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Etre homme ou femme dans les organisations

De
417 pages
L'arrivée en masse des femmes dans l'entreprise bouleverse les pratiques managériales. Egalité, parité, complémentarité, solidarité, discrimination positive... comment manager cette composante qu'est le sexe biologique, social, culturel ? La diversité de genre serait-elle une opportunité pour les entreprises ? Peut-on lier reconnaissance, bien-être et performance ? Voici une contribution sur l'une des problématiques majeure de notre siècle : le vivre ensemble.
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SOMMAIRE
Pages

Préface
Thibault de Swarte ............................................................................. 11

Introduction générale
Libertés de femme : un atout pour l’économie de la connaissance Lyvie Guéret-Talon............................................................................ 27

I. Mises en perspective et transformations
Anthropologie de la domination masculine Daniel Delanoë .................................................................................. 69

Femmes troubadours : subversion, transgression ? Que nous enseignent les trobairitz ? Ghislaine Barrou ................................................................................ 89 Les « autres » Gender studies : pour une déconstruction des pratiques managériales dominantes ? – « Critical Studies on Men » et « Queer Theories » Christophe Falcoz .............................................................................. 107 Leadership et genre : regard croisé de la gestion et de la psychanalyse Annie Cornet et Sophie Cadalen........................................................ Le management féminin : Mythe ou réalité ? Marie José Scotto, Margareta Hult et André Boyer...........................

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II. L’héritage, la transmission, l’apprentissage
Apprentissage et développement identitaire dans les activités professionnelles : apports et limites d’une lecture en termes d’espace transitionnel et de dyade mère-enfant Jean-Claude Sardas et Cédric Dalmasso............................................ 183
7

Les femmes dans les organisations : de la théorie de l’apprentissage au modèle conceptuel Genre-Organisation-Système Sophia Belghiti-Mahut....................................................................... 197 Le rôle central de la mère dans l’apprentissage de la consommation : Cas des courses ordinaires. « Home, femme, et après ? » Isabelle Barth et Blandine Anteblian ................................................. 215 Quand la figure du père fait la différence : des élèves témoignent de leur parcours de la ZEP à l’école de commerce Christian Bourion et Sybil Persson .................................................... 237 « Femmes patrons, patrons de femmes et fonction paternelle » Florian Sala........................................................................................ 255

III. La répartition des rôles dans les organisations
« Quelques conséquences psychologiques de la différence anatomique entre les sexes… » Georges Botet Pradeilles et Dominique Drillon ................................ 291 Parité et Androgynie : un levier de performance en management ? Lovanirina Ramboarison-Lalao ......................................................... 313

Le rôle des femmes gestionnaires dans l’entreprise mondialisée : dimensions culturelles, économiques et sociétales Brigitte Lévy ...................................................................................... 339 Femmes & métiers commerciaux : une question de genre en négociation ? Lionel Bobot ...................................................................................... 369 Hommes, femmes et mobilité internationale : préjugés et discriminations dans le processus de sélection des expatriés Olivier Mérignac................................................................................ 385

Conclusion générale
Etre un homme ou une femme dans les organisations aujourd’hui, et alors ? Isabelle Barth ..................................................................................... 405

Collection Conception et dynamique des organisations ....................

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PRÉFACE

PRÉFACE
A Geneviève Rendu-Sauvy, femme de cœur et de courage

Thibault DE SWARTE1

Hélas ! Une femme qui entreprend d’écrire Comme une créature si présomptueuse est considérée Que sa faute ne peut être par aucun mérite compensée Ils nous disent que nous nous trompons de sexe et de voie Ecrire, ou lire, ou penser, ou nous instruire Ternirait notre beauté et épuiserait notre temps Lady Winchelsea in Virginia Woolf « Une chambre à soi ».

Commençons par rappeler le point de départ des grandes orientations des XVII° Journées Internationales de l’Institut Psychanalyse et Management accueillies au printemps 2009 au CERAM telles qu’elles avaient été initialement définies par Lyvie Guéret-Talon, Isabelle Barth, Florian Sala et moimême. La place des femmes dans une société constitue une mesure du niveau de son développement humain, notamment selon l’accès de celles-ci au savoir et à l’autonomie. Au-delà d’un souci égalitaire qui pourrait sembler trop dans l’air du temps, il s’agira d’envisager le rôle de toutes les parties prenantes d’une humanité composée d’individualités pour lesquelles le sexe n’est plus une donnée de nature mais une donnée de culture. L’enjeu est de taille à l’heure où l’avenir de la planète semble dépendre, plus que jamais dans son histoire, d’une capacité collective à dépasser par la connaissance les difficultés que nous pose la biologie tant d’un point de vue microscopique que macroscopique.
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Institut Psychanalyse & Management. Institut Telecom

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Alors que beaucoup de chercheurs s’interrogent sur le « management de la diversité » englobant dans ce terme les origines ethniques, les appartenances sociales, les croyances idéologiques ou religieuses, il nous paraît essentiel de considérer le premier critère différenciateur et identitaire d’un être : son sexe. Sa reconnaissance -de sujet et d’objet- symbolique, partagée, assumée, instrumentalisée, parfois niée ou mimée engendre des conséquences directes sur la pérennité de notre espèce. D’un point de vue génétique bien sûr, mais avec tout autant d’acuité, d’un point de vue construit de société durable. Voici sous la forme d’un inventaire à la Prévert quelques questions générales sur lesquelles on aimerait que les participants aux XVII° journées s’interrogent. Quelles places pour la femme, l’homme et plus généralement le genre sexuel dans l’entreprise ? Quelle pertinence des politiques dites de « discrimination positive » par rapport aux référents d’universalisme hérités du Siècle des Lumières ? Quels impacts d’une véritable reconnaissance de différences liées au sexe au regard d’une indifférenciation apparemment égalitaire ? Quelle résonance économique et sociale du respect des diversités par rapport à une idéologie de la concurrence aboutissant à une homogénéisation voire un simple « clonage » dans lequel l’identité de chacun n’a pas sa place ? Comment profiter de la différence des sexes pour favoriser la créativité, l’innovation, l’expérimentation dans la production de savoirs ? Quels terrains étudier pour observer, analyser, mesurer les variables actionnables d’un management de la diversité masculin-féminin ? Autant de questions qui jalonnent toute démarche scientifique explorant la problématique de la production de connaissances au sein des organisations humaines où, fatalement, la diversité des individus se rencontre, s’apprivoise, s’affronte, s’adapte ou est niée. Sur ce registre probablement trop à la mode, celui du management de la diversité, la psychanalyse souligne que ce qui paraît ne pas avoir de sens possède un sens autre en obéissant à une logique différente de celles qui sont habituellement considérées et reconnues, à savoir celle de l’inconscient. En matière de genre et de sexe en entreprise, cette remarque pose clairement la problématique des XVII° Journées Internationales de l’IP&M. Qui sommes-nous, en effet : une femme, un homme, un membre d’un groupe, un organe, un imaginaire de l’Autre, un code génétique, un rôle social, une inclusion, une exclusion, une relation symbolique, une fonction ? C’est bien sûr dans l’articulation de ces dimensions que résident des éléments de réponse.

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PRÉFACE

Homme, femme et la question théorique de l’articulation entre Psychanalyse et Management (P&M)
Ainsi posée, la question renvoie à deux articulations problématiques : l’une (homme/femme) est au cœur de la dynamique psychique de chacun d’entre nous. L’autre (P&M), est une question de recherche novatrice sur laquelle l’IP&M travaille depuis bientôt 20 ans. Il nous faut donc tenter de construire l’articulation Homme/Femme dans l’articulation Psychanalyse et Management, plutôt d’ailleurs que de construire une typologie des 4 cas possibles qui aurait pu être, dans le pire des cas : l’homme et la psychanalyse, la femme et la psychanalyse, l’homme et le management, la femme et le management. La recherche n’aurait alors pas beaucoup avancé. La psychanalyse a beaucoup écrit sur la différence des sexes. Pour elle, la castration est un « roc » et la différence des sexes aussi intangible et universelle que la prohibition de l’inceste l’était pour Claude Lévi-Strauss. Mais cette ambition anthropologique fait selon nous fi de l’histoire, lui préférant l’étude de la mythologie grecque, ce qui était de bon ton dans la Vienne de la fin du XIX° siècle. Or, l’histoire montre par exemple que le monde musulman du début du deuxième millénaire, à l’époque la civilisation la plus avancée au monde, était d’une incroyable tolérance. Les femmes aujourd’hui contraintes de porter la burqua apprécieront…Plus près de nous mais plusieurs siècles en arrière cependant, comme le montre dans cet ouvrage le texte sur les femmes troubadours, rien n’est simple du côté du rapport homme/femme ou femme/homme, au sens quasi mathématique qu’a ce type de rapport chez Lacan. Peut-on pour autant jeter le bébé psychanalytique avec l’eau du bain de la différence des sexes ? Peut-on affirmer que la question de la castration, à savoir la question de la génération, au double sens de « générer un enfant » et de séparer les générations, est caduque ? Peut-on soutenir que la différence des sexes, qui conditionne dans l’inconscient la possibilité de la rencontre avec l’Autre pourrait être « abolie » ? Plusieurs textes de l’ouvrage apportent des réponses. Le silence des psychanalystes sur la question du travail fait enfin problème, même si la recherche en psychodynamique du travail de Claude Dejours comble un manque sur cette question. Les théoriciens du management demeurent quant à eux bien silencieux sur la question de la différence des sexes. Comment peut-on alors tenter de poser la question de la différence homme-femme du point de vue de l’articulation entre la psychanalyse et le management ? Essayons de croiser deux systèmes théoriques qui font res13

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pectivement autorité dans le champ du management et dans celui de la psychanalyse, à savoir les travaux de Jacques Lacan et ceux d’Henry Mintzberg.

Lacan, « la femme » (l’a-fâme ?) et la question du management
Qu’est-ce qu’un homme, qu’est-ce qu’une femme tout d’abord ? Freud parle très tôt de la bisexualité psychique de l’être humain, enfant d’un homme et d’une femme. La psychanalyse freudienne classique assure aussi qu’avec la castration, la différence des sexes constitue le socle en dehors duquel toute socialisation et toute sexuation demeurent inabouties ou problématiques. Comme nous l’a confié une psychanalyste « la différence sexuelle et la parité entre les hommes et les femmes, ça n’a pourtant rien à voir ». La recherche de la parité est un outil statistique permettant de tendre vers un taux de « féminité » de 50% pour les postes de management, sur le modèle implicite des politiques de discrimination positive. C’est là un objectif louable dans une perspective d’économie de la connaissance, comme le souligne Lyvie Guéret-Talon dans cet ouvrage. Mais à un niveau plus théorique, l’aphorisme célèbre de Lacan, en général tronqué, selon lequel « la femme n’existe pas » pose bien sûr un problème, même s’il ne semble guère ou plutôt parce qu’il n’apporte pas de réponse opératoire à ceux qui souhaitent ouvrir ce débat dans des termes qui ne soient pas trop provocateurs. Cet aphorisme mérite cependant ici quelques commentaires et un repérage de plusieurs niveaux de lecture. A un premier niveau, Lacan ne fait que constater une évidence historique. Les femmes sont absentes des arbres généalogiques, sauf en tant qu’épouses de X ou femmes de Z. Elles obtiennent le droit de vote bien plus tard que les prolétaires hommes qui en bénéficièrent dès que le suffrage censitaire fut supprimé. Comme l’écrit Virginia Woolf au début du XX° siècle, être une femme de lettres semble encore impensable dans la bonne société anglaise2. A un second niveau, non plus historique et diachronique mais théorique et synchronique, le propos de Lacan signifie que la femme n’existe qu’en tant que « non-homme »3. Il appelle d’ailleurs un corollaire : l’homme n’existe
Ce propos semble d’ailleurs un peu excessif si l’on pense aux lettres de Madame de Sévigné, publiées en France dès 1734 par sa petite fille. Paradoxes franco-anglais où on met des reines sur le trône d’un côté de la Manche en le refusant de l’autre mais où on accorde de ce côté-ci aux femmes un statut intellectuel bien plus important, comme en témoigne aussi le rôle des salons littéraires parisiens animés par des femmes durant deux siècles environ. 3 Dans cette conception, la femme ne se définit que par la négative, négativement, elle "[la femme] n’existe pas", la positivité de son sexe n’existe pas, on ne peut pas
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que comme « non-femme ». Là aussi, il s’agit d’une évidence empirique attestée par le fait que les organes sexuels des hommes et des femmes sont indubitablement différents et généralement complémentaires. Si Lacan avait plus aimé l’explicitation et la didactique, il aurait de lui-même ajouté que « l’homme n’existe pas » plus que la femme s’il est pris isolément4. Il existe un troisième niveau d’analyse auquel Lacan ne s’est pas intéressé car il considérait que c’était en dehors de son champ de réflexion, celui de la manière dont la différence homme/femme est vécue dans les rapports de travail au sein des organisations. Historiquement « la femme » s’inscrit peu dans ce type de rapports de production, où elle existe surtout comme complément de l’homme (la génitrice, la cuisinière, le repos du guerrier,…). Mais cette extériorité apparente, qui a révolté tant de féministes, doit-elle aussi être questionnée, ce à quoi nous invite une post-lacanienne comme Judith Butler. On y reviendra plus loin. Elle doit être questionnée aussi au nom d’une clinique organisationnelle ni plus ni moins légitime que la clinique psychanalytique classique. Le monde du management est effet largement ignoré des lacaniens, comme si la célèbre trilogie Réel-Symbolique-Imaginaire n’avait rien à voir avec le travail créateur, comme si le désir n’était que désir en dernière analyse sexuel et jamais désir de création collective. Freud avait déjà résolu la question par ce qu’on peut après tout considérer comme un tour de passe-passe théorique en parlant du travail comme d’une activité sublimant la pulsion sexuelle. N’y a-t-il pas là une sorte d’alchimie transformant miraculeusement la libido en biens ou services marchands ? Là, le management et les sciences sociales peuvent remettre en cause la psychanalyse : une société occidentale désormais obsédée par la traque du refoulement et qui a en conséquence fait du sexe et de la vulgate psychanalytique sa doxa voire sa nouvelle religion peut–elle encore
l’étiqueter (alors que l’homme serait "à l’article de la mort") et c’est ce qui fait sa spécificité. Le seul moyen d’éviter cet écueil serait de métaphoriser le sexe féminin comme phallique, mais en ce cas un problème de cohérence se pose, les 3 ordres Réel, Symbolique et Imaginaire ne se recoupent pas. Néanmoins, l’article « la jouissance de la femme » (dans Encore, Séminaire XX) apporte un éclairage intéressant même s’il peut apparaître partiel du point de vue strictement scientifique. Ici, Lacan semble dire que s’il y a quelque chose de la femme qui résiste à la saisie par le langage, c’est probablement parce qu’il existe en elle quelque chose qui fondamentalement la relie à la mystique et à l’ineffable. Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Phallus 4 Sauf l’Homme en tant qu’il représente l’humain, homonymie qui n’est bien sûr pas innocente. Le problème, c’est que tous les structuralistes écrivaient dans les années cinquante sur la mort de l’Homme et de l’humanisme et que Lacan, que la modestie n’étouffait pas, ne voulait pas être un structuraliste parmi d’autres.

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utiliser sans précaution une théorie psychanalytique de la fin du XIX° siècle faisant du refoulement sexuel son point cardinal ? Doit-elle suivre des psychanalystes -notamment lacaniens- qui s’aventurent hors la clinique pour dénoncer un effondrement du symbolique et la montée de la « psychose sociale » (Melman, 2005) ? Doit-elle suivre les intuitions post freudiennes de Deleuze et Guattari articulant capitalisme et schizophrénie ? Autre indice de l’ignorance lacanienne du monde du management, parmi les 360 références de l’index que Joël Dor (1985) consacre à sa présentation didactique des travaux de Lacan, aucune n’évoque le terme de « travail ». Tout au plus, Pierre Legendre décrit-il (1996) le management comme « prêchant pour le pouvoir transparent, rationnel et bon, chassant les ténèbres mythologiques ». Il ajoute : « la marche technologique (…) réinvente le sacrifice humain, de façon douce ; elle fait régner l’harmonie par le calcul». L’intuition est puissante mais risque fort de ne pas rapprocher la psychanalyse et le management en assignant à ce dernier une place contestable. En d’autres termes, si nous suivons Legendre dans sa critique de la « naïveté » du management, nous ne pensons pas pour autant que la posture dénonciatrice dans laquelle se complaisent trop souvent les sciences humaines facilite la résolution de la question de l’articulation entre psychanalyse et management. Au total, on a donc un Lacan qui semble, comme tout homme, ambigu vis à vis des femmes, à la fois réaliste, provocateur et bien sûr grand prêtre autoproclamé de la connaissance de l’inconscient. Tentons maintenant de cerner comment les théories du management se posent (ou ne se posent pas) la question de la différence des sexes dans l’organisation.

Mintzberg et la division organisationnelle du travail
Mintzberg a notamment écrit (1979) sur la structure et la dynamique des organisations, ainsi que sur le rôle qu’y joue le pouvoir. S’inscrivant dans la tradition sociologique, il distingue des mécanismes de coordination du travail liés aux similitudes des tâches et d’autres liés à leur différenciation. La relation d’autorité par exemple repose sur la complémentarité des fonctions au sein d’une organisation. Le travail des infirmières dans un hôpital repose au contraire sur la similitude des tâches qu’elles sont aptes à accomplir sous la direction d’un médecin et sur le fait qu’elles sont en quelque sorte substituables les unes aux autres. L’organisation est décrite comme un système de flux, ce qui pourrait par analogie la rapprocher de la libido en tant que flux vital pour le sujet. Mais si le travail est spécialisé, Mintzberg n’aborde pas la question de la spécialisa16

PRÉFACE

tion sexuelle des tâches, bien que celle-ci constitue une évidence empirique. De même, il a l’intuition d’une formalisation du comportement conforme aux buts de l’organisation mais ne s’attache pas par exemple à la formalisation des comportements qui veut que la grande majorité des managers soient des hommes. Enfin, dans sa célèbre typologie des structures organisationnelles, s’il évoque abondamment la question, typiquement « masculine » du « pouvoir », il n’évoque pas celle de l’influence ou du charme, vertus réputées « féminines » et sans doute difficiles à théoriser. Tout au plus « l’adhocratie » est–elle utilisée, un peu comme un concept valise permettant à l’ajustement mutuel de se réaliser. Tentons ici l’exercice intellectuel un peu périlleux de faire dire à Mintzberg, théoricien canonique du management, ce qu’il n’a pas dit dans ses travaux sur la place du féminin et du masculin dans la division organisationnelle du travail. Il faudrait alors tenter de penser la fin du « Fordisme sexué » présupposant sans réellement le théoriser que l’efficacité du management est déterminée par la relégation des femmes aux tâches pour lesquelles il n’existe pas d’enjeu de pouvoir. Dans ce type de division du travail, les femmes seraient vouées à être standardistes, dactylographes ou infirmières. Elles connecteraient des téléphones, transcriraient la pensée des hommes ou les « répareraient » et là résiderait une source majeure d’efficiency managériale, pour reprendre le terme des manuels de management que conteste Pierre Legendre. Il est bien difficile et un peu immodeste en quelques lignes de chercher à rapprocher Lacan, Mintzberg et l’inquiétante étrangeté de leurs silences respectifs, l’un sur le monde du travail, qu’il méconnaît, l’autre sur la division sexuelle des tâches professionnelles, qu’il n’étudie pas. On peut cependant remarquer que chacun de ces théoriciens s’attache à l’analyse d’une division : division du sujet clivé notamment entre sa polarité masculine et sa polarité féminine chez Lacan et division du travail intra-organisationnel en vue de canaliser la recherche du pouvoir chez Mintzberg. Après ce bref exposé théorique sur la possibilité d’un rapport homme/femme dans le contexte de l’articulation entre psychanalyse et management, il nous faut revenir vers le thème de cet ouvrage, dédié à l’économie de la connaissance au sexe et à la diversité dans les organisations.

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L’économie de la connaissance est-elle sexuée ?
On s’inscrit ici dans la perspective d’une réflexion sur l’économie de la connaissance, qu’il faut aussi comprendre comme une co-naissance. L’économie de la connaissance, pour focaliser un propos sociologique d’Alain Touraine dans « Production de la société », c’est une société qui se « produit elle-même », librement. En toute rigueur, dans une telle société, les rôles sexuels ne sont plus assignés mais « choisis », comme le suggère Judith Butler. L’identité sexuelle elle-même devient une question de société (homoparentalité, mariage gay,…). Cette société postmoderne se développe dans un contexte parfois angoissant de « crépuscule des idoles », de « désenchantement du monde » ou, pour reprendre le propos du même Touraine d’« d’effondrement des garants métasociaux de l’ordre social ». En fait, la question principale posée au sujet redevient celle de la Renaissance le « connais-toi toi-même » socratique ou le « bonheur d’être soi » de Michel de Montaigne. Paradoxe : plus nous pouvons nous co-naître, moins nous semblons nous connaître et nous reconnaître les uns les autres. Mais commençons par permuter, père-muter voire « mère-muter » les termes de la question posée : l’économie de la connaissance est-elle sexuée ?

La connaissance de l’économie est sexuée
Sur 18 lauréats ou co-lauréats du prix Nobel depuis 2000, aucun n’est une femme. Aucun Nobel attribué depuis 40 ans ne traite de la question de la contribution des femmes au développement économique. Fidèle à Adam Smith, la pensée économique s’attache à la richesse des nations pas à leur pauvreté ni à leur face cachée, à l’exception du Nobel de 1998 attribué exceptionnellement à un indien Amartya Sen. Les femmes seraient-elles encore plus mal loties que les pauvres ? Historiquement, Quesnay, Smith, Ricardo, Marx, Walras, Keynes et Friedman sont des hommes même si Keynes était bisexuel, ce qui ne semble pas en avoir fait une femme pour autant. Ce dernier s’amusait d’ailleurs d’un paradoxe économique selon lequel s’il épousait sa femme de ménage, il ferait diminuer le PIB britannique car son travail domestique cesserait alors d’être considéré comme une activité marchande identifiable par la comptabilité nationale. Il est vrai que Keynes était un proche du groupe de Bloomsbury et de Virginia Woolf, probablement la première et la plus grande femme de lettres anglaise du XX° siècle. Si la connaissance de l’économie est sexuée, qu’en est-il de l’économie de la connaissance ?
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PRÉFACE

Une économie de la connaissance pilotée par les technologies de la communication
L’économie de la connaissance est définie par Dominique Foray (2000) comme dominée par les progrès de la codification de l’information liés aux technologies de la communication (TIC). Ces progrès permettent une diffusion sans précédent de la connaissance. Foray ajoute que ces progrès nécessitent en parallèle un apprentissage et des capacités cognitives nouvelles. Rien de psychanalytique ici, tout au plus, une référence à la psychologie cognitive, d’ailleurs très appréciée des informaticiens éclairés. Foray ajoute (2009) que l’économie de la connaissance ne va pas sans problème. Les connaissances sont des "produits" caractérisés par l’absence de rivalité (le fait qu’une personne supplémentaire sache lire n’est une gêne pour personne, contrairement à une personne supplémentaire dans la queue devant la salle de cinéma). Or, la rivalité et la concurrence sont au principe des principaux paradigmes économiques de Smith à Friedman inclus, Keynes étant l’exception avec son modèle macroéconomique où l’Etat est d’essence coopérative. Or, les TIC, un des secteurs les plus dynamiques de nos économies, reposent sur la mise en relation et la coopération, vertus dites « féminines » plutôt que sur la compétition.

Des technologies de la communication du genre neutre ?
Comme le montre l’histoire des systèmes techniques de Bertrand Gille, le paradigme des technologies est historiquement viril. Tout commence avec le silex ou le gourdin, puis l’arquebuse pour se terminer avec la forteresse de la dissuasion nucléaire, même si ironiquement, le groupe nucléaire – civil au demeurant – Areva est dirigé par une femme. L’exception féminine semble ici confirmer la règle masculine. Dans le champ des technologies civiles, la mine autrefois, l’usine jusqu’en 1914, la maintenance du réseau Internet aujourd’hui sont des lieux où le taux de féminité est très faible. Une des questions posées par le présent ouvrage, suivant en cela l’hypothèse fondatrice de Freud sur la bisexualité psychique, est de savoir quelle est la part inavouée de féminité que cache un tel débordement apparent de virilité. Donnons ici deux axes de recherche : 1. Si l’univers du système d’offre technologique est masculin, alors le mode de structuration de la dynamique pulsionnelle y est alors nécessairement « homo-sexué ». Il s’agit bien sûr d’un mode sublimé, comme l’a montré Eugène Enriquez dans ses travaux sur l’armée. La « féminité » est dans ce contexte totalement extérieure au modèle. On pourrait parler de
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complémentarité sexuée à distance, quasi-inconsciente, en tout cas non consciente. Il n’y aurait donc pas là matière à distinguer un sexe extérieur et un genre intérieur, pour reprendre les termes de Butler puisque sexe et genre convergent « naturellement ». 2. Les choses semblent plus complexes du côté des utilisateurs des technologies, souvent des femmes. Après Mai 68, « Moulinex libère la femme » en même temps que la féministe Hélène Cixous affirme « qu’il y a toujours plus d’une cocotte dans un papa nié ». Certes, un slogan publicitaire ou une formule brillante suggère plus qu’il ne démontre. Roland Barthes dans « l’empire des signes » ou Baudrillard dans son « système des objets » avaient perçu la valeur des signes publicitaires en ce qu’ils nous révèlent des systèmes de significations inconscients dans lesquels nous sommes immergés. Technologies « viriles » donc mais à usage et/ou à symbolique féminine, à l’instar de la « déesse » des années 60 conçue par des ingénieurs de Citroën pour une clientèle bourgeoise ou Madame avait son mot à dire. Même chose pour Facebook aujourd’hui où les jeunes femmes filment bébé à qui mieux mieux plutôt que d’en parler au square comme leurs mères jadis. Formulons l’hypothèse que les technologies de communication, pointes avancées de l’économie de la connaissance, sont donc du « genre » neutre. La question devient alors comment s’articulent du masculin, du féminin et du neutre pour trianguler un système de communication dans lequel les positions masculines et féminines ne sont pas figées a priori. Illustrons. Le développement exponentiel du mail rend la communication d’entreprise relativement asexuée dans la mesure où l’identité sexuelle de l’auteur ne se manifeste que par son nom, éventuellement par la grammaire utilisée et les règles d’accord qui en sont la conséquence. Inversement, dans une réunion traditionnelle, l’identité sexuelle de chacun est parfaitement attribuable, visible. On peut donc admettre que la neutralité de genre des technologies de l’information participe d’un mouvement général d’atténuation du rôle sociologique de la différence sexuelle dans les organisations. L’économie de la connaissance serait ainsi a-sexuée. Pour l’exprimer de manière positive à partir du triptyque lacanien RSI, cette économie affaiblirait la dimension symbolique (S) de la différence des sexes, favoriserait l’expression R du réel (i.e. de l’inconscient pour les lacaniens) et ouvrirait une porte à l’imaginaire I et au désir d’un dialogue entre les sexes. Si ce point parle aux psychanalystes, il risque de laisser de marbre les économistes. Adressons-nous donc à eux.

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De l’économie de marché à l’économie de la co-naissance
L’économie de marché a pour objectif principal de permettre la confrontation des offres et des demandes de biens et services sur un marché le plus souvent régulé. Il s’agit de produire des éléments homogènes et de sélectionner parmi ses éléments ceux dont le rapport qualité prix est le meilleur. D’un point de vue d’économie d’entreprise, ce modèle de l’économie de marché a longtemps été dérivé du modèle militaire. IBM dans les années 70 par exemple, imposait un organigramme strict, un quasi uniforme à des cadres essentiellement white, anglo-saxon, and protestant, à la rigueur irlandais. Comme l’indique Max Pagès (1998), ce type de structure se caractérise par l’emprise qu’elle exerce sur ses membres. La question de la norme et du code y est centrale5. Dans ces configurations organisationnelles, les positions de pouvoir sont accaparées par les diplômés hommes et blancs de très grandes écoles (Harvard, Yale, Oxbridge, X, ENA) au détriment des « minorités » : femmes, « gens de couleur », gays. Ce type d’économie refoule le différent (au double sens de « repousser » un ennemi et de « refouler » en psychanalyse) pour produire du même. Comme le disait Kets de Vrie (1984), la névrose y est la pathologie organisationnelle dominante. Dans une perspective marxienne, l’économie de la connaissance est à l’économie de marché ce que le capitalisme a été à l’économie féodale. Elle socialise la connaissance tout en cherchant à identifier de nouveaux marchés et de nouvelles sources de profit. Le rôle des biens décroît, celui des services se complexifie et se dématérialise jusqu’à brouiller le concept de services. Les marchés sont dérégulés. Il s’agit désormais de produire des éléments hétérogènes de façon à ce que l’acte d’achat « colle » à l’imaginaire singulier du consommateur voire à ses fantasmes. D’un point de vue d’économie d’entreprise, le modèle est hétéronormé. L’organisation est le plus souvent en réseau ou en projets et promeut les coopérations. La diversité et l’affirmation des différences deviennent, paradoxalement, une nouvelle norme. La norme devient l’a-norme. Dans ces configurations organisationnelles, intégrer les minorités devient un impératif. Au refoulement névrotique succède souvent son symétrique, la psychose. La manie ou la schizophrénie6 deviennent des pathologies organisationnelles fréquentes.
A maints égards, le sommet stratégique des banques semble être encore ainsi aujourd’hui, les traders étant par exemple à 90% des hommes. 6 Par exemple : « Je vous licencie mais ce n’est pas moi qui vous licencie » pour la schizophrénie du DRH ; l’obsession maniaque du temps réel et de la réactivité pour la communication numérique.
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Dans ce contexte, une économie de la co-naissance ne peut être qu’une utopie, un « non-lieu » où s’affirment des valeurs et des principes d’humanité supérieurs. On verra ainsi s’affirmer un modèle de la rencontre entre des hommes et des femmes capables de dons et de contre dons et qui ne seraient pas seulement des concurrents ou même des éléments d’un réseau visant à maximiser l’utilité collective. La parité (de « pair » par opposition à « père ») serait alors un moyen mais pas une fin.

Le genre de l’économie de la co-naissance est-il stable ?
Lacan était fasciné par les « noms du père ». Ceux de la mère sont étrangement absents. Pourtant, si le père est « parlé » par le fils, il l’est tout autant, parfois plus, par la fille. De même que la mère est parlée par la fille et, souvent à son « un-sut », par le fils. C’est la raison pour laquelle les « troubles dans le genre » liés à l’instabilité de celui-ci décrite par Butler sont si fascinants. Butler dépasse voire transcende les catégories : biologiques tout d’abord dans la tradition freudienne mais aussi les catégories psychologiques, de même enfin que les catégories psychanalytiques lacaniennes. Pour elle, « le fait de désigner par l’expression de « différence sexuelle » une relation à la fois anatomique et linguistique enferme Lacan dans une tautologie (2009 p. 107). Bigre…Elle poursuit, le fait qu’un individu ait un genre stable relève de la fiction. Notons cependant que la professeure de Berkeley ne fait là que reprendre l’hypothèse de Freud sur la bisexualité psychique en la sophistiquant. En effet pour Freud, le degré de féminité ou de masculinité psychique se mesure sur une échelle de proportionnalité inversée opposant le conscient et l’inconscient. Pour Butler, qui se rapproche en cela des postfreudiens Deleuze et Guattari, l’absence de stabilité aussi bien du pôle féminin que du pôle masculin rend caduque la question de l’identité sexuelle (au sens juridique de la carte d’identité). Butler pose donc la question de savoir comment chacun d’entre nous met en jeu sa part masculine et sa part féminine dans des jeux sexuels, psychologiques, sociaux, organisationnels ou politiques. Mieux, l’idée de « part », métonymiquement associée à un gâteau, étant statique, il faudrait interpréter la proposition de Butler dans une perspective dynamique où l’opposition masculin féminin qui structure chacun d’entre nous nous déstructure ou nous restructure en fonction des situations de communication dans lesquelles nous sommes placés. Inversement si l’on s’attache à la complémentarité entre masculin et féminin, complémentarité qui relevait traditionnellement de la
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PRÉFACE

sphère du privé, la question de savoir comment s’exprime cette complémentarité en situation professionnelle dans une économie de la co-naissance devient alors du plus grand intérêt, comme le soulignent plusieurs textes de cet ouvrage. Cette préface a cherché à réfléchir de manière plutôt théorique aux rapports entre l’économie de la connaissance et la différence des sexes. Certes Einstein disait que « la théorie, c’est quand on sait tout et que rien ne fonctionne ». Mais laissons le lecteur juge… Ce livre pose d’une part la question managériale de la différence sexuelle au travail. Il pose d’autre part la question du travail inconscient de la différence sexuelle dans le champ psychanalytique. Deux questions dominent : dans quelle mesure le sexe devient-il une variable managériale ou organisationnelle ? La réponse est ici positive, les textes apportant chacun leur éclairage sur la mesure du phénomène. Deuxième question : l’économie, le management et l’organisation sont-ils des variables sexuées ? Le terrain, de nature psychanalytique, est plus périlleux. Là aussi, le lecteur jugera par lui même, quitte à faire sienne l’injonction gidienne à Nathanaël de « jeter ce livre » après l’avoir lu.

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INTRODUCTION GENERALE

LIBERTES DE FEMME :
UN ATOUT POUR L’ECONOMIE DE LA CONNAISSANCE

Lyvie GUERET-TALON1

Avant-propos
Hommes, femmes et… l’entreprise. J’aborde ce thème sans volonté d’exclusion des uns ni désir de valoriser les autres. Je pose les armes de toute rébellion ou revendication. L’égalité est atteinte, soit. Alors parlons de différence, de fertilisation croisée, de diversité et de la vraie vie bouillonnante au sein des organisations qui créent nos richesses. Envisageons l’avenir d’une production de connaissance prenant en compte toutes les composantes de sa ressource humaine, pour ce qu’elle est : entière, multiple, collective, solitaire, sexuée, culturelle, opposable. Partons de l’idée que l’humain reste la première matière valorisable d’une firme : non copiable à titre individuel, dans ses réseaux et dans ses liens, il devient le point crucial dans toute stratégie et sa mise en œuvre. Parler de la problématique hommes/femmes dans l’entreprise n’est pas chose aisée et le sujet peut être abordé de nombreuses façons. J’ai simplement souhaité présenter un regard personnel sur la place et le rôle des femmes tels que je peux les voir évoluer à travers mes 25 ans d’observation. Mes amis, mes collègues, mes étudiants et mes clients (chefs d’entreprise comme employés) m’offrent un terrain privilégié pour étudier les changements qui s’accélèrent dans leur répartition des tâches, comme dans la courbe de leurs ambitions, doutes, espoirs ou peurs. Dans ce chapitre, je prendrai la situation des femmes, avant tout parce que la chance d’un renouveau peut indéniablement venir de la dimension féminine dans la vision du monde socio-économique et des effets systémi1 Professeure en Management Stratégique, CERAM Sophia Antipolis –France, lyvie.gueret-talon@ceram.fr

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ques qu’on peut en attendre. J’avais un moment pensé explorer le point de vue des hommes face à l’arrivée massive de femmes surqualifiées, surmotivées et en quête de nouvelles explorations professionnelles. Mais ce jeu m’aurait placée dans une position plus délicate, bien que fort excitante. Alors, je vous propose de me suivre sur un chemin de réflexion, entre théorie et sensation, à la lisière des sciences humaines. Messieurs, mesdames et autres, accompagnez-moi et ne restez pas indifférents à la différence qui nous anime.

L’économie de la connaissance a bien besoin d’elles
Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre ? Aragon

Parler d’économie de la connaissance peut paraître banal : toute économie a toujours trouvé ses fondements dans l’évolution des connaissances d’une époque, qu’elles soient scientifiques, techniques ou sociales. La Modernité tout entière est d’ailleurs qualifiée par le terme de Progrès2 qui soustend le principe d’un développement progressif selon un cercle vertueux intégrant trois étapes : un progrès scientifique tout d’abord, suivi par un progrès technique, aboutissant à son tour au progrès social. Notons que les historiens font commencer la Modernité en l’année 1492, date de la découverte de l’Amérique : non pour l’impact de ce futur continent sur le monde, mais parce que cette exploration constitue le projet idéal de l’entreprise issue de cette acception du Progrès qui va perdurer jusque dans les années 1950. Imaginez un entrepreneur ambitieux proposant aux financiers du moment de miser sur son projet qui ne peut que réussir. Partir avec un bateau affrété selon les technologies les plus sophistiquées (sextant…), en respectant les nouvelles découvertes scientifiques (la Terre est ronde !) et qui promet d’augmenter les richesses en or (le commerce des épices, soieries, porcelaines, pierres précieuses). Il ne s’agit que de raconter la success story d’une start-up managée par un visionnaire qui croit au Progrès et le vend à ses investisseurs, en imaginant une seule issue à son entreprise : la one best way basée sur les trois ingrédients modernes que nous venons de citer. Cela aboutira à la fabuleuse histoire du Marché Mondial.

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Arendt H., 1972, La crise de la culture, Gallimard –voir chapitre Le concept d’histoire : « naissance de l’époque moderne au xvième siècle (…) les mots clés de développement et de progrès ».

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La question peut alors se poser de la pertinence d’une telle attention portée aujourd’hui sur une société de la connaissance, alors que les auteurs parlent volontiers de société du savoir3 société de consommation4, ou encore de société des loisirs5. L’idée d’une économie de la connaissance impliquerait donc un nouveau regard. J’aimerais en proposer un concernant le rôle et la place des femmes dans une société qui semble ne plus croire au Progrès tel que défini plus haut. Les auteurs annoncent une société post-moderne6 en ce sens que la croyance absolue en une science unique, bonne pour l’homme et porteuse des satisfactions de tous nos besoins et désirs est ébranlée. Le concept même du Progrès est mis à mal. A quoi bon toutes ces découvertes scientifiques si elles mettent notre vie en danger ? Que faire de ces extraordinaires innovations quotidiennes si le futur, déjà incertain, se présente comme catastrophique ? L’homme a aujourd’hui un pouvoir absolu : il peut créer la vie, transformer le vivant ou totalement le détruire. Nous vivons un moment unique dans l’Histoire de l’humanité : l’anéantissement de la planète peut dépendre de nous7. Le péril est tangible et les scientifiques lettrés8 sont en émoi : les enjeux de connaissances ne constituent plus une agilité intellectuelle promise à une science qui cherche à se justifier par une réfutabilité narcissique9. Une nouvelle science se profile10, se dotant d’une dimension responsable pour son

Drucker P., 1989, Les nouvelles réalités – de l’État providence à la société du savoir, InterEditions 4 Kotler P, 1972, A generic concept of Marketing, Journal of Marketing, vol 36 5 Rochefort R., 1997, Le consommateur –études CREDOC, Odile Jacob 6 Lyotard JF., 1979, La condition post-moderne : rapport au savoir, Editions de Minuit 7 Ne parlons pas ici des polémiques sur le climat, pensons simplement à la puissance nucléaire qui, loin d’être restée théorique, est employée ici et là pour bien en tester l’efficacité, et qui continue d’être produite et améliorée dans ses formes balistiques au cas où… où on déciderait effectivement de l’employer une bonne fois pour toutes ! 8 Pour faire référence au « danger de scientifiques illettrés » dénoncé par Bateson W., repris par Bateson G., From One social Scientist to another, in American Scientist,1946 9 C’est étrange, cette volonté d’affirmer des réponses définitives, frôlant l’arrogance et l’intransigeance, alors même que la définition de la science (par opposition à l’idéologie) contient la contrainte de faillibilité. Le savoir à l’instant (t) étant remis en cause pour produire un autre savoir plus précis, plus fin, qui donnera à (t+1) les portes pour un autre savoir. Popper K., 1973, la logique de la découverte scientifique, Payot ; Khun TS., 1983, La structure des révolutions scientifiques, Flammarion 10 Progogine I. et Stengers I, 1979, La nouvelle alliance : métamorphose de la science, Gallimard.

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environnement global, orientée vers le plaisir de la vie11, et prenant en compte cette merveilleuse complexité que l’on peut appréhender autrement qu’en la tronçonnant afin d’en étudier chaque morceau ; ce qui conduit irrémédiablement à démanteler et tuer l’objet étudié12. C’est peut-être pour cela que l’arrivée des femmes pourrait apporter une composante intéressante, innovante et précieuse. N’est-ce pas à elles que revient le rôle de garant de la race humaine ? La guerre, le sexe, le pouvoir sont des activités importantes pour l’évolution de la société, et elles se retrouvent dans la société scientifique où ces règles du jeu ont été imprimées d’emblée, comme seul modèle possible d’existence et de régulation. Mais ce sont des activités potentiellement masculines, issues du modèle majeur de nos sociétés occidentales, et presque entièrement tournées vers une domination13. Domination de l’autre, des autres, de tout l’environnement où aucun endroit ne pourra rester vierge, libre, non étudié ou convoité. Et si la planète est trop petite, fonçons dans vos vaisseaux interstellaires pour aller encore dominer cet ailleurs qui forcément ne pourra que se laisser dominer par notre entendement humanoïde. Nous vivons dans une logique de toujours plus de domination, comme si notre salut était exclusif et excluant. Nous pensons prioritairement à montrer notre force sur un échiquier toujours agrandi, mais où règne la loi du gagnant sur le perdant. Les œuvres de Science Fiction nous montrent en avant-première les prochaines étapes de cette domination moderne : des machines programmables en tous points (l’horreur venant alors d’une possible perte de maîtrise sur elles14), des humains encadrés pour leur bien (bonheur programmé bien sûr), une nature inexistante (pourquoi s’embarrasser de trucs aléatoires ou fantaisistes qu’on ne maîtriserait pas toujours), la conservation étiquetée et étudiée de quelques fossiles des temps anciens, exotiques et forcément témoins de civilisations inférieures (dans une vision générale de progrès temporel, hier était forcément moins bien qu’aujourd’hui)… Tout cela nous englue dans une conception de monde par-

Ladzunski M. “Alors, bien sûr, en tant que scientifique je ne peux m’opposer à toutes les expériences possibles. Mais en tant qu’individu, je peux intégrer le doute qui entoure ces mêmes expériences touchant à la génétique. Les découvertes scientifiques sont une chose, l’utilisation faite par les hommes en est une autre. Ce n’est pas la science qui peut être éthique, ce sont bien les hommes qui doivent être éduqués. » Conférence Science et Éthique, Mai 2008 - Sophia Antipolis 12 Le Moigne, JL., 1990, La modélisation des systèmes complexes, Dunod 13 Bourdieu P., 1998, La domination masculine, Seuil 14 Asimov I., 1950, I Robot, Gnome Press

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fait, parfait essentiellement pour un regard masculin/masculin : maîtriser, programmer, décider, dominer15. Les femmes ne peuvent adhérer complètement à cette vision16, tout simplement parce qu’elles vivent avec plus d’acuité l’impossibilité d’une totale domination de l’environnement. Peuvent-elles maîtriser le cycle de leur intimité ? La réalité des impératifs naturels et des rythmes biologiques s’impose à elles, leur donnant l’humilité et la force d’accepter l’indisponibilité, l’apparente impuissance, l’inconfort de ne pas se posséder… pour le bien commun, pour la survie de l’espèce. Elles représentent peut-être un suprême rempart à notre Développement Durable. Je voudrais dire que mon propos ne se rangera pas dans le registre « guerre des sexes » que je considère comme inutile et stérile (au mieux) et meurtrier et stupide (au pire). Mes réflexions m’engagent à aller plus loin que cette vision étroite et archaïque qui ne répond désormais aucunement aux enjeux actuels de la planète. Dans un texte précédent17 je m’étais expliquée sur l’opportunité de faire cohabiter non pas des sexes prétendus opposés mais des genres complémentaires et désireux d’un avenir commun et partagé. J’avais insisté sur la responsabilité des femmes qui laissent faire dans « cette lâcheté des femmes (qui) s’explique par leur condition de semi-esclavage qui a duré si longtemps18 ». Le titre de ce chapitre annonce le combat engagé : la liberté. Non pas une rébellion des unes au détriment des uns, mais un affranchissement affirmé et une volonté personnelle pour pouvoir jouer son rôle pleinement et sereinement. Ce sera le sujet de mon premier point. Cette liberté engendre trois conséquences principales : 1) la reconnaissance du rôle féminin dans la société d’économie de marché qui demande un affinement des approches sociétales ; 2) l’acceptation par les femmes de ce rôle à incarner ; 3) la liberté de choisir ce rôle dans un registre où pendant des siècles d’autres rôles ont prévalu. L’apport des femmes dans l’économie de la connaissance n’est donc en rien une revendication, mais une opportunité de diversité pour ne pas aller
Certains diront que bien des hommes n’adhèrent pas à ces principes d’action. Mais, ne dit-on pas alors qu’ils ne sont pas de « vrais hommes » en doutant de leur virilité ? 16 Les auteures de science fiction écrivent essentiellement dans les mouvements d’Heroic Fantasy, pour imaginer des mondes magiques prêts à ré-enchanter le monde. 17 Guéret-Talon L., 2006, Sarinagara, in Pérennité au travail, âge, bouleversement et performance, sous la direction de Sala F. et Guéret-Talon L., Editions Liaisons Sociales 18 Lessing D. (Prix Nobel de Littérature), Le carnet d’or, 1962, nouvelle préface 1971, Albin Michel pour une traduction française.
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vers une société au modèle totalement unisexué (toujours le pouvoir de domination masculin) ou au contraire totalement asexué (homme, femme, même combat). Ce sera le thème de mon deuxième point. Cette opportunité répond à trois impératifs : 1) de façon générale tout biosystème demande de la diversité pour sa survie ; 2) l’obtention de cette diversité implique de ne se priver d’aucune partie prenante de la société. Les femmes ont été longtemps hors course, intégrées marginalement pour être immédiatement réputées remarquables et mises en valeur ; 3) cette diversité ne doit pas se subir ou être issue d’un simple constat d’existence, mais devenir un choix volontairement stratégique. Pour que cette diversité efficace, fluide, adaptative et pro-active se développe, encore faut-il prendre conscience et donner la place belle au défi de la différence. Le véritable enjeu est bien là : vivre réellement la différence pour ne pas tomber dans l’indifférence, et ce sera le sujet de mon troisième point. Il s’agit bien d’un défi, celui de l’altérité, de l’étrangeté de l’autre, du semblable reconnu par ce qui le rend identique et nous attire, et apprécié dans sa part inconnue qui nous retient ou nous rejette. Ce défi impose trois facteurs de succès : 1) la liberté de la différence, de cette différence que chacun se construit et doit ensuite assumer ; 2) une volonté de favoriser l’éclosion de ses différences tant de culture que de comportement ; 3) l’ébauche d’une écologie de la différence pour préserver la diversité vitale dans une logique de liberté individuelle en résonnance de l’intérêt collectif. En conclusion, nous montrerons alors que la société peut s’orienter vers une Economie de la Connaissance en prenant la chance au féminin. Il ne s’agit en aucun cas de faire appel à un point de vue éthique ou moral, ni à une revendication quelconque d’égalité ou d’équité, ni même à un comptage de quotas et autres balivernes chiffrables mais inopérantes dans une recherche qualitative de sens. La part féminine du problème, c’est en fait la part féminine du questionnement en amont qui correspond à un véritable prérequis pour répondre aux enjeux à venir. Chaque partie prenante de l’effort de civilisation doit jouer son rôle, avec ses atouts, ses doutes, ses solutions partielles, sa créativité, ses rêves, ses peurs, ses forces et ses faiblesses. Comment laisser de côté une « minorité » qui représente plus de 50% de l’humanité ? Comment ne pas l’inciter à prendre ses libertés au sérieux pour contribuer à l’extraordinaire défi qui nous attend : le développement durable de la planète ? Comment ne pas concevoir l’importance de notre regard féminin sur tout ce qui environne notre existence au quotidien ? Homme, femme et après ? La différence ne s’arrête pas là. La couleur, l’ethnie, la religion, les caractéristiques personnelles, le goût des lettres, l’amour des saveurs sucrées, le savoir-faire d’artisan… autant d’atouts dont
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il faut tenir compte pour réussir la diversité dans notre société. Et si le premier pas venait de l’intérieur de chacun d’entre nous19 : la fierté d’être ce que nous sommes et l’humilité de n’être que cela ? La certitude de savoir beaucoup de choses et la générosité de vouloir les offrir et les partager, non pour imposer mais pour co-construire une soutenable économie de la connaissance ?

Point 1 – Logique de liberté = le combat à éviter
Mais qu’y a-t-il hors du dialogue ? La violence. Marcel Conche

1- Pour que les femmes jouent un rôle reconnu dans la société d’économie de marché « C’est une fille ! » Cette phrase lancée au milieu des cris du nouveau-né devient une information fortement signifiante. Elle entraîne toute une série d’images, stéréotypes, préjugés, espoirs et déceptions. Un peu comme lorsqu’on dit « Il pleut ! » Inutile de regarder par la fenêtre pour imaginer les gouttes de pluie tomber et laisser son imagination courir dans l’herbe arrosée ou les dalles du chemin délavé. Une petite phrase qui trie, étiquette, discrimine de fait et qui implique toute une liste de conséquences prévisibles. L’autre phrase possible « C’est un garçon ! » aura les mêmes effets de redondance culturelle et sociale20. Cette constatation indique qu’une différence de sexe existe, indéniable, et qu’elle relève d’une appréciation scientifiquement neutre : nous sommes des animaux possédant l’un des deux sexes nécessaires à notre procréation bisexuée. Depuis aussi longtemps que les vestiges nous le relatent, cette distinction de fonction sexuée va engendrer une séparation des rôles et des comportements. Comment un bébé d’homme aurait-il pu survivre dans sa longue fragilité si les femmes ne s’étaient pas occupées de lui ? Si toutes leurs attentions n’étaient pas focalisées sur ce petit être insignifiant et incapable de se débrouiller comme peuvent le faire rapidement tous les animaux qui l’entourent ? Comment alors la tribu aux femelles ainsi occupées pouvait-elle vivre si les hommes n’avaient pas couru la savane pour subvenir aux principaux besoins matériels ?
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Chaize J., 1992, La porte du changement s’ouvre de l’intérieur, Éditions Calmann Levy 20 Fouque A., 2004, Il y a deux sexes, Gallimard

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Repartir d’aussi loin dans l’histoire n’est pas inutile. Que les tâches aient été spécialisées et que chaque sexe améliore ses savoir-faire au cours des millénaires s’avère un constat d’évidence. Une découverte va changer la donne : la pilule. Je mettrai personnellement le curseur indiquant le début de la post-modernité à la date de cette révolution. Il ne s’agit pas simplement de la possibilité d’arrêter chimiquement l’ovulation d’une femme, acte personnel et aujourd’hui considéré comme anodin. Cet acte entraîne une obsolescence de nos grilles de lecture construites depuis l’origine. Trois étapes vont se suivre : libération corporelle des femmes, libération de l’adoption d’enfant et libération de procréation. Je partirai dans une chronologie de ces conséquences à rebrousse-temps pour mettre l’accent sur la libération corporelle qui est le point le plus remarquable pour mon propos. - La libération de la procréation est désormais acquise. Déjà certains pays ont légiféré pour que des mères porteuses puissent procréer tranquillement. Et puis il y a les banques de sperme permettant à certaines de faire des bébés « toutes seules », et puis les banques d’ovules pour que chacun ait le plaisir de commander son enfant comme un banal produit manufacturable. Ainsi, il y a toutes les combinaisons possibles que la génétique et la médecine vont permettre par ventres ou éprouvettes intermédiaires. La créature de Frankenstein pourrait bien se rencontrer demain au coin de la rue… (Espérons que ses créateurs auront lu avant Mary Shelley et se rappelleront que ce dont a besoin un nouvel être -d’espèce mammifère- pour survivre, c’est de l’Amour lors de la conception). Les femmes peuvent donc envisager leur légitimité hors de la procréation rendue réalisable par ailleurs. Cette libération, qui ne souffre aujourd’hui plus aucune remarque de nature morale, suit une autre libération qui a mis à mal la séparation des sexes et leurs rôles. - La libération de l’adoption envisage en effet que toute personne, seule, en couple, hétérosexuelle ou homosexuelle, puisse prendre un enfant à sa charge, l’élever, l’aimer et en faire un adulte intégré dans la société. Le brouillage des rôles sexuels est advenu. Désormais tout est possible : les hommes vont biberonner sans complexe et les femmes vont s’occuper sérieusement des questions de la Cité, allant du commerce à la politique. La responsabilité de la surveillance du bébé étant déléguée, voire abandonnée, les femmes vont regarder leur investissement personnel dans les choses publiques autrement. Non qu’elles s’en désintéressaient totalement autrefois, mais leurs occupations premières étaient d’ordre matériel dans la lignée de ce qu’avaient fait avant elles leurs mères et les mères de leurs mères : concevoir et garantir la survie de la progéniture en bas-âge. Ce changement n’est

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que la suite logique d’une grande libération qui donne aux femmes désormais une identité autre que génitrice-protectrice. - La libération corporelle. Et les femmes purent penser à autre chose qu’à l’aléa d’une grossesse sans pour autant renoncer à la sexualité. Elles peuvent désormais considérer avoir la liberté de leur corps tout autant que les hommes. Cette donnée va permettre de faire des projets d’éducation, d’études et de métiers. Déjà abordé par obligation pendant les dernières guerres mondiales21, le monde du travail industriel s’ouvre aux femmes. Et depuis, aucune carrière ne leur est interdite, ni les travaux réputés dangereux ni même de nuit. Sans parler de l’autonomie financière qu’elles obtiennent, le fait majeur reste la possibilité de s’imaginer un rôle dans l’économie de marché. L’époque est formidable : la frontière entre les sexes change de fonction. Elle ne sépare plus pour cantonner dans des activités spécifiques ; elle va pouvoir combiner ces activités, les échanger, voire les faire évoluer. Elle ne sera plus une frontière étanche, un mur de démarcation que l’on franchit à ses risques et périls. Elle pourrait devenir un facteur de renouveau, de créativité et de tolérance. Que signifie alors parler des femmes dans ce contexte ? Toutes les études sur l’intégration des femmes dans une diversité de Ressource Humaine disent clairement de quoi le monde socio-économique se prive. Je ne me rangerai pas de l’avis d’une demande d’égalité de chances pour « faire plaisir » ou « faire l’aumône » aux femmes22, mais bien de profiter de leur vision particulière des problèmes23. L’entreprise et l’Etat se trouvent bien souvent, aujourd’hui, face à des impasses stratégiques : à force de faire toujours la
Les hommes étant au front, les femmes furent employées dans les usines, se coupèrent les cheveux, mirent des pantalons de travail et se mirent à fumer. L’émancipation commença alors, les femmes découvrant les contraintes mais aussi les libertés offertes par le monde du travail extérieur et rémunéré. 22 « Ne nous trompons pas, l’enjeu est de taille : il s’agit ni plus ni moins d’égalité et de fraternité », Koop C. 2007, DRH du groupe Accor et en charge de la Diversité pour le MEDEF, préface de l’ouvrage collectif Le management de la diversité – enjeux, fondements et pratiques, sous la direction de Barth I. et Falcoz C, L’Harmattan. Cornet A. et Rondeaux G., 1998, Les programmes de gestion de la diversité : l’idéologie de la différence en GRH. Une opportunité pour les femmes ? Actes 9éme Congrès de l’AGRH, tome 1. 23 Voir les études et rapports récents sur le lien entre performance et diversité de genre dans l’entreprise. Ex : Kochan T. & alii, 2003, The effects of diversity on business performance : report of diversity research network, Human Resource Management, vol 42, N°1. Schwartz F., 1992, Women as a business imperative, Harvard Business Review, vol March-April.
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même chose, et encore plus de la même chose, les possibles s’en trouvent restreints. A force de ne penser que par rapport à un modèle dominant (toujours l’impératif de dominer !) le système devient jusqu'au-boutiste et s’affaiblit. Or, aujourd’hui, les enjeux sont terrifiants, il ne s’agit plus de dominer par les flux de flottes navales ou par les réseaux financiers ; l’enjeu majeur est l’avenir. L’avenir tout simplement du développement durable de notre planète. Et il n’est pas inintéressant de penser que les femmes, avec leur mémoire émotionnelle de siècles de maternité, peuvent apporter une contribution originale dans les affaires. D’ailleurs, la Loi NRE (nouvelles régulations économiques) de 2001 oblige les entreprises cotées à présenter un rapport de développement durable qui intègre les informations concernant leurs activités RSE (responsabilité sociale/sociétale de l’entreprise) et notamment la féminisation des effectifs (sic !). Encore faut-il que les femmes acceptent de jouer ce rôle. 2- Pour que les femmes acceptent de jouer un rôle dans l’économie de marché La place des femmes dans le travail est acquise et irréversible. Le taux d’activité des femmes de 25 à 49 ans est de 80.7% en France et elles représentent 46% de la population active24. On devrait se réjouir de cette situation et se demander alors pourquoi encore parler de ce problème d’intégration des femmes dans l’entreprise… si d’autres chiffres montraient que cette arrivée massive se réalise dans le contexte traditionnel de séparation des rôles et le souci présenté précédemment de domination imposant une hiérarchie de genre. Je ne prendrai ici que deux cas factuels qui en disent long : le salaire et le grade. Toutes les statistiques le soulignent, l’inégalité salariale au détriment des femmes est présente dans tous les secteurs, et pire, elle grandit avec le niveau de responsabilité : 7% inférieurs pour les employées, 12.7% pour les professions intermédiaires et 24.9% pour l’encadrement25 ! Par ailleurs, les études se félicitent de voir quelques femmes franchir le plafond de verre et venir s’asseoir à la table des CEO de grandes entreprises, où les mâles dominants ne sauraient que les encourager du moment que leur nombre reste limité et que leurs acti24

Dernières statistiques, Enquête Emploi 2004, Femmes et Hommes – Regards sur la parité, INSEE. 25 Silvera R., 2004, Les salaires, toutes choses inégales par ailleurs ? in Maruani M. Les nouvelles frontières de l’inégalité, La Découverte.

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vités se trouvent toujours encadrées par la gent masculine omniprésente et omnipotente pour réguler le système. Le monde de l’entreprise, et plus généralement le monde socioéconomique, est masculin. Le management qui règne en maître dans ces organisations est tout aussi phallique. Au point que les femmes qui briguent un pouvoir suprême sont rangées dans la catégorie « envie du phallus » chère à quelques psychanalystes freudiens. Cette situation est justifiée par le fait que la répartition des rôles, missions et règles du jeu s’avère le résultat de millénaires durant lesquels la femme n’était pas maître de son destin concernant les obligations maternelles. Aujourd’hui la donne a changé. Alors, combien de temps va encore durer ce modèle qui dysfonctionne et ne permet plus de répondre aux attentes de notre société ? La libération corporelle des femmes doit s’accompagner progressivement d’une libération mentale, comportementale et spirituelle. Cette modification se réalise sous nos yeux, débouchant sur une nouvelle différenciation progressive ou schismogénèse pour reprendre le terme de Bateson26. Les impacts ne font que commencer, jetant le système dynamique hommes/femmes dans la turbulence. Notre société occidentale s’est construite dans une logique de différenciation complémentaire entre les deux communautés sexuelles. Avec la répartition des rôles, une complémentarité de comportement s’est instaurée : homme/domination et femme/soumission. Tant que cet état de choses restait stable, une forme d’équilibre dynamique s’établissait. Mais avec le changement de rôles possible tel que décrit précédemment, l’équilibre est rompu. Si l’on constate une impossibilité de refréner cette déformation progressive unilatérale des comportements des membres dans les deux groupes (ici la soumission toujours plus grande des femmes entraîne une domination toujours plus forte des hommes) cette situation aboutit à une hostilité mutuelle et peut se terminer par l’effondrement du système global27. Une deuxième option s’ouvre avec l’adoption de nouveaux types relationnels qui peuvent remplacer une différenciation complémentaire initiale par une différenciation symétrique. Les deux communautés ont alors les mêmes aspirations et les mêmes comportements, mais donnent une orientation différenciatrice à leurs actions (ici les femmes font de la surenchère pour montrer qu’elles sont aussi capables que les hommes, en deviennent meilleures, dépassent les hommes, ce qui attise encore plus la comparaison). Là encore, si aucun freinage n’est envisageable, la séparation des groupes s’accentue vers l’hostilité puis
Bateson G., Contact culturel et schismogénèse, chapitre 1, section 2, in Vers une écologie de l’esprit, 2ème édition, 1990, Seuil. 27 Les mouvements ultra-féministes se placent dans cette option.
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l’effondrement28… ou vers un nouvel équilibre. Une troisième possibilité s’ouvre alors : la différenciation réciproque. L’intérêt d’un tel système tient dans la reconnaissance d’une dépendance mutuelle qui permet d’obtenir un véritable effet stabilisateur. En résumé, les femmes actuellement peuvent décider de l’évolution du systèmes socio-économique, en introduisant leur liberté d’être selon trois grandes catégories : 1) soumission et contribution à la marge, 2) compétition et contribution frontale ou 3) donation et contribution partagée. L’arrivée de l’Economie de la Connaissance coïncide avec l’annonce d’une nouvelle société dont le contexte dépend tant du contenu que du contenant. Le grand réseau des humains est désormais relié par des machines extraordinaires qui parfois peuvent les remplacer, leur donner l’illusion d’ubiquité, les transporter sur la surface d’une planète réduite à un village, dans un fuseau horaire englobant les 24 heures et en connexion avec les archives globales du passé… Ces réseaux permettent par ailleurs de construire des savoirs multiples, ouverts, infiniment enrichis puisque partageables. La notion de partage est peut-être la plus importante parce que la plus porteuse dans une logique de système de différenciation réciproque. Loin d’envisager des clones et des modèles dominants, l’idée germe de favoriser la diversité des points de vue. Les femmes doivent entrer dans le jeu de la création de connaissances avec leurs propres bagages. Aujourd’hui, ce n’est pas chose facile dans l’entreprise. Certaines femmes abdiquent et restent dans la soumission qui, finalement, ne manque pas d’attraits si on s’organise bien. D’autant que cette solution permet de rester dans l’archétype de la séductrice sans aucun commentaire négatif de la part de la société. D’autres vont jouer des coudes, voulant être « plus calife que le calife » afin de finalement prendre la place du calife. Pour ce faire, elles apprennent les règles du jeu masculin et en jouent mieux que les hommes. Elles perdent une partie de leur âme féminine, mais comme hier Faust en vue de la jeunesse, comment ne pas pactiser en vue du pouvoir ? Enfin, beaucoup vont hésiter, tâtonner, tenter… avec l’idée simplement de participer. Sans enjeux de séduction ni de pouvoir, en offrant leurs convictions, leurs doutes, leurs hypothèses, leurs remises en cause. Elles testent de nouvelles pratiques de management, changent l’horaire des réunions tardives (pratiques pour éliminer certains, mais peu pratiques pour aller chercher les enfants ou se rendre à une séance de yoga), remettent au goût du jour les cercles de qualité pour faire participer les compétences sur un problème hors de la grille hiérarchique, décident d’avoir une voiture plus petite parce que c’est plus facile
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Les comportements des superwomen entrent dans cette logique.

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à garer, donnent libre engagement à chaque employé de dépenser 100 euros pour améliorer son cadre de travail (ça améliore le moral et coûte moins cher qu’une prime), envisagent de nouvelles segmentations commerciales pour tenir compte des diversités de population, pilotent des agences commerciales conçues comme des boutiques pour vendre des offres globales de services, mettent l’accent sur la fidélisation plutôt que la conquête client, préfèrent les rémunérations fixes avec un fort engagement de fierté dans l’entreprise plutôt que des rémunérations variables qui n’attirent que des mercenaires zappeurs, avouent parfois en pleine réunion de direction qu’elles se sont trompées sur un point, et souvent elles posent des questions fraîches sur « pourquoi on ne mettrait pas la charrue avant les bœufs, juste pour voir si »… Les femmes peuvent aujourd’hui prendre la liberté de se faire plaisir. « Elles se construisent autour de leur sexualité et sont les protagonistes d’une culture qui dépasse l’opposition des deux sexes29 ». Après tant de siècles et au nom de toutes celles30 qui nous ont précédées : OSONS ! 3- Pour que la femme se sente libre de choisir ce rôle Les discussions que je peux avoir avec mes étudiantes inscrites dans les filières Sciences de Gestion me permettent de dire que les choses ne sont pas jouées. Les filles diplômées d’un master entrent dans la vie professionnelle envahies par le doute. Se trouvant dans une génération charnière entre un ancien modèle qui ne peut plus durer et un nouveau modèle à naître, elles cherchent des repères à positionner en face d’une génération de garçons logée à la même enseigne. La tendance à une différenciation symétrique semble l’emporter, ce qui n’est pas le meilleur présage. Sans doute parce qu’elle ne va pas dans le sens du respect de la différence, mais dans une quête désespérée d’égalité parfaite et donc du clonage. Les femmes du siècle dernier se sont battues pour obtenir l’égalité, dans le sens où elles étaient reléguées à un état d’infériorité31. L’égalité signifiait alors les mêmes droits, les mêmes chances, les mêmes choix possibles. Aujourd’hui, on peut dire que cette égalité est obtenue par la caractéristique
Touraine A., 2008, Les Femmes : victimes et protagonistes, in Penser autour d’Antoinette Fouque, (collectif), Editions Les femmes. 30 Duby G., Perrot-Perrin M. (sous la direction de), 1991, Histoire des femmes en Occident, Tempus, 5 volumes disponibles en édition de poche. 31 Votre numéro de sécurité sociale commencera par le chiffre 2 si vous êtes une fille, parce vous appartenez à la communauté du deuxième sexe. Symboliquement, le signal est fort dans notre acception des choses triées où le 1 est toujours premier voire supérieur aux autres chiffres d’un classement.
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principale du possible renoncement à la maternité sans pour autant mettre en péril la survie de la race comme nous l’avons vu plus haut. Alors, cette égalité tant attendue et désirée n’apparaît plus comme une fin, mais comme une étape. La victoire n’est pas à la mesure des espérances. Parce que les femmes et les hommes sont différents et que cette différence n’est pas simplement d’ordre sexuel, mais d’ordre culturel, comportemental, épistémologique : nous ne voyons pas la vie ni le monde de la même façon. Et c’est une richesse pour notre avenir commun. Bateson argumente que des perturbations profondes faisant suite à des contacts entre communautés différentes peuvent impliquer des changements selon trois modalités : 1) la fusion des groupes originairement différents, 2) l’élimination de l’un des groupes ou des deux, 3) la persistance des deux groupes en un équilibre dynamique. On peut imaginer que les contacts culturels entre hommes et femmes entrent parfaitement dans cette logique32. Les perturbations produites par la libération corporelle des femmes entraînent toute une série de conséquences en chaîne, non seulement du point de vue des femmes mais aussi des hommes. Ainsi, nous passons progressivement à une relecture du classement des être humains non seulement en deux catégories Mâles et Femelles, mais en une variété de genres possible, et même en une variété de rôles à choisir. Mais quel intérêt de quitter le joug de l’enfantement pour celui du travail si les règles du jeu sont identiques : soumission/domination ? Pourquoi ne pas choisir d’autres styles de vie ? Alors qu’on parle de temps libre, de loisirs, de société de savoir… pourquoi ne pas envisager tout autre chose, et notamment une répartition des tâches, des missions et des rôles totalement différente ? Les 35 heures ne sont pas une bonne chose pour l’économie tant que l’analyse porte sur des ratios temps de travail/richesse produite dans les entreprises. Mais si on change la nature de ces ratios, qu’en est-il ? Dans les journaux économiques le poids d’un pays est calculé en fonction de la valeur du PIB, c'est-à-dire en ne tenant pas compte des richesses créées hors du système économique marchand, comme si seule la vie entrepreneuriale comptait… Et si les femmes pouvaient faciliter un autre regard : elles savent bien, elles, que la vie n’est pas uniquement économique et rationnelle. Elles ont vécu des siècles sans y être directement impliquées ! Et si leur valeur ajoutée devenait l’apport d’un supplément de connaissance pour envisager l’indice du développement humain ? Certains Prix Nobel d’économie (c’est normal que ce soit des hommes puisque les femmes
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Certains ont forcé le trait en s’amusant à dire que les femmes viennent d’une autre planète, Vénus probablement.

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s’avèrent peu nombreuses et peu attirées dans ce domaine) énoncent sérieusement l’impératif de penser autrement la production de richesse. Ils ne vont pas à l’encontre du modèle initial de capitalisme, mais le font évoluer vers des terrains moins guerriers. Ils proposent d’oublier la totale compétition au profit de plus de solidarité. Ils ne s’apitoient pas sur le sort des plus démunis, ils suggèrent qu’on leur redonne leur dignité en les autorisant à démarrer leur propre entreprise personnelle, sans charité mais avec un crédit33. Le poids des femmes est énorme, pas seulement pour faire directement, mais pour inciter, faciliter, autoriser les hommes à être eux aussi plus libres, rejetant leur nécessité de dominer… pour la survie de la race. Symétriques, complémentaires, réciproques… les relations entre les êtres aujourd’hui ouvrent des possibilités nouvelles à explorer. Les femmes le savent, leur sourire peut suffire à mettre l’armada des hommes en marche. Alors, tentons l’aventure, laissons libre cours à notre liberté, à nos libertés, à leurs libertés. Parler des libertés de femme revient à s’intéresser aux libertés des autres parties prenantes de la société. Manager la diversité n’est pas un impératif à subir parce que les communautés se réveillent à leur fierté, mais s’avère une véritable opportunité pour construire un avenir autrement, juste pour rester encore humain.

Point 2 – Logique de diversité = l’opportunité à saisir
Infinite Diversity for Infinite Combinations, devise Vulcaine

L’Economie de la Connaissance est englobante34, comme tout concept valise permettant de transporter des définitions multiples. Je m’attarderai ici à l’idée d’une connaissance mutuelle qui entraîne une reconnaissance et un respect des autres, groupes ou individus35. De cette connaissance doit émer-

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La logique des micro-crédits est à l’origine de banques comme la GrameenBank en Inde et pousse les femmes à prendre l’initiative de la création de petites entreprises. Yunus M., 2004, Banker to the Poor = microlending and the battle against World Poverty, Ed Public Affairs ; voir aussi Stiglitz J., 2007, Making Globalization Works, Norton & Company. 34 Bouchet MH., 2005, La Globalisation, introduction à l’économie du monde nouveau, Pearson. 35 Guitard C., 2007, Tutoyer le savoir : une économie solidaire dans la société de l’information et de la connaissance, MédiaDiscours- Pensée Sauvage.

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