Théorie des organisations

Théorie des organisations

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Que leur activité soit ou non à but lucratif, leur propriété privée ou publique, leur taille modeste ou impressionnante, les organisations constituent un élément essentiel de nos sociétés.

Elles sont un objet d'étude qui mobilise les spécialistes de nombreuses disciplines des sciences humaines et sociales, à la fois pour comprendre leur fonctionnement et proposer des modes d'agencement et de gestion pertinents. Les objectifs de cet ouvrage sont de présenter les éléments de base d'une compréhension du monde des organisations dans sa diversité et sa complexité, ainsi que les principales approches ou courant théoriques traitant des questions fondamentales que posent les organisations ? Qu'est-ce qui constitue l'essence de l'organisation ? Comment la distinguer d'autres types de collectivités ? Sur quelles bases peut-on répertorier les différentes formes d'organisation ? De quoi se compose une organisation ? Qu'est-ce qui en fonde la dynamique au cours du temps ? Sur toutes ces questions, les sciences humaines et sociales apportent des éléments de réponse dont cet ouvrage restitue l'essentiel tout en soulignant le caractère composite des connaissances accumulées, la diversité des points de vue et la concurrence, voire le conflit des interprétations.

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Ajouté le 25 juin 2018
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EAN13 9782847692150
Langue Français
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THÉORIE DES ORGANISATIONS
e2 éditionLES ESSENTIELS
DE LA GESTION
COLLECTION DIRIGÉE PAR
G. CHARREAUX / P. JOFFRE
G. KŒNIG
THÉORIE DES
ORGANISATIONS
e2 édition
Alain DESREUMAUX
3, chemin de Mondeville
14460 COLOMBELLES
http://www.corlet-editionsLe logo qui figure sur la couverture de ce livre mérite une explication. Son objet
est d’alerter le lecteur sur la menace que représente pour l’avenir de l’écrit, tout
particulièrement dans le domaine du droit, d’économie et de gestion, le
développement massif du photocopillage.
erLe Code de la propriété intellectuelle du 1 juillet 1992 interdit en effet
expressément la photocopie à usage collectif sans autorisation des ayants droit. Or, cette
pratique s’est généralisée dans les établissements d’enseignement supérieur,
provoquant une baisse brutale des achats de livres, au point que la possibilité même
pour les auteurs de créer des œuvres nouvelles et de les faire éditer correctement
est aujourd’hui menacée.
© Éditions EMS, 2005
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partiellement sur quelque support que ce soit le présent ouvrage sans autorisation de
l’auteur, de son éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie
(CFC) 3, rue Hautefeuille, 75006 Paris (Code de la propriété intellectuelle,
articles L. 122-4, L. 122-5 et L. 335-2).
ISBN : 2-84769-049-2INTRODUCTION
Comparativement à d’autres objets d’étude scientifique, les
organisations n’ont retenu l’attention que de façon relativement récente puisque
e eleur analyse émerge au tournant des XIX et XX siècles.
C’est un objet qui pose de nombreuses questions dont un inventaire
ne peut ignorer l’ambivalence du mot organisation lui-même. Celui-ci
désigne en effet tout à la fois une entité créée pour conduire une action
collective (par exemple : une entreprise, une association à but non
lucratif, un hôpital, un parti politique), la façon selon laquelle cette entité est
agencée (notamment : la définition et la répartition des tâches entre les
acteurs participant à l’action collective) et les processus qui produisent
à la fois l’entité et son agencement.
Lorsque l’on s’intéresse aux organisations en tant qu’entités, on
s’interroge naturellement sur leur nature et les motifs de leur existence, leur
diversité et la possibilité de l’ordonner au moyen de typologies
soulignant points communs et spécificités, ce qui sous-tend leur dynamique
ou leur trajectoire d’évolution. Le mode d’agencement de l’organisation
pose essentiellement le problème des formes et des déterminants de sa
structuration et des choix qu’il convient de faire à cet égard pour
atteindre un certain degré d’efficacité de l’action collective. Quant à
l’approche processuelle, elle s’intéresse à la façon dont les acteurs
construisent leur univers organisationnel, interprètent les situations,
instruisent leurs décisions, posent leurs actes et interagissent.
Ces différentes questions sont traitées par de multiples disciplines
des sciences humaines et sociales (économie, gestion, psychologie e6 ■ THÉORIE DES ORGANISATIONS – 2 édition
individuelle, psychologie sociale, sociologie, anthropologie, etc.) avec
des finalités relevant à la fois d’un souci de compréhension
fondamentale des phénomènes organisationnels et d’une volonté de maîtriser ou
d’améliorer le fonctionnement des organisations.
En un peu plus d’un siècle, ces disciplines ont accumulé un ensemble
de connaissances qui se caractérise par son aspect composite, la
diversité des points de vue et la concurrence des interprétations. Qu’il
s’agisse de comprendre les phénomènes organisationnels ou de
proposer des modes et des outils de management pertinents, on ne peut dire
que les efforts d’analyse ont produit un corps homogène d’énoncés
explicatifs et prescriptifs. Parler d’une théorie ou d’une science des
organisations serait de ce fait excessif et occulterait ce qui fait la
richesse d’un ensemble d’études dont la diversité des points de vue et le
caractère souvent conflictuel sont à la mesure de la complexité du
monde des organisations.
Il serait tout à fait présomptueux de vouloir donner, dans un ouvrage
introductif, une image fidèle et complète des connaissances qui ont été
produites sur l’organisation, aux différents sens que ce terme possède.
Sans entrer dans l’analyse détaillée des processus de fonctionnement
des organisations auxquels correspondent des littératures spécifiques
fort nourries (processus de décision, d’information, de communication,
de leadership, de résolution de conflit, etc.) on tentera de restituer ici les
principaux essais de réponse aux questions de base que pose
l’organisation : de quoi s’agit-il, quelles sont les principales formes d’or
tion, de quoi se compose une organisation, qu’est-ce qui en fonde la
dynamique ? Sur toutes ces questions, de multiples lentilles théoriques
nourrissent des débats incessants. D’où l’agencement de cet ouvrage en
cinq chapitres traitant successivement les thèmes suivants :
– la notion d’organisation ;
– la diversité des organisations ;
– les traditions d’analyse des organisations ;
– l’inventaire des variables pertinentes de l’analyse organisationnelle ;
– la dynamique de l’organisation.
Un chapitre introductif tentera de préciser les contours de la
discipline « théorie(s) des organisations » et d’expliciter les bases d’un
certain nombre de débats qui l’animent.chapitre introductif
la discipline
« théorie(s) des
organisations »e8 ■ THÉORIE DES ORGANISATIONS – 2 édition
Avant d’entrer dans le vif du sujet, il n’est pas inutile de donner
quelques points de repère sur les caractéristiques d’une discipline dont
les contours, les finalités, les apports sont plus ou moins problématiques
comme en témoignent les controverses dont elle fait l’objet ou les mises
au point périodiques qui la concernent (1). Cela s’avère d’autant plus
nécessaire que la théorie des organisations peut être considérée comme
une sorte de discipline « ressource » intéressant différentes catégories
d’utilisateurs qui ont besoin d’apprécier les attributs et propriétés de ce
qu’ils s’approprient:
– les spécialistes des différents langages fonctionnels de la gestion,
qui trouveront dans les théories des organisations les cadres
théoriques utiles à leurs propres questionnements, ou qui développent
ces cadres sur la base d’une référence implicite à tel ou tel courant
d’analyse de l’organisation;
– des praticiens qui, même s’ils s’en défendent parfois, ne sont pas
insensibles à l’apport potentiel des théories des organisations à la
résolution de leurs problèmes. Pour eux, l’accès à la discipline est
sans doute plus souvent indirect et l’usage davantage bricolé, cela
dit sans connotation péjorative (2).
Un peu plus d’un siècle sépare l’impulsion initiale et ce qui peut être
qualifié désormais de discipline établie si l’on se fie aux attributs
académiques que l’on associe d’ordinaire à un tel statut (3):
– présence dans de nombreux cursus de formation relevant des
sciences humaines et sociales, mais aussi des formations
d’ingénieur ;
– existence de revues dédiées (par exemple, Organization Science,
Organization Studies, Organization);
– existence de manuels, de « handbooks », voire d’encyclopédies
reprenant et commentant les textes considérés comme majeurs;
– existence de congrès académiques dédiés ou de rubriques dans des
congrès généraux consacrés aux questions de management.
(1) Voir, par exemple, Human Relations, vol. 54, n° 1, 2001; Organization, vol. 10,
n° 3, 2003.
(2) Y. Gabriel, “On Paragrammatic Uses of Organizational Theory – A Provocation”,
Organization Studies, vol. 23, n° 1, 2002 (133-151).
(3) On peut évidemment remonter bien plus loin dans le temps pour trouver des
prémisses de théorie des organisations. C’est ainsi que P.N. Khandwalla évoque des bribes de
théorisation datant de 4 000 ans avant J.-C. (cf. P.alla, The Design of
Organizations, Harcourt Brace Jovanovich, 1977, pp. 170 et s.).LA DISCIPLINE « THÉORIE(S) DES ORGANISATIONS » ■ 9
Un siècle, donc, pour le moins, d’accumulation de connaissances dont
il ne faut pas cacher le caractère hétéroclite du contenu ni les conflits,
voire les polémiques qu’il nourrit (4).
Parler de champ disciplinaire est évidemment une simplification
excessive dans la mesure où les études organisationnelles s’ancrent
elles-mêmes dans une variété de disciplines (sociologie, psychologie,
psychosociologie, économie, etc.) et que cette variété, associée
logiquement à une pluralité de paradigmes en forte opposition, est considérée
par certains comme une menace pour l’avenir même de la discipline (5).
L’histoire de la pensée en matière d’analyse des organisations est
riche de l’émergence de différents courants selon un processus quasi
dialectique, au sens où une école donnée se développe souvent en
réaction à celles qui l’ont précédée. Cette histoire ne peut se lire
indépendamment du contexte, c’est-à-dire du monde réel des organisations qui
offre à l’analyste des objets à la fois multiformes et protéiformes: la
théorisation s’appuie bien évidemment sur les manifestations concrètes
du monde des organisations que les observateurs ont à portée de regard.
La situation actuelle de la théorie des organisations est donc moins
celle d’une discipline parvenue à une phase normale, qui bâtit ses
programmes sur la base d’un cadre théorique fortement institutionnalisé,
que celle d’une discipline en phase de révolution où s’affrontent
plusieurs cadres d’interprétation.
Pour comprendre cette situation, il faut évoquer au moins à grands
traits l’économie du travail de théorisation de cet objet insaisissable,
mouvant et faussement évident que constituent les organisations. Cela
suppose, sans pour autant entrer dans le détail d’un exposé
épistémologique et méthodologique, d’analyser les finalités de la discipline
(section 1, le pourquoi), les questions auxquelles elle tente de répondre
(section 2, les pour quoi) et les modalités de production des théories
(section 3, le comment).
(4) Comme on le verra, il a été question de « guerre des paradigmes ».
(5) J. Pfeffer, “Barriers to advance of organizational science: paradigm development
as a dependant variable”, Academy of Management Review, vol. 18, n° 4, 1993 (599-620).e10 ■ THÉORIE DES ORGANISATIONS – 2 édition
section I
les finalités de la discipline
Définie en termes simples, une théorie est un ensemble de
connaissances donnant l’explication d’un certain ordre de faits, ou un ensemble
d’énoncés permettant d’expliquer, de comprendre, voire de maîtriser
des phénomènes réels (6). Les phénomènes qui intéressent les
théoriciens des organisations sont tous ceux relatifs au comportement des
groupes sociaux constitués à des fins d’action collective.
Dans ses intentions initiales, la théorie des organisations ne
correspond pas au projet de développement d’une connaissance purement
gratuite sur les organisations. Il s’agit bien de mobiliser les sciences sociales
pour organiser efficacement, de développer des connaissances
susceptibles d’aider les dirigeants à organiser le travail de façon efficiente.
Les premiers écrits des auteurs répertoriés dans ce qu’il est convenu
d’appeler la « théorie classique de l’organisation » (F.W. Taylor, H. Fayol,
F.B. Gilbreth, etc.) traduisent bien cette intention. Il s’agit d’aider les
dirigeants ou responsables d’organisations, à commencer par les entreprises
qui constituent une catégorie particulièrement importante pour les
sociétés entrées dans une logique de développement industriel (7), à améliorer
l’efficience de leur fonctionnement en le rationalisant. Les premiers
(6) Derrière cette définition assez anodine, se profilent les bases d’un débat
épistémologique fort en théorie des organisations. En effet, « expliquer » et « comprendre » ne sont
pas des termes équivalents. Pour W. Dilthey, expliquer (enklären) consiste à rechercher les
causes d’un phénomène et suppose de procéder de façon objective dans l’établissement de
ces relations causales ou dans l’énoncé de lois. Il s’agit d’une démarche propre aux sciences
de la nature. « Comprendre » (verstehen) est une démarche que W. Dilthey considère
comme propre aux « sciences de l’esprit ». L’homme y étant à la fois le sujet et l’objet de
la recherche, la démarche consiste à reconstituer, par empathie, les motifs et le vécu des
sujets agissants. La question se pose de savoir si la première démarche peut s’appliquer à
des réalités, les organisations, qui ne sont pas des objets naturels mais des constructions
sociales. Cette question est au cœur d’une opposition entre le paradigme d’une science dite
normale qui aborde les organisations comme des objets empiriques tangibles et objectifs et
ceux qui considèrent, selon des perspectives diverses, les organisations comme des
phénomènes intangibles, des construits intersubjectifs (cf. R. Marsden & B. Townley, “The Owl
of Minerva : Reflections on Theory in Practice”, in S.R. Clegg, C. Hardy & W.R. Nord (ed.),
Handbook of Organization Studies, Sage, 1996, pp. 659-675).
(7) Les premiers théoriciens se sont largement intéressés aux entreprises.
Progressivement, la réflexion a été étendue à d’autres types d’organisations ou de
groupements sociaux: hôpitaux, écoles, associations, administrations, universités, partis
politiques, etc.LA DISCIPLINE « THÉORIE(S) DES ORGANISATIONS » ■ 11
auteurs considérés comme des théoriciens des organisations, sans que
les titres de leurs ouvrages fassent nécessairement usage de cette
expression (8), sont d’ailleurs pour la plupart d’entre eux des hommes
d’action exerçant ou ayant exercé des responsabilités dans la conduite
d’entreprises et tirant des leçons de leur expérience. Les propositions en
ce sens prennent la forme de préceptes, de conseils, de principes
fondamentaux volontiers considérés comme d’application universelle.
Comme l’observent Marsden et Townley (9), le premier numéro de la
célèbre revue Administrative Science Quarterly expose le projet
d’élaboration d’une science administrative appliquée au service des
managers, comme les sciences physiques servent les ingénieurs et les
sciences biologiques les médecins.
Dans la mesure où la connaissance est mieux à même d’aider
utilement les managers si elle est « vraie », il convient de garantir son
caractère scientifique, gage de validité.
C’est dans cette perspective que se sont multipliées les études
organisationnelles et les publications nourrissant une science dite « normale »
(ou orthodoxe) des organisations se caractérisant par une certaine
représentation de l’objet d’étude et l’adoption d’un point de vue privilégié.
Très schématiquement, par-delà la diversité des travaux constitutifs
de cette approche dominante, l’organisation y est saisie comme un objet
postulé, réifié et objectivé. Avant d’être une pratique à comprendre et à
orienter, l’organisation est considérée comme une réalité à analyser, le
caractère scientifique de l’analyse étant supposé garanti par emprunt
mimétique des démarches des sciences naturelles. L’approche est en
même temps, de façon somme toute logique, davantage morphologique
que processuelle, matérialiste plus qu’idéationnelle (ou cognitive).
Quant au point de vue adopté, c’est (au moins implicitement) plus
volontiers celui des managers ou des principaux dirigeants, gardiens de
la rationalité, plutôt que celui d’autres catégories d’acteurs. Même si le
contenu des conseils diffère d’un courant de pensée à l’autre, ce sont bien
les dirigeants, qui ont la responsabilité de gérer les ressources de façon
productive, qui constituent les principaux destinataires des
enseignements produits par les études organisationnelles. La connaissance
scientifique sur les organisations peut être traduite en informations et
(8) Le titre de l’ouvrage de F.W. Taylor (The Principles of Scientific Management) est
sans doute celui qui exprime la plus forte ambition; les autres parlent plutôt
d’administration.
(9) R. Marsden & B. Townley, op. cit.e12 ■ THÉORIE DES ORGANISATIONS – 2 édition
techniques qui accroîtront le caractère analytique et logique des décisions
que les managers ont à prendre. S’ils connaissent, par exemple, les
relations qui existent entre structure organisationnelle, données
d’environnement et performance, ils sont en meilleure position pour gérer leur affaire.
De façon paradoxale cependant, la façon dont la science
normale (10) tend à produire la connaissance introduit un véritable divorce
avec le monde de la pratique. En effet, dès lors que ce sont les méthodes
de recherche, les bilans de littératures ou les modèles statistiques, plus
que les problèmes et besoins vécus par les managers, qui déterminent
les questions traitées, l’ambition initiale d’une science appliquée au
service de la décision est largement perdue de vue. À partir du moment où
les chercheurs sont essentiellement soucieux de tests d’hypothèses,
l’utilité pratique de la théorisation passe au second plan (11).
Tout cela est à l’origine de rapports difficiles entre théoriciens et
praticiens.
Chez ces derniers, le mot même de théorie aura tôt fait de prendre
une allure péjorative et il sera de bon ton de se gausser du manque total
de réalisme des discours tenus sous cette étiquette (12) ou du caractère
complètement décalé des préoccupations des théoriciens par rapport à
(10) Cette vision orthodoxe a fait l’objet d’une contestation multiforme. Outre le fait
que cette contestation peine à s’organiser, sa relation avec le monde pratique est également
problématique. À cet égard, on peut transposer au champ des théories des organisations la
réflexion de H. Laroche sur certaines approches en management stratégique:«…les
tenants du “processus” ont beaucoup travaillé à remettre sur le devant de la scène
stratégique les “vrais” acteurs… Pourtant il est clair que les tenants du “processus” n’ont pas
gagné ainsi les faveurs de ces mêmes acteurs. Bien au contraire, on peut soutenir qu’ils
les ont effrayés par leur réalisme parfois cru, et que les acteurs leur ont préféré, soit une
alliance avec les tenants du “contenu”, soit un retour aux “bases” à travers un simplisme
que nourrissent les modes managériales successives » (H. Laroche, « La querelle du
“contenu” et du “processus”: les enjeux de la transformation du champ de la stratégie »,
eVI conférence de l’AIMS, Montréal, juin 1997, actes volume 2). Ajoutons que les travaux
de la contre-science, quand c’est leur intention, semblent avoir quelques difficultés à
produire un projet praxéologique clair rompant avec un langage propositionnel générique et
simplificateur.
(11) Certains voient dans l’existence de revues dédiées respectivement aux questions
théoriques et empiriques (par exemple: Academy of Management Review vs Academy of
Management Journal) le signe de l’institutionnalisation du divorce entre mondes de la
théorie et de la pratique (Marsden & Townley 1996). Il n’est pas sûr que le contenu des
revues « empiriques » soit d’une utilité pratique immédiate…
(12) Bien entendu, d’une culture à une autre, les attitudes peuvent varier. Comme le
faisait remarquer A. Detœuf: « l’Anglais est un praticien qui n’a pas de théories,
l’Allemand un théoricien qui applique ses théories et le Français un théoricien qui ne les
applique pas; c’est ce que l’on appelle, chez nous, avoir du bon sens ».LA DISCIPLINE « THÉORIE(S) DES ORGANISATIONS » ■ 13
ce dont se soucient les hommes de terrain. Quant au théoricien, il
éprouvera le sentiment d’être largement incompris dès qu’il prétendra
apporter une contribution à une quelconque ingénierie de l’organisation ou
affichera un détachement hautain vis-à-vis des questions pragmatiques.
Ce type de dialogue (ou d’absence de dialogue) traduit une
incompréhension réciproque non vraiment raisonnable et finalement
dommageable pour les uns comme pour les autres.
Observons tout d’abord que sans théorie, il n’y a guère de véritable
intelligibilité des situations à gérer ni d’action cohérente. Une bonne
théorie est pratique (13) précisément parce qu’elle fait progresser les
connaissances dans un domaine, oriente les recherches vers les
questions cruciales et éclaire les professionnels (14). Elle est également
pratique dans la mesure où elle évite au décideur d’être noyé ou submergé
par la complexité des phénomènes réels. Encore faut-il évidemment que
l’énoncé théorique possède les qualités minimales de clarté, de
parcimonie et de pertinence pour permettre son appropriation.
De fait, il est légitime de s’interroger sur l’adéquation entre le travail
de théorisation et les préoccupations des hommes d’action. Ceci peut se
faire d’au moins deux façons complémentaires: en s’interrogeant sur le
degré de recouvrement des centres d’intérêt des uns et des autres et sur
le degré de pertinence des productions des chercheurs. Ceux qui se sont
livrés à l’exercice du premier type ont souvent été tentés par le
doute (15), mais l’interprétation des écarts constatés est sans doute plus
délicate qu’il n’y paraît. On ne peut en effet tirer de conclusion
immédiate sur la lucidité des uns et des autres à partir du seul constat d’une
divergence de préoccupations ou de centres d’intérêt (16), sauf à ériger
(13) « Il n’y a rien de si pratique qu’une bonne théorie » fait remarquer K. Lewin. Bien
sûr, on peut considérer que le problème, vu par le praticien, c’est qu’il n’y a pas une
théorie mais profusion de théories…
(14) A.H. Van de Ven, “Nothing is quite so practical as a good theory”, Academy of
Management Review, Oct. 1989.
(15) Voir par exemple le travail de Miner (J.B. Miner, “The validity and usefulness of
theories in an emerging organizational science”, Academy of Management Review, 1984;
J.B. Miner, “The role of values in defining the goodness of theories in organizational
science”, Organization Studies, 11/2, 1990) en théorie des organisations, ou bien celui de
Gopinath et Hoffman (C. Gopinath. & R.C. Hoffman, “The relevance of strategy research :
practitioner and academic viewpoints”, Journal of Management Studies, 32/5, Sept. 1995,
575-594). s’agissant de la recherche en stratégie.
(16) Le chercheur peut être visionnaire ou archaïque; le praticien peut être myope ou
éclairé et particulièrement perspicace.e14 ■ THÉORIE DES ORGANISATIONS – 2 édition
en norme l’une ou l’autre des versions en présence (ce qui revient à
considérer le problème comme résolu a priori). Quant à la question du
degré de pertinence des productions des chercheurs, il a été proposé de
l’apprécier à l’aune de quelques critères essentiels (17):
– pertinence descriptive: capacité à saisir les phénomènes vécus par
les praticiens dans leur contexte organisationnel;
– pertinence de but : correspondance entre les variables de résultat ou
les variables dépendantes d’une théorie et les éléments que le
praticien veut influencer;
– validité opérationnelle: capacité à mettre en œuvre les actions
impliquées par la théorie;
– non-évidence : degré auquel une théorie dépasse le simple bon sens
déjà maîtrisé par le praticien;
– à propos temporel: disponibilité de la théorie au bon moment.
Par rapport à des critères de ce type, bon nombre de théories
disponibles risquent fort d’être assez mal évaluées (18), à commencer par
celles qui développent des modèles généraux dont le mode d’emploi
reste largement à construire ou qui, précisément, se distancient
délibérément d’une telle logique (19).
On notera en second lieu que les pratiques organisationnelles que les
décideurs mettent en œuvre opérationnalisent toujours plus ou moins des
théories, même vagues, voire contradictoires. Un homme d’action
pourra volontiers contester le fait qu’il est guidé par un quelconque
modèle théorique, mais cela signifie le plus souvent que ses hypothèses
sur les organisations restent implicites et ne sont pas, de ce fait, soumises
à analyse et évaluation. Il ne manque pas d’auteurs dont les
catégorisations ou les prescriptions en matière d’agencement organisationnel
reposent ainsi sur l’inventaire des théories implicites, postulées ou
élucidées, des dirigeants des organisations. On connaît, par exemple, le
travail ancien de D. McGregor (20) avec les théories X et Y. R.E. Miles et
(17) V. Ramanujam & N. Venkatraman, “An inventory and critique of strategy research
using the PIMS database”, Academy of Management Review, janvier 1984.
(18) On peut penser, par exemple, à la théorie de l’écologie des populations (ce qui ne
veut pas dire que cette théorie est sans intérêt…).
(19) Une évaluation systématique supposerait de distinguer les modèles généraux des
théories davantage focalisées sur un problème ou sur un aspect des questions
organisationnelles (la décision, la résolution de conflits, la motivation, etc.). On se limitera ici à
une vue d’ensemble des théories des organisations, sans entrer dans le détail de ces
questions spécifiques.
(20) D. McGregor, The Human Side of Enterprise, McGraw-Hill, 1960.LA DISCIPLINE « THÉORIE(S) DES ORGANISATIONS » ■ 15
C.C. Snow (21) suggèrent quant à eux l’existence d’une relation entre
l’évolution des formes organisationnelles, les pratiques managériales et
les hypothèses que les décideurs peuvent faire sur le comportement des
individus : l’idée que la capacité de prise de décision n’est l’apanage que
de quelques-uns conduit à des organisations centralisées et pyramidales
alors que le rôle du manager sera davantage celui d’un facilitateur si l’on
pense que cette capacité est largement répandue. De façon plus
circonscrite, les traits de certains systèmes de contrôle de gestion ont également
été reliés aux théories implicites des comptables et des contrôleurs en
matière de motivation. Enfin, on sait la place que tient le travail sur les
théories déclarées et les théories en usage dans la gestion du changement
telle que la voient C. Argyris et D. Schön (22).
En fait, les situations dans lesquelles se trouvent théoriciens et
praticiens présentent certaines similitudes qui devraient faciliter cette
compréhension réciproque et les conduire, au moins, à reconnaître qu’il
n’existe pas nécessairement de solutions simples aux problèmes qu’ils
rencontrent. D’une part, ils sont, les uns comme les autres, confrontés à
un problème de saisie de la variété des univers qu’ils produisent et offrent
à l’interprétation: si le praticien peut être dérouté par le foisonnement
des théories disponibles, avoir quelque peine à les mettre en perspective
et à déceler ce qui peut davantage contribuer à instruire ses décisions, le
théoricien est confronté au défi que constitue, pour la construction d’une
théorisation cohérente, la diversité des formes et pratiques
organisationnelles et leur caractère évolutif (23). Dans un cas comme dans l’autre, si
la volonté de simplifier, de résumer, de faire émerger des lignes
directrices dominantes se comprend aisément, elle constitue malgré tout une
attitude quelque peu réductrice. On peut remarquer, d’autre part, que la
question de l’incommensurabilité qui préoccupe tant les théoriciens des
organisations depuis quelque temps est également vécue d’une autre
façon par les praticiens et plus particulièrement les dirigeants des
organisations. Après tout, comme le rappelle J.-C. Spender (24), le terme
(21) R.E. Miles & C.C. Snow, Organizational Strategy, Structure, and Process,
McGraw-Hill 1978.
(22) C. Argyris & D. Schön, Organizational Learning: A Theory of Action
Perspective, Addison-Wesley,1978.
(23) En particulier, dans les périodes d’instabilité et de transformation des modes
d’organisation, il s’avère toujours difficile de distinguer ce qui relève de changements
fondamentaux susceptibles de durer et ce qui n’est qu’expérimentations passagères.
(24) J.-C., “Spender Pluralist epistemology and the knowledge-based theory of the
firm”, Organization, 5/2, 1998 (233-256).e16 ■ THÉORIE DES ORGANISATIONS – 2 édition
d’incommensurabilité vient de Barnard qui l’utilise pour désigner le type
d’incertitude auquel les dirigeants des entreprises sont selon lui
confrontés: la nécessité de faire la synthèse de sous-systèmes (physique,
personnel, social) qui ne peuvent s’intégrer dans le même cadre analytique
et qui sont, à ce titre, incommensurables. Le leadership constitue alors
cette capacité particulière du dirigeant de synthétiser les implications de
systèmes incomparables, et le management un processus de dépassement
des incommensurabilités et autres incertitudes associées au choix des
buts de l’organisation.
Bien entendu, cette parenté de situation se conjugue avec de sérieuses
différences de points de vue et de projets. Dans sa quête de points de
repère pour nourrir ses décisions et orienter son action, le praticien est
prompt à revendiquer le caractère unique ou spécifique de la situation
dans laquelle il se trouve, à arguer en quelque sorte du caractère
idiosyncrasique de son organisation que certains courants de l’analyse
stratégique tendent actuellement à redécouvrir. En même temps, il peut se
montrer friand de modèles à imiter, ou de solutions simples, aisées à
mettre en œuvre et donnant rapidement des résultats. Quant au théoricien,
il est souvent mû par une volonté modélisatrice et par la recherche d’une
théorie générale et complète de l’objet qu’il choisit d’étudier. Ceci le
conduit fréquemment à résumer la variété de ses manifestations en
quelques grandes configurations, souvent à les dichotomiser de façon
excessive sinon outrancière, alors que c’est souvent en dépassant les
catégories binaires ou les oppositions simplifiées que l’on progresse dans la
compréhension des réalités, notamment organisationnelles (25). Il y a là
une tension forte, entre la recherche de lois suffisamment générales (26)
et la nécessité de contextualisation qui rend le dialogue entre théoriciens
et praticiens plutôt délicat, du moins pour les disciplines comme les
sciences de gestion dont le projet ne se limite pas à connaître le monde
des organisations mais à aider à le maîtriser ou à le transformer.
Au moins faut-il éviter d’accentuer cette tension en laissant se
développer des malentendus sur ce que peuvent apporter les théories des
organisations en matière d’aide à la décision. Le souhait parfois exprimé par
le praticien d’accéder à des solutions relativement immédiates aux
problèmes qu’il rencontre, repose sur représentation incorrecte de l’apport
potentiel des théoriciens des organisations. Certes, et bon nombre de
(25) S.L. Brown & K.M. Eisenhardt, “The art of continuous change: linking
complexity theory and time-paced evolution in relentlessly shifting organizations”,
Administrative Science Quarterly, 42/1, 1997 (1-34).
(26) Sauf, bien entendu, dans le postmodernisme.LA DISCIPLINE « THÉORIE(S) DES ORGANISATIONS » ■ 17
praticiens ne le réalisent pas véritablement, une bonne partie de la
recherche sur les phénomènes organisationnels consiste à interpréter et
évaluer les pratiques managériales dans différents contextes et à en tirer
des théories prescriptives pour différentes situations.
Le rôle des théoriciens des organisations ne se réduit pas cependant
à proposer une sorte d’ingénierie de l’organisation faite de conseils
techniques propres à conduire les opérations quotidiennes. Il consiste
plus fondamentalement à fournir le langage conceptuel et symbolique
permettant de comprendre les phénomènes organisationnels,
d’abstraire, de codifier, d’évaluer les réalités empiriques et de permettre ainsi
leur interprétation (27), voire de porter un regard critique.
En d’autres termes, les connaissances produites pas les théoriciens
des organisations relèvent potentiellement des trois catégories d’intérêt
que répertorie J. Habermas (encadré 1).
encadré 1.
les intérêts de connaissance de J. Habermas
(d’après H. Willmott) (28)
Au cœur de la théorie des intérêts de connaissance de
J. Habermas, se tient un rappel de l’ancrage de la science moderne
dans le projet des Lumières, dont l’intention fondamentale était de
supplanter le dogmatisme préscientifique. J. Habermas considère
que cette intention a été progressivement oubliée au profit d’une
conception de la science identifiée à une approche
empiriqueanalytique, ignorant toute forme de connaissance produite en dehors
de son protocole. L’oubli de la valeur critique et émancipatoire de la
science est signe d’une incapacité à voir en quoi l’activité
scientifique est encastrée dans le processus d’autoformation de l’homme à
travers lequel les hommes reconstituent continuellement leurs
institutions sociales et leurs identités. Ce processus, dont la condition
fondamentale est la rupture culturelle de l’humanité avec la nature,
nourrit et légitime différents types de connaissance auxquels
s’associent différents types de science: un intérêt technique pour la
prédiction et le contrôle, un intérêt pratique pour la compréhension
mutuelle et un intérêt émancipatoire:
(27) W.G. Astley & R. Zammuto, “Organization science, managers, and language
games”, Organization Science, 3, 1992; M.N. Zald, “Organization studies as a scientific
and humanistic entreprise: toward a reconceptualization of the foundation of the field”,
Organization Science, vol. 4, n° 4, 1993, 513-528.
(28) H. Willmott, “Management and Organization Studies as Science ?”, Organization,
vol. 4, n° 3, 1997, 309-344.e18 ■ THÉORIE DES ORGANISATIONS – 2 édition
Intérêts de Type de Objet Accent Orientation Apport
connaissance science projeté
Technique Empirique – Renforcer la Identification Calcul Éliminer
analytique prédiction et le et manipulation l’irrationalité
contrôle de variables formelle
Pratique Historique – Améliorer la Interprétation Appréciation Éliminer
l’inherméneutique compréhension de la communi- compréhension
mutuelle cation
symbolique
Émancipatoire Critique Réaliser le pro- Révélation de Transformation Éliminer la
jet des la domination souffrance
Lumières via le et de l’exploi- socialement
développement tation inutile
de relations
sociales plus
rationnelles
Pour Habermas, le principal défi de la science contemporaine est
de se rappeler les différents intérêts de connaissance et de les
mobiliser au service d’un projet émancipateur de développement
d’institutions sociales plus rationnelles.
Outre cette compréhension réciproque qui conditionne un dialogue
enrichissant entre théoriciens et praticiens des organisations, une
collaboration véritable ne se conçoit pas sans le respect de quelques attitudes
fondamentales chez les uns comme chez les autres. Du côté des
praticiens, c’est évidemment l’attitude d’ouverture de leur terrain qui est une
condition essentielle pour pouvoir nourrir le dialogue. Cela vaut pour
n’importe quelle discipline des sciences de gestion, mais la situation de
l’analyse organisationnelle a ceci de particulier qu’elle ne possède pas
d’interlocuteur évident (29) au sens de spécialiste en charge d’une
fonction de design organisationnel. Chandler voyait d’ailleurs dans
l’absence de spécialistes de ce type, alors que se multipliaient les postes de
spécialistes de finance, de marketing ou d’autres fonctions classiques,
l’illustration de la négligence par les entreprises américaines de ce qui
avait fait un moment leur force et, corrélativement l’explication de leur
perte de compétitivité (30). Quant aux théoriciens, il convient tout
d’abord qu’ils soient soucieux de prendre en compte la variété des
formes et agencements organisationnels qui trouvent leur justification
(29) Sauf à considérer que ce dernier se confond avec les principaux dirigeants, mais
ceci est très réducteur.
(30) A.D. Chandler, Scale and Scope: The Dynamics of Industrial Capitalism,
Belknap Press, 1990.LA DISCIPLINE « THÉORIE(S) DES ORGANISATIONS » ■ 19
dans la diversité des contextes économiques, technologiques, culturels de
fonctionnement des organisations. Ceci n’est pas incompatible avec la
poursuite d’un objectif minimum de généralisation pour autant que l’on
admette, d’une part que c’est l’élucidation des circonstances dans
lesquelles telle ou telle théorie trouve davantage à s’appliquer qui s’avèrent
plus intéressantes, d’autre part que les hommes de terrain tireront plus
profit de théories intermédiaires que d’énoncés à prétention explicative
globale ou universelle. En second lieu, il convient aussi que les
théoriciens restent en phase avec les préoccupations concrètes des hommes
de terrain et ne développent pas un agenda de recherche en rupture avec
les dimensions ou les questions de design organisationnel (31) que ces
derniers tendent à considérer comme les plus importantes. De façon
générale, il est largement admis que les organisations vivent une période
de forte transformation et expérimentent diverses formes d’organisation
nouvelle. De façon immédiate, les théoriciens des organisations ont
l’opportunité, par un travail d’observation, d’analyse et d’interprétation,
de guider les praticiens en leur offrant métaphores, essais typologiques,
éléments de contingence indispensables à l’appréciation des mérites de
nouveaux agencements organisationnels. Cela n’est pas incompatible
avec l’objectif plus ambitieux de travailler à l’élaboration d’un nouvel
idéal type, en commençant par s’interroger sur le degré de nouveauté
véritable de ces agencements.
section II
le contenu des théories des organisations,
ou les questions traitées
Pour J. Rojot, « la théorie des organisations veut rassembler tout ce
qui tend à une meilleure compréhension du phénomène de
l’organisation » (32).
(31) Le design organisationnel est évidemment un champ plus large que la seule
question de la structure organisationnelle qui a longtemps mobilisé l’attention des théoriciens
des organisations, puisqu’au-delà de cette question ce sont les thèmes des processus de
gestion, de la culture, du traitement de l’information, des valeurs, des relations de travail
qui sont en cause.
(32) J. Rojot, « Théorie des organisations », in Y. Simon & P. Joffre (dir.), Encyclopédie
ede Gestion,2 édition, Economica, 1997, p. 3337.e20 ■ THÉORIE DES ORGANISATIONS – 2 édition
Considéré de cette façon, le champ de la discipline est vaste et il
suffit de consulter la table des matières de quelques « handbooks » ou
ouvrages généraux qui lui sont consacrés pour constater la grande
diversité des questions traitées.
En première analyse, cette diversité peut s’ordonner en quelques
grandes thématiques liées aux questionnements qui viennent assez
naturellement à l’esprit quand on aborde le monde de l’organisation: De
quoi s’agit-il? Qu’est-ce qui la caractérise? Comment cela
fonctionnet-il? Pourquoi cela existe-t-il?, etc.
Dans cette perspective, on trouvera dans les théories des
organisations cinq grandes catégories de développements, non totalement
indépendants, correspondant à différents types de curiosité qu’éveillent les
organisations.
1°). les organisations comme objets à caractériser et à
catégoriser (ce que sont les organisations)
La question posée est celle de la nature ou de l’essence de
l’organisation que l’on cherche à définir de façon générale, sans pour autant
ignorer le fait que le monde des organisations manifeste une grande
variété qui justifie des essais de classement. Ceux-ci peuvent, le cas
échéant, constituer le prélude d’essais théoriques spécifiques ou de
moyenne portée (33).
2°). les organisations comme objets à analyser ou dont on veut
comprendre le fonctionnement (comment les organisations
fonctionnent-elles ?)
L’interrogation est double puisqu’elle porte sur le fonctionnement
interne de l’organisation (ce qui se passe au sein de ses frontières, à
supposer qu’on puisse vraiment les délimiter) et sur les relations de
l’organisation avec son univers extérieur. La première perspective
conduit à s’intéresser à un ensemble de processus dont l’inventaire sert
souvent de fil conducteur aux ouvrages généraux d’analyse des
organisations. Certains de ces processus sont étudiés de longue date, comme
les processus de décision, de communication, de leadership, de fixation
de buts, de résolution de conflits, etc. ; d’autres sont associés à la
mobilisation plus récente de certaines métaphores, comme le processus
(33) Il existe ainsi, par exemple, des travaux spécifiques aux organisations à but non
lucratif, aux organisations publiques, aux entreprises de différentes tailles, etc.LA DISCIPLINE « THÉORIE(S) DES ORGANISATIONS » ■ 21
d’apprentissage ou les processus cognitifs (34). La seconde perspective
correspond notamment à l’analyse des facteurs et processus qui
conditionnent la survie et le développement de l’organisation et, de façon
générale, son adaptation à un univers en changement plus ou moins
rapide. Bien entendu, ces deux perspectives ne sont pas véritablement
dissociables.
3°). les organisations comme objets à évaluer (ce que produisent
les organisations)
Ici, c’est la question de l’efficacité ou de la performance de
l’organisation qui est au cœur des réflexions, la notion elle-même n’étant pas
aisée à définir. Elle peut renvoyer à des jugements autoréférents, au sens
où l’organisation est appréciée dans sa capacité à accomplir la mission
et à atteindre les buts qu’elle s’est fixés; elle peut correspondre à une
évaluation hétéroréférente qui pose le problème de la responsabilité de
l’organisation vis-à-vis de ses parties prenantes et, plus généralement,
des acteurs de son univers extérieur.
4°). les organisations comme objets protéiformes (comment les
organisations évoluent-elles?)
Les phénomènes de changement et tout ce qui se rapporte à la
dynamique des organisations constituent une autre thématique fondamentale
qui ressortit à différents niveaux d’analyse. On peut ainsi s’intéresser
au destin de l’organisation considérée comme une entité individuelle,
possédant une identité et une histoire propres, voire développer un essai
théorique de type ontogénétique. Un bon nombre de modélisations, se
voulant de portée générale, exploitent la métaphore du cycle de vie et
proposent une théorie des phases de développement par lesquelles passerait
toute organisation. On peut également raisonner à des niveaux d’analyse
collectifs ou macro et considérer les processus qui sous-tendent
l’évolution de populations, de catégories ou d’espèces d’organisations, dans une
perspective cette fois phylogénétique (35). À ces analyses processuelles
s’ajoutent les réflexions sur l’existence et le sens de tendances générales
dans la transformation des dispositifs organisationnels, tendances qui
(34) L’apprentissage organisationnel est ainsi devenu un sujet central des travaux
econtemporains, même si l’on en trouve les prémisses dès le milieu du XX siècle grâce aux
apports d’auteurs comme H. Simon, ou J.G. March.
(35) Bien entendu, il y a débat sur la question de savoir quel est le niveau d’analyse le
plus pertinent.e22 ■ THÉORIE DES ORGANISATIONS – 2 édition
caractériseraient des périodes successives de l’histoire des organisations
et, au-delà, des sociétés (36).
5°). les organisations comme objets dont il faut expliquer
l’existence (pourquoi les organisations existent-elles?) (37)
L’organisation n’est pas un objet naturel, qui va de soi. Même si nos
sociétés sont peuplées d’organisations en tout genre et si leur
omniprésence tend à en faire des réalités d’évidence, la question de l’apparition
de l’organisation et de ce qu’elle représente en termes de processus
coopératif constitue un problème fondamental pour la théorie des
organisations. À cet égard, on peut s’intéresser à la justification de
l’existence des organisations en tant qu’objet générique (et se demander par
exemple pourquoi il existe des entreprises), mais aussi à la création
d’une organisation en quelque sorte nommément désignée.
Avec ces différentes questions, l’organisation fait bien figure d’objet
doté de caractéristiques, de propriétés, voire de lois de fonctionnement,
qu’un observateur extérieur serait en mesure de découvrir et d’analyser.
Cependant, le champ d’investigation des théories des organisations
s’élargit encore si l’on prend en considération le caractère polysémique
du mot organisation. Ce terme est en effet couramment employé pour
désigner tout à la fois une entité constituée à des fins d’action collective,
son mode d’agencement (38) et les processus ou les actions qui les
produisent. Ou bien encore, en simplifiant, le même mot vaut pour parler
d’une action (l’action d’organiser ou ce que font les individus quand ils
organisent) et ce qu’elle produit ou ce qui en résulte.
Ces deux sens sont dynamiquement liés ; l’action d’organiser produit
un certain état qui, en se maintenant, peut être regardé comme une entité
dotée d’une certaine structure, laquelle constitue la base de l’action
subséquente d’organisation.
Il existe cependant une différence fondamentale de vision entre
l’approche objet et l’approche processuelle. La première cherche à
mettre au jour des principes et des propriétés durables quand la seconde
(36) Voir par exemple les questionnements quant à la généralisation d’un modèle
bureaucratique, puis postbureaucratique.
(37) La question inverse (pourquoi certaines organisations dont l’utilité paraît pourtant
évidente n’existent-elles pas?) est également digne d’intérêt.
(38) Ce que l’on appelle également sa structure, qui traduit notamment la logique de
division du travail entre participants et les modalités de coordination de leurs actions.LA DISCIPLINE « THÉORIE(S) DES ORGANISATIONS » ■ 23
explore davantage les pratiques, sans postuler une nature ou une essence
de l’organisation de façon absolue, et attire volontiers l’attention sur
l’instabilité des organisations (39). D’où les débats désormais très présents
entre représentants des deux approches (40).
Si de tels débats se sont affirmés au cours des deux dernières
décennies, il faut bien reconnaître que la plupart des questions théoriques et
des sujets qui définissent l’analyse organisationnelle en tant que
domaine d’étude identifiable sont l’objet de controverses
considérables (41). Il suffit de procéder à quelques lectures immédiates
pour être frappé par l’absence de réponse consensuelle aux questions
que posent les organisations (42). La variété des points de vue et des
discours est bien traduite par l’image de la tour de Babel que
G. Burrell (43) utilise pour caractériser l’état actuel de la discipline (44).
Au-delà du caractère ambigu du mot théorie (45), ce constat peut
s’expliquer par la conjonction de différents facteurs:
(1) les caractéristiques du monde des organisations, à commencer par
son extrême diversité.
Celle-ci peut se décliner selon différents critères : nature d’activité ou
de fonction remplie, taille, forme juridique ou statut, attentes et
rationalités des parties prenantes, etc.
(39) Avec l’approche processuelle, c’est la construction sociale de la réalité et sa
dynamique qui deviennent le principal centre d’intérêt.
(40) Voir, par exemple, R. Chia, “Thirty years on: from organizational structure to the
organization of thought”, Organization Studies, vol. 18, n° 4, 1997 (685-707) ; M.I. Reed,
“In praise of duality and dualism: rethinking agency and structure in organizational
analysis”, Organization Studies, vol. 18, n° 1, 1997 (21-42).
(41) Cf. M. Reed & M. Hughes (ed.), Rethinking Organisation – New Directions in
Organization Theory and Analysis, Sage, 1992.
(42) À commencer par celle de savoir ce qu’est une organisation…
(43) G. Burrell, “Normal Science, Paradigms, Metaphors, Discourses and Genealogies
of Analysis”, in S.R. Clegg, C. Hardy & W.R. Nord (ed.), Handbook of Organization
Studies, Sage, 1996 (642-658).
(44) D’autres ont parlé avant lui de véritable jungle (cf. H. Koontz, “The management
theory jungle”, Academy of Management Journal, vol. 4, n° 1, 1961, pp. 174-185;
“The management theory jungle revisited”, Academy of Management Review, vol. 5, n° 2,
1980, pp. 175-187), où il est peut-être dangereux de s’aventurer sans guide, est-on tenté
d’ajouter.
(45) Comme l’observe P. Cossette, ce mot peut désigner aussi bien une façon très
générale de voir les choses, une conviction sur quelque chose de précis, un modèle
agençant différents concepts, voire une simple hypothèse (cf. P. Cossette, L’organisation – Une
perspective cognitiviste, Les Presses de l’Université Laval, 2004).e24 ■ THÉORIE DES ORGANISATIONS – 2 édition
Une telle diversité sollicite une variété de disciplines (et donc de
langages) de sciences sociales et humaines dont les objets privilégiés, les
questionnements, les logiques explicatives, les méthodes
d’investigation, les finalités, sont évidemment différents. Elle suscite des essais
théoriques variables en termes de champ d’application et de portée
(entre théories à prétention universelle, théories de moyenne portée, et
explications très circonscrites ou contextualisées).
(2) les propriétés des organisations.
Sans entrer ici dans les débats qu’elles suscitent, on peut considérer
a priori que les organisations possèdent un certain nombre de
propriétés d’évidence:
– elles sont composées d’individus qui se situent, par rapport à elles,
dans une relation d’inclusion partielle (l’organisation n’inclut
qu’une partie plus ou moins grande des comportements des
individus qui y participent);
– elles intéressent une variété de parties prenantes externes, plus ou
moins directement concernées par ce qu’elles produisent, les
conditions de cette production et ses retombées ou ses effets;
– elles sont insérées dans un univers sociopolitique et culturel, un
contexte sociétal (46). Autrement dit, les organisations sont en
société et entretiennent avec cet univers une relation complexe de
dépendance/autonomie;
– elles sont de forme évolutive, sous l’effet d’une variété de facteurs
d’ordre économique, technologique, institutionnel, plus ou moins
manifestes (47). En d’autres termes, les organisations sont dans
l’histoire et ont une histoire. Si le concept d’organisation au sens de
réponse au problème de l’action collective traverse le temps, ses
formes ou ses manifestations changent au cours du temps.
Ces différentes propriétés des organisations offrent à ceux qui
veulent les analyser et les comprendre une variété de points d’entrée et
de postures de recherche. Elles expliquent également que se
développent de multiples travaux et essais théoriques où alternent et
s’opposent différents angles de vue et différents niveaux d’analyse,
tantôt macro et d’inspiration sociologique, tantôt micro et d’inspiration
(46) Univers qui peut lui-même se décomposer en plusieurs niveaux d’analyse (par
exemple, le secteur d’activité, le champ organisationnel, la société, la dimension
internationale).
(47) Les facteurs technologiques ont ainsi souvent retenu l’attention, comme le
montrent les multiples observations et discussions à propos des effets organisationnels des
différentes vagues des technologies de l’information et de la communication.LA DISCIPLINE « THÉORIE(S) DES ORGANISATIONS » ■ 25
psychologique (48), différents principes explicatifs de leur
fonctionnement et de leur dynamique, privilégiant tantôt des logiques déterministes
et tantôt des logiques volontaristes, différentes hiérarchisations des
phénomènes dignes d’attention (la permanence, l’ordre, la régulation ou, à
l’inverse, le changement, les transformations; le fonctionnement interne
ou les relations des organisations avec leur environnement), voire
différentes thèses sur la signification et la portée des transformations
d’apparence générale du monde des organisations (autour, notamment, des idées
de M. Weber quant à la généralisation du modèle bureaucratique).
section III
le comment, ou de quelques aspects
de la production de connaissance
sur les organisations
Une bonne partie des réflexions et des recherches sur les
organisations s’inscrit dans un projet nomothétique visant à découvrir des lois et
appliquant des méthodes d’investigation (considérées comme)
scientifiques. Comme il a été dit, cette sorte de course à la scientifisation, qui
s’est développée par mimétisme vis-à-vis des sciences naturelles, a pu
apparaître et apparaît encore aux yeux de certains comme la garantie
de production d’une connaissance pertinente sur le plan de l’aide à la
décision. Cet objectif, présent dès les débuts de la théorie des
organisations, reste en effet d’actualité (49): à moins de se cantonner à une
posture passive et rétrospective et de ne constituer qu’une variante de
l’analyse historique, la théorie des organisations est censée suggérer des
façons d’améliorer le fonctionnement des organisations (50).
Un tel projet conduit à s’interroger sur ce que peut être un « bon »
énoncé théorique, au sens scientifique. Une réponse courante ou classique
(48) Comme avec la tradition de l’« organizational behavior » qui s’intéresse aux
comportements des individus dans les organisations.
(49) Peut-être plus que jamais (cf. D.A. Gioia, “Business organization as instrument of
societal responsibility”, Organization, vol. 10, n° 3, 2003, pp. 435-438).
(50) Cf. W.H. Starbuck, “Shouldn’t organization theory emerge from adolescence?”,
Organization, vol. 10, n° 3 (439-452).e26 ■ THÉORIE DES ORGANISATIONS – 2 édition
consiste à poser qu’un tel énoncé doit comporter quatre éléments
fondamentaux (51):
(1) un inventaire des variables pertinentes du système étudié
Il s’agit de préciser quels sont les facteurs à prendre en considération
pour expliquer le phénomène choisi comme objet d’étude. Cet
inventaire doit être réalisé en respectant un principe de complétude (ne pas
oublier de variable essentielle) mais également un principe de
parcimonie (ne pas intégrer plus de paramètres que nécessaire).
(2) une spécification des lois de relation entre les variables prises en
considération
Il convient d’exposer la façon dont les facteurs répertoriés sont reliés
entre eux, ce qui revient à mettre au jour des liens de causalité.
(3) une explication des dynamiques ou des arguments qui justifient
les relations entre variables
Ces arguments peuvent se dégager de logiques psychologiques,
économiques, sociales, etc.
(4) une délimitation des frontières ou des limites de validité des lois
énoncées
Il s’agit de préciser les facteurs temporels et/ou contextuels qui fixent
les limites de la théorie et de sa généralisation (52).
Autrement dit, un énoncé relatif à un phénomène ou un objet d’étude
ne peut être qualifié de théorique que s’il répond à quatre questions:
quoi? (élément 1), comment? (élément 2), pourquoi? (élément 3) et
quand (élément 4).
En ce sens strict, bon nombre d’éléments présents en théorie des
organisations ne constituent pas véritablement des théories. Les essais
typologiques, par exemple, c’est-à-dire les tentatives de classement ou de
catégorisation de réalités à expliquer, répondent essentiellement à la
question « quoi? »; de même, les énoncés métaphoriques selon lesquels
deux phénomènes sont isomorphes, ce qui permet de spéculer sur leurs
similitudes, ne constituent pas à proprement parler une théorie.
Cela étant, métaphores et typologies sont fort utiles à la construction
théorique: les premières constituent un outil heuristique enrichissant la
réflexion, les secondes peuvent aider à répondre à la quatrième question,
(51) Cf. D.A. Whetten, “What Constitutes a Theoretical Contribution?”, Academy of
Management Review, vol. 14, n° 4, 1989 (490-495).
(52) Il semble qu’il y ait une curieuse tendance, en sciences sociales, à négliger cette
quatrième condition et à formuler des énoncés à prétention universelle qui sont le plus
souvent contestables.LA DISCIPLINE « THÉORIE(S) DES ORGANISATIONS » ■ 27
celle du quand. De fait, essais typologiques et métaphores sont très
nombreux (trop?) en théorie des organisations.
De tels principes sont évidemment de nature à susciter le débat
épistémologique en lien, notamment, avec la question de savoir si les
organisations peuvent être étudiées de la même façon que des objets
naturels (53).
Il ne s’agit pas, dans l’immédiat, d’entrer dans ce débat ni d’entamer
un exposé méthodologique, mais simplement d’évoquer un certain
nombre de facteurs qui, pour le moins, rendent difficile la quête de
connaissance sur les organisations conformément aux préceptes qui
viennent d’être exposés, voire introduisent des éléments de contestation
plus ou moins radicale de la pertinence d’un tel projet.
Trois remarques peuvent être faites dans cet esprit.
La première tient dans ce que J. Pfeffer appelle l’une des lois de la
recherche organisationnelle, le fait que la production de connaissance
sur les organisations se heurte à un phénomène d’ignorance
insurmontable. On ne dispose en effet de données que sur les organisations qui en
autorisent l’accès et rien ne permet d’exclure a priori l’hypothèse que
ces organisations soient précisément atypiques. On peut certes tenter
d’en apprécier la représentativité, mais l’exercice est toujours
conceptuellement et méthodologiquement délicat.
En deuxième lieu, il faut bien admettre que la recherche et la
théorisation en matière organisationnelle (comme sur d’autres sujets relevant
ou non de sciences sociales) sont une pratique sociale (54) dont les
caractéristiques peuvent être assez éloignées de l’idéal mertonien (55).
(53) On verra que le traitement de cette question est à la base de l’opposition entre
plusieurs paradigmes en théorie des organisations.
(54) W.G. Astley, “Administrative Science as Socially Constructed Truth”,
Administrative Science Quarterly, vol. 30, n° 4, 1985 (497-513).
(55) Pour R.K. Merton, la science est un espace régi par un système de quatre normes :
– universalisme : les connaissances issues de la recherche scientifique sont universelles
et objectives;
– « communalisme »: les connaissances sont collectives et n’appartiennent à
personne ;
– désintéressement: les scientifiques ne sont pas mus par des intérêts privés mais
seulement par la volonté de rechercher la vérité et les lois de la nature;
– scepticisme organisé: les résultats expérimentaux doivent être soumis à la critique
collective et à la vigilance de la communauté scientifique pour être acceptés.
Les travaux en sociologie des sciences ont depuis longtemps montré le caractère
irréaliste de cette vision.e28 ■ THÉORIE DES ORGANISATIONS – 2 édition
Ces particularités font de l’accès à la réalité, du dialogue entre
théoriciens et de l’accueil des énoncés théoriques par le monde des praticiens
des questions non triviales.
Même si l’on pose que le monde des pratiques a sa propre réalité
« objective », celle-ci n’autorise aucun accès direct. Il n’est jamais
possible de l’appréhender que par l’intermédiaire du langage et de
préconceptions. De ce fait, aucune théorie ne peut simplement décrire la
réalité empirique en termes neutres, mais est au contraire toujours empreinte
d’une certaine subjectivité, biaisée par une vision particulière du monde.
Le fait que les organisations sont composées de différentes catégories
d’acteurs aux intérêts non nécessairement convergents et qu’une
construction théorique peut épouser, explicitement ou non, le point de
vue de l’une d’entre elles, accentue évidemment ce phénomène.
La théorisation gagne, par ailleurs, à être considérée comme une
pratique professionnelle avec ses règles, ses enjeux, ses stratégies. Cette
perspective a nourri de nombreuses réflexions au cours de ces dernières
années. Richard Whitley (56) propose ainsi d’analyser les sciences en
tant qu’organisation dont les acteurs sont engagés dans un jeu
concurrentiel de conquête de réputation publique. Cette organisation peut se
caractériser en termes de degré de dépendance réciproque des
chercheurs en matière d’utilisation des idées, des résultats, des procédures
permettant l’affirmation de connaissances, et de degré d’incertitude de
la tâche (définition des problèmes, des questions prioritaires, objectifs à
poursuivre, etc.) auquel les chercheurs sont confrontés. Une science
peut être fortement hiérarchisée par la présence d’une élite reconnue et
l’existence de procédures standard de recherche, ou au contraire
faiblement organisée, sans élite permanente ou évidente, ce qui lui donne
évidemment une configuration désordonnée (57). Pour sa part,
B. Latour (58) développe une conception processuelle du
développement de la connaissance montrant que cette dernière est encastrée dans
des mondes de discours et de pratiques, modelés et remodelés par
interaction du monde social et naturel, plus qu’elle ne constitue un « objet »
qui serait découvert puis facilement transféré. Une approche de ce type
(56) R. Whitley, The Intellectual and Social Organization of the Sciences, Oxford
University Press, 1984.
(57) Whitley parle de “partitioned bureaucracy” dans le premier cas et de
“fragmented adhocracy” pour le second, en donnant respectivement en exemple l’économie et le
management.
(58) B. Latour, Science in Action, Open University Press, 1987.