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FACTEURS DE DÉVELOPPEMENT EN AFRIQUE

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Livres
356 pages

Description

Le développement des économies africaines dépend du succès d'une large réforme agraire. Cet ouvrage présente les trois voies qui conduisent à la transformation de l'agriculture : une meilleure politique agraire et agricole, l'amélioration des méthodes de culture et un autre type de gestion qui éviteraient les différentes politiques d'ajustement agricole préconisées par le Fonds Monétaire International. L'agriculture doit tendre vers une décentralisation, la transformation locale des produits, la satisfaction des besoins internes. L'Afrique fonde aussi ses espoirs sur la vitalité de ses ressources humaines : les femmes qui s'émancipent, les jeunes qui font de l'éducation leur cheval de bataille.

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Ajouté le 01 janvier 2002
EAN13 9782296296879
Langue Français
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Facteurs de développement en Afrique
Tome II

L'économie politique de l'Afrique au XXIe siècle

DU MEME AUTEUR :

Le transport aérien en Afrique subsaharienne L'Harmattan, Paris, 1993

Pierre MOUANDJO

B. LEWIS

Facteurs de développement en Afrique
Tome II

L'économie

politique de l'Afrique au XXle siècle

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3

1026Budapest
HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

Collection Économie et Innovation
dirigée par Sophie Boutillier et Dimitri Uzunidis
Dans cette collection sont publiés des ouvrages d'économie industrielle, financière et du travail et de sociologie économique qui mettent l'accent sur les transformations économiques et sociales suite à l'introduction de nouvelles techniques et méthodes de production. L'innovation se confond avec la nouveauté marchande et touche le cœur même des rapports sociaux et de leurs représentations institutionnelles. Ces ouvrages s'adressent aux étudiants de troisième cycle, aux chercheurs et enseignants chercheurs. Les séries Krisis, Clichés et Cours Principaux font partie de la collection. La série Krisis a été créée pour faciliter la lecture historique des problèmes économiques et sociaux d'aujourd'hui liés aux métamorphoses de l'organisation industrielle et du travail. Elle comprend la réédition d'ouvrages anciens, de compilations de textes autour des mêmes questions et des ouvrages d'histoire de la pensée et des faits économiques. La série Clichés a été créée pour fixer les impressions du monde économique. Les ouvrages contiennent photos et texte pour faire ressortir les caractéristiques d'une situation donnée. Le premier thème directeur est: mémoire et actualité du travail et de l'industrie; le second: histoire et impacts économiques et sociaux des innovations (responsable: Blandine Laperche). La série Cours Principaux comprend des ouvrages simples et fondamentaux qui s'adressent aux étudiants des premiers et deuxièmes cycles universitaires en économie, sociologie, droit, et gestion. Son principe de base est l'application du vieil adage chinois: « le plus long voyage commence par le premier pas ».

@L'Hannatlan,2002 ISBN: 2-7475-2931-2

SOMMAIRE
TOME I : CRISE ET CROISSANCE
CHAPITRE I: LES LEÇONS DE L'HISTOIRE ET DE LA PENSÉE ÉCONOMIQUE CHAPITRE II : LA CRISE ÉCONOMIQUE
CHAPITRE III : QUELLE CROISSANCE?

TOME II : FACTEURS DE DÉVELOPPEMENT
CHAPITRE IV : L' AGRICULTURE ET LES RESSOURCES NA TURELLES CHAPITRE V : LES ÉCHANGES COMMERCIAUX AVEC L'EXTERIEUR
CHAPITRE CHAPITRE VI : L'AIDE ET LE DÉVELOPPEMENT VII: LE CAPITAL HUMAIN

TOME III : ÉTAT ET RÉGULATION
CHAPITRE VIII: LE RÔLE DE L'ÉTAT CHAPITRE IX : LE DÉVELOPPEMENT POLITIQUE
CHAPITRE X : LA MONNAIE

CONCLUSION GÉNÉRALE:

L' AVENIR

INTRODUCTION

C'est un bien triste sort qui a été fait au continent noir à partir des années 1980, au cours desquelles l'Afrique a connu un véritable naufrage économique se traduisant notamment par la détérioration des finances publiques, les déséquilibres macroéconomiques, l'illiquidité des banques, un endettement écrasant et l'insolvabilité des Etats; une crise sociale et économique généralisée, accentuée par de nombreuses restructurations économiques et financières entretenues par les programmes d'ajustement structurel dont les résultats mitigés n'ont pas été à la hauteur des espérances, même la dévaluation n'a été qu'une solution décevante. Les erreurs de diagnostic de la Banque Mondiale et du FMI ont eu pour conséquence à pousser l'Afrique à s'endetter davantage, mais pour quoi faire? Pour atteindre une croissance que l'on réclame à tout vent « comme si la santé du thermomètre passait avant celle du malade» (J. Ki-Zerbo, 2001) ; parce que, en réalité, l'Occident confond la santé des Africains avec celle des indicateurs pour nous faire vivre le triangle vicieux: dette - pauvreté - ajustement. Même lorsque la relance économique est stimulée par la constitution d'une épargne nationale susceptible de créer une incitation forte aux investissements par les nationaux et produire des effets positifs, la croissance observée ne crée pas d'emploi ~et l'Afrique s'enlise dans la pauvreté. L'Afrique n'a donc pas raison d'avoir la même vision de la crise que l'Occident où l'on constate que, malgré leur régularité, l'économie « vit », le niveau du PIB est suffisant pour entretenir le bien-être des populations; car, les crises sont parties intégrantes du fonctionnement du système capitaliste, ce qui n'est pas le cas en

Afrique où la croissance ne semble pas être synonyme de progrès économique. Il y a donc lieu de s'interroger sur le type de croissance qui serait approprié à nos Etats africains et sur les moyens propres pour entretenir cette croissance pour un développement durable. Telles sont les préoccupations qui ont été développées dans le Tome I intitulé « Crise et Croissance» de la petite encyclopédie en 3 volumes sur l'économie africaine. On pourra y trouver des enseignements sur la dette et ses mécanismes (PAS, PPTE, ...) et une large réflexion sur la croissance «appauvrissante », en passant par la formation du capital qui permettra d'appréhender le processus d'accumulation susceptible d'engendrer l' investissement et libérer le potentiel du secteur privé qui ne peut ni alimenter à lui seul le moteur de la croissance, ni en contrôler la bonne marche pour éviter les dérapages et déviations afin d'entretenir une croissance harmonieuse de l'agriculture et de l'industrie. Dans le présent ouvrage consacré aux « facteurs de développement », nous examinerons dans quelle mesure l'agriculture, les échanges commerciaux avec l'extérieur, l'aide au développement et les ressources humaines sont susceptibles de contribuer au développement économique de l'Afrique. En somme, il s'agira d'analyser les différents apports au développement que l'on peut attendre de ces facteurs, en critiquant tout naturellement les formes de dérégulations imposées par nos partenaires occidentaux. Ces différents points sont étudiés sous les titres suivants: Chapitre IV L'agriculture et les ressources naturelles Chapitre V Les échanges commerciaux avec l'extérieur Chapitre VI L'aide et le développement Chapitre VII Le capital humain

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CHAPITRE IV L'AGRICULTURE ET LES RESSOURCES NATURELLES
L'Afrique n'a pas encore pu satisfaire entièrement ses besoins en alimentation et elle se trouve en déficit permanent dans l'alimentation. L'on crie fort ailleurs de l' autosuffisance alimentaire, qui ne correspond qu'aux difficultés d'évacuer des productions qui pourrissent dans des régions enclavées alors que dans ,le même territoire - et sans même faire allusion à certains Etats - les populations croupissent encore dans la famine et la malnutrition et reçoivent encore l'aide alimentaire internationale. Dans le secteur des produits végétaux, par exemple, l'Afrique est d'abord une réserve de bois (Côte d'Ivoire, Gabon, Cameroun), de café (Côte d'Ivoire, Angola, Ouganda), de cacao (Ghana, Nigeria, Côte d'Ivoire, Cameroun), d'arachides (Sénégal, Nigeria) et autres oléagineux; enfin, de bananes et de fruits. Le Zimbabwe et l'Afrique du Sud pour leur part fournissent tabac et fruits..., le coton au Tchad et en Tanzanie. Cet inventaire ne saurait être exhaustif. Il faut remarquer, à la différence de l'exploitation des ressources minérales dominée par les multinationales ou les consortiums mondiaux, les ressources agricoles ont été directement exploitées pour la plupart de manière indirecte par ceux-ci et parfois les nationaux avaient la maîtrise de leur exploitation et même de la commercialisation. Mais avec l'avènement de la démocratie et de la privatisation, les multinationales cherchent à contrôler le secteur agricole, surtout les secteurs les plus rentables. L'Afrique connaît une régression endémique de la production alimentaire et les performances connues avant et juste après les indépendances n'ont pas connu d'effets multiplicateurs sauf

pour quelques rares pays comme la Côte d'Ivoire où la production de café et de cacao s'est accrue progressivement et de manière considérable. Mais la longue durée de la sécheresse qui s'est installée de l'Atlantique mauritanienne aux rivages éthiopiens dans les années 1973, 1974 et 1977 et 1978, et les perturbations climatiques fréquentes de l'écosystèmelsont la cause d'une déficience des récoltes et pâturages qui entraînèrent une famine dramatique. L'année 1978 ad' ailleurs été à l'origine du spectacle terrifiant observé des hommes et des animaux. Et lorsque de telles catastrophes dues à l'alimentation surviennent en Afrique, on brandit l'inconscience démographique; l'on oublie très souvent qu'il y a une tendance très marquée chez les planificateurs à punir les agriculteurs; l'on ne pense plus que, malgré la Révolution Verte et le concours financier des organismes internationaux, tout l'effort a été orienté vers les produits d'exportation, c'est-à-dire le développement de vastes plantations coloniales au détriment de la paysannerie et des produits vivriers; pire encore, à la création de toutes petites unités de transformations locales. En 1990, avec près de 500 millions d'habitants, l'Afrique tout entière représentait un peu moins de 9% à la population de l'Humanité, moins de 4% de ceux de l'ensemble des pays développés, moins de 50% de la population de la Chine communiste, pas même 70% de celle de l'Inde. Le tableau ne changera guère dans les années à venir. En l'an 2000, 58 hommes sur 100 sont Asiatiques, contre 14 Africains; en l'an 2025 ces chiffres passeront respectivement à 55 et 18. Comme se demande A. SAWADOGO: «peut-on, dès lors, mettre sérieusement au compte de notre inconscience démographique la crise alimentaire qui nous frappe? » (A. Sawedogo, 1987). D'ailleurs lorsqu'on approche ces chiffres de la superficie totale du continent où seulement la superficie susceptible d'être cultivable, l'on se rend compte qu'avec une telle faible densité au km2, l'on devrait disqualifier une telle argumentation. Si la
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Lors de son périple africain en 1990, René DUMONT,ingénieuragronome

et écrivain français de renommée mondiale tirait la sonnette d'alarme en soulignant le nouveau drame que représente « l'effet de serre» dû aux émissions excessives des gaz et à la déforestation. L'une des conséquences les plus dramatiques est la réduction des pluies dans le continent, sensible depuis 1968. Le fort taux de consommation industrielle des pays riches en pétrole et matières fossiles renvoie dans l'atmosphère des gaz toxiques qui créent « l'effet de serre» avec pour conséquence le réchauffement global de la planète. La destruction des climats a provoqué en 1988 la sécheresse en Inde, en Chine, aux Etats-Unis et naturellement en Afrique entraînant une baisse de la production céréalière mondiale, qui menacerait à terme l'aide alimentaire à l'Afrique. 10

colonisation avait favorisé partout en Afrique l'agrandissement des exploitations et la mécanisation des terres cultivables, serons-nous encore victimes d'une telle situation, malgré les caprices des saisons. Notre développement se veut essentiellement orienté vers le développement rural. Il faut reconnaître d'emblée que le secteur agricole réagit moins bien à l'expansion des autres secteurs et, par conséquent, agit comme un frein sur toute la croissance économique car ayant toujours été le pôle de richesse de nos pays africains, est resté jusqu'aujourd'hui une économie arriérée n'ayant profité du développement du reste du pays alors qu'il en était le promoteur. La raison en est que, lorsque l'agriculture est aux mains de petits exploitants, on ne peut en tirer grand chose. ~'introduction d'innovations dépend plus de l'initiative de l'Etat que de celles des entreprises privées: ce qu'il faut inverser; car, dans ce secteur resté traditionnel, une augmentation de la production des paysans nécessite indubitablement un cet:tain nombre de mesures qui sont essentiellement du ressort de l'Etat. Par-dessus tout, cela indique des dépenses considérables, tant pour la recherche et la vulgarisation agricoles que pour les routes, l'adduction d'eau, l'électrification dans les campagnes, les facilités de crédit, etc. L'expérience du Japon où la productivité par tête avait doublé en trente ans prouve que des dépenses publiques adéquates dans ces domaines peuvent avoir des effets spectaculaires sur la p~oduction des paysans. En Afrique, les résultats de l'action de l'Etat ont été positifs au point que c'est cette agriculture artisanale qui a soutenu le développement de nos jeunes économies. Ce soutien n'a pas été constant mais il prouve néanmoins que l'agriculture, loin d'être en retard sur les autres secteurs et d'agir comme un frein sur le reste de l'économie au point de lui préférer l'industrialisation - peut prendre la tête du mouvement, en engendrant une demande pour les autres secteurs en leur fournissant du capital. Il suffit pour cela que les gouvernements, au lieu de négliger l'agriculture paysanne - le résultat étant que son défaut d'expansion a contribué à maintenir un bas taux de croissance dans, les autres secteurs envisagent une autre vision de son expansion.

Il

1. LA PROBLÉMATIQUE DU DÉVELOPPEMENT AGRICOLE
Dans un pays aussi efficient que les États-Unis, il suffit d'un sixième de la population occupé dans l'agriculture pour nourrir toute la population. Même un pays vivant de l'exportation de denrées agricoles, qu'il échange contre des produits manufacturés, n'aura besoin de l'agriculture, si les normes courantes de productivité sont élevées, que d'un tiers de sa population. Le véritable problème dans l'agriculture serait donc l'élévation de la productivité de travail de ceux qui sont restés dans les campagnes demeurées presque désertes et qui ne peuvent plus nourrir à bas prix la population grandissante des villes. La réorganisation de la politique agricole implique l'emploi dans les campagnes de diverses autres activités qui devraient soutenir le travail de la terre. L'Histoire nous informe sur l'évolution de l'agriculture en Afrique qui ne rencontre pas le même processus d'établissement selon qu'elle procédait. de culture de rente sur la domination de planteurs français, belges, anglais ou autres. Alors qu'au-dessus de l'équateur, la formation rapide d'une nouvelle bourgeoisie rurale s'est retrouvée à côté des planteurs français après l'abolition du travail forcé; au-dessous de l'équateur, même malgré les indépendances, l'implantation des Belges, des Anglais et des Hollandais s'est accélérée et a été marquée par l'exploitation agricole de grandes étendues de terres et leur modernisation; de véritables fermes s'y sont développées au point qu'aujourd'hui cela soulève d'énormes problèmes pour leur redistribution équitable entre les deux communautés noire et blanche. Mais ce qu'on peut déplorer en outre, c'est toutes ces formules paternalistes un peu naïves pour le développement de cultures d'exportation souvent imposées par l'Administration, nécessaires au paiement des impôts, qui n'ont pas été accompagnées des politiques d'encadrement rural, d'animation et de développement coopératif. Et cela se justifie aujourd'hui par une régression de ces cultures, surtout dans les régions où la société traditionnelle n'était pas fortement hiérarchisée: on a pu observer le recul de l'économie cotonnière au Congo-Kinshasa qui constitue l'exemple le plus spectaculaire. Mais des phénomènes analogues se retrouvent au Mali, au Tchad, au Cameroun, au Sénégal, etc.

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Agriculture et démographie Il existe aujourd'hui, dans toute l'Afrique tropicale de considérables réserves cultivables qui ne sont pas exploitées. C'est la très faible densité de la population rurale qui constitue là un handicap décisif au progrès de la productivité agricole. Les coûts d' infrastructures de mise en valeur y sont en effet si élevés que la réduction de ce coût par tête grâce à une augmentation de la densité l'emporte largement sur le coût supplémentaire (d'éducation notamment) qu'une croissance démographique forte imposerait pour atteindre cette meilleure densité. Samir AMIN (1973) considère, à titre d'exemple, deux régions agricoles A et B de 100 kilomètres carré chacune qui ont des densités différentes: 10 habitants au kilomètre carré en A (qui a 1000 habitants) et 30 en B (3000 habitants). Le coût d'infrastructure de transports pour desservir la région, est indépendante de la densité: 200 kilomètres de route qui coûteront un milliard de francs CFA. L'avantage relatif de B par rapport à A peut donc être évalué à 666 millions, bénéfice marginal d'une communauté B trois fois plus peuplée par rapport à A. Quel serait le coût d'éducation actualisé, si l'on doit passer de 1000 à 3000 habitants en trente-cinq ans (la croissance démographique étant supposée très forte 3% l'an) ? Or la communauté, stationnaire au niveau de 1000 habitants, a besoin de huit classes d'un coût annuel (investissement et fonctionnement) de l'ordre de 20 millions. La communauté B aurait besoin de vingt-quatre classes (coût annuel: 60 millions). Le passage de A à celui de B en trente-cinq ans, imposerait donc, en termes actualisés, un coût supplémentaire (marginal) qui dépendra du taux d'actualisation. Or, pour un taux réduit (de 5%) ce coût d'éducation est seulement égal à la moitié du bénéfice que représente une densité triple; et pour un taux de 10% au tiers. Dans ce cas, le coût de la croissance démographique est très inférieur au bénéfice résultant d'une densité plus forte. Mais l'argument en termes de coûts / bénéfices n'est pas l'essentiel. Il a été démontré que la pression démographique avait été au cours de l'Histoire, un élément favorable, décisif pour l'intensification de l'agriculture, condition de l' augmentation de sa productivité. Bien des programmes de modernisation en Afrique tropicale ont échoué parce qu'ils ignoraient en particulier que, dans les conditions d'une faible pression sur la terre, la culture extensive à faible productivité résiste victorieusement au changement proposé. Les formes de l' organisation sociale, en relation avec le type d'agriculture extensive, constituent alors un handicap décisif. On constate que les 13

régions de forte densité, comme le pays Ibo (au Nigeria) ou Bamiléké (au Cameroun), ont connu un développement meilleur que les vastes zones sous-peuplées. D'un autre côté, l'essor des cultures d'exportation exige des conditions de densité relativement fortes. Si ces régions favorables au progrès n'ont pas donné les résultats qu'on pouvait attendre, c'est à cause de la politique d'ensemble du capitalisme périphérique, qui les enferme soit dans le rôle de fournisseurs de produits d'exportation, soit dans celui de réserves de main-d'œuvre à bon marché pour l'économie moderne des zones de plantations ou des villes. La terre n'avait de l'importance qu'à cause du nombre des hommes qui y restait et qui y travaillait. Un peuple avant tout agricole recevait des produits du sol ses principaux revenus et ceux-ci étaient d'autant importants que la population était nombreuse pour travailler le sol. Dans les temps anciens, la tradition chez les Mossi de la Haute- Volta voudrait que les chefs ne possèdent pas la terre mais ils réglementaient les droits sur le terrain qu'ils attribuaient à leurs sujets. Les Mossi estimaient que la terre n'avait pas de valeur sans les hommes et à l'inverse que les hommes ne pouvaient vivre sans terres. Comme ils le disaient: « la terre est notre mère; elle a nourri les ancêtres de notre pays; elle nourrit la génération actuelle et celle de nos enfants et fournit leur dernière demeure à tous les hommes ». Dans ces conditions, un chef Mossi n'hésitait jamais à octroyer à n'importe qui l'autorisation d'utiliser une terre non occupée; il y va de son intérêt, car plus les sujets sur lesquels il régnait étaient nombreux, plus ses revenus et son prestige étaient grands. Ce n'était pas en s'abstenant de verser le tribut ou de lui offrir des cadeaux que ses sujets montraient leur mécontentement envers un chef impopulaire, mais bien en émigrant en masse vers une autre région (E. P. Skinner, 1972). La dialectique développée par René DUMONT sur la population suscite alors moult interrogations: quel avenir pour l'Afrique quand l'on estime q'en l'an 2000, la croissance démographique aura entraîné une énorme pression physique accentuant les désastres liés au péril écologique? La démographie est-elle un frein ou un moteur de développement? Lors de sa Conférence au Cameroun le 26 février 1990, le célèbre agronome français a soutenu qu'une démographie incontrôlée est un frein au développement alors que pour une bonne partie de l'auditoire, l'Afrique est sous-peuplée et manque de bras. Ce continent n'en a pas moins la plus forte croissance démographique au monde. Il avait été constaté qu'au taux en cours, l'Afrique tropicale aura plus d'un milliard d'habitants 14

à l'an 2012. Il faudrait alors multiplier la production agricole par 2,5 pour tenir le rythme. L'utilisation rationnelle de ressources humaines est le remède le plus indiqué à l'accroissement démographique. L'on voudrait faire croire aux Africains qu'ils sont très nombreux et que la pression démographique serait si forte qu'ils manqueraient de quoi nourrir leur population; alors il faut réduire le taux de natalité car la croissance démographique est forte. Ceux-là qui tiennent ces discours sur la population n'ont pas visité les campagnes africaines pour observer les vastes étendues cultivables délaissées à perte de vue (observer le paysage que nous livrent les riches terres ghanéennes de la frontière avec le Togo, Aflao jusqu'à Accra; au Cameroun, en traversant la prairie mbamoise, etc.), un habitat clairsemé, englouti, dans la région tropicale, par une végétation exubérante, une forêt dense qui occupe des étendues parfois plus importantes que les territoires de certains pays européens. On rencontre rarement une grande concentration de la population, car la densité au kilomètre carré est très faible au point de ne permettre la mise en place ou l'efficacité des structures d'exploitation collectives de terres. L'illusion entretenue par la sauvage croissance démographique dans les grandes campagnes africaines semble à l'origine des appréhensions soutenues par les tenants de cette doctrine. Même dans les villes africaines il n'existe pas une population abondante, une surpopulation citadine; cette illusion est due à la mauvaise organisation de la vie dans les cités africaines: défaut d'urbanisation, absence de transport public, habitat sauvage et désordonné, assainissement en voirie défaillant, routes étriquées non matérialisées aux embouteillages fréquents conduisant à des problèmes d'engorgement, de saturation et d'encombrement, absence d'entretien des espaces libres, absence de routes piétonnières, chômage impressionnant favorisant la divagation dans les rues, manque de loisirs et de parc d'attraction de jardins publics, de centres éducatifs et récréatifs pour contenir les jeunes en difficulté. Le débat sur la démographie n'exclut pas qu'il soit envisagé la mécanisation de l'agriculture car tous les paysans du jour au lendemain ne peuvent pas s'acquérir d'un tracteur, il suffit aussi de disposer de structures capables d'assurer leur entretien; donc, les riches pourront en disposer et cela n'impressionne pas les autres. La seule raison valable que l'on pourrait alors retenir, c'est l'appréciation de l'évaluation des rapports entre la maind' œuvre, la terre et le capital qui pourraient justifier de la mise en œuvre de la mécanisation; car celle-ci est plutôt fonction de la nature de la terre et des cultures que de la main-d'œuvre, son 15

abondance ou rareté. La nature du terrain est importante parce que la culture mécanisée convient à un terrain plat, utilisé pour des cultures annuelles assez perméables qu'à un terrain accidenté qui s'y prête moins pour la mise en valeur de petites exploitations ; car avec un terrain plat il y a un intérêt à avoir des exploitations suffisamment importantes pour que l'emploi d'un équipement mécanique soit rentable. La valeur de la force de travail dans la formation de capital Il est intéressant de relever dans l'approche capitaliste de la concentration des revenus, la démarche qui a conduit à la paupérisation des populations. D'après SALAMA (1976), le capitalisme paie la force de travail à sa valeur d'échange. Celle-ci est source de valeur. Elle produit plus de valeur qu'elle n'en a coûté. L'écart est la plusvalue ou surtravail, appropriée par le capital. L'écart entre le travail payé et le travail réalisé peut croître sous l'influence de plusieurs facteurs: a) L'augmentation de la durée de travail. Le besoin constant du capitaliste est d'utiliser la force de travail au maximum de son potentiel afin d'engager rapidement un maximum de plus-value. Il y aura donc sans cesse des atteintes au droit du travail (nonrespect des heures et de l'organisation du travail...). On assiste alors à l'exploitation du travail par le capital. b) L'augmentation de l'intensité de travail. Elle va découler de la recherche permanente de l'augmentation de la durée de travai I, par le biais de l'accélération des cadences, de la division du travail plus prononcée, de faire produire à l'ouvrier non seulelnent plus de marchandises, mais aussi plus de valeur, dans le même temps de travail. Et comme le soulignait K. MARX « sa durée et sa productivité étant données, le travail se réalise donc en d'autant plus de valeur qu~ son degré d'intensité dépasse celui de la moyenne sociale ». Etant entendu qu'il existe un écart entre la moyenne sociale et la moyenne dans l'entreprise, écart créé par une intensification accrue, qui est accaparée par le capitaliste. c) L'augmentation de la plus-value peut aussi s'exercer au niveau du capital total. Il s'agira donc de diminuer la valeur de la force de travail, ce qui ne paraît pas évident ou concomitant car l'un n'exclut pas l'autre a priori. Au regard de ces facteurs, et si l'on considère tout du moins à prelnière vue - même s'il ne s'agit pas ici de faire un procès du capitalisme qu'on écarte ce mal nécessaire qu'est cette forme 16

conceptuelle du processus d'accumulation, il va sans dire que tout en respectant le processus de formation de capital, une autre orientation devait être engagée. Les observations ci-après vont dans ce sens. - La durée du travail devra être telle qu'elle permettra l'épanouissement de l'ouvrier et sa participation dans l'organisation de la cité. Même s'il faut limiter la journée de travail aux normes ou même s'il faut l'alléger pour permettre une grande utilisation de la main-d'œuvre afin d'améliorer le rendement des terres cultivables. - L'écart qui doit exister dans l'intensité du travail entre la moyenne sociale et la moyenne de l'entreprise peut être résorbé, c'est-à-dire que le degré d'intensité devient la norme à l'échelle nationale et l'augmentation de la plus-value par ce procédé cesse provisoirement d'exister. En fait, c'est la multiplication de la plus-value qui cesse de devenir rapide car l'intensité du travail est à l'essence même de la création d'une plus-value puisque la terre demeure un capital résiduel. - La valeur de la force de travail est déterminée par la quantité de travail dépensée nécessaire à sa reproduction. La force de travail est donc une marchandise, mais c'est une marchandise particulière. « La force de travail renferme, au point de vue de la valeur, un élément moral et historique, ce qui la distingue des autres marchandises» (K.Marx). Le taux de salaire, prix de la force de travail, n'est donc pas une variable exogène car il est compris comme procès de reproduction des rapports de production. Tout en concourant à la formation du processus d'accumulation, il est également un élément d'incitation à sa pérennisation. Il doit stimuler l'ouvrier et comme cette valeur de la force de travail est considérée dans toute sa valeur car s'intègre dans la collectivité et constitue le fruit réel du capital. Le problème du processus d'accumulation de capital dans l'agriculture ne dépend pas exclusivement des trois facteurs évoqués ci-dessus et qui concernent la force de travail. L'aspect fondamental du mécanisme d'accumulation réside dans l'incorporation des améliorations technologiques et c'est pourquoi il faut donner une grande part, un rôle accru à la recherche, à l'amélioration des techniques, mais aussi à la transformation locale des produits agricoles; c'est-à-dire la création de petites industries de transformation ne nécessitant pas de grandes technologies et qui résultent de l'intensité de travail car, « la vitesse à laquelle une société accumule le capital dépend de la vitesse à laquelle elle adopte les améliorations dans les techniques de production» (N. Kaldor, 1964). 17

Si l'amélioration de l'agriculture dépend des principes et techniques évoqués, il faudrait en Afrique résoudre le délicat problème de l'exode rural. Le développement sans raison des villes, pour s'identifier au processus du système dominant du développement du centre, au détriment de la périphérie à l' origine de l'exploitation des richesses naturelles, s'est accompli aussi facilement sans heurts rendant actuellement le développement de notre principal source de développement arriéré. L'importance du secteur agricole dans l'économie Si une large proportion de la main-d'œuvre d'un pays est employée dans un secteur économique particulier, travaillant à l'exploitation d'une ressource (comme la terre) qui est fixe en quantité, et si le rapport des ressources qui en résulte par tête est excessivement faible, on peut en général en inférer que la production et le revenu par tête dans ce secteur sont bas et que le pays dans son ensemble est économiquement sous-développé. Si le secteur en question est l'agriculture, on a une économie de type agraire caractérisée par la surpopulation du sol, une faible production par ouvrier agricole et, généralement, une concentration massive de la main-d'œuvre agricole ou autre sur la production de biens à peine suffisants au minimum vital. A priori il y a toutes les chances que les observations suivantes s'appliquent à une économie de ce genre. Premièrement, dans une très grande mesure, la production dans les secteurs non agricoles dépendra de produits agricoles employés comme intrants (facteurs de production), de sorte que l'importance relative de l'ensemble du secteur agricole dans le produit national brut du pays et dans l'agrégat de l'emploi excédera le rapport entre la « valeur ajoutée en agriculture », et le produit national brut et le rapport entre l'emploi agricole et l'emploi total. Deuxièmement, et à titre de corollaire, les marchandises d'origine agricole ne peuvent guère manquer de constituer une proportion importante des exportations du pays. En l'absence de cette entrée importante de capitaux étrangers, la disponibilité de ces exportations joue un rôle capital dans la détermination du volume des importations et, indirectement, selon toute vraisemblance, dans la production des biens qui nécessitent des intrants importés. Troisièmement, bien qu'une proportion relativement élevée de la production agricole dans le produit national brut n'implique pas nécessairement une diversification insuffisante de l'éco18

nOJnie dans son ensemble, le fait que l'agriculture soit particulièrement sensible aux caprices de la nature supprime une incertitude considérable au volume de la production du secteur agricole et à la prospérité de l'économie générale du pays dans toute une année donnée. Le degré élevé d'incertitude qui affecte l'effort de production tend à faire du secteur agricole un facteur potentiel d'instabilité dans le développement économique du pays et un élément d'échec de la planification de son économie. Enfin, il est particulièrement difficile, pour des raisons techniques d'appliquer des contrôles gouverneJnentaux rigoureux à la production agricole. Celle-ci n'étant pas concentrée sous un même toit, la surveillance est beaucoup plus compliquée que pour les opérations de l'industrie, et il faut s'en remettre plus entièrement aux dispositions qui accordent à l'agriculture les encouragements positifs appropriés. En outre, à cause de la sensibilité de la production agricole, et notamment des cultures, aux changements inattendus des conditions locales - l'influence du clitnat, par exemple - on peut affirmer que le succès en matière de production agricole dépend du degré élevé d'encadrement des populations villageoises par les techniciens et ingénieurs agronomes. II s'ensuit qu'un pays sous-développé, à prédominance agricole, ne peut manquer d'être tributaire du secteur agricole en tant que source principale du financement de son programme d'investissements et de la production d'une grande partie de ses produits courants. Dans ces conditions, il est absolument logique que l'agriculture s'insère dans le processus de développement et dans le nouveau système écon9mique, comme le catalyseur du développement. De ce fait,l 'Etat doit s'assurer le contrôle du secteur agricole, en veillant sur le volume de la production, l'orientation vers les filières importantes pour l' exportation et la stitnulation par la vulgarisation des techniques et de l'information agricole. L'accroissement de la production agricole doit permettre également celui du revenu des agriculteurs. , L'agriculture a toujours été à la base de la richesse de nos Etats; facteur primordial d'accumulation de capital, elle doit se considérer comme l'élément dynamique de toute politique éconoJnique.

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2. VERS UNE NOUVELLE ORGANISATION DU PAYSANNAT On considérait généralement deux types d'agriculture: - L'agriculture de subsistance pour la satisfaction directe des besoins alimentaires des populations; - L'agriculture de rente essentiellement orientée à l'exportation. Cette distinction est dépassée à l'heure actuelle, compte tenu de l'existence en métropole d'une importante colonie d'Africains ou de populations des pays tropicaux. Le marché des produits agricoles, au départ, consacré à la consommation locale, s'élargit pour s'étendre à l'extérieur. L'agriculture actuelle s'adapte aux besoins du marché élargi. Il ne s'agira plus de production classique des produits de rente mais d'une gamme variée de produits hors saison arrivant sur le marché à des périodes où la demande est forte et l'offre « nouvelle ». L'agriculture doit s'adapter aux marchés et il y a lieu de considérer actuellement une nouvelle typologie: Le marché national Le marché étranger Et compte tenu des besoins et des exigences en fonction du temps (de la période) de présenter un produit approprié en quantité et en qualité pour la satisfaction des besoins des consommateurs. Il ne faudrait pas donner un intérêt à la satisfaction de besoins qui n'engendre pas de profit, cela veut dire à la production des cultures consommées au village et dont les quantités sont négligeables; car elle concerne des groupes de personnes amoindris par l'exode rural. Le paysan a besoin, avant toute chose, de se nourrir et de vendre l'excédent de sa production pour l'achat des denrées et produits dont il a besoin au quotidien (sel, savon, pétrole, vêtements,...) et qu'il ne peut produire soi-même. En d'autres termes, il ne recherche pas d'emblée de profits, mais cette attitude s'impose à lui naturellement. Mais lorsq.u'il s'oriente vers le marché, la recherche du gain est son objectif et c'est à partir de là qu'il cherche à élargir sans cesse son marché pour accroître ses revenus, parce que la recherche du profit engendre la concurrence et que celle-ci stimule chaque agent économique à accumuler davantage, à s'agrandir, à la recherche permanente de débouchés nouveaux et à vendre plus loin ses produits. Le même mécanisme qui a élargi le marché local du paysan et créé le marché national pousse l'agriculteur à vendre à l'étranger. 20

Pour répondre aux problèmes posés par la crise économique et à la dévaluation, les agriculteurs ont développé des stratégies de production et de distribution basées sur la nouvelle typologie de marché. Le marché local s'est étendu en marché national pour réduire la durée de stockage et augmenter le taux d'approvisionnement pour une maximisation de gains. Il ne s'agit plus d'approvisionner en produits frais les petits marchés à proximité ou dans les grandes villes, mais des dispositions en transport et en conservation sont prises pour permettre en un délai court d'approvisionner certains marchés où la demande est importante. Cet approfondissement du marché à l'intérieur s'étend vers les pays limitrophes ayant les mêmes habitudes culinaires. Cette nouvelle approche de marché accroît la superficie des terres cultivables et des revenus agricoles. L'élargissement des marchés, à l'échelle européenne ou américaine où existe une grande colonie de Noirs africains va développer non seulement les cultures de rente habituelles, mais les produits vivriers à une échelle industrielle au point qu'on retrouve facilement tous les vivres africains sur la place de Paris, Londres et New-York. Cette extension de marché et de la gamme des produits offerts sont de nature même à favoriser le développement de l'agriculture; elle n'a pas nécessairement pour but de résoudre un problème de marché puisque celui-ci a toujours existé - mais de réaliser une plus-value. Le véritable problème qui existe pour la réalisation de la plus-value est un problème monétaire, celui de détenir des devises fortes plus rémunératrices que la monnaie locale dévaluée. L'agriculture africaine, dans sa recherche de débouchés à l'intérieur comme à l'extérieur du pays doit d'abord résoudre le problème de l'insuffisance alimentaire, des politiques vont alors se développer, celle de la Révolution verte à laquelle il faudrait associer la réforme agraire et une politique de financement consécutive. L'autosuffisance alimentaire en question

L'Organisation des Nations-Unies pour l'Alimentation et l'Agriculture (FAO) évaluait en 1996 à 800 ou 850 millions le nombre d'affamés dans les pays en développement, victimes potentielles d'une mort lente, mais inéluctable. L'Afrique a toujours été en tête du tragique palmarès avec près de 40% de la population souffrant de malnutrition. La question est de savoir si les disponibilités en terres arables non encore cultivées en Afrique sont suffisantes pour permettre 21

un accroissement de la production alimentaire et améliorer la sécurité alimentaire au niveau communautaire. L'Afrique a des potentialités énormes. Des estimations faites par le World Resource Institute situent le potentiel des terres cultivables entre 700 et 750 111illions d'hectares, soit trois fois et demi la quantité de terres actuellement cultivées aux Etats-Unis. En Afrique, à peu près 200 millions d'hectares, soit une superficie ~upérieure à celle représentée par toutes les terres cultivées aux Etats-Unis, pourraient être mis en culture une fois débarrassées de la mouche tsé-tsé. Selon certaines estimations, cela aurait pu être fait en 1990 pour moins de 20 milliards de dollars U.S (pour l'éradication de la mouche). Aujourd'hui existe la technologie permettant de cultiver n'importe quelle terre. La question est de savoir si les ressources ne seraient pas mieux utilisées si elles étaient allouées à l'accroissement de la productivité des terres déjà cultivées. L'irrigation multiplie les rendements par un coefficient de deux à quatre, irriguer un hectare de terre revient à défricher 1 à 3 hectares de terres arables, et ceci 111êmelorsque la terre nouvellement irriguée était déjà cultivée auparavant. La révolution chimique communément appelée la Révolution Verte, a rapidell1ent suivi la révolution de la mécanisation agricole survenue après la deuxième guerre mondiale. Le développement et l'utilisation des engrais, des herbicides et pesticides ont permis d'augmenter la production considérablement. Nous sommes à la veille d'une révolution biotechnologiquel qui permet aux scientifiques aujourd'hui d'obtenir des variétés de plantes qui peuvent résister à la sécheresse, aux insectes, à la 111aladie à la salinité. et L'accroissement impressionnant de la production agricole réalisée au cours du XXème siècle a été essentiellement obtenu grâce à l'augmentation des rendements par hectare, rendu possible par l'adoption d'innovations technologiques. Mais davantage de tracteurs et de moissonneuses batteuses ne sont pas en soi des remèdes à la faim dans le monde. Des équipell1ents à
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A ne pas confondreavec le créneau biologique~un créneauencore modeste

en 1998 dans le Commerce International. Sont considérées comme biologiques les variétés des produits cultivés sans aucun apport d'engrais chimique, de fongicide ni de pesticide. Un marché mondial qui connaît une forte croissance selon la FAO : +300/0par an ~car les consommateurs sont prêts à payer plus cher pour de tels produits. Par exemple, à l'heure où le marché traditionnel de la banane est encombré, le biologique pourrait lui donner un second souffle. Plus de 27 000 tonnes de bananes bio en 1998. Les principa!lx débouchés sont l'Union Européenne (13 000 tonnes en 1998) et les Etats-Unis (Il 000 tonnes), mais le Japon et le Canada importent également des quantités non négligeables (environ 2000 tonnes chacun). 22

forte intensité capitalistique et très sophistiqués ont été essayés en Afrique et dans bien d'autres parties du Tiers-Monde, avec des résultats décevants et désastreux. Ainsi par exemple, des agriculteurs du Ghana, utilisant des instruments agricoles traditionnels, produisaient 1,88 tonne de riz à I'hectare, alors que des fermes d'Etat utilisant des équipements sophistiqués et à forte densité capitalistique produisaient seulement 0,29 tonne de riz par hectare (G. Ayittey, 1986). La production alimentaire ne dépend pas de la technologie mais de l'économie. La plupart des produits alimentaires doivent être cultivés à proxilnité des Iieux de consomlnation à cause des difficultés de transport et de l'inadéquation des possibilités de stockage. Les grandes exploitations posent d'importants problèmes car elles exigent de bonnes infrastructur~s pour le transport et le stockage (coopératives, appui de l'Etat,...). Pour des exploitations n'employant plus d'un ouvrier pour 45 hectares, l'utilisation de tracteurs n'est pas rentable. Une agriculture hautement mécanisée ne serait tout simplement pas rentable en Afrique à l'heure actuelle. Malheureusement, au début des années 1990, seulement 160 millions d'hectares étaient cultivés. Des représentants de la FAG sont arrivés aux conclusions suivantes: « Même en n'utilisant aucune des techniques agricoles modernes, telles que les pesticides, et avec peu de considération pour le maintien du sol, les 51 pays de l'Afrique actuelle ont potentiellement des ressources suffisantes pour nourrir trois fois la population actuelle du continent, et ceci même en tenant compte que 47 pour cent de la surface totale du continent n'est pas cultivable ». L'autosuffisance alimentaire n'exclut pas la dépendance du pays à l'égard des itnportations de certaines denrées alimentaires de base (riz, blé, viande, poissons,...). Pour améliorer la sécurité alitnentaire au niveau communautaire par exemple, le gouvernement camerounais a mis sur pied un projet donc la principale composante est la mise en œuvre d'un fonds destiné à appuyer les initiatives collectives de groupes communautaires à travers des micro-projets. La première phase du programme d'investissement dans les micro-entreprises (FIMAC) lancée en 1990 a fourni un soutien logistique pour l'identification et l' expérimentation d'investissements dans de futurs micro-projets susceptibles d'améliorer la sécurité alimentaire (transformation, entreposage, commercialisation) au niveau communautaire. Mais le secteur agroalimentaire continue à présenter deux défis majeurs à relever: la maîtrise de l'eau et la création d'une industrie alimentaire capable de transformer certains produits, par exemple des féculents obtenus à partir du manioc, du maïs ou du mil. 23

La réforme agraire En Afrique, Ie développel11ent passe par l'agriculture qui est le domaine naturel de croissance, et c'est par lui que d'autres voies s'ouvriront au continent pour une croissance soutenue et entretenue. Cela tient non seulement du fait que l'augmentation de la croissance démographique devrait améliorer le rende111ent à l'hectare mais faudrait-il qu'une l11eilleurepolitique de l'Etat permette d'accélérer le processus de transformation d'une paysannerie routinière en une agriculture de base d'exploitations rationnelles et modernisées. L'agriculture doit amener les pays africains à revoir le processus qu'ils veulent poursuivre pour leur développement; car un investissement important sur l'agriculture conduit nécessairement à disposer de moyens suffisants pour poursuivre le développement du pays. Ce n'est pas par hasard que, malgré les difficultés conjoncturelles que rencontrent les économies africaines, l'agriculture de la Côte d'Ivoire a permis à ce pays à se relever timidement, mais efficacement, de l'emprise des conséquences de la dévaluation du FCFA. Rarement en Afrique Centrale, on assiste à de véritables réformes agraires et pourtant, non loin de là, en Afrique de l'Ouest où la menace de la famine, du fait de la désertification, est perl11anente, les gouvernements définissent en priorité des politiques agricoles. Dans la plupart des pays africains au sud du Sahara, la réforme agraire ne semble pas être une nécessité, compte tenu du contexte dans lequel la terre s'attribue en Afrique; l'appropriation des terres ancestrales, même lorsque l'accroissement de la paysannerie pose quelques difficultés, la distribution des lopins de terres se règle dans les communautés villageoises, car il y a abondance. Mais l'on oublie souvent que le paysan peut être opprimé par un propriétaire avide; qu'il ploie souvent sous le fardeau des dettes, qu'il souffre du morcellement de ses terres et qu'il aspire au changement qu'on évoque généralement sous le nom de « réforme agraire ». Il veut posséder une ferme entourée de terres d'une qualité et d'une dimension telles qu'il puisse y faire vivre sa famille et jouir des fruits de son travail et de son ingéniosité. Il lui faut également une banque où il puisse emprunter à faible intérêt et à d'honnêtes conditions de crédit. En France le taux d'intérêt d'un emprunt pour une exploitation agricole atteint à peine 3% l'an, il doit être inférieur à 5% d'après la législation française; ces mêmes banques en Afrique offrent ces crédits à un taux plus élevé atteignant parfois 20%. La réforme agraire exige l'acte du gouvernement, encore faudrait-il que le gouver24

nement ait acquis une volonté politique et une compréhension suffisante du problème pour fournir à son programme de développement une direction, une réglementation et une protection légales, au financement à long terme et à faible intérêt. Certains pays ne veulent pas entendre parler de réforme agraire car ils identifient cette politique à une démarche socialiste des pays communistes. N'a-t-elle pas été nécessaire dans les pays comme le Zimbabwe ou la Namibie où les « Blancs» s'étaient appropriés la majorité des terres fertiles? En Afrique du Sud également, le gouvernement avait pris en 1994 certaines initiatives visant à assurer la redistribution des terres aux communautés qui en avaient été dépossédées sous le régime de l'apartheid. Au Zimbabwe une nouvelle loi venait d'être votée en mars 2000 qui préconise l'expropriation des terres aux Blancs sans indemnisation; et par une meilleure redistribution en faveur des Noirs. Jomo KENYA TTA disait: «Quand les Blancs sont arrivés, ils avaient la Bible, nous avions la terre. Ils nous ont appris à prier en fermant les yeux. Quand nous les avons rouverts, nous avions la Bible, ils avaient la terre ». Le Président MUGABE a demandé au gouvernement anglais de se charger d'indemniser les riches propriétaires Blancs dont un grand nombre est d'origine britanniquel Cette loi a provoqué des émeutes des plantations appartenant aux Blancs: 15 propriétés ont été occupées par les Noirs dans la région et ont entraîné une dépossession brutale et parfoi~ meurtrière. Cela a provoqué des réactions dans le monde: les Etats-Unis ont arrêté toute aide au Zimbabwe, le Portugal a menacé de rapatrier ses ressortissants; tandis que l'Angleterre conteste la décision pour dire qu'elle ne dépend pas des lois d'un pays étranger. Peut-on comprendre pourquoi un pays comme le Gabon qui dispose de vastes étendues de forêts vierges ne peut pas envisager une politique agricole favorisant l'implantation d'une population paysanne et la mise en œuvre d'une agriculture intensive pour éviter au pays une dépendance quasi chronique de l'importation de denrées alimentaires. La socialisation et la distribution des terres ont été les premières préoccupations dans certaines régimes socialistes en Afrique, et la réforme agraire la première loi. Il s'agissait là d'opérer par celle-ci une meilleure justice sociale. En vertu du
I Cette loi a provoqué des émeutes des plantations appartenant aux Blancs: 15 propriétés ont été occupées par les Noirs dans la région et ont entraîné une dépossession b~utale et parfois meurtrière. Cela a provoqué des réactions dans le monde: les Etats-Unis ont arrêté toute aide au Zimbabwe, le Portugal a menacé de rapatrier ses ressortissants; tandis que l'Angleterre conteste la décision pour dire qu'elle ne dépend pas des lois d'un pays étranger 25

programme de redistribution des terres, les agriculteurs qui louaient des terres aux autres ou qui avaient des tenanciers, ou seulement ceux qui en étaient dépossédés et qui étaient devenus dans leur propre terroir de simples ouvriers agricoles, certains «paysans riches» se virent déposséder de leurs terres et de leurs autres moyens de production. Ces derniers étaient distribués aux agriculteurs pauvres. En Tanzanie, le gouvernement avait décidé en 1998 de rouvrir les tribunaux fonciers, afin de mettre fin aux disputes foncières dans le Nord d'Arusha qui ont produit de violents incidents. Le fonctionnep1ent de ces tribunaux est financé par un fonds d'urgence de l'Etat. En Afrique, le communautarisme a toujours existé dans tous nos villages et chaque famille a toujours possédé des terres à cultiver. Les paiements sous forme de rente ou d'intérêt quelconque doivent être complètement abolis, car l'immensité des superficies des terres cultivables ne prête pas en faveur de l'existence d'une telle pratique - du moins théoriquement, car la terre devrait être partagée partout en Afrique, et devrait rester la propriété privée du cultivateur - propriétaire. Il faut admettre cependant que cette forme individuelle de la terre du cultivateur - propriétaire avec sa famille ne peut pas donner de bons rendements car l'exploitation agricole va être essentiellement artisanale et rudimentaire. Si l'on retient les plantations coloniales; c'est-à-dire les grandes exploitations qui existent depuis les indépendances et qui appartiennent encore aux anciens colonisateurs, et les cultures d'exportation dont les méthodes d'exploitation n'ont pas évolué même lorsqu'on note un accroissement régulier de la production, l'agriculture africaine est restée généralement artisanale malgré l'utilisation des engrais et des pesticides; elle profite largement de l'abondance de la faible rémunération et de l'exploitation de la maind'œuvre. C'est pourquoi des formes collectiviste,s doivent être envisagées avec le soutien de l'encadrement de l'Etat, pour augmenter les superficies cultivables et utiliser des méthodes modernes et des moyens mécaniques pour accroître le rendement. Face au débat entre le choix d'une agriculture manuelle utilisant plus de ressources humaines (désœuvrées) et une agriculture mécanisée qui a plus besoin de moyens financiers, le dilemme subsiste. René DUMONT (1990) a toujours pensé que l'Afrique doit réhabiliter le travail manuel sur une base de vie plus simple. Citant l'exemple de Taiwan qui a réalisé des performances remarquables en quelques années; il a donné des raisons: le jeune Taiwanais travaille en moyenne 14 heures par jour, travaux manuel et intellectuel confondus. Sans le goût de 26

l'effort, de la persévérance, les Africains resteront toujours à la traîne ou pire, ils vont sombrer dans une misère épouvantable. La mécanisation de l'agriculture semble revêtir un intérêt préoccupant; d'aucuns prétendent qu'elle n'est économique que lorsque la main-d'œuvre est rare; d'autres soutiennent que lorsque celle-ci est surabondante, et c'est le cas de l'Afrique, la mécanisation de l'agriculture a pour effet principal d'aggraver le chômage tout en obligeant l'utilisation des rares devises à l'importation de l'outillage mécanique et du carburant. La mécanisation sera toujours nécessaire à l'agriculture même si la main-d'œuvre est abondante, parce que celle-ci est oisive et l'accroissement des terres cultivables est quasiment nul chaque année. Même avec l'agrandissement des terres, les superficies sont insignifiantes par rapport à la force de travail existante. Les paysans ne se préoccupent qu'à cultiver sur les terres en friche. La mécanisation, et il s'agit d'abord de la petite mécanisation pour éviter une forte main-d'œuvre sur les plantations en friches afin de l'utiliser dans l'agrandissement des exploitations, est un véritable travail de titan qui consiste à défier la nature en lui arrachant une grande partie de sa végétation: faire reculer la forêt, scier les arbres, couper du bois, brûler les souches, débroussailler, etc. autant de tâches qui demandent une force humaine physique. Si l'on voulait, dans un laps de temps, accroître les superficies, la mécanisation augmenterait la production si elle permettait de mettre en culture des terres impossibles à cultiver avec des méthodes manuelles, soit parce que le sol est trop lourd, soit parce que le climat ne laisse pas assez de temps pour effectuer ces travaux à la main: c'est le cas des pays du Sahel où un soleil torride et un sol dur exigent l'utilisation de quelques machines pour maximiser la production par hectare; car on y trouve de vastes étendues à perte de vue sur un terrain non accidenté où l'utilisation de la mécanisation et de l' irrigation permettraient un accroissement rapidement de la production dans ces régions. Il faut le reconnaître, la mécanisation reste pour le moment un élément marginal de la politique agricole; car son utilisation ne peut pas être généralisée surtout parce qu'il faudrait toujours penser à la rentabiliser, c'est-à-dire que le coût des machines, son coût d'amortissement annuel auquel il faudrait ajouter celui du carburant et de l'entretien (pièces de rechanges) doit être négligeable par rapport à la valeur des récoltes obtenues. L'Etat, pour encourager la mécanisation de l'agriculture, peut créer dans les chefs lieux des départements ou dans les régions, 27

les pools de machines appartenant à l'État ou à des coopératives : ils' agit alors d'une forme de subvention directe. L'on pourrait également amener les entrepreneurs privés des grandes exploitations, disposant des machines en excédent à les mettre, contre contribution" au service des petits exploitants. De toutes les façons, c'est l'Etat qui doit promouvoir un tel système de location et solliciter l'initiative privée pour le dynamiser et le rendre autonome.
Les politiques d'appui à la réforme

L'agriculture n'a pas seulement besoin d'assurances; il a aussi besoin de crédit. Le coÜt des prêts aux petits agriculteurs a été grandement réduit par l'invention des sociétés coopératives de village. Les éléments de ce coÜt sont constitués par les frais d'enquêtes sur la solvabilité de l'emprunteur, les frais de recouvrement de ses annuités, et le frais de surveillance de ses mouvements. Le système de réforme agraire dans certains pays consistait à une combinaisoJ1 de distribution de la terre avec « supervision du crédit ». L'Etat s'engage à négocier avec les collectivités locales, les propriétaires fonciers s'ils existent, l'appropriation des terres pour les distribuer aux paysans et à ceux qui veulent s'orienter à l'activité agricole; des étendues suffisantes perl11ettraient à leurs bénéficiaires d'en tirer un bon revenu, à condition d'utiliser les méthodes modernes... L'exploitant signe ensuite avec la banque de crédit agricole un contrat aux termes duquel il peut emprunter des sommes dont il a besoin pour l'achat de bonnes semences, d'outillage et d'engrais. En retour, il consent à travailler à la supervision d'un conseiller technique (ingénieur agronome de surcroît du pays car disposant d'une parfaite connaissance du sol, du climat et de l'environnement socio-économique, ou d'un assistant étranger provenant des pays tropicaux) ; un pays comme le Gabon bénéficierait largement de l'assistance d'un pays comme le Cameroun qui maîtrise plusieurs données de la région et dispose d'agronomes et techniciens compétents pour çertains types de cultures vivrières et de rente, par exemple. L'Etat devrait associer à ce programme, la coopération des assistants sociaux pour l'éducation des l11énagesdans la gestion de leur vie familiale, aider la fel11medu paysan pour lui apprendre comment diriger le ménage d'une ferme l11oderne: suivi des achats, santé, éducation des enfants, etc. Il faut souligner ici, et cela est très important pour s'attirer beaucoup du monde, dans des régions où l'activité agricole 28

n'est pas dans les habitudes; dans ce système de crédit supervisé, la principale innovation consisterait en ce que l'emprunt soit basé sur la supervision J:echnique, au lieu de l'être sur une quelconque hypothèque. L'Etat devrait manifester et s'engager fermement pour l'aboutissement de son système de réforme agraire. Une ferme, dans le programme, n'aura pas suffisamment de valeur immobilière pour qu'on puisse prendre une hypothèque correspondant à l'emploi d'un équipement moderne et à l'achat des fournitures. Ce cercle vicieux sera rompu en accordant le prêt non sur la valeur de la terre, mais sur la conduite de l'exploitation, en tant qu'affaire commerciale. Le crédit peut alors être assez élevé pour permettre au cultivateur d'emprunter son revenu assez rapidement pour rembourser son emprunt et terminer l'opération avec un bénéfice personnel. Le système de crédit supervisé stimulera le monde paysan non seulement parce qu'il ne se cassera pas la tête avec les banques pour négocier un crédit (ce qui ne semble pas évident en Afrique) avec tout ce que cela comporte de tracasseries auprès des personnels de la banque lors des négociations, surtout lorsqu'il faut trouver des possibilités d'honorer les conditions des engagements qui, très souvent, mettent le paysan dans une tension émotionnelle aussi forte qu'il se trouve contraint d'abandonner. Le système de crédit supervisé devrait donc aider la population paysanne et permettre une élévation du moral de ces populations, attitude qui aiderait à promouvoir le développement de ce secteur d'activité. L'on constate aisément que dans un pareil système, la confiscation des terres est exclue mais il permet cependant d'accroître l'engouement des populations dans l'activité agricole, particulièrement dans les régions où celle-ci est marginalisée. La réticence des pays à l'acceptation de réforme agraire s'explique principalement dans son identification avec des formes d'organisation sociale qui ne s'apparentent pas à leur conviction de politique libérale; mais peut-on compter les abus des gouvernements, dans nos pays africains, sur la confiscation des terres appartenant à des collectivités ou à des propriétaires fonciers: les raisons évoquées, bien connues d'avance, sont toujours pour l'intérêt national; des buts prétendument d'utilité publique qui, à terme, disparaissent pour laisser afficher des appropriations privées., Pourquoi certains Etats n'envisagent-ils pas de réformes agraires? ou faut-il du temps pour convaincre un gouvernement qu'il peut avec sécurité tenter l'application d'un tel programme? Il faut reconnaître que même si la volonté politique est 29

évidente pour entreprendre pareille réforme, 1'9PPosition des proprié-taires fonciers peut l'en dissuader et l'Etat ne voudra pas s'atti-rer la révolte des masses paysannes qui constituent la majorité de son électorat. Ensuite, quand même le programme est lancé, faut-il « le maintenir en place assez longtemps pour qu'il prenne racine ». Il ne s'agit pas d'opérer une révolution comme il en est d'usage lorsque les communistes prennent le pouvoir dans un pays; ils s'empressent de liquider les propriétaires fonciers sans autres formes de procès et de donner la terre aux paysans qui la cultivent. Il ne s'agit non plus de déposséder les riches propriétaires d'une partie de leur terre, comme il en a été le cas au Zimbabwe (ex-Rhodésie) pour bloquer l'enthousiasme et l'ardeur au travail d'une classe sociale dont la contribution au développement est importante parce qu'essentiellement de race blanche. Mais, il est nécessaire de développer des formes d'organisation permettant à un gouvernement de mieux encadrer ses populations; par une meilleure politique d'allocation des ressources afin de promouvoir le développement national dans son ensemble. Même si les formes d'organisation envisagées ne s'identifient pas à leur conception primaire, elles constituent cependant des structures qu'il faut entreprendre dans nos pays. Certes, il faudrait préciser que dans la doctrine communiste, la culture de la terre ne constitue qu'une catégorie de la production et doit, en conséquence, être organisée comme une usine. Donc, les paysans à peine installés avec joie dans leurs nouvelles propriétés, on leur fait savoir qu'ils doiyent mettre leurs terres en commun pour former une ferme d'Etat ou une ferme coopérative où la culture se fera avec un matériel très important, tandis qu'en ville, du fond de leurs bureaux, des membres du parti décideront ce que les travailleurs doivent semer, planter et comment ils doivent exploiter la terre. Ce système, tel qu'il était appliqué en Union soviétique et en Chine, a souffert de l'incompétence manifestée par la bureaucratie et du mauvais moral des travailleurs, mais dans un certain sens, il a été une réussite. L'étroit contrôle du gouvernement a eu raison de la tendance malheureuse des paysans à se nourrir de leurs produits tant qu'ils en ont, au lieu de les envoyer au marché. Les communistes avaient besoin de quantités de plus en plus grandes de denrées alimentaires pour les villes qui s'industrialisaient à un rythme affolant, et leur système permettait de mettre dans le circuit des quantités de récoltes beaucoup plus importantes que celles que les propriétaires les plus avides 30

exigent de leurs métayers. Ils ont même parfois réussi à affal11er certains des paysans qui avaient produit des récoltes. Quelques pays africains, de la période après les Indépendances, se sont distingués par des exemples malheureux dans le contrôle de la paysannerie. En Tanzanie, la réforme agraire visait à forcer les paysans à quitter leurs foyers et à se concentrer dans des coopératives appelées villages Ujamaa. Lorsque ceux-ci refusaient, l'armée les obligeait. Lorsqu'ils s'échappaient et retournaient à leurs huttes traditionnelles, l'armée intervenait à nouveau, cette fois brûlant leurs huttes. Par décret exécutif, toute la production commerciale, au préalable vendue par des agents privés, devait être vendue par le truchement du village Ujamaa aux offices gouvernementaux de commercialisation. Pour faciliter le respect de cette loi, l'on interdit le transport de céréales à travers les frontières des districts, sans autorisation du gouvernel11ent.Certaines coopératives volontaires existant au préalable furent déclarées illicites et démantelées parce qu'elles ne respectaient pas les règlements du gouvernement. La production agricole par habitant de la Tanzanie, qui était en augmentation pendant la première décennie après son indépendance, commença à décliner au début des années 1970 et atteignit une baisse considérable en 1983. Dans plusieurs pays de l'Afrique de l'Ouest, également dans les années après les indépendances, les responsables voulaient moderniser et transformer les campagnes pour promouvoir le développement. Les dirigeants maliens substituèrent en particulier à l'appareil de commercialisation colonial des sociétés d'Etat: Office des Produits Agricoles du Mali (OPAM), Société malienne d'Import-Export (SOMIEX) et le réseau des coopératives dont la fonction était de réaliser l'accumulation socialiste notamment par le biais de la commercialisation forcée des céréales. Dans leur esprit, il s'agissait d'édifier le socialisme avec les profits réalisés autrefois par les firmes de traite et de commerçants

africains (l.L. Amselle, 1978).

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A la suite de la création de ce secteur d'Etat, une mobilisation politique et économique de la paysannerie était entreprise: des champs collectifs étaient crées dans chaque village, ]' accent était mis sur les contributions volontaires et les investissements humains. Comme il fallait s'y attendre, dans un régime socialiste, le parti uniquel encadrait les paysans en les

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USRDA : Union Soudanaise du Rassemblement Démocratique Africain
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contraignant à acheter des cartes, à assister à des réunions et à œuvrer dans le sens du développement rural. Au cours de la dernière période du régime socialiste, le contrôle politique de la paysannerie s'est encore accru, avec le lancement de la «révolution active» qui se caractérisera par des mesures parfois positives à l'égard des ruraux: relèvement du prix d'achat des céréales, par exemple; l'objectif recherché était la collectivisation des campagnes par la suppression des chefferies de villages et de leur remplacement par des « Comités révolutionnaires de base ». La « réyo lution active» se traduisit par une très forte pression de l'Etat sur les paysans qui opposèrent alors une résistance au changement: la volonté du pouvoir de transformer radicalelnent le monde rural jointe à la malhonnêteté de certains dirigeants locaux, amena de la part des paysans une réaction de refus et de rejet qui se manifeste parfois de manière violente. La révolte des paysans qui s'allient les commerçants, passe de la résistance passive à la résistance ouverte contre l'Etat malien. Le mécontentement paysan est une des causes de l'échec du régiIne socialiste malien et de son renversement par l'armée en novembre 1968 : la bourgeoisie de l'Etat n'avait pas su nouer des liens étroits et sincères avec le monde rural qui demeurait très lié aux commerçants. L'attitude du gouvernement nigérien à l'égard de la paysannerie a été beaucoup moins radicale qu'au Mali et plu~ modérée. L'encadrement est assuré conjointement entre l'Etat par l'intermédiaire du parti (le Parti Progressiste Nigérian, PPNRDA) ; de l'UNCC (l'Union Nationale de Crédit et de Coopération-Mali) pour la commercialisation de l'arachide et de l'animation rurale. IIs' est accentué à partir de 1966 ; le but étant de permettre aux paysans de tirer un meilleur parti de leur récolte en brisant le monopole de firmes européennes et des commerçants africains qui réalisent des profits importants sur leur dos. L'idée ici étant d'évincer le secteur privé et de protéger les paysans de certaines pratiques des commerçants (achats de récoltes sur pied à vil prix, prêts à intérêts élevés, etc.), mais elle n'en était ,pas moins sans arrière-pensées politiques: la bourgeoisie d'Etat se manifestait en effet ge l'emprise des marchands en milieu rural et souhaitait que l'Etat devienne leur partenaire économique privilégié en se substituant à eux. Pour court-circuiter les liens qui unissaient traditionnellement ces deux groupes, le gouvernement instaura, par l'intermédiaire des coopératives les crédits de soudure. Ils devaient permettre aux agriculteurs d'avoir les moyens de survivre jusqu'à la prochaine récolte et de ne pas avoir recours aux crédits des 32

commerçants. Mais la pression fiscale exercée par l'État, puis les mauvaises récoltes de 1968, 1972 et 1973 amenèrent les paysans à conserver des liens étr9its avec les commerçants. Les agriculteurs s'aperçurent que l'Etat et ses agents avaient des agissements analogues à ceux des commerçants (malversations diverses), ils se tournèrent à nouveau vers ces derniers q!li apparaissaient parfois même comme un rempart contre l'Etat. Ce sera également, comme au Mali, l'alliance entre paysans et commerçants à l'origine de la révolte d'avril 1974 qui amena l'armée à destituer le régime de Diori HAMANI accusé de corruption et incapable de faire face à la terrible sécheresse de 1973-1974 : les révoltes furent catastrophiques et le cheptel des pasteurs nomades fut en grande partie décimé. L'armée au pouvoir remit tout en cause en supprimant les champs collectifs et la commercialisation forcée des céréales (elle sera rétablie par la suite). Il est regrettable que certaines formes d'organisation expérimentées très souvent en Afrique au lieu d'être poursuivies, améliorées ou corrigées, soient la plupart des fois abolies. Le changement des hommes au pouvoir, surtout suite à de nombreux coups d'Etat et l'arrivée au pouvoir de militaires a retardé considérablement l'évolution des politiques agricoles en Afrique. Les réformes agraires qui auraient permis la sécurité alimentaire dans le continent ont été remises en cause très souvent. Mais, contrairement à ce qu'on pouvait attendre, les régimes militaires des présidents Moussa TRAORE et Seyni KOUNTCHE ont été d'une manière générale plus favorables à la paysannerie que les régimes civils qui les avaient précédés en supprimant l'imposition du monde rural ou la commercialisation forcée de produits agricoles; mais en détournant les opérations de développement financées par les organismes internationaux (Banque Mondiale, Fonds d'Aide et de Coopération, FED, etc.), initialement gérées directement dans le monde rural, qui offrent à la classe bureaucratique la possibilité d'assurer sa reproduction élargie (emploi d'une main-d'œuvre administrative, occupation des hauts fonctionnaires sur ces projets: villas, voitures, déplacements à l'étranger, etc.). Sans réforme agraire, la Côte d'Ivoire a réussi... Personne ne conteste aujourd'hui le développement remarquable de l'agriculture ivoirienne en Afrique Subsaharienne. Quel est le fondement de ce développement? Peut-on dégager les grandes lois de cette réussite? Quel en a été le prix? Quels sont les points faibles de ce « miracle» ? 33

A la fin des années soixante, quand les premiers succès de l'économie ivoirienne se firent évidents, certains haussaient les épaules: il s'agit, disaient-ils d'une économie déséquilibrée reposant essentiellement sur le bois et le café... Depuis, au bois et au café se sont ajoutés, de manière considérable et remarquable, le cacao, les bananes, les ananas, le palmier à huile, le caoutchouc, le coton, le coprah... Pour chacun de ces produits, la Côte d'Ivoire occupe un des premiers rangs dans le monde. Quelle agriculture en Afrique est aujourd'hui plus diversifiée que celle de la Côte d'Ivoire? Certes le café, le bois, le cacao et l'ananas continuent de jouer un rôle très important dans l'économie. Mais les plantations de palmiers à huile sélectionnés sont entrées en production depuis 1970 avec des plantations nouvelles de toutes sortes, réduisant le déséquilibre qui existait. Ces progrès ne s'arrêtent pas aux cultures industrielles, puisque les cultures vivrières également - comme celle du riz occupent une place importante qui fait de la Côte d'Ivoire l'un des principaux producteurs en Afrique de cette céréale qui connaît une croissance galopante de la consommation dans le continent, particulièrement en Afrique Subsaharienne. L'agriculture ivoirienne s'est développée surtout dans la zone forestière méridionale, et seule la partie centrale (Abidjan) de cette zone forestière a profité du boom économique. Le risque était grand de voir, à côté d'un rectangle en pleine expansion, toutes les zones nord, est, centre et ouest délaissées. Au moment où les déséquilibres de la production s'estompaient peu à peu, il fallait résoudre l'épineux problème du déséquilibre régional. Les autorités ivoiriennes prirent très vite conscience de cette situation et, dès 1965, l'essentiel des efforts nouveaux porta sur ces régions défavorisées. Le développement de la culture du coton fut fortement encouragé par des prix rémunérateurs; en 1970 ces prix étaient de 37 FCFA le kilogramme, les plus élevés d'Afrique, la différence étant prélevée, grâce à la caisse de stabilisation, sur les excédants laissés par le cacao et le café. Le développement du riz suivit, puis celui de la canne à sucre et l'expansion de l' élevage par la création de ranches. La politique économique de la Côte d'Ivoire a permis, grâce à une planification au niveau national, d'accentuer les efforts de développement en priorité dans la région la plus riche, dans les villes comme Bouaké et San Pedro, pour en faire un pôle de développement et, à partir des ressources ainsi fournies, de réinvestir dans les régions moins riches ou difficilement accessibles. Le saupoudrage des ressources, qui est la règle dans une 34

partie importante de l'Afrique et qui a pour justification officielle un souci de justice égalitaire avait été délaissé; la concentration des efforts semble avoir été un des secrets de la réussite ivoirienne. Le développement de l'agriculture a un rythme supérieur à 8% l'an depuis les années 1960 j usqu' avant la crise de 1973 a entraîné d'importants effets secondaires, sur les industries en amont et en aval du monde rural. En aval d'abord, une partie de plus en plus importante de matières premières ivoiriennes sont transformées sur place: les draps de Bouaké sont vendus dans toute l'Afrique de l'Ouest, de même que les jus de fruits, savon, café soluble, conserves, etc. En amont également, pour approvisionner cette agriculture, se créent des usines d'engrais, d' insecticides, de matériel agricole. Le label «made in Côte d'Ivoire» est de ce que l'on rencontre le plus souvent en Afrique.

3. LES COOPÉRATIVES: NÉCESSITÉ AU DÉVELOPPEMENT RURAL
L'exploitation des grandes superficies fait appel non seulement à la mise en œuvre de moyens importants (financiers, techniques) mais aussi une forme d'organisation adéquate, c'est pour cela que nous estimons que toute forme de gestion communautaire devrait aboutir à la formation de coopératives agricoles qui n'excluraient pas l'apport individuel des paysans travaillant leur propre exploitation familiale. La solution coopérative a représenté, à ses débuts, un très grand espoir pour un développement non capitaliste de l'agriculture africaine. Elle a provoqué par-ci par-là la colère des paysans par leur inefficacité et leur mauvaise gestion, même lorsqu'elle ne s'occupait que de la fourniture au monde rural des engrais, matériels agricoles, vivres de soudure, ainsi que de la commercial isation. Il s'agissait donc souvent de coopératives d'approvisionnement et de commercialisation qui ne pouvaient pas s'apparenter au Kolkhoze, ni à une commune populaire chinoise, encore moins à un groupement agricole d'exploitation en commun; des formes d'organisation coopératives de production vers lesquelles la petite paysannerie française s'orientait au début du XXème siècle sans pour autant être taxée de communIsme. En fait, ces coopératives, initialement, étaient formées d'agriculteurs qui n'ont de coopératives qu~ le nom. Il s'agissait en fait de structures mises en place par l'Etat et contrôlées de près par un organisme adlTIinistratif central. Les coopératives 35