je pense personnellement que : - 1. il est effectivement vraisemblable que l'ensemble constitué par le groupe stevensonien des langues à classes nominales constitue une unité phylogénétique issue d'un ancêtre commun, le proto-kordofanien. Cette opinion me semble raisonnable au vu des similarités déjà démontrées entre systèmes de classe et de l'existence d'un certain nombre d'items communs au koalib (que j'étudie) et à des langues kordofaniennes appartenant à d'autres familles, comme on peut le voir ci-dessous : Tableau 1. Anglais
guest beard brains cave cheek cloth, dress elbow milk mud night one rain hôte barbe cerveau grotte joue vêtement coude lait boue nuit un pluie

Quelques coïncidences lexicales entre koalib et rachadien Rachadien6
tg. w- rɨn, mo. w- rin, ɨ rd. iran kábú (65) yárà , pl. árà (67) kùbá (68) yìnèènè (68) kóbà (68) tʊ̧̀lʊ̧́ ~ tʊ̧̀lʊ̧́ (72) ʊʊ ʊʊ a̧̧n (81) ı̧l (82) kɪ̧rɪ̀m (82) ɪ̧ ɪ -a̧ttá ~ -á̧ttá (83) a a yàù (85)

Français

Koalib
kwìirìn k bú à ény [ à é ] kèbà lèn n 7 kwóopàn [kwóovàn] tóoló án kèlòo kìrìm kâo

Sens
idem idem idem interstice entre pierres idem idem idem idem idem obscurité idem idem

Le premier terme rachadien provient de Stevenson (1957 : 46), avec tg. = tagoï, mo. = moreb, rd. = rashad ; les autres sont tirés des donnés fournies par Schadeberg & Elias (1979) pour l'orig, le numéro de la page d'où provient chaque item figurant entre parenthèses dans le tableau. 7 Étant donné que les substantifs koalibs ainsi que ceux d'une partie des idiomes rachadiens portent généralement des préfixes de classe (cf. discussion ci-dessus et ci-dessous), la consonne (ou la syllabe) initiale du nom peut souvent être laissée de côté dans le cadre d'une comparaison lexicale.

6

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Introduction

Anglais
shade / soul / spirit shoulder six third-born son tongue

Français
ombre / âme / esprit épaule six troisième fils d'une famille langue

Rachadien
tàglám, pl. yìgl m t (87) lɪ kɪ̀llɪ́ (87) érér (91) calo (91) té làk (91)

Koalib
tík ìm [tíg ìm] kéllè nyérlél [ érlél] Kállò té là

Sens
idem idem idem idem idem

N.B. : dans ce tableau et ceux qui suivent dans l'introduction, la forme phonétique des mots koalibs n'a été donnée que dans les cas où elle différait de la forme graphique (à base phonologique) utilisée dans cet ouvrage. Tableau 2. Anglais
belly dry ear foot hole near red tongue

Quelques coïncidences lexicales entre koalib et talodien Talodien8
nd. cáárik (20) dg. - nd̪̪ (24) ng. k nu (25) jo. ságâk (28) jo. gúßu (30) jo. ga î (34) ng. (35) dg. t̪̪ʊ́lʊ́ŋɛ (41)

Français
ventre sec oreille pied trou près rouge langue

Koalib
káaré -òntò [òndò] k nì káakà [káagà]1 lìbù k tt k -òorè té là

Sens
idem être sec9 idem idem idem idem être rouge idem

Je ne pense pas que ces similarités lexicales soient toutes dues à des emprunts. De plus, des points communs (dérivation verbale…) existent aussi dans d'autres parties de la grammaire des langues de ces familles (cf. Tucker & Bryan 1966 : 270-299). - 2. il n'est pas impossible que le katla-tima soit effectivement apparenté aux quatre autres familles kordofaniennes. Mais les données disponibles et les
Les termes talodiens proviennent des données fournies par Schadeberg (1981b, avec dg. = dengebu, jo. = jomang, nd. = nding, ng. = ngile), le numéro de la page d'où provient chaque item figurant entre parenthèses dans le tableau. Je n'ai pas donné de terme tocho car cette langue talodienne est parlée à proximité immédiate de l'aire linguistique moro (une autre langue heibanienne, de la même famille que le koalib) : des similarités entre tocho et koalib ont donc davantage de chances d'être dues à des emprunts faits par le tocho au moro ou à une autre langue heibanienne. 9 Dans ce tableau, le radical des verbes koalibs correspond à l'accompli (3ème personne du singulier). 10 Comme dans le cas de la comparaison avec le rachadien (cf. Tableau 1), toute mise en parallèle de substantifs talodiens et koalibs doit tenir compte du fait que la consonne (ou la syllabe) initiale du nom est souvent un préfixe de classe.
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