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Variation et francophonie

De
372 pages
Les treize chapitres de ce recueil, rédigés par des chercheurs antillais nord-américains et européens, donnent un aperçu de l'intérêt et de l'envergure des recherches actuelles sur les variétés du français. Le volume commence par des variétés dont les rapports au français standard sont quelquefois controversés, créoles de l'espace antillais et africain ; il passe ensuite par l'Amérique du nord pour terminer en Europe. Certaines des variétés décrites comptent parmi les moins bien connues, d'autres sont devenues des cas typiques.
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VARIA TION ET FRANCOPHONIE

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Créée en 1994 pour valoriser la recherche en sciences du langage, la collection « Sémantiques» accueille principalement des thèses nouveau régime et des synthèses d'habilitation. Elle publie dans les différents domaines de la linguistique: phonologie, lexicologie, syntaxe,
sémiologie et philosophie du langage, épistémologie, et sociolinguistique,

psycholinguistique

études littéraires à base de linguistique générale et de sémiotique, orthophonie, didactique des langues, traduction, terminologie mise en œuvre de l'outil sémio-linguistique au service de l'entreprise (analyse de contenu, marketing, publicité).

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Contact:
Marc Arabyan

Centre de Recherches Sémiotiques Université de Limoges 39E, rue Camille-Guérin
87000 LIMOGES (France)

arabyan@free.fr

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VARIATION ET FRANCOPHONIE
Mélanges édités par Aidan Coveney, Marie-Anne Hintze et Carol Sanders en hommage à Gertrud Aub-Buscher

L'Harmattan
5-7, rue de l'Ecole

France
Polytechnique

L'Harmattan

Hongrie

L 'Harmattan

Italie
15

Hargita u. 3
1026 BUDAPEST

Via degli Artisti, 10214 TORINO

7 5005 PARIS

(Ç)L'Harmattan,

2004

ISBN: 2-7475-6804-0 EAN: 9782747568043

Introduction par Carol Sanders
Le but de ce volume est de donner un aperçu de l'intérêt et de l' envergure des recherches actuelles sur la variation linguistique dans le monde francophone. Nous ne tentons pas de faire un survol de l'état de la francophonie, qui existe déjà dans plusieurs publications (par ex. Sahli 2002), mais nous souhaitons plutôt attirer l'attention sur le travail actuel de linguistes qui prennent pour objet une ou plusieurs variétés du français écrit ou parlé. En situant ce volume parmi d'autres publications parues dans ce domaine, il est peut-être pertinent de s'interroger sur l'évolution du concept de francophonie chez les linguistes. Dans le premier grand tour d' horizon édité par Valdman en 1979, le français de l' Hexagone se trouvait pratiquement exclu, comme aussi d'ailleurs dans les deux volumes qui lui succédèrent (Robillard et Beniamino 1993 et 1996). Au bilan géographique du livre de Valdman, ces derniers ont ajouté un aspect thématique, avec des chapitres portant sur l'insécurité linguistique, sur des questions d'oralité et de véhicularité et ainsi de suite. À la même époque, Chaudenson, Mougeon et Beniak ont lancé l'idée intéressante d'une description « panlectale » du français, qui consisterait à sélectionner un phénomène linguistique (dans leur volume il s'agit surtout de la morphologie verbale et des prépositions) et puis analyser sa manifestation dans plusieurs variétés. Néanmoins, deux problèmes découlent de cette démarche: d'abord, elle obscurcit le fait que chaque variété présente son intérêt linguistique propre (marqueurs aspecto-temporels dans certaines langues, désinences temporelles dans d'autres, par exemple) qui ne correspond pas nécessairement à celui des autres variétés. Deuxièmement, les concepts de statut et de corpus tels qu'ils sont utilisés dans ce volume (et dans Robillard et Beniami-

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no 1993), nous ramènent à l'idée d'une hiérarchie dominée par le « bon» français de France. C'est sans doute pour mettre en relief ce problème que PolI intitule son livre Francophonies périphériques (2001), livre qui cependant ne fait que prolonger une sorte de ségrégation linguistique qui sépare les variétés hexagonales des autres et qui exclut les aires créolophones de la francophonie. Les recherches linguistiques sembleraient avoir tout à gagner d'une définition globale et non-hiérarchique de la francophonie, l' essentiel étant de voir comment une langue - le français - évolue dans des conditions et des situations de contact différentes. Ainsi, d'entrée, notre volume évoque des « variétés» dont les rapports avec le français sont complexes et quelquefois controversés Uusqu' à quel point peuton ou doit-on dire des créoles qu'ils sont des variétés du français ?). À part l'intérêt linguistique intrinsèque des créoles, ceux-ci nous renseignent sur le changement linguistique et les états anciens des langues (européennes entre autres) ; n'oublions pas non plus que là où il y a créole français, il y a (ou il y a eu) le français et que nous avons affaire à une partie de la francophonie. Christie en faisant un survol des études récentes sur les créoles antillais, essaie de répondre à la question: «français créole ou créole français? » en puisant dans des exemples comparatifs tirés des Antilles anglophones aussi bien que des Antilles francophones. VaIdman au contraire examine une manifestation de variation intralinguistique dans le créole haïtien. Baker retrace les origines des devinettes du créole mauricien, alors que, dans l'espace africain, Ploog se livre à la problématique du changement linguistique dans le « français abidjanais ». Après un séjour en Amérique du nord (voir ci-dessous), nous terminons en Europe: le chapitre de Manno qui clôt le volume évoque la question non moins complexe de savoir où se trouve la limite entre dialecte et français régional, et par conséquent si, pour une variété donnée, il s'agit d'un cas de dédialectalisation ou de dérégionalisation du français, problème soulevé également par Pooley dans son chapitre sur le 0 ouvert en « français régiolectal » du Nord de la France. Nous avons dit qu'il faut laisser parler les chercheurs, et les variétés, pour que l'intérêt particulier de chaque variété puisse ressortir. Certains éléments linguistiques seront susceptibles d'intéresser le lecteur précisément parce qu'ils sont moins analysés et mal connus. Ceci est peut-être le cas des articles de Papen sur le français des Métis et de Golembeski et Rottet sur l'imparfait dans certaines variétés du français en Amérique du nord. Par contre, l'intérêt d'autres chapitres est de jeter un nouveau regard sur des phénomènes qui sont depuis si longtemps un objet d'étude qu'ils sont presque devenus des

INTRODUCTION

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cas types de recherche en linguistique française: par exemple, les pronoms toniques du pluriel (Blondeau), le h aspiré (Green et Hintze), ou le contact avec l'anglais (Mougeon). Ce qui semble clair, c'est que le fait de juxtaposer des données de plusieurs variétés du français enrichit la recherche. C'est ce que font plusieurs des auteurs, que ce soit pour explorer les différences ou pour souligner les ressemblances. Par-dessus tout, il est intéressant de noter que de plus en plus les projets de recherches en linguistique française trouvent souhaitable de faire appel à diverses variétés et à des chercheurs travaillant dans d'autres parties de la francophonie (Coveney pour les pronoms clitiques, Durand et Lyche pour la phonologie). Dans son poème Ta a lause (<< un pou») écrit en anglais « nonÀ standard », un des poèmes les plus connus du monde anglophone, le poète écossais Robert Burns parle de la difficulté que nous avons à nous voir tels que nous sommes et tels que les autres nous voient. De même, dans sa préface au livre de Poll, Françoise Gadet constate qu'une grande partie des recherches sur la variation en français a été effectuée par des étrangers. Sur les dix-sept linguistes représentés dans ce volume, une douzaine travaillent ou ont travaillé dans des universités anglophones. Nous espérons que ce brassage scientifique apportera une perspective stimulante pour ceux qui ne connaissent pas ces travaux. Et au sein du monde universitaire anglophone, nous osons espérer aussi que ce livre servira à démontrer l'importance des recherches linguistiques dans le contexte des études francophones, domaine où on a quelquefois tendance à penser que l'étude de la culture peut être dissociée de celle de la langue. Signalons pour terminer que certains de ces chapitres ont eu leur origine dans des communications préparées pour le congrès annuel de l'association britannique AFLS 1 qui s'est tenu à Québec en 2000, mais ont été remaniés et développés ensuite pour ce volume que nous souhaitons dédier à Gertrud Aub-Buscher à l'occasion de sa retraite. Spécialiste de dialectologie française, des créoles français et de linguistique appliquée, Gertrud a longtemps œuvré au sein de l' AFLS ; aussi a-t-elle commencé à promouvoir la francophonie bien avant la mode que celle-là connaît actuellement. Rappelons qu'elle fut membre fondateur de l' AFLS en 1981, membre du comité de rédaction du Bulletin AFLS de 1981 à 1986 et Présidente de 1986 à 1989, sans
1. Association for French Language Studies: association scientifique pour les chercheurs et enseignants universitaires en langue et linguistique françaises. Voir sa revue, Journal of French Language Studies (Cambridge University Press), et http://www.north-Iondonmet.ac.uk/afls/index.shtml.

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oublier son rôle important au sein du JFLS. Les témoignages en son honneur se trouvent à la fin de ce volume. Références bibliographiques Chaudenson R., Mougeon R. et Beniak E., 1993, Vers une approche panlectale de la variation du français, Paris, Didier Érudition. PoIl B., 2001, Francophonies périphériques, Paris, L'Harmattan. Robillard D. de et Beniamino M. (éds), 1993, Le Français dans l'espace francophone, Tome I, Paris, Champion. Robillard D. de et Beniamino M. (éds), 1996, Le Français dans l'espace francophone, Tome II, Paris, Champion. Sahli K. (ed.), 2002, French in and out of France, Bern, Peter Lang. Valdman A. (éd.), 1979, Le Français hors de France, Paris, Champion.

I. ESPACES CRÉOLE ET AFRICAIN

1 Français créole, créole français et cetera: Remarques sur les dénominations par Pauline Christie

Introduction 1
Rien de surprenant d'évoquer les créoles français dans un volume consacré à la francophonie. En effet, ces variétés reflètent indubitablement l'expansion coloniale française dans diverses parties du monde. Néanmoins, la question de leurs rapports exacts avec le français demeure controversée. Les arguments avancés ont tendance à refléter soit les origines et/ou le positionnement idéologique de leurs auteurs. En outre, ceux-ci se rattachent souvent à des débats linguistiques allant au delà des études créoles. Cette question, ainsi que d'autres controverses connexes, se trouve reflétée dans la diversité des termes utilisés au fil des ans pour désigner les langues en question. Cependant, bon nombre des problèmes soulevés par ces dénominations ont été étudiés plus en détail depuis une vingtaine d'années environ, ce qui a mené à une remise en question de certaines notions traditionnellement admises. Cette étude vise ainsi à examiner tout particulièrement les évolutions pouvant avoir des conséquences pour la nomenclature en prenant pour point essentiel de référence les créoles des Petites Antilles et de Haïti.

1.

La traduction en français du texte original de cet article a été assurée par Marie-Anne Hintze.

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1. Les problèmes 1.1 Les dénominations traditionnelles et leurs implications De Camp (1971 : 17) regroupait sous le terme général créoles à base française d'une part, le créole français des Antilles et le français créole parlé à l'île Maurice et à la Réunion. Hancock (1977 : 378-80), pour sa part, recensait le français créole haïtien, les dialectes créoles à base française des Petites Antilles, et le créole français de la Guyane, ainsi que le français créole de Louisiane, le créole français des Seychelles ou Seychellois, lefrançais créole Mauricien ou Mauricien, le créole français de la Réunion, ou Réunionnais (anciennement Bourbonnais). D'autres, tels que Goodman (1964) ont utilisé le terme dialectes français créoles pour désigner l'ensemble de ces variétés. Chacune de ces appellations est porteuse de certaines implications. Par exemple, les deux termes français créoles et dialectes français créoles laissent à entendre que les variétés ainsi dénommées sont des variétés du français. D'autre part, l'expression créole français rend évidente l'idée qu'il s'agit de variétés autonomes. Cependant, il semblerait qu'un consensus se soit formé sur le fait que toutes les variétés mentionnées sont des variétés à base française. Néanmoins, des réserves quant à l'adéquation de cette formulation elle-même ont mené certains créolistes - notamment aux Antilles - à adopter l'usage du terme créole à base lexicale française, soulignant par là-même la notion que les variétés en question ne se distinguent d'autres variétés semblables que par leur lexique d'origine française. Cependant, cette dernière expression provoque, elle aussi, quelques réticences puisque le lexique comprend des apports de sources non françaises même si ceux-ci sont peu nombreux. Fait plus grave, elle tend à faire croire que seul le lexique serait d'origine française en occultant les apports dans d'autres domaines. Il importe également de souligner que certaines désignations utilisées par Hancock, c' est-àdire mauricien et seychellois, ont des connotations nationalistes de même que les termes haïtien, guadeloupéen, etc., parfois utilisés ailleurs. Néanmoins, il n'est pas toujours aisé de déterminer si l'emploi de telle ou telle désignation plutôt que de telle autre résulte d'un choix délibéré de la part du chercheur. Hancock (1977 : 380) par exemple, regroupe à la fois le mauricien et le réunionnais sous l'appellation français créole, mais alors qu'il précise que le réunionnais se caractérise par « une grande variabilité et tend à se galliciser », un commentaire qui pourrait sembler justifier son choix terminologique, il n'avance aucune remarque de ce type à propos du mauricien.

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1.2 Les rapports avec le français Holm (1988 : 25) cite van Name, auteur de la première étude comparative des parlers créoles au XIXe siècle, pour avoir déclaré que les transformations subies par les créoles ne différaient pas essentiellement, ni par leur nature, ni par leur étendue, de celles qui, par exemple, séparent le français du latin, mais que la plus grande violence des forces mises en œuvre dans le cas des langues créoles est responsable d'évolutions beaucoup plus rapides que pour les langues romanes reconnues. Cette observation a largement été reprise depuis lors. Près d'un siècle après van Name, Hall fondait son argumentation pour une relation génétique sur les parallélismes structuraux entre le français et le créole français. Tout comme ses prédécesseurs néogrammairiens, il estimait que le débat pouvait être résolu par le simple recours à des comparaisons structurelles précises, quoique, contrairement à eux, il se soit attaché aux parallélismes morpho-syntaxiques. Selon lui: Nous observons le même type de correspondancesfondamentalesentre les classes de mots des créoles à base françaisede la Louisiane,de Haïti, de Saint Domingue,de la Martinique,etc., et celles du français, et entre celles du papiamentuet de l'espagnol. Nous en tirons donc la conclusion inévitable que les premiers sont dérivés du français et ce dernier de l'espagnol. (Hall 1966: 58) Il avait cependant été évident, dès le départ, que la classification génétique des créoles posait des problèmes particuliers au regard de la transparence de leurs origines. Schuchardt, que beaucoup considèrent comme le fondateur des études créoles, insistait sur le contraste entre ces Mischsprache et les langues pures sur lequel le concept des relations génétiques était fondé. Selon lui, en tant que langues mixtes, et, en dépit du lien historique, les créoles n'étaient de toute évidence pas des langues- filles en descendance directe de telle ou telle langueparente européenne. En 1914, évoquant le rapport entre le saramaccan (créole parlé au Surinam, à base anglaise et portugaise), il déclarait: Nous verrons qu'il ne nous est guère facile de déterminer si le dialecte qui nous concerneici doit être compris sous la rubrique anglais nègre ou portugais nègre. Nous pourrionségalementcontesterla seconde catégorisation (rattachant l'anglais nègre à I' anglais) : la langue européenne n'a pas évolué de façon linéaire et continuemais a vu son évolution brutalement interrompue. (traduction à partir de celle de Gilbert 1980 : 96)

Les débats sur les rapports génétiques à partir du modèle de l'arbre généalogique ont depuis longtemps été remplacés par d'autres préoccupations. Plus récemment, des tentatives ont été effectuées pour parvenir à un classement des langues créoles en substituant ou en

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ajoutant à la prise en compte des liens historiques des critères typologiques. La plupart des créolistes se sont attachés à l'étude de correspondances synchroniques entre créoles - les considérant comme membres d'un même groupe - tout en reconnaissant ouvertement leur lien historique avec telle ou telle langue européenne. C'est ainsi que Goodman a entrepris une comparaison de ce qu'il dénommait les dialectes créoles français (Goodman 1964) et qu'Hazaël-Massieux comparait le créole guadeloupéen au Kriol Casamance du Sénégal, divers éléments lexicaux du dominicais, du mauricien, du haïtien et du guyanais au français, les créoles ibériques à l'espagnol et au portugais, et le saramaccan à l'anglais et au portugais. Ces deux études sont reproduites chez Hazaël-Massieux (1996). Alleyne (1980), dans son analyse comparative de variétés de ce qu'il nomme l'afro-américain, s'est attaché à l'étude des variétés liées à l'anglais. Certaines de ces études, ainsi que d'autres, ont souligné le fait que nombre de traits grammaticaux partagés par les créoles en général les différencient également des langues européennes dont leur lexique est majoritairement issu. Entre autres, celles-ci ont démontré la nécessité d'examiner de plus près à la fois l'apport des langues africaines et la pertinence des universaux de l'acquisition du langage. L'émergence de la créolistique en tant que discipline à la fin des années 1960 reposait sur l'idée que les langues créoles étaient aisément identifiables et que, par conséquent, la délimitation du domaine était chose facile. Parmi les caractéristiques définitoires de ces langues généralement admises figurent: (i) l'ordre des mots SVO, (ii) le radical verbal invariable; (iii) la tendance vers l'univocité morphosyntaxique; (iv) l'absence de distinctions grammaticales ou lexicales pour la marque du genre; (v) les verbes sériels (Mufwene 1986 : 140141). Cependant, il s'est avéré non seulement que certains de ces traits sont présents dans d'autres langues généralement non perçues comme étant des créoles, mais également que ces traits ne figurent pas dans toutes langues reconnues comme des créoles. Il n'est donc guère surprenant qu'à mesure que de plus en plus de langues créoles ont été identifiées, la question se soit posée de façon de plus en plus insistante de savoir s'il existe réellement un inventaire de traits structurels qui caractérise ces langues comme faisant partie d'un groupe distinct. L'importance fondamentale des facteurs socio-historiques dans l'identification des créoles est désormais largement admise et, ce, depuis bon nombre d'années. Mufwene (1986), entre autres, a souligné cependant que ni l'approche structurale, ni l'approche sociohistorique ne sont satisfaisantes à elles seules et que ces deux approches doivent être conjointement mises en œuvre pour décider si une

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variété de langue donnée doit ou non être incluse dans un inventaire des langues créoles. Les recherches sur les facteurs socio-historiques ont été grandement facilitées par les résultats d'un nombre croissant d'études démographiques détaillées (par exemple, Singler 1995 ; Arends 1995). Ces résultats jouent également dans l'évaluation du rôle des langues lexificatrices dans la formation des créoles.

1.3 La formation des créoles Les créolistes peuvent désormais se prononcer plus clairement sur la genèse des créoles français. Parkvall (1995) et Jennings (1995), par exemple, ont eu recours à des données démographiques pour justifier I'hypothèse avancée plus tôt par Alleyne (1971 : 177) entre autres, que Saint-Christophe, première colonie française aux Antilles, a joué un rôle primordial dans la genèse et la diffusion des créoles dans cette région. Winford a conclu, non sans justification, que les langues lexificatrices n'ont pas toujours fourni l'apport majeur dans la formation d'un créole, car dans de nombreux cas elles n'étaient pas disponibles en tant que modèles dans le sens ordinaire de ce terme. Selon lui, dans certaines situations, l'apport lexical provenait probablement de « variétés imparfaitement maîtrisées du superstrat parlées par la population servile, voire de pidgins basés sur ces variétés» (Winford 1997 : 137). D'autres, tels que Chaudenson (1979), ont souligné l' importance de l'apport du français populaire, régional et dialectal. Adoptant un point de vue différent, Baker (1995b) soutient que les créoles ne résultent pas d'un apprentissage imparfait de la langue puisque, dans la première phase de l'émergence des créoles, les esclaves ne tentaient pas d'acquérir la langue européenne en tant que telle, mais œuvraient surtout à obtenir le moyen de communiquer entre eux dans des circonstances où ils ne disposaient pas d'une langue maternelle commune. Ces trois positions illustrent la façon dont les points de vue traditionnels sur le rapport entre les créoles français et le français dans la formation des créoles sont remis en cause. Selon un autre point de vue traditionnel les esclaves auraient été confrontés à un français consciemment simplifié. En 1659 par exemple, un prêtre de la Martinique, le Père Chevillard, rapportait que les Européens corrompaient délibérément leur langage pour en faciliter la compréhension, tandis que quatre ans plus tôt le Père Pelleprat avait signalé que les modifications linguistiques étaient effectuées par les Européens (Goodman 1964: 104-5). Nous n'avons, certes, aucun moyen de vérifier la fiabilité de ces observations, quoique la thèse d'une simplification délibérée de la langue des Européens ait trouvé

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un écho plus de trois cents ans plus tard, au tout début des études créoles, chez Schuchardt, entre autres. Mervyn Alleyne se distingue dans ce débat pour avoir vigoureusement contesté ce point de vue. Son argumentation se fonde sur des faits tels que la survivance dans les créoles français d'articles agglutinés, et de quelques formes verbales françaises fléchies, outre des preuves tirées de l'examen de créoles à base non française, tels que le créole de la Jamaïque, tendant à démontrer que la langue qu'entendaient les esclaves était morphologiquement complexe (Alleyne 1971 : 172). Plus récemment, les créolistes ont perçu l'importance des textes anciens pour éclairer les premières manifestations des créoles. Quelques échantillons fournis par des missionnaires du XVIIe siècle, y compris ceux mentionnés pius haut, datent d'à peine vingt ans après la colonisation de la Martinique et de la Guadeloupe (Goodman 1964 : 106). Un manuscrit récemment découvert, Passion selon saint Jean en langage nègre, que l'on estime dater d'avant 1760, a été reproduit par Hazaël-Massieux (1996 : 249-53), un autre, copie faite au XVIIIe d'un original datant de 1671, a été mis à jour par Goodman (1999 : 401). Ces deux documents sont particulièrement intéressants car contrairement aux exemples antérieurs, leur langue est relativement proche du créole martiniquais moderne. Ceux-ci suggèrent donc une évolution rapide du créole dans la première moitié du XVIIIe siècle. Cependant, la prudence s'impose quant à l'évaluation de l'authenticité de la langue que ces textes présentent, d'autant plus que ceux qui les ont consignés sur papier étaient des francophones natifs qui auraient pu, à leur insu, déformer la langue réellement parlée. Il se pourrait aussi que la langue parlée par certains Noirs ait été moins « pidginisée » que celle de certains de leurs contemporains. 1.4 Les rapports avec les langues africaines Le rôle des langues africaines dans la genèse des créoles constitue un autre sujet prêtant à controverse. Une position extrême, adoptée par bon nombre des premiers créolistes, a consisté à minimiser leur influence. Hall, par exemple, déclarait que la proportion de structures françaises dans le créole haïtien était à la fois plus élevée et plus fondamentale que celles de type africain (Hall 1966 : 117). La position diamétralement opposée est représentée par Sylvain, l'auteur de la description si souvent citée du créole haïtien comme « une langue éwé à vocabulaire français» (Sylvain 1936 : 178). Durant les dernières décennies, le débat s'est ranimé entre les chercheurs insistant sur le rôle fondamental des langues africaines dans la formation des créoles et ceux pour qui les langues lexificatri-

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ces européennes sont primordiales. Alleyne affichait sa position substratiste par son utilisation de la dénomination afro-américain dans le titre de son étude comparative de 1980. Par contre, Chaudenson (1979 : 54-55), affirmait que le français et certains « processus universels de simplification », plutôt que les langues africaines expliquaient le développement des créoles français. Plus récemment il a, néanmoins, reconnu la possibilité « d'africanismes à grande extension» (Chaudenson 1992 : 249). Entre ces deux positions extrêmes, Bickerton, tout en admettant une contribution des langues africaines au vocabulaire et à la phonologie des langues créoles, considère que la syntaxe s'explique par les universaux du langage, tout au moins dans la période de formation (Bickerton 1981). Cependant, reconnaître le rôle des universaux de l'acquisition du langage ne signifie pas nécessairement qu'une contribution africaine importante à la syntaxe créole soit inconcevable. Les recherches sur les traits africains dans les langues créoles ont été entravées par un manque d'informations sur la provenance exacte des esclaves qui leur donnèrent naissance. La somme croissante d'études démographiques aujourd'hui disponible fait cependant qu'« il est désormais possible de déterminer de façon assez fiable quels groupes de langues étaient en présence, à quel moment, et dans quel lieu, durant la formation de tel ou tel créole et donner ainsi aux recherches substratistes la base empirique qui leur était nécessaire» (Arends 1995 : x). L'ignorance des chercheurs en matière de connaissance des langues africaines modernes, et à plus forte raison de leur état aux XVIIe et XVIIIe siècles, a également constitué un obstacle important. Ainsi, une grande partie des travaux effectués dans ce domaine s'est limitée à ce que Bickerton a nommé le principe de la cafétéria amenant des chercheurs à sélectionner certaines structures présentes dans une ou deux langues créoles pour ensuite faire valoir que des structures superficiellement similaires pouvaient se trouver dans une ou plusieurs langues de l'Afrique de l'Ouest (Bickerton 1981 : 48). Bien que cette critique ne soit pas entièrement sans fondement, l'on peut noter que le problème est quelque peu mitigé par la similarité structurelle des langues kwa dont les exemples africains sont généralement tirés. Les travaux de Claire Lefebvre (par exemple, Lefebvre 1998) tranchent de manière significative sur les démarches mentionnées cidessus. Celle-ci s'est livrée à une comparaison systématique des caractéristiques lexicales et syntaxiques de la langue africaine le fongbe, prise comme représentant le groupe kwa-ewe et de celles du créole haïtien, en s'appuyant dans une large mesure sur les informations

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démographiques fournies par John Singler. Quoique Singler (1996) et d'autres aient ouvertement critiqué le fait que Lefebvre ne prenne en compte qu'une seule langue africaine, ses travaux ont permis à la recherche sur le rôle des langues africaines dans la genèse des créoles de passer à un autre plan. Pour Alleyne, les éléments africains dans les créoles sont des continuités plutôt que des survivances (Alleyne 1980 : 138). L' explication de la genèse des créoles et de leur développement fournie par Lefebvre semble rejoindre ce point de vue. Son hypothèse de la relexification, présentée sous sa forme la plus développée dans son ouvrage de 1998, marque la rupture la plus complète à ce jour avec le principe de la cafétéria. Selon elle, la relexification constitue le processus central mis en œuvre dans la genèse des créoles. Les créateurs du créole auraient copié les matériaux phoniques du superstrat - le français dans le cas du créole haïtien - pour les réétiqueter ensuite selon les systèmes de leurs langues maternelles. Lefebvre ajoute encore qu'il est possible de prévoir pourquoi certains traits du créole, comme par exemple les propriétés sémantiques et distributionnelles des items lexicaux des classes maj eures correspondent à celles du superstrat, alors que d'autres, telles que les propriétés sémantiques et distributionnelles des classes mineures comme les déterminants et les démonstratifs, s'alignent sur les systèmes des langues de substrat. Un second processus, la réanalyse, est lié à l'étape de développement ou de grammaticalisation du créole, moment où des évolutions similaires à celles qui ont lieu dans d'autres langues ont rapproché le résultat du processus de relexification des langues maternelles africaines, même dans les cas où celles-ci avaient cessé d'être parlées. Son hypothèse postule un dernier processus, le nivellement dialectal, qui joue également sur l'apport de la relexification, en réduisant la variation résultant de l'inévitable contact avec d'autres langues de substrat. L'hypothèse de la relexification, proposée par Lefebvre demeure controversée, en partie parce que l'on peut se demander si celle-ci fournit la meilleure explication possible des parallélismes entre le créole haïtien et le fongbe. Qui plus est, comme le signale Mufwene (1996), l'approche de Lefebvre suggère, à tort, que les langues lexificatrices européennes n'ont en rien contribué à la syntaxe des créoles. Néanmoins, les travaux de Lefebvre représentent la tentative la plus systématique et la plus complète à ce jour de fournir une explication de la majorité des traits africains présents dans les langues créoles. Sa réévaluation de la contribution du lexique d'origine européenne dans la formation des langues créoles n'est, bien sûr, pas sans conséquence sur l'interprétation à donner à des dénominations telles que créole à

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base lexicale française. Le nombre d'éléments lexicaux que l'on peut identifier facilement comme étant des survivances africaines est trop peu élevé pour poser une difficulté aux utilisateurs de cette dénomination. Néanmoins leur portée culturelle est hautement significative. Ceux-ci se rattachent prioritairement à des domaines dans lesquels la culture africaine est restée dominante, telles que les pratiques de la médecine populaire, la cuisine, la danse et la religion, de même que des termes désignant des attributs très personnels, y compris dans le domaine sexuel. On a également pu identifier quelques cas de convergence, quoique ceux-ci soient plus difficiles à cerner. Par exemple, la question de savoir si le marqueur défini postposé la des créoles français antillais provient du français populaire ou d'une source africaine - voire des deux - n'est pas tranchée. De même l'identification de calques reste imprécise quand, comme cela est fréquent, elle n'est pas soutenue par des précisions démographiques probantes. La concentration des travaux relatifs à l'apport africain dans le lexique créole antillais fondée sur l'identification des correspondances entre certaines formes créoles et d'autres dont les formes et significations sont similaires dans le groupe de langues kwa-ewe-mande, est liée au fait qu'il est avéré qu'un grand nombre des esclaves étaient originaires de régions d'Afrique où ces langues étaient en usage. Mais des données précises font souvent défaut quoique les chercheurs aient pu progresser dans ce domaine. Mazama (1998) a ainsi étudié le rôle des esclaves parlant des langues bantoues dans le développement du lexique du créole guadeloupéen et a soutenu ses conclusions par des données démographiques indiquant qu'ils étaient plus nombreux dans cette colonie que dans les autres colonies antillaises françaises. Des chiffres fournis par Baker (1993 : 128) confirment ces résultats. Les études démographiques plus détaillées entreprises ces dernières années ont aussi souligné la complexité de la genèse des créoles. Par exemple, la présence de traits provenant d'un groupe de langues plutôt que d'un autre pourrait ne pas être déterminée tout simplement par le nombre total des esclaves d'un groupe ethnique particulier présent dans telle ou telle colonie, mais plutôt résulter du fait que tel groupe y était prédominant à une période donnée. À Haïti, par exemple, et très probablement ailleurs aussi, l'influence relativement peu importante des langues bantoues, en dépit de l'afflux important d'esclaves parlant ces langues, peut s'expliquer par le fait qu'au moment de leur arrivée, les structures du créole avaient déjà été fixées par la majorité Ewe-Fon et Mande de la période antérieure (Mufwene 1996 : 186). Il n'est guère surprenant que l'influence bantoue sur les

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créoles antillais ait été plus forte dans le domaine du lexique, puisque c'est ici que la langue est la plus perméable à l'emprunt. Quelques changements ultérieurs reflètent également les transformations démographiques de la population africaine dans le courant du XVIIIe siècle. Il est aussi possible que des mécanismes internes, tels que le niveau de saillance de tel ou tel trait ait joué un rôle dans sa sélection. 2. Descriptions de structures créoles 2.1 Les descriptions traditionnelles La première description détaillée d'un français créole, publiée en 1869, est celle de J.1. Thomas, instituteur à Trinidad. Quoique certaines parties de son ouvrage laissent apparaître qu'il reconnaît la nature non arbitraire du créole, la démarche de l'auteur se fonde pour l'ensemble sur des comparaisons avec le français. Par exemple, il résumait les formes verbales créoles comme étant, à peu d'exceptions près, « des infinitifs français, souvent transformés par une mauvaise prononciation» (Thomas, édition de 1969 : 41). La brève description du guyanais d'Auguste de Saint-Quentin, publiée trois ans après la grammaire de Thomas, est considérée comme la première description indépendante d'un créole français, c'est-à-dire « sans références gratuites au français standard» (Goodman 1964: 111). D'autres auteurs plus tardifs, néanmoins, restaient parfois enclins à décrire les créoles par rapport à leurs langues lexificatrices européennes (voir par exemple, Jourdain 1956), pratique confortant l'idée qu'ils n'étaient que des versions simplifiées des langues européennes. Depuis une cinquantaine d'années, cependant, la situation a changé de façon radicale. En premier lieu, il existe aujourd'hui plusieurs ouvrages détaillés qui présentent les créoles, individuellement et collectivement, comme des variétés indépendantes. Pour les créoles antillais, et pour n'en citer que deux, voir les descriptions de Taylor du créole de la Dominique (Taylor 1951 ; 1977) et le Haitian Creole de Hall (Hall 1953). En second lieu, les études détaillées contemporaines sur des points de syntaxe précis, s'appuyant sur les développements en théorie linguistique, ont fourni des aperçus précieux en particulier sur des questions telles que l'expression du temps, du mode et de l'aspect, les déterminants, les complémenteurs et les verbes sériels. Celles-ci démontrent que les structures créoles sont beaucoup plus complexes que ne le suggèrent ces dénominations qui impliquent que les créoles sont des variétés de langues européennes. Pour illustrer ce fait, nous nous développons ci-dessous un exemple tiré d'une étude récente.

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2.2 Le radical verbal invariable L'étude la plus complète à ce jour sur les systèmes aspectuo-temporels des créoles antillais est celle de Donald Winford (voir, par exemple, Winford 2000). Quoiqu'il se concentre sur le créole anglais antillais (Caribbean English Creole ou CEC) ses conclusions sont également valables pour les systèmes prédicatifs des créoles français antillais, comme nous le verrons ci-dessous. Sa démarche innove par rapport aux premières descriptions de ce domaine de la syntaxe qui s' attachaient à l'étude des marques morphologiques des catégories grammaticales et par conséquent n'accordaient que peu d'attention au verbe non fléchi. Par exemple, chez Hall (1966 : 58-59) celui-ci n'est mentionné que pour illustrer la simplification, à l'étape du pidgin, indiquée, selon lui, par l'absence de désinence temporelle. Taylor, pour sa part, était plus perspicace. Évoquant le verbe non fléchi en créole des Petites Antilles: créole haïtien, créole jamaïcain et en sranan, variété du Surinam, il observait: Les grammaires de ces créoles ne font pas état de la distinction temporelle entre la référence à l'état présent et à une activité ou un procès passés lorsque ceux-ci sont tous deux considérés comme non duratifs. En créole des Petites Antilles i kwè et i manjé sont tous deux considérés comme temporellement présents - ou mieux, comme non passés. (Taylor 1977:182) Bickerton en déclarant: allait plus loin, dans sa description du créole guyanais,

Les fonctions de la forme du radical [...] dépendent de la distinction entre verbe statif et non statif. Dans son rôle le plus fréquent, avec des verbes non statifs elle indique le « passé non marqué» - c'est-à-dire (normalement), une action ayant eu lieu dans le passé à un mOIllentprécisé ou non mais qui ne doit précéder aucune des actions discutées sÎ1llultanément. Pour les verbes statifs, cependant, le radical invariable indique le non-passé. (Bickerton 1975 : 28-9)

Cependant certains créolistes antillais (par exemple Gibson 1982) furent prompts à signaler qu'en guyanais, comme ailleurs, les verbes statifs avec un sens passé n'étaient pas rares. L'analyse de Winford offre une explication de ce fait, entre autres. L'élément le plus significatif de l'analyse du verbe non fléchi chez Winford est sa reconnaissance de ses emplois multiples qui tient compte du rôle des situations d'énonciation. Le principal emploi qu'il identifie peut être assimilé à la distinction effectuée par Bickerton, entre verbes statifs et non statifs. Winford ajoute la condition que le moment de prise de parole (speech time ou « S ») est le point de référence, la forme non fléchie étant vue comme « non analysée pour les

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paramètres de temps, mode ou aspect» (Winford 2000 : 158). Il admet certaines exceptions à sa description générale, comme par exemple les créoles de la Jamaïque et du Belize, où le verbe non fléchi peut aussi être interprété comme un présent d'habitude. Le créole haïtien constitue également une exception à cet égard. Winford relève le rôle des situations de discours pour expliquer les emplois secondaires du verbe non fléchi, tels que: Les verbes statifs non fléchis peuvent avoir un sens passé dans certains contextes, pourvu que le point de référence ait été posé comme passé par l'emploi du marqueur temporel passé. Une forme ayant un sens perfectif est exprimée par certains verbes parfois accompagnés d'adverbes. Une possibilité future peut être exprimée par un verbe non fléchi dans la proposition conditionnelle introduite par « si ».

Les exemples suivants illustrent comment l'analyse de Winford peut s'appliquer au créole haïtien et à ceux des Petites Antilles. Ces derniers sont tirés de mes propres travaux de terrain sur le créole de la Dominique, pris comme caractéristique du créole des Petites Antilles (qui comprend également les créoles de la Martinique, de la Guadeloupe et de Sainte-Lucie), ainsi que de plusieurs sources de créole haïtien comme indiqué ci-dessous. L'orthographe a été modifiée pour se conformer à celle recommandée par Louisy et Turmel-John (1983). (a) Verbe non fléchi avec sens passé pour des verbes non statifs et non passé pour des verbes statifs Créole de la Dominique
Ci) Mwen ni kouzen-mwen ki ka westé la. Moi-avoir-cousin-moi -qui-Imparf. -rester-là « J'ai mon cousin qui habite là. » (ii) Mwen alé la évé mwen westé dé simenn Moi-aller-Ià-et-moi -rester-deux -semaines « J'y suis allé et je suis resté deux semaines. » Créole haïtien (i) Sa sa vlé di Que-ça-vouloir-dire « Qu'est-ce que cela veut dire? » (ii) Épi Ii komansé galopé Et-il-commencer-galoper « Et il a commencé à galoper» (Bickerton 1976)

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(b) Verbes non fléchis avec sens passé lorsque le point de référence a été établi comme passé Créole de la Dominique Locuteur A : Pouki ou té vIé vini Wozo Pourquoi -toi-Passé- vouloir- venir-Roseau « Pourquoi voulais-tu venir à Roseau? »
Locuteur B : Manman-mwen desann Wozo twavay. Lè mwen Maman-moi-descendre-Roseau-travailler. L'heure moi « Ma mère est allée à Roseau pour travailler. Quand je vini fo zanfan, gangan-mwen méné mwen devenir- fort-enfant, grand-mère-moi-emmener-moi suis devenu un enfant robuste, ma grand-mère m'a emmené konet manman-mwen connaÎtre-maman-moi faire la connaissance Créole haïtien

de ma mère. »

Lon tan lion té pé bourik paské i té wè bourik té pi gro nèg Long-tem ps-lion- Passé-peur-bourrique-parce que- il- Passé- voir-bourrique -Passé-plus gros nègre « Il y a longtemps Lion avait peur de l'âne parce qu'il voyait que l'âne était un plus gros bonhomme pasé li. Nyun jou lion di : Bourik mon shè, an fi passé-lui. Un-jour-lion-dire : Bourrique-mon-cher-allons-faire que lui. Un jour Lion dit: Mon cher âne, allons faire yun ti-promnad. Yo pati, yo rivé bo yun dIo... une-petite-promenade. Ils-partir-ils arriver-bord-un-eau une petite promenade. Ils partirent, ils arrivèrent au bord d'un cours d'eau... » (Hall 1966 :155)

(c) Verbe non fléchi exprimant le sens « parfait» Créole de la Dominique Mwenja di ouyo mo.
Moi -déj à-dire- vous- ils-morts. « Je vous ai déjà dit qu'ils sont morts. » Créole haïtien

Mésyé-yo déja pasé rad-yo. Hommes-pl-déj à-repasser-vêtements-Ieurs « Les hommes ont déjà repassé leurs vêtements» (DeGraff and DeJean 1994)

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(d) Verbe non fléchi exprimant le futur potentiel tions hypothétiques avec « si » Créole de la Dominique
Si i vlé ba mwen y Si -il-vouloir-donner-moi -le « S'il veut me le donner, i ké ba mwen y. Il- Futur-donner-moi-Ie. il me le donnera. »

dans les construc-

Créole haïtien Si oufi you lot anko Si-vous-faire-un autre-encore « Si vous en avez un autre (un enfant)
m-ap-touyé fi. Je- Futur-tuer-Iui

Je le tuerai. » (Bickerton 1976) La discussion qui précède n'a pu donner qu'un bref aperçu de la complexité du système de temps, mode et aspect des langues créoles. Faute de place, nous ne pouvons ici qu'évoquer rapidement les marqueurs préverbaux que Winford analyse comme indiquant (a) Le temps, avec (i) l'antériorité (marqueur té dans tous les cas), (ii) le futur (marqueurs ké ou kay pour les créoles des Petites Antilles, (a)va en créole haïtien), et (b) L'aspect avec (i) l'imparfait (marqueur ka pour les créoles des Petites Antilles, ap(é) en créole haïtien), (ii) l'accompli / le parfait, le premier étant indiqué par l'adverbe (dé)ja dans les créoles des Petites Antilles et en haïtien, le second par zéro, c' est-àdire par le verbe non fléchi.

3. La variation en créole 3.1 Différences d'un créole français à l'autre Certaines différences entre les créoles que nous avons utilisés comme exemples ici même ont été indiquées au passage. Celles-ci comprennent : le sens habituel du verbe non fléchi en créole haïtien par rapport aux créoles des Petites Antilles et le fait que des marqueurs différents soient utilisés pour exprimer le futur et l'imparfait (le progressif) dans les deux sous-groupes. Une autre différence concerne l'expression du pluriel. Celui-ci est marqué en créole haïtien, de même que dans les créoles de la Jamaïque et de Belize, en plaçant le pronom de la troisième personne du pluriel à la fin du groupe nominal, comme pour fanm-yo « les femmes ». Pour les créoles des Petites Antilles, le plu-

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riel est indiqué en antéposant sé au nom, ainsi sé fanm-Ia « les femmes» où le déterminant défini suit le nom. Il existe également quelques différences lexicales entre les groupes, qui ne nous retiendrons pas ici. Au sein du groupe des créoles des Petites Antilles l'on peut noter également quelques différences. Par exemple, le créole de la Guadeloupe partage avec le dialecte du nord du haïtien quelques traits caractéristiques absents des autres parlers de ce groupe, dont le principal est l'utilisation de a pour relier le possesseur et le possédé comme on peut le constater dans l'exemple fwè-a-mwen «mon frère », contrairement à ce qui se passe dans les créoles de la Dominique et de la Martinique: fwè-mwen. En règle générale cependant, les créoles en question comportent des similarités remarquables. La même observation pourrait se faire à propos de la stabilité interne de chaque variété. En règle générale, la situation de continuum notée pour les territoires anglophones voisins des Antilles n'a pas été postulée pour les créoles français. Par contre, une distinction est généralement établie pour les créoles des Petites Antilles et de Haïti entre lefrançais créolisé et le créole francisé (voir Lefebvre 1974) sans, cependant, qu'il soit précisé comment la ligne de partage entre ces deux variétés est déterminée. 3.2 L'argument en faveur d'un continuum de créolité Une question plus intéressante dans notre perspective est celle de la variation à travers l'ensemble des créoles français. Nous avons évoqué plus tôt la problématique d'une définition générale des langues créoles fondée sur de seuls critères linguistiques. Nous avons aussi fait observer que les critères définitoires proposés sont partagés par des variétés de langue que personne ne saurait considérer comme des créoles. Des préoccupations du même ordre ont mené ces dernières années à l'élaboration d'une distinction entre, d'une part, les créoles prototypiques (voir plus bas) et, de l'autre, les variétés intermédiaires (Alleyne 1980) ou, pour employer une terminologie plus récente, les semicréoles (par exemple Schneider 1998), des variétés structurellement assez proches des langues lexificatrices européennes. Il est possible, quoique cela soit resté implicite à l'époque, que de telles considérations aient amené De Camp (1971) et Hancock (1977) à nommer certaines variétés créole français et d'autres français créole. Il est également significatif que, bien que le titre de l'ouvrage de Corne From French to Creole (<< français au créole », Corne 1999) corresponde Du presque exactement au titre de celui de Jourdain Du Français aux Parlers Créoles (Jourdain 1956), l'interprétation à leur donner soit totalement différente. Alors que Jourdain se préoccupait surtout du

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contraste entre le créole de la Martinique et le français, le titre de Corne cherche à refléter la variation observée à travers l'ensemble des créoles français. Chacun de ces titres pourrait être perçu comme reflétant l'époque à laquelle il est paru. Pour McWhorter (1998), les créoles prototypiques possèdent entre autres caractéristiques, (a) peu ou pas de marques flexionnelles, (b) un emploi restreint de marques tonales pour contraster les monosyllabes, (c) une morphologie dérivationnelle sémantiquement transparente. Michel DeGraff, linguiste né en Haïti, a fortement contesté le fait que Mc Whorter inclue le créole haïtien dans ce groupe et que ce linguiste et d'autres aient suggéré que sa langue maternelle n'est pas une langue « régulière », et a lui-même fourni plusieurs exemples tendant à démontrer que le haïtien dispose d'une morphologie dérivationnelle régulière (par exemple, DeGraff 2000). Ce n'est que le dernier avatar de la controverse entourant les caractéristiques définitoires des créoles. En dernier lieu, une variété parlée, généralement considérée comme du français, pratiquée à Saint-Barthélémy, petite dépendance de la Guadeloupe, a récemment attiré l'attention des linguistes. Une variété très proche, parlée à Saint-Thomas dans l'archipel américain des îles Vierges, est liée à une immigration en provenance de SaintBarthélémy aux XIXe et au début du XXe siècle. Un créole français relativement conservateur est également parlé dans ces deux îles, mais il semblerait que ses locuteurs n'aient eu que fort peu de contacts avec les locuteurs du « patois» (Maher 1997). Les descriptions disponibles des patois de Saint-Barthélémy et de Saint-Thomas (Highfield 1979 ; Maher 1997 ; Denis 1998) sont assez sommaires mais contiennent, néanmoins, des données démontrant la présence de certains traits distinctifs par rapport au créole (voir Maher 1993 pour une description de ceux-ci). Parmi eux, l'on peut noter les désinences verbales marquant le futur et l'imparfait, les préfixes dérivationnels, les auxiliaires, un verbe copule dérivé du verbe français être, et le marqueur négatif pa postposé au verbe. En outre, il est clair que le français dialectal est à l'origine de traits phono logiques, morphologiques et lexicaux partagés par les deux variétés. Cependant, il est douteux que l'on puisse rattacher au français dialectal la totale absence de marques personnelles pour les verbes ou l'emploi double du « présent» décrit par Highfield dans la dernière phrase de l'extrait suivant: La phrase je mâj dé pwa peut avoir deux significations différentes en français dialectal de Saint-Thomasselon le contexte et l'intention du locuteur. En tant que simple présent, il signifie je mâj dé pwa astoér, «je

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mange des petits pois maintenant». Il peut cependant avoir un sens qui désigne l'action exprimée par le verbe en termes généraux ou universels je mâj dé pwa tau lejour « Je mange des petits pois tout le temps. » C'est cet aspect général qui permet aux locuteurs d'utiliser ce temps même dans des récits au passé pour remplacer, à l'occasion, l'imparfait et le passé composé. (Highfield 1979 : 92)

Alors qu'il est vrai que le français emploie une forme unique pour exprimer à la fois une référence au moment de la parole et I'habituel, l'usage indiqué dans la dernière phrase de cette citation ne pourrait se présenter en français. Cependant, cet usage semble correspondre à l'un des emplois mentionnés plus tôt des verbes non fléchis en créole. Denis (1998) a comparé I'histoire sociale et certains traits (phono logiques, morphologiques, syntaxiques) du français de SaintThomas, au créole haïtien, au créole de la Dominique, au réunionnais, au français standard et au français populaire. Bien qu'elle conclue que le français de Saint-Thomas soit relativement proche de variétés du français régional/archaïque / populaire, son analyse n'exclut pas la possibilité de lui faire une place dans un continuum de créolité. Conclusion À la lumière des recherches entreprises au cours des deux dernières décennies environ nous avons examiné certains sujets de débat tradtionnels en créolistique ayant quelque incidence sur les dénominations classiques attribuées à ces variétés de langue. Notre discussion a tourné sur les rapports avec le français, les rapports avec les langues africaines, la formation des créoles, la syntaxe du créole et la variation dans le continuum créole. Ce qui en découle est que, malgré les travaux détaillés entrepris sur les langues créoles et l'amélioration de nos connaissances qui en résulte, les créolistes ne sont guère plus près de parvenir à un consensus sur les questions débattues qu'ils ne l'étaient il y a un demi-siècle. Entre autres choses, ils semblent incapables, pour la plupart, d'abandonner des dénominations qui rattachent les variétés créoles aux langues source européennes. Taylor a résumé un aspect de ce dilemme, il y a près de cinquante ans en observant que l'emploi du terme « génétique» en matière de classification linguistique, quoique malencontreux à certains égards, était trop répandu pour qu'on l'abandonne. Il ajoutait: ... mais il ne faudraitpas en faire un usage abusif et d'autres qualificatifs devraient être adoptés - « fondamental» et « lexical» pourraient, faute de mieux, servir pour décrire le genre de relation historique ici discutée.
(Taylor 1956 : 411)

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Comme nous l'avons vu, cependant, même les solutions de compromis les plus proches de celles suggérées par Taylor ont été mises à l'essai et jugées peu satisfaisantes. Tant qu'il n'y aura pas d'accord sur les questions fondamentales, il ne pourra y avoir d'accord sur les dénominations. De toute manière, il est reconnu que les étiquettes linguistiques ne reflètent qu'imparfaitement les réalités qu'elles sont censées représenter. Chacun à son goût.

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2 L'influence de la norme émergente du créole haïtien sur les variétés vernaculaires régionales 1 par Albert Valdman

Introduction Le créole haïtien (CH) s'avère indubitablement être la langue créole qui a atteint le plus haut niveau de standardisation et d'instrumentalisation. Bien qu'il ne bénéficie guère d'une promotion franche et claire de la part des décideurs politiques et des élites sociales du pays, il connaît une progression continue et occupe de plus en plus le rôle du français dans les médias, l'administration et l'éducation. Concernant la standardisation du CH, s'il a fallu une quarantaine d'années avant que l'unanimité ne se manifestât dans le choix d'une orthographe

autonome 2 la forme écrite - la scripta - du CH, utilisée largement au

cours de la Inême période dans les domaines de la religion, la santé, le développement rural et communautaire et, plus récemment, l' éducation, présente une homogénéité surprenante eu égard à l'absence

1. Je tiens à remercier Jacques Pierre qui a recueilli les données portant
sur le CHN (Créole Haïti du Nord) décrites dans cet article. Évidemment, il ne porte aucune responsabilité quant à la manière dont elles sont analysées ou commentées. 2. En fait l'unanimité n'est pas totale car certains désaccords existent concernant certains points mineurs, par exemple la représentation du pronom de la deuxième personne du singulier, sujet à la variation phono logique. Certains voudraient que la graphie reflète cette variation plutôt que suivre la pratique en cours qui consiste en une représentation unique, ou.

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ALBERT

V ALDMAN

d'institutions normatrices. D'une part elle contient très peu de traits régionaux marqués et, d'autre part, elle est peu influencée par la variété de la langue utilisée par la minorité bilingue détentrice du pouvoir politique et économique. Cette scripta s'appuie sur une norme orale non explicite qui reflèterait la langue du « peuple» (Dejean 1990). Cet article, dédié à Gertrud Buscher qui signala la complexité des rapports entre certains traits lexicaux des créoles à base lexicale française et les parlers dialectaux de la France (Aub-Buscher 1976), se propose de jeter un coup d' œil exploratoire sur les interactions entre cette norme informelle émergente et la variété diatopique la plus déviante par rapport à celle-ci, spécifiquement, le parler du nord d'Haïti. Cet article s'organise en trois volets. Le prenlier décrira rapidement la nature et les circonstances de l'adoption de cette norme. Le deuxième, basé sur une documentation empirique récente, montrera le maintien de deux des shibboleths du créole haïtien du Nord (CHN) par des locuteurs unilingues. Le troisième volet fera état d'un accommodement entre le CHN et la norme émergente suite à un contact prolongé dans la région de Port-au-Prince où la norme semble le plus fortement ancrée, bien que sujette à la pression de la variété mésolectale de la langue, c'est-à-dire celle des locuteurs bilingues marquée semblerait-il par l'influence du français (Zéphir 1990). 1. La langue «du peuple» comme norme reflétée par la scripta du CH Choisi comme véhicule pour la communication écrite le CH s'est vu rapidement attribuer une forme relativement hOl11ogène.Ce choix se fit d'une manière informelle en dehors de l'absence relative de discussion entre les premiers producteurs de textes issus des milieux religieux. Le premier fut le pasteur méthodiste Ormonde McConnell, originaire de l'Irlande du Nord, auquel l'on doit la première orthographe autonome systématique à base phonologique, suivi par un ecclésiastique de la même obédience, l'ingénieur agronome Carrié Paultre, fondateur du premier périodique rédigé exclusivement en CH, Boukan 3. Par la suite cette norme apparaîtra dans le mensuel fondé par un

3.

Boukan, lancé par le Comité Protestant d'Alphabétisation succéda à une première publication périodique Limyè-Fàs-Progrè dont l' existence fut relativel11ent éphémère. Bon Nouvèl fut fondé une dizaine d'années plus tard par des prêtres missionnaires belges néerlandophones de l'ordre monastique catholique de Scheut. Ce dernier mensuel constitue avec Bib la, la source de textes en CH la plus accessible

L'INFLUENCE DE LA NORME ÉMERGENTE DU CRÉOLE HAÏTIEN

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ordre catholique d'origine flamande, Bon Nouvèl, diffusé aujourd'hui à 18 000 exemplaires, dans la version haïtienne de l'Ancien et du Nouveau Testament, Bib la, rédigée par le pasteur anglican Roger Désir, ainsi que dans des œuvres littéraires, dont le premier roman en CH, Dezafi de Franketienne, et les adaptations du théâtre classique français du dramaturge Lyonnèl Desmarattes. On ne peut caractériser la norme reflétée par ces divers ouvrages comme maximalement déviante (Bernabé 1983) par rapport au fIançais 4. En effet, si elle témoigne d'un effort conscient de se démarquer de la variété que l'on pourrait nommer mésolectale du CH parce qu'elle se rapproche du français, par contre, elle évite les traits faisant partie du parler dit rèk (frustre, grossier) attribué aux locuteurs ruraux éloignés de la capitale 5. Le texte (1), extrait d'un discours radiodiffusé en 1989 par l'ancien président d'Haïti, Jean-Bertrand Aristide, avant qu'il n'accède à la présidence, illustre les traits marquants du CH mésolectal : les voyelles antérieures arrondies, le r postvocalique, les fonctifs deldeu et kelkeu et l'alternance codique ; les traits phonologiques sont indiqués en caractères gras et les traits morphosyntaxiques et les alternances codiques vers le français sont soulignés 6.
aux Haïtiens capables de lire en langue vernaculaire. Boukan a interrompu sa publication depuis plusieurs années.

4. La stratégie de la déviance maximale, lancée par un groupe de linguistes du Groupe d'Études et de Recherches Créoles (GÉREC) basé sur le campus martiniquais de l'Université des Antilles et de la Guyane, préconise une scripta du créole martiniquais qui s'éloigne le plus du français, tant par la graphie que par le lexique. Animée par le désir de valoriser la langue en démontrant son autonomie par rapport au français, cette stratégie consiste, sur le plan lexical, à remplacer des termes du créole martiniquais se rapprochant de leur homologue français, soit par des néologismes, soit par des emprunts à d'autres créoles à base lexicale française. Par exemple, au lieu de jansiv « gencive» le GÉREC propose le néologisme djèn dan «gaine des dents », pour nèfl «nèfle» (fruit du néflier japonais), dibas emprunté au créole réunionnais (en fait, le terme réunionnais est bibas, d'origine française d ' ailleurs). 5. Le terme rèk signifie «rustre », «grossier ». Il reflète de la part de certains locuteurs bilingues une attitude dépréciative envers la variété parlée par la majorité de la population.
6.

Ce texte, ainsi que tous les exemples en CH et en CHN de cet article, illustrent l'orthographe officialisée depuis 1979 connue sous le nom d'orthographe IPN (Institut pédagogique national). À base phonologique, elle est facilement interprétable par un lecteur français puis-