Entreprendre dans un monde en mutation
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Description

Depuis 2008, notre modèle de croissance, notre mode de vie sont remis en question. Aurions-nous perdu la foi dans notre capacité à rebondir ? C'est contre ce sentiment d'impuissance que s'inscrit cet essai. Pour rebondir, il faut retrouver le sens de l'aventure collective. Et quelle plus belle aventure collective que l'entreprise ? Revenir à la création saine de richesses pour répondre aux besoins de bientôt neuf milliards d'humains ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 février 2013
Nombre de lectures 107
EAN13 9782336288345
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Questions contemporaines
Collection dirigée par B. Péquignot, D. Rolland et Jean-Paul Chagnollaud
Chômage, exclusion, globalisation… Jamais les « questions contemporaines » n’ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines » est d’offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.

Dernières parutions

Françoise HAY, Christian MILELLI, Yunnan SHI, avec la collaboration de Joëlle LE GOFF, Faut-il encore investir en Chine ? Opportunités, risques et logiques économiques , 2013.
Andreea ZAMFIRA, Une sociologie électorale des communautés pluriethniques , 2012.
Eric LAFOND et Vincent BELEY, Emploi, ne pas renoncer , 2012. Geneviève GUILPAIN, Les célibataires, des femmes singulières. Le célibat féminin en France (XVII e -XXI e siècle), 2012.
François DI SALVO, La Grèce à l’heure du décrochage européen , 2012.
Grégory CARTEAUX, Eva Joly et les affaires financières. Analyse du discours télévisuel , 2012.
Alain CHEVARIN, Fascinant/Fascisant. Une esthétique d’extrême droite , 2013.
Marcelo BIDINOST, La ville comme paysage du sentiment, Le sentiment urbain à Buenos Aires aux XIX e et XX e siècles , 2012.
Gérard SAINSAULIEU, Les trottoirs de la liberté. Les rues, espace de la République , 2012.
Jean-Christophe TORRES, Les enseignants. Quelle reconnaissance pour un métier en crise ?, 2012.
Gérard LEFEBVRE, Les chemins du silence , 2012.
Hubert LEVY-LAMBERT et Laurent DANIEL (dir), Les douze travaux d’Hercule du nouveau Président , 2012.
Titre
Jacques Arnol-Stephan






Entreprendre dans un monde en mutation

Essai

P RÉFACE DE P ATRICK L E L AY








L ’ H ARMATTAN
Copyright

© L’HARMATTAN, 2013
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

EAN Epub : 978-2-336-28834-5
Dédicace

Pour Damien…
Légende de la couverture

Légende de la couverture : variations autour d’une entreprise qui conjugue le passé, le présent et l’avenir

Les locaux d’YPREMA à Emerainville (77)
La sculpture ultramoderne de l’YPREMAN qui figure devant le bâtiment (du sculpteur Robin Jacquet)
La barge, sur la Marne, qui transporte les matériaux d’YPREMA à la manière d’antan

Crédits Photo : Éric Morency
Remerciements
Ce livre n’aurait pas vu le jour sans les apports d’une multitude de collaborateurs inconscients de l’être ! Les remercier tous serait une gageure.
Je dois beaucoup aux chefs d’entreprise ou cadres dirigeants que j’ai rencontrés à l’Institut de Locarn ou à Réseau Entreprendre, et à ceux qui m’ont fait le plaisir de devenir mes clients. Certains sont directement cités au fil des pages. D’autres se reconnaîtront peut-être à travers telle ou telle anecdote. Qu’ils soient tous remerciés. Une mention spéciale à deux d’entre eux : Jean-Jacques Hénaff et Claude Prigent. Je dois d’ailleurs les photos de la couverture à Claude Prigent.
« Sans les autres, personne ne serait autre chose que rien », nous dit Quino, le célèbre créateur argentin du personnage de Mafalda. C’est dans l’échange que sont nées les idées de cet essai. Merci à celles et ceux qui, par la confrontation d’idées au sein de différents cercles de réflexion auxquels je participe, ont fait progresser ma réflexion et notamment : Joseph Le Bihan, Alain Glon, Jacques Bernard, Jean Ollivro, Jean-Pierre Le Mat, Gilbert Jaffrelot.
Enfin, il y a aussi toutes celles et tous ceux dont les écrits ont soutenu ma propre recherche. Ils sont cités dans les pages de cet essai.
Ce livre n’aurait pas pu être écrit sans la patience de mon associée depuis vingt-cinq ans, Jeanne Leboulleux-Leonardi. Ses relectures critiques m’ont fait tempêter, mais surtout progresser. Qu’elle soit remerciée du fond du cœur. Un autre “premier lecteur” occupe une place toute spéciale, et c’est à lui que je dédie ce livre.

Il va de soi que, si “je dois beaucoup à beaucoup”, les erreurs ou les insuffisances de cet essai ne sont que de moi.
Sommaire Couverture 4e de couverture Questions contemporaines Titre Copyright Dédicace Légende de la couverture Remerciements Sommaire Préface Avant-propos Première partie Chapitre 1 : Le basculement du monde… ou un monde de basculements Chapitre 2 : Principe de précaution contre principe d’expérimentation Chapitre 3 : Apologie de l’Aventure… Deuxième partie Chapitre 4 : Qui a besoin de quoi ? Chapitre 5 : L’entreprise créatrice de sens Chapitre 6 : Les entreprises (s)ont une culture Chapitre 7 : La “vraie” valeur de l’entreprise, son utilité sociale Troisième partie Chapitre 8 : Un vrai défi, vivre ensemble à 9 milliards Chapitre 9 : S’appuyer sur ses racines Chapitre 10 : Le territoire – une source, un creuset, un point de départ Chapitre 11 : De formidables possibilités pour réinventer l’entreprise Conjuguons notre histoire au futur ! Économie et Entreprise aux éditions L’Harmattan Adresse
Préface
Jacques Arnol-Stephan m’a fait l’honneur de me demander de préfacer son ouvrage. J’ai accepté car c’est un bon livre qui sort au bon moment. Il est le fruit de l’expérience et d’une longue réflexion personnelle.
C’est un bon livre parce qu’il est optimiste. Il fait du bien parce qu’il parle des vraies valeurs, de celles de l’effort, du travail, de l’esprit d’entreprise. Enfin, il parle de notre pays à tous les deux : la Bretagne.
Dans la période difficile que nous traversons, avec une économie mondiale atone, une Europe qui tourne au ralenti, une France qui va à la catastrophe, victime d’un “esprit public” perverti ; il est bon que des hommes comme Jacques Arnol-Stephan aient le courage d’écrire pour rappeler les valeurs sans lesquelles un homme, une famille, une région, un pays, une société ne peuvent aller qu’à un déclin rapide et inéluctable.
Ces valeurs sont le courage, le labeur, l’esprit d’entreprise et d’aventure. Ce sont sur elles qu’au fil des siècles la France s’est construite. Or depuis plusieurs décennies, une certaine élite parisienne “penseurs-journalistes-politiques” s’est acharnée, avec succès, à les détruire systématiquement dans l’esprit des Français.
La France, “pays des Lumières”, a réussi à inventer le concept : le travail “produit dangereux pour votre santé”, d’où les 35 heures, d’où l’avancement de l’âge de la retraite, alors que l’humanité entière connaît un allongement de la durée de vie.
L’entreprise qui est un lieu d’épanouissement pour les femmes et les hommes, où règne en général un état d’esprit positif tourné vers la conquête, est devenue l’ennemi à combattre. Les entrepreneurs sont découragés par un système administratif, politique et fiscal qui les traite en parias et ne sait pas quoi inventer pour les empêcher d’avancer.
Le système français ne veut pas comprendre que le monde bouge de partout, que le monde travaille, invente et que la France s’accroche à une idéologie obsolète qui a échoué partout.
Un seul exemple : les professeurs d’économie n’enseignent pas à nos enfants l’esprit d’entreprise. Ils leur enseignent la lutte des classes.
Au lieu d’honorer l’entreprise, ses salariés, ses cadres, ses dirigeants qui se donnent du mal pour créer de la richesse qui profite à tous, la France en fait des ennemis de classe qui doivent quitter le territoire.
La guérison de la France ne peut pas venir de Paris. Elle ne peut venir que de la révolte de la périphérie, de la vigueur retrouvée des Régions, de leur droit à l’expérimentation.
La Bretagne doit comprendre qu’elle seule a son salut entre les mains, qu’elle doit s’affranchir de Paris et du pouvoir central jacobin. La Bretagne doit retrouver l’ambition du grand large, celle de l’époque, quand “les Bretons couraient les mers” comme l’a écrit Irène Frain et s’épanouir au sein de la Communauté européenne.
Je souhaite que ce livre permette à ses lecteurs d’en prendre conscience.

Patrick Le Lay
Le 21 décembre 2012
Avant-propos
Notre société se cherche. D’alternances politiques répétées en crises économiques multiples, de mal-être au travail en mal-vivre ensemble, les indices sont multiples d’une profonde perte de sens. Car, si on prend le temps de regarder la réalité d’aujourd’hui à travers le filtre de l’histoire, il est évident que l’on vit matériellement bien mieux aujourd’hui qu’il y a 100 ou 150 ans ! Mais le confort matériel ne fait pas tout…
Je ne prétends pas ici répondre à l’ensemble des questions que nous pose la mutation que nous vivons. Mais j’ai la prétention d’indiquer une direction dans laquelle il nous faut regarder d’une façon bien plus ouverte, positive et créative que ce que nous faisons habituellement : l’entreprise. Elle est une réponse possible et forte à cette crise du sens. Et finalement, il n’en faudrait pas beaucoup pour que nous retrouvions le goût de l’aventure, ensemble. Peut-être simplement regarder le monde de l’entreprise autrement qu’à travers le filtre de nos idéologies, le regarder tel que des centaines de chefs d’entreprise le vivent au quotidien, tel que des milliers de salariés qui “y croient” s’y retrouvent.
Voilà maintenant un peu plus de trente-cinq ans que j’agis et réfléchis dans le monde de l’entreprise. D’abord comme ingénieur, puis cadre de direction dans un grand groupe industriel français. Puis comme consultant associé avec quelques amis, dans la formation des cadres dirigeants. Enfin comme créateur de mon propre cabinet de conseil aux entrepreneurs. J’ai aussi beaucoup appris sur les hommes et leurs institutions au cours de trois années dans un cabinet ministériel. Et encore plus sur la façon dont les chefs d’entreprise pensent et agissent, au cours de mes années assidues et actives à l’Institut de Locarn ou comme administrateur bénévole de Réseau Entreprendre Bretagne.
C’est sur cette expérience que j’appuie la réflexion que j’ai voulu ici partager. Ce n’est certes pas une autobiographie, ni un simple recueil d’histoires vraies. Mais je n’ai pas voulu non plus que ce soit un de ces ouvrages théoriques qui ne résistent pas à l’épreuve du terrain. Ni traité d’économie ou de géostratégie économique, ni livre de recettes pratiques à l’usage des entrepreneurs, cet essai se veut porteur d’une certaine philosophie de la vie et de l’entreprise, en même temps que riche en pistes concrètes pour agir.
Pour parler du monde dans lequel nous vivons, et dont nous percevons – heureusement – de nouveau la complexité, il ne saurait y avoir d’approche linéaire. Pour cette raison, les différents chapitres de cet essai s’enchaînent comme une suite d’éclairages complémentaires plus que comme une démonstration mathématique. Ces éclairages n’ont pas tous la même focale : certains vont dans le détail de l’entreprise au quotidien, d’autres brossent à grands traits le monde d’où nous venons ou celui où nous allons. Ces allers-retours en hélicoptère ne sont-ils pas la meilleure façon de décaler notre regard et de découvrir de nouvelles voies ?
On peut résumer la philosophie de ces pages en un mot : “Entreprenons” ! J’écris ces lignes le jour où la presse européenne se fait l’écho des tremblements qui ont saisi nos dirigeants à l’annonce par le Premier ministre grec 1 de sa volonté de soumettre à référendum le plan de sauvetage de son pays par l’Union Européenne. Il y a dans ces “tremblements” de stupeur, de rage ou d’inquiétude –, dans ces revirements, dans ces vraies et fausses nouvelles, comme un air de fin du monde ! Et pourtant, elle tourne… et même la fin de l’euro ne serait pas la fin du monde ! Si je peux à travers ce livre donner à quelques lecteurs l’envie d’entreprendre, d’aller de l’avant, de construire plutôt que subir, et de regarder au moins autant les opportunités que les risques de l’Aventure, alors je n’aurai pas perdu mon temps.

Ploudaniel, le 3 novembre 2011
1 Depuis, Monsieur Papandréou a quitté le pouvoir, la Grèce a connu un deuxième round d’élections législatives, refait régulièrement la Une de la presse, puis retombe dans l’oubli… Bref, la vie continue !
Première partie

Le XXI e siècle, l’aube d’un monde nouveau ?
Chapitre 1 : Le basculement du monde… ou un monde de basculements
A en croire Hervé Juvin, essayiste connu pour la pertinence de ses écrits, nous assisterions aujourd’hui à un “renversement du monde”, dont un des faits marquants est la crise qui a débuté en 2008. Les arguments ne manquent pas en soutien de sa thèse. Prenons simplement le temps de les examiner… et de les remettre en perspective.
Les planisphères que l’on utilise généralement en France et en Europe montrent un monde où nous , Europe et Amérique du Nord, sommes en haut . Et notre histoire euro-centrée nous donne l’image d’une domination sur le monde d’abord difficile, puis progressivement sans partage, depuis au moins cinq siècles.
Les grandes découvertes du XV e siècle, et en particulier la découverte des Amériques, ont marqué le départ d’une expansion extraordinaire de l’Europe. Notons au passage que l’on omet toujours de dire que cette découverte n’en était une que pour les Européens de la Renaissance. Si l’on en croit les thèses les plus récentes, des peuples venus d’Asie, d’Europe, d’Afrique et de Mélanésie avaient pourtant rejoint le double continent américain bien avant Christophe Colomb et Amerigo Vespucci, et fait souche pour donner les différentes tribus amérindiennes… Mais ils n’étaient pas dans la logique d’expansion commerciale, technique, culturelle, démographique qui marque l’Europe en cette fin de Moyen-Age, et surtout ne maîtrisaient pas, ou plus, les voyages maritimes.
Toujours est-il, donc, que le XV e siècle marque le début d’une domination du monde par les Européens, puis par la sphère de coprospérité euro-américaine.
Et la fin de cette histoire est brutalement révélée à tous le 15 septembre 2008, au détour de la faillite d’une banque américaine qui ne peut plus cacher la fragilité économique des Etats-Unis, et, par effet d’entraînement, de l’Europe.
La faillite de Lehman Brothers n’a pas changé le monde. Mais elle a rendu évidente pour tout Européen lisant la presse ou regardant les informations télévisées une vérité simple et bouleversante : l’avenir de notre mode de vie dépend au moins autant des décisions économiques prises par Pékin que de celles de Paris ou Bruxelles, voire de Wall Street.
Sans les fonds souverains chinois, les Etats-Unis dans leur ensemble seraient autant en faillite que Lehman Brothers, et c’est encore vers la Chine que se tournent les dirigeants européens pour tenter de redonner un peu d’air à leur économie. Pour beaucoup d’entre nous, c’est là un véritable séisme.
On peut le comprendre facilement. Remontons simplement à peine un siècle en arrière, à une période encore vivante dans les mémoires des Européens qui ont entre 40 et 50 ans aujourd’hui : ils ne l’ont pas connue, mais leurs grands-parents y vivaient. L’iconographie, les récits, les images d’Épinal, voire les films réalisés plus tard, et bien sûr les deux guerres mondiales, ont largement contribué à faire que ce début du XX e siècle reste très présent à nos esprits, et donc que, plus ou moins consciemment, il puisse tenir lieu de base de comparaison quand nous regardons notre situation actuelle.
Or, le monde en 1911, c’était l’Afrique et le sous-continent indien totalement sous la domination des puissances européennes ; la Chine renversant son dernier empereur et proclamant la république 2 sur un territoire éclaté et amputé par ses concessions étrangères 3 , majoritairement européennes ; le Canada et l’Australie gouvernés à Londres ; un commerce mondial entièrement sous la coupe des grandes puissances européennes. La victoire des Japonais à Tsushima 4 avait bien montré que “l’homme jaune” pouvait vaincre “l’homme blanc”, mais le vaincu était la Russie arriérée, en pleine révolution de 1905 5 , et non l’Europe colonisatrice, franco-anglaise pour l’essentiel à cette époque.
A la domination militaire et économique s’ajoute au cours de ces cinq siècles la domination culturelle. Certes, la Chine du XV e siècle était probablement plus raffinée que l’Europe de la même époque. Mais ni l’une, ni l’autre ne le savait !
Avec la colonisation des Amériques, les langues européennes traversent l’Atlantique. Quand on parle espagnol, portugais ou anglais, on pense forcément Espagne, Portugal ou Angleterre (ou à tout le moins Grande-Bretagne). Puis le français est arrivé (un peu) en Amérique du Nord, avant de se replier, puis de se redéployer sur l’Afrique et l’Indochine trois siècles plus tard.
En 1911 encore, il n’y a guère, comme “grands pays”, que la Chine et le Japon à ne pas parler une langue européenne (pour simplifier, on admettra que toute la Russie parle Russe, et que c’est une langue européenne) ; et encore, l’ère Meiji a ouvert le Japon aux Américains, et donc à l’anglais, et les véritables colonies que sont les concessions étrangères en Chine obligent bien une part significative de la population urbaine chinoise au moins à comprendre la langue “des maîtres” !
Si les Européens s’ouvrent un peu au reste du monde dans cette “mondialisation” que représentent les deux grandes périodes de colonisation, il faut bien dire que l’échange n’est pas symétrique. La controverse de Valladolid 6 aura beau poser dès 1550 la question de la légitimité d’autres modèles de société que le nôtre, et Richard Wilhelm 7 et quelques autres sinologues tenter au XIX e siècle de faire connaître en Europe la culture et la philosophie chinoises, ces ouvertures restent l’affaire d’une très petite élite. Dans le même temps, les missionnaires, relayés au XIX e siècle par les Etats coloniaux, tentent d’inculquer aux peuples du monde les bases de notre culture euro-méditerranéenne.
Cette domination économique, culturelle, militaire, a incontestablement été un instrument au service de la prospérité relative de tous les Européens, quelles qu’aient été les inégalités dans la distribution des richesses. Même si l’on peut aussi penser que les affrontements meurtriers et finalement mortels entre les puissances européennes sont, au moins en partie, la conséquence indirecte de cette domination. Le Yin est dans le Yang et réciproquement.
Schématiquement, on peut dire que la période qui va des grandes découvertes à la fin du XX e siècle est euro-américaine . Et la période qui s’ouvre au début du XXI e siècle est plus que probablement destinée à être asiatique . Il y a donc bien de quoi parler de “renversement du Monde”.
Mais derrière ces grandes lignes taillées à la serpe, la réalité n’est-elle pas plus contrastée ?
Il est facile en effet quand on regarde le monde dans le rétroviseur de se faire piéger à gommer les aspérités de l’histoire pour n’en garder que le fil directeur. A l’inverse, quand on regarde le monde au présent, et plus encore au futur, ce sont les doutes et les incertitudes qui, logiquement, nous assaillent. Ce changement de perspective serait-il le seul véritable “basculement” de notre époque ?
Car, à y regarder de plus près, la vie n’était pas si facile, et l’avenir pas très assuré en 1911, pas plus qu’en 1492 quand Christophe Colomb sonnait sans le savoir le glas des civilisations précolombiennes… « Au Pays des Merveilles, Alice s’apitoyait sur la mémoire qui ne fonctionne qu’à reculons, ne retient que le passé – écrit Michel Heller 8 , historien, professeur émérite à Paris IV – L’histoire, elle, aide parfois à se remémorer l’avenir. »
Sans se hasarder à revisiter les cinq siècles qui nous séparent des grandes découvertes, limitons-nous à en rappeler quelques-uns des “renversements de monde”.
La Déclaration d’indépendance des Etats-Unis d’Amérique, par exemple, a probablement été à Londres un coup de tonnerre au moins aussi retentissant que la crise de 2008. Et ce coup de tonnerre était suivi de très près par un autre, de ce côté-ci de la Manche, qui devait conduire en 1793 un roi de France à y perdre la tête. On peut arguer qu’il ne s’agissait là que de redistribution des pouvoirs au sein des Etats européens et de leurs colonies, et non d’un changement de centre de gravité comme celui auquel nous assisterions aujourd’hui. Mais est-ce si sûr ?
La Déclaration d’indépendance, par exemple, inaugure une ère où l’arbitre du continent américain, du “double-continent” pourrait-on dire pour refléter au mieux la réalité, n’est plus l’Europe. Certes, il faudra encore quelque temps pour que les Etats-Unis deviennent la grande puissance qui “fait les rois” dans toute l’Amérique, sud comme nord, et la doctrine de Monroe 9 ne sera formulée qu’en 1823, soit un demi-siècle plus tard. Mais la roue a tourné, et jamais plus l’Europe ne règnera en maîtresse absolue sur l’Amérique.
Quant à la Révolution française, avec l’émergence de l’Etat-nation 10 qu’elle porte en elle, elle aura des conséquences sur l’histoire de l’Europe au moins jusqu’à la Seconde Guerre mondiale incluse.
Ajoutons encore, simplement, que la perception de la stabilité ou du renversement du monde dépend fortement de la hauteur d’où on le regarde. On peut ainsi affirmer sans grand risque de se tromper que, vue du paysan de la campagne bretonne des années 1790, la disparition de la monarchie, du pouvoir absolu du seigneur, et, pour compléter le tout, de son curé, représentait un bouleversement au moins aussi important que pour l’entrepreneur agricole d’aujourd’hui les fluctuations des cours mondiaux des céréales !
La domination coloniale des XIX e et XX e siècle elle-même fut plutôt chaotique. Les replis, les échanges de territoires, les coups de freins ont marqué ces périodes. N’oublions pas qu’un Lyautey s’est rendu célèbre par une “pacification” bien incomplète du Maroc, ce qui démontre s’il en était besoin que la domination européenne sur l’Afrique n’était pas établie. Et la première intervention militaire américaine en Méditerranée date de… 1803. Il s’agissait alors pour les Etats-Unis de se libérer par la force de l’obligation de payer tribut au Dey de Tripoli (déjà des problèmes avec la Lybie !). Car à la jointure du XVIII e et du XIX e siècle, l’empire ottoman imposait sa férule sur une bonne partie de l’Europe du sud et sur la Méditerranée.
En Asie non plus, l’histoire de la domination euro-américaine n’est pas linéaire. On pourrait presque parler d’ailleurs de “politique byzantine”, toute en ruses, en nuances, en compromis, pour décrire les rapports des puissances européennes avec la Chine, l’Indo-Chine et le Japon. Ce dernier finira même par ébranler les positions européennes et américaines dès la fin des années 20.
A y regarder ainsi d’un peu plus près, on se prend à se demander si les cinq siècles de domination du monde par l’Europe, puis l’Europe et l’Amérique ne sont pas un mythe, un phantasme ou une création très récente.
Commençons par questionner l’idée même de domination du Monde par l’Europe. Elle semble objectivement réelle. En même temps, elle présuppose, en quelque sorte, l’existence d’une conscience européenne. Car pour voir dans la fin de cette domination un événement déterminant de nos comportements, il faut supposer a contrario que la période de domination elle-même influençait lesdits comportements. Ce qui ne pourrait se concevoir que si cette domination imprégnait la conscience des acteurs de l’époque. Or, l’idée de “destin commun européen” est une création très récente 11 . Peut-être peut-on la faire remonter au plan Marshall 12 . Avant et pendant la Seconde Guerre mondiale, on était seulement Français, Anglais, Italien, Allemand… et, vu de cette fenêtre, le moins que l’on puisse dire est que la “domination”, loin d’être stable, était constamment remise en cause et résultait d’une lutte permanente, comme c’est sans doute redevenu le cas aujourd’hui. La grande période de stabilité dominatrice qui basculerait aujourd’hui aurait en fait duré… une soixantaine d’années. Pas de quoi considérer que son terme sonnerait le tocsin de la “fin du Monde” !
Si avant la Première Guerre mondiale, l’idée d’Europe était très forte, et les liens entre les nations des liens de familles régnantes, cela ne concernait pas vraiment les peuples. De 1492, date à laquelle nous avons fait remonter l’expansion de l’Europe, à 1914, il n’y a pas eu plus de trente ans continus sans guerre intra-européenne. Les puissances européennes étaient peut-être, prises ensemble, en situation de dominer le monde, mais prises séparément, elles se combattaient et aucune d’elles n’a été de façon stable en position dominatrice. La révolution industrielle par ailleurs devait très vite lancer les Européens dans une concurrence économique effrénée, tant à l’intérieur que dans la conquête – au sens propre du terme – de marchés extérieurs 13 . Dans ce contexte de tensions permanentes, n’est-il pas légitime de penser que, pour les entrepreneurs comme pour les peuples européens, les cinq derniers siècles ont été des siècles d’incertitude, de combat, d’instabilité, bref, des siècles ressemblant beaucoup à ce que nous connaissons aujourd’hui ?
L’idée de domination du Monde par une “communauté de civilisation euro-américaine”, domination qui serait aujourd’hui en danger, est une idée américaine 14 . Elle prend ses racines dans l’extraordinaire capacité de puissance dont ont fait preuve les Etats-Unis après Pearl Harbour, et qui les a conduits à être les maîtres absolus du monde non communiste pendant un demi-siècle, puis, après la défaite de celui-ci, maître du monde entier pendant une poignée d’années. Maîtres absolus dès 1944, ce qui fait dire à H.P. Willmott, historien américain, auteur d’une excellente histoire de la Seconde Guerre mondiale, que le 6 juin 1944 est notable surtout en ceci qu’il « marque l’émergence des Etats-Unis comme la puissance majeure en Europe occidentale » 15 . Fin de la Doctrine Monroe 16 donc, qui serait, si on acceptait sans réserve le point de vue de H.P. Willmott, un autre basculement du monde, aussi remarquable que celui provoqué par la Déclaration d’indépendance des Etats-Unis d’Amérique.
D’une certaine façon, l’idée de domination euro-américaine sur le monde semble bien plus “USA-centered” qu’euro-centrée. Qu’un intellectuel aussi sérieux que Francis Fukuyama ait pu voir dans la chute du mur de Berlin la “fin de l’histoire” 17 , alors même qu’à l’échelle de l’histoire des civilisations humaines, le communisme ne représente d’un épiphénomène, en dit long sur notre propension occidentale à l’hyperbole !
Le “renversement du monde”, une illusion d’optique ?
Si, après la parenthèse de la Guerre froide, qui a figé la situation du Monde dans le découpage de Yalta pendant un demi-siècle, l’histoire – plutôt que d’être finie – reprenait simplement son cours, chaotique, chahuté et incertain ? Dès le 12 mai 1945, alors que la Seconde Guerre mondiale se poursuivait dans le Pacifique, Winston Churchill écrit à Harry Truman, Président des Etats-Unis depuis la mort de Roosevelt, parlant de la Russie soviétique : « […] Un rideau de fer s’est abaissé sur leur front. Nous ignorons tout ce qui se passe derrière. […] En résumé, la question d’un règlement avec la Russie avant que notre force se soit évanouie, me paraît éclipser toutes les autres. » 18
La question de l’affrontement entre les deux blocs allait en effet “éclipser toutes les autres” pendant plus de 45 ans 19 . Et on peut légitimement se demander si un “rideau de fer” n’est pas aussi tombé alors sur nos facultés d’imagination et de compréhension du monde…
C’est en 1961 que John Fitzgerald Kennedy utilise le terme d’ équilibre de la terreur – balance of terror – pour décrire la situation du couple USA-URSS. La doctrine de dissuasion nucléaire alors en vigueur est la Destruction Mutuelle Assurée Mutual Assured Destruction –, censée empêcher les protagonistes, du moins tant qu’ils restent rationnels 20 , de s’engager dans une “guerre chaude”. Cela n’empêchera pas la guerre du Vietnam, ni quelques autres affrontements plus ou moins directs en Afrique ou ailleurs, mais dans l’ensemble, on peut constater que cette dissuasion n’a pas trop mal fonctionné. Est-ce au prix de notre capacité à penser le monde comme un ensemble complexe, vivant, mouvant, plein à la fois de risques et d’opportunités ?
Il est vrai que l’on pourrait être anesthésié pour moins que cela. En fait, on peut faire remonter l’origine de cette situation d’ équilibre de la terreur jusqu’à la Conférence de Yalta 21 . Car le partage du Monde – en réalité de l’Europe essentiellement qui y aurait été fait n’est pas le fruit d’une négociation ouverte, mais le simple constat des rapports de force de l’époque, et leur “calcification” pour éviter de jouer les prolongations de la Seconde Guerre mondiale.
En février 1945, l’Europe est en guerre depuis cinq ans et demi, et même depuis presque dix ans si on inclut la guerre d’Espagne. L’Asie est en guerre depuis quatorze ans. Certes, les Etats-Unis sont un belligérant récent, puisque Pearl Harbour ne date que d’un peu plus de trois ans, mais il ne faut pas oublier qu’ils se débattent, depuis 1929, dans des difficultés économiques sans précédent. Bref, le Monde en a assez de se battre. Et il faut dire que si, depuis 1917, les Russes devenus soviétiques sont la bête noire des démocraties occidentales – que l’on n’appelle pas encore ainsi –, ils ont été des alliés formidables contre la puissance nazie. Leur armée est devenue une impressionnante machine de guerre, remportant victoire après victoire sur le Front de l’Est, et ni Churchill, ni Roosevelt n’ont envie d’en découdre pour imposer à Staline autre chose que ce qu’il a déjà décidé en matière de partage des dépouilles.
On peut les comprendre, et même probablement les remercier, car si l’Europe était restée plus longtemps en guerre, nous n’aurions peut-être pas aujourd’hui la possibilité de penser à construire un avenir positif. Mais il n’empêche que cet équilibre de la terreur d’un demi-siècle a figé nos neurones…
Comment pourrait-il en être autrement, d’ailleurs ? La Terre a été partagée pendant quelques décennies en zones d’influence sur la base d’un accord tacite empêchant à l’un de proposer sérieusement des alternatives de développement aux vassaux de l’autre et réciproquement. De là à croire, dans chaque camp, qu’il n’y a qu’un seul modèle de développement possible et que vouloir en changer serait faire courir un risque insupportable à l’humanité, il n’y a qu’un pas, qui a été franchi semble-t-il.
C’est probablement là que se trouve la source de la disproportion avec laquelle un Francis Fukuyama salue la chute du mur de Berlin. Elle marque en effet la fin de la seule “histoire” qu’ont connue celles et ceux qui sont nés “après-guerre”, comme le dit l’expression populaire en soulignant ainsi le caractère exceptionnel – pour nous Européens en tous cas – et de cette guerre, et de la période qui l’a suivie.
La fin des certitudes n’est ni la fin du monde, ni la fin de l’histoire…
Plutôt qu’un “renversement du monde” aux conséquences désastreuses “pour nous”, ne peut-on voir dans notre époque le retour bienvenu de l’incertitude ? Bienvenu, car peut-on réellement se réjouir d’une “certitude de destruction mutuelle” pour peu que l’on cherche à modifier trop profondément les règles du jeu ?
La période de la Guerre froide a été pour nous Européens de l’Ouest une période de développement, d’enrichissement, d’accession au confort. L’espérance de vie à la naissance est passée en France d’environ 65 ans en 1950 à plus de 80 aujourd’hui. Les années 50 et 60 ont vu l’accès généralisé à une pléthore d’équipements dont on se demande aujourd’hui comment on avait bien pu se passer : voiture, électroménager, téléphone, télévision, etc. !
Faut-il pour autant oublier que cette même période voyait les pays d’Europe de l’Est sous le joug soviétique, l’Afrique laissée pour compte du développement, une partie de l’Asie transformée en champ d’affrontement indirect entre les grandes puissances qui ne pouvaient s’affronter directement ? L’explosion de cette gangue que représentait la Guerre froide a certes permis à l’instabilité du monde d’arriver jusqu’à nos portes, mais elle a en même temps ouvert le champ des possibles, et donc des opportunités.
Les dernières années du XX e siècle et les premières du XXI e semblent montrer davantage une série de “basculements” répétés qu’un “renversement du monde” vers une nouvelle stabilité, qui serait en quelque sorte pour nous “à l’envers”. C’est un retour à une instabilité probablement source d’insécurité, mais en même temps naturelle et féconde. Naturelle car l’histoire longue tend à nous rappeler que la règle du monde est plutôt le développement chaotique que l’ascension linéaire. Turbulences qui font même dire à certains historiens ou philosophes que l’histoire humaine n’est qu’une suite ininterrompue de massacres. Il n’y a certes pas de quoi s’en réjouir, mais peut-être de quoi s’en rassurer quelque peu, ou en tous cas revisiter le pessimisme qui semble s’être emparé de nos pays. Car pourtant, “elle tourne”, et nous sommes le produit de cette histoire chaotique. Pourquoi ne pas imaginer que nous pourrions tout simplement la poursuivre, en y mettant ce que nous avons de meilleur et en gardant profondément l’espoir, légitimé par des millénaires d’histoire de l’humanité, que le pire n’est jamais certain ? D’autant que ces “basculements répétés” revêtent parfois des aspects sympathiques : le printemps arabe , qui a fait rêver beaucoup d’une ouverture possible 22 , n’aurait certainement pas pu exister quand l’affrontement entre les deux blocs étouffait le monde. Le formidable essor d’Internet, des réseaux sociaux, des encyclopédies collaboratives – Wikipedia et ses avatars – n’est pas imaginable dans un monde figé. Cet essor est le produit autant que le ferment de l’instabilité qui enveloppe notre époque.

Ainsi, les incertitudes de ce début de XXI e siècle sont à la fois une bonne nouvelle et une question. La bonne nouvelle, c’est que l’avenir n’est pas écrit, et que nous avons la responsabilité de le construire. La question est : que nous faut-il trouver en nous, dans nos sociétés, pour donner de la stabilité non à notre environnement, mais au sens de notre action ?
2 La république chinoise a été proclamée le 1er janvier 1912 par Sun Yat-Sen. Les luttes de pouvoir en son sein devaient donner environ 15 ans plus tard la victoire temporaire à un certain Tchang Kaï-Chek, lui même détrôné par Mao Tsé-toung en 1949 et réduit à ne régner que sur l’île de Taïwan. Sinon de l’actualité, en tous cas de l’histoire courte !
3 Dès le milieu du XIX e siècle, la dernière dynastie chinoise a dû concéder, par la force, aux puissances européennes plusieurs parties de son territoire, généralement des enclaves dans des villes portuaires, donc potentiellement riches. Ces concessions fonctionnaient comme de véritables colonies.
4 Les 27 et 28 mai 1905, une flotte russe arrive de la Baltique pour défendre la concession russe de Port-Arthur au nord-est de la Chine, au fond de la mer Jaune, alors assiégée par les Japonais. Elle est écrasée par la flotte japonaise dans le détroit de Tsushima, qui sépare la Corée du Japon.
5 La Révolution de 1905, démarrée en janvier, aboutit en octobre de la même année à la première constitution russe. Certes, le Tsar garde le pouvoir, mais il est considérablement affaibli. Douze ans plus tard, il sera définitivement renversé par ceux qui ont fait à cette époque leurs premières armes…, dont un certain Vladimir Illich Oulianov, plus connu sous son nom de guerre de Lénine.
6 En 1550 débute à Valladolid en Espagne un débat réunissant, à la demande de Charles Quint, théologiens, juristes et administrateurs du royaume pour y parler de « […] la manière dont devaient se faire les conquêtes dans le Nouveau Monde, suspendues par lui, pour qu'elles se fassent avec justice et en sécurité de conscience. » Bartolomé de Las Casas, prêtre dominicain espagnol, s’y distingue en défendant les droits des indigènes en Amérique et en soulignant la rationalité que démontre leur civilisation. Quelques très rares autres religieux l’avaient précédé dans le questionnement sur la légitimité de la conquête de l’Amérique. Mais les intérêts de la couronne de Castille étaient tels que ces “états d’âme” devaient… en rester.
7 Richard Wilhelm (1873-1930), ami de Karl Jung, est en particulier connu pour son excellente traduction du Yi Jing ou Yi King , le Livre des mutations , outil de divination et pierre fondamentale de la pensée chinoise, datant du premier millénaire avant Jésus-Christ.
8 Michel Heller, Histoire de la Russie et de son empire , Flammarion (janvier 1999). C’est par cette phrase que l’auteur conclut son avant-propos.
9 Avant la Révolution française, l’Etat se confond, dans toute l’Europe, avec le Prince ( L’Etat, c’est moi ! affirme Louis XIV). Cela n’empêche pas les guerres, mais elles sont d’une nature très différente de celles qui verront bientôt des nations entières s’opposer les unes aux autres dans des guerres totales.
10 Avant la Révolution française, l’Etat se confond, dans toute l’Europe, avec le Prince ( L’Etat, c’est moi! affirme Louis XIV). Cela n’empêche pas les guerres, mais elles sont d’une nature très différente de celles qui verront bientôt des nations entières s’opposer les unes aux autres dans des guerres totales.
11 Du moins si l’on se réfère à l’histoire courte, celle qui se fait de mémoire d’homme. Car on peut la faire remonter en réalité au moins à Charles Quint. Sa politique étrangère a en effet été guidée par deux constantes : unifier l’Europe et faire triompher la chrétienté, ce qui était à l’époque quasi synonyme. Il ne faut pas oublier que Charles Quint était le titulaire de la couronne impériale – le Saint Empire romain germanique, celui de Charlemagne. Mais son échec constant sur ce double terrain, qui sera amplifié par l’échec de ses successeurs de la maison de Habsbourg, dont Philippe II, montre à quel point cette “unité” était alors essentiellement une vision dynastique et non un sentiment populaire. L’Europe “moderne”, que l’on peut grosso modo dater du XVII e siècle, est celle de la division entre les intérêts nationaux. On peut lire à ce sujet, entre autres, l’excellente Histoire de l’Espagne de Joseph Pérez, chez Fayard.
12 George Marshall, après avoir été le Chef d’Etat-major des Armées des Etats-Unis d’Amérique pendant la Seconde Guerre mondiale devint Secrétaire d’Etat – ministre des Affaires étrangères des USA – en 1947. Il mit alors en place un plan massif d’aide économique à destination des pays d’Europe de l’Ouest, the European Recovery Program , plus connu sous le nom de Plan Marshall. A noter que la création de la CECA – Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier –, l’ancêtre de l’actuelle Union Européenne, ne date, elle, que de 1951. De là à penser que l’Europe est une création américaine…
13 Le principal moteur de la colonisation, en particulier britannique, a été la nécessité de trouver des débouchés nouveaux aux produits manufacturés.
14 Du moins quand on enlève toute connotation raciale. Car à la fin du XIX e siècle, l’idée, fortement défendue en France par un Jules Ferry, était que la race blanche avait une mission civilisatrice et devait dominer le monde. Encore s’agissait-il d’une mission à remplir, non d’un constat de domination établie, et cette idée, si elle était répandue, ne faisait pas consensus.
15 H. P. Willmott, The Great Crusade – Potomac Books – p.348-349 « Even more significantly, in terms of the decline of Europe, the invasion of June 1944 marked the emergence of the United States as the major power in western Europe. »
16 Voir note 8. En même temps qu’il déniait à l’Europe tout droit d’intervenir dans les affaires américaines, Monroe s’engageait en contre partie à ce que les Etats-Unis s’abstiennent de toute intervention dans les affaires européennes.
17 Francis Fukuyama, né en 1952, est un philosophe et économiste américain d’origine japonaise. Il publie dès 1989, au moment de la chute du Mur, un article intitulé « The end of history? », puis retire le point d’interrogation dans un livre de 1992 où il défend la thèse que la fin des idéologies et le triomphe de la démocratie libérale marquent la fin de la progression de l’histoire humaine.
18 In Winston Churchill – La Deuxième Guerre mondiale – tome 12 – Librairie Plon. Winston Churchill devait au cours des mois qui suivaient réitérer plus d’une fois son avertissement.
19 On considère généralement que la Guerre froide dure de 1947 – quand l’expression apparaît pour la première fois sous la plume de l’homme d’état américain Bernard Baruch – à 1991 – date de la dissolution du Pacte de Varsovie. Mais il est clair que l’on peut voir les prémisses de cet affrontement dès les offensives soviétiques de fin 1944 et de 1945 pour s’assurer la prédominance absolue sur les pays d’Europe centrale.
20 Difficile de ne pas remarquer à ce propos que l’acronyme de l’expression anglaise – MAD – signifie “fou”. Est-ce pour cela que cette période nous a ramolli le cerveau?
21 Du 4 au 11 février 1945, à Yalta, station balnéaire de la mer Noire, Churchill, Roosevelt et Staline tiennent une conférence au triple objectif: adopter une stratégie commune pour finir la guerre au plus vite, régler le sort de l’Allemagne et de l’Europe après la victoire, garantir la stabilité ultérieure du monde. C’est lors de cette conférence que Churchill aurait griffonné une répartition des zones d’influence en Europe, acceptée par Staline, qui devait perdurer jusqu’en 1991. Mais cette répartition ne faisait que refléter ce qui était militairement et politiquement faisable compte tenu des positions des forces à ce moment. Parmi les autres résultats de Yalta, probablement plus importante pour la stabilité des années suivantes, il y a la décision de Staline de participer à l’ONU qui sera portée sur les fonts baptismaux le 25 avril 1945 à San Francisco.
22 Les réalités sont dures, et les espoirs soulevés par ce printemps arabe sombrent quasi partout dans la victoire des partis islamistes. Mais la démocratie en Europe ne s’est pas faite, elle non plus, en un jour, et la fin des dictatures égyptienne ou libyenne reste une bonne nouvelle.
Chapitre 2 : Principe de précaution contre principe d’expérimentation
Nous n’aimons pas l’instabilité. Notre corps lui-même y est rétif. Je me le répète souvent, quand, sur mon voilier de dix mètres, je suis balloté, lors d’un force 6 ou 7 bien établi, par des creux de quatre mètres et une mer “bien formée”, comme se plaisent à dire les marins. Et encore, la pression du vent sur les voiles, qui me permet d’avancer et de garder un cap presque stable, établit-elle un semblant d’équilibre !
Cette haine de l’instabilité est-elle un vague souvenir de nos premiers pas… et des bosses qui les accompagnaient ? Toujours est-il que nous nous efforçons, depuis que les hommes ont laissé trace de leurs réflexions, de mettre un peu de constance et de prévisibilité dans l’immensité mouvante de notre monde.
Les Grecs anciens interrogeaient la Pythie, les Romains lisaient les auspices, nous, nous avons… les prévisionnistes et le principe de précaution.
Pour ce qui est des premiers, ils ont un peu de plomb dans l’aile – ce qui, soit dit en passant, peut rendre plus difficile la lecture des auspices 23 . Leurs prophéties réussissent surtout à prédire… le passé récent, à moins qu’elles ne soient, comme c’est le cas pour les prédictions des agences de notation économiques, largement autoréalisatrices 24 .

Quant au second, il a pour ambition non de prédire l’avenir, mais de l’empêcher d’advenir pour peu qu’il soit dangereux. Ce qui est un vaste programme ! Car, dès le siècle dernier, les scientifiques les plus avancés ont mis en évidence l’imprédictibilité profonde des systèmes complexes, à commencer par notre monde. Comment alors empêcher les conséquences négatives d’un changement si celui-ci entraîne des évolutions que nul ne peut prévoir, sinon en empêchant le changement, donc la vie ?
Mais prenons tout d’abord le temps de nous arrêter sur cette idée que notre monde est en grande partie imprédictible. Un des précurseurs de la théorie du chaos 25 , Henri Poincaré (1854-1912), démontre que de nombreux systèmes complexes présentent une telle sensibilité aux conditions initiales que notre capacité à en prédire le comportement est pour le moins très limitée 26 . Quelques années plus tard, c’est le météorologue Edward Lorenz (1917-2008) qui rendra célèbre l’effet papillon 27 en étudiant la variabilité des modèles utilisés pour la prévision des évolutions météorologiques à long terme. N’y a-t-il pas une ironie à ce que ce soit justement un météorologue qui ait démontré d’une façon aussi claire l’inanité à vouloir prédire le temps qu’il fera dans quelques décennies et donc le réchauffement futur de notre planète ? Poincaré, Lorenz et bien d’autres font partie de ces nombreux savants de très haut niveau qui nous appellent à une très grande humilité dans notre propension à prédire le monde, et donc à le contrôler.
Il ne s’agit pas ici de discuter de la théorie du chaos, de la criticalité auto-organisée ou de tous ces éléments théoriques qui montrent que notre monde n’obéit pas à 100 % aux lois de la physique newtonienne, mais génère aussi parfois des variations significatives. Le lecteur intéressé trouvera de nombreux ouvrages sur le sujet, plus ou moins approfondis selon son niveau de culture scientifique. Contentons-nous de conclure cette brève excursion par une question : si la physique moderne intègre l’incertitude comme un de ses principes, que devrions-nous dire alors de l’économie, de la sociologie et des rapports entre les hommes ? Le XXI e siècle n’a pas créé la complexité et l’imprédictibilité du monde, il s’est contenté de les mettre en évidence et… en équations.
Et pourtant, nos sociétés européennes – ou plus précisément ces “élites” qui en dominent et modèlent parfois l’opinion – ne semblent pas vouloir s’accommoder de cette intolérable irruption de l’incertitude. D’où le principe de précaution, inscrit depuis 2005 dans la Constitution française.
Quand on parle de “principes”, et plus encore de “principes constitutionnels”, il est utile d’approfondir un peu la réflexion. Le principe de précaution apparaît en effet, de prime abord, comme un principe de bon sens 28 . Les accidents industriels des dernières décennies, la pollution et ses conséquences sur les ressources naturelles et sur la santé, les épisodes médiatiques de la vache folle ou du sang contaminé nous interpellent et nous conduisent légitimement à dire : ne faisons plus n’importe quoi, réfléchissons et analysons les risques avant de mettre en place des nouveautés dangereuses.
Mais prenons un peu de recul : si le principe de précaution avait été inscrit dans la constitution à l’époque, aurait-il empêché le scandale du sang contaminé ? C’est peu probable, car les éléments d’information étaient disponibles, l’analyse des risques pris en ne chauffant pas le sang avait été faite. Le scandale réside d’une part dans le fonctionnement des circuits de décision – la place respective des ministres et des hauts fonctionnaires – d’autre part dans les critères de la décision – quel est le “prix” d’une vie humaine ? L’affaire du Mediator semble d’ailleurs montrer que le principe de précaution n’a pas vraiment changé la donne quand on a à faire à des sommes colossales susceptibles d’étouffer quelques scrupules.

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