//img.uscri.be/pth/01e4cb869abd076b59a903ed48366c1e38d608ea
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

Pratiques linguistiques des jeunes en terrains plurilingues

De
302 pages
La 8éme Table Ronde du Moufia a convié des chercheurs en sociolinguistiques menant des investigations de terrain sur la question des "pratiques linguistiques des jeunes et parlers jeune en situation de plurilinguisme". Les travaux rassemblés dans cet ouvrage éclairent l'objet de recherche "parler jeune" par une grande diversité des terrains plurilingues : Belgique, Cameroun, Afrique du Sud, Île Maurice, Madagascar, France (métropolitaine et à l'Île de la Réunion). Pour chaque terrain, les différentes normes en jeu sont étudiées, sur le plan des attitudes et représentations, et/ou sur celui des pratiques effectives.
Voir plus Voir moins

pratiques linguistiques des jeunes en terrains plurilingues

Espaces Discursifs Collection dirigée par Thierry Bulot
La collection Espaces discursift rend compte de la participation des discours (identitaires, épilinguistiques, professionnels...) à l'élaboration/représentation d'espaces - qu'ils soient sociaux, géographiques, symboliques, territorialisés, communautaires,... - où les pratiques langagières peuvent être révélatrices de modifications sociales. Espace de discussion, la collection est ouverte à la diversité des terrains, des approches et des méthodologies, et concerne - au-delà du seul espace francophone - autant les langues régionales que les vernaculaires urbains, les langues minorées que celles engagées dans un processus de reconnaissance; elle vaut également pour les diverses variétés d'une même langue quand chacune d'elles donne lieu à un discours identitaire; elle s'intéresse plus largement encore aux faits relevant de J'évaluation sociale de la diversité linguistique. Jean-Michel ELOY & Tadhg 6 hIFEARNAIN (dirs), Langues proches - Langues collatérales, 2007. Sabine KLAEGER, La Lutine, 2007. P. LAMBERT, A. MILLET, M. RISPAIL, C. TRIMA ILLE (dirs), Variations au cœur et aux marges de la sociolinguistiques, Mélanges offerts à Jacqueline Billiez, 2007. Christine BIERBACH et Thierry BULOT, Les codes de la ville. Cultures, langues etformes d'expression urbaines, 2007 Thierry BULOT, La langue vivante, 2006 Michelle V AN HaaLAND, Maltraitance communicationnelle,2006 Jan JAAP DE RUITER, Les jeunes Marocains et leurs langues, 2006. UNESCO ETXEA, Un monde de paroles, paroles du monde, 2006. Thierry BULOT et Vincent VESCHAMBRE (dirs.), Mots, traces et marques,2006. Véronique CASTELLOTTI & Hocine CHALABI (Dir.), Lefrançais langue étrangère et seconde, 2006. Sophie BABAUL T, Langues, école et société à Madagascar, 2006. Eguzki URTEAGA, La langue basque dans tous ses états. Sociolinguistique du Pays Basque, 2006. Elatiana RAZAFIMANDIMBIMANANA, Français, franglais, québé-quoi ?, 2005.

Martine COTIN, L'Ecriture, l'Espace, 2005.

Sous la direction de Gudrun Ledegen

pratiques linguistiques des jeunes en terrains plurilingues

Actes de la se Table Ronde du Moufia (Avril 2005

- Université de la Réunion>

L'Harmattan

@ L'HARMATTAN, 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

2007 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com di ffusion. harmattan @wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-03654-3 EAN : 9782296036543

PREFACE!

Pour sa Se édition (4-5 avril 2005), la Table Ronde du Moufia (LCF-UMR S143 du CNRS-Université de la Réunion) a convié des chercheurs en sociolinguistique choisis pour leur expertise dans les domaines des « normes endogènes et plurilinguisme» d'une part et des « parlers jeunes en situation de contact» d'autre part: cet ouvrage réunit les Il communications qui ont été présentées, lors de la seconde journée qui était centrée sur les « pratiques linguistiques des jeunes et parlers jeunes en situation de plurilinguisme ». Cette manifestation, qui a pu voir le jour grâce au soutien logistique et financier du LCF et de l'AUF, ainsi qu'à l'aide scientifique de Michel Francard, coordinateur du réseau Etude du Français en Francophonie de l'AUF, était organisée par mes collègues Claudine Bavoux et Lambert-Félix Prudent, et moi-même; pour ce qui est du comité scientifique de cet ouvrage en particulier, je voudrais exprimer ici tous mes remerciements à Thierry Bulot, à Isabelle Léglise et à Cyril Trimaille pour leurs relectures critiques enrichissantes. Afin de mettre en lumière l'optique comparative de cette journée, l'ouvrage est organisé comme suit: dans un premier temps, Thierry Bulot, animateur de la journée, introduit cet ouvrage par des réflexions sur la définition même de l'objet de recherche « parlers jeunes» dans le cadre de la sociolinguistique, réflexions organisées autour de trois axes: la nécessaire distinction entre objet social, objet scientifique et objet d'enquête, l'indispensable interrogation de la demande sociale qui est fréquemment associée à l'objet qui nous réunit ici, et enfin une proposition théorique dans le cadre de la
1

Gudrun LEDEGEN, LCF-UMR 8143 du CNRS, Université de la

Réunion.

8

Préface

surmodernité. S'ensuivent les différentes communications organisées en différentes zones: européenne d'abord, avec les textes de Dominique Caubet, de Caroline Juillard sur la France, et de Philippe Hambye sur la Belgique francophone; africaine ensuite, avec les contributions d'Ambroise Queffélec sur le Cameroun, et d'Annette De Wet sur l'Afrique du Sud; indianocéanique enfin, avec l'examen de l'Île Maurice par Arnaud Carpooran, les études de Madagascar par Clément Samba, par Brigitte Rasoloniaina ainsi que par Vololona Randriamarotsimba, et mon étude sur l'Île de la Réunion. Enfin, Thierry Bulot conclut cet ouvrage par la discussion de clôture qu'il avait menée en conclusion de cette journée « parlers Jeunes ». Avant de laisser la place aux études mêmes, je voudrais ici brièvement mettre en lumière les points forts de cet ouvrage, points forts qui émergent du croisement des différentes études réunies ici, et qui ont trait à la conceptualisation, à la méthodologie d'investigation, ainsi qu'à l'inscription sur le terrain d'analyse: - plusieurs communications soulignent très justement la variation, la diversité des variétés incluses dans la notion « parler jeune », déconstruisant la vision monolithique du phénomène qui a parfois encore cours: ainsi, Caroline luillard présente des pratiques diversifiées et fortement contextualisées en fonction des locuteurs. Ambroise Queffélec, dans son examen de l'évolution du camfranglais, adopte le terme de résolecte proposé par Thiery Pagnie?, plutôt que celui de variété, pour insister sur la fluidité de ces usages. L'étude d'Arnaud Carpooran à l'Île Maurice éclaire les lignes de convergence mais surtout de divergence qu'on peut constater entre différents groupes de jeunes. Ou encore, la comparaison

2

'Pratiques langagières correspondant au réseau'; 2004, « Etude microstructurale du parler d'un groupe de jeunes lycéens: outils et analyses », dans CAUBET, D., et al., Parlers jeunes, ici et là-bas. Pratiques et représentations, Paris, L'Harmattan, pp. 185-] 97.

Pratiques linguistiques des jeunes en terrains plurilingues

9

de l'étude de Clément Sambo, qui présente une liste d'emprunts au français dans les parlers jeunes malgaches datant d'une dizaine d'années, avec celle de Brigitte Rasoloniaina, qui examine les pratiques actuelles dans la zone rurbaine de Tanjombato, ou avec celle de Vololona Randriamarotsimba à Antananarivo, met clairement en lumière la variation dans le temps des pratiques jeunes. - à ce propos, la prise en compte de l'histoire, de l'évolution, est centrale dans plusieurs contributions: ainsi, Dominique Caubet éclaire les changements dans la société française face à l'arabe maghrébin-darja ; Ambroise Queffélec retrace l'histoire du camfranglais, un ancien « parler jeune », qui évolue de « résolecte devenu « sociolecte générationnel» [en] véhiculaire en voie de vernacularisation ». Il pose d'ailleurs la question fort intéressante qui est de savoir si « cette évolution [ne serait] pas inscrite dans le cycle de vie de tout « parler jeune» condamné soit à disparaître soit à s'étendre à une grande partie du corps social en perdant ce qui faisait sa spécificité ». De même, mon étude sur l'Île de la Réunion inscrit l'étude des « parlers jeunes» dans l'évolution des pratiques linguistiques mélangeantes pour mettre en lumière que ces pratiques jeunes, qui ne se particularisent pas par le mélange en soi, prennent place dans l'évolution sociolinguistique de la société réunionnaise. D'émergence récente à la Réunion, ils se révèlent avoir encore une assez faible visibilité sociale, à la différence des « parlers jeunes» attestés dans les deux îles voisines étudiées ici: autant l'île de Madagascar que l'Île Maurice se révèlent disposer de « parlers jeunes» implantés depuis plusieurs dizaines d'années. - cette prise en compte de l'évolution s'exprime naturellement aussi dans les méthodes d'investigation: en effet, se cantonner à interroger uniquement des locuteurs jeunes peut mener à une réification de l'objet de recherche; interroger différents groupes de la société, en terme d'âge et d'origine sociale, comme le pratique par exemple Philippe Hambye, est une approche indispensable en ce qu'elle éclaire l'objet de recherche dans toutes ses facettes.

10

Préface

- enfin, une dernière tendance forte attestée dans les recherches réunies ici est l'alliance des investigations portant sur les attitudes et représentations sociolinguistiques, et celles qui examinent les pratiques linguistiques véritables. Jusqu'alors, beaucoup d'investigations se cantonnaient à des enquêtes épilinguistiques ne confrontant que sporadiquement les dires aux pratiques effectives. Les pratiques sont ici véritablement centrales dans plusieurs contributions (Caroline Juillard, Dominique Caubet, Philippe Hambye, Ambroise Queffélec, Annette De Wet, Gudrun Ledegen, Vololona Randriamarotsimba) : recueillies par le biais des méthodologies éprouvées des grands corpus oraux ou des grandes enquêtes sociolinguistiques, elles sont toujours interreliées avec des analyses des attitudes et représentations sociolinguistiques. Et maintenant, laissons la place aux « parlers jeunes»...

INTRODUCTION
LES PARLERS JEUNES COMME OBJET DE RECHERCHE. POUR UNE APPROCHE DE LA 1 SURMODERNITE EN SOCIOLINGUISTIQUE

Pour présenter et introduire cette journée thématique, mon souci n'est pas de faire un point exhaustif sur le ou les parler(s) jeune(s). D'abord parce que cela existe déjà dans des publications récentes (Ledegen, 200 I ; Bulot / Caubet / Miller, 2004; Bulot, 2004a; Trimaille, 2004, entre autres) et ensuite parce qu'il me semble plus intéressant de proposer à discussion, à réflexion, à débat, la définition même de l'objet de recherche que constituent indéniablement les parlers jeunes dans notre champ disciplinaire. Et cela autour de trois points distincts et corrélés: une distinction située entre objet social, objet scientifique et objet d'enquête2 d'abord, une réflexion sur la demande sociale ensuite, et enfin une proposition théorique rapportée à la surmodernité.

Quelques remarques liminaires. Objet troublant et trouble de l'objet
Un tel objet de recherche est - presque par défaut - tout à la fois troublant et trouble. Il est troublant parce les effets de la médiatisation, qui semblent le porter et qui le rendent inévitablement suspect aux yeux des sociolinguistiques qui peuvent en partie se sentir manipulés, contribuent à masquer,
Thierry Bulot, Université de Rennes 2 - CREDILIF (EA ERELLIF 3207). 2 Je reprends ici en l'adaptant la présentation de l'objet d'études, tel que Paule Fioux et Didier de Robillard l'ont exposé (1996, p. 183).
I

12

Les parlers jeunes comme objet de recherche

tout en les produisant en partie, les rapport sociaux dont euxmêmes sont les indices, les révélateurs. Troublants, ils sont de fait également fuyants dans la mesure où les considérer comme un objet de recherche contribue à l'existence sociale des parlers jeunes quand bien même la discipline s'engage à répondre aux effets de la minoration sociale (Bachmann & Simonin, 1993). L'objet est par ailleurs trouble parce que son statut sociolinguistique ne connaît pas de certitudes, en tout cas de définitions qui permettent de l'aborder sereinement (d'ailleurs, est-ce vraiment possible 7): s'agit d'une langue 7 s'agit-il de faits discursifs 7 s'agit-il de pratiques langagières 7 d'une entité mêlant tous ces niveaux 7 aucune de ces questions ne me semble encore avoir de réponses vraiment satisfaisantes. Le trouble est effectivement celui de l'objet dans la mesure où la catégorie scientifique retenue (ne parions pas du terme « parier» qui ne résout rien sinon exprime l'impossibilité d'assagir les débats) renvoie plus à une interpellation du fonctionnement social, voire à la spectacularisation des pratiques relevant des parlers jeunes qu'à une réflexion sur l'objet même. De trouble, il devient flou, parce qu'il combine les catégorisations sociales dominantes avec les catégorisations des chercheurs qui n'échappent pas euxmêmes aux effets de la dominance socio-Iangagière. En d'autres termes, chacun perçoit le(s) parler(s) jeune(s) à l'aune de ses représentations sociales et de sa conceptualisation des faits langagiers.

Objet social, objet scientifique et objet d'enquête3
Le(s) parler(s) jeune(s). Objet social. Sans revenir sur les propos qui précédent, en sociolinguistique le terme « parier », dans le contexte syntagmatique parler(s) jeune(s), semble relativement consensuel dès lors qu'on en reste à une sorte de notion hyperonymique signifiant plus ou moins « façon(s) de parier », « façon(s) d'interagir », « façon(s) de produire du
3 Ces réflexions sur la problématisation des parlers jeunes s'appuient très largement sur un texte déjà publié (Bulot, 2004b).

Pratiques linguistiques des jeunes en terrains plurilingues

13

sens»... cela est sans doute moins le cas dès lors qu'on y adjoint le terme «jeune(s) ». Une telle absence de consensus nous renvoie nécessairement au thème de cette journée et à sa dimension polémique; comment en tant que chercheur nous positionnons-nous sur l'objet social à la fois mêmement et à la fois différemment? Le terme parler(s) jeune(s) renvoie à une représentation du réel- ne serait-ce que par le fait que nous catégorisons, nous isolons, une certaine partie de la population - et plus précisément à la représentation du rapport imaginaire - même savant - que nous entretenons nous-mêmes avec le réel, dans une dynamique bien connue de la géographie sociale (Bulot & Veschambre, 2004) : la distinction dialectique entre le perçu et le vécu. Ainsi, ces représentations (Je pluriel est préférable) nous font percevoir l'existence de parler(s) jeune(s) et donc de jeunes qui le/les parlent quand bien même notre propre histoire sociale nous fait vivre dans des environnements où seule une pratique professionnelle épisodique nous fait vivre effectivement des interactions relevant des parler(s) jeune(s). Il faut ainsi concevoir une re-présentation du réel: d'abord, le discours social nous présente les jeunes comme existant d'une certaine manière (voir Trimaille, 2004), comme ayant une certaine façon de parler a priori et ensuite le discours scientifique que nous élaborons les présente à nouveau d'une autre façon fondée, elle, sur l'explicitation des procédures de recueil, d'analyse, etc., qui n'échappent pourtant pas à la réification idéologique du réel. Pour quelles raisons? Sans doute parce que le terme parler(s) jeune(s) constitue un programme de sens social à très forte performativité. En effet, engager des recherches sur les parlers jeunes suppose, sans forcément qu'on l'explicite toujours, qu'on problématise les normes endogènes entre autres, qu'on problématise la variation, qu'on s'attache à un certain type de population plutôt qu'à un autre type de population; c'est-à-dire que - même si le sociolinguiste n'est pas dans l'explicitation explicite et transparente de ses propres conditions de production discursive - il est forcément inscrit dans un champ conditionnant ses approches et constats. C'est comme si travailler sur les parler(s) jeune(s) excluait des travaux de recherche

14

Les parlers jeunes comme objet de recherche

l'observation et l'analyse des pratiques langagières autres que celles que le discours social attribue à ceux dont le « parler jeune» constitue le marqueur quasi idéal d'une catégorisation minorante. Un repérage rapide des items produits fait apparaître cette catégorisation dans une quasi classe d'équivalence discursive où finalement, leis parler(s) jeune(s), c'est leis parler(s) des jeunes (mais pas de tous ce que montre la distribution du terme « parler») mais aussi celui des banlieues, des cités ou de la cité - ça dépend qui parle - celui des quartiers, du quartier, voire des délinquants. La performativité du terme se perçoit ainsi par la tendance à concevoir lees) parler(s) jeune(s) comme a) une forme de populaire canaille et éventuellement dangereux, et b) une pluralité de formes marginales car doublement déterminée par et dans les pratiques sociales: d'une part, la fascination pour une vitalité linguistique construite comme extraordinaire et d'autre part la diabolisation d'une population, voire d'une classe sociale, mise en spectacle (entre autres par les médias et ceux qui reprennent le discours anonyme) voire en proximité relative aux médias mais pareillement à distance par la distance linguistique ainsi SUfprésentée. D'un point de vue sociolinguistique, qui sont les jeunes dont nous parlons? Qui sont ceux qui sont locuteurs duldes parler(s) jeune(s) ? Je renvoie là encore à l'article de Cyril Trimaille (2004) pour son analyse de la construction sociale de la catégorie. Pour ma part, ils sont et seraient à la fois ceux qui ne savent pas, ne savent plus parler le « vrai français », ceux qui sont dans un tel état de fracture linguistique qu'ils sont ou seraient incapables de pratiquer un français à peu près satisfaisant. Mais en même temps, ils sont ceux dont la façon de parler est dite d'une vitalité telle que cela surabonde le français, que les nouvelles formes de français, les seuls moments où il y a de l'innovation lexicale, pragmatique... ne peuvent ou ne pourraient se trouver que dans lelles parler(s) je une (s). Il ne s'agit plus de population mais d'un parler autonomisé en discours, réifié, qui constitue une sorte de trésor - en devenir et à maîtriser - de la langue française des futurs proches, pour le moins. La situation est fort paradoxale (même si de telles

Pratiques linguistiques des jeunes en terrains plurilingues

15

configurations surgissent souvent de la minoration) dans la mesure où le/les par/er(s) jeune(s) et ses/leurs locuteurs effectifs4 subissent une stigmatisation auto- et hétéro-centrée peut-être poussée à l'extrême par l'écart au français dit standard, et en même temps sont l'objet d'une fascination car le/les par/er(s) jeune(s) est/sont perçus et vécus comme valorisants pour ceux qui n'en seraient finalement pas les locuteurs initiaux. Mais le paradoxe est à double détente: ne pas savoir parler le français a sa compensation car leur identification via les pratiques langagières au groupe de pairs est absolument exemplaire de sociabilité. Par ailleurs, être à la source du dynamisme et de la créativité linguistique a son pendant négatif: leurs pratiques sont illégitimes en dehors du quartier, de la cité, hors des lieux d'émergence; quand bien même ils sont médiatisés, c'est-à-dire transportés sur la scène publique, dans l'espace public, ils sont marqués comme étant malgré tout spécifiques d'un lieu, et donc dans une forme de relégation sans doute parfois plus symbolique que strictement socio-spatiale ou socio-géographique. Être à la source du dynamisme et de la créativité linguistique ne libère pas ceux qui sont dans une situation de minoration sociale de la situation même de minoration ; l'hyper-créativité, au moins telle qu'elle est mise en discours, relève sans doute aussi parfois d'un stigmate que l'on renverse. Le(s) parler(s) jeune(s). Objet scientifique. À ce niveau, trois points se dégagent sachant que chacun isolément peut faire débat. Premier point, lees) par/er(s) jeune(s) n'existent pas en tant que langue, en tout cas comme une variété qui soit strictement homogène. En effet si des ressemblances formelles
4 Le terme locuteur semble réduire le champ à « celui qui emploie une variété de langue ». La réalité sociolinguistique est plus complexe et si l'on peut vraisemblablement souscrire, pour lees) par/errs} jeune(s} à la typologie des locuteurs proposées par Didier de Robillard, Michel Beniamino et Claudine Bavoux (1993, p.35), il convient de la compléter par un autre degré relevant des déclarations individuationnelles, pour le cas en français « non-jeunes ».

16

Les parlers jeunes comme objet de recherche

existent partiellement, elles relèvent des catégorisations savantes davantage que des discours épilinguistiques et identaires qui les distinguent fortement; ainsi, d'un point de vue sociolinguistique, non seulement le pluriel est de rigueur (les parlers jeunes) pour définir un objet social construit comme singulier, mais encore l'attention portée aux usages et pratiques socio-Iangagières donnent à distinguer des formes très différentes voire éloignées5. Deuxième point, lees) parler(s) jeune(s) n'existent certes pas en langue, mais sont en discours construits et perçus comme une langue car leur valeur sociale en relève. Ils sont un glossonyme et autoglossonyme : autant ceux qui explorent, qui constatent sans en être locuteurs lees) parler(s) jeune(s) que ceux qui s'auto-déclarent (ou croient pouvoir ou devoir le faire) en être locuteurs dénomment ainsi les ou leur(s) façons de parler. Le terme existe comme item catégorisant un certain nombre de parlers et apparaît dans un contexte spécifique: un questionnement social divers où il devient complexe de cerner si l'identification d'un parler et à un parler renvoie plus à des faits strictement identitaires qu'à des formes qui seraient autrement distinctes. Ainsi parce que c'est un trait constitutif de toute langue (encore une fois d'un point de vue sociolinguistique, le constat d'une autoglossonymie active engage à définir en discours lees) parler(s) jeune(s) comme une langue. Ils constituent en discours une langue également parce qu'ils englobent un ensemble de variétés descriptibles via un autre ensemble, celui des traits morphologiques, phono logiques, prosodiques, sociopragmatiques, sensés leur assurer une intelligibilité réciproque, qui, comme pour toute langue, n'assure pas une intercompréhension totale entre variétés, mais la reconnaissance symbolique située - non seulement entre jeunes mais encore vers les « non-jeunes» - de l'appartenance à une communauté

5

Il suffit de se référer aux débats lors du colloque Touche pas à ma langue![?). Les langages des banlieues, opposant les parlers jeunes de Marseille et ceux de Paris, débats qui transparaissent notamment dans l'introduction de Daniel Armogathe (1997, p. 8).

Pratiques linguistiques des jeunes en terrains plurilingues

17

linguistique juvénalophone6 (Bulot, 2001). Enfin ils sont en discours une langue (au moins pour le cas français que je connais le mieux), une aire particulière car discontinue du point de vue géographique (les zones urbanisées ou pour dire rapidement les choses, tous les espaces peu ou prou marqués par la culture urbaine); particulière car cohérente quant aux espaces d'usages tantôt attestés, tantôt attribués, tantôt les deux à la fois. Tous les jeunes peuvent certes utiliser le(s) par/errs) jeune(s), mais, en terme de centralité linguistique (Bulot, 2001), les formes sont, en discours, rapportées à tel(s) quartier(s), telle(s) partie(s) de l'espace urbanisé. Troisième et dernier point, lees) parler(s) je une(s) interrogent, en tant qu'objet scientifique, d'autres objets quasi transversaux en sociolinguistique: les contacts de langue, les normes et contre-normes, le multilinguisme endogène (les langues régionales) et exogène (les langues des migrants), l'urbanisation sociolinguistique, objets qui sont autant d'approches distinctes que complémentaires du/des parler(s) jeune(s) . Le(s) parler(s) jeune(s). Objet d'enquête. Il ne s'agit pas là de faire le point et sur les méthodologies d'enquête (entretien, observation participante,...) et matériaux retenus (attitudes, pratiques,.. .) mais de souligner un fait récurrent en sociolinguistique, qui, pour le(s) parler(s) jeune(s) prend une acuité toute particulière: le décalage quasi anthropologique par la fonction sociale et sémiotique qu'il assure entre les pratiques du discours et le discours sur les pratiques. Les pratiques du discours sont quant à elles nécessairement inscrites sur un continuum multifactoriel qui en assure la cohérence symbolique pour les locuteurs. Le décalage est d'autant plus important que le discours sur la pratique est plus complexe: il concerne certes les pratiques linguistiques (le discours sur le code, et c'est le plus ordinairement médiatisé car fortement lexical), mais aussi
6 Les animateurs radios juvénalophones ne sont pas a fortiori des jeunes au sens générationnel du terme.

18

Les parlers jeunes comme objet de recherche

les pratiques langagières (le discours auto- ou hétéro-produit sur l'usage du code ou des codes) et enfin, et surtout, les pratiques socio-langagières, en l'occurrence les discours sur l'efficacité structuro-fonctionnelle du ou des codes pour la gestion de l'identité requise face à l'identité réelle (Dubar, 2000). La demande sociale En sociolinguistique, le terme demande sociale renvoie à une conceptualisation nodale de ce qui est posé comme fondamental à l'approche du fait langagier: il y a un niveau d'intelligibilité qui ne relèverait que du facteur sociaF Ce niveau d'analyse est, peu ou prou, effectivement structurant des travaux de recherche en sociolinguistique, mais s'il est nécessaire, est-il suffisant? Sans doute non. Pourquoi? Parce que dans l'appropriation régulière du concept, est oublié le terme demande. Il convient de considérer que la demande peut être une commande institutionnelle et donc issue de la société civile organisée ou non d'ailleurs. Avec toutes les précautions possibles et envisageables, ce type de demande interroge l'activité de réponse dans la mesure de l'asymétrie des protagonistes; le commanditaire est en droit d'attendre une réponse conforme à ses attentes, et quand bien même ça n'est pas le cas, le commandité peut-il toujours se démarquer de la réponse qu'il suppose attendue ou non, acceptable ou non du dit commandité? Ce type de demande demeure important à prendre en considération mais impose de ne pas faire l'impasse sur les effets quasi dialogiques de l'interaction ainsi constituée. C'est sans doute pour cette raison qu'une demande sociale, implicite (identifiée par le chercheur) ou explicite (suite par exemple à des mouvements sociaux), n'émanant pas de la société civile, semble plus conforme à une éthique globale
7 D'autres facteurs sont évidemment à prendre en compte. C'est l'approche que développe Michelle Van Haaland (2005) autour de la
psychosoci 0 Iinguisti que.

Pratiques linguistiques des jeunes en terrains plurilingues

19

visant à considérer comme plus proches des pratiques sociales avérées celles qui ne sont pas organisées, structurées par l'État. Une telle posture non distanciée est tout aussi conditionnée que celle qui est commanditée, car dans les deux cas, il convient de replacer l'appréciation d'une demande sociale comme telle dans la formation discursive qui la sous-tend. Mais là encore, le questionnement demeure insuffisant. Il me semble que les sociolinguistes (et c'est d'autant plus vrai sur le champ qui nous intéresse à présent: le(s) par/er(~:Jjeune (s) doivent également se questionner sur celui qui reçoit la demande en des termes simples qui peuvent être ceux-ci: peut-il comprendre la demande 7 peut-il interpréter la demande 7 quel est le seuil de compétence sociale au-delà duquel il ne peut plus savoir l'interpréter 7 La liste de questions n'est certes pas close mais se résume aisément: la lecture et l'écriture de la demande, qu'elle soit instituée ou intuitive, s'inscrivent-elles de la même façon dans le champ social selon que le rédacteur ou le lecteur de ladite demande et de la réponse perçoit ou non sa propre inscription dans un mouvement social 78 Au final, je crois que plus les objets sur lesquels la sociolinguistique travaille sont tendus, plus ils impliquent et suscitent de contestation, des prises de position radicales scientifiques ou non (comme pour le(s) par/erM jeuneM, s'il en est), plus cela impose d'interroger la façon dont la construction discursive de la demande sociale contribue à produire la théorisation de référence sur l'objet en question.

Le(s) parler(s) jeune(s) comme figure(s) de la « surmodernité » (Augé, 1992)
Le texte de Marc Augé (Augé, 1992) qui est ici convoqué ne traite pas du/des par/er(s) jeune(s) et moins encore des faits et
8 Ce questionnement doit beaucoup au chapitre «La position du linguiste et sa méthode d'intervention» de l'ouvrage de Michelle Van Hooland (2000, pp. 23-53).

20

Les parlers jeunes comme objet de recherche

enjeux sociolinguistiques corrélés à ses/leurs usages et représentations discursives. Il semble, ainsi, bien éloigné de nos préoccupations actuelles sinon parce qu'il fait partie des ouvrages qui apportent des regards stimulants sur le concept d'espace et ses modalités sociales (en cela le texte intéresse bien entendu la sociolinguistique urbaine). En fait, Marc Augé y expose une approche anthropologique de l'espace, notamment sur une distinction déjà envisagée par d'autres auteurs mais ici commentée, reprise et augmentée entre lieu et non-lieu. L'intérêt de considérer ses travaux pour théoriser lees) parler(s) jeune(s) réside dans sa façon de concevoir la gestion sociale de la temporalité comme une dynamique structurante des représentations et des comportements sociaux. Partant du postulat que la postmodernité consiste en l'effacement de la modernité considérée comme vecteur et facteur de progrès (l'idéologie construisant tout changement comme menant les sociétés humaines vers le positif), Marc Augé décline trois figures de la surmodernité comme étape anthropologique dépassant la postmodernité, figures à concevoir comme relevant systématiquement de l'excès; autrement dit, cela n'est plus la contestation voire la remise en cause de la modernité qui est le fait culturel majeur de nos sociétés, la tendance à l'excès comme non seulement principe moteur mais encore herméneutique de l'intelligibilité des faits sociaux. L'excès de temps. L'accélération du temps historique devient l'élément déterminant; notre passé devient vite - voire instantanément - de l'histoire voire de l'historicité grâce aux médias qui le spectacularisent; la multiplication des événements externes perçus finit par devenir l'événement en tant que tel. L'excès d'espace. Non seulement les transports restreignent les mobilités au temps congru - et contribuent ainsi à la figure précédente - mais surtout la mobilité ne regarde plus les seules personnes: ce sont aussi les images, les voix et les sons qui se déplacent de plus en plus vite et en de plus en plus d'endroits en même temps; on assiste en quelque sorte potentiellement à une ubicité immédiate et constante des faits sonores et vidéo graphiques distants, à une surabondance spatiale du présent. L'excès de l'ego. Cette figure caractérise

Pratiques linguistiques des jeunes en terrains plurilingues

21

l'individualisation des références et, partant, la singularisation certes des objets mais surtout des groupes et des appartenances; on assiste en quelque sorte à une atomisation des identités parfois contradictoires et a priori exclusives qui pourtant cohabitent. L'identité individuelle prime sur l'identité collective et d'une certaine manière, il y a surabondance du sentiment identitaire et confusion des loyautés groupai es. Un tel modèle rapidement repris ici me semble permettre de lire autrement - c'est-à-dire autrement que par le prisme strictement spectaculaire des médias et des acteurs sociauxle(s) par/er(s) jeune(s): par hypothèse au moins, il faut concevoir l'objet de recherche comme élément de la surmodernité. L'excès de temps. Le(s) par/errs) jeune(s), par la médiatisation dont iI(s) est/sont l'objet, précipite(nt) la perception sociale du changement synchronique. Les mots et les sens ne semblent jamais cesser de changer et ces changements systématiquement repérés apparaissent comme très fréquents et dépassant le temps nécessaire à leur appropriation ou apprentissage. L'excès d'espace. Le(s) par/er(s) jeune(s), par le rapport aux migrations qu'on leur construit comme spécifiques et exclusivement remarquables, mettent en avant la surabondance des langues et des variétés dans l'espace collectif perçu. Certes il ne s'agit que d'un ensemble fini et non complet des langues présentes, mais cet ensemble finit par figurer la totalité linguistique. L'excès de l'ego. Le(s) par/er(s) jeune(s) montre(nt) comment des variétés se singularisent au point de fonctionner comme des langues par les rapports accrus à l'identification et à la différenciation. Conclusion Par les démesures qui constituent les limites des phénomènes en question, tout fonctionnement excessif peut permettre de comprendre le fonctionnement ordinaire; de ce point de vue le(s) par/er(s) jeune(s) par la médiatisation de

22

Les parlers jeunes comme objet de recherche

ses/leurs traits constitutifs9, par son/leur imposition dans l'espace public, par la soustraction qu'i/(s) impose(nt) de l'espace commun, permet(tent) d'interroger le socio-Iangagier dans une optique autrement construite. En tant qu'objet de recherche, i/(s) cesse(nt) d'être perçues) comme des fonctionnements remarquables et fascinants, mais vécu(s) comme les indices d'une marchandisation des langues où ce qui fait sens n'est plus exactement une éthique de l'identité visant à respecter par principe autrui dans ses divers aspects, mais aussi et surtout la valeur ajoutée issue d'une telle marchandisation. Le débat est ouvert. .. Bibliographie
ARMOGATHE D., 1997, «Un triple objectif: scientifique, pédagogique, culturel », dans SkHOLÊ numéro hors série, IUFM Aix-Marseille, Aix-en-Provence, pp. 7-18. AUGÉ M., 1992, Non-lieux. Introduction à une anthropologie de la surmodernité. Le Seuil (ColI. La librairie du XXe siècle), Paris, 149 pages. BACHMANN C., SIMONIN 1., 1993, «Le social comme on Ie parle », Médiations et Action Sociale, pp. 65-79. BULOT T. (Dir.), 2004a, Les parlers jeunes (Pratiques urbaines et sociales). CAHIERS DE SOCIOLINGUISTIQUE, 9, Presses na Universitaires de Rennes, Rennes, 176 pages. BULOT T., 2001, «La construction de la référence communautaire : le français de référence au centre ville », dans CAHIERSDE
L'INSTITUT DE LINGUISTIQUEDE LOUVAIN, 27 (1-2),. Louvain

La Neuve, Peeters Verlag, pp. 35-42. BULOT T., 2001,« Réactions sur l'article de Gudrun Ledegen », dans Les «parlers jeunes» à La Réunion, TRAVAUX ET DOCUMENTS,na 15, LEDEGEN, G. (Dir.), La Réunion, pp.113-118.

9 Trouve-t-on en effet l'équivalent pour d'autres formes langagières? comme le créole ou le normand (pour ne citer que ceIJes-là) ?

Pratiques linguistiques des jeunes en terrains plurilingues

23

BULOT To, 2002, « Le langage des jeunes », dans Images et Science (I 9ème Rencontres Internationales de l'audiovisuel scientifiques), Paris, CNRS, po229. BULOT T., 2004b, «Les parlers jeunes et la mémoire sociolinguistique. Questionnements sur l'urbanité langagière », dans CAHIERS DE SOCIOLINGUISTIQUE,n° 9, Presses Universitaires de Rennes, Rennes, pp. 133-147. BULOT T., VESCHAMBRE V., 2005, « Sociolinguistique urbaine et géographie sociale: hétérogénéité des langues et des espaces », dans Faire de la géographie sociale, Presses Universitaires de Rennes (Collection Géographie Sociale), Rennes, 20 pages (à paraître) . DUBAR, Co,2000, La socialisation, Armand Colin, Paris, 255 pages. FIOUX P., ROBILLARD de D., 1996, «Français régionaux et insécurité linguistique. Essai de synthèse et mise en perspective », dans BAVOUX, Co(Ed.), Français régionaux et insécurité linguistique, L'Harmattan, Paris, ppo 181-192. LEDEGEN G., (Dir.), 2001, Les « parlers jeunes» à La Réunion, TRAVAUX ETDOCUMENTS, 15, La Réunion, 190 pages. n° ROBILLARD de D., BENIAMINO M. & BAVOUX Co, 1993, «Le français dans l'espace francophone: problématique », dans BENIAMINO, M. & ROBILLARD, D. de (Dir), Le français dans l'espace francophone, Tome 1, Champion, Paris, pp. 1748. TRIMAILLE c., 2004, «Études de parlers de jeunes urbains en France. Éléments pour un état des lieux », dans CAUBET, D., et al. (Eds), Parlers jeunes, lei et Là-bas (Pratiques et représentations), Paris, L'Harmattan, pp. 99-132. VAN HOOLAND Mo, 2000, Analyse critique du travail langagier (Du langage taylorisé à la compétence langagière), L'Harmattan, Paris, 245 pages. VAN HOOLAND M., 2005, «Des facteurs psychologiques aux facteurs psychosociolinguistiques. Théorie et méthode », dans Psychosoeiolinguistique (les facteurs psychologiques dans les interactions verbales), L'Harmattan, Paris, pp. 7-29.

L'ARABE MAGHREBIN-DARJA, « LANGUE DE FRANCE », DANS LES PARLERS JEUNES ET LES PRODUCTIONS CULTURELLES: I UN USAGE BANALISE?

Dans une tentative de réponse au premier thème proposé: « en situation de plurilinguisme se pose la question des normes endogènes, de leur visibilité, de leur reconnaissance, parfois de leur aménagement », on examinera la situation de l'arabe maghrébin en France, en tant que langue de la famille; mais on verra que cette langue ne se cantonne plus au cercle familial, et qu'elle a gagné, sans trop le clamer, une forme de visibilité certaine dans la société civile. Ce n'est pas pour autant qu'un certain type d'institutions très conservatrices accepte de la reconnaître et surtout de songer à l'aménager ou à l'enseigner; il n'est d'ailleurs pas impossible d'envisager que ce soit justement cette visibilité et cette vitalité qui la desservent au point de provoquer l'ire desdites institutions. Cet article tentera de se placer à l'articulation des deux thèmes des journées: évolution des représentations, surtout chez les jeunes, banalisation, passage à l'écrit « sauvage» et réticences institutionnelles qui bloquent un aménagement officiel.

L'arabe maghrébin-darja en France et les représentations de ses locuteurs
Si l'on considère « la question des normes endogènes, de leur visibilité, de leur reconnaissance », on peut dire que la darja cumule les handicaps: c'est une langue sans statut, dont l'existence même est remise en question; de plus, elle est parlée
1

Dominique CAUBET, InaIco - CREAM

- EA 3575.

26

L'arabe maghrébin-darja

en France, pays qui pratique une forme de religion de la langue, et doté d'un fort complexe de supériorité quant à la valeur de la langue française. Enfin, ses locuteurs sont des descendants de migrants, souvent analphabètes, venus d'anciens protectorats coloniaux pour le Maroc et la Tunisie, et d'anciens départements français pour l'Algérie qui a accédé à l'indépendance à la suite d'une guerre longue et traumatisante. On comprend aisément la difficulté pour ses locuteurs de reconnaître une valeur intrinsèque à cette langue. Quand on sait qu'elle n'a pas non plus de statut dans les pays parvenus à l'indépendance sur fond de nationalisme arabe et de panarabisme, on imagine le peu de poids que ses locuteurs lui accordent et la réticence qui devrait s'ensuivre quant à sa transmission en France - mais la transmission se fait malgré tout, on le verra. La langue officielle (dans les trois pays du Maghreb) et parfois nationale (en Algérie) est al-Iuga alearabiya (la langue arabe), vocable qui désigne l'arabe littéral, langue commune à tous les pays arabes et langue sacrée pour les musulmans, qui ne s'acquiert qu'en contexte scolaire, n'étant langue maternelle de personne. Même si l'on compte dans la plupart des pays arabes parmi les plus forts taux d'analphabétisme au monde2 - ce qui signifie que les populations ne connaissent pas la langue officielle - cette langue, de par sa sacralité ou l'importance que lui ont donnée le nationalisme arabe et les discours officiels, est considérée avec beaucoup de respect et d'admiration et jouit d'un statut très élevé.

2 D'après les chiffres de l'UIS, Unesco Institute for Statistics, en 2002 les pays arabes avaient un taux d'analphabétisme officiel (des plus de 15 ans) de 52% pour les femmes et 29% pour les hommes (soit 40,5%), avec des pays plus concernés, la Mauritanie, puis le Maroc venant en 2ème position, avec 64% des femmes et 38,5% des hommes (52,25% au total), l'Egypte, 57% des femmes et 33% des hommes, soit 45% en tout; ou l'Algérie, 43% des femmes et 24% des hommes, soit 32,5%.

Pratiques linguistiques des jeunes en terrains plurilingues

27

A l'opposé, les langues parlées par tous, comme l'arabe marocain, algérien ou tunisien, ne parviennent que difficilement à être envisagées de façon positive, alors même qu'elles remplissent de fait presque toutes les fonctions de communication dans la société (voir Maas 2003). Il Y a donc un décalage considérable entre le statut et la pratique. En France, les locuteurs souffrent également du manque de reconnaissance de leur langue, qu'ils ont intériorisé, d'autant que la France a du mal (on le verra) à la valoriser. L'arabe maghrébin-darja en France, langue de la maison seulement? L'arabe maghrébin a une importance numérique en France en tant que langue familiale, mais on verra plus loin qu'elle est également en train de se faire une place dans la société française. En l'absence de chiffres officiels en France, on estime que l'arabe maghrébin est parlé par au minimum trois millions de personnes; son implantation remonte à la colonisation de l'Algérie puis à l'arrivée de populations en Métropole, migrants, mais aussi rapatriés juifs et harkis. Le Secrétaire d'état aux affaires étrangères, Renaud Muselier, a fourni des chiffres intéressants lors d'une intervention aux Etats-Unis (voir Muselier 2003): « Il y a entre quatre et cinq millions de musulmans en France, soit un peu moins de 10% de la population [...J plus de 70% viennent d'Algérie, du Maroc et de la Tunisie. » Un simple calcul permet de donner un chiffre de 2,8 à 3,5 millions de personnes originaires du Maghreb, en ne comptant que ceux qui sont de culture musulmane (auxquels, il faudrait ajouter ceux de culture juive d'Afrique du nord). De plus, pour la première fois lors du recensement de 1999, on a autorisé l'INSEE et l'INED à mener une enquête sur les langues. 380.000 adultes ont été interrogés sur la transmission familiale: « quelle(s) langue(s), dialecte(s) ou patois vous parlaient, quand vous aviez cinq ans, votre père et votre mère? » ; 23.000 personnes ont répondu que c'était l'arabe (voir Héran et al. 2002 et Clanché 2002). A partir de ces réponses, on

28

L'arabe maghrébin-darja

est arrivé au chiffre de 1.170.000 adultes à qui l'un des parents parlait arabe. Par ailleurs, ayant été amenés à organiser pendant cinq ans de suite l'épreuve facultative d'arabe dialectal au baccalauréat avant sa suppression3, nous avons été très positivement surpris par le degré de maîtrise de cette langue. Les chiffres de 1999, dernière année de l'épreuve d'arabe dialectal, sont les suivants: Tableau 1 : Nombre de candidats à l'épreuve
« dialectal» au baccalauréat

d'arabe

- D. Caubet

1999 Bac général Bac technoloi ue Total

candidats inscrits au bac 344.243

185.368

529.611

candidats inscrits en arabe « dialectal» 4.663 en arabe maghrébin (soit 1,35% des inscrits au bac énéral 5.174 en arabe maghrébin (soit 2,79% des inscrits au bac technolo i ue IO.lIl (soit 1,91% des inscrits au bac) [dont 225 en arabe oriental et 9.886 pour l'arabe maghrébin soit 1,87% des inscrits au bac

Cela nous donne une autre indication quantitative importante, avec 1,87% des élèves au baccalauréat qui demandaient à passer cette épreuve facultative. Quant à l'indice de vitalité,

3 Epreuves facultatives de « langues ne faisant pas l'objet d'un enseignement»: dans le cadre d'une convention passée entre le Ministère de l'Education nationale (DESCO) et l'INALCO en janvier 1995, portant sur la fourniture des sujets et l'organisation des corrections des copies pour vingt-huit des trente-deux langues proposées. L'arabe dialectal a été concerné dès le début (totalisant entre 65,6 et 76,5% du total des candidats pour les 28 langues impliquées), mais supprimé définitivement de la liste des langues possibles par le ministre Jack Lang pour la session 200 I (voir les notes de service correspondantes dans les B.O.E.N. des 16 septembre 1999,6 janvier 2000 et 1er février 2001). Cette épreuve ne concernait pas les baccalauréats professionnels.

Pratiques linguistiques des jeunes en terrains plurilingues

29

pour 1999, le nombre d'élèves ayant obtenu entre Il et 20/20 à cette épreuve était de 72%. Mais, outre la dimension quantitative, l'arabe maghrébin gagné, sur le plan qualitatif, une place non négligeable dans société française, de par la familiarité qu'il a acquise l'importance qui est la sienne dans le domaine culturel et dans jeunesse de France qui a grandi au contact de cette langue. a la et la

L'arabe maghrébin-darja en France et les institutions
Malheureusement, il en va tout autrement des institutions françaises hormis le statut important de « langue de France» 4 que lui ont reconnu en 1999 le Premier Ministre, Lionel Jospin, et le Ministère de la Culture, avec la création en 2001 de la DGLFLF (Délégation Générale à la Langue Française et aux Langues de France). Au Ministère de l'Education nationale, on l'a purement et simplement fait disparaître des listes des langues facultatives au baccalauréat, la France s'alignant ainsi sur les courants les plus conservateurs qui ne sont même plus de mise dans les pays du Maghreb, oÙ la présence de l'arabe maghrébin commence à être reconnue et prise en compte en ce début de 21ème siècle. Les choses ont brutalement empiré pour la darja depuis 1999 (année de sa reconnaissance en tant que « langue de France») : aucun enseignement dans le secondaire, suppression des expériences dans le primaire, l'arabe maghrébin n'a droit de cité que dans le supérieur, à l'INALCO (avec un cursus complet: licence, maîtrise, DEA et doctorats), mais aussi dans d'autres universités oÙ les demandes sont croissantes (Toulouse le Mirail, pour l'arabe marocain, qui offre désormais trois niveaux à tous les étudiants de l'université; Rennes, Nice, Lille, etc.).

Dans le cadre de la signature par la France de la Charte européenne pour les langues régionales ou minoritaires du Conseil de l'Europe; sur cette question, voir Caubet 2002a, 2003a, 2004g.

4

30

L'arabe maghrébin-darja

On se retrouve donc dans une situation pour le moins paradoxale: d'un côté, cette langue acquiert une reconnaissance inédite, de l'autre, sur fond de politique extérieure de la France, on lui dénie toute existence; la darja a un statut très fluctuant selon les groupes de pression qui interviennent et la question de son existence semble donc éminemment politique. Dans ces conditions, il est plus productif pour le sociolinguiste de s'attacher à décrire les indices de sa présence réelle dans la société française. Il y a deux domaines - et pas des moindres où elle se révèle importante: celui des parlers jeunes qui empruntent très largement à cette langue, et celui de la culture: musique, chanson, humour, cinéma...

L'arabe maghrébin-darja en France et les parlers jeunes5
La présence importante aux niveaux lexical, mais aussi phonétique et intonatif, voire morpho-syntaxique, de l'arabe maghrébin dans les parlers jeunes est-il, comme le disait l'appel à communication, le signe « d'un changement linguistique ou d'une évolution de la situation»? Les parlers jeunes sont-ils « l'expression même d'un changement non seulement dans les pratiques mais aussi dans les représentations? (...) Quelles évolutions, dans la société et dans les représentations sociolinguistiques, ont permis les représentations actuelles des jeunes? » On peut affirmer aujourd'hui que l'arabe maghrébin a acquis en France une forme de familiarité, due sans doute à sa présence massive; cela est encore plus fragrant pour les jeunes de France qui ont grandi au contact de cette langue qu'ils n'ont souvent pas
5

Pour le débat sur ce que recouvre le terme « les parlersjeunes », voir

le numéro des CAHIERS DE SOCIOLINGUISTIQUEqui leur est consacré (Bulot 2004, Lamizet 2004 et Bulot et al. 2004). L'utilisation du pluriel est là pour rendre compte de pratiques différentes selon les lieux et les groupes sociaux (centre-ville, banlieue, région parisienne, autres grandes villes, etc.).