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L'ANALYSE RELATIONNELLE DES ORGANISATIONS

416 pages
Ce volume naît de l'exigence de porter remède aux conséquences dérivant du manque de dialogue entre les spécialistes de l'analyse relationnelle et les spécialistes d'économie et d'organisation d'entreprise. Les auteurs des études abordent une vaste gamme de thèmes de recherche d'organisation, leur but étant d'aider le lecteur à identifier avec clarté la valeur de l'analyse relationnelle, appliquée à la réalité des entreprises.
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L'ANALYSE RELATIONNELLE DES ORGANISATIONS
Réflexions théoriques et expériences empiriques

Publié avec le concours de : Università degli Studi di Bologna Dipartimento di Discipline Economico-Aziendali

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@ Copyright pour l'édition française: L'HARMATTAN, Paris, 1999 ISBN: 2-7384-7586-8
@ Copyright pour l'édition originale italienne intitulée «L' analisi relazionale delle organiz.zazioni.Rijlessioni teoriche ed esperienze empiriche» : Società Editrice Il Mulino, Bologna, 1997

Alessandro

Lomi

(sous la direction de)

L'ANAL YSE RELATIONNELLE DES ORGANISATIONS
Réflexions théoriques et expériences empiriques

traduit de l'italien par

Luciana T. Soliman

L'Harmattan
5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris (FRANCE)

L'Harmattan

Inc.

55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y 1K9

Les auteurs
MARIO BENASSI est chercheur auprès du Département d'informatique et d'études de l'entreprise de l'Université de Trento, où il enseigne l'économie et la gestion des entreprises à la Faculté d'Economie. Ses intérêts principaux sur le plan de la recherche concernent les processus d'expérimentation des grandes entreprises et en particulier les relations inter- et Intra-organisationnelles. MASSIMO BERGAMI est chercheur en économie et organisation de l'entrepri~e auprès de la Faculté d'Ingénieurs de l'Université de Bologne. C'est auprès du Centre d'Economie et de Management Industriel (CrEG) du Département de Disciplines économiques et de l'entreprise qu'il a fait son doctorat en Direction d'entreprise et qu'il se consacre à la recherche. Il s'occupe du comportement des organisations et de la gestion des ressources humaines. C~ISTINA BOARI est professeur de Technique industrielle et commerciale à la Faculté d'Economie de l'Université de Bolo~ne où elle poursuit son activité de recherche auprès du Département de Disciplines économiques et de l'entreprise. Elle se consacre principalement à la dynamique des co-entreprises et des alliances stratégiques dans le secteur aéronautique et pétrolier ainsi qu'à l'analyse organisationnelle des trading companies japonaises. RAFFAELE CORRADOest doctorant en Direction d'Entreprise auprès du Département de Disciplines économiques et de l'entreprise de l'Université de Bologne où il mène des travaux de recherche sur les interlocking directorates dans les entreprises italiennes les plus importantes. Actuellement, il est visiting research associate à la Kellogg Business School, Northwestern University (Chicago, Illinois). MARTIN GARGIULO est professeur de Comportement des organisations à l'INSEAD (Fontainebleau). Ses recherches portent sur l'analyse du pouvoir et des processus d'influence au sein des organisations et en particulier sur la structure des relations mterpersonnelles. Il a obtenu son Ph.D. auprès de la Columbia University (New York). ALESSANDRO GRANDI est professeur associato d'Économie et d'Organisation de l'Entreprise à la Faculté d'Ingénie,urs de l'Université de Bologne où il mène son activité de recherche auprès du Centre d'Economie et de Management Industriel (CIEG) du Département de Disciplines économiques et de l'entreprise. Son travail est centré sur l'analyse des processus d'innovation technologique et sur le projet des structures organisationnelle pour l'innovation. ANDREA LlPPARINI st chercheur à la Faculté d'Economie de l'Universitéde Bologne auprès e du Département de Disciplines économiques et de l'entreprise où il a passé son doctorat en Direction d'entreprise. Il s'occupe de l'analyse des stratégies concurrentielles et des
organisations ALESSANDRO opérant au sein des districts industriels. d'Économie de l'Université de Bologne. Il se

LOMI est chercheur

à la Faculté

consacre à la recherche auprès du Département de Disciplines économiques et de l'entreprise de cette université. Ses intérêts principaux concernent l'étude de la dynamique écologique des populations organisationnelles et l'analyse des réseaux sociaux dans et entre les organisations. GIANNI LORENZONI est professeur de Stratégie d'entreprise à la Faculté d'Économie de l'Université de Bologne. Il se consacre à la recherche auprès du Département de Disciplines économiques et de l'entreprise de cette université. Il s'occupe surtout de l'analyse des alliances stratégiques et des processus d'internationalisation, des réseaux d'entreprises et des stratégies concurrentielles des PME. DIEGO MACRIenseigne l'Économieet l'organisation de l'entreprise à la Faculté d'If)génieurs de l'Université de Bologne où il mène son activité de recherche auprès du Centre d'Economie et de Management Industriel (CIEG) du Département de Disciplines économiques et de l'entreprise. Ses intérêts principaux concernent le business process reengineering et les systèmes de contrôle de l'organisation.

4

BRUNO MAGGI est professeur d'Organisation de l'entreprise à la Faculté d'Économie de l'Université de Bologne où il mène son activité de recherche auprès du Département de Disciplines économiques et de l'entreprise. Il privilégie l'étude de la théorie de l'action organisationnelle et de ses fondements épistémologiques.
GIORGIO NIGRO

est chargé de cours à la Faculté d'Ingénieurs de l'Universitéde Bologne et
les plus importants sont

consultant en general management. Ses intérêts professionnels centrés sur l'analyse des structures et des processus d'organisation.
VINCENZA ODORICI

est doctorante en Direction d'entreprise auprès du Département de

Disciplines économiques et de l'entreprise de l'Université de Bologne, où elle mène des travaux de recherche sur le rôle des processus cognitifs dans la formation des groupes stratégiques. SANDRO SANDRI est professeur de Finances de l'entreprise à la Faculté d'Économie et directeur du Département de Disciplines économiques et de l'entreprise de l'Université de Bologne. Ses intérêts les plus importants en matiere de recherche concernent l'étude des principes et des techniques d'évaluation des entreprises et l'analyse du rapport existant entre les formes de propriété et les performances des entreprises.
MAURIZIO SOBRERO auprès du Département

est chercheur
de Disciplines

à la Faculté d'Économie
économiques

de l'Université de Bologne
où il mène son activité

et de l'entreprise,

de recherche sur la gestion de la technologieet sur le rapport entre l'innovation
technologique et l'innovation organisationnelle. Institute of Technology. a fait son Ph.D. auprès du Massachusetts "

MARIA RITA TAGLlAVENTI mène son activité de recherche auprès du Centre d'Économie et de Management Industriel (CIEG) du Département de Disciplines économiques et de l'entreprise de l'Université de Bologne. Ses travaux de recherche se focalisent sur l'analyse des processus cognitifs.

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Table des matières

Présentation, Alessandro Lomi

p. 9

Avant-propos, Bruno Maggi bibliographie Introduction - L'étude relationnelle de l'organisation sur différents plans d'analyse, Alessandro Lomi notes bibliographie
PREMIÈRE PARTIE : CHOIX, CONTRÔLE ET IDEN'IITÉ

p. 13 p. 21

p.23 p.49 p. 51 p. 59

À la recherche d'un emploi, ou la base relationnelle du choix d'affiliation à une organisation, Alessandro Lomi notes bib lio graphie tabelles Contrôle informel et flexibilité des cadres d'entreprise dans les organisations réticulaires, Mario Benassi et Martin Gargiulo notes biblio graphie tabelles La base relationnelle dans l'identification des individus avec l'organisation, Massimo Bergami, Raffaele Corrado et Alessandro Lomi notes bibliographie tabelles
DEUXIÈME PARTIE : ORGANISATIONS, FORMES ET MARCHÉS

p. 61 p. 83 p.84 p.89 p.95 p. 127 p. 127 p. 130 p. p. p. p. 133 162 162 167

p. 173

Une perspective relationnelle pour les projets organisationnels des activités R-D, Alessandro Grandi et Maurizio Sobrero notes bibliographie tabelles 7

p. 175 p. 199 p. 199 p.202

La perspective relationnelle en tant que lecture des processus d'organisation, Diego Maria Macri, Giorgio Nigro et Maria Rita Tagliaventi notes bibliographie tabelles Les réseaux inter-entreprises en tant que forme organisationnelle distincte, Gianni Lorenzoni bibliographie
TROISIÈME PARTIE: SECTEURS INSTITUTIONNELS, CHAMPS INTERORGANISATIONNELS ET RÉSEAUX D'ORGANISATIONS

p.207 p. 231 p.232 p.234 p.243 p. 270

p. 277

Pressions institutionnelles et relations entre les organisations dans le domaine du recyclage du verre, Cristina Boari et Vincenza Odorici notes bibliographie tabelles Systèmes territoriaux et communautés intero rganisatio nnelles, Andrea Lipparini notes bibliographie tabelles La structure sociale dans le contr6le des entreprises: partage des membres du conseil d'administration et liens sociétaires, Alessandro Lomi, Raffaele Corrado et Sandro Sandri notes bibliographie tabelles

p.279 p. 315 p. 316 p. 319

p.325 p. 353 p.354 p. 359 p. 369 p.400 p. 401 p.405

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Présentation
Alessandro Lomi

La diffusion des techniques et des notions qui ont été développées dans le cadre de l'analyse relationnelle, ou social network analysis, a désormais atteint une phase de maturité signalée i) par la présence de revues internationales qui se consacrent exclusivement au progrès des instruments d'analyse; ii) par la publication récente aussi bien de nombreux traités introductifs que de manuels de pointe; iii) par la parution régulière d'articles fondés sur l'analyse relationnelle dans les revues académiques internationales les plus importantes dans le domaine des sciences sociales; iv) par la fondation d'une société internationale visant à promouvoir des congrès, des rencontres et des séminaires centrés sur les thèmes de l'analyse relationnelle; v) par l'introduction de séminaires monographiques sur l'analyse relationnelle dans les cours de doctorat qu'offrent les universités et les institutions de recherche internationales les plus célèbres. En dépit des signes que ces simples indices de maturité manifestent, le lecteur initié pour la première fois à cette littérature se trouve face à un écart, que presque rien ne peut combler, entre les développements analytiques des techniques et des instruments comptables et leur application à des instances empiriques intéressantes (non strictement explicatives) au niveau opérationnel et remarquables (non strictement opportunistes) au niveau théorique. Ce manque de dialogue entre les spécialistes de social network analysis et les spécialistes d'économie et d'organisation d'entreprise entraîne trois conséquences principales. La première conséquence dérive du fait que les théoriciens de l'organisation en général - et de l'entreprise en particulier - n'ont pas été à même de fournir une réflexion systématique sur les implications de l'approche relationnelle à cause des conventions par lesquelles on conçoit la structure et le processus d'organisation. Les spécialistes de network analysis, eux, n'ont réussi que 9

rarement à convaincre de la valeur effective de l'approche qu'ils proposent moyennant l'analyse de cas non seulement explicatifs. La deuxième conséquence de ce manque de dialogue consiste dans le fait que la littérature portant sur l'organisation et la stratégie d'entreprise a perçu l'importance de cette révolution méthodologique, mais elle n'en a tiré profit que de façon apparente. Cette littérature est pleine de "premiers pas", qui répètent, plus ou moins différemment, ou élaborent à nouveau des notions connues ou déjà exprimées ailleurs, mais elle est dépourvue de "deuxièmes pas", qui prouvent la capacité qu'ont les catégories conceptuelles de social network analysis de poursuivre une analyse empirique soignée et prolongée. La troisième conséquence a été l'écart entre les théories, d'une part, et, d'autre part, les données et les méthodes adoptées pour l'analyse des résultats. Alors que l'on continue d'invoquer, comme par un rite, les métaphores relationnelles et que l'on centre l'interdépendance sur l'explication théorique de l'action, la recherche empirique a gardé, essentiellement, son caractère attributif et individuel, fondé sur des méthodes d'échantillonnage qui tiennent compte de l'indépendance des unités observées. L'exigence de porter remède aux conséquences dérivant du manque de' dialogue entre deux ensembles de connaissances qui sont en puissance complémentaires, mais qui sont restés jusqu'à présent presque complètement disjoints, est à la base de la décision de recueillir dans ce volume des études qui représentent un "deuxième pas" vers la compréhension de la base relationnelle de la vie d'organisation. Pour faire réellement ce deuxième pas, il faut i) dépasser des modalités strictement descriptives ou définitionnelles et projeter des études empiriques capables de soumettre des propositions théoriques à des essais rigoureux, ii) relier de façon explicite les structures relationnelles aux théories de l'action et de la stratégie, iii) passer de la notion qui envisage le réseau comme un phénomène essentiellement non hiérarchique, informel ou non conforme aux concepts individuels de l'ac,tion, à celle qui envisage le réseau comme une modalité d'action commune et concrète. 10

À partir de ces remarques, les auteurs des études de ce recueil abordent une vaste gamme de thèmes de recherche d'organisation et soumettent leurs arguments à la discipline d'une structure commune, qui aide le lecteur à identifier avec clarté la valeur de l'analyse relationnelle appliquée à l'organisation et à apprécier sa capacité de jeter de la lumière sur certaines instances empiriques. L'approche simple de thèmes très complexes, le caractère généralement répétitif des résultats présentés et l'effort de relier les théories générales aux instances spécifiques de ces problèmes représentent les caractéristiques principales qui soutiennent les arguments des auteurs et qui permettent, en même temps, de satisfaire au mieux les intérêts des lecteurs voulant faire procéder dans cette direction.

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Avant-propos
Bruno Maggi

Dans la littérature scientifique aussi bien que dans le langage quotidien, un terme qui a des signifiés multiples ou qui n'a pas été suffisamment défini subit rapidement une diffusion sauvage et une perte de valeur. C'est ce qui s'est produit dans les dernières années avec le terme network, réseau, en particulier dans le cadre de l'entreprise. Après avoir été largement accueilli par maintes disciplines qui s'intéressent à l'étude des processus d'action sociale dans différentes perspectives, le terme network a été considéré par certains auteurs comme une forme d'action, alors que par d'autres il représente une structure prédéterminée, ou il est synonyme de contraintes et de liens concrets, ou encore il constitue une prescription culturelle. Dans la plupart des cas, il a été pourtant employé comme une métaphore facile sans aucune préoccupation définitionnelle, comme si le seul emploi de ce terme résolvait de complexes questions interprétatives. On ne peut donc qu'accueillir favorablement la proposition qu'offre ce volume, c'est-àdire mettre fin aux emplois différents et indifférenciés de ce terme. Cette proposition vise à élaborer un langage commun aux différentes filières de recherches qui peuvent se développer dans le domaine de l'organisation et de l'économie d'entreprise. La stratégie à adopter pour parvenir à cet objectif est exposée dans le détail dans l'introduction par l'éditeur Alessandro Lomi et prend naissance d'une définition de la notion de network établie au niveau des opérations de recherche. C'est là une définition qui exige une double évaluation, en premier lieu puisqu'elle peut aller au-delà des critiques mutuelles qu'engendrent les différents emplois courants du terme en échappant à la tentation de chercher des convergences peu plausibles, et en deuxième lieu, puisqu'elle est à même de projeter et de poursuivre des études empiriques sur les différents niveaux de l'action 13

d'entreprise, à partir des relations entre les individus jusqu'aux relations existant entre les agrégats ainsi qu'entre les contextes institutionnalisés. L'enjeu est sans aucun doute élevé. La vaste gamme de recherches conduites par les nombreux auteurs de ce volume, même si elle est présentée comme une première tentative non systématique d'expérimentation du parcours tracé, fournit une épreuve importante de la faisabilité de ce parcours et répond à bon nombre des attentes que cette proposition peut éveiller chez le lecteur. Mais ce projet, qui vise à réaliser un langage commun, sur quoi se fonde-t-il ? D'abord, la proposition de Lomi, que tous les auteurs de ce volume partagent, se fonde sur une définition opérationnelle de la notion de network. Le network est conçu c<)mme un outil d'observation des interactions dyadiques qui constituent le tissu relationnel de l'action sociale. Au lieu de se poser des questions sur la nature des relations, on choisit ici de répondre à la question portant sur la façon d'observer les relations et donc de les détecter et de les codifier systématiquement. Le network apparaît donc comme un schéma d'analyse. Dans cette perspective, il peut être accepté et employé pour analyser différents niveaux et caractéristiques de l'action sociale d'entreprise, mais il est proposé pour être partagé - c'est là où l'enjeu prend de l'envergure - par ceux qui offrent des interprétations différentes des structures relationnelles. Si l'on peut gagner ce pari, alors on peut atteindre l'objectif d'un langage commun. Toutefois, dans l'entreprise, mais aussi sur un plan plus général, la nature de ces relations et leur structure peuvent être mises entre parenthèses, mais elles ne peuvent pas être négligées ou oubliées. Ce n'est pas par hasard que le parcours que Lomi propose commence par l'examen critique de ce qu'on entend par phénomènes relationnels dans les études concernant l'organisation et l'économie d'entreprise. À juste titre, l'éditeur du présent volume ne tient pas compte de la littérature qui emploie le terme network, ou réseau, de façon extemporanée et non qualifiée, mais il considère les auteurs qui ont essayé de parvenir à une 14

interprétation, tout en prenant des voies différentes et en aboutissant à des résultats différents. Lomi passe en revue deux grandes classes d'auteurs et de parcours interprétatifs: d'un côté, ceux qui qualifient le terme de "théorique" et utilisent la notion de network comme la base pour une représentation formelle du concept de structure; de l'autre côté, ceux qui qualifient le terme d' "observationnel" et donnent des descriptions qualitatives de cas spécifiques, de caractéristiques singulières, sans aller au-delà de quelques configurations typiques et en évitant avec cohérence d'abstraire des définitions conceptuelles. Lomi distingue ces deux approches en indiquant le caractère essentiellement "nomothétique" de la première et le caractère "idiographique" de la deuxième: c'est à partir de ces deux stratégies d'étude opposées et de la nécessité de surmonter leurs caractéristiques inconciliables que Lomi propose une définition opérationnelle de la notion de network. Sans aucun doute, la plupart des réflexions et des recherches sur l'action sociale adoptent l'une de ces deux perspectives. Par conséquent, dans le scénario de la proposition opérationnelle de la notion de network, on peut se passer temporairement d'une théorie de l'action sociale, mais on ne peut pas l'éviter. Comme le signale l'éditeur du volume même, l'adoption de l'analyse relationnelle dans le cadre de l'organisation et de l'économie d'entreprise, le passage des "premiers pas" à une recherche systématique impliquent la prise en charge du rapport existant entre les analyses des structures relationnelles et les théories de l'action. On se demande donc si le dépassement des choix opérationnels de deux stratégies d'étude très répandues, à travers une position opérationnelle différente, peut entraîner le dépassement des stratégies mêmes. Bref, la proposition de la notion de network en tant que schéma d'analyse porte-t-elle à une différente théorie de l'action? Et, par conséquent, à une différente théorie de la structure de l'action sociale? Évoquer l'ancienne opposition entre l'approche nomothétique et l'approche idiographique peut nous aider à placer ces questions dans leur contexte. Et à nous rappeler que cette opposition, même si elle permet de 15

résumer bon nombre des études qui ont été poursuivies par les sciences sociales et humaines, n'épuise pas les possibilités d'interprétation de l'action sociale. Tout le monde sait que cette distinction a été proposée par Windelband au cours de l'avant-dernière décennie du XIXe siècle dans le but de relever une différence de méthode entre les sciences qui se consacrent à l'explication, sur la base de lois, de la régularité par laquelle les événements ont lieu (sciences de la nature) et les sciences qui cherchent à appréhender la physionomie spécifique d'événements particuliers (sciences de l'action humaine, ou "sciences de l'esprit", selon la dénomination de l'époque). Ce débat s'inscrit dans l'arène où s'affrontent les partisans d'un trait distinctif de la connaissance des formes culturelles et des institutions politiques, économiques et juridiques, où les êtres humains nouent leurs relations - c'est là une connaissance de l'univers humain qui exige d'abord une compréhension historique -, et les partisans du principe de l'unité de la méthode scientifique. Il s'agit, dans ce dernier cas, des prétentions du positivisme voulant soumettre la connaissance même de l'univers humain aux paramètres de l'explication des phénomènes naturels, au repérage de "lois", semblables à celles du monde de la nature, qui gouverneraient les "événements socia\1x". C'est là une période très féconde et essentielle pour l'épistémologie des sciences humaines et sociales. Le débat se développe au sein de l'historisme allemand. Avant Windelband, Dilthey indiquait des différences d'objet et des différences gnoséologiques et méthodologiques entre les sciences de la nature et celles de l'esprit. Les sciences de la nature étudient les phénomènes extérieurs et tendent à les expliquer par des relations de cause, alors que les sciences de l'esprit étudient un domaine dont l'observateur est une partie intégrante, et cherchent à "vivre à nouveau l'expérience subjective" des acteurs pour comprendre le sens de leurs actions. Windelband laisse à côté la différence ontologique et fonde cette distinction sur des bases strictement méthodologiques. Rickert proposera par la suite de distinguer deux modalités explicatives, l'une fondée sur 16

les lois et l'autre centrée sur la mise en évidence de relations causales particulières entre des phénomènes individuels, entre des lapses de temps successifs du même processus, en rejetant ainsi l'hypothèse positiviste portant sur l'unicité de l'explication. Enfin, au début du XXe siècle, Weber dépasse les positions de ses prédécesseurs: la compréhension de l'action humaine individuelle se ramène à une explication causale qui garantit l'objectivité de la connaissance. Certes, il ne s'agit pas du rapport positiviste de causalité nécessaire, mais d'un rapport de "causation adéquate" ou "conditionnelle". L'explication de l'action sociale consiste dans le repérage des conditions qui la rendent "objectivement possible". C'est là la séquence du débat stimulé par l'opposition entre 1'historisme allemand et la théorisation classique de l'explication causale de John Stuart Mill. Mais il ne faut pas oublier que Stuart Mill même, plus de cinquante ans plus tôt, ne concevait pas la réalité comme un domaine de lois nécessaires, naturelles et sociales, comme l'estimaient en revanche des positivistes tels que Comte et Spencer. Et il ne faut même pas oublier que, quand Stuart Mill parlait dans la première moitié du XIXe siècle de "quelques problèmes sans solution" de l'économie politique, et plus en général de la science sociale, il estimait impossible, dans ce domaine des connaissances, de parvenir à des lois par l'intermédiaire de procédés inductifs; il faut une explication capable d'examiner des "concours de causes" et de mettre en évidence des lignes "tendancielles" qui remplacent les certitudes de la généralisation et de la causalité nécessaire. C'est juste cet auteur, qui représente le principal point de repère pour soutenir ou attaquer l'universalité de l'explication causale positiviste, qui a indiqué à l'économie politique et à la science sociale en général un chemin différent à prendre. En tout cas, la réflexion méthodologique de Weber permet de mettre en évidence les différentes voies que les sciences humaines et sociales - de l'histoire au droit, de l'économie à la sociologie, etc. - ont parcourues et qu'elles peuvent effectivement parcourir. Il s'agit, d'un côté, des parcours interprétatifs qui restent 17

fidèles à l'applicabilité des paramètres classiques explicatifs à chaque réalité (ce sont là les parcours qu'on peut encore aujourd'hui qualifier de nomothétiques), de l'autre des parcours qui rejettent toute généralisation de l'action humaine et qui remplacent ainsi l'explication par la compréhension subjective (parcours qu'on peut continuer à désigner sous le nom d'idiographiques), mais on éclaircit également les parcours qui vont au-delà non seulement de la compréhension limitée à l'intuition immédiate, mais aussi de la causalité nécessaire, moyennant la recherche d'une explication conditionnelle. Il n' y a pas lieu ici de commenter les choix méthodologiques de l'étude de l'action sociale ou, sur un plan plus spécifique, les différentes contributions apportées par l'organisation et l'économie d'entreprise. D'ailleurs, il est assez évident que l'horizon du panorama de la recherche dans le cadre de l'organisation et de l'économie d'entreprise se borne, dans la plupart des cas, à la vieille alternative, et que les raisons résident dans le développement qu'ont eu les disciplines sociales pendant ce siècle. À partir des années 30 et 40, elles ont été linfluencées par la distinction entre l'explication nomologico-déductive et l'explication probabiliste-inductive, par laquelle le néopositivisme confirme l'applicabilité du modèle classique, dans la deuxième variante, aux sciences historiques et sociales. En outre, elles ont été influencées d'une part par la grande diffusion de l'explication fonctionnaliste et, d'autre part, par les réactions anti-positivistes liées à des visions de la spécificité de l'action humaine ayant des bases idiographiques. Après Weber, au moins, l'alternative entre l'orientation généralisante et l'orientation individualisante, entre le déterminisme et l'indéterminisme, apparaît pourtant limitée. Ou mieux, elle ne constitue qu'une opposition au sein d'un schéma explicatif commun, qui ne peut être dépassée que grâce à un schéma explicatif non de nécessité, mais conditionnel. Or, on se demande: quelles théories de l'action sociale sont cohérentes avec les différentes orientations méthodologiques qui caractérisent de facto les parcours de recherche? 18

Dans les sciences humaines et sociales, le terme "action" sert à désigner le lien existant entre la conduite d'un agent et un "sens". Weber conçoit l'agir social comme l'objet des sciences historico-sociales et, comme il le dit, "on doit entendre par "agir" une attitude humaine (c'est-à-dire faire, ou négliger, ou encore subir, aux niveaux extérieur et intérieur), si et jusqu'à quel point l'individu qui agit ou les individus qui agissent lui attribuent un sens subjectif', tandis que l'épithète "social" désigne "un agir lié - dans le sens que l'agent ou les agents lui confèrent - à l'attitude d'autres individus et orienté dans son cours sur la base de ce sens". n en découle que "par relation sociale on doit entendre le comportement de plusieurs individus, établi mutuellement selon le sens dont il est porteur et orienté de façon conforme" . Les prémisses épistémologiques de la position de Weber servent à clarifier l'élaboration théorique ainsi que les choix méthodologiques. Une théorie de l'agir social présuppose une conception en termes de processus des phénomènes humains, qui considère le temps comme une variable fondamentale. On peut noter que, dans la définition de l'objet d'étude, Weber emploie un verbe substantivé, Handeln, au lieu d'employer le terme "action", Handlung ; c'est là un choix qui met en évidence, même sur le plan linguistique, la conception de l'action sociale comme processus. Le processus de l'agir social exige alors, en premier lieu, une "compréhension" du sens qu'on lui attribue, mais, en deuxième lieu, les hypothèses interprétatives sur les liens de sens, sur le cours de l'action doivent être évaluées en termes de cause, pour garantir l' "explication" des liens conditionnels. La compréhension et l'explication de l'agir social concernent donc les relations et les structures relationnelles que les sujets-agents créent et recréent sans cesse, tandis qu'elles excluent l'idée de structure comme entité séparée, supra-ordonnée ou, en tout cas, distincte des individus. D'autres théories de l'action se sont développées dans les sciences sociales; ce sont des théories qui revendiquent parfois une contiguïté avec la proposition weberienne, mais 19

qui en fait s'en éloignent pour adhérer à des conceptions différentes. Bref, d'un côté, des perspectives réifient les agrégats sociaux et les posent au-dessus des individus, de l'autre des perspectives privilégient les sens subjectifs de l'action et considèrent ainsi les structures comme des constructions culturelles, sujettes à une réification diamétralement différente. Dans chaque conception se développent une théorie de l'action et sa vision de la structure: les orientations méthodologiques adoptées sont différentes et, bien évidemment, les résultats qu'on obtient le sont aussi. Les conceptions de l'action sociale ou, en d'autres termes, les choix épistémologiques des sciences humaines et sociales ne s'éloignent pas pourtant du scénario défini par le débat entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe. Même les interprétations de .la structure portent à la même conclusion. La réflexion de Giddens à ce sujet en est un témoignage important. Selon Giddens, la conception selon laquelle le système social aurait le dessus sur l'individu engendre des définitions de structure qui conçoivent celle-ci comme un modèle d'action prédéterminé, auquel l'individu est lié, tandis que, à l'autre pôle, la notion de structure tend à se dissoudre dans la conception qui donne la priorité à l'individu et à sa subjectivité. Mais une conception rejetant non seulement l'impérialisme du sujet, mais aussi celui de la totalité sociale est également possible, une conception qui affirme une vision des phénomènes sociaux en tant que processus, où la structure peut être définie comme l'ensemble des principes régulateurs, qui constituent en même temps une condition et une conséquence de l'action des individus. Revenant à l'organisation et à l'économie d'entreprise, la récente parution d'articles, qui tendent à traduire dans ce domaine de recherche la théorisation du sociologue anglais, peut avoir un poids appréciable, mais indépendamment de l'importance de cette nouvelle tendance, on ne peut oublier ni l'idée de structure sous-jacente à la théorie de Simon sur la rationalité intentionnelle et limitée, ni le développement de cette position dans une théorie de l'action organisationnelle 20

par les auteurs qui, comme Thompson, restent fidèles à la conception de processus, qui constitue le fondement de la proposition de Simon. Si l'action sociale est conçue comme agir, processus, entrelacement de relations, la structure ne peut être que l'ordre de ce processus, en même temps règle et conséquence, et elle ne peut pas être réifiée, mais interprétée sur le plan analytique; il s'agit donc d'une structure relationnelle qui se produit en même temps que la production du processus même et qui se développe, se transforme continuellement selon le déroulement de l'action. Par conséquent, la structure relationnelle ne peut être interprétée de façon exhaustive ni par des orientations nomothétiques ni par des orientations idiographiques. La notion de network comme schéma d'analyse, que ce livre propose, peut-elle satisfaire aux besoins de cette interprétation? Et si ce schéma d'analyse est adopté par des chercheurs qui inscrivent leurs études dans différentes visions de l'action sociale et de la structure, quelles retombées peutil y avoir sur leurs parcours de recherche? Le défi est jeté et, sans aucun doute, le plus grand mérite qui revient à ce livre est d'avoir relevé un défi pareil.

Bibliographie
Giddens, A. 1984 The constitution of society, Cambridge, Polity Press. Hempel, C. G. 1965 Aspects of scientific explanation and other essays in the philosophy of science, New York, The Free Press. Maggi, B. 1990 Razionalità e benessere. Studio interdisciplinare dell' 0rganizzazione, Milano, Etas Libri. Maggi, B. e Albano, R. 1996 La teoria dell'azione organizzativa, in Manuale di organizzazione aziendale, a cura di G. Costa e R. Nacamulli, vol. I, Torino, Utet. Rossi, P. 1956 La storicismo tedesco contemporaneo, Torino, Einaudi. Simon, H. A. 1947 Administrative behavior, New York, The Free Press. Stuart Mill, J. 1844 On the definition of political economy, in Essays on some 21

unsettled questions of political economy, London, Parker. Thompson, J. D. 1967 Organizations in action, New York, McGraw-Hill. Weber, M. 1922a Wirtschaft und Gesellschaft, Tübingen, Mohr. 1922b Gesammelte Aufsiitze zur Wissenschaftslehre, Tübingen, Mohr. Wellman, B. 1988 Structural analysis: From method and metaphor to theory and substance, in Social structures: A network approach, edited by B. Wellman and S. D. Berkowitz, Cambridge University Press.

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Introduction L'étude relationnelle de l'organisation sur différents plans d'analyse
Alessandro Lomi

Les vingt dernières années d'étude en matière d'économie et d'organisation d'entreprise ont connu un véritable boom d'intérêt sur les phénomènes relationnels entre les individus, les organisations et les secteurs institutionnels. Cet intérêt est apparu non seulement dans la nouvelle interprétation systématique des thèmes classiques les plus importants de la recherche sur le comportement au niveau organisationnel, mais aussi dans la découverte de myriades de nouveaux sujets de recherches (1). On peut dire que, pendant cette période, s'est répandue la conviction générale que n'importe quel type d'organisation d'échange peut être considéré, représenté et analysé comme un réseau de relations, indépendamment du niveau d'analyse (individus, groupes, organisations, etc.) et du contexte institutionnel (marchés, hiérarchies, etc.) où l'échange a lieu [Baker 1992 ; Lomi 1995]. C'est peut-être à la suite du caractère général du domaine d'application que les études en matière d'organisation, qui ont évoqué de façon plus ou moins explicite des catégories et des notions qui se sont développées dans le cadre de l'analyse relationnelle - ou social network analysis-, manquent de cohérence dans le développement de leurs catégories théoriques de référence, dans leur terminologie et dans leurs méthodes d'analyse. L'affirmation célèbre de Barnes est aujourd'hui plus véritable que jamais: il y a vingt-cinq ans, il définissait les études fondées sur la notion de network comme "une jungle terminologique où tout dernier venu peut planter son arbre" [Barnes 1972]. Plus récemment, Burt se fait l'écho de cette plainte: l'approche relationnelle ne constitue pas un corpus de connaissances unitaire qui augmente par accumulation, mais plutôt "une 23

fédération informe d'approches, qui se développent sur différents plans grâce à l'effort de personnes très différentes" [Burt 1980, 79]. Paradoxalement, les efforts pour clarifier l'analyse et améliorer la méthode adoptée - ce qui a été pourtant fait pendant les cinq dernières années par des spécialistes de social network analysis [Pattison 1993 ; Wasserman et Faust 1995] - n'ont pas comblé l'écart existant entre les techniques dont on dispose et leurs applications effectives. C'est là un problème dont se plaignent souvent les théoriciens de l'organisation. D'après Perrow [1992], par exemple, la littérature en matière de relations entre les organisations et au sein de celles-ci reste plus faible et ambiguë quand il faut définir son concept fondamental: le concept de "réseau". Comme Emirbayer et Goodwin [1994, 1412] l'ont observé récemment, c'est "malheureusement le fait qu'on n'a aucun intérêt à situer la network analysis dans le cadre de traditions théoriques plus générales" qui a empêché la création d'une approche intégrée, en même temps inspirée sur le plan théorique et adéquate au niveau méthodologique. Dans les études en matière d'économie et d'organisation d'entreprise, ce manque de cohérence théorique et de clarté méthodologique peut dériver de l'existence, preuves à l'appui, de deux grands courants de pensée, ou si l'on veut, de deux manières de concevoir les phénomènes concernant les relations entre les individus et les organisations. La première approche, qui prend ses racines dans les travaux fondamentaux de Harrison White et de ses étudiants entre les années 60 et 70 [Breiger 1974 ; Granovetter 1974 ; White 1963 et 1970 ; White, Boorman et Breiger 1976 ; Heil et White 1976 ; Lorraine et White 1971] (2), a influencé les études en matière d'organisation grâce aux contributions de la nouvelle sociologie économique [Burt 1992 ; Granovetter 1992 ; Granovetter et Swedberg 1992 ; Swedberg 1994 ; Powell et Smith-Doerr 1994]. Cette approche des phénomènes relationnels a encore aujourd'hui un caractère hautement nomothétique, basé sur l'hypothèse fondamentale selon laquelle la forme des 24

relations en déterminerait le contenu. Le but principal de cette approche consiste à obtenir une représentation formelle de l'idée de "structure", fondée uniquement sur la logique qui est à la base d'un système de relations (3). La deuxième approche de l'étude des phénomènes relationnels dérive des tentatives de plusieurs parties pour développer de nouvelles images et métaphores en vue de comprendre les différentes formes d'organisations dérivant de changements technologiques, institutionnels et compétitifs qui ont caractérisé les économies industrielles au cours de la dernière décennie. Dans cette approche, qui a attiré l'attention de la communauté scientifique internationale grâce à l'étude de Piore et Sabel [1984] et à ses rebondissements [Sabel 1989 ; Sabel et Zeitlin 1985 ; Storper et Harrison 1991], les phénomènes relationnels sont conçus comme "des formes de gouvernement" intermédiaires entre les marchés et les hiérarchies et, plus en général, comme "le ciment" des institutions économiques [Bradach et Eccles 1989 ; Lorenz 1992 ; Powell 1990] (4). Alors que la première approche est abstraite et formelle et qu'elle focalise l'analyse sur certains problèmes de la relation entre la mobilité et la structure sociale [Breiger 1995], la deuxième approche est pragmatique et qualitative, fondée sur des cas qui abordent une vaste gamme de réalités idiosyncratiques liées, par exemple, à l'esprit d'entrepreneur [Larson 1992], à l'organisation de la production dans les secteurs industriels [Lazerson 1995 ; Saxenian 1994 ; Lorenzoni 1990], à l'étude de l'innovation [Nishiguchi 1993] et de l'organisation industrielle [Axelsson et Easton 1992]. Alors que la première approche a été critiquée à cause de son caractère abstrait, de son manque de respect pour la substance et les "événements" de la vie organisationnelle, la deuxième approche peut être critiquée à cause de son essence idiographique, qui la rend riche en descriptions qualitatives détaillées, mais pauvre en conclusions générales et en résultats qui pourraient être répétés et accumulés (5). Ces deux visions différentes des causes et des implications 25

des phénomènes relationnels entre les individus et les organisations ne sont pas en opposition, mais, pour les raisons auxquelles on faisait allusion dans l'avant-propos, elles n'ont pas assez bénéficié de leurs complémentarités (6). Essentiellement, la première vision, que nous avons qualifiée de nomothétique, est restée trop abstraite et a sacrifié à l'analyse formelle de la "structure" presque tout intérêt pour des sujets tels que la culture et l'agence, que beaucoup de gens considèrent comme les noyaux principaux dans l'explication de l'action en général et de l'action de l'organisation en particulier [Emirbayer et Goodwin 1994]. La deuxième vision, que nous pouvons appeler idiographique, a gardé un caractère trop concret et n'a pas été à même d'aller au-delà des myriades de "cas" athéoriques, qui étaient très sensibles au contexte d'observation, ou de sortir d'une dimension essentiellement phénoménologique. Pour annuler cette opposition, il faut élaborer une définition opérationnelle du concept de network (ou "réseau"), une définition capable, simultanément, d'illuminer des aspects propres à la réalité de l'organisation et de supporter un effort analytique prolongé. Pour qu'une définition soit effectivement opérationnelle, elle doit permettre i) de parvenir à des structures idéales englobant certaines indications théoriques importantes pour le contexte d'analyse, ii) de définir un mécanisme de production des observations mettant en évidence la base relationnelle des données, iii) d'établir une comparaison entre les structures idéales et les données collectées pour aboutir à un jugement de correspondance entre les conseils qu'offre la théorie et les observations qu'on fait. On procède maintenant à établir les termes de cette définition de network.

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1. Vers une définition opérationnelle du concept de network Les travaux au sein de ce volume ont en commun la même vision des processus et des structures d'échange entre les individus, les organisations et les secteurs institutionnels. Si cet accord tacite entre les auteurs permet, d'un côté, d'offrir au lecteur un cadre analytique auquel s'ajoutent une grande variété de phénomènes d'organisation, de l'autre il pourrait aliéner le lecteur ne disposant pas d'une bonne expérience de collecte, de codification et d'analyse de données relationnelles. Ce qui pourrait empêcher d'apprécier les mérites et les limites des résultats empiriques que chaque recherche a obtenus, en rendant ainsi vains les efforts des auteurs. Et, ce qui est pire, entraîner la perte de l'objectif principal du travail dans son ensemble, c'est-à-dire la promotion du dialogue, à travers le développement d'un langage commun, entre les auteurs intéressés à des aspects très différents de ce que nous pouvons appeler, de façon délibérément générale, "le phénomène d'organisation". Pour aboutir à cet objectif principal, il faut commencer par partager un nombre restreint de simples catégories analytiques et s'accorder sur les notions théoriques capables de les soutenir. Paire un petit effort pour parvenir à une vision commune des stratégies analytiques nous permettant d'examiner les données d'interaction pourrait se traduire dans une très bonne compréhension d'une vaste gamme de structures, de processus et de phénomènes d'organisation. C'est là le pari de ce livre. Par conséquent, il est important de chercher à rendre explicites les prémisses analytiques minimales que les auteurs de ce volume considèrent comme le point de départ pour représenter ensuite les structures relationnelles qu'ils analysent dans leurs études. Un network peut être représenté sous la forme d'une ou plusieurs matrices qui enregistrent l'incidence des relations existant entre chaque paire d'unités dans un échantillon. Le nombre exact des matrices dépend du nombre des contenus relationnels distincts qu'on peut repérer et qui sont importants d'un point de vue théorique ou pratique dans un 27

contexte donné. Sans établir, pour le moment, une distinction entre les différentes formes par lesquelles les relations se manifestent empiriquement et sans tenir compte des différentes modalités par lesquelles on peut les mesurer par des procédés empiriques, on peut appeler la matrice globale "matrice d'interaction". Dans la plupart des cas, les unités-lignes de la matrice d'interaction sont égales aux unités-colonnes, avec la différence conventionnelle selon laquelle les unités-lignes "envoient" des relations, alors que les unités-colonnes les "reçoivent". Ce type de network relationnel est appelé "unimodal" ou "à une voie". On peut trouver des exemples de networks unimodaux dans le travail sur l'identité de l'organisation au sein de ce volume. Parfois, les unités-lignes sont des individus et les unitéscolonnes les "objets" auxquels les individus sont associés ou les "événements" auxquels les individus participent. Dans ce cas-là, la matrice des données est désignée sous le nom de "matrice d'affiliation" et son network "bimodal" ou "à deux voies". L'article sur le choix d'affiliation qui figure dans ce volume en est un témoignage. Dans ce dernier cas, les unités-lignes représentent les "décideurs", tandis que les unités-colonnes représentent les entreprises avec lesquelles les décideurs préfèrent s'affilier. Il est important d'observer, indépendamment des modalités, le fait que les relations dans les matrices d'interaction peuvent prendre des formes différentes. Dans le cas le plus simple, les relations ont enregistrées de façon binaire comme présentes/absentes, mais il existe différents paramètres pour en mesurer l'intensité, par exemple la fréquence, la durée, la distance, la valeur d'échange ou, de façon plus conventionnelle, des mesures indirectes d'intensité ou des mesures sociométriques qui se servent d'échelles. Il existe donc une vaste gamme de paramètres à choisir pour rendre opérationnelle la notion d"'intensité" (ou de "force") d'un lien. On peut juger si un choix est approprié par rapport à d'autres sur la base i) de la substance de la relation, ii) du coût unitaire de l'information, iii) de la 28

précision qu'on attribue à l'instrument dans un contexte donné, et ivY, en général, du degré de contrôle qu'on peut exercer sur le processus qui engendre les observations. On a limité jusqu'ici nos remarques à des problèmes de représentation des données d'interaction, mais un network n'est pas seulement une liste d'unités et/ou d'objets ordonnés sous la forme de matrices associées à une métrique définie pour chaque relation. Un network consiste essentiellement dans un mécanisme systématique de repérage et de codification de toutes les interactions dyadiques existant entre les unités d'observation dans le cadre défini d'un ou plusieurs contenus relationnels spécifiques. Cette définition de "réseau" (ou network) comme mécanisme systématique d'observation est adoptée par tous les auteurs des contributions et c'est sur cette définition que s'appuient les résultats empiriques présents dans ce livre (7). Cette définition possède deux avantages importants par rapport aux définitions dont on dispose déjà. Premièrement, un schéma d'observation, de codification et d'organisation des informations ne peut pas être soumis à des jugements d' "existence" ou de "véridicité", mais simplement d"'utilité". Bref, les mérites et les problèmes de la définition qu'on vient de fournir ne peuvent être jugés que par rapport aux résultats empiriques qu'elle est à même de soutenir et par rapport à la taille des phénomènes sur lesquels elle peut jeter de la lumière. Après avoir accepté l'idée de network en tant que schéma d'observation, les spécialistes pourront finalement se passer de démonstrations diaboliques, du genre "telle entreprise est un réseau", et orienter leurs énergies vers la collecte, l'organisation et l'analyse d'informations qui démontrent que des unités concrètes s'unissent (ou qu'elles évitent de le faire) pour gérer l'échange, structurer les contextes d'action, éviter la dépendance de l'extérieur et partager les langages nécessaires à comprendre les stratégies d'entreprise et à interpréter les manoeuvres des concurrents. Deuxièmement, cette définition est en même temps "analytique" et "opérationnelle". Grâce à son caractère analytique, elle met en relation une série de notions définies 29

d'un point de vue théorique avec des instruments concrets de représentation et d'analyse des structures et des processus relationnels. Grâce à son caractère opérationnel, elle peut être utilisée immédiatement comme la base d'études empiriques systématiques moyennant les techniques du blockmodeling. En outre, la double nature de cette définition permet à l'analyse d'être indépendante du niveau d'agrégation où sont définies les unités d'observation (individus, groupes, fonctions, unités d'organisation, organisations, régions, états) ; par conséquent, elle permet plus facilement à des auteurs ayant des intérêts de recherche très hétérogènes de partager le même ensemble d'instruments d'analyse et, en général, le même langage. Comme on vient de le dire, c'est là l'objectif principal de ce recueil.

2. Les éléments distinctifs de l'approche relationnelle L'approche relationnelle de l'étude de l'organisation, qui se fonde sur cette définition de network, est caractérisée par cinq éléments distinctifs au moins (8) :
1. L'échange

- organisé

aussi bien à travers des procédés

compétitifs qu'à travers des relations hiérarchiques - est
analysé en tenant compte du fait que le nombre des relations est généralement supérieur au nombre des transactions (9). Cette première dominante a différentes implications importantes sur l'analyse concernant l'organisation. La première implication consiste dans le fait qu'une transaction indi viduelle acquiert des significations différentes en fonction du contexte relationnel qui l'englobe et la soutient. La deuxième correspond au fait que les transactions sont souvent dépourvues d'une identité intrinsèque, car ni les termes de l'échange ni son contenu ne les identifient de façon univoque. Quant à la troisième implication, la transaction individuelle ne représente que l'instant observable d'une activité relationnelle complexe généralement non observable. La topologie relationnelle dérivant de cette activité 30

essentiellement individuelle entraîne des positions occupées par des unités qui sont liées de façon semblable à d'autres unités semblables, ou, en d'autres termes, par des unités structurellement équivalentes. Ces positions sont associées à des ensembles d'intérêts distincts, à des degrés d'autonomie différents et à des capacités d'action hétérogènes. Il en découle que, dans l'approche relationnelle, les notions d' "intérêt", d' "autonomie" et de "capacité d'action" ne sont pas considérées comme des caractéristiques individuelles des unités d'observation, mais comme des caractéristiques induites d'ensembles d'acteurs structurelle ment équivalents [Burt 1982]. 2. Le comportement des unités d'observation est interprété dans le contexte de structures relationnelles multiples qui règlent l'accès aux informations et aux opportunités, et non comme le résultat de forces intérieures engendrées par des objectifs ou par l'adhésion à des systèmes abstraits de normes et de valeurs. Ce deuxième point met l'accent sur la multiplicité des contextes relationnels où l'action individuelle a lieu (l0). Cette multiplicité implique que la compréhension et la prévision du comportement individuel exigent l'analyse des stratégies de liaison entre l'identité d'un acteur dans un contexte relationnel et sa capacité d'agir dans des contextes relationnels différents et, à la limite, non communicants. Cette stratégie est l'essence de l'action "robuste" face à des intérêts opposés, à savoir de l'action où il est impossible de repérer de la part de tiers un "intérêt personnel" non ambigu et indépendant des contextes relationnels [Padgett et Ansell 1993]. Si l'on y regarde de près, ces considérations sur la multiplicité sont à la base de toute la réflexion portant sur l'action qui s'est développée dans la nouvelle sociologie économique pendant les deux dernières décennies. En effet, comme l'affirme Granovetter [1994, 25], "typiquement, on parvient à des objectifs économiques en aboutissant à d'autres objectifs non économiques liés à la sociabilité, à l'approbation des autres, au statut ou au pouvoir". 31

La possibilité même de pouvoir établir une différence significative entre les objectifs "économiques" et ceux qui ne le sont pas réside dans une stratégie spéciale de structuration du contexte relationnel visant à soutenir - c'està-dire à établir et en même temps à faire respecter - un système de valeurs où cette distinction a un sens, où elle est comprise et considérée comme appropriée par les acteurs. 3. L'analyse se focalise moins sur le regroupement des unités d'observation en catégories définies sur la base de leurs attributs que sur les relations existant entre les unités d'observation mêmes (qui peuvent être définies sur différents plans d'analyse). L'une des contributions les plus importantes des études en matière d'organisation pendant les deux dernières décennies a été celle de témoigner de la suppression progressive des frontières délimitant les relations d'échange non seulement à l'intérieur des entreprises, mais aussi entre les entreprises et d'autres unités institutionnelles similaires. Cette interpénétration progressive entre les unités d'organisation d'un côté et entre les organisations et les milieux de l'autre a été le résultat de l'effet conjoint i) du progrès technologique [Malone et Rockart 1991 ; Rockart et Short 1991], ii) du changement de l'organisation de la production [Piore et Sabel 1984 ; Sabel 1991] et du travail [de Terssac 1992 ; Dore 1987], iii) des stratégies d'extériorisation des grandes entreprises [Lorenzo ni et Baden-Fuller 1995 ; Mils et Snow 1986 ; Powell 1990] et au moins en partie - iv) de certaines nouvelles "tendances" de la consultation et de l'intervention organisationnelles [Nolan, Pollock et Ware 1988]. Malgré la suppression des frontières délimitant les relations d'échange, qui pouvaient être classifiées dans le passé comme des relations "concurrentielles" ou "administratives", la vision dominante de l'organisation est restée essentiellement attributive, c'est-à-dire qu'elle reste fondée sur une conception qui considère les organisations et leurs milieux - comme des éléments décomposables en des ensembles de variables partiellement indépendantes, selon le 32

legs intellectuel de l'école d'Aston [Aldrich 1972]. L'approche relationnelle vise à renverser cet ordre attributif en tirant par induction des notions, telles que celles de "structure" organisationnelle et de "milieu" de l'organisation, à partir de l'observation de relations concrètes entre les individus et les unités institutionnelles, plutôt qu'à partir du lien existant entre les variables statistiques ou d'un jugement d'adaptation contingent entre les dimensions abstraites de la structure de l'organisation et les dimensions pareillement abstraites du milieu [Donaldson 1987 ; Lomi et al. 1993 ; Miller 1992]. 4. La structure relationnelle globale peut être partagée ou non en groupes discrets. On n'estime pas a priori que des groupes (d'individus, d'organisations) ou des sousensembles solidaires soient nécessairement la base la meilleure pour comprendre la dynamique des structures et des processus relationnels. L'existence d'une structure relationnelle "globale" implique que l'activité relationnelle ne peut pas être conçue comme une série de relations dyadiques, car i) les liens absents sont aussi importants que les liens présents et ii) les liens indirects sont aussi importants que les liens directs [White, Boorman et Breiger 1976]. Dans la perspective d'une théorie de l'action, l'existence d'une structure relationnelle globale, engendrée par les activités dyadiques qui la soutiennent, mais distincte de celles-ci, implique également que la connaissance de chaque acteur est nécessairement locale et qu'elle devient de plus en plus imparfaite au fur et à mesure que la portée de l'interaction en question augmente. En effet, l'une des tâches fondamentales de l'analyste consiste à reconstruire toute la structure des relations à partir des informations (et des perceptions) locales, et donc nécessairement imparfaites, que fournissent les acteurs (11). Cette reconstruction comporte plusieurs passages: i) l'identification analytique de classes définies sur la base d'un critère d'équivalence, ii) le remplacement des relations individuelles par des relations entre les classes et enfin iii) la définition d'un critère permettant de juger l'adhérence de la 33

subdivision proposée par les observations. Ces trois étapes synthétisent l'analyse des modèles par blocs, sans doute la technique d'analyse relationnelle la plus répandue [Wasserman et Faust 1995, ch. 12]. Par intuition, les classes d'équivalence des blocs de modèles apparaîtraient semblables aux classes sociales de Schumpeter, c'est-à-dire aux classes comparables à "un hôtel ou un autobus qui sont toujours bondés, où les personnes seraient pourtant toujours différentes" [1927, 165]. À la lumière de ces remarques, il est évident que les notions de classe et de mobilité, aussi bien que celles de stratégie et de structure, sont des notions "dualistes", c'està-dire des notions qui se définissent mutuellement et dont la compréhension exige une interpénétration et non une opposition. 5. L'appareil d'analyse, qui permet de conférer un caractère empirique aux propositions dérivant d'une approche relationnelle, n'est pas général,. il est élaboré de façon spécifique pour représenter et comprendre les implications de la base relationnelle des phénomènes d'organisation. Selon la proposition fondamentale, qui est à la base de la perspective relationnelle, les acteurs sociaux, et donc leurs choix, doivent être considérés comme des unités interdépendantes et non comme des unités autonomes dotées de préférences exogènes et immuables. Conformément à une vision atomiste de l'action économique et sociale, les techniques d'inférence statistique dominant dans la recherche empirique quantitative commencent par faire des observations indépendantes et distribuées de la même manière pour admettre ensuite, dans certains cas spécifiques, la possibilité d'abandonner les hypothèses de base et de fournir une série de solutions ad hoc. D'après cette approche individuelle, l'hétérogénéité qu'on peut remarquer dans les comportements individuels dériverait de la présence et de la distribution d'une série 34

d'attributs dans la population [Coleman 1958 ; Bates et Peacock 1989 ; Breiger 1991]. Dans l'optique relationnelle, les approches d'inférence fondées sur les techniques multivariées repèrent tout au plus des conséquences sélectives des structures relationnelles existant entre les individus, les groupes ou les organisations. Ces approches multiformes peuvent suggérer des questions intéressantes par l'analyse directe des structures relationnelles, mais elles ne fournissent ni une description ni une analyse de la structure, alors que cette dernière pourrait être analysée directement à travers l'étude des régularités que suggèrent les modalités d'association observables entre des unités concrètes. Un problème supplémentaire concernant l'approche multiforme de l'étude de l'organisation est constitué par le niveau d'agrégation, car "l'analyse des changements des variables organisationnelles à un certain niveau d'agrégation doit pouvoir se rapporter à une série de thèses sur le changement de cettaines variables, à des niveaux différents, qui se modifient trop souvent ou trop lentement par rapport aux variables observées" [Freeman 1996, 9]. Dans le contexte défini par les méthodes de l'analyse relationnelle, la reconstruction des relations entre les unités observées permet de tirer directement des conclusions à propos du niveau d'agrégation supérieur ou inférieur. Cela est possible si l'on évite la dichotomie micro-macro et si l'on focalise directement notre attention sur le lien existant entre l'action individuelle et la structure. Or, les deux premiers éléments distinctifs dérivent de l'adhésion à des théories spécifiques, c'est-à-dire d'une certaine vision de l'action organisationnelle et économique, tandis que la troisième caractéristique est essentiellement empirique, c'est -à-dire qu'elle découle de l'observation de certaines tendances dans le monde des organisations. Les deux dernières caractéristiques, enfin, sont principalement méthodologiques et confirment la nécessité d'aligner le plus possible le développement théorique sur les observations et sur les techniques d'analyse des données. Chacune des caractéristiques mentionnées ne doit pas être 35

conçue comme une prérogative de l'approche relationnelle de l'étude de l'organisation, mais on peut en tout cas affirmer qu'elles définissent, dans leur ensemble, une manière différente d'envisager les structures et les processus concernant l'organisation. La présence plus ou moins manifeste et variable de ces caractéristiques rend unitaire et, sous certains aspects, unique l'ensemble des études de ce volume.

3. Le contenu de ce recueil Quelle est la contribution spécifique apportée par les études contenues dans ce volume? Comment se servent-elles exactement des éléments distinctifs qui caractérisent l'approche relationnelle? Sous le guide de ces questions, on passe maintenant rapidement en revue les différentes études qui forment ce volume en essayant de souligner les théories auxquelles elles renvoient, les résultats les plus importants qu'elles ont obtenus et l'importance qu'elles revêtent dans le cadre de la structure générale du travail. Dans l'ensemble, le travail est composé de trois parties correspondant à des niveaux d'analyse organisationnelle de plus en plus agrégés. Il vaut mieux éclaircir immédiatement que ce choix n'entraîne aucune prétention d'exhaustivité, mais simplement l'intention générale de prouver qu'une perspective relationnelle met en contact des spécialistes ayant des intérêts de recherche très hétérogènes et, souvent, même diamétralement opposés. Avant de continuer, il vaut mieux éclaircir également que les niveaux d'analyse organisationnelle, où s'inscrivent les différentes études, sont eux-mêmes, dans une certaine mesure, arbitraires et qu'ils ne cherchent pas à réduire la complexité organisationnelle à des catégories d'utilité établies a priori. Comme la lecture des travaux contenus dans ce recueil rendra clair, espère-t-on, ces niveaux ne sont que le reflet
.

d'une vision de l'organisation qui a été institutionnalisée par
les manuels les plus répandus à l'échelle internationale et par 36

les cours d'introduction au "comportement d'organisation" ; ils ne représentent aucunement la tentative maladroite de soutenir l'existence de niveaux d'analyse de l'organisation réifiés et indépendants, ou de proposer une idée d'organisation différente de celle qui correspond à un ensemble de développements de l'action structurés [Lomi et Larsen 1995 ; Maggi 1988]. Après avoir dûment précisé tout cela, rappelons que la première partie de ce volume (Choix, contrôle et identité) est centrée sur un niveau de "micro-analyse" typique et qu'elle illustre les différentes façons dont les structures des relations entre les individus influencent les décisions, la réalisation des stratégies et l'identification avec l'organisation. Comme l'observent Krackhardt et Brass [1994], la recherche portant sur la micro-organisation a réussi plus tard que la recherche concernant la "macro-organisation" à se doter des catégories analytiques de la social network analysis. Par conséquent, un nombre assez restreint de travaux ont exploré le lien existant les attitudes, les choix individuels et les relations interpersonnelles sur les marchés du travail en dedans et en dehors des organisations. Cet état de choses est surprenant puisque la coordination des activités économiques dépend fondamentalement des relations (et, en particulier, du manque de relations) entre les individus et les groupes au sein des organisations. Les raisons principales de ce manque relatif de recherche des relations, dans un domaine où la recherche devrait être poursuivie de façon plus immédiate [Burt 1992], résident probablement dans le fait que les études sur les microorganisations ont été dominées dans l'histoire par une perspective comportementaliste en matière de choix individuel. Avec le temps, la recherche empirique qui s'inspire de cette perspective a acquis des caractéristiques hautement attributives et a eu souvent du mal à élargir les
résultats toujours, expérimentaux avec des sujets

-

qui étaient obtenus, forcément indépendants

presque - à la

compréhension du comportement individuel dans un contexte interactif: le contexte de l'organisation. Sur la base de ces remarques, le travail d'Alessandro 37

Lomi, qui ouvre le recueil, examine un plan d'analyse qu'on pourrait qualifier de pré-organisationnel, en ce sens qu'il se focalise sur la décision que les individus prennent sur le marché du travail, au moment où ils doivent exprimer leurs préférences moyennant le choix d'affiliation à une organisation. La recherche, comme l'évoque le titre même, fait ouvertement allusion à la contribution fondamentale de Granovetter [1974] qui, à l'aide d'une série d'interviews dans la zone de Boston avec des cadres et des personnes exerçant une profession libérale, fut le premier à attirer l'attention sur le fait que seule une minorité de personnes trouvent un poste de travail à travers des mécanismes formels du marché du travail (19% de l'échantillonnage de Granovetter), tandis que la plupart des individus trouvent un poste à travers des contacts personnels informels. Granovetter ajouta que les postes les plus satisfaisants et les plus rémunérés avaient été trouvés par des contacts personnels "faibles", c'est-à-dire peu fréquents et apparemment casuels. En général, le travail de Granovetter - et la recherche empirique successive - a démontré de façon convaincante que c'est le processus de transmission des informations sur les opportunités à déterminer les choix individuels, plus que toute autre caractéristique des carrières ou des personnes. Si l'on décidait d'ignorer les détails de ce processus de transmission et de diffusion des informations, les théories économiques n'aideraient guère la compréhension du comportement individuel de recherche d'un poste sur le marché du travail. La recherche qui ouvre le présent volume considère ces conclusions comme le point de départ pour réexaminer ce qu'on appelle - à partir de Simon [1951] et de March et Simon [1958] - dans la théorie de l'organisation "décision de participer". L'apport central de la recherche consiste dans la tentative de ne pas se borner à la conviction générale selon laquelle une activité de social information processing conditionnerait les choix individuels. Il faut établir comment les choix individuels sont exactement influencés par ces informations créées socialement et par ceux qui les créent. 38

L'analyse empirique du choix organisationnel d'un groupe restreint d'étudiants suivant un mastère soutient, avec force, l'hypothèse d'après laquelle les différences observables dans les choix individuels d'affiliation à une organisation dérivent de la position qu'occupent les individus au sein du réseau de relations qu'ils déterminent eux-mêmes, mais ces individus ne peuvent être conscients de la structure globale du réseau qu'en partie. Cette étude démontre aussi que les différences individuelles qu'on a observées n'expliquent pas l'hétérogénéité des préférences que les choix individuels révèlent. L'étude de Benassi et Gargiulo aborde un sujet fréquent dans la littérature de management: la relation existant entre l'autonomie, le contrôle et la flexibilité dans la mise en oeuvre des stratégies visant à changer l'organisation. Sur la base des indications que la théorie de la dépendance des ressources offre, les auteurs analysent l'interdépendance entre les membres de la section Direction des Procédés Industriels d'une filiale d'une grande multinationale qui travaille dans le secteur de l'information technology. D'après cette étude, la présence de réseaux informels peut remplacer les relations hiérarchiques de contrôle vertical et empêcher, ou du moins ralentir de façon considérable, la mise en oeuvre de stratégies visant à changer l'organisation. Les résultats présentés offrent des implications intéressantes, car ils témoignent de l'existence d'une structure hiérarchique des relations informelles au sein des organisations et de l'exigence d'adopter une approche analytique de l'étude des formes et des implications de ces hiérarchies "invisibles" qui reconnaisse manifestement la base relationnelle de l'action de management. La recherche de Bergami et Lomi, qui achève la première partie, aborde le problème de l'identification avec l'organisation. C'est là un autre thème classique de la théorie de l'organisation. Comme l'estiment March et Simon dans leur étude fondamentale [1958, 65, l'italique est à nous], "contrairement aux machines, les être humains évaluent leur position sur la base de valeurs dont d'autres individus se font porteurs et 39

parviennent souvent à accepter les objectifs d'autrui comme les leurs. Par conséquent, les objectifs individuels ne sont pas accueillis comme des buts fixés par l'organisation, mais ils peuvent être changés par des procédures de recrutement et des démarches organisationnelles". Si March et Simon ont raison, il devient alors important de comprendre comment les individus partagent exactement des aptitudes semblables pour l'organisation ou, bref, quels procédés sont à la base de l'identification avec l'organisation. Afin d'éclaircir les conséquences empiriques dérivant d'autres hypothèses sur cette identification, les auteurs, qui ont mené l'étude sur une organisation de taille moyenne travaillant dans le secteur de la restauration collective, examinent la relation existant entre l'identification avec l'organisation et différentes conceptualisations de la "structure de groupe" ; celle-ci est généralement considérée comme l'élément-clé qui permet de comprendre les procédés de motivation et d'identification au sein des organisations. Les résultats de cette étude renforcent et qualifient en même temps, de façon considérable, quelquesunes des intuitions de March et Simon sur la "décision de produire" . La première partie du volume témoigne, de façon pertinente, de la base relationnelle de quelques-uns des processus organisationnels les plus importants. Sur un plan théorique plus général, les différentes études de cette première partie du recueil cherchent à tirer des conclusions empiriques de l'affirmation de Harrison White, d'après laquelle "ni les approches structuralistes ni les approches rationalistes ne sont à même de donner une explication satisfaisante de l'action sociale" [1992, 9], car toutes le deux, quoique opposées, conçoivent l' "individu" comme "un atome social qui procède de l'action", alors qu'il émerge des régularités de l'action même. Les études au sein de la deuxième partie de ce volume (Organisations, formes et marchés) analysent des problèmes, qui sont d'habitude propres au niveau d'agrégation supérieur. C'est à ce niveau intermédiaire que se situe la recherche sur les projets concernant la structure de 40

l'organisation et l'intégration fonctionnelle de ses soussystèmes. Il y a presque quinze ans, Noel Tichy achevait son article dans Ie Handbook of organizational design [1981] en attirant l'attention des spécialistes de projets d'organisations sur le rôle capital que les relations existant entre les individus, les groupes et les unités devaient jouer dans le progrès de 1'0rganizational design. Malheureusement, l'approche dominante des projets de la structure des organisations est encore la preuve la plus évidente du problème qu'on vient d'illustrer; c'est là un problème typique de toutes les études en matière d'organisation, qui restent en même temps trop abstraites et trop concrètes. Un effet secondaire de ce problème est représenté par la négligence grave d'importantes notions reliant la théorie et les observations, par exemple les notions de "forme" et de "marché". Partant d'une analyse soignée des limites qu'ont les approches traditionnelles des projets concernant les organisations, Grandi et Sobrero examinent les données relatives aux cas où des unités d'organisation, au sein d'une entreprise travaillant dans la recherche appliquée et dans le développement technologique de l'industrie sidérurgique, participent à des projets communs. L'élément novateur le plus important de cette recherche consiste à exploiter les informations détaillées concernant les relations d'échange existant entre différentes unités d'organisation dans le but de reconstruire la structure émergente qui en découle et qui simultanément - soutient le développement de chaque projet, auquel l'organisation doit allouer ses ressources humaines, technologiques et financières. Grâce à l'analyse empirique, les auteurs reproduisent des résultats suggérés par les théories dominantes dans les projets d'organisations et ils mettent également en évidence l'apport spécifique de l'approche relationnelle afin de comprendre le processus de structuration des activités de recherche et développement. Sur la base de l'intuition originelle de Thompson, à propos de la nature des organisations en tant que systèmes sociaux à la fois indéterminés et soumis à des normes de rationalité générale, les théories des projets d'organisations 41