Les intermittents du foyer
270 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Les intermittents du foyer

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
270 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description

Certains couples se trouvent, pour des raisons professionnelles, confrontés à la mobilité spatiale de l'un des conjoints. Cette décohabitation, peu repérée statistiquement, crée des intermittences dans la vie conjugale. Dans quelle mesure celles-ci mettent-elles à l'épreuve "l'arrangement des sexes" proposé par Erving Goffman ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 décembre 2006
Nombre de lectures 264
EAN13 9782336271415
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Les intermittents du foyer

Isabelle Bertaux-Wiame
Directrice de publication
Jacqueline Heinen
Secrétariat de rédaction
Danièle Senotier
Comité de rédaction
Jacqueline Heinen, Helena Hirata, Éléonore Lépinard, Danièle Senotier, Pierre Tripier
Comité de lecture
Madeleine Akrich, Béatrice Appay, Isabelle Bertaux-Wiame, Danielle Chabaud-Rychter, Pierre Cours-Salies, Sandrine Dauphin, Anne-Marie Devreux, Elsa Dorlin, Jules Falquet, Dominique Fougeyrollas-Schwebel, Agathe Gestin, Danièle Kergoat, Bruno Lautier, Ilana Löwy, Pascale Molinier, Liane Mozère, Delphine Naudier, Marie Pezé, Roland Pfefferkorn, Stéphane Portet, Rebecca Rogers, Josette Trat, Eleni Varikas, Philippe Zarifian
Comité scientifique
Christian Baudelot, Alain Bihr, Françoise Collin, Christophe Dejours, Annie Fouquet, Geneviève Fraisse, Maurice Godelier, Monique Haicault, Françoise Héritier, Jean-Claude Kaufmann, Christiane Klapisch-Zuber, Nicole-Claude Mathieu, Michelle Perrot, Serge Volkoff
Correspondant(e)s à l’étranger
Carme Alemany Gómez (Espagne), Boel Berner (Suède), Paola Cappellin-Giuliani (Brésil), Cynthia Cockburn (Grande-Bretagne), Alisa Del Re (Italie), Virginia Ferreira (Portugal), Ute Gerhard (Allemagne), Jane Jenson (Canada), Sara Lara (Mexique), Bérengère Marques-Pereira (Belgique), Andjelka Milic (Serbie), Machiko Osawa (Japon), Renata Siemienska (Pologne), Birte Siim (Danemark), Angelo Soares (Canada), Diane Tremblay (Canada), Louise Vandelac (Canada), Katia Vladimirova (Bulgarie)
Abonnements et vente
Les demandes d’abonnement sont à adresser à L’Harmattan Voir conditions à la rubrique « Abonnements » en fin d’ouvrage
www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
© L’Harmattan, 2006
9782296019157
EAN : 9782296019157 ISSN: 1165-3558
Couverture: projet de décor pour le théâtre - © Camille P.
Sommaire
Page de titre Page de Copyright Hommage à Madeleine Guilbert Les intermittents du foyer ou les arrangements entre membres des couples qui travaillent loin l’un de l’autre Homme en mer, femme à terre. Petits arrangements avec la dissymétrie Conjugalité et mobilité professionnelle : le dilemme de l’égalité Carrière familiale et mobilité géographique professionnelle La décohabitation partielle : un moyen de renégocier la relation conjugale ? Éloignés au quotidien et ensemble. Arrangements conjugaux en milieu populaire Devenir ‘célibataire géographique’ ? Arbitrages conjugaux et familiaux suite à la délocalisation d’une usine Navette domicile-travail à grande vitesse : situation d’exception, arrangement traditionnel Le nouveau travail féminin dans ‘l’entreprise-couple’ Relations salariales et pratiques d’insertion : les centres d’appel au Brésil Notes de lecture Contents Abstracts Auteur(e)s Les Cahiers du Genre ont reçu Cahiers du Genre - Recommandations aux auteur(e)s Cahiers du Genre — Abonnements
Hommage à Madeleine Guilbert
Une réunion dans une salle de l’IRESCO 1 , rue Pouchet, il y a quelques années déjà, l’atmosphère y est assez lumineuse, et, dans le but, sans doute, d’animer les murs, de belles photos ‘genre d’Harcourt’, rendent hommage à quelques éminents sociologues ; cherchant un visage féminin, mes yeux en font en vain le tour. Ces chercheurs sont tous des hommes, n’y aurait-il aucune femme dans ce champ relativement neuf de la recherche ? Et pourtant, un certain nombre de noms me viennent à la mémoire ; Baudelot et Establet ne dédient-ils pas leur livre, Allez les filles ! , à « Madeleine Guilbert et Viviane Isambert-Jamati, premières en sociologie » ? L’une d’elle vient de mourir, dans la plus grande discrétion, en mars dernier, à l’âge de 95 ans.
Madeleine Guilbert, née avant la première guerre mondiale dans l’Allier, un département profondément républicain, même radical, était fille d’instituteurs. Elle-même disait de son père, représentatif de son milieu et de sa région : « Son anticléricalisme lui servait de ligne politique ». Filles comme garçons, les enfants d’instituteurs étaient encouragés à poursuivre leurs études, elle fréquente donc le lycée de jeunes filles de Montluçon, puis celui de Moulins. Alors qu’entre les deux guerres peu nombreuses sont les filles ‘scolarisées’ qui vont au-delà du certificat d’études ou au mieux du brevet supérieur, elle part faire des études de philosophie à Paris. Un classique destin l’attend, des parents dans l’enseignement primaire l’ont préparée à devenir professeure. Mais elle tombe malade, la tuberculose touche alors beaucoup d’étudiants ; puis la guerre arrive. Elle la passe en partie à Marseille où son époux, Louis Guilbert, a été nommé enseignant. Ils participent à la Résistance, lui adhère au Parti communiste français, elle en devient membre à son tour à la Libération ; avant la guerre, étudiante, elle avait rejoint brièvement les rangs des Jeunesses socialistes.
La maladie, la guerre l’ont éloignée du chemin tout tracé qui devait être le sien ; aussi à la Libération entre-t-elle au ministère du Travail et de la Sécurité sociale, dirigé par un communiste, Ambroise Croizat. Simple chargée de mission, elle y conduit, à la demande du ministre, des recherches dans le cadre du programme de reconstruction. C’est ainsi qu’elle effectue des enquêtes sur le travail des femmes salariées. En 1946/47, elle publie, à partir de ses recherches, trois articles novateurs dans la Revue française du travail , articles d’autant plus originaux qu’elle y fait référence à l’histoire, et esquisse une présentation de la naissance du syndicalisme féminin. Le départ de Croizat entraîne le sien — elle n’était pas titulaire et le nouveau ministre ne la maintient pas à son poste — et l’empêche de publier les résultats d’une autre enquête qui lui avait été demandée sur les comités d’entreprise et notamment sur leur rôle dans l’expertise comptable. C’est sans doute la qualité de son travail qui amène Croizat à lui proposer de participer à la création de la Revue des comités d’entreprise de la CGT 2  ; elle y reste deux ans comme secrétaire de rédaction. On peut parler d’une formation proche du terrain, avec une volonté, partagée alors par beaucoup, de voir leurs recherches immédiatement utilisables par ceux qui en sont l’objet ; elle restera toujours une militante syndicale avec parfois d’importantes responsabilités, et une volonté d’amener les femmes à l’engagement.
En 1950, elle entre au CNRS 3 , au laboratoire de Georges Friedmann qui, avec Pierre Naville, est en train de mettre sur pied la sociologie du travail ; elle a en effet rédigé un Projet sur le travail des femmes qui les a intéressés. Elle qui était attachée à l’égalité entre hommes et femmes avait trouvé dans ses premières enquêtes davantage de questions que de réponses. Par sa présence active, son affirmation qu’un travailleur est aussi une travailleuse, elle va contribuer pendant toute sa carrière à ce que la sociologie du travail n’étudie pas un milieu neutre, ne néglige pas l’activité féminine, et mette en place quelques concepts spécifiques. Elle reste au CNRS jusqu’en 1969, stagiaire à ses débuts, elle termine maître de recherches. Dans un entretien de 1999 4 , elle évoquait cette dernière période :

Je ne redis pas ici ce qu’a été la rue Cardinet 5 pour nous tous, la cordialité, la solidarité, la gaîté, l’ardeur au travail qui y régnait.
Certes elle reconnaissait elle-même que, si ses collègues appréciaient les recherches sur le travail des femmes, ils y voyaient davantage un ouvrage de dames qu’une pratique de sociologues. Cependant la valeur de ses observations, objectives et chiffrées, son respect des règles scientifiques, auxquelles elle était d’autant plus attachée que son militantisme risquait de la faire taxer de parti pris, lui valent très tôt une reconnaissance universitaire.
Elle est d’abord envoyée par Friedmann auprès des ouvrières des usines Renault ; elle élabore un questionnaire, observe les postes de travail, dialogue. Souffrant de son manque de formation, de l’inexistence d’exemples antérieurs, elle élabore ses propres méthodes reposant d’abord sur une très grande empathie avec son terrain de recherche ; des décennies plus tard, elle évoquait encore, avec respect, Maria, une des ouvrières qui lui firent découvrir un milieu que jusque-là elle ignorait. En 1955, travailler sur les ouvrières à domicile dans la confection parisienne avec Viviane Isambert-Jamati leur permet d’affiner leurs outils, et d’aboutir à la conclusion inattendue alors : ces femmes travaillent à domicile, souvent dans des conditions très dures, rarement pour des raisons matérielles, mais parce qu’elles souhaitent répondre à un modèle encore dominant en restant au foyer. Madeleine Guilbert peut enfin se lancer dans une thèse sur Les fonctions des femmes dans l’industrie , sous la direction de Georges Gurvitch. Elle étudie, sur place, dans les ateliers, suivant à dessein le schéma classique des études de postes (contenu de la tâche, rythme, contraintes, etc.) un important échantillon représentatif de l’emploi des femmes dans les industries des métaux ; et aboutit à un constat sans équivoque : il existe des spécificités communes aux travaux spécialement attribués aux femmes dans l’industrie, spécificités reconnues et acceptées par les intéressées et confirmées par le discours patronal. Lors de sa soutenance de thèse, le président du jury, Raymond Aron, ne trouve pas le sujet très intéressant, n’y voyant qu’une simple enquête commentée ; un travail de femme sur les femmes sans doute, donc négligeable, d’autant que pour la première fois un travail scientifique montrait la parenté entre le travail industriel réservé aux femmes et le travail ménager. Docteure, elle devient en 1969 professeure de sociologie à Tours, elle le reste jusqu’à sa retraite en 1979. Si elle encourage ses étudiants à travailler en n’ignorant pas les femmes, elles est loin d’être enfermée dans ce qui aurait pu devenir sa ‘spécialité’.
Sous la direction d’Ernest Labrousse, elle avait présenté une thèse annexe, devenue elle aussi un ouvrage de référence, Les femmes et l’organisation syndicale jusqu’à 1914 . Elle fait ainsi des femmes en général, des ouvrières en particulier, des sujets historiques, comme elle en avait fait des sujets sociologiques. On est certes loin du concept de genre et plus près, le plus souvent, d’une simple histoire des femmes ; cependant sa volonté de ne pas mettre en cause l’unité de la classe ouvrière la conduit à ne pas les étudier totalement isolément. La notion de surexploitation à laquelle elle était attachée peut, étrangement, mener à celle de rapports sociaux de sexe. Pour Madeleine Guilbert, qui se méfiait beaucoup du qualificatif féministe, faire découvrir aux femmes leur passé comme la réalité de leur présent, c’était leur donner des armes pour l’action. Elle-même ne s’isole pas dans la recherche. Membre du Comité du travail féminin depuis sa création en 1965, jusqu’en 1981, elle est responsable de diverses commissions, entre autres de celle sur l’égalité des salaires masculins et féminins. Elle fut membre aussi de la Commission de la main-d’œuvre du V e plan.
Mieux reconnue, après sa thèse, elle peut conduire les premières recherches sur les modes de recrutement de la main-d’ œuvre tout particulièrement féminine ; et, le plus souvent en collaboration avec Nicole Lowit et Joseph Creusen, elle entreprend une série d’études sur les budgets-temps (fin des années 1960), notamment une étude comparative des budgets-temps hommes/femmes exerçant une profession. Toujours en collaboration, elle réalise la première étude sur les entreprises de travail temporaire alors en pleine expansion, avec des questions toutes sexuées, et cette conclusion :

Le travail féminin continue à être considéré comme moins nécessaire, la notion de salaire d’appoint a encore cours et le travail temporaire paraît une solution possible pour les femmes qui l’acceptent plus facilement.
Une grande ancêtre pour les sociologues, ceux du travail tout particulièrement ? Elle aurait récusé cette affirmation qui nous semble évidente, car elle a marqué une rupture, ouvert des voies négligées, osé poser des questions totalement occultées, choisi des objets ‘sans intérêt’. Une culture plurielle et une curiosité intellectuelle qu’elle conservait dans le grand âge, accompagnant une honnêteté intellectuelle qu’elle exigeait aussi de ceux qui travaillaient avec elle, caractérisent cette grande dame de la sociologie. Historienne, je souhaiterais en terminant rendre hommage à sa sensibilité face au passé dont l’étude doit, pour éclairer le présent, précéder toutes recherches. Indéniable dès les premiers écrits de Madeleine Guilbert, cette démarche est très visible dans sa thèse, avec un long chapitre qui montre sa connaissance des recherches sur les XVIII e et XIX e siècles tout particulièrement. Dans ce domaine aussi, elle peut offrir un exemple, trop rarement suivi malheureusement.
Marie-Hélène Zylberberg-Hocquard

Quelques publications

Ouvrages
Guilbert Madeleine (1966). Les femmes et l’organisation syndicale avant 1914 : présentation et commentaires de documents pour une étude du syndicalisme féminin. Paris, CNRS « Travaux du Centre d’études sociologiques ».
— (1966). Les fonctions des femmes dans l’industrie. Paris, Mouton.
Guilbert Madeleine, Isambert-Jamati Viviane (1956). Travail féminin et travail à domicile. Enquête sur le travail à domicile de la confection féminine dans la région parisienne. Paris, CNRS.

Articles
Guilbert Madeleine (1946). « Le travail des femmes ». Revue française du travail, n° 8.
— (1946). « Compte rendu d’une enquête sur les conditions de vie de la femme salariée dans la région parisienne ». Revue française du travail , n° 9.
— (1947). « L’évolution des effectifs du travail féminin en France depuis 1866 ». Revue française du travail , n° 18.
Les intermittents du foyer ou les arrangements entre membres des couples qui travaillent loin l’un de l’autre
Introduction
L’apport fondamental de ce texte de Goffman à l’analyse du monde contemporain, réside [...] dans l’observation et l’analyse de la co-présence des sexes, un type de relation sociale bien particulière, entre ségrégation et indifférenciation, où les hommes et les femmes sont « with-then-apart », ensemble et séparés. [...] Cette approche théorique permet d’aborder l’étude du « contrat social de genre » qui pose la mixité et ses modalités d’interaction entre hommes et femmes dans les institutions, comme mode de gestion politique « moderne » de la différence des sexes .
Claude Zaidman (2002, p. 36-37)

On connaît le goût des Anglo-Saxons pour les acronymes, après le NIMBYs ( Not in my back yard ), puis les DINKS ( Dual income, no kids ). Voici que se profilent à l’horizon les LAT ( Living apart together ). Il s’agit de couples qui, pour des durées variables, vivent séparés, ayant chacun un hébergement différent de celui de son partenaire. Ce dossier sur les ‘intermittents du foyer’ proposé par les Cahiers du Genre voudrait compléter les multiples recherches articulant travail et profession avec les aspects les plus structurants de la vie familiale, en proposant au lecteur de s’intéresser à un phénomène peu repéré statistiquement, celui où, pour des raisons professionnelles, les couples vivent une situation de décohabitation. Où leur présence conjointe dans leur foyer est intermittente. Comme ce phénomène fait partie de ceux qui produisent des données faibles, qu’il faut aller chercher dans la meule de foin des variations des situations familiales et professionnelles, ce numéro a une ambition exploratoire. On ne trouvera pas ici l’explicitation d’un phénomène qui intéresse les observateurs attentifs aux nouvelles formes de conjugalité, celui d’autres ‘intermittents du foyer’ mais qui ont pris la liberté de choisir cette forme de vie commune. En effet, les recherches sur les LAT montrent qu’il s’agit de situations choisies pour un temps, par exemple par des jeunes gens, étudiants ou salariés, qui tout en considérant qu’ils forment un couple, continuent à habiter, chacun chez leurs parents (ou ailleurs, résidence universitaire, logement de célibataire...). Ou, tout au contraire, par des personnes qui, ayant déjà eu l’expérience de la cohabitation avec un conjoint précédent et ayant déjà vécu une histoire familiale, décident de garder leur résidence respective, éventuellement dans la même ville, pour ne pas mettre en péril leur nouveau couple lors de confrontations, jugées inutiles, avec les lignées de chacun. Ils se retrouvent chez l’un ou l’autre, ou encore dans un troisième lieu choisi ensemble. Le ‘chacun chez soi’ de ces couples répondant à des phases biographiques particulières est une situation résultant certes de compromis mais assumée par les deux membres du couple comme la meilleure possible.
Dans ce dossier, nous nous intéressons davantage aux couples qui, au cours de leur trajectoire, se trouvent confrontés à la mobilité spatiale de l’un de ses membres, le contraignant à un éloignement régulier du domicile conjugal. Cette contrainte peut venir du caractère ambulant du métier exercé par l’un des deux ou s’être imposée par la stratégie de carrière ou d’emploi. Pour les premiers, elle constitue une situation durable, sauf à quitter la profession, pour les seconds, une situation conjoncturelle en réponse aux pressions de mobilité professionnelle. Alors qu’à les observer, les situations semblent comparables, les arrangements conjugaux recouvrent des réalités multiples. Être un couple et vivre séparés l’un de l’autre dans la vie quotidienne contredit les nonnes culturelles sur lesquelles se sont bâties les représentations sociales de la conjugalité — sans parler des recensements ou des dénombrements statistiques faits sur des échantillons spatiaux, telle l’Enquête emploi, qui présupposent que les membres de chaque ménage vivent sous le même toit. Ces figures méritent d’autant plus d’être étudiées que les recherches récentes sur le patrimoine et le résidentiel, tout comme celles sur le couple, montrent que, dans une période comme la nôtre où les naissances hors mariage sont plus nombreuses que les naissances dans un couple institué, décider de vivre sous le même toit constitue une très forte affirmation du fait de ‘faire couple’, de rendre son destin commun à celui de son ou sa partenaire. L’espace habité en commun serait ainsi une preuve manifeste de la bonne qualité du lien conjugal et la séparation spatiale un risque d’affaiblissement, voire l’aveu d’une mise en doute de sa qualité pérenne. Ces phases de décohabitation constituent ainsi un révélateur des enjeux de la condition moderne de la conjugalité.
Dans ce panorama complexe, ce numéro voudrait mettre à l’épreuve les thèses d’Erving Goffman sur ‘l’arrangement des sexes’ (2002), selon lesquelles :

La domination ne se marque pas seulement dans les discriminations ni les comportements dénoncés comme sexistes, elle se lit aussi dans l’ensemble des gestes du quotidien, dans chaque situation où la différence des sexes est mise en jeu.
Pour rendre l’exploration de ce thème fructueuse, nous proposons des situations où l’anticipation est plus ou moins possible, suivant le caractère de contrainte de l’événement déclencheur de la décision de non-cohabitation. Une première situation est celle où l’un des deux (souvent l’homme) exerce un métier ambulatoire : il voyage au loin, comme le font les marins de pêche hauturière ou les routiers internationaux. Dans ce cas l’éloignement est programmé, anticipé, il fait partie du contrat social du couple. Yvonne Guichard-Claudic nous offre l’analyse de cette figure tutélaire et symbolique du marin au long cours, retrouvant son foyer après avoir subi embruns et tempêtes et qui échange un salaire plus important contre une vie rude et éloignée du foyer. Il s’agit là d’un modèle de situation où chacun des conjoints sait à quoi s’attendre et où la négociation sur les rôles masculins et féminins dans le couple a été menée de longue date et perdure même si des évolutions se font jour. Ces choix ne sont jamais évidents mais l’effet majeur en est la limitation des engagements professionnels féminins dès lors qu’il y a présence d’enfants. Le fait de vivre une situation souvent éprouvée par les générations antérieures ne dispense pas ce milieu d’une évolution concernant notamment les formes d’autonomie féminine. Les identités au féminin comme au masculin sont déstabilisées, l’indifférenciation des rôles conjugaux marquant davantage les générations les plus jeunes.
D’autres situations sont analysées où la séparation domiciliaire des conjoints n’est pas structurellement liée au type de profession mais dépend conjoncturellement des pressions pour faire carrière. Les raisons qui conduisent alors à l’intermittence dans le foyer sont ici moins liées à l’état des protagonistes, ou à l’expérience de la vie de famille qu’aux politiques des directions de ressources humaines. Ces politiques ont fait de la mobilité géographique une des vertus ou une des épreuves par lesquelles se reconnaît un cadre à haut potentiel. Ce modèle s’est répandu par capillarité et touche désormais l’encadrement intermédiaire et les techniciens. Dans ces cas, à l’évidence, la vie de couple séparé doit moins à l’ordre émotionnel ou sentimental qu’à la raison utilitaire, aux logiques professionnelles. Logiques que connaissent les couples biactifs quand l’un des deux a une obligation ou une forte incitation à une mobilité spatiale, alors que l’autre n’est pas assuré de pouvoir exercer son métier ou avancer dans sa carrière s’il suivait son conjoint dans sa pérégrination. C’est ce que montre Isabelle Bertaux-Wiame pour des couples dont l’un des membres est cadre dans une banque. L’auteure analyse les formes de résistance à une trop grande pression des contraintes de mobilité géographique. Les compromis pour sauvegarder une vie commune au quotidien finissent cependant par céder devant les exigences de la carrière et la vie conjugale s’organise en alternant un temps conjugal (et familial) et un temps séparé, où l’un des deux vit en solo dans un autre domicile. Ces arrangements conjugaux visent aussi à restaurer une position d’autonomie plus importante, notamment professionnelle, au conjoint qui jusque-là ‘avait suivi’. Majoritairement, ce sont des hommes qui poursuivent une carrière les contraignant à une mobilité géographique qu’ils imposent à leur tour à leur famille.
Cette analyse illustre bien les contradictions auxquelles sont nouvellement soumis les couples gérant, désormais dans leur majorité, deux parcours professionnels. En effet, les femmes — en couple et mères de famille — non seulement sont de plus en plus présentes sur le marché du travail mais suivent des parcours continus et prétendent même avoir des carrières. On sait, en effet, qu’en trente ans les femmes ont fortement accédé au statut de cadre, passant de 5 % à 30 % de cette catégorie. Dans le même temps, les conditions de vie de cette catégorie, qui, autrefois, permettaient au seul cadre masculin de jouer le rôle de pourvoyeur de la famille se sont modifiées. De plus, en cinquante ans, les normes d’homogamie évoluant du géographique vers le culturel, les chances pour qu’un cadre épouse quelqu’un qui a fait le même type d’études que lui se sont considérablement accrues. Comme, en même temps, les femmes avaient accès aussi à des postes de responsabilité, les ménages à double carrière se sont multipliés. Dans la mesure où l’abondance des offres marchandes élevait leur niveau d’exigence pendant que la différence de salaire avec les autres salariés diminuait, ces cadres masculins ont tendu à épouser des femmes qui conservaient leur emploi au moins jusqu’au troisième enfant, quitte à reprendre une activité salariée une fois ce dernier sorti des études.
Ce phénomène, caractérisant déjà les cadres du secteur public, est devenu majoritaire pour ceux du secteur privé. Or, pour les premiers comme pour les seconds, le fait d’accéder au statut de cadre s’assortit de règles de mobilité géographique spécifiques à leur secteur, et l’obligation s’impose à tous de changer de poste et donc de résidence pour avoir une carrière rapide. La généralisation de ces règles, explicites ou implicites, de mobilité géographique accompagnant le déroulement d’une carrière pose un véritable dilemme aux couples biactifs et place au cœur de la conjugalité des enjeux de nature concurrentielle. Selon les ressources dont disposent les couples, la mobilité géographique ainsi généralisée est un facteur aggravant des inégalités de genre dans le registre professionnel et renforce également, par l’alternance des temps de présence/absence, la spécialisation des rôles conjugaux dans la vie privée. L’article d’Estelle Bonnet, Beate Collet et Béatrice Maurines porte sur ces configurations et les auteures s’intéressent aux ajustements de la ‘carrière familiale’. Cette notion de ‘carrière’ leur permet d’éclairer les interactions délicates et les enjeux des identités individuelles au féminin et au masculin dans le couple. L’absence/présence de l’autre qualifie différemment le temps vécu et mobilise de manière mouvante et spécifique les liens d’interdépendance. Ainsi est analysé le jeu identitaire des interactions entre le ‘je’ individuel et le ‘nous’ collectif. Dans quelle mesure la mobilité d’un des conjoints, et donc son absence récurrente, participe-t-elle à la redéfinition de l’espace conjugal et familial et affecte-t-elle les rapports de genre ? Pour les auteures, la mobilité géographique de l’un des conjoints est d’autant mieux négociée, voire acceptée, qu’elle permet une amélioration significative de la position sociale du groupe familial. Ce serait davantage le fait de catégories aisées. Pour les autres catégories d’emploi, la mobilité serait davantage perçue comme un facteur de perturbation conjugale et domestique. Là aussi, le constat d’un renforcement des inégalités de genre face aux tâches domestiques et familiales est flagrant. C’est également dans cette perspective compréhensive des interactions et des enjeux identitaires que se place l’article de Gilda Charrier et Marie-Laure Déroff. Si la décohabitation est acceptée au nom de l’intérêt commun en raison de contraintes ou d’opportunités professionnelles, on s’interroge sur l’existence d’une marge d’appropriation personnelle de ces contraintes, marge qui permettrait à l’un ou à l’autre de (re)négocier son propre rapport à la communauté conjugale. Cette marge peut apparaître comme une occasion de respecter l’autonomie de chacun tout en se référant à un espace vécu en commun et approprié comme tel. Mais il en va ainsi sans que le modèle de cohabitation dominant soit pour autant mis en question, car il s’agit plutôt d’établir la bonne distance entre son autonomie propre, son individualité et l’ensemble communautaire que représente la vie conjugale. C’est une lecture d’un processus identitaire sexué qui est ici mise à l’épreuve de l’analyse de situations concrètes.
Les couples biactifs ont pourtant de meilleures chances d’être symétriques, selon la dénomination de Young et Willmott (1980), couples pour lesquels la structure « homme pourvoyeur, femme gardienne du foyer » a cédé le pas au « couple pourvoyeur et gardien domestique » (ce qui n’entraîne pas mécaniquement l’égalité de genre). Depuis l’enquête pionnière des deux Britanniques, ce cas de figure a gagné, en France, les foyers de cadres moyens, de cadres supérieurs de la fonction publique, et touché les couples ouvriers ou employés et ceux des cadres supérieurs du secteur privé. Et nous nous intéressons à ces ‘hérauts de la symétrie’ dans un moment particulier : celui où l’un d’entre eux risque, si l’arrangement ne se fait pas, de se trouver devant un dilemme — à savoir obérer son avenir professionnel ou prendre le risque de défaire son couple. Sauf pour les métiers ambulants, les statistiques sur ces couples occasionnels intermittents du foyer n’existent pas. Pourtant, c’est dans cette conjoncture particulière qu’ils se confrontent précisément au modèle actuel de l’union et de la filiation, tel qu’il a pu être décrit par Irène Théry (1998) :

Nous vivons aujourd’hui une forme de désarticulation inédite entre le lien de conjugalité et celui de filiation. [...] Le lien de conjugalité a été profondément redéfini par l’égalité des hommes et des femmes [...]. Plus égalitaire, ce lien s’est affirmé au fil du temps comme plus individuel. Il se distingue progressivement de l’alliance, lien plus entre deux familles qu’entre deux personnes. Il s’est redéfini aussi comme plus contractuel et plus privé. Le couple, marié ou non, demeure un engagement très profond [...], mais sous la responsabilité aujourd’hui personnelle de chacun des partenaires de construire une histoire partagée, une conversation continuée, au risque de la rupture si la promesse de cette histoire, de cette conversation n’est pas tenue. [...] Le lien de filiation a évolué historiquement exactement à l’inverse. [...] En se personnalisant et s’affectivant, le lien de filiation s’est affirmé comme un lien de plus en plus inconditionnel. Ce que l’on doit désormais à son enfant, c’est de l’aimer et le soutenir quoi qu’il arrive, de rester son parent quoi qu’il arrive, que l’enfant soit beau ou pas, intelligent ou pas, handicapé ou pas, et je dirais même d’une certaine façon, délinquant ou pas.
Ces traits généraux du couple contemporain se vivent au quotidien pour ces ménages ‘ensemble mais séparés’ selon des arborescences dont seulement certaines figures sont illustrées dans les différents articles du dossier par la variation des solutions trouvées dans ces combinaisons. Elles illustrent les moments de la prise de décision, de l’arrangement proprement dit, et la dynamique engendrée par cette solution. En somme, faute d’un recensement des positions possibles, les différentes figures qui naissent des cas présentés permettent d’analyser les degrés de liberté dont bénéficient les couples biactifs. Si la solution canonique rend l’un ambulant et l’autre sédentaire, comme dans le cas des marins ou des navetteurs, d’autres issues et leurs variations sont dignes d’intérêt. Par exemple, le choix anticipé, par l’un des deux, de métiers dotés d’ubiquité, donc plus adaptables aux déménagements : ceux d’enseignant, assistant social ou secrétaire dans les classes moyennes ou supérieures ; de comptable, de serveur ou d’aide à la personne dans les strates plus populaires.
Précisément, l’article d’Armelle Testenoire s’intéresse aux arrangements conjugaux en milieu populaire. L’auteure analyse la mobilité spatiale en tant qu’aptitude sexuée : ces échappées périodiques seraient davantage un fait masculin que féminin. L’étendue des territoires des unes et des autres ne sont pas de même ampleur. Bien que le liant à des engagements professionnels contraignants, l’auteure s’interroge sur la capacité des hommes à préserver un territoire personnel. Les femmes à qui l’on attribue classiquement une relation plus fusionnelle, tendent à restreindre cette autonomie perçue comme une réserve amoureuse et tentent de territorialiser les hommes avec qui elles vivent. Pourtant, l’auteure observe l’émergence de nouveaux territoires personnels féminins. Mais alors que pour les hommes l’autonomie résulterait d’une socialisation précoce, l’accès des femmes à l’autonomie se révélerait plus coûteux. Comment allier le ‘vivre ensemble’ et le respect d’une distance réciproque pour l’un comme pour l’autre ? Ici aussi, en filigrane, la question des identités de sexe et des représentations du féminin et du masculin est centralement posée. En écho, les propos de Cécile Vignal sur les mobilités géographiques, décisions prises suite à une délocalisation de leur usine, soulignent ce que peut représenter un ancrage territorial pour les familles et par conséquent pour les femmes. L’auteure analyse, à travers les différentes décisions qui sont prises par les couples et leur famille, l’arbitrage résidentiel qui est fait, provoquant parfois des célibats géographiques pendant la semaine. Mais au contraire des autres articles centrés principalement, voire exclusivement, sur la relation de couple, est ici soulignée l’interdépendance entre le couple, les enfants et leur réseau de parenté. L’auteure nous fournit une image différente de la contrainte professionnelle et montre l’ambivalence et la force d’autres dimensions que celle du travail, intime, relevant du foyer, ou publique.
C’est à un autre type d’élargissement que nous convie Xavière Lanéelle par son analyse des navetteurs, hommes et femmes, qui pour des raisons d’emplois font la navette entre leur domicile et leur lieu de travail, sur une assez longue distance (TGV Le Mans-Paris). L’auteure étudie un espace-temps particulier, intervalle entre la vie privée conjugale et familiale et la vie professionnelle. Ces mobilités pendulaires, où les femmes sont largement présentes, renvoient à des arrangements spécifiques résidentiels sans que pour autant ces situations d’éloignement exceptionnel trouvent des arrangements également d’exception. Au contraire, ces situations se réfèrent à des modèles plutôt traditionnels, où la spécialisation des rôles conjugaux se trouve renforcée, la conciliation famille/travail ne se posant que pour les femmes qui font le trajet. Les inégalités de genre se confirment quand les hommes envisagent de rejoindre le lieu où ils travaillent (leur conjointe ‘suivra’) alors que les femmes restent vigilantes aux occasions de retrouver un travail dans la ville où elles habitent (où se situe le domicile conjugal).
Une convergence remarquable rassemble ces cas autour d’une figure fortement sexuée du couple, où l’homme est un professionnel mobile et la femme une professionnelle sédentaire et gardienne du lieu familial. Ces situations de double résidence ou d’éloignement du foyer révèlent la force d’un modèle sous-tendu par des effets de domination masculine dépendant de contraintes professionnelles — modèle largement naturalisé. Ne pourrait-on pas lire l’existence encore souterraine mais en l’occurrence affirmée, d’une distinction entre sexes qui rappelle celle de William I. Thomas ? Cet auteur en effet (1919), met au cœur de l’explication des comportements quatre instincts (instinct de chasse, instinct de conservation, instinct de survie, instinct de relation à autrui) où les instincts impairs sont plutôt masculins et les pairs féminins. Évidemment, en un siècle les vocabulaires changent et la science aussi, et maintenant que nous savons que le chant des oiseaux n’est pas inné mais acquis, parler d’instinct pour des humains semble déplacé. Il n’empêche que ces dispositions, que l’un des pères de l’école sociologique de Chicago voyait à l’articulation du social et du biologique, affleurent dans ces contributions qui nous convient à poursuivre cette lecture critique sur d’autres terrains pour dénouer l’immuabilité de quelques-uns des processus de reproduction des inégalités de genre. Chacune de ces situations, dont chaque article à sa manière souligne le potentiel d’évolution, contient des éléments qui tendent à la reproduction d’un rapport de domination masculine mais dont l’agencement peut cependant constituer l’expérience d’une situation inédite, porteuse de changement.
D’autres variations existent sans doute. Il est vrai qu’apparaissent peu ici les analyses faisant entrer, sur la scène du couple à dilemme professionnel, leurs enfants et leurs intérêts éducatifs, scolaires et de sociabilité, ou encore leurs ascendants, avec leurs fragilités dues à l’âge et son cortège de dépendances. Ces situations sont cependant présentes dans les recherches plus générales sur les LAT, comme ont pu les produire Catherine Villeneuve-Gokalp (1997) ou Irene Levin (2004). L’intérêt que nous voyons dans les textes ici présentés, c’est que différentes dimensions de l’arrangement dans le couple, à propos de la nécessité de l’intermittence d’au moins un des conjoints, viennent s’alimenter pour créer la mosaïque sociologique que Howard Becker (1966) recommandait de construire 6 . En effet, nous voyons apparaître plusieurs niveaux de réalité, dans lesquels l’arrangement va prendre diverses facettes : la fabrication symbolique, par la mère, de la présence du père absent dans l’analyse faite par Yvonne Guichard-Claudic sur les familles de marin ; les routines de prises de place dans les trains et dans la capitale, ainsi que les variations sur celles-ci, empruntées par les alternants observés par Xavière Lanéelle ; les décohabitations partielles dans le cas du mari ambulant et de la femme sédentaire chez Gilda Charrier et Marie-Laure Déroff ou, avec quelques nuances, dans une situation comparable, dans le texte d’Armelle Testenoire ; les prises de décision cruciales dans les couples analysés par Cécile Vignal ; les couples de professionnels cherchant à maintenir une double carrière dans la contribution d’Isabelle Bertaux-Wiame et dans celle d’Estelle Bonnet, Béate Collet et Béatrice Maurines. Ces différentes contributions nous permettent-elles de saisir des variations dans les relations structurées par les rapports sociaux de sexe ? Notre sentiment reste nuancé. Certes, dans chaque article on voit poindre des éléments de domination masculine, des relents des rôles archaïques de l’homme pourvoyeur et de la femme vestale domestique. Cependant le cas — encore rare — de la femme professionnelle qui provoque décohabitation puis rééquilibrage du couple après un retour réclamé avec insistance par son partenaire démontre la persistance des normes fixant ce que doit être un couple. Il démontre aussi que la notion de conjugalité est encore proche de son étymologie : porter ensemble le même joug dans le même lieu.
Dans nos figures, le living apart together est souvent (toujours) considéré comme un pis-aller provisoire. La relation : un couple, un toit, n’apparaît pas comme un archaïsme, même s’il est l’occasion de faire émerger, de façon exacerbée, les mécaniques de l’arrangement des couples. Les exemples que contient ce dossier ne permettent pas d’affirmer que le LAT est, sauf pour les étudiants et les ambulants, une nouvelle modalité conjugale émergente. On peut ici encore s’interroger sur les racines culturelles qui entretiennent cette représentation conjugale : est-ce le résultat d’une culture française marquée par le catholicisme et le caractère sacramentel du mariage, ou l’influence de ce qu’Olivier Galland (1993) appelle le modèle de la famille méditerranéenne ? Ou cela découle-t-il, pour rejoindre François de Singly dans l’introduction de son ouvrage, Libres ensemble (2000), de la nécessité d’un apprentissage dans le privé du ‘vivre avec’ pour apprendre à vivre en société, c’est-à-dire à tenir compte d’autrui ?
C’est au lecteur de se faire un jugement. Nous pouvons jouir ici de la protection de Quine (1953), pour qui, en science, les biens rares sont les faits, alors que les interprétations peuvent se déployer à l’infini. Notre propos n’est donc pas d’ajouter une couche interprétative, mais de proposer une exploration sur des situations mal repérées mais souvent éprouvées. Et de laisser le lecteur mobiliser ses paradigmes familiers, afin de comprendre à sa façon, les faits ici présentés.
Isabelle Bertaux-Wiame et Pierre Tripier

Références
Becker Howard S. (1966). Introduction à la réédition de Clifford R. Shaw. The Jack Roller, A Delinquent Boy’s Own Story . Chicago University Press.
Galland Olivier (1993). Les jeunes . Paris, La Découverte « Repères » [1 re éd. 1985].
Goffman Erving (2002). L’arrangement des sexes . Paris, La Dispute « Le genre du monde » [éd. originale (1977). « The Arrangement between the Sexes ». Theory and Society , vol. 4, n° 3].
Levin Irene (2004). « Living Apart Together. A New Family Form ». Current Sociology , vol. 52, n° 2, March.
Quine Willard Van Orman (1953). Two Dogmas of Empiricism. From a Logical Point of view . Cambridge, Harvard University Press.
Singly (de) François (2000). Libres ensemble. L’individualisme dans la vie commune . Paris, Nathan « Essais et recherches ».
Théry Irène (1998). La situation de la famille en France : couple, parenté et filiation. Le droit face aux réalités et aux aspirations de notre temps. Paris, Odile Jacob. Rapport au Garde des Sceaux.
Thomas William Isaac, Znaniecki Florian (1919/1998). Le paysan polonais en Europe et en Amérique : récit de vie d’un migrant. Paris, Nathan [préface à l’éd. de 1998, «Une sociologie pragmatique », de Pierre Tripier].
Villeneuve-Gokalp Catherine (1997). « Vivre en couple chacun chez soi ». Population, n° 5.
Young Michael, Willmott Peter (1980). The Symmetrical Family. A Study of Work and Leisure in Western London . Harmondsworth, Penguin Books [1 re éd. 1973].
Zaidman Claude (2002). « Ensemble et séparés ». Préface à Goffman Erving.
Homme en mer, femme à terre. Petits arrangements avec la dissymétrie
Yvonne Guichard-Claudic

Résumé
Le cas des couples dont l’homme navigue au long cours constitue un exemple classique de situation conduisant à une dissymétrie des engagements professionnels et familiaux des hommes et des femmes. Ils nous donnent à voir les négociations et arrangements auxquels cet éloignement donne lieu, dans la vie professionnelle comme dans la vie privée. Les choix effectués ont rarement la force de l’évidence. Force est pourtant de constater que dès lors que le couple a des enfants, la régulation de la relation entre travail et famille passe par la limitation, voire l’inhibition des ambitions professionnelles féminines. Il revient encore principalement aux femmes d’assurer la continuité des relations conjugales et familiales, mais l’évolution des rôles conjugaux et parentaux déstabilise les cadres traditionnels des identités masculines et féminines. Les formes de l’autonomie féminine ont évolué et les femmes n’adhèrent plus à une figure du ‘matriarcat’ censée assurer l’équivalence des responsabilités familiales féminines et professionnelles masculines. Quant aux hommes, divisés entre les exigences de leur vie professionnelle et la crainte d’être un conjoint, un père qui fait défaut, eux aussi s’interrogent.
COUPLES — MARIN PÊCHEUR — TRAVAIL DES FEMMES — FAMILLE — AUTONOMIE — RELATIONS CONJUGALES — RÔLES DE SEXE
Désormais informées par un idéal d’égalité entre les conjoints, bousculées par la participation massive des femmes à l’activité salariée, les règles de la vie conjugale ont perdu le caractère d’évidence qu’elles avaient autrefois. On fait aujourd’hui comme si c’était à chaque couple de procéder aux ajustements qui ménagent l’autonomie de chaque conjoint en même temps que la satisfaction conjugale (de Singly 2000). Mis en avant par les jeunes générations, ce nouveau mode relationnel imprègne de proche en proche la vie conjugale des couples de tous âges. Les femmes en particulier rejettent à présent les idéaux de dévouement et de sacrifice portés par les épouses d’antan.
Ce rejet peut entrer en contradiction avec l’inscription de la vie conjugale dans des conditions matérielles qui interdisent toute symétrie dans les engagements familiaux, et parfois professionnels, des deux partenaires. Il en va ainsi quand l’activité professionnelle choisie par l’un des conjoints doit s’exercer loin du domicile conjugal.
Le cas étudié dans cet article est celui de couples où l’homme navigue au long cours. Il s’agit d’un exemple traditionnel de ce type de situation dissymétrique qui conduit à une division familiale du travail (Barrère-Maurisson 1992) telle que, pendant la période d’embarquement du marin, les femmes prennent en charge l’essentiel des responsabilités familiales et domestiques. Un exemple traditionnel mais non statique. En effet, dans ce milieu maritime, les modes de régulation 7 ( id. ) de la relation entre travail et famille connaissent des variations importantes, d’un point de vue historique, bien sûr, entre couples de générations différentes, mais aussi entre couples d’une même génération, selon le moment du cycle de vie et en fonction des ressources de diverses natures dont dispose chaque conjoint.
Les arrangements qui sont mis en œuvre pour construire une vie commune en dépit de l’éloignement itératif de l’un des conjoints relèvent certes de la négociation conjugale. Cependant, cette négociation ne se réalise pas dans une sorte de vide culturel et social qui laisserait toute latitude aux seules préférences individuelles. Tout ne se négocie pas au sein du seul couple. Ainsi les conditions d’exercice de l’activité professionnelle du marin ne sont pas modulables en fonction de l’activité de sa partenaire. Par ailleurs, l’appartenance à un milieu socioprofessionnel spécifique fournit un répertoire de modèles d’action, vis-à-vis desquels les conjoints sont amenés à se positionner, qu’ils se conforment à des modèles considérés comme ‘traditionnels’ ou qu’ils contribuent à en élaborer de nouveaux. Enfin, ces effets de contexte se doublent d’effets d’âge et de génération (Attias-Donfut 1988) ; ainsi telle femme de marin de 55 ans, par exemple, se distingue des femmes de la génération de sa mère, qui étaient obligées de travailler, et de celles de la génération de sa fille, qui ont la chance de pouvoir travailler.
Notre analyse se fonde sur un corpus de trente-huit entretiens approfondis de type biographique recueillis auprès de femmes de marins pêcheurs bretons sur thonier tropical naviguant au large de l’Afrique ou des Seychelles (Guichard-Claudic 1997, 1999), complété par dix entretiens que nous ont accordés dix couples de retraités du même groupe socioprofessionnel (Pennec, Guichard-Claudic et al. 2000). A des fins de repérage sociographique, un questionnaire simple a été passé auprès de toute la population concernée, auquel ont répondu 293 des 393 familles concernées, soit 75,5 % de la population visée. Dans cet article, nous comparerons la situation de la minorité de ‘familles symétriques’ (Young, Wilmott 1973/1980) composées de deux conjoints durablement insérés dans l’emploi à celle des couples, les plus nombreux, où la femme n’exerce pas d’activité professionnelle ou seulement de façon discontinue. Du fait de la constitution de l’échantillon, les arrangements conjugaux seront envisagés majoritairement du point de vue des femmes, même si leurs propos aussi bien que le questionnaire et les entretiens de couples recueillis auprès de retraité(e)s nous éclairent également sur les attentes et stratégies masculines.
Après avoir brièvement présenté quelques caractéristiques socioéconomiques de la population enquêtée, nous verrons en quoi le rapport à l’activité professionnelle des actives continues les différencie des actives discontinues et de celles qui sont durablement sans emploi, et comment cette inscription dans la vie professionnelle s’articule au projet conjugal et familial. Nous examinerons les formes que prend la gestion de l’éloignement conjugal, qu’il s’agisse d’assurer la continuité du lien conjugal ou de construire la place du père dans la famille. Nous conclurons sur les conceptions de l’autonomie que ces arrangements engagent et sur les normes de justice qui les sous-tendent.

Quelques caractéristiques de la population enquêtée
L’enquête a porté sur une population concernée par un type spécifique de pêche, la pêche au thon tropical, pratiquée au large des côtes africaines ou aux Seychelles, sur de gros senneurs-congélateurs. Les équipages, organisés par bordées alternantes, naviguent quatorze semaines, au terme desquelles ils bénéficient de sept semaines de congés. Il s’agit d’une pêche attractive, tant au plan des salaires qu’à celui des conditions de travail et des perspectives de carrière. Mais il faut accepter de quitter ses proches pendant de longues périodes...
Les femmes de ces marins présentent un taux d’activité très bas : 35,7 % au moment de l’enquête, et seules 39,3 % de ces actives occupent un emploi à plein temps. Le taux d’activité est néanmoins d’autant plus élevé que les femmes sont plus jeunes et diplômées. À côté de quelques cadres ou commerçantes, on compte un petit nombre d’ouvrières, 19 % de professions intermédiaires et 67,9 % d’employées.

Investissement professionnel féminin et compromis avec les contraintes objectives
Les trente-huit entretiens recueillis permettent d’éclairer ces données. J’ai segmenté cette population en trois groupes.
Le groupe des ‘inactives’ comprend vingt femmes, durablement sans emploi, âgées de 26 à 54 ans, toutes mères de deux, trois ou quatre enfants. Elles sont majoritairement peu ou pas diplômées, mais cinq d’entre elles ont un niveau égal ou supérieur au baccalauréat. Toutes ont exercé une activité professionnelle avant leur mariage, toutes l’ont interrompue au début de l’union, ou au moment de la première ou de la seconde naissance. Pour rendre compte de l’interruption de leur activité professionnelle, les femmes de ce premier groupe font appel à trois registres explicatifs : le choix, la pression masculine et l’appartenance générationnelle. Ces trois registres, apparemment distincts, sont en fait sous-tendus par le même type de rapport à la division familiale du travail. Pour Marie-Agnès Barrère-Maurisson (1992), on a là un modèle conjugal qui domine pendant la période de salarisation massive des années 1945-1975. La famille dite conjugale constitue une unité de salaire, au sein de laquelle l’engagement professionnel est prioritairement masculin, l’engagement familial prioritairement féminin.
J’ai réuni dans un second groupe, celui des ‘actives discontinues’, neuf femmes, de 31 à 58 ans, que l’on ne peut définir comme des actives continues, mais qui ne sont pas non plus durablement inactives. Les moins de 40 ans sont titulaires d’un BEP (brevet d’études professionnelles), les autres ont interrompu leurs études après le certificat d’études primaires. Certaines étaient au foyer au moment de l’enquête, mais ont déjà occupé un emploi, souhaiteraient retravailler ou le font quand l’occasion se présente. D’autres se définissent plutôt comme inactives mais travaillent régulièrement quelques heures en saison. D’autres enfin se définissent plutôt comme actives, même si la maternité les a conduites à suspendre temporairement leur activité. Le profil d’emploi des femmes de ce groupe est tel que leur activité ne constitue au mieux qu’un appoint, parfois négligeable, dans le budget du ménage. Par bien des aspects, elles sont très proches des inactives, mais leur motivation pour se maintenir dans l’emploi ou en rechercher un, même très peu qualifié et rémunéré, les distingue des ‘inactives’.
Quant au groupe des ‘actives’, durablement inscrites dans la vie professionnelle, il se compose de neuf femmes, âgées de 26 à 56 ans, dont le niveau de formation est supérieur au niveau moyen de la population enquêtée. C’est ce dernier groupe de femmes qui fait partie de ‘familles symétriques’ au sens de Young et Wilmott (1973/1980). Elles sont enseignantes, secrétaires, comptables ou exercent une profession paramédicale. Dans leurs témoignages, la définition professionnelle de soi apparaît comme une dimension importante de l’identité. Dès la mise en couple, d’ailleurs, leur inscription continue dans la vie active faisait partie du projet conjugal. L’intensité de cette inscription n’a pas toujours fait l’objet d’un consensus initial, mais jamais non plus le conjoint n’a manifesté d’opposition explicite à cet engagement professionnel. Ces femmes qualifiées ont des parcours sensiblement différents de ceux des actives discontinues. Leur inscription dans la vie professionnelle est plus maîtrisée, les allers et retours sur le marché du travail sont remplacés par des aménagements en fonction des charges familiales. Le travail à temps partiel est fréquemment adopté. Marie, 32 ans, comptable à 4/5 e de temps, nous expose les limites qu’elle a posées à ses éventuels désirs de promotion professionnelle :

Non, je n’aurais pas pris, parce que... je suis à cinq minutes d’ici et c’était déjà... Sinon là, je partais pour la journée carrément et dans la journée, je ne passais même pas à la maison. De toute façon, je n’aurais pas accepté. Il ne faut pas non plus... Étant donné leur profession, je pense qu’il faut savoir leur donner du temps. Ça poserait déjà des problèmes pour les enfants quand il n’est pas là, et quand il est là...
L’accent mis sur la qualité de la relation conjugale et des relations familiales constitue un frein à un investissement professionnel plus intense. La proximité du lieu de travail permet de rentrer plus tôt le soir, de déjeuner le midi avec les parents, qui se chargent d’aller chercher les enfants à l’école et de leur servir le goûter. Quand le mari est en congés, elle permet aussi aux deux conjoints de déjeuner en tête-à-tête. Tous ces arrangements seraient remis en cause par un changement de poste. L’exemple de Marie montre que l’engagement professionnel des femmes de marins est facilité quand une ‘logistique’ familiale peut être mise en place. En son absence, le mi-temps apparaît le plus souvent comme une solution de compromis viable entre l’engagement professionnel, les charges de la vie familiale en présence d’enfants et la disponibilité nécessaire pour assurer la qualité de la vie conjugale quand le conjoint est présent.

Une cohésion conjugale à construire malgré l’éloignement périodique
Les formes de communication mises en œuvre pour assurer la continuité des relations conjugales et familiales en dépit de l’éloignement ne sont pas foncièrement différentes selon que l’on a affaire à des couples à un ou deux apporteurs de ressources. De nombreux moyens de communication sont utilisés, en tête desquels vient le courrier, régulièrement rédigé et accompagné, pour ce qui est des envois féminins, de photos, de cassettes audio ou vidéo, qui permettent de suivre à distance les évolutions des jeunes enfants ou l’état d’avancement des travaux de construction du logement, par exemple. Il faut aussi citer le téléphone par satellite, le fax, de plus en plus utilisés au moment de l’enquête...
Les négociations, implicites ou explicites, qui visent à ajuster les attentes mutuelles, sont affectées par le rythme particulier que le métier de marin sur thonier impose à la vie conjugale. À la séparation, qui n’interdit pas toute communication mais en prescrit en partie les formes et le contenu, succède une courte période de vie commune, vouée à compenser en accéléré les manques ressentis pendant les mois précédents. Une telle oscillation entre une longue frustration des désirs fusionnels et leur assouvissement périodique suppose à chaque fois une rupture, éventuellement menaçante, de l’équilibre antérieurement construit. Trouver la ‘bonne distance’ conjugale suppose des négociations.

Trouver la ‘bonne distance’ conjugale quand le marin est présent
En s’inscrivant dans la filiation de travaux analysant les relations conjugales comme la difficile construction d’un équilibre entre proximité et écart, Vincent Caradec (1996) a cherché à rendre opérationnelle la notion de distance conjugale, en l’appliquant aux couples à la retraite depuis peu. Le rapport conjugal à l’extérieur est défini comme la façon dont une personne « souhaite se positionner, avec son conjoint, par rapport à la maison ». Il paraît particulièrement pertinent pour rendre compte des ajustements que réalisent les conjoints pour trouver une distance qui les satisfasse tous deux et des difficultés qui peuvent naître d’écarts difficiles à résorber. Il examine également la distance conjugale intérieure, c’est-à-dire la façon dont les conjoints se partagent l’espace domestique, les tâches ménagères, et organisent leur temps pour combiner moments conjugaux et moments solitaires. Comme lui, nous avons rencontré des fonctionnements conjugaux fusionnels et des attitudes plus indépendantes, des tendances individuelles centrifuges et des tendances centripètes. Les attitudes d’un partenaire ne trouvant pas nécessairement une configuration compatible chez l’autre partenaire (exemple : l’un préfère s’adonner seul à des activités hors du domicile tandis que l’autre préfère s’y adonner en couple), on conçoit qu’émergent des divergences, rendant nécessaire la négociation de la distance conjugale.
Les fonctionnements conjugaux que nous nous proposons d’examiner présentent cependant des spécificités par rapport à ce schéma. Les attitudes requises, voire valorisées quand les conjoints sont séparés peuvent être dépréciées lorsqu’ils se retrouvent. Ainsi, les marins comme leurs compagnes doivent faire preuve de suffisamment d’indépendance pour se passer de la présence de leur conjoint(e) pendant de longues périodes. C’est surtout quand ils se retrouvent 8 qu’ils peuvent être amenés à passer d’une attitude indépendante à une attitude fusionnelle, qu’ils peuvent avoir à brider leurs tendances centrifuges ou centripètes, pour se conformer à leur propre vision de la conjugalité ou à celle de leur partenaire, ou encore à une conception élaborée en commun. On a donc affaire à des constructions transitoires, qui affectent pourtant la conjugalité dans la durée.
J’examinerai dans un premier temps comment se met en place une logique de ‘l’extra-ordinaire’, visant à favoriser l’intégration conjugale du marin, même quand ses attitudes peuvent aller à l’encontre des dispositions propres de sa partenaire. Il apparaîtra ensuite que ces efforts d’ajustement à court terme n’excluent pas les tentatives des deux conjoints pour réduire les divergences d’attitudes à plus long terme, avec ou sans succès.

La négociation conjugale au bénéfice du ‘rentrant’
Analysant les changements de statuts organisés, Anselm Strauss souligne qu’« il est presque nécessaire de ménager une période d’accoutumance qui suivra immédiatement l’entrée officielle dans les nouveaux statuts » (1992). Ici, le marin doit réintégrer un statut de conjoint et éventuellement de père devenu plus abstrait du fait de l’éloignement durable, et la femme de marin est conduite à le confirmer dans ce statut, temporairement précarisé. Faciliter cette transition, c’est accepter de faire preuve d’une bienveillance particulière à l’égard du ‘rentrant’, le temps qu’il réintègre les composantes de son rôle.
Les préparatifs domestiques qui précèdent l’arrivée du conjoint comblent l’attente des derniers jours et permettent d’offrir au marin une image lisse et rassurante du cadre de la vie familiale : tout s’est déroulé normalement pendant son absence ; tout est prêt pour le recevoir. Ce ‘grand ménage’, effectué avant chaque retour, est une pratique très répandue. Rien n’échappe à la vigilance ménagère de certaines femmes : carreaux, sols, mobilier, rideaux, voiture... tout est lessivé, épousseté, astiqué. C’est aussi un moyen d’accroître la disponibilité féminine pendant les congés du marin.
Les premiers jours qui consacrent les retrouvailles ouvrent la période de quelques semaines pendant laquelle les conjoints vont cohabiter. Une période souvent caractérisée par une accélération du temps. « Faire tout vite, vite, vite. On vit au moins à 100 à l’heure . » (Yvette, 48 ans). Il s’agit de rattraper en sept semaines tout ce qui n’a pu être fait pendant les quatorze semaines d’embarquement, ce qui conduit à multiplier les occasions festives. Moments volés à l’ordinaire des jours. Moments construits, aussi, au prix d’un report des négociations dans le temps. Armelle, 38 ans, employée de banque à mi-temps, souligne que les sorties, les soirées prolongées peuvent être fatigantes, pour les enfants notamment :

On se dit que pendant un mois, ça ne va peut-être pas trop les perturber, mais plus longtemps, c’est vrai qu’il faut quand même un minimum de discipline. C’est vrai qu’il y a des choses que je laisse passer parce que je sais que son passage dans la maison va être très court.
Cette logique de ‘l’extra-ordinaire’, telle qu’on la pratique avec des invités, s’oppose à la gestion plus conflictuelle des problèmes quotidiens. Le couple fonctionne, au moins en partie, sur le mode des vacances. L’échappée hors du temps ordinaire prend pour de nombreux couples la forme de journées en tête-à-tête. Ce peuvent être de longues promenades, des visites, ou encore des escapades citadines. Quand les femmes ont une activité professionnelle, il n’est pas rare qu’au moins un des déjeuners hebdomadaires soit pris en commun, dans une pizzeria par exemple. De telles pratiques retardent sans doute l’installation dans une routine immuable.

Rééquilibrages
Quand elle est défavorable aux femmes, la dissymétrie des bénéfices de la négociation est souvent interprétée dans les catégories du modèle parsonien (Parsons 1955) : en tant que pourvoyeur principal des revenus de la famille, l’homme doit pouvoir bénéficier du soutien affectif de sa compagne, qui prend aussi en charge l’éducation des enfants et l’exécution des tâches ménagères. Dans cette optique, il paraît normal que la femme s’incline devant les désirs de son conjoint, pendant la courte période où ils se retrouvent, et fasse passer à l’arrière-plan d’éventuels désirs personnels divergents. Même si ce modèle est aujourd’hui en partie relayé par un schéma alternatif qui préconise une division sexuelle du travail, professionnel et familial, moins clairement différenciée et plus égalitaire, il reste prégnant dans une population où la majorité des femmes n’exerce pas d’activité professionnelle ou en exerce une seulement à temps partiel. La plupart de mes interlocutrices s’y sont conformées, certaines utilisant les marges de manœuvre offertes par l’éloignement périodique de leur conjoint pour jouer une partition plus conforme à leurs aspirations personnelles. Ceci n’exclut pas les tentatives d’ajustement visant à réduire les divergences d’attitudes entre conjoints, dans un sens qui soit plus favorable à celui ou celle qui en prend l’initiative. Il s’agit toujours de tenter d’influencer l’utilisation que fait le (la) partenaire des espaces communs et de territoires personnels. En particulier, certains usages, jugés tolérables pendant une courte période, sont perçus comme devant nécessairement faire l’objet de négociations à plus long terme, notamment au moment où la retraite réunira durablement des partenaires jusque-là souvent séparés.
Il en va ainsi du partage de l’espace domestique. Dans les familles de marins, celui-ci est utilisé quotidiennement par les femmes et les enfants, plus épisodiquement par les hommes. Leur présence peut venir perturber un ‘ordre’ 9 dont les femmes assurent habituellement la direction. Le partage de l’espace domestique est parfois conflictuel, chacun essayant d’infléchir l’attitude de l’autre dans le sens de son ordre propre. Des deux côtés, le désagrément est généralement toléré, car il est perçu comme passager et consécutif au rythme particulier de la vie de marin sur thonier. L’expression du désaccord permet de poser des jalons pour la vie commune future, mais on évite généralement de s’appesantir pour ne pas compromettre les retrouvailles. La prise de parole sur les divergences permet néanmoins à chacun de prendre date pour une négociation repoussée à plus tard.
Le fait que l’échéance de la vie commune ‘à plein temps’ soit éloignée conduit à envisager la résolution des divergences de façon floue, le temps permettant d’amortir le choc de la confrontation des espaces. Au fur et à mesure que l’échéance se rapproche, les anticipations se précisent. De nombreuses femmes planifient à l’avance les occupations futures de leur compagnon. L’acquisition du bateau, par exemple, souvent différée pendant la période d’activité parce que trop favorable aux attitudes centrifuges, devient alors fortement recommandée pour préserver une certaine indépendance spatiale et temporelle.

Négocier durablement la distance conjugale extérieure
Dans ces couples qui sont éloignés la majeure partie du temps, l’attitude de chacun ne présente pas nécessairement de stabilité temporelle. Un rapport conjugal fusionnel le temps des congés peut se conjuguer à une très grande tolérance à l’égard des sorties individuelles du partenaire le temps de l’embarquement. Selon les périodes, l’attitude fusionnelle alterne ainsi avec une attitude indépendante.
Cette alternance peut également être rejetée. L’orientation fusionnelle de l’attitude est privilégiée, que le conjoint soit absent ou présent. Concrètement, elle prend alors la forme d’une limitation des sorties individuelles (du bateau à l’escale ou du domicile), volontaire ou imposée par le conjoint. Dans ce dernier cas, on sort de la négociation pour une option alternative, la coercition 10 . Il faut préciser toutefois qu’en dehors des limitations dissymétriques qui concernent la vie professionnelle ou associative, une telle coercition est rare et ne peut être que tendancielle, ne serait-ce que parce que les formes de contrôle à mettre en œuvre sont aléatoires et reposent sur l’implication de tiers censés dénoncer les infractions à la règle conjugale. Ainsi, parmi les trente-huit femmes interviewées, aucune ne s’est déclarée ainsi ‘enfermée’ par la suspicion explicite de son conjoint. Par contre, plusieurs ont évoqué le poids des ragots, à bord ou à terre, les appels téléphoniques ou les lettres anonymes dénonçant de prétendues incartades masculines ou féminines.
Quand enfin l’attitude indépendante est partagée par les deux conjoints, les difficultés d’ajustement paraissent moindres. Mais le temps imparti à la vie commune est limité et le degré d’indépendance acceptable dans l’attitude du conjoint sans compromettre les retrouvailles peut donner lieu à négociation.
Il arrive aussi que l’alternance entre attitude indépendante et attitude fusionnelle se grippe, l’un des conjoints éprouvant de plus en plus de difficultés à abandonner temporairement son attitude indépendante, tandis que l’autre rêve toujours de fusion conjugale. Les écarts se creusent alors de façon conflictuelle, ouvrant la voie à une possible séparation, en cas d’échec de la négociation de la distance conjugale extérieure.
Dans l’exemple qui va suivre, les désirs fusionnels de l’un s’accroissent, venant menacer des formes d’indépendance considérées comme acquises par la partenaire. Nadine, 49 ans, est institutrice à plein temps. Au moment de l’entretien, les relations de couple sont très tendues :

L’entente conjugale est tout à fait différente, depuis quelques années. Mon mari est devenu chef mécanicien, avec toutes les responsabilités que ça implique. Il y a beaucoup plus de heurts entre nous parce qu’il considère qu’il vit quelque chose de vraiment particulier et il s’imagine que quand il vient à la maison, il est considéré comme un gêneur...
Nadine impute ce creusement des écarts à la façon dont Yves, 50 ans, considère son activité professionnelle :

Il n’a pas des congés très agréables. Moi, la plupart du temps, je suis en classe et il me reproche de penser plus à ma classe qu’à ma famille. Il ne m’a jamais demandé d’arrêter comme je connais certaines personnes. Moi, je crois que je n’aurais jamais souhaité arrêter. Il me dit : « Pourquoi tu ne prendrais pas un congé, pour que nous soyons ensemble ? » Je dis : « Ce n’est pas dans ma nature. Si je ne suis pas malade, je ne me mettrai pas en congé. » Prendre un congé comme ça, sans vraiment être malade, moi, je ne peux pas. Mais je lui dis : « Toi-même, est-ce que si je t’avais demandé de te mettre en congé pour être avec moi, est-ce que tu l’aurais fait ? » Il me dit non, alors voilà, on est pareils tous les deux. Il est tout le temps tout seul pendant ses congés, alors il a plein de choses dans la tête et il ne me les dit pas et j’ai mis mon point d’honneur à ne pas le questionner non plus.
Le travail de Nadine contrevient aux aspirations fusionnelles d’Yves quand il est à terre. D’autre part, tous deux n’envisagent pas leur activité professionnelle de façon symétrique. Nadine établit un parallèle entre son travail et sa personnalité (« Ce n’est pas dans ma nature. »), témoignant ainsi du fait qu’il représente un aspect important de son identité. Pour Yves, le travail a davantage valeur instrumentale. Il n’empêche qu’il s’est engagé dans une formation difficile, qui lui a valu une rémunération plus importante, mais aussi une charge mentale plus lourde. Nadine fait remonter à cette période la dégradation de leurs relations. Peut-être aurait-il souhaité en percevoir des bénéfices dans sa vie conjugale, à terre. La demande d’attention et de disponibilité qu’il exprime à sa partenaire en lui proposant de prendre un congé de maladie quand il est présent est formulée de façon très maladroite, puisqu’elle instaure une dissymétrie dans la valeur de leurs prestations professionnelles respectives en même temps qu’elle heurte la conception qu’a Nadine de son honnêteté. On peut penser que tous deux ne s’expriment pas sur un même registre. Alors qu’il s’agit pour lui d’une demande personnelle, Nadine répond sur le registre des principes. L’impossibilité où semble se trouver chacun de satisfaire aux désirs de l’autre contribue alors à creuser les écarts.
Les couples dont le conjoint est marin constituent un observatoire intéressant des relations conjugales marquées par un éloignement récurrent. On pourrait considérer que celui-ci, en offrant une respiration à la relation conjugale, est de nature à réactiver le désir de l’autre, tandis que l’évocation des séparations passées et à venir contribuerait à atténuer les tensions éventuelles liées à la reprise de la vie commune. Ce serait faire bon marché des pièges de l’éloignement, par exemple l’idéalisation excessive de l’absent, prélude à d’amères désillusions face à la réalité ou encore le report indéfini d’ajustements nécessaires, avec pour corollaire des relations faussées et un écart croissant entre les partenaires. Mal assumés quand les conjoints sont encore réunis, concessions déséquilibrées et conflits larvés risquent d’alimenter des rancœurs et de donner lieu à des interprétations erronées pendant la durée de l’éloignement. La mémoire et l’imagination peuvent en effet influencer les perceptions et les interprétations dans un sens défavorable au conjoint absent aussi bien qu’en recomposer une représentation positive.

Les relations entre parents et enfants à l’épreuve de l’éloignement périodique du père
On s’intéressera ici à la façon dont les mères composent avec cet éloignement de leur conjoint, à la façon dont se construit la place du père dans la famille et aux réinterprétations auxquelles elle donne lieu.

Des mères polyvalentes et des pères intermittents
« J’ai fait le pére et la mère », m’ont affirmé plusieurs femmes du groupe des ‘inactives’. Il ne faut pas voir dans cette déclaration un ralliement à l’indifférenciation des rôles maternel et paternel. C’est plutôt une façon de souligner le cumul des fonctions traditionnellement féminines (dispenser de l’affection, de l’attention, du temps aux enfants, assurer quotidiennement les tâches d’entretien) et d’une fonction traditionnellement masculine (faire acte d’autorité). Il n’y a pas interchangeabilité des rôles ; le père est l’unique pourvoyeur des revenus familiaux et la nécessité de subvenir aux besoins de sa famille donne sens à son investissement professionnel. Le clivage des rôles maternel et paternel est au contraire très affirmé : à un père éloigné pour les besoins de son travail professionnel correspond une mère qui assume des responsabilités élargies dans la sphère domestique. Dans les couples où les femmes sont inactives, c’est donc par différenciation que se sont construites les identités maternelle et paternelle. On peut même parler d’une double différenciation : différenciation sexuée des fonctions assumées, singularité des figures maternelle et paternelle dans le milieu marin vis-à-vis de ce qui est considéré comme les modèles parentaux dominants dans la société globale. Ce discours sur le père ‘absent’ ou sur la double assomption par les femmes des rôles paternel et maternel est beaucoup moins fréquent dans le groupe des actives. Il ne faut cependant pas survaloriser ici le rôle du travail salarié. Les différences tiennent plus à l’appartenance générationnelle qu’au fait d’exercer ou pas une activité professionnelle. Tandis que des formules du type : « Ils n’ont déjà pas leur père » ne sont pas rares — chez les enquêtées les plus âgées, notamment — afin d’expliquer la cessation de l’activité professionnelle, les femmes les plus jeunes, informées de l’importance de la présence symbolique d’un père temporairement éloigné, valorisent le travail d’activation de cette présence qu’elles effectuent au quotidien. Entrons plus avant dans les discours de ces mères sur les attitudes paternelles de leur conjoint.
Le père est souvent présenté comme un ‘papa-gâteau’, qui hésite à faire preuve d’autorité, de peur de compromettre ses chances d’établir une relation de proximité affectueuse avec ses enfants. Il n’intervient pas au quotidien pour fixer les règles de comportement. Aussi lui est-il difficile d’adopter d’emblée ce registre dès son retour à terre. Certaines femmes évoquent « la relation à plaisanterie » que leur conjoint entretient avec leurs enfants, préférant le registre de l’humour et du jeu à ceux de l’autorité ouverte ou de la gestion de la vie quotidienne. Le groupe des femmes actives continues est celui qui conteste le plus activement cette attitude, qui ne permet pas aux hommes de prendre efficacement le relais auprès des enfants, tandis qu’elles-mêmes poursuivent leur activité professionnelle pendant les congés de leur conjoint. Elles souhaitent un partage des responsabilités parentales dès lors que leur conjoint est à terre. Ce n’est pas tant le jeu qui pose problème, non plus que l’humour. Tous deux participent du plaisir d’être ensemble. Le reproche porte sur la mise à distance qu’ils permettent. Se limiter à ces deux registres reviendrait à éviter systématiquement les conflits, à fuir les responsabilités éducatives, au risque d’engendrer des difficultés supplémentaires, les enfants jouant du conflit parental pour obtenir satisfaction.
C’est pour éviter ce conflit parental sur fond de divergence des styles éducatifs que certains conjoints pratiquent le retrait relatif, acceptant de jouer les seconds rôles et évitant de se poser en ‘trouble-fête’ occasionnel. Ce rôle de législateur ponctuel est en effet semé d’embûches. Il suppose un accord solide des deux parents, faute de quoi le départ du père risque d’être utilisé pour désamorcer les initiatives paternelles. Si c’est le marin qui assume principalement le rôle d’autorité, l’éloignement ne lui permet pas de vérifier l’application des règles qu’il a édictées, la réalisation des promesses d’amendement qu’il a obtenues, de sanctionner les éventuels écarts. Les entretiens ne m’ont pas donné à connaître de telles situations. On peut cependant formuler ici une hypothèse : un tel schéma relationnel expose le marin au risque que sa femme occulte ou minore les difficultés rencontrées dans l’éducation des enfants, difficultés qui signeraient son échec eu égard aux objectifs fixés par son conjoint. Un scénario du pire permettrait même d’envisager la collusion de la mère et des enfants contre le père, favorisée par l’éloignement de celui-ci.

La place du père
La question de la place du père ne doit pas être confondue avec celle des différentes fonctions parentales cumulées par la femme en l’absence du marin. La construction de la présence symbolique du père auprès de l’enfant est une préoccupation partagée par la plupart de mes interlocutrices, toutes générations et situations professionnelles confondues. Le vide laissé par l’absence du père, l’étrangeté, voire le caractère intrusif de sa présence physique sont vécus différemment par l’enfant suivant que sa présence symbolique est ou non entretenue par la mère et par l’entourage. Les supports qui assurent la continuité de cette présence sont variés. Dans la maison, les photos, les coquillages d’Afrique ou des Seychelles, les objets exotiques peuvent rappeler son existence, pour peu qu’ils donnent lieu à commentaire. L’entourage peut également jouer un rôle dans ce sens. La vie des familles est ponctuée par les arrivées et les départs des uns et des autres. L’expérience des uns conforte alors celle des autres et entretient le mythe groupal.
L’activation de la symétrique, c’est-à-dire de la présence de la famille auprès du père malgré l’éloignement, passe par les différents moyens de communication dont il a déjà été question. Les mères encouragent souvent les enfants à écrire ou à dessiner et ces productions sont jointes à leur propre courrier. La mère joue ici un rôle de médiatrice entre le père et les enfants, un rôle qui se prolonge d’ailleurs à terre, quand le marin débarque. Les retrouvailles sont en effet l’occasion de parler des enfants, des événements les concernant, de leur évolution pendant l’absence. Le père n’a pas l’expérience directe fondant ces connaissances et la médiation de la mère reste fréquente, même pendant les congés. Cette fonction de médiation tend cependant à se transformer. Dans le schéma traditionnel, la femme transmet la parole du groupe parental au groupe enfantin (et l’inverse). Aujourd’hui, la proximité affectueuse avec l’enfant, devenue, pour reprendre les termes de François de Singly (1996), une nouvelle « norme sociale de conduite pour le père » , est recherchée dans les situations ordinaires de la vie familiale et la médiation de la femme consiste à favoriser leur mise en relation directe. Cependant, dès lors que des ‘bêtises’ plus ou moins graves ont été commises par un enfant, la transmission reste assurée par la mère, qui a vécu les événements ‘en direct’ et a pris sur le moment les décisions qui lui semblaient les plus adaptées. C’est à l’adolescence des enfants que les moments de crise sont les plus fréquents. Quand les difficultés rencontrées sont sérieuses, il n’est pas rare qu’elles deviennent l’enjeu/alibi des conflits conjugaux. Le père peut opposer à la mère l’échec de l’enfant ou les difficultés qu’il rencontre, qui résulteraient des déficiences de l’éducation maternelle. Inversement, la mère peut opposer au père les problèmes survenus, qui seraient à imputer à son absence prolongée et répétée.
On touche là aux limites de la recherche de proximité affective du père avec l’enfant. Les retrouvailles après un temps d’éloignement important suggèrent la nécessité d’un temps d’adaptation, au cours duquel le rôle d’autorité paraît ne pas pouvoir être assumé d’emblée par le père, même quand des faits graves requièrent la solidarité parentale face aux responsabilités éducatives. Celles-ci incombent alors massivement à la mère, qui les ressent comme d’autant plus lourdes que ses pratiques éducatives sont remises en question. Chacun tend à se ‘défausser’ de la responsabilité des fautes commises par l’enfant, l’une accusant la carence d’autorité paternelle du fait de l’absence, l’autre suspectant la carence d’autorité maternelle du fait de l’appartenance de sexe de sa partenaire. En fait, si les femmes acceptent un élargissement de leurs responsabilités parentales, elles ne souhaitent généralement pas se substituer entièrement à leur partenaire. Une telle substitution est vécue comme un échec du couple parental.

Une absence vécue différemment suivant les générations
Pour les aînées — presque toutes femmes au foyer — le rôle primordial du père est celui de pourvoyeur de ressources. Bien sûr, le rôle de soutien affectif n’est généralement pas négligé mais, au quotidien, l’absence apparaît comme dans l’ordre des choses. C’est l’absence aux fêtes de famille qu’elles évoquent fréquemment comme étant la plus mal vécue. Noëls, mariages, baptêmes, communions solitaires laissent un arrière-goût amer. Faut-il y voir un attachement plus fort aux normes traditionnelles, à la mise en scène rituelle de la vie du groupe familial? Pour Olivier Schwartz (1990), dans les classes populaires, le statut de mère et d’épouse garantit l’accès à la normalité sociale; inversement, l’absence du père aux temps forts de la vie collective projette une lumière crue sur le côté hors normes de la vie familiale.
Dans les jeunes générations, plusieurs clivages viennent brouiller l’univers normatif — selon qu’il s’agit de femmes actives ou pas, de rurales ou de citadines, et selon leur origine sociale. Pour ces jeunes femmes, c’est dans l’ordinaire des jours que l’absence du conjoint est la plus mal ressentie. Du côté masculin, le fait que les marins « ne voient pas les enfants grandir » a fait l’objet d’une prise de conscience tardive chez les aîné(e)s, qui en retirent après coup l’impression d’avoir raté quelque chose d’important et tentent de le compenser dans la fonction grand-parentale. Chez les jeunes pères, cette prise de conscience n’est pas différée. Certains pâtissent douloureusement de cet état de fait, et les enfants ressentent d’autant plus mal le départ de leur père qu’il s’est impliqué davantage auprès d’eux pendant ses congés. Les rôles maternel et paternel sont donc moins nettement clivés. Davantage préoccupés par les exigences affectives de leurs proches, les pères apparaissent dans le discours des femmes comme plus divisés entre leur appartenance à un groupe professionnel qui exige de leur part des absences prolongées et leur appartenance familiale, qui requerrait dans l’idéal leur présence régulière. Davantage centrés sur les relations affectives du groupe familial, moins arrimés au groupe socioprofessionnel, les jeunes couples semblent plus déstabilisés par les séparations.

Une conception différente de l’autonomie
C’est dans la sphère domestique, et éventuellement dans la vie associative, que les inactives font preuve d’autonomie. Du fait des clivages importants des rôles de sexe, elles construisent leur identité conjugale par différenciation. Toutefois, la conception unitaire des intérêts économiques du couple conduit certaines femmes à s’intéresser de près à la vie professionnelle de leur conjoint, à intervenir auprès de l’armateur, voire à agir indirectement sur l’évolution des conditions de travail, par le biais du militantisme au sein de la Mission de la Mer, par exemple, ou encore en se substituant à leur conjoint lors des réunions syndicales. Les actives continues développent une conception très différente de l’autonomie. Pour elles, c’est au niveau professionnel que se définit l’autonomie de chaque conjoint. Elles rejettent le modèle conjugal traditionnel, qui attribue aux femmes une identité médiatisée par la situation professionnelle de leur conjoint.
Jeanne, 56 ans, secrétaire :

J’étais plutôt hors normes par rapport aux femmes de marins. Parce que moi, ça m’a frappée quelquefois, au cours des conversations avec des femmes qui s’identifiaient totalement à leur mari, parlant de la pêche, du bateau, du travail à bord comme si elles y étaient. Ça m’affolait, quoi. C’était leur métier, c’était leur vie. Alors c’est vrai qu’on participe de coeur à la vie de son conjoint, mais c’est sa vie à lui, ce n’est pas la nôtre. Il a sa vie professionnelle et il la vit comme il l’entend, c’est son affaire, mais notre affaire à nous, c’est la vie familiale. Que des femmes votent lors des réunions syndicales sur la nouvelle convention collective, moi, ça me choque. Même si on est très solidaires avec eux, même si on a envie de les aider à lutter, on n’a pas à lutter pour eux. Ça aussi, c’est les amoindrir quelque part. Ça, c’est le matriarcat.
Jeanne fait une séparation nette entre la vie de travail, où chaque conjoint garde son autonomie, et la vie de famille. Elle s’oppose à une répartition des rôles conjugaux telle que la femme gère à terre les intérêts professionnels du mari, qui sont aussi ceux du couple. Une telle attitude s’apparente pour elle à du matriarcat, en ce sens que le mari est évacué de toutes les décisions qui sont à prendre à terre, même celles qui le concernent au premier chef. Il s’agirait là d’une extension du pouvoir domestique féminin, qui empiéterait sur le seul domaine réservé masculin. Sa préférence va à l’autonomie professionnelle de chaque conjoint, couplée à une indifférenciation plus grande des rôles masculins et féminins dans la famille. Elle n’exclut pas le partage des préoccupations professionnelles mutuelles, mais différencie partage et fusion. Le couple est présenté comme le lieu où l’on tente de résoudre par la négociation les problèmes personnels de chacun, les éventuels conflits qui peuvent opposer les conjoints ou l’enfant à ses parents. L’accent est ici mis sur l’apport de chacun au groupe familial. Chaque membre est donc individualisé et son autonomie est donnée pour préservée, du fait de l’importance de la négociation. Une conception fusionnelle du couple et de la famille fait au contraire passer l’appartenance groupale avant les intérêts individuels.
Il convient toutefois de nuancer ces assertions. Certains couples, notamment parmi les plus jeunes, adoptent un fonctionnement beaucoup plus fusionnel que leurs aînés, pourtant vus comme plus ‘traditionnels’, et partagent tous les moments où la femme n’est pas à son travail, tandis que les marins plus âgés passaient souvent une partie de leurs congés à bord de leur bateau. L’importance de la norme d’autonomie mutuelle proclamée tient donc moins au désir de la mettre concrètement en pratique dans la sphère familiale qu’à la possibilité de pouvoir y recourir, le cas échéant.
Le couple peut aussi être conçu comme lieu de partage des biens. L’inscription durable de la femme dans la vie active ne va pas nécessairement avec la recherche de l’autonomie financière. Une partie des femmes de ce groupe m’a dit y accorder peu d’importance, alors que les actives discontinues notamment, jeunes ou moins jeunes, voient dans l’indépendance financière la possibilité de satisfaire sans culpabilité leurs désirs personnels et une garantie en cas de mésentente conjugale. Des précautions d’interprétation s’imposent sur ce point, car l’argent, versé au pot commun ou utilisé à des fins personnelles, renvoie à de multiples niveaux de signification, à la fois concrets et symboliques.
En effet, on prête souvent aux marins sur thonier et à leurs familles une propension à se livrer aux consommations ostentatoires, aux femmes un intérêt excessif vis-à-vis des résultats de la pêche. En développant un rapport plus distancié aux biens, les actives qualifiées développent une stratégie distinctive : elles se désolidarisent des femmes qui leur paraissent trop intéressées par l’argent de la pêche, pour mettre l’accent sur la qualité de la relation conjugale.
Pour les femmes peu qualifiées qui déclarent souhaiter bénéficier d’un minimum d’indépendance financière, le motif avancé est souvent le désir d’utiliser cet argent à des fins individuelles, mais gagner de l’argent, même peu, hors de l’univers familial, c’est peut-être aussi échapper à la seule définition conjugale de soi, en ‘valant’ aussi à l’extérieur. Les femmes qui affirment une réelle indifférence au fait d’être financièrement indépendantes sont aussi celles qui donnent à voir à l’enquêtrice l’image d’une entente conjugale sans faille, qui sont elles-mêmes dotées d’une solide formation professionnelle, qui opposent volontiers relations interpersonnelles réussies et attachement excessif aux apparences et aux richesses matérielles. Elles bénéficient, en bref, d’une réelle sécurité personnelle et conjugale et ne sont menacées de la perte de leur indépendance financière ni par le désir de leur mari ni par le leur propre. Affirmer son indifférence à l’égard de l’autonomie financière, c’est d’abord pour ces femmes parier sur la durée du couple, mais cela ne revient pas à nier leur apport monétaire au groupe familial. Cet apport est au contraire jugé sécurisant, pour elles comme pour leur conjoint. Il ne s’agit pas non plus d’une conception totalement fusionnelle du fonctionnement économique de la famille telle qu’on peut la trouver dans les couples à apporteur unique. Même si le conjoint est l’apporteur prioritaire des ressources familiales, on considère que chacun effectue des apports à la mesure de ses capacités. Est ainsi évité le calcul de la contribution de chacun, la meilleure répartition des apports étant celle qui bénéficie à l’épanouissement de la personne et du groupe familial.

Pour conclure, il peut être utile de faire retour sur la genèse du questionnement qui a été à l’origine de l’enquête. La situation des femmes de marins constitue un paradoxe apparent : elles sont définies comme ‘femmes de’, c’est-à-dire à partir de leur situation conjugale, mais sont en même temps créditées d’une autonomie supérieure à la moyenne, en raison de l’importance des responsabilités familiales qu’elles ont à assumer du fait de l’éloignement récurrent de leur conjoint, un éloignement qui les laisse libres de leurs faits et gestes la majeure partie du temps. Elles bénéficient dans le milieu professionnel d’une image de femmes fortes, capables de supporter la solitude, de ‘se débrouiller’ en toutes circonstances, de gérer le budget familial, d’assumer seules l’éducation des enfants... La femme de marin « n’a pas le droit de jouer les petites filles » (Jeanne)... à tel point qu’elle est fréquemment qualifiée de ‘matriarche’. Cette question du matriarcat est récurrente dès lors qu’il s’agit de poser la question de l’égalité entre femmes et hommes en Bretagne, spécialement dans les milieux maritimes. Les femmes sont réputées ne pas subir d’inégalités ; elles jouiraient au contraire de l’essentiel du pouvoir domestique dont les hommes seraient exclus. Poser la question de l’égalité en ces termes revient à la décontextualiser et, ce faisant, à éviter de la poser. L’enquête nous montre au contraire combien il est nécessaire de référer les normes de justice conjugale aux contextes historiques et socioéconomiques au sein desquels elles prennent sens.
Les couples les plus âgés ne se sont pas posé la question de l’égalité entre les sexes au moment où les femmes ont cessé leur activité, car ils s’inscrivaient dans un modèle de justice conjugale fondée sur la complémentarité des apports. Dans cette optique, l’autonomie féminine s’inscrit principalement dans la sphère privée et trouve son expression dans le ‘gouvernement’ de la famille. Spécialisés dans la vie familiale, les rôles de sexe sont dans ce cas plus interchangeables dans la sphère publique, à terre. Il y a fusion des intérêts économiques du groupe familial, au sein duquel les hommes sont producteurs et les femmes gestionnaires. Pour les femmes, une relation conjugale de type complémentaire peut trouver un prolongement dans des investissements associatifs, politiques, religieux... à travers lesquels elles portent les valeurs du couple dans l’environnement social local, pour peu qu’elles disposent de ressources personnelles suffisantes, ce qui n’est pas le cas de toutes. Les plus engagées dans la vie sociale sont aussi celles qui, aujourd’hui, s’identifient, pour leurs filles si ce n’est pour elles-mêmes, au modèle contemporain du cumul maternité-activité professionnelle. Elles recherchent ailleurs leur inscription dans la modernité : dans une relation éducative et conjugale ouverte au dialogue, dans leurs engagements sociaux ou encore au travers de modes de consommation qui marquent la progression des revenus familiaux. Les gratifications sont fondées sur une valorisation médiate de soi, qui passe par la réussite professionnelle du marin, la réussite scolaire des enfants.
Pour les couples les plus jeunes, notamment les couples à deux apporteurs, si la question de l’égalité se pose, y compris en termes professionnels, elle ne doit pas contrevenir à la réussite du projet conjugal et familial. Dans cette configuration, la sphère professionnelle est celle de l’autonomie de chaque conjoint, tandis que dans la sphère privée apparaissent des comportements plus fusionnels. L’accent mis sur la qualité relationnelle, l’importance de l’affectivité tendent à donner une large place au conjoint, au père auprès des siens. Au fort clivage des rôles de sexe, observé dans la famille dans le modèle précédent, se substitue ici une indifférenciation plus forte. Les frontières sont moins marquées entre les rôles masculins et féminins dans le couple, paternel et maternel dans la famille. Le marin participe aux tâches ménagères quand il est présent, s’investit auprès des enfants et contribue à leur éducation.
On voit bien cependant les limites de cette interchangeabilité. Très temporaire, elle ne dure que le temps des congés du marin, c’est-à-dire au mieux quelques mois dans l’année, alors que les investissements professionnels des femmes sont le plus souvent durablement entravés. Il en est de même des investissements familiaux masculins. Dans la mesure où la représentation du conjoint, du père chargé de porter au loin les intérêts de sa famille est moins valorisée, son absence est moins bien acceptée. Lui-même se culpabilise davantage à ce sujet. Les départs peuvent donc se révéler déstabilisants pour l’ensemble du groupe familial, surtout si ce dernier ne s’appuie pas sur les solidarités collectives que procure le milieu professionnel local.
Dans tous les cas, le matriarcat, comme figure à laquelle les femmes pourraient s’identifier, que les hommes pourraient valoriser, ne fait plus recette.

Références
Attias-Donfut Claudine (1988). Sociologie des générations. L’empreinte du temps. Paris, PUF « Le sociologue ».
Barrère-Maurisson Marie-Agnès (1992). La division familiale du travail. La vie en double. Paris, PUF « Économie en liberté ».
Caradec Vincent (1996). Le couple à l’heure de la retraite. Rennes, PUR « Le lien social ».

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Livres Livres
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents