La parité : enjeux et pièges
299 pages
Français

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La parité : enjeux et pièges

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Description

La parité entre homme et femme n'est pas réalisée, notamment dans l'entreprise, en dépit des engagements, discours et avancées législatives. La coexistence de deux mouvements antagonistes, la résistance masculine à préserver l'existant et l'exigence féminine à revendiquer un territoire égal, révèle l'existence d'un non dit. D'anciens préjugés colonisent notre inconscient au point que nous les prenons pour des évidences. Ce livre nous invite à les découvrir et propose une méthode pour les dépasser.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 avril 2010
Nombre de lectures 372
EAN13 9782336255316
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

La parité : enjeux et pièges
La dynamique des sexes au travail

Gérard Pavy
© L’HARMATTAN, 2010
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296113763
EAN: 9782296113763
Les ouvrages de Gérard Pavy : « Dirigeants / Salariés, les liaisons mensongères » Editions d’Organisation 2004 « La logique de l’informel » , Editions d’Organisation 2002 Contributions : « Le leadership en situation » dans Formes de l’agir stratégique , sous la direction de Xavier Deroy, De Boeck, 2007 à « La Compétition, mère de toutes choses ?», sous la présidence de J-M Pelt, Le collège Supérieur, 2007 à « La Sagesse et le Désordre » , sous la direction d’Henri Mendras, Gallimard, 1978
Gérard Pavy est consultant, sociologue, psychanalyste et coach. Il conduit à Sciences-Po deux séminaires ‘Etre acteur dans un contexte de changement’ et ‘Réunir les conditions de réussite d’un projet entrepreneurial’. Il enseigne aussi dans le MBA d’HEC. Il est le fondateur de Pavy consulting et de l’Institut La Fontaine. Il est titulaire d’un MBA de Wharton, Philadelphie, d’un DEA en Sociologie de Sciences Po, Paris, d’un DEA en Economie et d’une Maîtrise en psychologie clinique.
Site web : www.pavyconsulting.com
Vous pouvez nous contacter à : gepavy@pavyconsulting.com
Remerciements
Nos remerciements vont aux participants du groupe de travail sur la parité que nous avons réunis régulièrement pendant un an et qui comprenait : Christine Anceau, Maurice Casper, Céline Chantepy, Marine Cousin-Bernard, Fabienne Degorce, Xavier Dubourget, Karine Erbibou, Thomas Escure, Josiane Gerbel, Naoual Hammoudi, Gaëlle Houssais, Chantal Maes, Estelle Michel, Sandra Pernet, Anne-Laure Pham, Jean Posière, Pauline Prat, Olivier Réaud, Adeline Richard, Christine Rouvin, Nathalie Tournyol-du-Clos. Et je remercie aussi les membres de l’Institut La Fontaine qui ne sont pas déjà cités, Gérald Andrieux, Françoise Baï-Grenier, Xavier Deroy, Raphael de Léonardis, Marie-France Lynda, Françoise Mottet, Valérie Reber-Adler, Roland Reitter, Jean-François Rohm et Caroline Tsiang. Je remercie vivement Sabine Broddes pour ses commentaires avisés à la lecture du manuscrit. J’ajoute particulièrement à ces remerciements Jacques Cheneau. Je suis gré au Professeur Henri de Simules de nous avoir consacré un peu de son précieux temps. Merci, enfin à mon épouse, Linda, si attentionnée, miroir réfléchissant et incitation à l’évasion.
A Carine, Richard, Alex et Julien
Sommaire
Page de titre Page de Copyright Remerciements Dedicace Introduction Partie 1 - La parité, illusions et réalités
1.1. L’entreprise a du mal à se débrouiller du pulsionnel 1.2. Les données factuelles, les avancées et les limites de la femme au travail 1.3. Les causes possibles du retard dans la parité 1.4. Du sexe au genre : éléments de références sur le masculin et le féminin 1.5. Comment s’y prennent les femmes ? Le cas Expresso SA, entreprise industrielle
Partie 2 - Analyse de la dynamique des sexes
2.1. Dans les coulisses de l’imaginaire masculin 2.2. Les coulisses de l’imaginaire féminin
Partie 3 - Le mythologique et le pulsionnel
3.1. L’homme piégé par Narcisse 3.2. Le symbolique et l’imaginaire 3.3. Les deux stratégies fondamentales : l’obsessionnel et l’hystérie
Partie 4 - Stratégies et interactions hommes - femmes
4.1. Les trois couples d’antagonistes 4.2. L’homme, la maman et la putain 4.3. Quelques variantes d’investissement féminin 4.4. Le script des interactions
Partie 5 - Le mariage de l’organisation avec l’obsession
5.1. L’adéquation obsession – organisation 5.2. L’entreprise recycle nos névroses
Partie 6 - La conduite du changement
6.1. Eléments de l’impossible changement 6.2. Le mode de raisonnement ‘Méta’ 6.3. A vous de jouer : le passage à la pratique
Bibliographie
Introduction
Ce livre explore l’inconscient des hommes et des femmes et s’appuie sur ces résultats pour jeter une lumière sur le fonctionnement social en prenant comme angle la question de la parité.

Une infime partie du monde fonctionne rationnellement, l’essentiel de nos opinions est pris dans le tourbillon de l’imaginaire. Le trait comique de cette histoire est que l’homme se croit rationnel et consacre une énergie considérable à appliquer des recettes rationnelles pour expliquer un monde qui lui échappe, sans se rendre compte qu’en fait ses fantasmes le pilotent, même au cœur de ce qu’il pense être sa rationalité.

L’entreprise parle d’elle-même, de ses salariés, de son personnel, en y incluant le management et les cadres, comme d’un ensemble homogène, lisse, formé d’individus compétents, dévoués, bien intentionnés, et tirant dans le même sens. Ce tout organisé, rationnel et paisible, cet espace de confiance partagée, animé d’une volonté commune au service de la performance et du service au client, laisse pourtant pointer aussi des dysfonctionnements, des tensions, des manœuvres de contournement, des tiraillements, autant de manifestations de divergences latentes. Ceci vaut largement pour l’ensemble des organisations et institutions, quelque soit leur secteur.

Un leurre de cohérence
Où est le vrai ? La thèse de la cohérence est en porte-à-faux avec une réalité beaucoup plus ambigüe. Ceci ne pose pas de problème en soi, mais seulement à partir du moment où ce discours se veut être, pas seulement une tirade pour mobiliser les troupes, mais aussi l’expression d’un savoir et l’affirmation d’une vérité sur le fonctionnement de l’organisation. L’entreprise a d’autant plus besoin pour fonctionner de s’affirmer comme un groupe uni que, justement, elle ne l’est pas. Le plaidoyer pro-domo est un leurre qui se détecte difficilement, si ce n’est après-coup, par les incompréhensions et les troubles qu’il engendre.

Un discours d’entreprise marqué du masculin
Faut-il rappeler cette évidence que les premières organisations de grande taille, l’Eglise et l’Armée ont été inventées par des hommes ? Mission, stratégie, planification, structure, hiérarchie, répartition des fonctions, délégation, procédures et standards, contrôle : les ingrédients du paradigme organisationnel sont présents dès l’origine. Nos entreprises actuelles n’échappent pas à ces fondamentaux. Elles restent à dominante masculine dans la composition du management, trait qui s’accentue à mesure qu’on se rapproche des sommets où se concentre le pouvoir de décision.

Le discours d’entreprise est en fait marqué du masculin . Cette empreinte n’est pas une tare en soi, bien sûr. Elle le devient à partir du moment où, aveuglé par sa prétention d’universalité et piégé dans sa vision d’entreprise cohérente, ce discours ne perçoit pas ses propres filtres et ses propres limites. Autrement dit, le mode masculin est sans doute riche de multiple capacités de liaison et d’appréhension de la réalité. Ce n’est pas donc lui qui fait problème en soi, mais le fait que ce discours crée les conditions de se reproduire comme une idéologie un peu rigide.

Une étude de Kreuger et Theusen 1 , s’appuyant sur la méthode MBTI 2 montre que le profil préféré pour un manager est très majoritairement, à plus de 70%, des traits de ‘penseur’ et de ‘juge’. Le premier trait se rapporte à l’approche détachée, rationnelle, analytique des situations. Le second trait se décline en planification, organisation et contrôle. Nous le verrons plus loin ces deux caractéristiques relèvent de l’obsession qui elle-même a quelques accointances avec le masculin.

Cette approche conduit à rejeter les émotions et l’irrationnel (qui, surprise, surprise, entretiennent, paraît-il, un lien privilégié avec le féminin) hors du monde organisé de l’entreprise. La mise à l’écart des émotions aboutit à ravaler l’autre à l’état d’objet. Cet aplatissement de la vue et de nos capacités de raisonnement est d’autant moins perceptible qu’il constitue l’unique horizon.

On peut faire l’hypothèse d’un lien entre l’affirmation de cohérence, la dominance du profil penseur / juge et la marque du masculin. Les dysfonctionnements dénoncent la fausse universalité d’un discours porteur de ses limites d’origine. Ils constituent les symptômes du système.

La différence des sexes
A partir du moment où l’on ne parle plus de salariés, de cadres, de managers, d’agents ou de salaires chargés annualisés, bref d’individus impersonnels, mais où l’on introduit une différence, la différence des sexes, on amorce une véritable révolution. La première révolution est de montrer que le discours unique de l’entreprise n’est pas universel mais limité et marqué par le masculin. Ce n’est pas une question de postes ou de pouvoir, mais de mode de raisonnement. Et le mythe du groupe humain homogène et cohérent se fissure. L’entreprise rassemble des personnes aux intérêts spécifiques, à la fois rationnelles et irrationnelles, où la logique bataille au quotidien avec les exigences des pulsions.

La poussée des femmes dans les organisations et la revendication de parité questionne cet ordre implicite. Mais, faisons un peu de science fiction. A quoi pourrait aboutir cette pression paritaire dans une culture managériale standardisée si ce n’est à un clonage de femmes viriles par mimétisme du schéma masculin dominant.

Pour échapper à ce futur sans intérêt ni saveur, nous vous proposons de ne pas oublier le génie propre à chaque sexe. Chaque être, homme ou femme, est unique et les gens veulent être pris dans leur entier. Chacun d’entre nous a une façon particulière de déployer ses actions dans le temps, une stratégie. Ce livre ne découpe pas les individus en morceaux, en détachant la vie publique et les rôles occupés dans l’organisation, de la vie privée et les relations intimes. Les stratégies des sexes se déploient bien sûr sur ces deux champs reliés que nous explorerons.

Des certitudes qui servent d’édredon
Mais l’entreprise et le discours masculin ont bon dos. Chacun y met du sien. L’individu craint rien moins que d’être confronté un jour à une image dépréciée de lui-même. Trouver un autre pour me débarrasser sur lui de ce soi-disant défaut, de ce moins qui me taraude, telle est ma permanente quête. Dans les organisations, chacun se met en chasse et s’invente des artifices pour maintenir l’autre en son pouvoir. L’individu investit ces procédés pour autant qu’ils lui donnent le sentiment de sortir du lot. Il est prêt à tout pour croire en ce miroir qu’il a lui-même créé. Il est même prêt à se culpabiliser, un peu, si c’est le prix à payer pour se donner bonne conscience. Il lui faut paraître comme quelqu’un de correct aux yeux des autres et de lui-même.

L’exemple suivant vient confirmer cette idée que nous chérissons d’autant plus nos préjugés qu’ils valorisent notre image de soi et que cette même raison fait que l’on est incapable de les détecter. Illustrons. Le journal Le Monde a récemment ouvert ses colonnes à un débat sur l’éventuelle responsabilité des écoles de formation des élites dans la crise actuelle du capitalisme. Le journaliste Luc Cédelle 3 rappelle qu’il est reproché aux grandes écoles de « sélectionner le conforme plutôt que le créatif, valoriser la docilité plutôt que l’initiative » et que l’on compte très peu d’entrepreneurs parmi leurs anciens élèves. En guise de réponse, deux anciens élèves d’une grande école rejettent la critique en développant l’argument suivant : « si nous nous étions sentis la vocation de la philosophie morale, nous aurions choisi la faculté de lettres. Au lieu de cela, nous avons choisi une formation de cadres du secteur privé… ». Comme vous pouvez le lire, il s’agit bien d’une école de formation de cadres , il est donc normal que peu d’entrepreneurs en ressortent. C’est marqué en toute lettre. Et les auteurs laissent aussi percer un préjugé classique comme quoi un littéraire ne saurait faire un bon manager. Trahissant le moule qui formate leur pensée, ils apportent ainsi involontairement de l’eau au moulin des critiques du système de formation des élites. Les grandes écoles peuvent certainement trouver meilleur avocat pour leur cause.

Chacun a donc à questionner les certitudes qui lui servent d’édredon. Il peut trouver son intérêt à accepter l’invitation de Roland Barthes 4 de passer du Nautilus de Vernes, symbolisant l’univers fermé, rond et lisse où l’homme est le maître, au Bateau Ivre de Rimbaud, vecteur poétique d’exploration.

Si la question de la parité peut nous servir d’ouvre-boîte pour accéder à la compréhension des rouages du système, son apport ne peut être pertinent qu’accompagné d’un travail sur le narcissisme des uns et de autres.

Le plan du livre
Comment avons-nous procédé ? Comme dans toute approche sociologique, nous sommes partis du terrain, de l’écoute des acteurs, hommes et femmes de l’entreprise, pour dégager, au-delà de la variété des réponses et opinions, des lignes de cohérences, des fractures et des schémas explicatifs. Le livre se compose de six parties.

Dans la première , nous nous appuyons sur des faits, des témoignages, des ressentis, des entretiens et des enquêtes de terrain pour rendre compte concrètement de l’état des rapports entre les hommes et les femmes dans les organisations. Ces témoignages ne prétendent pas être l’expression d’une vérité scientifique. Ils constituent des regards mêlés sur le contexte de la parité, avec son aspect bariolé et contradictoire, dans le monde de l’entreprise et de la vie privée. Ils contiennent leur part de préjugés, sans doute. En ce sens, ils ont les manques mais aussi la fraîcheur et la richesse de points de vue saisis sur le vif. Nous en rendons compte tel quel, sans jugement, et nous les soumettons aux règles de l’interprétation dans la suite du livre.

La seconde partie du livre est consacrée au décryptage de ces enquêtes pour dégager les clés stratégiques du féminin et du masculin en les confrontant aux référentiels psychanalytiques.

Dans la troisième partie, nous plaçons ce thème dans un cadre plus large, un système, qui donne un sens à cette dynamique des sexes. Ce système se caractérise par le fait que la dynamique des désirs en entreprise, plus largement dans les organisations, est régulée par l’imaginaire masculin.

La quatrième partie dégage les traits principaux des modes d’interaction hommes-femmes, l’impact sur les rapports dans l’entreprise et sur les rapports privé, les obstacles, les spécificités et les voies d’évolution.

La cinquième partie met en évidence le lien entre le mode de fonctionnement de l’organisation et certaines clés du côté du masculin. Nous y abordons les difficultés pour changer le système. L’entreprise sait utiliser productivement les composantes cachées de l’individu. Ce dernier est bien content de trouver ainsi un procédé pour ignorer ses vulnérabilités.

Enfin, dans une dernière partie, nous proposons le mode de raisonnement Meta pour penser l’entreprise en décodant et reliant les niveaux manifeste et latent de l’action. Le lecteur trouvera des pistes de réflexion et d’action pour sortir des scénarii répétitifs identifiés.
Partie 1
La parité, illusions et réalités
Nous posons les éléments du contexte de la parité en rendant compte des diverses facettes subjectives de sa réalité vécue, le tout étayé de données chiffrées objectives permettant de cadrer et peser les enjeux.
Les hommes étant ce qu’ils sont habituellement, seul le nom leur rend enfin une chose visible. Les originaux ont aussi été la plupart du temps des inventeurs de noms.
Le Gai Savoir F. Nietzsche
1.1. L’entreprise a du mal à se débrouiller du pulsionnel
« La parité, c’est vous greffer des couilles. Nous, dans ce cas on vous vouvoiera », voilà ce que parfois les femmes nouvellement promues s’entendent dire par leurs collègues masculins. S’agit-il d’une formule issue d’un cerveau particulièrement archaïque, datant du 19 ième siècle, ou bien fonctionnant dans un pays reculé aux mœurs primitives ? Que nenni ! C’est une phrase prononcée couramment dans un secteur économique et dynamique de la France d’aujourd’hui, exposé à la concurrence internationale.

Nous y voilà ! La parité est un sujet passionnant. Il est au cœur de la société puisqu’il traite de la place des hommes et des femmes. Il est au cœur de l’intime car il aborde la façon dont chacun se perçoit, perçoit l’autre, et ce que ça veut dire d’être un homme ou une femme.

Ce thème s’immisce régulièrement au cœur des débats politiques et sociaux et la plupart des entreprises déploient des démarches visibles pour adresser cette question et combler ce qu’on appelle un retard. En même temps, comme le met en évidence l’extrait de dialogue ci-dessus, les stéréotypes tiennent le coup et confirment qu’une certaine culture que l’on croyait datée regimbe à céder la place.

Nous nous appuierons pour réaliser nos explorations sur plusieurs matériaux bruts.

D’une part, les réflexions d’un groupe de travail d’une douzaine de personnes que nous avons réunies plusieurs fois au cours de l’année 2007 sur le thème de la parité. Au sein de ce groupe, hommes et femmes se trouvaient représentés ainsi que différents secteurs de l’économie et niveaux de responsabilité. Les femmes y étaient toutefois plus nombreuses : est-ce parce qu’elles ont plus à y gagner ? Le groupe a adopté un mode opératoire dépouillé, sans programme préétabli, favorisant l’expression spontanée des participants. La consigne était de s’exprimer sur ce qu’évoquait pour chacun des participants le thème de la parité et de faire part des expériences professionnelles ou personnelles qui y étaient liées. L’intérêt de ce groupe est de saisir directement les préoccupations des uns et des autres à ce sujet en limitant les jugements de valeur et les effets de thèse. Nous rendons compte ici abondamment des travaux et des échanges au sein du groupe. Les prénoms ont été changés pour préserver l’anonymat.

Nos enquêtes sociologiques sur le terrain constituent une seconde source d’informations. Certaines études commandées par nos clients étaient directement centrées sur le thème de la parité. Ces travaux permettent de dégager les stratégies des acteurs puisque ceux-ci sont saisis dans leur environnement professionnel. Enfin, une dernière source est constituée par notre pratique du coaching individuel et de l’analyse. Elle permet notamment de dégager des invariants humains, de s’y retrouver un peu dans les méandres secrets de l’âme, de comprendre la logique des moteurs subjectifs qui animent les hommes et les femmes, à leur insu, dans les décisions qu’ils prennent au quotidien et qui impactent leurs vies personnelles et professionnelles.

a. L’étrange acceptation de l’inacceptable
Le thème de la parité n’est pas un objet neutre. Il est investit, et depuis longtemps, par le politique et par les forces vives du pays. La société bouge pour assurer une égalité entre les hommes et les femmes. Egalité disons-nous ? Donc, il y avait inégalité au profit des hommes avant ? C’est ce qu’il nous faut comprendre. Nous avons assisté, singulièrement au cours du XX° siècle, à une mise à niveau des droits de la femme : droit de vote, droits parentaux, maîtrise de la maternité et de la vie sexuelle. La mise en égalité de la femme est passée par un processus d’affranchissement de la tutelle masculine. Le mouvement d’égalité est donc simultanément un mouvement d’autonomisation et de développement d’une capacité de maîtrise de son corps et de son destin, comme le marquent particulièrement les lois sur l’IVG et la mise en vente de la pilule.

Mais la flèche de la parité n’aurait apparemment pas encore atteint sa cible. Un domaine résiste encore particulièrement, appelons ce domaine l’économie, pour le moment. Par certains côtés, le processus est tellement lent qu’il rappelle le paradoxe de Zénon d’Elée. Achille ne parviendra jamais à rattraper la tortue car celle-ci avance aussi. Quand Achille atteint le point où est la tortue, celle-ci se trouve déjà plus loin.

Toute mesure qui s’apparenterait à un non respect de la parité est impossible puisqu’illégale. Pourtant, force est de constater que, d’une part, les différences de salaires entre hommes et femmes restent significatives et que, d’autre part, plus on monte dans la hiérarchie et moins la parité femmes / hommes est respectée, alors que celles-ci représentent la moitié des humains.

Une statistique particulièrement saillante illustre ce problème : les femmes ne représentent que 6% des dirigeants des grandes entreprises mondiales. On ne peut que constater le nombre encore réduit de femmes aux sommets des entreprises et des institutions publiques. Le constat n’est donc pas franco-français, il est universel.

Donc les pratiques sont contraires aux engagements des politiques et au droit, un droit qui évolue et se renforce chaque jour. Comme nous sommes en démocratie, on ne peut que s’étonner que des écarts se reproduisent au vu et au su de tout le monde. Comment ceci est-il possible ? Plus surprenant encore, pourquoi la gent féminine ne crie-t-elle pas massivement au scandale ? Certes les mouvements féministes se font entendre et il arrive même qu’on nomme des ministres spécifiquement en charge de ce dossier. Mais, il n’empêche, les femmes laissent perdurer massivement des situations qui sont à leur désavantages et qui sont, de facto, illégales. Pourquoi ?

Est-ce la résignation qui l’emporte ? Les femmes ne sont elles pas aussi déterminées à gagner la parité ? Est-ce parce que l’absence de signes patents de transgression rend vaine toute démarche de protestation ou d’appel aux tribunaux de justice, faute de faits tangibles sur lesquels s’appuyer ?

De leur côté, les hommes managers, puisque les managers sont principalement des hommes, auraient-ils tendance à privilégier leurs congénères masculins ? Et si oui, pourquoi ? La réponse est sans doute d’autant moins évidente à trouver qu’hormis des individus aux réflexes machistes archaïques, rares sont les hommes qui se réclament ouvertement de la supériorité de l’homme sur la femme.

De nombreuses entreprises, surtout les plus grandes, se mobilisent, signent des chartes de parité, et nomment au sein de la fonction des Ressources Humaines des personnes chargées de ce dossier. Tout le monde se veut irréprochable sur le sujet ! Que se passe-t-il ?

Tout ceci est-il le résultat d’une main invisible, d’un effet de système impersonnel qui aboutirait mécaniquement à cette situation de décalage? Certes, le problème est complexe et il ne faut pas sous-estimer le poids de tendances lourdes, les héritages culturels, mais chaque décision de recrutement, de promotion ou d’augmentation de salaire est bien prise par un individu particulier, un manager, ou un groupe d’individus au sein duquel la voix de certains pèse plus que d’autres. Le résultat est là : tout se passe comme si un effet de système massif engourdissait dans ce domaine les capacités de jugement et d’action des uns et des autres. Voici donc autant de questions essentielles auxquelles il nous faudra répondre. Nous verrons que ce thème de la parité homme / femme trouve son écho et son prolongement sur d’autres terrains comme le handicap ou l’intégration des minorités. Certaines entreprises créent des postes que l’on appelle, parfois pudiquement, « management de la diversité » pour favoriser l’embauche et le développement des catégories de la population qui s’écartent le plus des normes dominantes et des sentiers balisés, dont les femmes.

Pour comprendre ces déséquilibres dans la parité, nul doute qu’il faille se demander si des différences de nature entre les hommes et les femmes n’en sont pas à l’origine. Puisque nous ne vivons pas dans un système dictatorial, ces déséquilibres reflètent sans doute des tendances ou des caractéristiques profondes des deux sexes. Nous sommes avertis sur le fait qu’il nous faudra nous frayer un chemin en évitant les stéréotypes et autres pièges tentants.

b. Les femmes ne sont pas des hommes et inversement
Effectivement, la parité, c’est la parité entre les hommes et les femmes, individus de sexes différents. L’assise identitaire étant juridique, la différence repose sur la déclaration au registre d’Etat-Civil de la personne à sa naissance, ce qui en soi n’est pas sans soulever des problèmes. Le système binaire masculin / féminin est bien sommaire pour rendre compte de la variété des orientations sexuelles, des phénomènes transsexuels, sans parler de l’énigmatique sourire de la Mona Lisa de Léonard. Les anglo-saxons préfèrent substituer à la notion de sexe celle de « genre », qui permet de découpler l’identité sexuelle de l’anatomie.

Si la parité est une question juridique, elle s’exprime sous une forme sociologique. L’état, à un moment donné, de la parité est toujours le résultat de l’action concrète d’hommes, au sens générique, sur d’autres hommes. Du juridique, nous passons à des normes sociales d’autant moins identifiables, visibles, sujettes à dénonciation, qu’elles sont intériorisées et partagées. La dimension subjective de la question est centrale et incontournable. Double subjectivité puisque chacun a une idée de soi, au-delà de son anatomie et chacun est une image pour l’autre. Il nous faut nous demander si le mode de présentation de sa féminité par une femme aura une influence sur sa carrière et si tout type de femme se trouvera également barré dans sa carrière.

Voyons quelles différences les personnes interviewées mentionnent spontanément : « Il a été démontré, assure Anaïs , que les femmes ont moins de capacité que les hommes de se représenter l’espace. Le champ de vision de l’homme est focalisé et celui de la femme est plus large. Les femmes jeunes ont moins d’accidents de la route que les jeunes garçons et ceux-ci ont moins d’accident quand ils sont mariés, avec des enfants. Donc, il y a une différence dans le rapport à la mort et au temps. Les hommes ont un sentiment plus grand d’éternité. Ils découvrent à 50 ans qu’ils n’ont plus vingt ans ! ».

Pour le moment nous prenons telles quelles les opinions recueillies. Il va de soi qu’elles font appel à un cadrage et une interprétation constituant l’objet des prochains chapitres.

Larry Summers, président de l’Université d’Harvard avait déclenché, il y a quelques années, une tempête en déclarant qu’une différence de capacités innées pouvait être un facteur explicatif de la rareté des femmes aux sommets dans les domaines des mathématiques, de l’ingénierie et des sciences physiques 5 .

La question de la différence d’aptitude est loin d’être théorique puisqu’elle dessine une carte des emplois, ce qu’on appelle la division sexuelle du travail. Certains secteurs de l’économie ne sont-ils pas plus particulièrement investis par les femmes et désertés par les hommes, comme les crèches ? Dans d’autres secteurs, comme le BTP, c’est l’inverse. La répartition inégale, marque d’une spécialisation des sexes, saute rarement aux yeux. Et pourtant si on regarde de près, dans les grands groupes, ceux qui sont les plus exposés et qui communiquent le plus sur leur exemplarité, on peut aisément découvrir ces écarts poussés jusqu’à la caricature. Les hommes vont occuper les postes dits « sérieux », hiérarchiques, lourds, techniques, orientés business, au cœur de l’action. On retrouvera les femmes dans les fonctions RH (Ressources humaines), formation, communication, bref les fonctions support, comme on dit élégamment, notamment dans les mondes de la banque, de l’industrie primaire, de l’ingénierie, de l’expertise comptable et du conseil en processus et systèmes d’information. Inversement, les femmes investiront plus largement les secteurs du social, de l’éducation, de la justice et de la santé. Bien sûr, on peut toujours trouver quelques contre exemple parlant, tenant lieu, selon l’expression consacrée, d’arbre cachant la forêt.

Et les facteurs qui favoriseraient l’entrée des femmes dans certains domaines sont-ils aussi ceux qui jouent contre l’entrée de celles-ci dans des mondes où dominent les hommes ? Pour nous éclairer sur ce chemin, nous disposons, entre autre, de deux formules, l’une attribuée à Napoléon et reprise par Freud, ‘l’anatomie est le destin’ et l’autre de Beauvoir, ‘on ne nait pas femme, on le devient’, deux formules qui sont loin d’être mutuellement contradictoires, comme nous aurons l’occasion de le montrer. Nous reprendrons l’exposé des arguments des deux courants d’explications, par les gènes et par l’éducation.

On peut faire un pas en avant et échapper au manichéisme en emboîtant le pas de F. Héritier qui nous rappelle que « l’être humain est bisexué. Le mythe platonicien le représente d’ailleurs dans cette totalité ronde qu’une sanction divine va diviser obligeant chacune des moitiés à chercher son autre moitié, son complément pour ne faire qu’un 6 ».

Bref, avec un peu de chance, à la fin de ce livre vous saurez ce qu’est un homme et ce qu’est une femme, et même un peu plus.

c. Qu’en pense la société : les cinq discours
Ce thème de la parité, nous l’avons mentionné, ne date pas d’hier. Il a déjà bénéficié d’éclairages et d’interprétations multiples, d’où nous dégageons cinq principaux discours. Chacun d’eux occupe une part de marché non négligeable dans les médias et les esprits. Ils se distinguent par la façon dont ils labellisent le rapport entre hommes et femmes, en termes de domination ou de complémentarité. Les échanges entre les participants du groupe parité que nous avions constitué reflètent eux-mêmes cette variété des discours.

Discours 1 : La domination masculine
Pour certains 7 , la messe est dite. Nous ferions face à une domination masculine flagrante, massive et écrasante depuis des millénaires, à peine ébranlée récemment par les coups de boutoir déterminés du mouvement féministe. Différence de salaires, pourcentage dans la population de cadres, part dans le travail domestique, répartition sexuée des tâches et des fonctions, taux de chômage, proportion du temps partiel, hiérarchie des valeurs : quelque indicateur que l’on prenne, la gent féminine est en position nettement défavorisée, vis-à-vis du sexe masculin. Les plus avancées des femmes butteraient sur un infranchissable plafond de verre, réservant l’accès aux sommets des organisations, et singulièrement des entreprises, aux mâles. D’autres études montrent que le parcours de la femme qui cherche à faire carrière, revient à emprunter un labyrinthe semé d’embûches et de fausses pistes 8 . Bref, un ordre immuable, reproduit par les institutions, garantit à l’homme une position de domination.

Au niveau sociétal, on peut ainsi comprendre le point de vue de Bourdieu, pour qui «l’ordre social est une machine symbolique à ratifier la domination masculine. 9 » On retrouve la trace dans l’histoire des trois principes qui assoient ce rapport. « Selon le premier principe, écrit Bourdieu, les fonctions convenant aux femmes se situent dans le prolongement des fonctions domestiques : enseignement, soins, service ; le deuxième veut qu’une femme ne peut avoir autorité sur des hommes, et a donc toutes les chances, toutes choses étant égales par ailleurs, de se voir préférer un homme dans une position d’autorité et d’être cantonnée dans des fonctions subordonnées d’assistance ; le troisième confère à l’homme le monopole du maniement des objets techniques et des machines. 10 »

F. Héritier démonte la mécanique qui fait que la différence des sexes se transforme en hiérarchie : « On sait qu’Aristote explique la faiblesse inhérente à la constitution féminine par son humidité et sa froideur, dues au pertes de substance sanguine que les femmes subissent régulièrement…Les hommes ne perdent leur sang que volontairement, si l’on peut dire…La perte spermatique est aussi contrôlable…Bref, il se pourrait que ce soit dans cette inégalité là : maîtrisable versus non maîtrisable, voulu versus subi, que se trouve la matrice de la valence différentielle des sexes… 11 ».

Comme le propre des dominants est de faire reconnaître leur manière d’être comme universelle, il n’est pas surprenant que les difficultés des dominés soient sous-estimées. Le négatif entre dans la chaire puisque, en 2006, une femme meurt en France tous les trois jours sous les coups de son partenaire ou conjoint. Et, contrairement à une idée répandue, cette violence croît puisque que le ratio n’était que d’une tous les cinq jours en 2002. Ce déséquilibre touche tous les pays du monde, certains seraient plus arriérés, d’autres plus avancés, comme les pays scandinaves.

Discours 2 : La conquête en cours de l’égalité
D’autres courants tempèrent cette opinion en soulignant que la femme a conquis progressivement sa place, dans le domaine politique, avec le droit de vote, la sexualité, la pilule, la vie commune, la coresponsabilité de chef de famille. La réalisation de la parité réelle dans la vie politique et économique resterait un des derniers bastions à prendre. Dans ce discours médian, modéré, vient se verser un courant d’idées qui résiste à l’application d’une même grille d’étalonnage des hommes et des femmes. La parité, pourquoi pas, nous dit-on, mais encore faut-il la resituer dans la globalité des investissements des individus en société. Ainsi, pourquoi la maternité aurait-elle moins de valeur qu’une occupation professionnelle ? Comprendre la parité sous l’angle d’une égalité stricte dans la répartition des postes de pouvoir induit deux hypothèses que ce discours alternatif réfute. D’une part, que les postes de pouvoir sont la valeur la plus élevée de la société et que leur distribution reflète la hiérarchie des talents. D’autre part, que les hommes et les femmes doivent investir également les différents secteurs de la société pour que la « parité » soit effective.

L’intervention de Lola est représentative de cette voie médiane, souple, qui s’écarte des positions trop féministes « selon leurs étapes de vie les femmes peuvent avoir des enfants et faire des carrières, si elles ont envie. Je ne vois pas d’obstacles majeurs pour combiner vie professionnelle et familiale. Il y a des choix de vie, mais on peut avoir sa place et je suis optimiste. Dans les petites entreprises, jeunes, il y a peu de différences entre femmes et hommes . »

Discours 3 : Les forces d’un management unisexe
A rebours de ces observations, d’autres soulignent que la parité, à trop vouloir défendre la cause des femmes, hypertrophie des différences alors qu’il n’y a pas plusieurs façons de manager. « Dans les organisations les plus récentes, affirme Theo , il n’y a pas de question homme - femme en matière de leadership, car la qualité personnelle l’emporte sur le statut. Le tout débouche sur une économie collaborative, entre individus, quelque soit le sexe ».

Des membres du groupe parité s’appuient sur des changements profonds de société pour parier sur ce nouveau style : « On n’est plus dans une économie directive, je décide et les autres font. Maintenant, ce qui fait gagner, c’est la capacité à faire émerger des logiques transversales : la fécondité par la diversité. Toute organisation qui ne vit pas la parité est condamnée »

Ce que vient corroborer Nathan, par son témoignage « Je pense que ça change : il y a une plus grande diversité dans le recrutement maintenant et la globalisation amène des équipes plurielles en termes d’origines ethniques et ça a un impact sur les stéréotypes de genre. » Nous le verrons, de nombreuses femmes managers sont ravies de ce courant unisexe. Le discours sur la parité qui rappelle l’existence d’une posture d’infériorité initiale à compenser leur semble plutôt un handicap dont elles cherchent à s’affranchir. La société s’ouvre, elles sont armées de diplômes tout aussi prestigieux que ceux de leurs collègues masculins, c’est pourquoi, plus on les baigne dans une atmosphère indifférenciée qui leur fait oublier une éventuelle condition féminine, et mieux elles se portent.

Quelques voix toutefois, dans le groupe, dénoncent les excès d’une approche unisexe : « Qu’est ce que c’est qu’un homme et qu’est ce que c’est qu’une femme ?, se demande Léa . Avec le regard unisexe de la société, on a dénigré les différences entre hommes et femmes ».

Kevin met le groupe d’accord avec cette recherche d’une conclusion balancée , «c’est vrai qu’il y a des caractéristiques particulières des femmes et des hommes. Mais y a-t-il des qualités spécifiques à chaque sexe, qui font que les qualités managériales sont différentes. Je n’en suis pas sûr. ». Ce à quoi Anaïs répond : « la tendance unisexe constitue un effort positif, mais elle ne doit pas effacer les héritages culturels à prendre en considération ».

Discours 4 : La femme, avenir de l’homme
D’autres encore vont plus loin : la femme serait l’avenir de l’homme, comme le chante le poète. Le monde industriel et financier, monde bâti par les hommes et imposant ses règles à toute l’économie, entrerait dans un processus de décomposition, ses coûts (gaspillages, spéculations, pollution, stress, crises, déséquilibres) l’emportant sur les avantages.

Comme le signalent plusieurs membres du groupe parité « les logiques de pouvoir consomment de l’énergie et sont sans intérêt, et pourtant beaucoup s’y investissent dans l’entreprise. On se focalise sur le court terme. »

Marion, à sa façon, dénonce les aberrations du système : « les évolutions lourdes actuelles accroissent la pression sur le travail : les nouveaux pays qui arrivent dans la mondialisation démontrent un engagement professionnel énorme. Au siège de mon entreprise, il y a des trentenaires asiatiques ou roumains qui ont tout laissé derrière eux et qui sont prêts à tout. Pour arriver au sommet, il faut montrer que l’on fait des sacrifices colossaux, hommes ou femmes. Est-ce que les femmes veulent jouer ce jeu là ? Je ne pense pas ».

La femme, plus proche de la nature, pourrait incarner un renouveau écologique de la planète en diffusant un style de management centré sur les valeurs essentielles de proximité, de simplicité et de respect des autres. Le risque de cette vision est de rester à l’état d’utopie bucolique d’autant plus séduisante qu’elle permet en fait de ne rien changer. Nathan modère d’ailleurs ces enthousiasmes : « on peut se dire que, sans doute, quand les femmes prendront le pouvoir, elles feront fonctionner la cooptation et la logique de clan, comme les hommes. »

Discours 5 : Madame tient le pantalon
Enfin, il n’est pas nécessaire d’être un accro de la sociologie ou de la psychanalyse pour se rendre compte toutefois que cette notion de domination de l’homme sur la femme a quelque chose qui boîte. Ne dit-on pas que dans tel couple ou telle famille, c’est Madame qui porte le pantalon ? Et le phénomène est loin d’être rare ! La femme, régulièrement, fait entendre son insatisfaction dans son couple et elle n’est pas la dernière à emmener son mari chez le psy dans l’espoir de le rendre moins obtus.

« Mon mari fait tout à la maison, dit Sandra , il s’occupe des devoirs des enfants, il fait les courses, la lessive, mais il ne veut pas que ça se sache….à l’extérieur…il n’a toujours pas dit à sa mère qu’il ne travaillait pas. Sa mère lui a dit : ‘’si tu ne gagnes pas d’argent, ta femme va te foutre à la porte ‘’. Il a un vrai rôle que je suis incapable d’accomplir. Passer trois heures avec mes gosses, ça me gonfle… Le rapport de force fait que c’est celui qui travaille, celui qui tient les cordons de la bourse, qui a le pouvoir ».

Dans de nombreux couples où, sur le mode traditionnel encore assez général, c’est l’homme qui socialement occupe la position dominante, il est évident que la femme a barre sur les choix concernant la vie privée et ce domaine a des implications sans commune mesure avec celles de la vie publique ou organisationnelle. Ainsi, tel dirigeant, campant majestueusement dans une posture autoritaire au travail, se laisse servilement dominer par sa femme à la maison.

Quand on écoute les enfants issus de l’immigration, les beurs, il n’est pas rare d’entendre que c’est la mère qui tient le manche dans la famille. Souvent, elle occupe une posture de commandement énergique, voire dictatorial. Dans ce contexte, l’homme, le père, le mari, paraît bien falot, comme en retrait. On se dit alors que les musulmans ont bien raison de permettre une dose polygamie, car c’est le meilleur moyen pour les hommes de reprendre la main, les femmes concubines limitant mutuellement leur pouvoir, par leurs rivalités réciproques !

Ce cinquième discours peine à se faire entendre dans l’entreprise et la société tellement les valeurs de l’économique dominent nos modes de réflexions et nos jugements. Ce discours présente le défaut de ne pas être politiquement correcte, car il déplait aux machos et aux féministes, tout comme il heurte les opinions préconçues de tout un chacun. Cela ne le rend pas moins pertinent pour autant.

d. Quelle valeur accorder à ces différents discours ?
Au total, ces cinq discours produisent-ils une cacophonie inaudible, ou bien s’en dégagent-il des points de convergence ? Voilà où nous en sommes dans l’exercice de cet effet de « pince » pour saisir le « monde des apparences ». Au niveau des citoyens et de la vie privée, principalement de la sexualité, les droits sont les mêmes et la femme n’est plus dépendante de l’homme, mais le taux élevé de violences conjugales est là pour relativiser cette liberté. En même temps, derrière l’égalité et l’uniformisation asexuée des individus pris comme agents économiques, il se dégage des inégalités ou des hétérogénéités, et ces écarts sont difficiles à cerner car ils ne reposent pas sur des infractions patentes de la loi.

L’idée de domination masculine, dans son acception générale et sa prétention d’universalité, résiste difficilement à l’analyse. Les femmes ne sont pas, à ce point, dépendantes de l’homme. En fait, sur d’autres cases du damier du pouvoir, elles y trouvent des compensations, car elles sont en position de force. C’est ce que semble indiquer le cinquième discours : sur une scène les hommes seraient dominants, mais sur une autre les femmes exerceraient l’influence déterminante. Comment ces deux discours opposés peuvent-ils cohabiter sans que personne ne soit choqué de la contradiction ? Comment articuler cette affirmation de la domination masculine à un discours discordant dans le domaine privé, où, ne serait-ce que par sa position de mère, la femme peut exercer une influence majeure sur l’homme et le fonctionnement de la famille. La femme est peut-être à la fois dominée et dominante à partir du moment où l’on porte son regard sur les différents damiers de la vie sociale.

Enfin, le discours de ‘la femme comme avenir de l’homme’, s’appuie sur certaines valeurs incarnées par la femme occupant une position à l’écart du système productif pour nourrir une contestation de l’ordre existant. Il rassemble derrière lui la coalition hétéroclite qui rejette pêle-mêle, la pression hiérarchique, le contrôle, l’émiettement des tâches, la productivité, les gaspillages, les excès de la mondialisation, la dépersonnalisation des organisations, l’irrationalité des marchés et le stress. C’est un peu comme si tous les laissés-pour-compte du système ou, simplement, tous ceux qui trouvent que le système offre plus d’inconvénients que d’avantages se retrouvaient aisément dans la femme incarnant la victime universelle. Cette alternative ne prend son sens qu’accompagnée de propositions allant vers une meilleure régulation des marchés et des sociétés au niveau mondial.

On peut se demander ce que les gens qui tiennent ces différents discours ont à y gagner. Nous le verrons, chacun voit le monde d’une façon qui l’arrange.

D’où chacun parle ?
Le discours sur la domination masculine peut être tenu par des féministes radicales ou par des hommes, peut-être, qui choisissent ce camp pour apparaître comme des sauveurs du sexe dit faible. La tenue de ce discours cache mal une stratégie de séduction et de conquête. Le second discours sur la conquête en cours de l’égalité est peut-être défendu par des personnes qui sont d’autant plus modérées qu’elles commencent à tirer les marrons du feu. On peut penser à la catégorie de femmes qui peut asseoir sa crédibilité professionnelle sur des diplômes prestigieux. Le troisième discours sur le management unisexe peut bénéficier, côté masculin, à ceux qui, respectant la gent féminine, ne s’imaginent pas participer d’une domination masculine nécessairement agressive. Le quatrième discours sur la femme avenir de l’homme ne sert-il pas de porte de sortie illusoire pour ceux qui rencontrent des difficultés à confronter la réalité ? Enfin le dernier discours, sorte de pendant inversé du premier discours, fonctionne comme une rationalisation explicative pour les femmes qui s’étonnent d’avoir fait le vide autour d’elles.

Les discours sur les conquêtes en cours et l’affirmation d’un management « unisexe » ont le mérite d’être plus réalistes. En même temps, le souci de pragmatisme laisse chacun sur sa faim. On se rend bien compte qu’il manque quelque chose, la parité renvoyant à d’autres référentiels de l’ordre de l’intime, de l’éthique et de l’imaginaire qui ne sont pas abordés.

Finalement, aucun des cinq discours n’est véritablement convainquant, en l’état.

e. Le ménage à trois : l’homme, la femme et le miroir
Les cinq discours ont toutefois le mérite de centrer le débat sur une question vaste et qui ne va pas de soi : ce que sont le masculin et le féminin. Existerait-il quelque part des essences séparées du masculin et du féminin ? Ou bien, chaque homme et chaque femme est-il porteur des deux dimensions ? La société nous offre chaque jour des expressions des modalités intermédiaires sous des formes plus ou moins marquées d’androgynie.

On le voit bien, ce qui manque dans les cinq discours, c’est que personne ne dit pour qui il parle, d’où il parle, ni à qui il parle. Quand on parle, l’important est ce qu’on ne dit pas. Quand on prend une position forte, émet un jugement, une critique, ou pose une question, c’est aussi parfois pour pointer du doigt quelque chose qui ne plait pas chez soi-même et que l’on projette chez les autres, ou pour mettre à distance une source d’angoisse, un conflit interne en suspens. Dans tout échange, chacun se positionne par rapport à une tierce partie qu’il nous faut à présent introduire.

Il faut placer le masculin et le féminin dans un triangle : toute personne se regarde dans le miroir de la société qui lui permet de se comparer à d’autres. Le triangle ainsi formé comprend la personne, le miroir social - que nous pourrons appeler plus tard l’imaginaire - et son image projetée par elle-même et ses relations sur cet écran collectif. Les médias occupent une place de choix dans cet effet de miroir, bien sûr.

Des modes de pensée préformatés
Prenons un exemple récent tiré du magazine Elle 12 , affichant un titre « Spécial Sexe », avec une accroche affriolante : « Tout pour l’envoûter, plus de 15 trucs pour tout oser ».

Imprimé de façon voyante en page de couverture, ce titre a quelque chose d’un impératif. Le ‘’ l ” à envoûter, c’est l’homme, bien sûr. Mais est-ce un jeu, une intrigue, une suggestion ou une obligation ? La femme aurait-elle un devoir de séduction à accomplir parce que c’est dans sa nature, ou pour être « top » en tant que femme et confirmée dans sa féminité ? Qui en jouit ? Qui donne ces conseils ? Est-ce la Marquise de Merteuil qui déroule ses stratagèmes diaboliques envers Cécile de Volanges et Madame de Tourvil 13 ? Y a-t-il un piège, quelles en sont les conséquences et pour qui roule-t-Elle ?

Une partie significative du lectorat de l’hebdomadaire, hommes et femmes, se retrouve en entreprise. Evidemment, il ne s’agit pas de faire des transferts directs et s’imaginer que le chef aura dans l’idée que sa collaboratrice, qui aura été dûment endoctrinée par les média, est là pour l’envoûter. Non bien sûr, mais tout de même, on ne peut pas faire comme si une norme ne s’installait pas subrepticement.

Si, le titre accrocheur fait son effet et que vous ouvrez, comme moi, le magazine, l’article en question vous met vite sur les rails. Il est question pour commencer de ces femmes qui ont les traits d’Angelina Jolie et « là , écrit la journaliste, on se dit ‘OK, impossible de lutter’ ». Eh oui, impossible de lutter contre les standards et les canons de la beauté imposés par la société. N’est-ce pas un hommage que ce média ‘Elle’ se rend à lui-même en s’autoproclamant expert et référence en matière de beauté féminine et de capacité de séduction ?

Se glissent d’autres stéréotypes ensuite, comme par exemple que, le mâle flaire la « luxure » et que la femme, pour y répondre, doit s’affranchir du message maternel traditionnel qui lie le sexe à la putain. La morale de l’article serait que, pour échapper à sa mère et verrouiller son homme, la femme, enfin révélée à elle-même, ne doit pas hésiter à faire la pute. Pourquoi pas ? Mais à aucun moment l’article ne s’interroge sur ce mâle qui flaire la luxure. Pourquoi l’homme n’arriverait-il à jouir que si la femme se fait passer pour un objet sexuel ? L’article reste muet sur cette question. Sans doute parce qu’au bout du raisonnement on trouverait une réponse qui serait perçue comme désobligeante pour les lectrices de Elle. Il faut que s’encanailler reste un jeu. Ce qui est extraordinaire, c’est que ce journal, qui par ailleurs se positionne comme faisant progresser la cause des femmes, transforme une suggestion transgressive, qui a sa dimension ludique, en obligation impérative sur le mode « t’es pas cap… de tout oser ». Grâce à ‘Elle’, les hommes vont être heureux : qu’un magazine féminin arrive à inculquer à leur compagne de jouer les putes, ce qu’ils n’ont pas osé demander, tout en l’espérant secrètement, quelle aubaine ! Ils ne vont pas s’en plaindre. Ce numéro d‘Elle’ devrait être remboursé par la Sécu. L’hebdomadaire travaille plus à libérer l’homme que la femme. Ce qui ne vous empêche pas de rester sur votre faim : l’article ne vous a présenté rien que vous ne sachiez déjà.

En tout cas, c’est la place du tiers et du miroir que cet article permet d’introduire. Comme on le voit, ce tiers n’est pas neutre : il est particulièrement exigeant et intrusif. Nous le retrouvons dans ce « on » de cette interpellation de Lola du groupe parité: « est-ce que l’on n’attend pas trop des femmes. L’excellence dans le travail : les Françaises ont l’un des taux d’emploi les plus fort d’Europe. Et faire des enfants : les Françaises ont le taux de maternité le plus élevé ». Qui est ce « on » qui se croit avoir des droits pour attendre quelque chose des femmes ? Même si l’article de Elle, faussement branché, est en fait un peu ringard, il conforte l’idée que le « on » indéboulonnable occupe bien une place centrale. Tel est le troisième terme, la tierce partie, c’est pourquoi nous parlons de ménage à trois, l’homme, la femme et le miroir.

Une combinaison de préjugés et d’arguments scientifiques pour convaincre
A la question de Lola « est-ce qu’on n’attend pas trop des femmes ?», une première réponse nous ait fourni par une publicité récente pour un vaccin 14 de prévention du cancer de l’utérus. Voici ce que vous pouviez entendre : « Protéger sa fille, se préoccuper de son avenir, c’est ce qu’il y a de plus naturel pour une mère…. ». Au premier degré, nous n’y trouvons que du bon sens. Mais si l’on fouille un peu, on y détecte quelque chose de plus inquiétant car le message joue sur le sentiment de culpabilité. Par son poids de ‘voix publique’, la publicité instaure comme une norme l’idée que la mère cherche à protéger sa fille. Autrement dit, la femme qui n’achète pas ce vaccin pour sa fille est une mauvaise mère ! Ah, le mot repoussoir est lâché. Inversement, en présentant comme naturelle la relation positive d’appui de la mère vers la fille, le film fait l’impasse sur la posture fréquemment rencontrée chez l’adolescente : une agressivité vis-à-vis de la mère qu’elle cherche avant tout à maintenir à distance.

La publicité fait sienne une autre idée toute faite. Elle ne parle pas du père, confortant ainsi le stéréotype de la répartition traditionnelle des tâches dans un ménage classique. La mère est dédiée au soin des enfants pendant que le père, sans doute, est au travail ou devant sa télé… Mais il y a plus, ce silence sur le père, à propos d’un sujet qui traite de la sexualité de la fille, traduit la gêne implicite que ne manquerait pas de produire l’accolage latent et automatique du qualificatif « d’incestueux » au mot père. Evidemment.

Cette publicité vise à valoriser la personne qui déclenchera l’acte d’achat : la mère. En ce sens, le but est atteint. Mais ce résultat est obtenu au prix d’un recyclage de préjugés et de stéréotypes obscurantistes. Cet effet est magnifié par le fait qu’il s’agit d’une communication au service d’un objectif noble, la santé des adolescentes. Les préjugés sont absous et hissés au rang de vérités auxiliaires d’un discours s’appuyant sur la rigueur scientifique.

Les liens privilégiés du féminin avec le miroir
« Les médias, assure Laura , nous font réagir sur la médiatisation de l’arrivée d’un journaliste black à TF1 et sur le monopole des journalistes femmes, jeunes et jolies : pourquoi n’y a-t-il plus de journaliste femme de 50 ans à la télévision? ». Ainsi, une femme d’âge mûr pourra nier dans un certain contexte que sa féminité soit une question pour elle, tout en s’inquiétant d’un processus marqué de féminisation et de rajeunissement des journalistes présentant les informations à la télévision.

Le miroir permet d’assouvir la revendication narcissique en assurant un lien au modèle de référence. La recherche d’une confirmation de sa prestance dans le regard de l’autre équivaut à une sorte d’exhibitionnisme dont les effets se signalent dans une jouissance d’après coup. Le médecin en constitue aussi un des pivots traditionnels. S. de Beauvoir présente l’exemple éclairant de Mme BV, une « vieille fille » de quarante-trois ans, riche, qui a l’habitude de se rendre chez le médecin pour un examen « très soigneux » après ses règles. Elle a pris l’habitude de changer aussi fréquemment de médecin. Cette fois-ci, Mme B.V. refuse de se déshabiller, alors « le médecin la force ou la persuade doucement, elle se déshabille enfin, lui expliquant qu’elle est vierge et qu’il ne devrait pas la blesser. Il lui promet de faire un toucher rectal. Souvent l’orgasme se produit dès l’examen du médecin… 15 ».

f. Les fonctions du miroir
Le miroir assure les trois fonctions suivantes : référentiel unique, garant des normes et médiateur.

Référentiel unique
D’abord, il sert de référentiel unique  : un même miroir fait apparaître le dégradé, le continuum des caractéristiques qui vont sans rupture du masculin au féminin. Ainsi peut-on dire qu’un garçon fait très viril ou parait efféminé et qu’inversement d’une fille qu’elle est coquette ou qu’elle a tout du garçon manqué. Les échelons intermédiaires comprennent les variantes de l’androgynie. Il n’existe pas de masculin ou de féminin dans l’absolu : ils se positionnent l’un par rapport à l’autre.

Garant des normes
Ensuite, ce miroir fixe des normes et des canons. Il est donneur d’ordre. Les normes ont quelque chose d’oppressant quand elles s’imposent comme des diktats. La société nous dit à travers ce miroir comment il faut être, quelles caractéristiques porter pour correspondre à tel ou tel modèle masculin ou féminin valorisé. Le désir narcissique d’être confirmé dans la splendeur de son sexe (rouler dans une voiture racée pour lui, porter une chevelure ample et souple pour elle) trouve sa réassurance dans le retour d’image.

La publicité suit un code précis supposé favoriser, par de propices identifications, l’acte d’achat. Par là-même, elle conforte les idées communes et les regards croisés que l’homme et la femme se portent mutuellement. Du point de vue de l’acteur, il n’existe au final qu’un seul mode de représentation, le sien. Mais, chacun s’inscrit dans un imaginaire fort à propos qui le confirme ou non dans l’idée qu’il a de lui-même et de l’autre. Ce dispositif fonctionne parce que l’individu est sensible à des idéaux qu’il cherche à atteindre, idéaux eux-mêmes reconnus et valorisés socialement. Ainsi opèrent les phénomènes de mode. Comme chacun cherche à s’identifier à un modèle et à être reconnu par l’autre, le miroir est puissant et efficace. A qui le sujet cherche-t-il à plaire ? Cette dynamique se tarirait vite si elle n’était entrainée par le moteur du narcissisme individuel. Le film publicitaire pour le parfum ‘J’adore’ de Dior est exemplaire de ce mouvement où l’objet fétiche, le parfum magique, conduit l’héroïne vers une extase sans homme, mais sous l’œil conquis, frustré et perdant de ce dernier. Ce miroir est instrumental dans le jeu de cache-cache que chacun d’entre nous joue avec la société et avec soi-même. Les standards reconnus socialement permettent à l’individu de marquer son identité, mais aussi de cacher ce qu’il ne veut pas montrer à lui-même et aux autres, tout en le pointant un peu du doigt pour qui sait déchiffrer ces leurres. Perpétuel insatisfait aussi, le miroir reste un juge impérieux qui tourmente l’estime de soi. Il peut être destructeur, comme dans la relation archétypique de la belle-mère à Blanche-Neige.

Médiateur
Le miroir joue donc aussi, et enfin, un rôle de médiateur  : chacun peut faire son marché dans les référentiels proposés par le miroir et, en choisissant d’arborer les insignes adéquats, de dessiner l’image de soi qu’il souhaite donner au monde. Ainsi, la notion de genre reprend toute sa place : homme ou femme, selon son anatomie, chacun peut choisir son identité dans la constellation des offres disponibles en adéquation avec les principes culturels d’une société à un moment donné.

Dans notre mariage à trois, le troisième larron, le miroir, remplit trois rôles : de référentiel commun, de dictateur (il impose des normes) et de médiateur. Par ces trois rôles, il permet aux deux autres larrons, le masculin et le féminin d’entrer en communication. Mais, si le faire intervenir est indispensable, le bougre sait faire payer ses services. Il prend l’habit du dictateur, le cas échéant, pour rappeler à ses ouailles qu’elles ne sont pas aussi libres qu’elles aimeraient le croire. Enfin, il présente une vision stéréotypée de chaque sexe en mettant en avant ce que chaque sexe valorise dans l’autre, pour se valoriser lui-même, bien sûr, en retour.

En fait, nous avons déjà un miroir dans notre tête : il nous sert de référent, d’étalon et de médiateur. Nous mobilisons une grande partie de notre énergie pour être en paix avec lui. Nous avons choisi les médias comme illustration externe du miroir, car il est vrai que celui qui fonctionne dans nos têtes est difficile à identifier. Il semble que les femmes soient plus prêtes à donner de l’importance à cette fonction de miroir externe que l’homme, comme le confirme le nombre important de magazines féminins aux tirages conséquents. Ce point sera à relier à un autre constat : le fait que la femme soit plus incertaine sur son identité que l’homme.

g. L’entreprise réduit le trois en un
L’entreprise et les organisations en général présentent une originalité en ce sens qu’elles font comme si la différence des sexes, formellement, ne comptait pas. On n’entre pas en entreprise comme homme ou femme mais comme individu, comme salarié, CDI ou CDD, pour effectuer un travail et occuper une fonction. La question des sexes est mise de côté, cela ne veut pas dire que l’organisation soit asexuée.

Si l’on place l’entreprise sur le continuum masculin – féminin, l’entreprise tire du côté du masculin. Sans avoir la rigidité militaire, le code vestimentaire pousse vers une mise en retrait des spécificités individuelles, des options de genre, y compris du féminin, derrière des standards d’habillement qui tendent à une certaine homogénéisation toute masculine. Il n’y a plus de féminin et il n’y a plus, en principe, de miroir puisque c’est la hiérarchie qui sert d’étalon, évalue et arbitre les élégances. L’entreprise a inventé le ‘trois en un’ en éliminant deux acteurs sur les trois. C’est sans doute pour cela qu’elle est efficace. L’entreprise supprime le problème du miroir en imposant l’appareillage masculin comme unique référent, pour les hommes comme pour les femmes.

Quelque chose vient frapper l’esprit, une dichotomie dans la façon dont sont traitées les émotions, nos énergies intimes, autrement dit le pulsionnel, à l’intérieur et à l’extérieur des entreprises. A l’intérieur, l’émotion et le subjectif sont des modes d’expression discrédités, au profit de la rationalité et de l’objectivité, archétypes des valeurs nobles. Une fois sorti de l’organisation, l’individu peut laisser libre cours à ses désirs érotiques et de toute puissance : la publicité, les arts, les journaux sont là pour réactiver et satisfaire ce pulsionnel mis temporairement entre parenthèse.

N’y aurait-il pas un lien entre l’imposition d’un discours uniforme, sans référence à la différence des sexes et la mise de côté du pulsionnel dans les organisations ?

En fait le pulsionnel n’est pas éliminé de l’entreprise. Le pulsionnel, d’ailleurs, ça ne s’élimine pas, ça se transforme. Nous pouvons faire l’hypothèse que différentes motions trouvent à s’écouler sous la forme d’une pulsion d’emprise. Chacun, pour la bonne cause du résultat, du client ou de la hiérarchie, peut tirer une satisfaction de la maîtrise de l’autre.

Le retour du refoulé
Le mouvement de la parité opère comme un retour du refoulé : le deuxième sexe se rappelle à notre bon souvenir… En effet, l’entreprise, par ses démarches objectives (définition de postes, évaluation des compétences, plan de formation) était censée traiter en toute égalité la gent féminine. Les exigences d’égalité de salaires et d’opportunités mises en avant montrent que ce n’est pas exactement le cas. La différence des sexes remet le couvert car l’un des deux sexes n’y trouve pas son compte. Le ‘mariage à trois’, ainsi réactivé, vient percuter dans l’entreprise la formule du ‘trois en un’. Comment la question va-t-elle être traitée ? La suite du livre est consacrée à la découverte de la réponse.

h. La partie cachée de l’individu et le monde des apparences
Evidemment tout cela serait plus simple si l’individu n’y mettait pas son grain de sel. S’il faut bien l’écouter pour comprendre ce qu’il se passe, il ne faut pas prendre tout ce qu’il dit pour argent comptant. Il se glisse, le plus souvent involontairement, des déformations dans son discours. En fait, chacun de nous éprouve une difficulté à estimer à quelle distance il se trouve du fameux miroir. Partant, nous prenons parfois des leurres, que nous avons nous-mêmes contribué à élaborer, pour la réalité et inversement certains aspects criant de la réalité nous échappent. Narcisse n’est-il pas mort de vouloir capter son image, reflet de son visage à la surface de l’eau, alors qu’il se penchait sur le lac ?

La négation du pulsionnel
Il est d’autant plus difficile de bien voir un point précis, mettons le bout de son doigt, que celui-ci est proche du front. Essayez vous-même de rapprocher un doigt jusqu’à le placer dans ce creux entre les yeux et au-dessus de votre nez…La pointe du doigt devient quasiment invisible, n’est-ce pas ? Imaginez que vous puissiez poursuivre le mouvement en faisant entrer le doigt dans votre crâne : il deviendrait impossible à repérer.

André Gide nous convie à découvrir ce paradoxe, non sans malice : « la manière dont le monde des apparences s’impose à nous et dont nous tentons d’imposer au monde extérieur notre interprétation particulière, fait le drame de notre vie… Réfléchissant à mon cas, je me suis avisé que les idées, tout comme les images, peuvent se présenter au cerveau plus ou moins nettes. Un esprit obtus ne reçoit que des aperceptions confuses ; mais à cause de cela même, il ne se rend pas nettement compte qu’il est obtus. Il ne commencerait à souffrir de sa bêtise que s’il prenait conscience de cette bêtise ; et pour qu’il en prenne conscience, il faudrait qu’il devienne intelligent…» 16 .

Le problème est que la personne peut devenir ainsi son propre écran, comme prisonnière de ses fantasmes, étrangère à ses motivations, niant son pulsionnel. Parfois, les gens ont leur désir sous le nez mais ils ne veulent pas le voir. Evidemment, il faut faire avec. Les uns et les unes, comme Emma Bovary s’arrangent, tout près du but, pour que cela rate : le mari et l’amant sont également lâches et insatisfaisants. Les autres comme le père Grandet s’arrêtent un cran avant le surgissement de leur désir : comme ils ou elles ne veulent pas se voir ou se reconnaître désirant, ils ne supportent pas que d’autres manifestent le leur. Le père Grandet accumule de l’or, tout en maintenant sa fille Eugénie, en quête de prince charmant, sous tutelle. A observer et étendre les anecdotes qui nous remontent de nos bonnes villes de province, mais aussi de Paris, l’individu participe avec ardeur aux pressions locales, souvent mesquines, que décrivaient au scalpel, Balzac et Flaubert, en un temps qui nous paraît par ailleurs si lointain.

Mille exemples, auxquels Valéry 17 ajoute sa touche, suggèrent qu’en fait, « dans nos désirs, dans nos regrets, dans nos recherches, dans nos émotions et passions, et jusque dans l’effort que nous faisons pour nous connaître, nous sommes le jouet de choses absentes – qui n’ont même pas besoin d’exister pour agir ». Ces choses absentes sont d’autant moins repérables qu’elles sont cachées par des conventions dont le but inavoué est de faire diversion. Comme l’écrit Proust 18 « nous ne connaissons jamais que les passions des autres, et (…) ce que nous arrivons à savoir des nôtres, ce n’est que d’eux que nous avons pu l’apprendre. Sur nous, elles n’agissent que d’une façon seconde, par l’imagination qui substitue aux premiers mobiles des mobiles relais qui sont plus décents ».

Les mobiles décents de Proust forment ce monde des apparences que mentionne Gide. Serions-nous engagés dans une mission impossible ? Dès qu’il pense ou agit, l’homme est pris dans un double piège : il croit agir consciemment pour des causes choisies alors qu’il n’est que le jouet, comme le pose Valéry, de mobiles plus profonds. Cette idée essentielle nous suivra, en pointillé, tout le long du livre sous la forme d’une distinction entre le manifeste et le latent.

Comment avancer ? Il nous faudrait pouvoir mettre en évidence ce monde des apparences, lui donner de l’épaisseur pour pouvoir le dénoncer. Nous semblons sans prise sur lui. Pour repérer quelque chose, il nous faut au moins deux dimensions. Dans le plan vous pouvez donner une place unique à un point A du seul fait que vous connaissez ses coordonnées en abscisse et en ordonnée. Pour prendre une autre image: pour saisir quelque chose, il faut une pince. Le bébé découvre vers sa trente-sixième semaine la saisie radio-digitale. Il est capable alors de saisir des objets en les pinçant entre le pouce et l’index. 19 Prenons une autre illustration : le bleu ne serait pas visible, en tant que tel, s’il était l’unique couleur.

Un outil pour explorer l’au-delà de l’imaginaire
L’homme commence à s’inquiéter des brèches que son mode de vie crée dans la couche d’ozone. Il y a une chose dont il n’a pas à avoir peur : de créer des trous dans sa couche d’imaginaire. Il chérit tellement ses illusions qu’il n’est pas prêt à franchir ce seuil de l’imaginaire.

L’itinéraire de Picasso 20 , avec le phénomène du cubisme, peut nous servir aussi d’inspiration pour inventer cette pince aux vertus pédagogiques. Le peintre relate une anecdote sur ses débuts qui éclaire le chemin proposé : le professeur Moreno Carbonaro « m’a dit que la figure que j’étais en train de dessiner était très bien de proportion et de dessin….mais que je devais faire beaucoup plus attention au cadre…. Ca veut dire que ce qu’on devait faire, c’est une caisse pour y emballer une figure ! ».

A quoi assiste-t-on ? A la fin du XIX° siècle, le monde change avec la systématisation de la machine et de l’industrie. Le schéma mécanique envahit l’environnement et le raisonnement. L’homme, acteur du changement économique, semble dépassé par lui, comme s’il le subissait également. L’idée des cubistes est d’utiliser le référentiel mécanique pour décrypter le monde et l’homme lui-même. Les structures géométriques libèrent le peintre des conventions des formes corporelles et lui permettent de révéler la force intime des désirs et des pulsions cachées.

Donc, une façon de décrypter le monde, de cerner les apparences, est de saisir un échantillon très révélateur du réel pour en extraire les principes. Il suffit, alors, en retour, d’appliquer ces principes à la lecture de cette réalité pour dégager la part d’imaginaire qui, dans l’ombre, fabrique cette réalité. Ainsi Picasso utilisera le cubisme pour représenter la violence de la guerre sombre qui pointait déjà avec Guernica.

L’homme ne se contente pas de masquer le latent en le faisant apparaître après une torsion sous une forme manifeste, mais encore, il nie d’avoir effectué une telle substitution. C’est pourquoi, sans doute, Picasso met tant de force dans son art créatif : « il faut réveiller les gens. Bouleverser leur façon d’identifier les choses. Il faudrait créer des images inacceptables. Que les gens écument. Qu’elles les forcent à comprendre qu’ils vivent dans un drôle de monde. Un mode pas rassurant. Un monde, pas comme ils croient… 21 »

Ce procédé rejoint les découvertes de J. Piaget 22 sur les processus d’apprentissage de l’enfant qui alterne les phases d’assimilation en appliquant à l’environnement ses propres grilles de lecture et d’accommodation par la prise en compte des spécificités de cet environnement.

Que cachons-nous à nous-mêmes, et que craignons-nous de perdre en abandonnant nos conventions ? Comme l’affirme Nietzsche : « La vérité fait mal parce qu’elle détruit une croyance ; elle ne fait pas mal par elle-même ». 23 Si l’on suit Marcel Proust, pour avancer, il faudrait revenir aux « mobiles primaires ».

Retour à la parité au quotidien
La demande de parité, tranche de réel, dévoile l’aspect factice de l’homogénéisation du « trois en un » qu’est censée assurer l’organisation. Cette demande nous rappelle à la différence des sexes, au ménage à trois avec le miroir, formules irréductibles du fonctionnement humain. Nous avons choisi l’axe de la parité pour décrypter les pouvoirs de l’imaginaire dans l’entreprise. Il nous faut d’abord, avec quelques points de repères tangibles, avoir une mesure exacte du problème et des inégalités, dans la vie au quotidien en entreprise. C’est ce que nous abordons à présent. Nous réintroduirons le raisonnement systémique après ce détour phénoménologique.
…elle cherchait encore d’autres raisons pour s’en détacher : il était incapable d’héroïsme, faible, banal, plus mou qu’une femme, avare d’ailleurs et pusillanime.
Madame Bovary. G. Flaubert.
1.2. Les données factuelles, les avancées et les limites de la femme au travail

a. Quelques indicateurs clés

Des avancées
La féminisation du travail se généralise en Europe depuis les années 1960 quelque soit le niveau de chômage. Aujourd’hui les femmes représentent 44 % de la population active en France. Leur taux d’activité a augmenté de 51,5 % en 1975 à 63,4 % en 2003 (chiffres Insee), alors que celui des hommes baissait pendant la même période de 7 points à 75,1 %.

De plus, depuis le début des années 2000, la féminisation du travail s’inscrit dans un contexte institutionnel favorable : les lois sur l’égalité et les politiques de diversité dans les entreprises se déploient. Les femmes cadres représentent 27 % de la population totale des cadres et les femmes sont désormais majoritaires parmi les étudiants avec un taux de 54 %.

Certains secteurs sont, et ce depuis longtemps, particulièrement féminisés. L’éducation, la santé et l’action sociale constituent un secteur d’activité qui compte une proportion très élevée de femmes en France (72,9 %) 24 . En revanche, les trajectoires professionnelles sont souvent différenciées. Par exemple, dans le monde hospitalier, on notera la plus faible proportion de directeurs d’hôpital femmes relativement aux hommes et une différenciation historique du corps des médecins, plutôt masculin, et du corps des infirmières, largement féminin.

Des limites
Si, sur une période récente, les segments féminins du marché du travail ont créé davantage d’emplois, il ne faut pas oublier que les femmes représentent également 85% des emplois à temps partiels, dans des postes sous-qualifiés. Elles représentent notamment 74 % des effectifs d’agents d’entretien, 99% des assistantes maternelles, 97% des secrétaires, 87% des infirmières et 91% des aides soignantes 25 . Les femmes sont davantage touchées par le chômage, avec des périodes de chômage plus longues.

Aux Etats-Unis, les femmes occupent 40% de tous les postes managériaux. Mais 6% seulement des dirigeants des entreprises listées dans Fortune 500’s sont des femmes. Ce taux tombe à 2% pour la proportion des femmes PDG. En France, en 2004, seulement 13% des emplois de direction et 6% des sièges en conseil d’administration sont occupés par les femmes. Les écarts de salaires sont de 27% aux dépens des femmes.

Selon la sociologue Dominique Meda, on observe peu de changements depuis 10 ans : l’activité féminine ne progresse plus. Il y a toujours 13 points d’écart entre la proportion d’hommes au travail entre 25 et 54 ans et celle des femmes dans la même catégorie d’âge. En plus, les hommes s’arrêtent de travailler 20 fois moins que les femmes quand ils ont un enfant.

La Suède arrive en tête des pays affichant des politiques favorables à l’emploi des femmes, notamment avec des aides financières directes et la multiplication des crèches. Mais 30% des mères suédoises qui travaillent se concentrent dans les professions de personnels soignants et 75% sont employées dans le secteur public. Au final, elles se retrouvent dans des emplois peu payés et les pères passent moins de temps aux tâches domestiques que les mères.

Le BIT 26 constate aussi que les femmes sont très largement minoritaires dans les emplois élevés du secteur privé, et cela dans les pays développés également, si bien qu’« au rythme actuel du progrès, il faudrait 475 ans pour arriver à la parité ». Le rapport mondial de l’ONU, pour 1995, sur le développement humain, analyse les disparités de traitement et constate que l’égalité des chances entre femmes et hommes ne se rencontre vraiment dans aucune société actuelle.

Même si les femmes accèdent de plus en plus aux activités masculines, il y a, toujours plus loin, un domaine réservé masculin. Nous pouvons tester cette idée dans le domaine des professions de santé. Globalement, si la part des femmes dans les professions médicales augmente continument, celles-ci se tournent plus vers les spécialités médicales relationnelles, comme la gynécologie, la dermatologie ou la pédiatrie que les spécialités techniques. Ainsi, comme le notent Nathalie Lapeyre et Nicky Le Feuvre « leur place dans les spécialités chirurgicales demeure très symbolique : moins de 5 %. L’exemple de la chirurgie - spécialité prestigieuse et relativement bien rémunérée - permet de penser que les femmes continuent de faire les frais des stratégies masculines d’exclusion 27 ».

Donc, il y aurait quelque chose d’exact dans cette thèse de la domination masculine.

b. Mesures des écarts et pistes d’évolution
Dans le secteur privé, on constate des différences de salaires et d’éventail de postes offerts. Dans le secteur public, en principe, à fonction égale, on a un salaire égal. Il est intéressant d’étudier la structure de ce différentiel quand on prend des entreprises qui emploient des personnels de statuts privés et publics.

Ainsi dans une institution financière importante du secteur public, on peut noter, que pour le personnel cadre de droit privé, le salaire mensuel moyen net des hommes est de 5 025€ contre 3 966€ pour les femmes, soit une différence de 26%, en 2007. Toujours pour le niveau cadre, du côté du personnel de droit public, les salaires sont respectivement de 4 429€ et 3 858€. L’écart se réduit de presque de moitié pour tombé à 14%. En revanche on ne compte, du côté du personnel de droit public, aucune femme à un poste de direction. Autrement dit, tout se passerait comme si ce groupe financier, tout en développant une politique active de rattrapage, utilisait deux types freins à la parité, selon le statut : côté privé, l’écart de salaire, côté public, la non nomination aux postes de direction, le tout, sans doute involontairement…

Si un grand nombre d’entreprises s’intéresse à la question et met en place des systèmes de veille et de promotion des femmes, rares sont celles qui affichent explicitement une politique de quotas, pour la raison qu’elles heurteraient les ressentis et les principes de la méritocratie.

Ainsi pour Y-L. Darricarère, EVP et CEO 28 , Gas and Power de TOTAL, l’entreprise n’étant pas favorable aux quotas, des objectifs ont été fixés avec des indicateurs (KPI) en 2010. L’objectif est de passer d’un recrutement de 25% des femmes dans les grandes écoles à 33% en 2010, et d’avoir 16 % de hauts potentiels féminins. S’il y a deux candidats en course pour un même poste la consigne est de promouvoir la femme, à compétence égale, dans l’esprit de l’«affirmative action». Enfin, au sommet de l’entreprise, l’objectif en 2010 est d’atteindre 12% des femmes au top committee, contre 4% en 2003 et 7% en 2005.

Pour Pierre Nanterme, chairman d’Accenture en France 29 , face à la guerre des talents due notamment à un manque significatif en ingénieurs, la question de la parité est importante. Tout en étant opposé aux quotas, ce dirigeant pense que « sans affirmative action, on n’y arrivera pas ». Il plaide pour une «action positive» sur base de méritocratie, avec des objectifs suivis au niveau du directeur général, (ratio d’attrition et de rétention), pour atteindre à terme 20 % des femmes au sommet décisionnel de la pyramide, constitué des associés.

D’autres entreprises s’orientent vers des actions de soutien continu, comme de veiller aux pourcentages de femmes par niveau de responsabilité, faire du mentoring et du coaching, promouvoir le « networking » pour rompre l’isolement, utiliser la flexibilité des moyens de communication moderne, en équipant les organisations de nouveaux outils. 30
Ce sont les regarderas qui font les tableaux.
Marcel Duchamp
1.3. Les causes possibles du retard dans la parité
Nous entreprenons ici une première investigation sur les causes possibles de ces archaïsmes. Il va de soi que des liens multiples relient les causes premières, les préjugés, les normes, les contraintes et les intérêts des acteurs en présence. Il nous faudra un peu de temps et de prise de recul pour comprendre le poids respectif de ces variables tant il est difficile sur ce terrain de faire la part des dispositions objectives, des rationalisations et des stratégies individuelles. Partons en tout cas des constats puisque, de fait, si nous héritons de situations déséquilibrées, celles-ci sont le résultat d’un compromis s’imposant aux forces en présence.

Parmi les constats que nous pouvons dresser : la division sexuelle des rôles s’impose comme une évidence massive et une réalité pérenne. Quelles sont les causes éventuelles du maintien de cette division : quelle part est due à des a priori et quelle part à des barrières ou des différences qualitatives réelles ? L’effort de clarification est ici autant nécessaire que délicat : des contraintes notoires peuvent être masquées ou utilisées comme argument pour offrir un verni de rationalité à une posture qui en fait cache la défense d’intérêts particuliers bien compris. Les arguments tournent autour de deux types de logiques, qui peuvent d’ailleurs très bien se renforcer mutuellement, une logique biologique et une logique d’éducation parentale.

a. La division sexuelle du travail
Une forme de « division sexuelle des rôles » perdure, on ne peut que le constater, qui laisse paraître une contradiction. En principe, dans l’économique, chacun est apprécié pour ce qu’il produit, et pourtant on voit des différences qui sont liées aux caractéristiques attentatoires des individus. Il n’y a pas à porter de jugement de valeur pour se féliciter de cette répartition ou la dénoncer. La question est de savoir si elle est acceptable au regard du principe de parité ou si elle y contrevient.

Des recherches scientifiques et statistiques ont identifié quatre différences liées au sexe, et quatre seulement, que rappelle Colette Chaland 31  : si les filles ont une capacité verbale supérieure à celle des garçons, en revanche ces derniers dépassent les filles en termes d’aptitude visuo-spatiale, en capacité mathématique, et en agressivité. On voit mal en quoi ces différences pourraient être seules responsables de la répartition sexuée des rôles telle que nous la constatons : les hommes occupent les postes à forte densité technique et sont les chefs alors que l’on retrouve les femmes plus largement dans les services, la communication, les ressources humaines, et en général dans des rôles dits subalternes. Les différences d’aptitudes expliquent également difficilement le fait que les tâches ménagères soient principalement réalisées par les femmes.

Il est périlleux de faire comme si ces différences n’existaient pas. Les courants de pensée qui refusent la prise en compte de ces aspects, sous couvert qu’il s’agirait d’une approche au service d’une idéologie macho rétrograde, courent le risque de sacrifier la spécificité, le génie de chaque sexe sur l’autel d’une égalité formelle.

On comprend bien que quelque chose d’autre ici est en jeu qui tient à une manière de concevoir le rôle et la place de l’homme et de la femme dans la société. L’entreprise porte la marque de cette conception qu’elle reproduit, à sa manière, en son sein.

b. Le masculin et la hiérarchie des valeurs
Le monde du travail ne décalque pas simplement la répartition traditionnelle des tâches entre homme et femme que l’on repère dans la famille. On trouve, dans la sphère de l’économie, des hommes pour s’investir dans des métiers reconnus au départ comme féminin : la couture, la coiffure ou la cuisine, par exemple.