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Histoire générale du tourisme

De
334 pages
Cette première histoire générale du Tourisme, de ses origines au XXI° siècle, ne prétend pas être exhaustive, et ne cache pas que les exemples donnés sont souvent français. Elle entend donner son sens à ce phénomène socioculturel exceptionnel qui ne se réduit pas à une migration ou un produit parmi d'autres. Le Tourisme a été inventé par étapes entre le XVI° et le XVIII° siècle. La révolution touristique est contemporaine des autres révolutions.
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HISTOIRE GÉNÉRALE DU TOURISME

cgL'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8432-1 EAN : 9782747584326

Marc BOYER
Docteur d'Etat (Histoire) Président de l'Association méditerranéenne de Sociologie du Tourisme Membre du Conseil national du Tourisme

HISTOIRE GÉNÉRALE DU TOURISME DU XVIe AU XXIe SIÈCLE
1- La révolution touristique
11- Du tourisme élitiste au tourisme de masse

L'Harmattan 5-7,rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris

L'Harmattan

Hongrie

Kossuth Lu. 14-16 1053 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

FRANCE

OUVRAGES DU MEME AUTEUR -Le tourisme, Seuil, 1972, 1982, 1983-283p. -La communication touristique (avec P.Viallon) QSJ n02850, 1994 trad.ital. -L'invention du tourisme, Gallimard-Découvertes 1996-160p. -Il turismo del Grand Tour ai viaggi organizzati, Electra 1997-192p. -L'invention du tourisme. Origine et développement du tourisme dans le Sud-Est de la France du XVJDsiècle à lafin du Second Empire, 21 fasc. 1997, Ed. du Centurion, Lille III-234Op. -Le tourisme de l'an 2000, Presses Universitaires de Lyon, 1999-265p. -Histoire du tourisme de masse, QSJ n03480, 1999. -Histoire de l'invention du tourisme dans le Sud-Est XVIO-XIXOsiècles. Ed. de l'Aube, août 2000-353p. -L'invention de la Côte d'Azur. L 'hiver dans le Midi. Ed. de l'Aube- janvier 2002-378p. -Vade-mecum du tourisme en France. Ed. Management et société. Caen. janvier 2003. 297p. -Historia do turismo de massa EDUSC. Bandeirantes- Bahia- 2003. 168p. QUELQUES DIRECTIONS OU PARTICIPATIONS A DES OUVRAGES COLLECTIFS. -Colloque Nice 1963 ;Le caractère saisonnier du phénomène touristique. Actes de l'Université d'Aix. -Les Guides imprimés du XVIOau XXo siècle. Colloque Paris VII- 1998. Belin éd.2000. -Colloque UNESCO-ICOMOS sur les grands sites. Arles 1998. -Mediterranean tourism, chap. France -Routledge London 2000. -La Drôme (OUVL Collectif dirigé par Marc BaYER) La Fontaine de Siloë- 2003. -El turismo en Europa de la edad moderna al siglo XXO, in Historia Contemporànea 2002(II) n025- Unad deI Païs Vasco - n° consacré entièrement au tourisme. -L 'ltalia nello sguardo degli viaggiatori turisti in Citta, turismo e comunicazione globale pp.57-66. Uta di Bologne.2004. Franco Angeli ed. -Livello globale,livello locale, due tipi di strategia e di comunicazione,pp.29-35 in Turismo, territoria e identità Uta di Bologna.2004. Franco Angeli ed. -Les Alpes et le Tourisme in Atti dell' Assoc. Intern. Per la Storia delel Alpi, Lugano, 2004.

UNE HISTOIRE DES TOURISTES, DES VIDENDA, DES VOYAGES ET DES SEJOURS

INTRODUCTION Ce livre tranche. Les ouvrages qui habituellement traitent du tourisme décrivent un phénomène économique et social, en évaluent l'impact et le rattachent aux diverses disciplines académiques. Il s'agit ici du touriste qui est un type d'homme apparu au XVIIIO siècle en Grande-Bretagne. Tourist vient de Tour; l'expression, au XVIIIo, désigne le voyage éducatif que les jeunes aristocrates britanniques font sur le Continent et qui les conduit toujours à Rome. Les Européens, outre Manche, alors ne comprennent même pas le mot; à la fin du XVIIIO siècle, débute une timide imitation. Ce livre traite surtout de l'Europe avec une place privilégiée pour la France comme destination et avec forte domination britannique. Reconnaissons que le motif en est d'abord la commodité: un chercheur isolé ne saurait tout embrasser. La réalité historique nous y pousse. Au XVIIIO siècle et la majeure partie du XIXO siècle, la France, l'Italie, puis la Savoie ont été les grandes destinations des voyageurs-touristes qui presque tous étaient des Européens; les plus nombreux et souvent les premiers à inventer les lieux et les pratiques étant les Britanniques. Au XXO siècle, s'est produite lentement une diversification. A l'époque romantique, l'adjectif puis le substantif touriste s'imposent pour désigner un être singulier. Stendhal serait le premier à user de cette appellation en 1838; le néologisme fut mal reçu. Littré, en 1863, définit touriste négativement: "Se dit des voyageurs étrangers qui ne parcourent des pays que par curiosité et désœuvrement...". Larousse, peu après, donne une forme positive et garde le contenu: "Touriste= personne qui voyage par curiosité et désœuvrement...". Alors tous les Dictionnaires rattachent le touriste à la situation d'oisiveté. On doit se demander: pendant combien de temps, les touristes ont-ils été des rentiers? Et pourquoi? Quand l'art d'être touriste a-t-il atteint d'autres groupes sociaux? Les touristes donnés en exemple sont surtout anglais; le ton est persifleur: le touriste est dépensier; il dit voir et voit mal ce qui doit être vu; le langage académique aujourd'hui évoque les rites du sight-seeing (Enzensberger) et lafonction de la dépense ostentatoire (Th. Veblen). Le mot devient pluriel; les touristes -plus nombreux- sont perçus comme "une foule", une "horde". L'excès de fréquentation d'un lieu, la grande diffusion d'une pratique nuisent à leur réputation: cela n'est plus distingué; l'élite doit faire autre chose, découvrir un autre site. Ce processus de l'invention de distinction suivie de diffusion a fait l'objet de plusieurs de mes ouvrages. Le désordre apparent des saisons du tourisme qui changent, des lieux qui deviennent de grandes stations ou périclitent ne peut pas s'expliquer par des modifications de conditions naturelles ou climatiques. Quant au patrimoine naturel et historique- dit de l'Humanité s'il est classé par l'U.N.E.S.C.O. -il s'étend mais ne se restreint pas; les classements successifs aident à la promotion des attraits. Tout est affaire d'invention et de consécration culturelles; rien n'est donné; aucun site n'est un attrait en soi; rien n'est plus erroné que le discours des guides affirmant qu'un lieu ou monument mérite d'être visité. Si mérite il y a, il revient aux hommes qui ont distingué le lieu, aux touristes qui l'ont visité, aux ouvrages qui l'ont décrit. Toute 5

hiérarchie peut être modifiée; rien n'est définitivement acquis. Le touriste est en constant renouvellement; le montrer est le propos de ce livre; les changements se voient à la lumière de la réflexion de M. Merleau-Ponty: "L'histoire n'a pas un sens comme la rivière, mais elle a du sens". Et ce sens se comprend dans le contexte historique de chaque civilisation. Le temps des grandes découvertes touristiques est la deuxième moitié du XVIIIO siècle, époque de toutes les Révolutions, période fascinée par la circulation des savoirs et des regards; ceci valorise le voyage de curiosité. La période fondatrice est le Romantisme: les mots sont consacrés, les grandes collections de guides lancées, le rythme saisonnier établi; le "mal du siècle", "le spleen", un comportement schizophrène, sous tendent cette incapacité de rester en place, ce "besoin de changer de lit" dont parle Ch. Baudelaire dans Anywhere. Pourquoi? "Tourist or not tourist? C'est la question" se demande J.D. Urbain!. Plutôt que de distinguer artificiellement tourisme, villégiature, voyage, ne vaut-il pas mieux situer le touriste dans un contexte socioculturel? Au XIXo, le touriste-rentier est aliéné dans ce siècle des "bourgeois conquérants"; ainsi se développe une contre-culture. Reste à voir comment, au XXO siècle, se fait l'appropriation par des masses de pratiques de tourisme qui ne leur étaient évidemment pas destinées; bien au contraire. Et le mot tourisme dans tout cela? C'est un vocable dont on se passa fort longtemps. Le mot existait, mais les Dictionnaires tardaient à le définir. Le Supplément Larousse de 1877 l'insère ainsi: "Tourisme, habitude de touriste". Il renvoie donc à touriste. Aucun grand écrivain du XIXO siècle n'a usé du mot tourisme. Quand, fin XIXO siècle, la bicyclette puis l'automobile apparaissent, comme précieux moyens de pratiquer, de manière autonome, l'art d'être touriste, c'est le mot anglais Touring qui s'impose; des clubs regroupent les privilégiés qui font l'action d'être touristes. Le contexte élitiste dure encore au début du XXO siècle. Le tourisme est gratuit; pourquoi le définir comme un concept? Il est une pratique individuelle de distinction; pourquoi "l'Etat-gendarme" (conception dominante du siècle libéral) le contrôlerait-il audelà du strict nécessaire? Il suffit de veiller à ce que les réglementations répressives des forains et autres "gens du voyage" n'atteignent pas les touristes, à ce que l'ancienne "police du roulage" devienne le code de la route des automobilistes, à ce que les Casinos des grandes stations jouissent d'une large tolérance, à l'opposé de la répression légale des jeux d'argent. La "police des garnis" fait bien la distinction entre les bons hôtels et les garnis douteux qui ont une "mauvaise clientèle" comme écrivent leurs rapports. Personne, longtemps, ne songea qu'une Administration du Tourisme put présenter le moindre intérêt. Il faut attendre 1935 pour que la France, la première, se dote d'un modeste Commissaire au Tourisme sans représentants en province. La crise de 1929 survient. Ces touristes étrangers ont l'avantage d'apporter des devises; à ce titre, ils commencent à être intéressants. Mais qui est touriste? La plus ancienne définition est celle de la Société des Nations en 1937: "Touriste, toute personne qui, voyageant pour son agrément, s'éloigne pendant plus de 24 heures et moins d'un an de son domicile habitueL..". Les définitions officielles postérieures ont repris celles-ci, s'occupant très peu du mobile, mais seulement des durées; il fallait mettre à part la catégorie des excursionnistes. La seule préoccupation constante était opératoire: savoir qui compter comme touristes; puis, dans la deuxième moitié du XXo, évaluer l'apport du tourisme à l'économie
I Ainsi débute L'idiot du voyage. Histoire de touristes.

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nationale, régionale ou locale. Quant à la définition conceptuelle, les instances internationales d'experts ne s'en occupèrent guère avant les années 60 et n'ont pas réussi depuis à se mettre d'accord sur une des possibles. Celle que je proposais en 1972 dans Le tourisme (éd. Seuil) en est une: ' "Tourisme, ensemble des phénomènes résultant du voyage et du séjour temporaire de personnes hors de leur domicile quand ces déplacements tendent à satisfaire, dans le loisir, un besoin culturel de la civilisation industrielle" . Le tourisme est à la fois l'action (ou l'art) d'être touriste et un substrat matériel. A trop vouloir définir le mot, on risque de ne s'occuper que des professions qui sont des infrastructures. L'autrichien G. Ramaker, en 1972, le craignait: « Les moyens de transport et les installations hôtelières étant dans l'ensemble, à la disposition des voyageurs, il est exclu que ce critère permette de distinguer les touristes. Ce n'est pas l'offre qui qualifie le tourisme, mais la demande. Le maître d'hôtel n'est pas plus que le chef de gare un agent spécifique du tourisme... "2. Ne vaudrait-il pas mieux se contenter d'écrire, comme au XIXO siècle, que le tourisme est l'art d'être touriste, une pratique originale ou... moutonnière? Montrer les novations de cet art, la diffusion des pratiques à travers les siècles est notre ambition.

20. RAMAKER, Remarques sur la définition du tourisme, in Revue de l'Académie Internationale de Tourisme, 1972, p, 12. 7

1ère PARTIE. LA REVOLUTION TOURISTIQUE DU XVlo au XVlIIo siècle. Le touriste n'est pas de tous les temps. Les hommes, certes, toujours, se déplacèrent. Suffit-il de décrire leurs migrations, les voies de communication pour faire "remonter" l'histoire du tourisme à la plus haute Antiquité? Non; car le tourisme est spécifique; : "C'est le mobile qui fait le touriste" écrivait André Siegfried dans Aspects du XXOsiècle. Le tourisme n'a pas toujours existé; il a été inventé. On peut dater l'apparition du nom ou plutôt des noms. L'origine incontestée est The tour ou The Grand Tour qui, à partir de la fin du XVIIO siècle désigne le voyage initiatique du jeune aristocrate britannique. Les grandes découvertes du tourisme furent effectuées au XVlIIo siècle par les Britanniques, décidément les premiers partout. Inventeurs de la machine à vapeur, des machines textiles, de la livre sterling à taux stable, initiateurs des Révolutions industrielle, agricole, bancaire, nautique et même politique si l'on veut considérer qu'ils exécutèrent leur Roi un siècle avant que les Français ne guillotinent Louis XVI, les Britanniques furent, au XVIIIo siècle, à l'origine des sensibilités et des pratiques nouvelles; citons pêlemêle la saison thermale mondaine, le désir du rivage et l'attrait des Glacières, l'amour de la campagne et des manoirs, les inventions de lieux de tourisme ou stations où il est élégant de se trouver à la saison qui convient: l'hiver dans le Midi, à Nice, Hyères en attendant Cannes après 1834, l'été aux eaux, à Bath, puis Spa et aux bains de mer, à Brighton avant Ostende ou encore au pied des plus hautes cimes, à Chamonix, Zermatt... Quelle fut la Révolution mère? N'y a-t-il pas eu, pour le voyage de curiosités, des anticipations, des "faits porteurs d'avenir" qui, dès le XVIo siècle, auraient annoncé un phénomène encore "innommé" ? Les historiens de l'Economie et de la Société ont aujourd'hui tendance à trouver au XVIo siècle les racines des Révolutions du XVIIIo siècle. Nos recherches sur le tourisme vont dans le même sens. Pour nous, le grand changement est la Renaissance qui ouvre l'ère de la curiosité. Le Journal de voyage de Montaigne a un contenu novateur; il ne l'écrivait que pour lui, mais il préparait les Essais où il confessait: "La seule variété me paye et la possession de la diversité"3. Alors qu'au Moyen Age", le chemin de Rome "était celui du pèlerin, à partir des Temps Modernes, le voyage d'Italie est une démarche d'honnête homme aux sources de l'Histoire et de l'Art.

3MONTAIGNE,

Essais, III, 49.

9

CHAPITRE 1LA PREHISTOIRE DU TOURISME.
1492-1642 ( ou 1660)

Ces dates ont valeur symbolique. Plus que 1453, la prise de Constantinople par les Turcs, c'est en effet 1492 qui met fin au Moyen Age: l'Espagne, alors, achève la Reconquista, Christophe Colomb découvre l'Amérique et Charles VIII fait la première expédition d'Italie. Renaissance, Réforme et Contre Réforme, Humanisme, diffusion du Livre par l'Imprimerie - y compris les Guides- s'épanouissent dans l'exubérance jusqu'à ce
que le Classicisme vienne mettre de l'ordre. L'avènement de Louis XIV

- plutôt

1660 que

1642- clôt ce très long siècle novateur, un siècle et demi en fait. A partir de 1492, les rois Valois et les Empereurs passent les Alpes pour se disputer le Milanais; la curiosité de ce que représente à leurs yeux l'Italie tient une large place dans leurs aventureuses chevauchées. Ils ramènent de grands artistes italiens, rapportent des vedute de Rome, Venise ou Florence, exposent leurs souvenirs en leurs châteaux. Pendant les temps modernes, l'humaniste, qu'il soit lettré ou artiste, qu'il vienne de France, d'Angleterre ou de l'Empire se doit de faire le voyage d'Italie. De omni re scibili, l'appétit de savoir s'étend à tout; pour Charles VIII en 1492, elle le poussa à faire gravir, en chemin, le Mont-Aiguille en Dauphiné: incroyable anticipation de cet alpinisme qui est, au XIXo siècle, la forme la plus haute -on peut le dire- de l'art d'être touriste.

A- 1492- LA "PREMIERE" DU MONT INACCESSIBLE. Pour se rendre en Italie, Charles VIII doit passer les Alpes. Le Mont-Cenis serait la voie normale, la plus courte; mais le roi n'est pas pressé; il est curieux, fait le détour de la Chartreuse, gagne Gap non par le col Bayard mais par Lus la Croix-Haute, route plus longue parce qu'il avait entendu parler "de ce mont que les peuples voisins appellent l'Aiguille. « Ce Mons inaccessibilis décrit par Gervais de Tilbury en 1211 a des formes» surprenantes: Les Alpes n'ont rien de plus étonnant. L'Aiguille a la forme d'une pyramide renversée. Les autres montagnes s'étrécissent à mesure qu'elles s'éloignent de la terre, celle-ci, au contraire, s'élargit et semble descendre du ciel. On ne peut la regarder sans en craindre la chute4. Plaisante description du bloc calcaire haut de 2097 ill. qui est une butte-témoin devant le plateau du Vercors! Charles VIII charge Antoine de Ville, seigneur de Dompjulien5 "de faire essayer si on pouvait y monter". Le sommet fut gravi le 27 juin 1492. Tous les historiens de l'alpinisme, montagnards eux-mêmes, tiennent cette ascension pour une première, "authentique commencement de l'alpinisme6". Tous donnent les mêmes détails sur les difficultés de la montée, la surprise des ascensionnistes qui trouvent, en haut, "une vaste
4N. CHORIER, Histoire générale de Dauphiné, 1661. ln éd. Chenevier, p. 37. 5De Vi11e,d'origine lorraine, était conseiller et chambel1an de Charles VIl]. 6R. L. G. IRVING, La conquête de la montagne, Trad. ENGEL, p. 17. Il

prairie, un troupeau de chamois et quantité d'herbes merveilleuses7". Au sommet, de Ville resta six jours, le temps de faire venir des huissiers, de consigner des témoignages. C'est ainsi que, de toutes les ascensions, la plus ancienne est la plus authentifiée; le Président du Parlement de Grenoble consigna les propos du conseiller du roi: « Quand je party du Roi, il me chargea de faire essayer se on pourrait monter en la montaigne qu'on disait inascensibilis dont par sobtilz angins j'ai fait retrouver la fasson de y monter à la grâce de Dieu; et y a troys jours que je y suis et plus de diz avec moy, tant gens d'églize que autres gens de bien, avec ung escelleur du roy, et n'en partyray jusques de que j'aye une responce, affm que, su vous avysant que vous trouveres peu d'ommes que quant ils nous veirront dessus et qu'ils veirront tout le passage que j'ay fait faire que y oussent venir, cer set le plus orrible et expovantable passage que je viz james ne homme de la compagnie »8. Exploit authentique! Rien de comparable n'avait été effectué avant. L'ascension vers 1280, par Pierre III d'Aragon, du Canigou au sommet duquel il aurait trouvé un lac peuplé de dragons est mythique. Pétrarque a laissé un récit poétique de son ascension au Ventoux, en 1336; il exagère au point d'écrire: "Ça n'a pas été sans grande difficulté. C'est en effet une masse de terre rocheuse abrupte et presque inaccessible9" ! La dénivelée de Malaucène au Ventoux est grande, mais pas plus que celle qu'affrontent les pèlerins et voyageurs d'Italie qui, depuis le Mont-Cenis, ont la fantaisie de grimper sur le Rochemelon où se trouve une chapelle. Cette cîme neigeuse, à plus de 3500 m. d'altitude, d'accès facile, est sans doute le seul sommet alpin qui, dès la fin du Moyen Age, avait reçu un nom. La gravir était une démarche pénitentielle 10. La réussite d'Ant. de Ville est surprenante. On peut supposer que les éboulements survenus depuis le XVlo ont rendu plus abrupte la paroi calcaire. Les hommes de Charles VIII, escaladeurs spécialisés des murailles médiévales grimpèrent à force d'échelles, cordes et grappins. L'expédition du capitaine, sans observation scientifique ni expression de plaisir esthétique, ne fut qu'un exploit sur commande. Sans lendemain; le mont ne fut plus gravi pendant trois siècles!

B- LES DESCRIPTIONS DU VOYAGE D'ITALIE La littérature spécialisée des voyages apparaît avec l'invention de l'imprimerie; ce n'est pas simple coïncidence. Les ouvrages concernent le plus souvent l'Italie; ils ont des titres fort longs qui commencent habituellement par Descriptio ou ltinerarium, ou leur équivalent en langue vulgaire. G. Fordham en a établi le

7COOLIDGE, lSimler... pp. 170-179. MOREL-COUPRIE, Le Mont Aiguille. Rev. Alp. Dauph. 1909-1910 pp.153-158, 169-175. Ch. GOS op.cit. p. 35 sq. et IRVING, La conquête de la montagne, p. 18 sq. 8Les A.D. Isère (registre Sextus Liber coparium Graisivaudani) ont conservé les documents qu'A. de VILLE avait pris soin de rassembler pour certifier sa mission. 9Cf. Ch. GOS, Alpinisme anecdotique, p. 23 sq. et G. BRUN, Le Mont-Ventoux, pp. 18-20. 10C'est en esprit de pénitence qu'un certain Boniface Rotario d'Asti, en 1358, alla placer un triptyque au sommet. Ce triptyque est aujourd'hui conservé à la cathédrale de Suse. 12

Catalogue.l]. La nouveauté n'est pas le voyage en Italie que le Moyen Age connaissait, mais la diversification des mobiles. Le voyage se différencie peu à peu du pèlerinage, au rythme lent du XVIo siècle. "La différence entre pèlerinage et tourisme est affaire de psychologie collective" constate A. Dupront. A la "sacralité" et à la "globalité" du pèlerinage, l'historien oppose l"'égotisme" du touriste; au XVIo siècle, l'esprit de pèlerinage et même de croisade -l'appel de Jérusalem- subsiste]2 alors qu'apparaît la nouvelle curiosité. Les Alpes sont le principal obstacle que pèlerins, marchands, voyageurs curieux du XVIo siècle franchissent hiver comme été. Les autorités religieuses y ont multiplié les hospices; les guides soulignent la qualité de l'accueil. Ceux du Mont-Cenis, du Mont-Genèvre, du Lautaret, du Petit et du Grand Saint-Bernard, du Simplon sont les plus fréquentés. Au XVJO siècle, il y a soixante-quatorze hospices dans les seules Alpes françaises] 3. Le voyage d'Italie est de plus en plus individuel et culturel. Clercs, guerriers, artistes ou marchands, s'y rendent par obligation professionnelle. La centralisation pontificale grandissante multiplie les raisons d'aller à Rome. Lettrés, ces voyageurs sont avides de retrouver l'Antiquité romaine. Joachim du Bellay accompagne son oncle le cardinal; on connaît son mélancolique sonnet, mais on oublie qu'il a beaucoup médité sur l'Empire romain. Montaigne avait une mission auprès du pape; il fut très « buissonnier» en son voyage et curieux de tout. Dès la fin du XVIo siècle, les Britanniques sont de plus en plus nombreux à se rendre en Italie; ces humanistes écrivent des journaux de voyage dans leur langue; ces antipapistes ont une curiosité de Rome sans mobile de pèlerinage; souvent ces curieux ne se limitent pas à l'Italie; leurs périples sont de plus en plus vastes. Moryson visite Rome dans son tour d'Europe de quatre ans (1591-95) et fait ensuite le voyage de Jérusalem (novembre1595 à juillet 1597). Son Itinerary publié, en anglais, en 1617 témoigne d'une réelle originalité. Les Coryat's Crudities (I 611) sont très humoristiques ;Thomas Coryat se dit «flaneur, bavard» ; «il a le goût du détail pittoresque »]4 . En 1608, il visite en cinq mois l'Europe méditerranéenne, puis gagne Constantinople, Jérusalem, la Perse et l'Inde pour mourir à Surate. Ses contemporains le qualifient de itinerosissimus et de pedesterrimus ; les Crudities anticipent le tourisme, selon Numa Broc] 5 . Les Britanniques ont sans doute, dès le XVIe siècle, esquissé le concept du «voyage qui forme la jeunesse », un siècle avant qu'ils n'utilisent le mot Tour. Plusieurs indices: Fynes Moryson, fils d'un membre du Parlement, à peine sorti de ses études à Oxford part en
IISir H.G. FORDHAM, Catalogue des guides-routiers et itinéraires français, 1552-1850, p. 6. 12A. DUPRONT, Tourisme et pèlerinage. Reflexion de psychologie collective, in Communicationsl967, n° 10 pp. 97-121. Voir aussi La Croisade, sa grande thèse, publication posthume chez Gallimard (1997). 13 Sur les hospices alpins, voir: John Grand-CARTERET, La montagne à travers les âges, 1. I, p. 69-73. Th. SCLAFFERT, Le Haut-Dauphiné au Moyen Age. ROMAN, Les routes à travers les Alpes, art. Bull. Soc. Etudes Hautes Alpes, 1903, qui, p. 239, avance ce chiffte. Dès 1515, SIGNOT est étonnant de précision in... Totale et vraie description de tous les passages, lieux, districts par lesquels ont peut passer de Gaule en Italie... 14 Ce que souligne BRACHET, La Savoie des anciens voyageurs, p. 164 sq. qui a traduit la partie savoyarde des Crudities. 15 N. BROC, La géographie de la Renaissance, p 115 13

1591 pour le Continent et montre un intérêt quasi encyclopédique, de la religion au commerce. Evelyn, un jeune médecin, en 1641 voyage en Europe et esquisse le tour éducatif: D'après le rapport de personnes curieuses et expérimentées, j'ai été assuré qu'il y avait bien peu à voir, dans le reste du monde civilisé pour qui avait vu l'Italie, la France et les Pays-Bas, mais une totale et prodigieuse barbarie 16. Parce qu'il ya de plus en plus de voyageurs humanistes, on publie un nombre croissant de guides et journaux de voyage, en français, en anglais, et plus encore en latin; dans la seconde moitié du XVIO siècle, apparaissent des ouvrages spécialisés qui, en latin, ne traitent que de l'Italie, devenue premier attrait; le plus célèbre est Descriptio omnis Italiae, du dominicain Léandre Alberti; en 1550, il décrit toute l'Italie y compris la Corse et distingue déjà les deux Riviéras du Levante et du Ponante Uusqu'au Var). Erasme, est le modèle des voyageurs de la Renaissance. Il écrit en latin, parcourt l'Europe entière, accumule ses impressions17. Sa prédilection va à l'Angleterre où vit son ami Thomas Mores et à la France, à Lyon surtout qu'il goûte fort. Dans le dernier tiers du XVIOsiècle, lui font écho Philip Sydney qui voyage de 1572 à 1575 et Montaigne en 1580-81 ; l'un et l'autre ont flané, vagabondé pour se rendre à Rome, visitant une partie de l'Europe. Avant Montaigne, le grand poète élizabéthain s'était déclaré "cosmopolite". Que le mot ne nous abuse pas: les hommes de la Renaissance sont en quête de leurs sources greco-latines, judéo-chrétiennes, méditerranéennes mais ne perçoivent pas l'importance des grandes découvertes. La géographie ne précède pas l'histoireI8, comme l'exprime Lucien Febvre: "Au XVIO siècle, l'opinion fut longue à assimiler les données nouvelles qui bouleversent son optique du mondeI9". La littérature géographique de la Renaissance est quasi exclusivement européenne. Le changement se serait produit en 1605, prétend G.Atkinson20 qui se veut précis: dans les cinq ans qui suivirent, il y aurait eu, selon lui, davantage de descriptions de pays extra-européens que dans tout le XVlo siècle. La France du XVIO siècle et de la première moitié du XVIIO siècle est beaucoup parcourue et visitée: marchands, pèlerins, seigneurs, voyageurs d'Italie la sillonnent; les rois de France et leur Cour participent au vagabondage. "Pendant les quarante cinq mois de mon ambassade, note Marino Giustiniano, j'ai presque toujours été en voyage et jamais la cour ne s'est arrêtée quinze jours de suite au même endroit2I ". Le périple royal s'effectuait surtout entre les châteaux de la Loire auxquels s'ajoutèrent, après François 1er, ceux de l'lIe de France. Le Sud-Est n'était point ignoré; Lyon et

16EVEL YN's Diary and correspondancefrom 1641 to 1706, éd. 1813. 17ERASME 1467(?)-1536 né à Rotterdam est réputé pour son Eloge de la Folie (Stultitiae Laus) ; son Cicerionanus révèle mieux sa personnaJité ; ses impressions de voyage et ses notes savoureuses sur les moeurs se trouvent dans les Colloquia et les Diversoria. 18Sur les débuts de la géographie, au XV1°, voir Fr. de DAINVILLE, s.j., La Géographie des humanistes, Thèse, 1945 ; et aussi G.A TKINSON, Les nouveaux horizons de la Renaissance française; enfin Numa BROC, La géographie de la Renaissance. 19Cf. L. FEBVRE et H.J. MARTIN, L'apparition du livre, pAZ3. ZOcr. G.ATKINSON, op.ci1., p.9. ZI Relation des ambassadeurs vénitiens au XVJo, Documents

inédits Histoire de France, 1.1.

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Grenoble avaient reçu Louis XII, le Dauphiné avait vu François 1er22. Catherine de Médicis passa, en gros, l'année 1679 dans le Sud-Est, principalement en Dauphiné; E.Leroy-Ladurie restitue l'atmosphère de ce voyage, à propos du Carnaval de Romans23. L'attrait de la France tient aussi à la réputation de certaines facultés: Montpellier pour la médecine, Poitiers pour le droit concurrencent Padoue et Bologne24; leur attrait est fort chez les germanophones. Félix Platter, originaire de Bâle séjourna à Montpellier de 1552 à 1559 pour étudier la Médecine25. Son fière Thomas, beaucoup plus jeune, fit le même voyage en 1595-99, nous permettant, à quarante ans d'écart, de précieuses comparaisons; Thomas compléta son séjour "par un grand voyage à travers la France, les Pays-Bas et l'Angleterre, voyage entrepris à cette époque par tout Bâlois aisé"26. Les humanistes germaniques veulent voir, en France, les Antiquités romaines; ils visitent Nîmes, la Provence, Lyon, pour ce motif; ils sont moins attirés par l'Italie-trop "papiste"-où la Renaissance omniprésente constitue un écran. Ils veulent apprendre le français; d'où leur préférence pour les pays de la Loire. Dès le début du XVIF, ils ajoutent Paris où le roi de France s'est maintenant installé. Quel itinéraire choisir? Tant que Rome et/ou Jérusalem étaient la destination essentielle, la France... et les Alpes n'étaient que traversées. A partir de la fin du XVIOsiècle, pour les Germaniques surtout, la France est but de voyage; il faut en faire le tour. Ces voyageurs viennent du Nord; beaucoup tiennent pour essentielle la visite de la France du Sud; la solution la plus simple est d'entrer par Lyon, en suivant la route Bâle-Genève-Nantua, qu'ont empruntée les fières Platter, Pontanus ou Strobelberger ; une variante: celle d'Hentzner qui pique sur Tournus pour embarquer sur la Saône27. Si l'on ne voit que la France du Sud, comme Pontanus, on tourne dans le sens des aiguilles d'une horloge. Si l'on veut voir toute la France et aussi l'Italie, cela devient compliqué, comme l'éprouve le consciencieux Abraham G6lnitz dans son Ulysses belgico-gallicus. Il commence par les Flandres puis voit Paris, la Normandie, les pays de la Loire et la Bourgogne. Premier passage à Lyon d'où il gagne Genève, puis Grenoble; il descend la vallée du Rhône et Marseille est son premier terminus. Nîmes et Montpellier l'attirent ensuite; son circuit le conduit en Aquitaine, dans le Massif Central, puis encore à Lyon d'où il pique sur l'Italie. Il repasse une troisième fois à Lyon qu'il appelle alors la "Florence de la France"28.

22BONNEROT, Vie des routes au XVIo, art. R.Q.H., LXV, p. 67. 23E. LEROY-LADURIE, Le Carnaval de Romans, p.]7] sq. 24Selon BATES, Touring in 1600, p.1]5 et DUPUY, Voyageurs étrangers à la découverte de l'ancienne France, p. ] 8. 25CHARTIER et ani, L'éducation en France du XVIO au XVIlo, donne le graphique des inscriptions à la Faculté de Médecine de Montpellier. Au temps de Félix Platter, 70 inscriptions (dont 37% d'étrangers). Vers ]592, étiage: 10 inscriptions. Au xvno, à nouveau 70, mais 13% d'étrangers seulement. 26Introduction aux Notes de voyage... de F. et Th. PLATTER. Ces notes très personnelles, conservées à Bâle, furent publiées en 1892. La différence d'âge entre les deux frères était de trente huit ans (Jeur père s'était remarié à soixante treize ans). E. LEROY-LADURIE leur a consacré un livre. 27HENTZER, Itinerarium...p. 64. 28GOLNITZ, Ulysses, consacre à Paris quarante pages et soixante à Lyon. 15

Zinzerling qui vécut deux ans dans la "France moyenne" avant d'aller à Paris explique la prédilection de ses compatriotes pour la région du meilleur langage; il faut, dit-il, aller directement à Orléans, Bourges ou Moulins et y rester un an ; on saluera Paris au passage, car cela vous pose aux yeux des Français d'être allé à Paris, mais on n'y restera pas, les Parisiens ont trop mauvais langage; puis on visitera pendant l'été les autres villes de la Loire et on passera l'hiver à Poitiers. La troisième année, le voyageur ayant bien appris le fIançais, pourra commencer son tour29. Blois, Tours et Saumur sont d'autres villes de séjour possible30. Zinzerling déplore que beaucoup de ses compatriotes commencent leur voyage à Paris, ou pire encore, selon lui, traversent la Suisse, descendent le Rhône en bateau par souci d'économie et séjournent dans la "Gaule narbonnaise où la vie n'est pas chère" ; Zinzerling convient que "ces lieux offIent des agréments qu'on ne rencontre pas ailleurs à un pareil degré" mais il conjure de "ne pas imiter ces imprudents". "L'étranger qui s'en viendrait en ces provinces (méridionales) pour apprendre le fIançais s'en repentirait cruellement" ; "on y parle un français informe et corrompu"3l. Le grand attrait de Paris n'a donc pas précédé l'intérêt des voyageurs pour la France; relativement tardif, il coïncide avec le moment où le roi et la Cour s'installent habituellement à Versailles. Alors le jésuite de Varennes publie, en 1679, son Voyage de France dressé pour l'instruction et commodité tant des Français que des étrangers; comme l'indique la préface, l'ouvrage doit beaucoup à ses prédécesseurs allemands; il a été écrit particulièrement pour les voyageurs germaniques et la quatrième édition est dédiée au fils du roi de Danemark.

C- CHARLES ESTIENNE ET LA GUIDE. Charles Estienne, dès 1552, avait élargi le champ du voyage; il avait publié en fIançais, à la fois, sa fameuse Guide des chemins de France et Les voyages de plusieurs endroits de France et encore de Terre Sainte, d'Italie et d'autres pays. .L'imprimeur Charles Estienne, édite en 1552, « à la demande de ses amis »sans nom d'auteur, La Guide des chemins de France. Le féminin ne doit pas étonner: le mot ne devient masculin qu'au XVIIIO siècle mais alors désigne un homme et non plus un ouvrage32. La Guide, "hardie dans sa nouveauté", est "le premier itinéraire de routes commenté, le modèle et l'ancêtre de tous ceux qui ont paru depuis quatre siècles33". La même année 1552, parurent Les Fleuves du royaume de France et Les voyages34, ouvrages destinés aux pèlerins. L'entreprise était difficile, mais fort utile dans un pays où il n'existait ni cartes ni tracé légal des chemins, ni règlementation des postes de chevaux. Au XVIe siècle, aucune
29ZINZERLING, ltinerarium... trad. BERNARD, p. 26 sq. 30BA TES, Touring in 1600, p. 115. 31ZINZERLING, op. cit., pp. 26-28. 32La Grande Encyclopédie ignore le sens ouvrage pour guide. LITTRE, Dictionnaire, 1863,
indique, pour guide, masc., comme premier sens -"celui qui conduit une personne" ; deuxième sens

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"titre des ouvrages qui renferment des instructions". 33BONNEROT, Introduction àLa Guide, p. 13. 34Titre complet: Les voyages de plusieurs endroits de France et encores de la Terre Sainte, d'Espaigne, d'Italie et d'autres pays. Les Fleuves du Royaume de France, 1552, 113 p. Nombreuses rééditions. Il décrit Rome, Jérusalem, St Jacques de Compostelle, mais aussi la Ste Baume, Les Saintes Maries, Le Puy. 16

autorité n'entretenait les chemins et les ponts. Un voyageur ne savait pas à qui se fier, où obtenir une information sûre. Charles Estienne disait pouvoir la fournir. Ses frères, ses collaborateurs et lui-même avaient beaucoup voyagé, lu leurs devanciers; Charles combinait des compétences de médecin, philologue, astronome et historien. La maison lyonnaise des Estienne, frn XVIO siècle, devenue la première dans la nouvelle catégorie des "livres d'usage» publiait le quart de la littérature géographique. La guide rédigée "d'après les renseignements des marchands, pélerins et voyageurs", "donnait la liste des villes, bourgs, châteaux et fermes champêtres de ce royaume, mais encore... les distances, repères, gîtes, postes, archevêchés, abbayes, prieurés et choses qui ont été estimés dignes de la mémoire de toute la France". Elle précisait les carrefours, indiquait les bonnes auberges et même les spécialités gastronomiques, informait sur les activités économiques générales, signalait un paysage, une curiosité, une antiquité. Tout est bref, dit d'un mot: La Guide est très portative. Cet itinéraire commenté des grandes routes de France comporte peu d'erreurs. La Guide plut; Estienne dut la rééditer dès la fin de l'année 1552. Son succès et l'anonymat de l'auteur encouragèrent les copies. Sir Fordham qui fit le recensement de ces éditions n'en compta pas moins de vingt huit entre1552 et 1668. Ces livres portatifs ne dormaient pas dans les bibliothèques; ils furent très utilisés; aujourd'hui il ne reste presque plus d'exemplaires35 . La Guide fut imitée; elle servit de modèle à Jean Bernud dans La Guide des chemins d'Angleterre, fort nécessaire à ceux qui voyagent ou passent de France en Ecosse (1579). Elle fut plagiée par les successeurs qui reconnurent rarement leur dette36. Villamont copia Estienne; même itinéraire pour Rome et Jérusalem; même route de Paris au Mont-Cenis, même notations avec des variantes infimes: "mauvais chemin" au lieu de "meschant". La Description37 de Mayerne Turquet (1591) reproduit Estienne pour la France et utilise la même méthode pour les autres pays. Les auteurs germaniques, Quade et Ens reprennent la division d'Estienne par "iter" ; leurs descriptions sont souvent identiques38. Un siècle après sa parution, l'ouvrage d'Estienne sur Les Rivières de France inspire encore, en 1644, le livre de Louis Coulon qui a même titre, même plan, mais est plus volumineux. Sur La Guide, Bonnerot conclut: "Tout le monde l'a lue, si pas un chroniqueur n'en parle"39. La Guide fit germer dans l'esprit de Charles IX l'idée de son voyage à travers la France: du 24-1 1564 au l-V-1566, c'est le plus long voyage royal d'agrément de tout le XVlo sinon de toute la monarchie capétienne. "Après avoir pacifié les troubles" il part "pour coignoistre ses bons et loyaulx subjects et pour soy donner à coignoistre à eux". De ce véritable "tour de France", remarquons l'itinéraire; il est resté classique plus de deux siècles. Paris-Dijon-Lyon-Vallée du Rhône; en Provence Charles IX pousse, par Marseille et Toulon jusqu'à Hyères pour admirer les orangers. Revenant
35La BibI. Nationale, dans sa Réserve, conserve un exemplaire de chacune des trois premières éditions. 36BERNUD, La Guide des chemins d'Angleterre, fort nécessaire à ceux qui voyagent ou passent de France en Ecosse. Paris, J579. 37Théod. de MAYERNE- TURQUET, Sommaire description de la France, Allemagne, Italie et Espagne avec la Guide des chemins et Postes pour aller et venir pas les provinces et aux villes les plus renommées de ces quatre régions, Genève, 1591. Sir Fordham a compté treize rééditions de l'ouvrage jusqu'en J653. La description de la France, placée en tête, a cinquante neuf pages. 38QUADE, puis ENS, Deliciae Galliae, 1600, puis 1609. 39ESTIENNE, La Guide... , éd. Bonnerot, I, p. 16. 17

sur ses pas, il traverse le Languedoc et rentre à Paris par une voie indirecte. Cet iter d'Estienne-couloir Saône-Rhône, visite de la Provence et du Languedoc- est celui qu'emprunte encore le jeune Louis XIV quand il part- sans se presser- à St Jean de Luz pour épouser l'infante. La Guide fut « le Baedeker de l'époque» écrit Ch. Dedeyan dans son Essai sur le Journal de voyage de Montaigne. Les voyageurs s'y fiaient; leurs journaux de voyage le prouvent. Au XVIo les voyageurs écrivaient leurs impressions pour eux, sans songer à une publication. Tous les journaux de voyage, de Montaigne aux Platter, de Ph. Sidney à J. Bouchard ont été découverts par hasard bien après leur mort. On imaginerait que ces journaux soient très personnels; on découvre les mêmes chemins parcourus, mêmes choses vues, les mêmes gîtes choisis? Une explication: tous ces voyageurs humanistes avaient le même guide, Ch. Estienne ou, au XVIF siècle, un des auteurs qui le continuèrent. Ces Guides très manuels étaient fort malmenés en voyage ;peu d'exemplaires nous sont parvenus; nous avons conservé, au contraire, beaucoup de gros volumes appelés Descriptio, ltinerarium qui eux, restaient à la maison. Le XVIO siècle et le XVIF siècle en sa première moitié ont fondé le corpus des videnda. La Renaissance connaissait déjà notre différence: d'un côté les Guides pratiques, de l'autre les ouvrages savants qui préparent et prolongent le voyage; déjà l'opposition-type Guides bleus, guides verts40 ; et l'obligation touristique des "choses à voir". Le sire de Villamont l'expose: il publie, en 1595, ses Voyages pour les humanistes qui veulent savoir "les attraits essentiels" ; il peut même leur éviter les périls de la route, comme le proclame l'Exergue humoristique: "Français, voyez ces peuples étrangers Sans changer d'air, faites ce long voyage De Villamont, en la fleur de son âge A ses dépens voys tire des dangers "41.

D- MONTAIGNE, PREMIER TOURISTE? Où est son originalité? Pas dans le but: l'Italie, ni dans le trajet. Au retour de Rome, il passa le Mont-Cenis; par la Maurienne et Chambéry, il gagna Lyon où il séjourna huit jours, plus que dans toute autre ville d'Italie, sauf Rome; et pourtant il était pressé de rentrer, les Bordelais l'ayant élu maire. En chemin, Montaigne prenait des notes, non qu'il songeât à publier un Journal, mais pour les utiliser lors de la rédaction des Essais. Tout le monde ignorait que Montaigne eût écrit un Journal; il fut découvert dans un grenier du château de Montaigne, en 1770. Meunier de Querlon, en 1774, en fit la première édition; l'accueil immédiat fut bon42. Pour la génération "rousseauiste", Montaigne avait le goût nouveau: ne se disait-il pas "cosmopolite"43, voyageur "sensible" aux arts, aux ruines, aux paysages et aux moeurs. Certains détails choquèrent, comme la

40 Allusion à Guides

bleus,

guides verts, lunettes roses de B.LERIVRA Y.
p. 362 sq. p. 35

41Introd. de Les voyages du seigneur de VILLAMONT. 42Cinq rééditions du Journal en 1774-75. Voir DREANO, La renommée de Montaigne, 43L'expression sq. est chez Montaigne. Voir Ch.DEDEY AN, Essai sur le Journal de Montaigne,

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verdeur des notations médicales44 ; les dévotions de Montaigne dans les lieux de pèlerinage n'étaient pas comprises; elles l'enlevaient au parti des philosophes. Après 1775, le Journal ne fut pas réédité; son influence, au XVIIIo, finalement fut assez limitée. Il appartient à l'époque romantique de le goûter vraiment. Le mérite en revient à Jean-Jacques Ampère45, lui-même grand touriste qui admire "son ton tranquille, plus curieux que transporté" et à Sainte-Beuve qui perçoit que Montaigne voyageait comme ceux que l'on commençait à nommer "touristes". Sainte-Beuve écrit: « Le Journal n'a rien de curieux littérairement, mais moralement et pour la connaissance de l'auteur, il est plein d'intérêt. Montaigne en voyage était appliqué à tout voir, à regarder; à peine s'il se permet une réflexion; il les réserve pour plus tard... Il n'arrivait avec rien... Très attentif à se conformer aux usages du pays... , ne ressemblant pas à ceux qui portent avec eux des lunettes de leur village, il prenait celles de chaque endroit où il passait... »46. La thèse de Ch.Dedeyan va plus loin: En fait Montaigne institue ce que nous appelons le tourisme. Du touriste, il a toutes les qualités, comme aussi les défauts, la bonne humeur, l'insouciance, l'insatiable appétit de voir, l'aimable égoïsme. Il est amateur du petit fait, s'enquiert des recettes de cuisine, note les façons de se chauffer, de se vêtir, de se nourrir, des peuples étrangers... Tout est pour lui profitable et instructifl7. Cette opinion paraît excessive. Il manque à Montaigne le mobile propre du tourisme, le désintéressement; personnage quasi officiel, il a une mission diplomatique à Rome. Il est vrai qu'en chemin, il vagabonde, collectionnant les eaux minérales, espérant ainsi soulager sa gravelle et les lieux de pélerinage, viatique pour l'au-delà, satisfont sa curiosité, nourrie de la lecture d'Estienne. Absent depuis sept mois, il regrette de rentrer si vite. Il souffre l"'ennuyeuse" traversée du Massif Central, alors qu'il eût aimé descendre la vallée du Rhône et voir le Languedoc. Il entend se pénétrer des moeurs des pays qu'il traverse, au point d'écrire son journal en italien dès qu'il a traversé les Alpes. Montaigne qui se dit "excellent en l'oubliance"48 , écrit pour lui un aide-mémoire qui lui permettra de retrouver ses impressions sur le vif. Tantôt il tranche d'un mot, trouvant que "la ramasse est un plaisant badinage", opinion unique au XVP, disant son admiration pour Chambéry "belle et marchande" et Lyon" qui me pleut beaucoup" ; tantôt il décrit longuement des lieux habituellement négligés; sans doute est-il le seul qui ait présenté le paysage du col du Mont-Cenis, le seul, en tout cas, qui ait noté, à propos de St Rambert en Bugey, une particularité des villes de Savoie: un ruisseau coule au milieu de leur rue principale, bordée de maisons à auvents. Montaigne fait preuve d'un oeil de géographe averti quand, arrivé à Ambérieu et se sachant encore chez M. de Savoie, il écrit: "je commençai d'entrer dans les plaines à la française". Cet art neuf d'être touriste se retrouve, chez plusieurs auteurs de Journaux de voyages, les frères Platter, Sydney, Esprinchard, J,J. Bouchard qui, tous, n'ont écrit que pour eux. Leurs impressions sonnent vrai, à l'opposé du caractère fabriqué, apprêté des journaux des voyageurs classiques destinés à être publiés. Montaigne et les autres "voyageurs intimes" sont à l'opposé du voyage badin de Chapelle et des pédantes
44preuve, selon MEUNIER de QUERLON, Discours préliminaire, que Montaigne ne voulait pas publier son Journal. Voir la réaction choquée de GRIMM et DIDEROT, Corre,ypondance littéraire. 45 J.J. Ampère 1800-1864 est le fils du grand mathématicien. 46SAINTE-BEUVE, Nouveaux lundis, II, p. 161. 47Ch.DEDEY AN, Essai sur lejournal de Motnaigne. Thèse complémentaire, 1946, p. 35. 48MONTAIGNE,Essais, II, 17. 19

Descriptions: Bouchard en Provence, renvoie, pour les "Antiquités" à d'autres auteurs. Ces voyageurs notent, sans fard, leurs fatigues, leurs ennuis physiques (Montaigne), leurs dépenses (Platter, Bouchard), leurs désagréments. Les voyageurs humanistes ont "une culture du moi", ouverte à l'altérité. Tout voyage, certes, est dialogue; mais l'interlocuteur change. Les pèlerins du Moyen Age qui s'exprimaient par "nous", parlaient à Dieu et à ses saints; cela n'est pas terminé au XVIo siècle où Ch.Estienne publie des Guides pour pélerins et Montaigne monte à Lorette; mais peu à peu s'instaure le nouveau discours où le voyageur est "en reconnaissance" d'un Ailleurs qui est Soi, trouvant dans les lieux vus, les sources de sa culture, l'Italie, les Antiquités, reconnaissant ses références. André Duchesne, historiographe de Louis XIII, recense les Antiquités nationales, en les classant par diocèses, parce que, nous dit-il, c'est la seule circonscription qui ait peu changé depuis les Romains49. Duchesne, comme Robert Dallington50, Thomas Coryat51 et les autres voyageurs de la fm du XVIo, surtout anglais, prennent un vif plaisir à ces repérages. Les voyageurs humanistes, de Montaigne à J.J. Bouchard étalent dans leur Joumalleur égocentrisme; J.1. Bouchard parle à Oreste52, son double ou son "surmoi" ; la démarche est schizophrénique. Bouchard, pour lui et non d'éventuels lecteurs, confesse ses pleutreries de voyage, ses roueries de Toulon quand il fait du "cardinal-stop" ou, fort crûment, mais en grec, ses misères sexuelles. Ch. Estienne, Montaigne et J.J. Bouchard, ont anticipé sur les audaces du XVIIF : les cartes de Cassini, les voyages de Montesquieu53 et les divagations de Sade54; ils ont parfois esquissé la sensibilité du voyageur romantique.

E- LES ATTRAITS (XVIODÉBUT XVIIe)
Pour savoir ce qui intéressait les voyageurs de cette époque, nous disposons de trois types de documents; -les Iter ou guide décrivent les principales routes depuis Paris jusqu'à des terminus qui ne sont pas nécessairement aux ITontières ; dans le Sud-Est, c'est Avignon ou Marseille, Grenoble ou Embrun; la Guide d'Estienne fait terminer ses chemins de France à Nice et Turin. Ces ouvrages impersonnels et schématiques nous donnent les distances et les relais et fournissent -sur les seules villes de passage- de brèves notes qui constituent le fonds commun touristique.

49 André DUCHESNE, Antiquités des villes, châteaux et places plus remarquables de toute la France,161O. 50R.DALLINGTON, The view of France, 1604. 511110masCORY AT, Coryat's Crudities, 1611. 52J.J. BOUCHARD, dans ses Confessions et son Journal, a la manie d'écrire en grec. 53La conclusion de DEDEY AN, op. cit., est un rapprochement entre le Journal de voyage de Montaigne, et celui de MONTESQUIEU qui parut aussi cent ans après sa mort. 54Alcide BONNEAU, l'éditeur de J.1. Bouchard, le rapproche du Marquis de Sade. 20

-les Itinerarium ou Descriptio, se copient entre eux, soulignant du coup les attraits. Ils proposent des choix pour le sens dans lequel visiter la France, pour la descente du Rhône-par route ou en bateau; rarement des sites nouveaux. -les Journaux de voyage, eux, non destinés à être publiés, ont l'avantage d'être vrais. La qualité et l'originalité de leurs auteurs ne permettent pas de tenir leur témoignage comme significatif; ils ont emprunté les mêmes chemins, ce qui confirme l'existence de circuits coutumiers, sans variantes, imposés par la rareté des chemins possibles ou considérés comme tels par les Guides. Grâce à ces documents, on peut classer les attraits, regrouper les conseils. Limitons-nous au principal: le voyage d'Italie, l'obstacle majeur que sont les Alpes, la traversée d'une France de plus en plus visitée. Premier attrait, les Antiquités; elles justifient le primat de l'Italie et la position dominante de Rome où l'on voit toujours le Colisée, le Panthéon, les Thermes, les Aqueducs, les Theâtres. Les voyageurs humanistes avaient lu des ouvrages érudits sur l'archéologie romaine et emportaient avec eux quelques auteurs anciens 55. Ils goûtaient particulièrement la Provence, parce qu'elle avait été romaine. Journaux de voyage et Itinéraires font mention du Pont du Gard et de Nîmes (Maison carrée et Arènes); plusieurs (Mayeme, Quade, Ens, Pontanus... ) évoquent les monuments d'Arles (mais pas tous, car Arles n'est ni sur le chemin de Montpellier ni sur celui de Marseille). Esprinchard56 et Thomas Platter57, dans des notes qui n'étaient pas destinées à la publication, décrivent avec soin ces monuments sur lesquels les guides "germaniques" Hentzer, Zinzerling, Gôlnitz... accumulent les citations; mais les indications sur leurs origines historiques sont rares, et les observations esthétiques font presque toujours défaut. Leur vision souvent superficielle appelle la remarque humoristique de Sydney: « Beaucoup ne voient que l'éclat extérieur, et tout l'effet de leurs pérégrinations est l'adoption d'une mode nouvelle- on finira par nous mettre en scène, nous autres voyageurs et par se moquer de nous dans les comédies ». Cette connaissance est, par ailleurs, très incomplète puisque les voyageurs ignorent beaucoup de vestiges, ceux de Fréjus et de St Rémy, la plupart de ceux du Comtat et même les monuments d'Orange parce qu'ils gagnent Avignon en bateau sur le Rhône ou bien qu'à Pont St Esprit, ils filent directement sur Nîmes. L'intérêt pour l'Antiquité nuit au Moyen Age et annonce le mépris que l'époque classique a pour la période dite "gothique". Si riche qu'elle soit, la Rome médiévale est ignorée des voyageurs. Les grandes cathédrales gothiques ne sont pas l'objet de ferveur. Ce dédain du Moyen Age s'étend au roman. A Marseille, St Victor n'est guère visité que par Zinzerling58. Le château du roi René à Tarascon n'intéresse personne; à peine remarque-t-on celui des Papes à Avignon. La ville d'Aix, d'ailleurs, ne suscite que de brefs articles consacrés à son passé romain, ou aux institutions de la Provence 59. Lyon, au XVlo, est la plus visitée des villes de France, avant même Paris, parce qu'elle fut la
55Montaigne emporte avec lui Tite-Live et Horace; 1.1. Bouchard avait dans ses bagages Epictète et Sénèque. 56ESPRINCHARD, Journal de voyage, p. 250 sq. 57Thomas PLATTER, Notes de voyage, pp. 235-238. 58 Voyage, trad. frop. 236. 59aOLNITZ, Ulysses... p. 456 cite ainsi le fameux distique: "Parlement, mistral et Durance Ces trois font la ruine de la Provence". 21

capitale des Gaules et qu'elle "a des Antiquités", non pour ses monuments médiévaux. Vienne est décrite par tous les Guides; les voyageurs s'y arrêtaient un jour ou même deux60 ; cette ville antique, avec un "vieux temple romain" (Villamont, Pontanus), était surtout à leurs yeux, la ville de Ponce Pilate. Le thème de Pilate, tenaillé par le repentir d'avoir causé la mort du Christ, imprègne la sensibilité religieuse des XVOet XVIe siècles. De nombreuses légendes se sont greffées sur lui; elles concernaient le mont Pilate audessus de Lucerne61 ; c'est à Vienne au pied d'un autre Mont Pilat que Pilate aurait été banni et serait mort. La Guide d'Estienne signalait "les grandes pyramides dans les vignes où l'on dit avoir été le logis de Pilate". Avec plus d'exactitude, Villamont, Hentzer, Pontanus, Zinzerling, G6lnitz recommandaient de voir la pyramide ou l'aiguille de Vienne qu'ils appelaient "pyramide de Pilate" ou "tombeau de Pilate". La vieille tour qui flanquait l'entrée de la ville s'appelait "tour de Pilate"62. On conseillait aussi de visiter la "maison de Pilate" que Zinzerling63 situait dans les environs de Vienne, Hentzer à Tournon, G6lnitz et Strobelberger à Ponsas près St Vallier. Ces voyageurs humanistes sont souvent empreints d'une religiosité médiévale. Les pèlerins collectionnaient les Mirabilia, lieux de miracles et sites d'indulgence, Montaigne même le fit. Les voyageurs des XVIe et XVIIO siècles étaient prêts à admirer les Merveilles, celles du Dauphiné en particulier. Le catalogue des merveilles du Dauphiné a été fixé par le fameux poème de Salvaing de Boissieu, en 1656. Mais cent ans plus tôt les voyageurs en connaissaient plusieurs. Aymar du Rivai! nomme la Tour sans venin, la Fontaine Ardente et le Mont-Aiguille64 ; Ch. Estienne cite les mêmes comme "excellences et antiquités de ce pays" et ajoute les "tinnes de Sassenage" et Vizille. Beaucoup de guides nomment le château du duc de Lesdiguières; Zinzerling, en 1616, indique la Grande Chartreuse, "la tour sans venin", et "la fontaine qui brûle où tu peux cuire les oeufs". Strobelberger connaît la "Fontaine ardente" et "les pierres ardentes". La "manne du Queyras" est décrite par Signot en 1515. "Et puis naguère la manne est tombée en ladite vallée du Queyras, laquelle on disait semblable en la façon et manière qu'était celle qu'envoya Dieu d'Israël"65. Ou encore la grotte de La Balme que François 1er avait fait explorer66. Le XVIe siècle invente un tourisme astrologique: Les humanistes visitent Salon, patrie de l'astrologue Nostradamus; tous les Guides parus après sa mort (1566) recommandent cette ville alors même qu'ils oublient Arles ou Aix. Autre attrait nouveau: la Grande Chartreuse. Tous les couvents traditionnellement accueillent dans leurs hôtelleries des laïcs qui font retraite. A la Renaissance, il s'agit d'autre chose: une curiosité qui anticipe le grand mouvement des XVIIIO et XIXosiècles. Les visiteurs nouveaux ne sont pas dévots, beaucoup même ne
60 Ainsi VILLAMONT, Voyage... p. 8. 6 I L'accès de ce mont, au-dessus du lac de Lucerne, était interdit par la superstition; une pierre tombée dans le lac pouvait réveiller Ponce Pilate et provoquer ainsi des inondations. Cf. Descriptio... de C. Gesssner qui en fit l'ascension en 1555. 62La Guide, éd. Bonnerot, I, p. 36 et II, p. 171.
63ZINZERLING, Voyage... , trad. fr., 248. 64"Nous avons vu et décrit par nous-mêmes ces trois merveilles dont beaucoup de savants étrangers ont fait mention" écrit AYMAR du RIV AIL, Description du Dauphiné, pp. 181-182. 65SIGNOT, Totale description... fr. IV. sur le lac. Voir 66Donnant la vie sauve à deux criminels qui, au péril de leur vie, s'étaient embarqués BOURRIT fils, Itinéraire de Lyon à La Balme... , p. 36.

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sont pas catholiques; ce sont, avant le nom, des touristes attirés par la plus importante communauté d'ermites d'Europe. Le géographe Jules Blache rappelle: "Dès la Renaissance, en tous cas, aucun voyageur curieux ne passe par Grenoble sans prendre le chemin du Sappey"67. Et même beaucoup de voyageurs qui vont en Italie ou visitent la France, font le détour de Grenoble pour la Chartreuse. L'accès par le col de Porte était le seul relativement facile: Catherine de Medicis l'emprunta en 1579. Certains voyageurs arrivant de Chambéry usaient du sentier du sillon chartreusien par St Pierre d'Entremont (ainsi Gôlnitz). Beaucoup s'aventuraient dans les gorges du Guiers où le pont dégradé était souvent coupé68. Chaque voyageur loue l'hospitalité du couvent, meilleure que celle de beaucoup d'auberges, et qui surprend dans ce Désert. Le témoignage du protestant Gôlnitz est net: "Toute personne qui y vient, quelle qu'elle soit, y reçoit, pendant trois journées entières, une hospitalité libérale, sans avoir rien à débourser". On peut laisser une somme en partant, ajoute Gôlnitz qui reste trois jours et note qu'il n'avait pas trouvé de place dans la salle allemande qui était pleine (les voyageurs sont groupés par "nations"). Or, c'était en 1630, en pleine guerre de Trente ans et tout au début du printemps: "la neige cessait à peine"69 ; signe de l'importance de la fréquentation. Et pourtant les voyageurs, alors, n'avaient pour la montagne que de l'effroi. Les monts étaient affreux, horribles 70, au sens étymologique du terme. Les Alpes étaient perçues comme une pénible barrière, inévitable puisque l'Italie était le but du voyage et qu'il était aventuré de prendre la mer, à cause des Barbaresques. A ce titre, les Alpes bénéficient très tôt d'une littérature spécialisée dont la Description de Signot7l en 1515, constituait l'ouvrage-type. L'auteur retient dix passages principaux de la ligne de partage des eaux et décrit les voies d'accès de part et d'autre des Alpes; il rappelle les souvenirs historiques qui pouvaient se rattacher à ces cols. Le petit et le grand St Bernard "par où passa Hannibal", conduisent au Val d'Aoste; le Mont-Cenis, qu'utilisa Charlemagne, donne accès à Suze ; le Mont-Genèvre est présenté comme "le meilleur et le plus aisé passage pour la conduite de l'artillerie" : ce fut le chemin de Charles VIII. De Grenoble trois chemins mènent à Briançon: le plus facile pour l'artillerie est la Croix-Haute; rappelant Charles VIII, Signot fait, du Mont Aiguille, une description qui a visiblement servi de modèle à Rabelais; la route la plus commune et plus courte d'une journée, passe par le col Bayard et Vizille; il signale enfin le Lautaret plus court encore d'une journée "bien que fort difficile". Au-delà du Genèvre, la descente sur Turin peut se faire soit par la Doire, soit par le col de Pérouse. D'Avignon pour l'Italie plusieurs chemins s'ouvrent aux voyageurs, tous difficiles, souligne Signot : trois par le Queyras et le col de Larche; les sentiers du col de Tende et celui qui longe "la Rivière de Gênes". Bouchard, arrivé à Toulon ne veut pas s'y aventurer. Les voyageurs des Temps Modernes donnent presque tous la préférence au Mont-Cenis. Le vrai chemin de Rome passe par Lyon, La Tour du Pin, Aiguebelette,

67J. BLACHE, Thèse Doctorat Vercors et Chartreuse, II, p. 4]5. 68Yoir La Chartreuse par un Chartreux, pp. 14-20, PASCAL, Le Désert de la Grande Chartreuse, p. 272 et la thèse lBLACHE, II, p. 133 sq. 69 A. GOLNITZ, Ulysses... , trad. Macé, p. 12. 70Cf. les ouvrages de C.E. ENGEL. 7] Jacques SIGNOT, Totale et vraie description de tous les passages. lieux et districts par lesquels on peut passer de Gaule en Italie et signamment, par où passèrent Hannibal, Jules César... ParisToussaint Denis, 1515,4°, 40f. 23

Chambéry, Montmélian et le Mont-Cenis; c'était le chemin classique des pèlerins 72 ; Estienne, qui a connu la Description de Signot, n'en indique pas d'autres. Montaigne, à son tour (1581), Villamont, Coryat et Golnitz dans le sens Savoie-Piémont, Milton revenant d'Italie (1639), bien d'autres voyageurs empruntent le Mont-Cenis. Et cette préférence ne cesse pas après 1642. Les difficultés de cette traversée maintenue volontairement mal aisée par M. de Savoie 73, l'effi'oi devant les monts, les brèves observations faites sur les quelques villes traversées: Lyon, Chambéry, Grenoble se répètent dans tous les guides de la période. Le Mont-Cenis fut longtemps la seule occasion, pour les voyageurs de connaître la grande montagne; son passage, parce qu'insolite, est largement décrit par les voyageurs; ce qu'ils en disent intéresse l'évolution du sentiment de la montagne74. La traversée de la Savoie, au contraire, n'inspirait guère: mêmes plaintes 75 sur les mauvaises routes, la longueur du chemin et l'absence de bonnes auberges. Eugène Deschamps, vers 1500, disait de la Savoie: Le pays est un enfer en ce monde... ...Depuis Aiguebelette au Mont-Cenis Faut entre roches chevaucher Quatre à six jours, très du pays, Et ne pouvoir logis loger76. Seul, Coryat -mais c'est un original- dit quelques mots des villes de Maurienne et admire les vignobles d'Aiguebelle77. Villamont observe la "grosse gorge des pauvres gens de Savoie, causée par l'eau qu'ils boivent"7S. A la sortie des Alpes ou avant d'y pénétrer, Chambéry seule, appelle une description; aucune autre ville de Savoie, même pas Annecy, n'est visitée; Chambéry est toujours vantée comme une fort belle ville 79 dont on admire le château et les rues... mais, omission significative, Ch. Estienne n'ayant pas mentionné la présence du Saint Suaire, dans la chapelle de Chambéry, aucun guide, à la suite, n'en a jamais parlé, ni évoqué sa translation à Turinso. Certains notent que, près de Chambéry, Aix a des eaux que connaissaient les Romains: Aymar du Rivail écrit: "Là sont trois bains célèbres qui guérissent les malades et conservent la santé de ceux qui se portent bien"SI. Remi IV visita Aix et décida que des soldats blessés à son service y seraient soignés à ses ftaiss2.

72SIGNOT reprenait lui-même un petit livret, avec indication pèlerins (livret perdu). Yoir BONNEROT, éd. Estienne, p. 28. 73Pour des raisons militaires : empêcher l'arrivée BRUCHET, La Savoie des anciens voyageurs, p. 89. 74Et sera donc exposé, plus loin. 75Yoir YILLAMONT; 76Cité par BRUCHET, 77CORYAT's CORYAT's crudities, p. 2]5;

des distances, des Français

dont se servaient au Piémont.

les Yoir

trop rapide

La Savoie des anciens voyageurs, p. 13.

GOLNITZ, p. ] ].

Ulysses... trad. Macé, p. ]80 sq.

Crudities, p. 2]9. Crudities, p. 215,

78Yoyage du sire de YILLAMONT,

79Yoir MONTAIGNE, ESTIENNE, ZINZERLING, trad. IT. p. 345, CORYAT's Voyages de YILLAMONT, p. II, GOLNITZ, Ulysses, pp. 365-372. 80En 1578, à la demande de St Charles Borromée. 81 AYMAR du RIV AIL, Description du Dauphiné... 82CHABROL, L'évolution du thermo-climatisme..., p. 78. p. 31.

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La voie du Mont-Cenis, si elle est la plus fréquentée, n'est pas unique. A partir de la fin du XVIe où les Britanniques et les Français ne sont plus les seuls voyageurs d'Italie, les cols suisses et autrichiens (Simplon et St Gothard) voient passer des Germaniques; mais leur crainte de la montagne est identique. Dans cette période de guides habituellement européens ou nationaux, les régions alpines ont le rare privilège de bénéficier d'ouvrages qui leur sont exclusivement consacrés, comme ceux de Conrad Gessner et de Josias Simler, tenus pour des précurseurs du sentiment alpestre83 et d'autres qualifiés de Cosmographie ou Topographie84 ; la première carte de Savoie est publiée en 156285. Le voyageur d'Italie passe souvent par Genève et Lyon; les Guides incitent à leur visite, en décrivent les curiosités, celles de Lyon surtout86, ville qui eut au xvro siècle, une forte réputation. Les rois et la Cour au Xvo et XVIe siècles y ont séjourné longtemps: Louis XI, Charles VIII, Louis XII, François 1er et la régente Louise de Savoie pendant la captivité de Pavie, Henri II, Charles IX. Les foires de Lyon étaient plus célèbres que leurs rivales de Genève; Lyon devint une importante place de banque et de change; les étrangers, florentins surtout, y étaient nombreux, acquérant vite des positions élevées (comme Gadagne) ; dans cette ville, riche d'imprimeurs (quatre cents treize en 1548), s'épanouissait une vie intellectuelle et artistique à laquelle l'absence d'Université donnait la liberté, et la présence de la Cour un soutien87. Le passage continuel de voyageurs de tous ordres, de marchands, animait les "hôtels" que les bourgeois lyonnais s'étaient fait construire près du Change, et expliquait que Lyon possèdât plus de "deux cents hôteliers et cabaretiers"88. Erasme, qui vint souvent à Lyon, apporte un des témoignages les plus complets. Il commence le premier livre de ses Colloques par un chapitre sur les hôtelleries où il oppose à l'accueil rébarbatif des auberges d'Allemagne89, l'aimable hospitalité des françaises, plus précisément celles de Lyon. Le dialogue de Bertophe et de Guillaume contient de répliques significatives d'une réputation lyonnaise de gaieté, d'économie et de qualité. -B. "D'où vient que pour nombre de voyageurs, l'usage s'est établi de faire à Lyon une halte de deux ou trois jours? Pour moi, une fois en route, je ne m'arrête point avant de parvenir au bout du trajet". -G. "Et moi, par contre, je m'étonne qu'on puisse s'arracher à cette ville". -B. "Pourquoi donc ?" -G. "Parce qu'il s'y trouve un endroit dont les compagnons d'Ulysse eussent été impuissants à se détacher, car des sirènes y vivent. Jamais personne ne fut à son propre foyer mieux traité que dans cette hôtellerie lyonnaise".
83Titres latins de leurs ouvrages cités ci-dessus: B. Voyages d'Italie... Voir W.A.B. COOLIDGE, lSimler eet les origines de l'alpinisme. 84Voir BRUCHET, La Savoie des anciens voyageurs, p. 101. 85La Descrittione deI Ducato di Savoia, publiée en 1562, à Venise par FORLANI (BibI. de Turin). 86Cf. les diverses Histoires de Lyon et du lyonnais, A.KLEINCLAUZZ, A.LA TREILLE. 870n connaît les poètes lyonnais de la Renaissance; on sait que la plupart des grands écrivains de la première moitié du XVIe ont résidé à Lyon: Rabelais y vécut trois ans (1532-35) et y publia la première édition de la "Vie de Gargantua" ; Etienne Dolet, Marot, Ant. du Baïf y vécurent aussi quatre ans (1536-40). 88BONNEROT, La vie des routes au XVIe, Revue des Quest. Hist. LXV, P; 68. 89ERASME, Oeuvres, éd. Castera, t. II, p. 22 sq. "L'hôtelier allemand ne salue pas l'arrivant et ne répond pas à ses demandes et si le client proteste, rétorque: "Si cela ne vous plait pas, mettez-vous en quête d'une autre hôtellerie". 25

Et G. vante l'agréable conversation de l'hôtesse et de ses filles: -B. "Bon! mais quelle chère y fait-on 7... " -G. "Excellente, sans contredit. Je m'étonne même que l'on arrive à traiter ainsi des hôtes contre si modeste écot... ". -B. "Et dans les chambres 7" -G. "Ce n'étaient qu'entrées de jeunes filles rieuses, à l'humeur badine et folâtre. Elles s'informaient en outre si nous n'avions pas de linge sale et si oui, elles le lavaient et le rapportaient blanc comme neige. Que vous dire encore 7 On rencontrait en tout lieu jouvencelles et dames, sauf à l'écurie et encore, les jeunes filles y faisaient-elles souvent irruption. Elles embrassaient les voyageurs sur le départ et prenaient congé d'eux avec autant d'affection que si tous étaient leurs frères ou de proches parents". Tous les voyageurs et guides de la Renaissance ont fait l'éloge de Lyon: "cité fort renommée pour le grand commerce qui s'y fait de toutes parts" écrit Villamont90, "Lyon, ville fameuse" dit Mayerne91 ; "port très célèbre" précise Hentzner. Pourquoi ce succès de Lyon 7 Pour les mêmes raisons qui faisaient le grand attrait des cités d'Italie: Milan, Florence, Venise. Les voyageurs admiraient la puissance de ces villes, louaient leur splendeur, rehaussée par les monuments qu'y avaient laissés la Renaissance; Lyon est avec Rouen la ville de province où elle avait le plus construit92. Les descriptions de Lyon s'attardent sur les belles demeures du quartier St Jean où habitait la bourgeoisie, et où tout rappelait l'influence italienne: les hôtels Gadagne et Bulliard93. Les voyageurs d'Italie admiraient les réussites d'urbanisme de l'Italie, avec des "programmes" ; le reste de l'Europe devait suivre avec grand retard. Lyon avait déjà, entre Saône et Rhône, un "lotissement" et surtout une place d'Armes créée par le baron des Adrets. L"'area vulgo Belle Court" était fréquentée par des hommes et jeunes gens qui s'y adonnaient aux exercices corporels, nous dit Hentzner. Jusqu'à Louis XIII, cette place transformée en esplanade et plantée de tilleuls n'eut pas son équivalent en France. Les voyageurs "prétouristiques" ont un goût prononcé pour l'esthétique urbaine. Au monument du passé, isolé, ils préfèrent l'ensemble réalisé par leurs contemporains; ils mettent l'architecture à sa place, la première. Cette tendance, marquée dès le XVP siècle n'a été contrariée qu'à la fin du XVIIIO siècle, quand apparaisssent le "pittoresque" et le goût "romantic". Doit-on dire, en simplifiant, que le voyageur se plaît aux "vues cavalières", aux visions globales et qu'avec le touriste proprement dit, le regard devient anecdotique 7 N'omettons pas un motif technique au long arrêt de Lyon: même le voyageur pressé devait y séjourner quelques jours. D'ordinaire, il change de moyens de locomotion; souvent il quitte la voie d'eau - empruntée toujours de Châlon à Lyon et souvent de Lyon à Avignon- pour celle de terre, vers Roanne, Thiers, Grenoble, Chambéry ou Genève- ou l'inverse. Même s'il va de Paris en Avignon par les fleuves, il

90Voyage du sire de VILLAMONT, p. 7. 91 MA YERNE, Sommaire description, p. 41. 92LA VEDAN, Histoire de {'urbanisme, t. II, pp. 153-155. 93n reste peu d'œuvres de Philibert DelonTIe, né à Lyon. IJ construisit, à son retour d'Italie des hôtels à Lyon et le tombeau de François 1er à St Denis. Gadagne était un banquier italien qui fit fortune à Lyon; son merveilleux hôtel Renaissnce est le musée historique de Lyon.

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doit changer de bateau94. La nécessité de démarches s'impose au voyageur d'Italie. "Avant de quitter Lyon, pour me rendre en Italie, j'interromps le récit de mon voyage pour donner aux voyageurs d'utiles conseils sur trois points" écrit Golnitz. Le voyageur d'Italie doit, d'abord passer un contrat écrit avec un entrepreneur: tout doit être prévu; G6lnitz énumère minutieusement les divers modes de paiement et donne un modèle de contrat95. «Je soussigné, N... à Lyon, promets à MM... aussi soubsignez de conduire ou faire conduire par un homme qui sera à cheval, les dits sieurs gentilshommes d'icy à Genève et de là à Turin, et de fournir à chacun d'eux, à mes frais, un bon cheval, les défrayer, eux et leurs chevaux honorablement et ainsi qu'il convient à personnes de leur qualité, tant de tous les péages et passages qu'ils auront à payer que de la nourriture de leurs personnes et leurs chevaux depuis cette ville jusqu'à Turin; et c'est pour le prix de trente-neuf livres ». Ensuite se munir d'un bulletin de santé, témoignant que vous n'avez "ni peste, ni aucun autre mal contagieux" ; il faut, ajoute G6lnitz "une attestation que vous avez séjourné plus de six mois dans le blésois ou à Lyon, pays réputés très sains en Italie". Villamont96 et Coryat97 nous disent qu'ils avaient demandé, aux magistrats de Lyon, ce bulletin sans lequel ils n'auraient pu entrer en Piémont. Il faut, enfin, à Lyon, se procurer du change. Villamont dit les précautions à prendre auprès du banquier de Lyon qui vous donne une "lettre de change" ; il faut bien vérifier que figurent sur la lettre les mots "d'oro in oro del sole..." traduits par "en écus d'or, en or et de poids"98. Quarante ans plus tard, G6lnitz recommandait encore de choisir "escu d'or en or", ou en espèces et pistoles d'Espagne de poids" (en français dans le texte). Villamont ajoute qu'il s'est fait commodément payer à Rome, mais qu'on lui a retenu 7 % pour le port. Il regrette néanmoins d'avoir gardé, avec lui, dans le voyage, la moitié de ses deniers: "je m'en repentis tout à loisir" ; deux fois il fut fouillé et en grand danger de se faire confisquer des sommes qui dépassaient les quatre vingts écus autorisés pour le voyage de Rome. Pour traverser la Savoie, il faut de la monnaie; "pas de monnaies usées, de mauvais aloi et n'ayant leur poids", "pas de monnaie de Savoie", surtout précise G6lnitz, car "elle est réputée mauvaise par les habitants comme par les étrangers" ; à Lyon, le voyageur se munira donc de monnaie de France.

L' ANTICIPATION DU XVIo SIECLE Elle est considérable, eu égard au petit nombre de voyageurs concernés. Le mérite en revient à La Guide de Ch. Estienne, puis à tous les ouvrages savants, type Descriptio. Le primat de l'Italie comme destination date de la Renaissance; à partir de là, s'esquisse une hiérarchie d'attraits qui sont, alors, essentiellement sinon exclusivement
94HENTZNER, ltinerarium, p. 64 entré en France par Genève, est remonté jusqu'à Tournus pour descendre la Saône en bateau, mais il a, ensuite, fait à cheval le chemin qui l'a conduit à Avignon et au-delà. De Tournus à Avignon, Bouchard prit la voie fluviale. 95 Ulysses..., trad. Yachez, De Lyon à Genève... p.] 7 sq. 96YILLAMONT, Les Voyages... p. 9. 97CORYAT's Crudities, I, p. 2]4. 98YILLAMONT, Les Voyages... , p. 6. 27

urbains. Rome l'emporte, suivie de quelques villes italiennes Milan, Florence, Venise... en France de Paris et Lyon quasi à égalité, de MontpeIIier et Avignon, et de quelques viIIes du Nord, Amsterdam, Anvers.

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CHAPITRE 11-

INTERMEDE CLASSIQUE (XVIIO siècle et début XVIIIO siècle)

Entre les anticipations du XVIO siècle et la "Révolution touristique" de la deuxième moitié du XVIIIo siècle, il semble qu'il n'y ait eu qu'un long siècle de transition où l'humeur voyageuse faiblit. Entre deux époques retentissantes, quelques décennies de repli auraient joué une musique douce, "de chambre" dira-t-on pour évoquer la sédentarité du Grand Siècle de Louis XIV. L'Histoire ne se réduit pas à cette parenthèse. Le Grand Siècle a établi la suprématie française99; cette "maîtrise intellectuelle et artistique"IOOs'affirme, à Versailles

et à la Cour qui sont des modèles, par le triomphe de la langue française, qui s'impose
partout, y compris pour les Guides. Du milieu du XVUOsiècle au milieu du XVIUOsiècle, la France concurrence l'Italie comme destination des voyageurs de qualité. A- LE VOYAGE ERUDIT. A partir de la fin du XVIO siècle, le voyage désintéressé devient de plus en plus savant. Les Germaniques, donnent le ton de curiosité pédante. Le vaste espace de l'Europe Centrale et Nordique fournit des kyrielles d'auteurs de Guides rédigés en latin 10I, intitulés Itinerarium, Descriptio, Ulysses, Deliciae, Commentarius. A partir de 1640, des Français publient, en français, des Guides qui s'inspirent largement de leurs devanciers germaniques copiés sans vergogne; Coulon emprunte à Gôlnitz jusqu'à son titre, et décrit les mêmes chemins et les mêmes auberges. Ces ouvrages français ont du succès et sont réédités, d'autres s'y ajoutentl02, des cartes sont publiées comme celle de Jean Boisseau, le Tableau géographique des Gaules; l'ensemble répond aux besoins de voyageurs érudits parmi lesquels beaucoup d'Allemands. Pour les Allemands, voyager n'était pas une nouveauté; mais "leur habitude, leur manie" écrit Paul Hazard103 à propos de la fin du XVlIo; il CÎte Saint-Evremond qui, dans sa comédie Sir Politick would-be, met en scène un voyageur allemand: "Nous voyageons de père en fils sans qu'aucune affaire ne nous en empêche jamais; si tôt que nous avons appris la langue latine, nous nous préparons au

99Voir L. REAU, l'Europe française au siècle des lumières, colI. Berr et Ph. SAGNAC, La prépondérance française. Louis XIV, ColI. Peuples et civilisations. 100Cf. Ph. SAGNAC, op. cit., p. 3. 101 Leurs auteurs sont allemands, holJandais, danois, suisses alémaniques, juifs de toute l'Europe Centrale. Citons Josias SIMLER (1574), Isaac PONTANUS (1606), ENS (1609), HENTZNER (1612), ZINZERLING (1616), STROBELBERGER (1620), BOUTRA YS (1621), GRUBER (1629), Abraham GOLNITZ (1601). 102DE VARENNES, Le voyage de France, 1639, le dit explicitement dans sa Préface. Les livres des deux jésuites De Varennes et Coulon furent plusieurs fois réédités. A partir de 1655, Gilbert Saulnier de Verdier réimprime Varennes sous son nom. 103Voir FORDHAM, Catalogue, p. 24 et BAB EAU, Les voyageurs en France, p. 87. Paul HAZARD, La crise de la conscience européenne, 1. l, p. 7.

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voyage; la première chose dont on se fournit, c'est d'un Itinéraire, qui enseigne les voies; la seconde, d'un petit livre qui apprend ce qu'il y a de curieux en chaque pays. Lorsque nos voyageurs sont gens de lettres, ils se munissent en partant de chez eux d'un livre blanc, bien relié, qu'on nomme Album Amicorum et ne manquent pas d'aller visiter les savants de tous les lieux où ils passent, et de leur présenter afin qu'ils y mettent leur nom". "Cet Allemand là n'épargnait pas sa peine" ajoute P. Hazard. C'est à de tels voyageurs que s'adressaient les conseils du jésuite de Varennes. Préférer l'entrée par Strasbourg ou par la Flandre à celle de Genève de façon à aller directement à Paris et à Orléans apprendre la langue fiançaise. Ne pas commencer par la Provence ou le Languedoc, si tentant que soit leur climat; Varennes reprenait le conseil de Zinzerling. Apprendre la langue fiançaise est le premier but. Pas le seul; la longue Préface de Varennes détaille les fins de ce voyageur éruditl04; le sous-titre de l'Ulysse français de Louis Coulon est explicite: Fidèle conducteur montrant exactement les raretés et choses remarquables qui se trouvent en chaque ville, et les distances d'icelles, avec un dénombrement des batailles qui sy sont données... la liste des chemins, passages Ce voyageur du XVIIe doit connaître l'Histoire de France et son gouvernement, saisir les moeurs des Français, savoir les hommes illustres de ce pays, visiter ceux qui sont en vie, voir leurs collections; il lui faut, muni de cartes, apprendre la Géographie de la France, connaître ses rivières et pour cela, Coulon publie un ouvrage spécialisé 105. Fin XVIJD, les Délices ou Voyages de France, et tout au long du XVIIJD, d'autres voyages, des Guides ou Descriptions (ceux de Piganiol de la Force étant les plus célèbres) continuent d'imiter les plus anciens itinéraires et leur érudition, ajoutant des détails, conservant leurs choix et leurs plans: tour circulaire de la France (De Varennes) ou description des routes au départ de Paris (Guide d'Estienne, Coulon, Piganiol de la Force, Dutens...).A travers ces ouvrages, la sensibilité classique devant les villes et les sites visités manifeste plus de permanences que de changements. D'un Guide à l'autre, on n'a cessé de se copier, comme l'observe en 1776 le géographe Denis qui, dans sa préface se vante de faire oeuvre nouvellel06: "Comment est-il possible qu'un géographe aille quitter son foyer pour s'exposer à endurer la chaleur, la pluie, la grêle, sans compter d'autres accidents... alors qu'il est si aisé de copier les autres sans courir aucun danger". De la Guide de Charles Estienne aux Descriptions du XVlUO siècle, il y eut grande continuité. La Guide rééditée jusque vers 1640 fut plagiée bien au-delà de cette date par des ouvrages qui n'utilisaient plus ce nom. Dernier usage, en 1672, la Guide fidèle des étrangers de Bonne Case de St Maurice; ensuite le sens livre disparait107 ou est reléguél08. En 1724, Daudet est le dernier auteur fiançais qui, au XVIIIo, use du mot; son Nouveau Guide des chemins du royaume de France, fait référence à Ch. Estienne pour souligner par l'adjectif nouveau et son Introduction que Ch. Estienne est remplacé.
104De VARENNES, Le voyageur de France. I05COULON, Les rivières de France ou description géographique et historique du cours des Fleuves, 1644, deux gros vol. Ch. Estienne avait déjà publié un Guide des fleuves. 106L'originalité de l'itinéraire de DENIS, Le conducteur français, tient surtout à sa présentation: un fascicule de trente pages environ par route décrite. 107La Grande Encyclopédie, fin XVIIIo siècle, l'ignore. 108UTIRE en 1863, donne à Guide comme premier sens "qui conduit une personne" et comme deuxième "titre des ouvrages qui renferment des instructions". 30

Trouver son chemin en France n'est plus une aventure; les ouvrages pour voyageurs peuvent s'appuyer sur les listes générales des postes éditées par Jaillot depuis 1707. L'administration royale a donné aux routes un statut, multiplié les relais de poste et, à la fin du XVIIP siècle, Turgot développe les services de diligences qui ont des horaires fixes. Dans plusieurs pays d'Europe, l'Angleterre, la France, les Pays-Bas en particulier, les ouvrages portatifs destinés à la commodité des voyageurs comme on écrit alors, fournissent toutes les indications nécessaires, avec sÛTeté et sans style télégraphique: Daudet en 1723, introduit quelques cartes; les Descriptions de Piganiol de la Force sont plus complètes; les renseignements sur les pays traversés bénéficient des travaux géographiques de l'abbé d'Expilly109. Pour mieux satisfaire la clientèle, les auteurs du XVIIIO siècle rendent compte des améliorations techniques dont ils soulignent fortement la valeur. L'Indicateur fidèle de la France de Michel et Desnos se présente avec une feuille par route décrite; publié en 1746, il est réédité pendant trente ans pour céder la place à L. Denis qui se dit géographe et publie en 1776, Le conducteur français en fascicules séparés d'une trentaine de pages chacun; un par route; en sous-titre, il prétend décrire toutes les routes désservies par les voitures publiques; il y eut une dizaine de rééditions. B- PREPONDERANCE ET SEDENTARITE DE LA FRANCE CLASSIQUE La prépondérance de la France date de l'époque de Louis XIV. Savinien d'Alquié, dans son avis au lecteur, disait en 1670 les raisons de la visiter. "La France est aujourd'hui un royaume si florissant que toutes les nations de la terre le regardent comme l'Empire du monde, à cause de ses victoires et de ses triomphes et comme il n'y a pas d'âme bien faite qui ne tâche de voir cet incomparable état, je me suis persuadé que mon travail ne serait pas désagréable aux nations si je faisais un raccourci de ses Délices"110 . Et il consacrait toute sa troisième partie (pas moins de deux cent quatre vingt douze pages) à développer les thèmes de la grandeur française: "théâtre de l'honneur et de la gloire", "école des sciences et des arts", "paradis de ceux qui veulent passer agréablement leurs jours", "terre d'élection de ceux qui veulent devenir riches", "paradis des jeunes et des filles", "pays du monde le plus propre aux gens dévôts", "pays de bon gouvernement et de libertés », etc... La suprématie française n'est pas diffusée par les voyageurs français; les classiques sont sédentaires; "les grands classiques sont même, au moins dans leur âge mÛT,des Parisiens exclusifs" écrit Jean Boudoutlll qui note qu'''entre deux périodes où les influences extérieures furent très sensibles"-et où les écrivains français voyagèrent, Rabelais, Montaigne, d'une part, et Montesquieu, De Brosses, Rousseau... d'autre part, "l'époque classique parait peu redevable à l'étranger". "L'esprit classique, en sa force aime la stabilité; il voudrait être la stabilité même" note Hazardl12. "Stagnation cartésienne" écrit le R.P.Dainville; "l'avènement de la géographie moderne est retardé"I13. "1660 marque un tournant dans l'histoire de la géographie" remarque le jésuite qui observe "la
109Qui commença en 1752, la publication de son Dictionnaire, six volumes, inachevé (lettre s). manuel.

Sous je nom d'Expilly, parurent de 1757 à 1803, les rééditions du Géographe 110S. ALQUIE, Les Délices de la France, 1ère éd. , 1770, Avant-propos. 111 in BEDIER et HAZARD, Littérature française, 1. 1, p. 482. 112p. HAZARD, La crise de la conscience européenne, 1. I, p. 482. 113DAINVILLE, (R.P. Fr. de), La géographie des humanistes,

Thèse, p. 411.

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trève des nouveautés; c'est l'époque des routines rhétoriciennes, l'ère des redites dans les collèges jésuites; pendant quarante ans, pas d'ouvrage nouveau"] 14. "Eblouie par ses succès, contemplée, adulée par le monde, la France se désintéresse des pays lointains et se replie sur elle". Versailles est le seul centre d'intérêt des classiques dont l'horizon se borne aux frontières, lieux des exploits guerriers des armées du Roi. Ceci fut fort bien exprimé par le jésuite Lecomte: "On n'a d'yeux que pour voir la gloire de la France... à peine se souvient-on qu'il y ait d'autres royaumes dans le monde"115. De ce nombrilisme classique, les preuves abondent: le vide dans les Bibliographiesl16, l'absence de sujets exotiques dans la peinture, la vie sédentaire des grands auteurs classiques. Regardons les vivre: "Quand Boileau prenait les eaux de Bourbon, il pensait être au bout du monde; Auteuil lui suffisait. Racine et Boileau furent gênés, lorsqu'ils durent suivre le Roi dans ses expéditions. Bossuet n'alla jamais à Rome, ni Fénelon. Molière ne revit point la boutique du barbier de Pézenas"I17. L'exemple de la sédentarité venait du Roi lui-même. Louis XIV ne fit qu'un long voyage en France: c'était en 1660, il allait épouser Marie-Thérèse; en route, il apprend que son mariage était repoussé de quelques mois. Il en profite pour circuler dans le Midi de la France (du 9 janvier à la fin mars, la Provence, en avril le Languedoc); son circuit en Provence ] romaine est tout classique 1 8. Racine est allé, en novembrel661, de Paris à Uzès. Ce voyage en Provence et son séjour auprès de son oncle n'avaient d'autre but que la quête d'un bénéfice. Il gémit d'être éloigné, craint de n'avoir plus 'le bel air" en revenant à Paris, se compare à Ovide; mais lui "possédait si bien l'élégance romaine qu'il ne la pouvait jamais oublier" et confie à l'abbé Le Vasseur, son "Atticus": "Je suis en danger de tout perdre en moins de six mois et de n'être plus intelligible si je reviens jamais à Paris. Quel plaisir auriez-vous quand je serai devenu le plus grand paysan du monde ?"119.Les quelques charmes qu'il trouve à la Provence ne peuvent retenir Racine un jour de plus quand il voit, après plusieurs mois, l'échec de ses intrigues 120.Ce fut son seul voyage. La Fontaine, lui, ne quitta Paris que pour le Limousin où, en 1663, il accompagna son oncle Jannart exilé. Mais, dira-t-on, Madame de Sévigné n'a-t-elle pas dans sa vie parcouru des milliers de lieues? La marquise change, en effet, constamment de résidence; elle visite ses propriétés de Livry et des Rochers, ses terres de Bourgogne, gagne son hôtel de Paris, se rend plusieurs fois aux eaux (à Vichy et à Bourbon l'Archambault), enfin, elle rejoint souvent sa fille à Grignan 121.Elle a donc, à plusieurs reprises, descendu ou remonté le Rhône, s'est arrêtée à Marseille, vu plusieurs sites de Provence. Mais "ces déplacements ont tous un but d'intérêt matériel ou autre" nous rappelle G. Gaillyl22. " Ce n'est pas le goût du voyage proprement dit qui la mène, ni la curiosité gratuite des horizons
114DAINVILLE, 115DAINVILLE, 116Cf. BOUCHER 117p. HAZARD, 118MENARD, 119RACINE, op. ci1., p. 402. op. ci1., p. 479 cite son prédécesseur. de la RICHARDERIE. op. ci1., I, p. 6. Histoire de la ville de Nîmes, 1. VI, p. 150 sq. Lettre à Le Vasseur, 26-XII-1661, éd. Pléïade, p.411.

120Introd. R. PICARD à éd. Correspondance de RACINE; et commentaires, p. 370. 121 Elle y fait notamment des séjours en 1672-73, 1690-91, 1694-96. C'est à Grignan qu'elle mourut le 17-04-1696. 122Intr. aux Lettres de Mme de Sévigné, éd. Pléïade, t. I, p. 45.

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inconnus ». Elle rêve même «d'une machine volante qui, supprimant le voyage, l'eût transportée en quelques heures de Bretagne en Provence". Le dépouillement des trois volumes de sa Correspondance est fort décevant. Madame de Sévigné, artiste apparemment si complète, qui excelle dans les scènes de geme, sait transmettre à ses correspondants tous les potins de Paris et de la Cour, saisit d'un trait la bouffonnerie d'un personnage ou rend le tragique d'une bataille à laquelle elle n'a pas assisté, semble stérilisée quand il s'agit d'évoquer ses découvertes de voyage. Pour peindre les paysages dont elle est imprégnée-sa Bretagne- elle a pu, quelquefois, trouver des touches impressionnistesl23, mais pour parler de Vichyl24 ou de la vallée du Rhône et de la Provence, quelle pauvreté! Le Rhône n'est pour elle qu'un obstacle, qui suscite son "horreur" ou "ses fureurs". Il semble que sur les rives du Rhône, elle n'ait rien vu; à peine si Valence est incidemment citée une fois125. Elle va plusieurs fois en Avignon, mais jamais ne signale la noblesse du pont Bénézet ou l'imposante masse du palais des Papes. En revanche, elle apprécie Marseille: "Je suis charmée de la beauté singulière de cette ville" et en donne une courte description. Mais elle ajoute qu'en deux jours, elle en a "jusque là" de cette ville 126. A Grignan, Madame de Sévigné sut parler du château: "il a une beauté qui n'est pas commune"; elle dit ses transformations, depuis son dernier séjour127. Mais le paysage si beau et qui était pour elle si neuf, est à peine évoqué. Très incidemment, elle parle du Ventoux à sa fille128 et à l'occasion de plaintes sur le froid de l'hiver note que "nos montagnes sont charmantes dans leur excès d'horreur" et signale "toutes ces épouvantables beautés" 129. On le voit, ce sont toujours épithètes morales, notations imprécises; jamais un trait pittoresque n'évoque la chose vue, jamais un cri de surprise émerveillée. Comme on sait que Madame de Sévigné fait tout ce qu'elle veut de sa plume, il faut bien conclure que, vrai voyageur de son siècle, elle n'a rien vu parce que rien ne l'intéresse des sites qui l'entourent, des paysages qu'elle rencontre, comme pour Racine à Uzès ou pour La Fontaine en Limousin. Seule compte la "bonne compagnie" qui fait le plaisir du voyage; ainsi en 1673, elle traverse la Provence, avec sa fille et le cher Abbé de Coulangesl30; pour voir M. de Marignane; Mme de Sévigné monte à la Sainte-Baume parce que c'est un pélerinage dont la société parle 131 et que sa fille connaissait ce lieu 132. M. Duchêne
123Marcel PROUST admirait son "clair de lune aux Rochers". 124Tout un séjour à Vichy ne suscite que quelques lignes sur la "beauté des promenades" (lettre du 24-IXuI677, éd. Pléïade, t.H, p. 358); Mme de Sévigné déteste Bourbon "le plus étouffé" (lettre à Mme de Grignan, 7-X-1687, t. III, p. 180). 125 Lettres, III, 782. 126L. à Mme de Grignan, 25-1-1673, I, p.600. 127 L. à Monsieur de Coulanges, 14-X-1694, III, p. 869. 128L. à Mme de Grignan, 13-VH-1689, III, p. 482. 129 L. à Monsieur de Coulanges, 3-H-1695, III, p. 877. 130Ce voyage fut effectué en avril 1673, après l'accouchement de Mme de Grignan, à Aix. M. DUCHENE a publié (in Revue Histoire Littéraire de France, 1963, n02) trois lettres inédites de l'abbé de Coulanges qui le racontent. 131Cf. DUCHENE, art. cité, p. 176. 132L. à Mme de Sévigné à Mme de Grignan, 27-IV-1962.

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