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Femmes et entreprises en Tunisie

De
175 pages
On dénombre en Tunisie près de 5000 femmes chefs d'entreprise, tant dans la grande industrie que dans la PME-PMI, le commerce, l'artisanat, la micro-entreprise. Ce livre défend l'hypothèse que les logiques et la culture professionnelles des femmes entrepreneurs diffèrent de celles des hommes. Il montre que les qualités et les "méthodes" de ces femmes sont moins "naturelles" que socialement construites. La femme chef d'entreprise s'impose en Tunisie comme un nouvel acteur social, entre tradition et modernité, initiatrice d'un changement de société, et promotrice d'un nouvel espace de mixité.
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Femmes et entreprises en Tunisie Essai sur les cultures du travail féminin

Socio-anthropologie
Collection dirigée par Pierre BOUVIER

Léa SALMON-MARCHA 2004.

T, Les enfants de la rue à Abidjan,

Pierre Noël DENIEUIL

Femmes et entreprises en Tunisie
Essai sur les cultures du travail féminin

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRŒ

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALŒ

@L'Hannatlan,2005 ISBN: 2-7475-8284-1 E~:9782747582841

SOMMAIRE
INTRO D U CTI 0 N. .. . .. . .. . .. . .. . . .. . .. .. . .. . . .. ... .. . . .. .. . .. . .. ... .. . 9

Un nouveau regard sur les femmes et l'entreprise (9). La place de l'entreprise dans le développement économique tunisien (12). Qu'est ce qu'entreprendre? (14). Offrir ou l'approche par le marché (15). Gérer, ou l'approche par l'organisation (16). Risquer, ou l'approche par l'individu (16). Présentation synthétique de l'ouvrage (19).

CHAPITRE I. L'ENTREPRENDRE
I D'HIER A AUJOURD'HUI,
D ES FEMMES.

AU FEMININ

21

LE ROLE ECONOMIQUE

. . ... .. . . . . . . . . . . . .. . . . . . . .. . . .. . .. ... . . . . . . . . . . . . . . . 23

La montée de l'entrepreneuriat féminin (23). Un entrepreneuriat traditionnellement enraciné (24). Des nouveaux secteurs pour de nouveaux acteurs (26). II UN PAYSAGE ENTREPRENEURIAL DIVERSIFIE...29 Des modes de création d'entreprises fort différents (29). Les "filles de familles" entrepreneuriales, ou les héritières (31). Les moyennes "industrielles" ( 33). Les prestataires de services ou les libérales indépendantes (37). Les petites productrices artisano- industrielles (42) . Les commerçantes artisanes fabricantes (44) . Les micro-entreprises dans les secteurs de la production, du commerce et des services (46).

CHAPITRE ll. LE CADRE CULTUREL ET SOCIO ECONOMIQUE DU TRAVAIL DES FEMMES... 49
I L'ENVIRONNEMENT
ECO N 0 MI QUE..

CULTUREL,

JURIDIQUE

ET

. ... . .. .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. .. . .. .. .. . ... .. 5 I

Le milieu et la culture favorables à l'entrepreneuriat féminin (51). L'héritage juridique de la femme entrepreneur (53). La dynamique évolutive de l'entrepreneuriat tunisien et le dispositif d'appui aux entreprises: crédits, incitations, fonnation (55). Les obstacles financiers, administratifs (58).

II LES JEUX DU SALARIAT ET L'ENTREPRENEURIAT SUR LE MARCHE
TRAVAIL. . . . .. . .. ... . . . . . . ... ... . . . ...

DE DU
travail

.. . . . . . . . . .. . . . . . . . . . .. . . .. ... .61

L'expérience

professionnelle

antérieure

et

le

comme alternative au salariat (61). L'entrepreneuriat comme débouché de la scolarisation: un palliatif à la crise du diplôme (63). De la fonction cadre à la fonction entrepreneur (65). Des motivations variant entre liberté et nécessité (67). indépendant

CHAPITRE ID. LE ROLE DE LA FAMILLE DANS LA CREATION ET LA CONDUITE D'ENTREPRISE 71
I L'ENTREPRISE FEMININE ET LES « ARRANGEMENTS» FAMILIAUX... ... ... ... ... ..73 L'influence du milieu familial et de l'éducation (73). Un rôle de médiateur familial (76). Le rôle de la sœur et du frère (78).

II L 'ARBITRAGE PAR LE MARI... ... .. . ... ... ... ... ... ... ..81

Le mari instruit et consentant (82). Le mari complice et coinvestisseur (84). Le mari organisateur et captateur (85). Le mari rival (86). Les femmes célibataires, puis le mari absent, indifférent, ailleurs, et le divorce libérateur (88). PAR LE PERE... ... ... ...
..91

III L'ARBITRAGE

La parole du Père (91). Les valeurs du Père deviennent les qualités de l'entrepreneur (94). La Mère en retrait? (96).

CHAPITRE

IV.

LES

PRATIQUES
I0l

QUOTIDIENNES ET LE DOUBLE METIER

I L'AUTRE METIER, OU LES COMPROMIS ENTRE VIE PRIVEE ET VIE PROFESSIONNELLE... ... ... .103 L'impossible dilemme (103). Le poids de la famille (104). Les allers-retours, ou le "jonglage" (106). La nécessaire organisation (107). Les aides institutionnelles à la famille (109).

6

II LES MODES DE GESTION ET D'ORGANISATION ...111 La femme et la culture technique. Surveiller et prouver (Ill). Le management maternant, ou matemalisme (113). Les sexes du recrutement (116). De difficiles relations entre femmes (118). Le handicap de la femme en négociations d'affaires (121).

CHAPITRE V. LA CONSTRUCTION D'UNE IDENTITE PROFESSIONNELLE
I TYPOLOGIE FEMMES, ET
RELATION.

FEMININE ..123
HOMMES/ DE LA

DES INTERACTIONS REPRESENTATIONS

.. . .. . . . . . . . .. . . . . . . . . . ... . . . . . . . .. ... . . . . .. . . . . . . . . . .. .125

La réponse féministe de principe, ou la politique de la modernité (125). La réponse féministe de revanche, ou le "bras de fer" (126). La réponse féministe de compromis, ou l'insertion négociée (127). La non-discrimination des sexes, ou la preuve par la professionnalité (129). La réponse de séduction, ou l'homme bienveillant (130). II DES QUALITES POUR ENTREPRENDRE SOCIALEMENT CONSTRUITES... ... ... ... ... ... ... ..133 Des méthodes différentes de celles des hommes: une gestion "discrète", une attitude "communicante", une maîtrise du temps (133). Des qualités qui ne joueraient pas toujours en la faveur des femmes (136). Des qualités moins "innées" que socialement construites et inscrites dans les relations quotidiennes (137). L'itinéraire initiatique de la femme entrepreneur (138). De la honte de soi à la nécessaire prise de confiance (140). III SOLIDARITES SOCIALES ET RELATIONS

COLLECTIVES..

. .. . .. . ... .. . .. . .. . . .. .. . . .. ... .. . .. . .. . . .. ... .. .143

Le milieu support et les réseaux (143). La participation aux associations de femmes chefs d'entreprise (144). L'antichambre politique (147). Les résistances à la solidarité et à l'association (149). 7

L'INNOVATION FEMININE ET L'ENTREPRISE, VERS UN NOUVEAU RÔLE SOCIAL... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... 153
La stratégie du contoumement, entre tradition et modernité (154). La femme promotrice de mixité et de changement de société (157). Retour sur l'entrepreneuriat, un choix professionnel difficile, nécessitant des soutiens et un accompagnement institutionnel tant national que régional et local (160).
BmLIOGRAPHIE... ... ... ... .. . .. . ... .. . ... .. . ... ... .., .. . .. . ... .. 163

CONCLUSION:

8

INTRODUCTION

U fi nouveau regard sur les femmes et l'entreprise Cet ouvrage1 s'inscrit dans le projet de rendre compte des femmes en tant qu'acteurs sociaux et économiques dans le contexte de la société tunisienne2. En dépit des statistiques officielles et de celles internes aux associations de femmes, les données sectorielles régionales et nationales ne sont toujours pas stabilisées en matière de recensement de l'entrepreneuriat féminin, et demeurent souvent tributaires d'un échantillonnage partiel que, notamment, l'accès sociologique difficile du travail à domicile, de l'auto-emploi et de l'entreprise dite informelle, rend impossible à baliser sérieusement. On se heurte là à une affaire de définition: que signifie être entrepreneur? Cette question se pose pour les hommes comme pour les femmes
1 Je remercie particulièrement Soukeina Bouraoui qui, avec la complicité de Sihem Najjar et de Imed Melliti, envers qui va ma gratitude, a eu la première « l'idée» d'un tel travail sur les femmes entrepreneurs. Merci à Dorra Malûoudh pour ses précieux conseils, à Riadh Zghal pour ses contacts sfaxiens et son amitié, à Lilia Ben Salem pour ses éclairantes remarques tant de forme que de fond, lors de la publication du rapport CREDIF. Merci aux femmes entrepreneurs interrogées, pour leur~ « parler vrai ». Je sais gré, enfin, au CREDIF, de m'avoir accordé confiance et toute liberté dans la conduite des enquêtes qu'il m'a demandées, et dont il est ici rendu compte. Merci aussi à Julien Denieuil pour le traitement et la mise en forme de cet ouvrage. 2 Suite à mes travaux sur l'ethno-industrialisation tunisienne et sur les PME de Fax et du Sahel en Tunisie, et dans le cadre d'une étude menée en Tunisie pour le CREDIF (Centre de Recherche, d'Etude, de Documentation et d'Information sur les Femmes) en 2001. L'ouvrage publié par le CREDIF en 1996, Le potentiel économique desfemmes, Le contexte et les perspectives du travail féminin en Tunisie avait analysé les formes différentielles de participation des femmes à la vie économique du pays. Une place y avait été consacrée aux « femmes entrepreneurs» de plus en plus nombreuses en Tunisie.

mais est d'autant plus difficile à résoudre pour ces dernières que nombre d'entreprises féminines s'inscrivent dans l'économie domestique sans obéir, ainsi que le constate Lilia Ben Salem3, au critère wébérien de la séparation famille/entreprise (60% des entreprises féminines seraient installées au domicile de leur propriétaire, chiffre cité à partir de l'enquête Femmes, emplois et micro-entreprises en Tunisie, 1994). Il Y a là également une question de repérage statistique aléatoire compte tenu de l'instabilité d'un secteur en mutation continue (créations/disparitions des entreprises). Face à ce constat, et sans nier tout l'intérêt d'une approche quantitative, j'ai opté pour un parti pris qualitatif et "socio-anthropologique"4, c'est-à-dire centré sur les usages des acteurs dans leur milieu de vie et sur la construction d'une culture, afin de découvrir qui sont les femmes tunisiennes qui ont conçu et réalisé des projets d'entreprises. Plutôt que de "balayer" par des chiffres et des statistiques aléatoires, ce "monde" hétérogène encore mal connu, j'ai choisi de donner la parole à quelques-unes de ces femmes que l'on présente souvent comme les modèles ou les "phares" d'une société en mouvement dans la "modernité". Je les ai dans ce but rencontrées en nombre limité, mais suffisamment représentatif de la diversité des secteurs d'activités, des tailles d'entreprises, des projets socioprofessionnels qui constituent le tissu entrepreneurial féminin en Tunisie. Mon objectif était de reconstruire la trajectoire socioanthropologique des femmes entrepreneurs, c'est-à-dire l'inclusion de leurs pratiques et de leurs projets dans une
3 Cf. Lilia Ben Salem, avant propos, in Les femmes entrepreneurs tunisiennes (Pierre-Noël Denieuil, rapport CREDIF, 2001). 4 Sur la socio-anthropologie du travail, cf. Pierre Bouvier, Le travail au quotidien, une démarche socio-anthropologique, Paris, Puf, 1989 ; Sur la démarche « socio-anthropologique », cf. Pierre Bouvier, Socioanthropologie du contemporain, Paris, Ed. Galilée, 1995, et plus récemment l'ouvrage de référence, La socio-anthropologie, Paris, Ed. Colin, Collection U, 2002. 10

dynamique collective et dans un système de valeurs sociales et culturelles à la fois préexistants et co-construits. Il s'agissait, depuis la conception du projet d'entreprendre, d'analyser les motivations de ces femmes et de chercher dans quelle mesure elles avaient été soutenues dans ce projet par leur environnement social, en premier lieu familial, quels obstacles elles avaient parcourus, puis comment elles géraient leur "entreprise". J'ai voulu apprécier les relations instaurées entre la profession et la famille: comment les femmes entrepreneurs régulent en même temps leur vie professionnelle et leur vie familiale. Enfin, une attention particulière fut attachée aux représentations que les enquêtées pouvaient avoir du rôle des femmes dans la société et des difficultés qu'elles rencontrent en tant que femmes entrepreneurs. La socio-anthropologie, telle que Pierre Bouvier l'a formalisée, et telle que, à la suite de ses travaux, je l'ai définie sous le vocable "d'ethno-industrialisation" lors d'un précédent travail sur les entrepreneurs tunisiens, s'attache à l'étude des "conditions collectives de l'exister ensemble"5. Elle a pour objet la lecture et l'observation empathique et au quotidien, de "la densité existentielle de l'individuel et du collectif: du sujet et des altérités maintenues ou métissées "6. Cet ouvrage veut ainsi renvoyer par écrit des "images", des "photographies" susceptibles d'approcher un "état des lieux" de l'entrepreneuriat féminin: Qui sont ces femmes, que pensent-elles, comment vivent-elles? Je voulais en fin de compte, après avoir beaucoup voyagé, entre 1987 et 2000, dans le tissu industriel masculin tunisien, vérifier pourquoi et comment l'entrepreneuriat des femmes diffère ou non de celui des hommes, puis savoir quel est son « sens» dans l'actuelle évolution de la société tunisienne. J'inciterai donc le lecteur à se pencher sur un portrait vivant, au quotidien, alimenté par
5 Cf. Pierre Bouvier, La socio-anthropologie, CollectionU, 2002. 6 Ibid, page Il. Il Paris, Ed. Colin,

des exemples concrets et des citations, entrepreneurs tunisiennes. La place de l'entreprise économique tunisien

des femmes

dans le développement

La question des femmes entrepreneurs n'est, dans un premier temps, pas dissociable de celle de la montée de l'entrepreneuriat et de la place de l'entreprise, et particulièrement de la PlvIE, dans la dynamique historique de l'économie tunisienne7. Les notions d'entreprises et d'entrepreneurs dans leurs configurations actuelles sont consécutives à la modernisation somme toute récente de l'appareil productif tunisien. Les années soixante ont marqué la construction nationale et se sont caractérisées par la faiblesse tant numérique que financière des opérateurs économiques privés. L'Etat patron était le premier employeur, la source principale de l'investissement et le support de la planification et de ses régulations. Avec l'ouverture libérale du début des années soixantedix, la promulgation du code des investissements, la promotion de l'initiative privée et l'appel à l'investissement étranger ont été accompagnés par un programme de promotion et d'assistance pour la formation d'une classe d'entrepreneurs capables de donner consistance à un secteur privé évolutif Ceux-ci sont pour une bonne part issus des cadres de l'administration, initiés aux rouages de l'Etat où ils ont perçu les opportunités et tissé leurs réseaux d'appui. La libéralisation élargie du milieu des années 1980, consacrée par le programme d'ajustement structurel, a reflété sur un fonds de crise économique la vulnérabilité, la faible
7 Les informations qui suivent sont plus amplement développées dans A. B'chir et P.N. Denieuil, "La PME Tunisienne", in Economies du Maghreb, l'impératif de Barcelone, sous la direction de Abdelkader Sid Ahmed, Paris, CNRS Editions, 1998. 12

capacité de ces entrepreneurs à répondre au défi propre à ce contexte (compétitivité, performance, extraversion). L'urgence s'est alors imposée de disposer d'une catégorie d'entrepreneurs maîtrisant les informations et les moyens d'accès aux mécanismes internationaux, et aptes à engager une modernisation de leur style de gestion, en somme des entrepreneurs disposés à "prendre le risque de s'investir avant d'investir"8. Un programme de grande envergure a été engagé dans ce sens: séminaires de formation et d'information, renforcement du taux d'encadrement, promotion du partenariat international, appui aux opérations de promotion commerciale. Ceci à côté de tout l'arsenal juridique relatif à l'emploi et à la fiscalité, destiné à délester cette nouvelle catégorie d'entrepreneurs des charges pouvant entraîner sa déstabilisation. Le paysage entrepreneurial tunisien n'est toutefois pas homogène, et sa diversité en constitue l'un des atouts majeurs. A cet égard de nombreux entrepreneurs adhèrent difficilement aux nouvelles orientations en matière de libéralisme économique et d'ouverture des marchés nationaux aux produits importés. Mal armés pour affronter la concurrence interne, ils la perçoivent comme un risque et en donnent pour preuve la faiblesse de la main-d'œuvre. Arguant de difficultés bancaires personnelles, puis institutionnelles, certains d'entre eux revendiquent une intervention étatique plus soutenue. D'autres, exercent un développement dit « spontané» et ne comptent que sur leurs propres forces et sur les réseaux socio-économiques de proximité qu'ils ont tissés au cours de leur vie professionnelle. Plutôt tournés vers le marché local, fréquentant peu les banques, les administrations ou les chambres de commerce, ils semblent trouver dans la logique de "débrouille" qui les anime, un moyen de "s'en sortir". Dénominateur commun de cette diversité, la structure de
8 Cf. Editorial du quotidien tunisien La Presse, du 13.4.1996. 13

PI\1E s'est progressivement imposée au centre du dispositif économique tunisien. Les grandes entreprises relèvent pour une large part du secteur public. Quelques unités, du secteur textile notamment, ont connu une privatisation partielle. Le tissu industriel tunisien se constitue, selon les statistiques, pour plus de 80% de petites et moyennes entreprises, avec une forte proportion d'entreprises relevant du secteur dit "micro", voire informel. L'entrepreneur tunisien est essentiellement impliqué dans une PI\1E, très souvent de type familial, supposant un type de gestion direct et personnalisé. Qu'est ce qu'entreprendre? J'avais par le passé, abordé l'entrepreneuriat tunisien selon les dynamiques régionales et nationales d'émergence de la PI\1E, les relations entre les secteurs informel et structuré, la dynamique ethno-technologique, l'organisation et la gestion des ressources humaines, la psychologie économique de l'entrepreneur9. J'y avais vu que l'acte d'entreprendre ne se définit ni selon la taille de l'entreprise (petite ou grande), ni selon des secteurs d'activités (la production contre les services). Je le définis comme une relation socio-économique globale entretenue par un acteur social à plusieurs niveaux: offrir c'est-à-dire s'insérer sur un marché où se régule une offre et une demande; gérer c'est-à-dire organiser et administrer des biens ou une unité économique; risquer et mettre en jeu sa volonté
9 Cf La PME Tunisienne, Emergence et pérennité, Le sahel et Sfax, Pierre-Noel Denieuil, avec la collaboration de A.B'chir, S.Hutin, P.Lenel, Paris, GRET, LSCI, CNRS, 1994. et Pierre-Noël Denieuil, Les entrepreneurs du développement, essai sur l'ethno-industrial: isation tunisienne, la dynamique de Sfax, Paris, Ed. L'Harmattan, 1992. Voir aussi A. B'chir et P.N. Denieuil, "La PME Tunisienne", in Economies du Maghreb, l'impératif de Barcelone, sous la direction de Abdelkader Sid Ahmed, Paris, CNRS Editions, 1998.

14

et sa responsabilité dans une prise d'initiative. Cette triple exigence peut concerner tous ceux qui "entreprennent", tant les dits "entrepreneurs" ou producteurs de biens, que les commerçants ou offreurs de services (informatique), puis couturières ou coiffeuses, ou les professions libérales ou dites indépendantes (architectes, comptables etc..). Offrir ou l'approche par le marché. Entreprendre c'est proposer une offre. Est considérée comme entrepreneur toute personne en position d'initiative sur un marché et prête à répondre à une demande, soit seule soit entourée de l'infrastructure adéquate. Entreprendre c'est savoir traduire les besoins de l'environnement en produits finis et vendables. C'est produire (l'entreprise industrielle) ; fournir une prestation (société de service) ; commercer (le négoce). Il a été montrélO que dans le monde arabo-musulman, l'entrepreneuriat intégrait la fonction commerciale. Ainsi que l'évoque Gari Tribou, "le terme arabe exprime à la fois l'entreprise commerciale, entrer en communication avec un tiers pour discuter un marché, et l'entreprise industrielle: organiser la production, engager des moyens de production en vue d'un but assigné à l'avance qui peut être un ouvrage". Il Y a là, poursuit l'auteur, le mélange des deux aspects de l'entreprise (commerciale et productive), "et ce n'est pas forcément une lacune sémantique quand on sait les efforts actuels d'intégration des deux fonctions". Je qualifierai donc d'entreprises les établissements s'inscrivant sur un marché géré par l'offre et la demande, et dont l'accès peut être ouvert (l'entreprise industrielle et commerciale) ou fermé (les professions libérales dont l'accès au marché est commandé par l'obtention d'un diplôme d'architecte, d'avocat, de pharmacien etc..).
10 Cf. G. Tribou, L'entrepreneur musulman, Paris, Ed. L'harmattan, 1995. 15

Gérer, ou l'approche par l'organisation Entreprendre c'est agir en organisateur, en administrateur et en gestionnaire, savoir combiner et impliquer des ressources humaines et financières pour mieux" capter" le marché externe, face à un souci de compétitivité et autour des valeurs de performance et d'efficience. En ce sens la femme qui place et suit la gestion de son argent dans une société peut être à ce titre considérée comme une femme entrepreneur. Entreprendre implique de savoir organiser ensemble les multiples fonctions de la vente, de la production, de la gestion des ressources humaines, de la conception des produits, voire de la création. Il s'agit là pour certains de pouvoir faire face simultanément à des contraintes et des enjeux distincts, et pour d'autres d'apprendre à déléguer à un subordonné, et à se décharger d'une partie de leurs activités. Dans tous les cas, il importe à l'entrepreneur de pouvoir maîtriser un patrimoine personnel, une croissance économique, une charge de personnel. Risquer, ou l'approche par l'individu. Entreprendre c'est risquer et afficher une initiative personnelle. C'est mettre en œuvre une volonté et une responsabilité attribuée par Dieu et s'inscrire dans un ordre terrestre. On peut retrouver là des comportements marqués par une éthique qui met l'accent sur les valeurs de l'individu et de l'intériorité, de l'autonomie personnelle et de l'endurance, de la volonté dans l'ambition et de la lutte en tant que fondement de toute capacité d'action. Il existe en Tunisie un fort "capital symbolique" de l'indépendance professionnelle et de la mise à son compte. L'indépendance et la mise à son compte sont maintes fois préférées au salariat considéré comme une dépendance. Riadh Zghal a bien montré que la sagesse populaire encourage en ce sens "la désaffection du travail sous les ordres en donnant un 16

caractère absolu au risque que cela comporte: vendre sa personne, renoncer définitivement à sa liberté et sa dignité"11. Enfin, créer son entreprise c'est aussi exister collectivement en se distinguant individuellement, se faire reconnaître par les "autres" et accéder à une "place" dans l'ordre social ("C'est montrer aux autres que l'on est un cœur vaillant"). C'est, en définitive, se différencier par son intentionnalité, par un projet et une adhésion personnelle à un objectif. Si l'on considère cette triple approche, les femmes actives (21% de la population en activité lors du recensement de 1989, dont 68,41% en milieu urbain, selon l'INS en 1994, avec une forte concentration sur la tranche d'âge 15/30 ans), ne sont pas pour autant des femmes entrepreneurs. Ainsi l'étude de l'IFID, "Politiques de l'emploi en Tunisie" (1990), classe la population active féminine en 3 catégories avec des statuts d'activités parfois difficiles à cerner: les actives, divisées en actives permanentes et actives saisonnières ou irrégulières; les actives marginales: les femmes au foyer qui se déclarent inactives mais qui exercent en réalité une activité marchande. Beaucoup de femmes micro-entrepreneurs appartiennent à cette catégorie. Puis les actives potentielles, constituées par les femmes se déclarant inactives, mais qui travailleraient si elles en avaient la possibilité. Il convient toutefois de différencier d'une part la femme travailleuse à domicile, qui se situe entre l'emploi et le salariat dans des formes de sous-traitance dépendante, d'autre part la femme travailleur indépendant qui ne doit gérer qu'elle-même et n'a pas d'infrastructure d'entreprise à faire vivre, et enfin la femme chef de micro, petite et moyenne ou grande entreprise, ayant des responsabilités vis à vis d'un personnel.
Il Cf. Riadh Zghal, Sfax, muthes et réalismes, Postface à PN. Denieuil, Les entrepreneurs du développement, essai sur l'ethno-industria/isation tunisienne, Paris, Ed. L'harmattan, 1992. 17