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Figures du salariat

De
215 pages
Où va le salariat ? Pour nombre d'analystes, l'affaire est entendu : à sa perte. Or la fin du salariat n'est pas prédictible. L'ouvrage traite la question des mutations du travail et de l'emploi dans le mouvement de redéploiement du capitalisme. Ces contributions mettent au jour quelques figures contemporaines : celle du chômeur, de l'intérimaire, du cadre, de l'exécutant... elles veulent être autant de semailles qui préparent à une sociologie critique du rapport salarial...
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FIGURES DU SALARIAT

@ L'Harmattan, 2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique;

75005 Paris

http://www.1ibrairicharmattan.com di ffusion. harmattan@wanadoo. fr harmattan 1@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-04859-1 EAN : 9782296048591

Ali BOULA YOUNE et Lionel JACQUOT

FIGURES DU SALARIAT
Penser les mutations du travail et de l'emploi dans le capitalisme contemporain

Avec la collaboration

de

Rachid BELKACEM et Philippe HIRLET

Préface de Mateo ALALUF

L' Harmattan

Collection FORUM-IRTSde Lorraine
Isabelle Catherine VILLERMAIN-LÉCOLIER GRANDPOIRIER SIMON et Estelle

José ROSE, Bernard FRIOT "La construction sociale de l'emploi des années 60 à aujourd'hui. ", 1996. Maurice BLANc, Guy DIDIER, Anne FLYE-SAINTE-MARIE

Stoian STOIANOFF-NENOFF "Pour une clinique du réel. Lacan et les didactic(h)iens. ", 1998. Ariane LANTZ "L'Administration face aux étrangers. Les mailles du filet. ", 1998. Christian MOLARO "Violences urbaines et violences scolaires. ", 1998. Eirick PRAIRAT "Penser la sanction. Les grands textes. ", 1999. Valentine GAUCHOTTE "Les catholiques en Lorraine et la guerre d'Algérie. ", 1999. Marie-Jeanne CHOFFEL-MAILFERT, Hans-Jürgen LÜSEBRINK "Regards croisés vers une culture transfrontalière. ", 1999. Marie-Jeanne CHOFFEL-MAILFERT "Une politique culturelle à la rencontre d'un territoire. ", 1999. Alex FAITELSON "Courage dans la tourmente en Lituanie 1941-1945. ", 1999. Georges NAVET (Sous la direction de) "Modernité de la servitude. ",

"Immigrés en Europe: le défi citoyen. ", 1996.
Roger BERTAUX "Pauvres et marginaux dans la société française. ", 1996. Stoian STOIANOFF-NENOFF "Qu'en dira-t-on? Une lecture du livre de Jacques Lacan. ", 1996. Giuseppina SANTAGOSTINO

(Sous la direction de) "Shoah, mémoire et écriture, Primo Levi et le dialogue des savoirs. ", 1997. Alain BRossAT "Un communisme insupportable. ", 1997. Georges NAVET (Sous la direction de) "La cité dans le conflit. ", 1997.
Eirick PRAIRAT "La sanction. Petit manuel à l'usage des éducateurs. ", 1997. Agnès GUILLOT "Les jeunes professeurs des écoles: devenir enseignant. ", 1998.

1999.

Pierre-André DUPUIS et Eirick PRAIRAT

(S9uS la direction de)
"Ecole en devenir,
débat. ", 2000. Gilbert MEYNIER
école

en

Benoît SCHNEIDER et Anne Flye SAINTEMARIE (Sous la direction de) " Penser/agir. Dynamiques interculturelles au cœur de la ville. ", 2004. Marie-Christine BASTIEN, Sylvain BERNARDIet Roger BERTAUX (S,ous la direction de) "Education populaire, territoires ruraux et développement.", 2004.
Alain BROSSAT

(Sous la direction de) "L'Algérie contemporaine. Bilan et solutions pour sortir de la crise. ", 2000. Georges NAVET "Le philosophe commefiction. ", 2000.
Véronique GERARDIN-COLLET Christiane RIBONI (Sous la direction de) "Autisme: perspectives actuelles. ", 2000.
Olivier LE COUR GRANDMAISON

(Sous la direction de) "Ernest Cœurderoy (1825-1862). Révolution, désespoir et prophétisme. ", 2004.
Tanguy WUILLÈME

(Sous la direction de) "Faut-il avoir la haine ?", 2001. Alain BROSSAT "La paix barbare. Essais sur la politique contemporaine. ", 2001. Bernard BALZANI, Roger BERTAUX,Jean BROT "Questions urbaines et politiques de la ville. ", 2002. Georges NAVET (Sous la direction de) "L'émancipation. ", 2002. Lionel JACQUOT "L'expérience du travail à l'épreuve de la modernisation. Rationalisation du modèle de production dans l'industrie textile vosgienne. ", 2003.

(Sous la direction de) "Autour des secrets.", 2005.
Véronique GÉRARDIN-COLLET, Bernard MARCHAL, Francis SCHERER

(Sous la direction de) "Identités en souffrance, identités en devenir.", 2005. Vincent FERRY, Piero-Do GALLORO, Gérard NOIRIEL

(Sous la direction de) "20 ans de discours sur l'intégration. ", 2005.

Le FORUM-IRTSde Lorraine organise chaque année conférences, colloques et journées d'études. Cette collection publie des ouvrages liés aux problématiques plurielles développées dans ces diverses manifestations. Les thèmes abordés se situent dans le champ des sciences humaines et des questions sociales: psychanalyse, sociologie, travail social, histoire, philosophie.

REMERCIEMENTS
Merci à Mateo Alaluf pour sa préface. Merci à Jean-Claude Grandemange pour sa lecture vigilante. Merci à Bernard Balzani, Jean-Pascal Higelé et Hervé Lhotel pour leurs commentaires et conseils avisés. Merci à PRÉLUDES (Pôle de Recherches et d'Études Lorrain sur l'Urbain et le Développement Économique et Social) pour son soutien.

PRÉFACE
Comment comparer le travail au début de l'industrialisation avec ce qu'il est devenu aujourd'hui? À l'époque, les travailleurs représentaient une masse flottante d'ouvriers, recrutés dans les campagnes ou à l'étranger, appauvris par les bas salaires, décimés par le chômage, les accidents de travail et les maladies professionnelles. Le travail signifiait paupérisme: le fait de devenir pauvre, massivement et collectivement, ne résultait donc pas de l'oisiveté, mais du travail en usine. Le chômage, dont le volume variait avec la conjoncture, constituait un risque inhérent à la condition ouvrière. Les plus démunis parmi les chômeurs formaient en conséquence le sous-prolétariat des indigents. Selon les termes de E.-P. Thompson, "Ce n'est ni la pauvreté, ni la maladie mais le travail lui-même qui jette l'ombre la plus noire sur les années de la Révolution industrielle"l. Sur une longue période, le travail qui jadis excluait le salarié de la société, est devenu un élément constitutif de son intégration. Les conditions de travail se sont manifestement améliorées, même si, au cours des 25 dernières années, celles-ci paraissent à nouveau se détériorer. Mais quelle conclusion peut-on en tirer en ce qui concerne par exemple la pénibilité du travail? Les évolutions résultent-elles des changements dans les tâches effectuées par les travailleurs ou dans ceux de leur statut d'emploi? "Il faudrait, écrit Wisner, que l'analyste du travail soit borné pour ne pas entendre l'expression de la souffrance au travail"2. Le travail aujourd'hui est-il pour autant devenu plus pénible? Autrement dit, nous ne pouvons percevoir ce qui a changé dans le travail que par rapport à ce qu'il était dans le passé. Mais comment repérer les facteurs de changement et de continuité dans 1'histoire du travail de manière à saisir sa réalité actuelle?
Pour comprendre les bouleversements dont le travail est le siège, ce livre tente de mettre la sociologie à l'épreuve du travail. Les auteurs se livrent d'abord à un examen critique de l'apport de la sociologie à la compréhension du travail (Ali Boulayoune et Lionel Jacquot). Au départ de leurs recherches sur le chômage (Ali Boulayoune), le travail intérimaire (Rachid Belkacem), les cadres et les modèles productifs (philippe Rirlet et Lionel Jacquot), ils se proposent de comprendre en quoi les transformations du travail affectent en profondeur la sociologie du travail comme discipline académique.

10 Après avoir montré d'emblée combien les postulats relatifs au "déclin du travail", à la "disparition des classes sociales" ou encore à la "mort du taylorisme" constituaient autant d'impasses théoriques, les auteurs veulent prendre en compte l'extension du salariat aux catégories qui, jusqu'ici, lui échappaient, alors même que les règles définissant le salarié se sont trouvées déstabilisées. Ils se proposent en conséquence d'explorer les possibilités d'une sociologie critique susceptible de rendre compte des transformations du travail dans un monde qui, à chaque instant, se transforme. Ainsi, ce livre apporte non seulement des éléments critiques au bilan de la sociologie du travail, mais stimule surtout une réflexion renouvelée sur cette discipline. Il en est ainsi de la loi sur le contrat de travail qui a défini le statut de l'ouvrier. Après quoi les employés et les cadres, se sont trouvés progressivement incorporés au salariat. Des voyageurs de commerce, représentants, courtiers, employés de banque, démarcheurs qui, jusqu'à la Première Guerre mondiale et même après, se considéraient comme des indépendants ou des bourgeois se sont retrouvés salariés. Leur rémunération n'était plus individuelle mais définie par des accords collectifs et c'est le contrat d'emploi qui servait de référence à leur statut. À telle enseigne, qu'aujourd'hui, le travailleur à son compte n'est dans la majorité des cas, qu'un salarié caché que l'on a privé de garanties légales. Aussi, la diversification actuelle des formes contractuelles reflète-t-elle moins 1'hétérogénéité du salariat, comme il ressort des recherches qui composent ce volume, que l'élargissement du salariat, qui incorpore constamment des catégories nouvelles de travailleurs. Si bien que, encadré par la normalisation des méthodes productives, des langages et des connaissances, le salariat a été constamment en extension et s'est étendu aux professions et activités qui auparavant lui échappaient. Il est bien entendu que le monde change et que le travail se définit en fonction des rapports sociaux qui le constituent. En conséquence, l'étude du salariat devient, en lieu et place de la situation de travail, l'objet central de la sociologie du travail. Mais peut-on se contenter de sa seule dimension juridique, pour caractériser le rapport salarial? Les transformations du salariat se réduiraient alors aux seules transformations du statut des salariés sans affecter les cadres sociaux qui les déterminent. Comme simple lieu de rencontre de l'offre et de la demande du travail, l'entreprise n'occupait guère une place importante dans l'économie libérale qui l'assimilait à la main invisible. C'est la sociologie qui devait en réalité lui donner ses lettres de noblesse en l'assimilant à une organisation pour les uns, à.une institution pour les autres. Dans la mesure où l'étude de la situation de travail se focalisait sur l'atelier, censé représenter l'entreprise dans son ensemble, elle dissimulait les déterminations sociales qui donnaient consistance aux arbitrages partiels opérés dans le cadre des entreprises.

Il Le développement du chômage, l'institutionnalisation du travail intérimaire, la déconstruction de la catégorie des cadres et des "modèles productifs", examinés dans les différents chapitres de ce livre ne se limitent pas à la description de l'effritement de la condition salariale mais permettent d'envisager, travail, emploi, chômage, entreprises et organisations dans un même mouvement, "contre la balkanisation de la discipline" . On ne peut en effet se contenter de faire l'inventaire des changements qui affectent les salariés, les entreprises et les États. On peut observer un chômage important, l'augmentation du travail à temps partiel, du travail intérimaire, des regroupements d'employeurs. On peut aussi constater que les modes d'activité échappent de plus en plus aux périodes temporelles habituelles de travail, que la sous-traitance, les formes diverses de consultance, les agencements d'activité sans entreprise, donnent consistance à l'idée suivant laquelle l'engagement à un projet économique non seulement n'implique pas l'appartenance à une entreprise particulière mais peut s'accommoder des statuts d'emploi traditionnels. Si bien que la fin programmée de l'emploi à durée indéterminée et à temps plein pourrait s'avérer moins probable que celle de la coordination des activités par la forme classique de l'entreprise. Des modalités nouvelles de subordination salariales autour de projets ne sont-elles pas observables dans de nombreuses situations? C'est ainsi en se détachant de l'entreprise et en renouant avec le salariat que la proposition des auteurs de mener de front une "sociologie du travail et une sociologie du capital", prend tout son sens. P. Rolle a bien retracé le processus par lequel la sociologie du travail "classique" a conçu le travail comme un composant interne de l'entreprise. Si bien qu'elle se trouve désorientée face aux formes d'emploi qui associent à présent des opérations à des opérateurs ou intervenants (consultant, expert, intérimaire, saisonnier) externes à l'entreprise. Le champ est alors couvert par de nombreuses recherches, minutieuses, riches en détails et en informations nouvelles qui empruntent leurs méthodes et leurs concepts aux différents courants interactionnistes. L'observation des causalités multiples des phénomènes, si intéressante soit-elle, court cependant touj ours le risque de faire de l'observation sa propre explication. "L'organisation en projets et en réseaux" a-t-elle libéré le travail de ses contraintes institutionnelles? L'entreprise, au contraire, est-elle entrée en clandestinité pour échapper au salaire social et à ses obligations d'employeur? En tout cas l'entreprise traditionnelle n'est plus le cadre unique de l'analyse du travail. Nous ne sommes pas dispensés pour autant de nous interroger sur les arrangements d'ensemble qui rendent possible les rapports particuliers.

12 De ce point de vue P. Naville représente sans doute la référence la plus stimulante. Dans son livre De l'aliénation à la jouissance3, qui inaugure son Nouveau léviathan, Naville montre bien que K. Marx n'est pas parti dans sa démarche d'une analyse du travail mais qu'il y a abouti. Cette perspective peut alors permettre "de trouver des rapports de causalité au sens le plus général" de manière à restituer les configurations sociales singulières constituées autour des activités de travail. La question de la possibilité d'une sociologie critique examinée à travers les transformations du salariat ne se contente pas de dessiner des figures d'une société en mouvement, mais en tentant de saisir les transformations du travail, elle permet de réfléchir les conditions par lesquelles elle peut être transformée. Mateo Alaluf, Professeur de sociologie à l'Université Libre de Bruxelles

Notes:
1. Thompson, E.-P., 1988, La formation de la classe ouvrière anglaise, Paris, Gallimard-Le Seuil. 2. Wisner, A., 1996, "Itinéraire d'un 'ergonomiste dans l'histoire de la psychologie contemporaine", in Clot Y., Les histoires de la psychologie du travail, Toulouse, Octares, p. 141-152. 3. Naville, P., 1967, Le nouveau léviathan 1. De l'aliénation à la jouissance, La genèse de la sociologie du travail chez Marx et Engels, (2e édition), Paris, éd. Anthropos.

INTRODUCTION
Ali BOULA YOUNE et Lionel JACQUOT

"Je regrette que les volumes présentés en librairie ne soient plus, publicitaire: j'aurais suggéré à mon éditeur d'y faire suivre le titre Où va le travail humain? de la réponse: ...à sa perte." (Friedmann G., 1963, p. 20). Nous aurions pu, pour le titre de cet ouvrage, plagier G. Friedmann, reprendre son interrogation en la circonscrivant à l'institution salariale, et suivre son conseil prodigué dans l'avant-propos à la troisième édition et annoncer d'emblée que le salariat irait à sa perte. Mais ce qui serait avant tout un slogan éditorial ne résisterait guère à la réalité objective des faits. Et la fin du salariat n'est pas prédictible, tant s'en faut!

désormais - du moins ceux du genre de celui-ci - assortis d'une bande

La France - faut-il le rappeler - ne connaît pas une baisse tendancielle des emplois salariés. Ceux-ci ont même progressé de plus de 2,8 millions de postes de travail entre 1990 et 2004, soit une augmentation de 14 % alors que le nombre total des emplois sur la même période n'augmentait que de 8,8 %.- Difficile d'évoquer la disparition de la société salariale lorsque plus de 91 % des emplois sont des emplois salariés, alors qu'au milieu des années 70 avec près de 10 points de moins on la considérait à son apogée. N'a-t-on pas affaire ici à un de ces idola dont il fallait se débarrasser pour E. Durkheim (1937), une sorte de fantôme qui nous défigure le véritable aspect des choses et que nous prenons pourtant pour les choses mêmes? Si le mythe de la fin de la société salariale a la vie dure, c'est en raison d'une déstabilisation profonde des régulations construites après la Seconde Guerre mondiale et qui se traduit par une massification du chômage et une précarisation des relations de travail. Dans cette vision fantasmatique, l'épreuve de la mondialisation viendrait sonner le glas du salariat. Or, ce qui caractérise avant tout la mondialisation, c'est bien au contraire la généralisation du salariat qui fait pénétrer le capitalisme au cœur même des sociétés non occidentales et qui marque probablement un nouvel âge de la société salariale (Aglietta M., 1997). M. Alaluf dans la préface même de cet ouvrage insiste sur l'élargissement du salariat qui incorpore de nouvelles catégories de travailleurs. Ce que confirme

14 P. Rolle dans une contribution récente: "Les normes du salariat et les droits qui s'attachent à ce statut constituent de plus en plus des références pour de nombreuses activités qui n'aboutissent pas à des biens offerts sur un marché ouvert, ou qui ne s'accomplissent pas en distinguant clairement l'institution productive des membres qu'elle rassemble" (in Vatin F., 2007, p. 83), tout en précisant la nécessité de réviser le schématisme salarial. .. notamment à l'aune de la mondialisation. Nous sommes donc face à un paradoxe qui ne fait que réfléchir une transformation et un approfondissement de la division internationale du travail: alors qu'on assiste dans les sociétés occidentales à une crise du rapport salarial, nombre de pays en développement se restructurent autour du rapport salarial où le potentiel d'expansion salariale est énorme. C'est dans ce contexte de redéploiement du capitalisme qu'il nous faut saisir les mutations du travail et de l'emploi, celui d'une mondialisation qui révèle des crises dont l'issue reste incertaine, mais qui ne porte en elle aucun effet automatique de sortie de sociétés fondées sur le travail productif. La mondialisation ne signe donc pas la fin de la société salariale, "mais révèle de nouvelles transformations structurelles, qui invitent à replacer le thème du travail dans sa dimension planétaire, seule échelle convenant désormais pour en apprécier le devenir et penser le défi que pose à des populations de plus en plus nombreuses le clivage entre la centralité intériorisée du travail et sa raréfaction tendancielle" (Martin D., Metzger J.-L., Pierre P., 2003, p. 118). Cet avertissement vaut pour tous les "téléologismes ordinaires". Déclin du travail, fin des classes, disparition des cadres, mort du taylorisme, etc. autant d'impasses théoriques dont il faut se garder pour rendre compte pleinement des mutations du capitalisme contemporain. La défiance vis-à-vis de ces thèses ne doit pas servir de terreau à un paradigme de la complexité ou de la diversité incapable de mettre au jour les lignes de force qui orientent l'évolution de la société salariale dans laquelle nous vivons. On jugera peut-être l'entreprise vaine - nous la savons inachevée! La sociologie classique du travail a difficilement fait montre d'unité théorique alors même que l'objet travail se définissait par des institutions plutôt stables et durables, même si I'homogénéité du salariat a sans doute été surévaluée en érigeant le rapport salarial en modèle canoniqueI. On imagine mal comment aujourd'hui on pourrait faire une sociologie du salariat lorsque ce dernier est en train de se défaire et que sa condition se délite. Osons le pari qu'une sociologie critique unitaire embrassant les phénomènes d'emploi, de chômage, de salaire, de statut d'emploi, de division et d'organisation du travail, de relations professionnelles, de régime de mobilisation de la main-d' œuvre... est mieux armée pour comprendre les processus de fragmentation, de différenciation et

15 d'individualisation du salariat. Le concept de rapport salarial en est le socle. Par rapport salarial, il faut entendre l'ensemble des rapports sociaux et des formes institutionnelles qui se nouent à partir du travail salarié et qui structurent et organisent le salariat. R. Boyer (1986) le désigne comme "le processus de socialisation de l'activité de production sous le capitalisme" et appelle "forme du rapport salarial" l'ensemble des conditions juridiques et institutionnelles qui régissent l'usage du travail salarié ainsi que la reproduction de l'existence des travailleurs. Les formes peuvent changer, le rapport salarial demeure pour les individus le mode de socialisation spécifique du capitalisme. La robustesse de l'institution salariale peut d'ailleurs s'expliquer par sa remarquable plasticité, dont témoignent les multiples formes qu'elle a revêtues dans l'histoire (Yatin F., 2007). Si les transformations qui la touchent et qui révèlent la crise de la forme fordiste et la dégradation du régime salarié peuvent remettre en cause le legs de la sociologie française du travail et déconsidérer certains de ses opérateurs conceptuels, elles conduisent néanmoins à réaffirmer et à raviver l'exigence critique qu'elle a toujours portée. Sans exposer plus en avant la sociologie du rapport salarial que nous entendons défendre - nous y reviendrons précisément à la fin du chapitre premier, on devine que la centralité du concept tient aussi en ce qu'il cristallise certains de nos refus: celui de la dominance d'une sociologie de l'acteur au détriment d'une sociologie des institutions; celui de l'idée du compromis qui gomme le caractère antagonique du rapport salarial; celui du paradigme de la diversité qui refuse de mettre au jour les lignes de force, qui ne permet pas de penser "l'unité du monde" pour reprendre le mot de P. Rolle (1997). Nos propositions - dont il est difficile de démêler si elles sont avant tout les causes ou les traductions de ces refus - sont autres: il s'agit tout d'abord de faire du rapport salarial comme forme institutionnelle centrale du capitalisme le point de mire analytique prioritaire; il s'agit ensuite de mener de front une sociologie du travail et une sociologie du capital sans subordonner l'une à l'autre, mais encore et surtout de considérer ces deux objets dans leur relation de manière à rendre possible la conciliation de l'analyse compréhensive du travail que proposent la sociologie classique française et l'analyse marxiste du capital; il s'agit enfin de tendre à une approche anthropologique de la société capitaliste (Drugman B., 1983) à partir des différentes dimensions du travail salarié qui la structurent. Un seul ouvrage ne saurait contenir ce travail de recherche programmatique. Cette première analyse livrée ne sera pas sans zones d'ombre. En premier lieu, on s'étonnera sans doute que l'analyse du travail salarié proposée fasse fi d'une de ses dimensions fondatrices: le salaire. Si aucun chapitre n'est consacré à la composante du salaire, c'est

16 que nous ne sommes pas en mesure aujourd'hui de proposer une réflexion assez avancée sur les déterminants de la formation et de l'utilisation du revenu salarial direct ainsi que sur les éléments collectifs contribuant au salaire indirect2. D'autres questions importantes sont éludées ou minorées3: celle de la reproduction du capital, celle des qualifications et des compétences, celle de l'État, celle des classes sociales et de leurs luttes. .. autant de chantiers ultérieurs qu'il nous faudra engager pour donner consistance à une sociologie du salariat. Pour l'heure, nous avons retenu différentes prises de vues de la recomposition de notre société fondée sur le travail salarié, qui sont autant de figures du rapport salarial. Après un détour par I'histoire de la sociologie du travail nécessaire pour asseoir notre approche théorique (chapitre 1), nous traiterons du chômage, de sa massification et de leur traitement par les politiques publiques (chapitre 2); nous nous intéresserons ensuite au processus d'institutionnalisation du travail intérimaire en le posant comme un indice révélateur de la codification sociale d'un nouveau rapport salarial (chapitre 3); nous nous arrêterons également sur la condition des cadres qui tend à s'effriter, montrant par là même la déconstruction amorcée d'une catégorie fordiste (chapitre 4) ; et nous terminerons enfin par une des entrées classiques de la sociologie du travail: celle des mutations concomitantes de l'organisation et du management du travail qui affectent l'expérience contemporaine du travail (chapitre 5). cet ouvrage refermé, on ne pourra pas évacuer la question de leur utilité. Nous ne pouvons que nous interroger sur notre métier de sociologue du travail, comme nous invite à le faire l'aphorisme bien connu d'E. Durkheim (1930): nos recherches mériteraient-elles une heure de peine si elles ne devaient avoir qu'un intérêt spéculatif? Si les sociologues sont partout - faudrait-il sans doute ici interroger l'identité du sociologue et voir au-delà des affichages ce qui en constitue le métier - la discipline sociologique souffre comme d'autres de sa claustration académique, et la sociologie du travail ne fait pas exception. Elle parle au et du monde du travail: elle donne à voir son fonctionnement, elle diagnostique ses évolutions, elle analyse ses crises et met en lumière ses pathologies. .. mais elle ne semble pas pour autant lui être réellement "utile". Le sociologue critique plus que d'autres, est probablement plus exposé à une sorte de schizophrénie intellectuelle, puisqu'il n'est pas entendu par ceux-là mêmes dont il cherche à faire entendre la voix, "ceux à qui on ne donne pas la parole, qui sont privés de l'instruction et des moyens d'expression, qui ne paradent pas sur la scène des événements, mais qui ne sont jamais réellement silencieux ou invisibles" (Touraine A., 1993, p. 137). Espérons que l'effort théorique ne

Au terme de ces - premières- analyses du rapport salarial et une fois

17 rebutera pas tous ceux qui sont les véritables acteurs de ce livre4: les chômeurs, les intérimaires, les cadres... et in fine tous les salariés, afin qu'ils ne soient pas - une fois de plus - de simples objets du discours sociologique... condition première de la possibilité d'une sociologie critique d'intervention.

Notes:
1. M. Aglietta et A. Brender (1984) ont mis très tôt l'accent sur la diversité du rapport salarial. 2. On pourra consulter sur cette question les travaux de B. Friot (1998, 2001) et du réseau européen RESORE (Ressources des Travailleurs, Emploi et Droits Sociaux en Europe) qui analysent les transformations de l'emploi depuis les années 90, en partant des modifications des ressources des travailleurs et de leurs droits sociaux; et en examinant les tendances nationales à la lumière du processus d'intégration européenne. Pour plus d'informations, cf le site: http://www.univnancy2.fr/ILSTEF /RESORE Plusieurs partenaires du RESORE poursuivent ces travaux dans le cadre d'un nouveau projet intégré européen: CAPRIGHT (Resources, rights and capabilities: in search of social foundations for Europe) qui met en relation régimes de ressources et capabilities collectives et individuelles. 3. On se contentera ici de renvoyer aux recherches conduites par le Groupe de Recherche sur l'Éducation et l'Emploi (Laboratoire Lorrain de Sciences Sociales, Université Nancy 2) qui touchent de près ou de loin à ces questions et pourront être mobilisées ultérieurement. 4. Le lecteur non initié pourra commencer par le chapitre 2, le chapitre premier étant un dialogue avec la sociologie du travail - son histoire - afin d'objectiver notre approche.

Chapitre 1 Salariat en miettes, sociologie en quête
Ali BOULAYOUNE et Lionel JACQUOT Introduction La sociologie - dont l'unité n'a jamais été véritablement acquise connaît aujourd'hui l'ère de la diversification. Le pluralisme des sociologies, qui un temps, semblait être plutôt considéré comme une pierre d'achoppement à la légitimation scientifique, est aujourd'hui érigé en second souffle. Ainsi, la sociologie du travail dont l'ambition était l'étude, sous leurs divers aspects, de toutes les collectivités humaines qui se constituent à l'occasion du travail (Friedmann G., Naville P., 1961), devant conférer à la discipline son unité d'analyse, a-t-elle connu une désagrégation progressive, voyant l'émergence et l' autonomisation relative de sousdisciplines: sociologie des organisations, sociologie de l'emploi, sociologie de l'entreprise, sociologie du chômage et tutti quanti. Avant de nous pencher sur les mutations du salariat, il est nécessaire de questionner les grilles de lecture habituellement mobilisées pour en rendre compte. Nous interrogeons dans ce chapitre premier non seulement cette balkanisation de la sociologie du travail, et les enjeux qu'elle soulève; nous cherchons aussi à mettre en lumière la nature du renouvellement paradigmatique que d'aucunes sociologies sous-tendent. L'autonomisation de la sociologie des organisations, la construction d'une approche "institutionnelle" de l'entreprise dans les années 80, celle plus récente d'une approche "cognitive", peuvent être posées comme des indicateurs symptomatiques non seulement de la fragmentation de la sociologie du travail, mais aussi et surtout des tendances théoriques que celle-ci peut recouvrir. De la même manière, la formalisation d'une sociologie de l'emploi et du chômage n'est pas sans ouvrir de nouvelles perspectives théoriques, invitant les chercheurs à explorer de nouvelles voies qui renvoient à des phénomènes nouveaux caractéristiques de la société salariale contemporaine.

20 L'interrogation sur la sociologie de l'entreprise nous permettra de discuter de la consécration d'une nouvelle catégorie - l'entreprise - qui devient un objet d'étude à part entière alors qu'elle ne constituait pour la sociologie classique qu'un décor, le champ où elle puisait ses objets; elle nous conduira aussi à saisir le statut épistémologique - la nature même et le rôle du travail sociologique - que peut sous-tendre ce renouvellement conceptuel de la discipline. La réflexion sur la sociologie de l'emploi nous amènera à voir ce que recouvre la substitution de l'emploi au travail, du rapport à l'emploi au rapport au travail en termes de programme scientifique. Dans la même section, l'attention accordée à l'objet "chômage" nous montrera combien les incertitudes et méandres de la société capitaliste peuvent orienter les recherches empiriques et théoriques en sociologie. Nous partons tout d'abord des fondements de la sociologie du travail française et expliquons la balkanisation de la discipline pour montrer qu'elle ouvre le champ à de nouvelles théorisations. Notre premier regard porte déjà sur la sociologie des organisations marquées au sceau de l'analyse stratégique supplantant la critique par un parti pris d'intervention. Nous débattons ensuite de la légitimité de ces nouvelles sociologies mentionné~s ci-dessus qui font respectivement de l'entreprise et de l'emploi - et du non-emploi - de nouvelles catégories pertinentes. Nous terminons enfin sur la proposition de concilier une sociologi~ du travail et du capital s'incarnant dans une théorie du rapport salarial qui aurait le souci de ne pas scinder "l'économique" et le "social"!. 1. De la fondation de la sociologie du travail à sa balkanisation 1.1 Aux origines de la sociologie française du travail De manière générale, on ramène les débuts de la sociologie du travail à la sociologie industrielle américaine et aux enquêtes que celle-ci a menées au début du vingtième siècle. Ainsi M. Stroobants dans son ouvrage concis de Sociologie du travail [1993 (a)] rappelle que la sociologie du travail, en tant que discipline, s'inscrit officiellement dans la filiation de la sociologie industrielle américaine. Hawthorne serait à la sociologie du travail ce que la pomme fut à la physique newtonienne (Monjardet D., 1985). On peut admettre que la naissance de la sociologie industrielle américaine avec les études expérimentales de l'équipe d'E. Mayo soit considérée comme le moment fondateur de la sociologie du travail. Néanmoins, pour rendre compte des conditions objectives de la construction de la discipline, faudrait-il encore sans aucun doute revenir

21 sur les travaux précurseurs, les diverses influences théoriques et les origines de la sociologie du travail- proudhoniennes et marxiennes (Rolle P., 1985). Il n'est pas lieu ici de remonter jusqu'aux fondements de la sociologie du travail, juste souligner le rapport que celle-ci entretient avec le capitalisme dont le développement a généré une première réflexion critique qui est à la base de la tradition sociologique. La sociologie du travail s'est donc largement constituée en référence aux analyses de K. Marx (Artous A., 2003) et s'accomplira d'ailleurs dans une critique du taylorisme que l'auteur du Capital anticipera extraordinairement, en mettant en lumière la séparation de plus en plus nette entre la conception (les opérations intellectuelles) et l'exécution (les opérations manuelles) et en pointant la manière propre au capitaliste d'accroître la productivité du travail social par des montages qui permettent de moins en moins aux ouvriers de s'approprier les effets de leur propre coopération. Née après la Seconde Guerre mondiale, elle se donne pour objectif de penser l'industrialisation et ses conséquences en terme de transformation des formes et des conditions de travail. On doit à G. Friedmann une série de travaux sur l'influence des techniques sur la mentalité de l'homme. Parce qu'il a produit une réflexion originale sur le travail humain dans les sociétés industrielles et qu'il incitera nombre de jeunes chercheurs à poursuivre dans son sillage, il est souvent considéré comme le père fondateur de la sociologie du travail en France. En 1946, il fait paraître un ouvrage qui porte sur Les problèmes humains du machinisme industriel dont l'influence sera considérable auprès d'une' génération de sociologues. Le mérite de cet ouvrage n'est pas tant dans la critique du taylorisme - déjà formulée ailleurs - mais plus dans l'interrogation nouvelle qu'il pose: celle des rapports de l'homme à la machine. Cette problématique le conduit à s'interroger plus globalement sur la civilisation industrielle, d'en faire l'objet privilégié de la sociologie du travail naissante. Le fait de poser la sociologie du travail comme la sociologie des sociétés industrielles révèle peut-être une tentation hégémonique consistant à en faire une des branches capitales de la sociologie, et jusqu'à un certain point, celle qui commande les autres avant de recevoir de celles-ci leur apport (Naville P., 1961). Il cache surtout l'aporie de la définition à laquelle les auteurs du Traité de sociologie du travail qui institutionnalisera la discipline furent confrontés, et relève donc plutôt de l'absence souvent déplorée d'unité théorique de la discipline2. On peut rappeler que pour évoquer la gestation douloureuse dudit traité, J.-R. Tréanton (1986) parle d"'une large guimbarde dont l'équipe tirait à hue et à dia". Selon D. Montjardet (1985), malgré des positions théoriques divergentes, notamment entre les deux codirecteurs: G. Friedmann et P. Naville, le traité aura le mérite non pas tant de constituer une discipline que de fonder une profession.