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L'économie équitable

De
189 pages
Il n'y aurait "pas d'alternative" à la société capitaliste ? Cet ouvrage s'efforce, à partir d'expériences et de travaux, d'éclairer les points essentiels abordés : comment échanger et évaluer équitablement hors du déséquilibre marchand ; comment travailler librement, hors de la sujétion salariale au capital ; comment financer l'activité hors de la prédation affairiste ; comment rémunérer les apports de savoir, les services ; comment coopérer solidairement, etc.
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INTRODUCTION

On sait aujourd’hui, alors que, bien au-delà d’une crise financière ou de « gouvernance », les manifestations d’une crise profonde des échanges et des activités mondiales marchandes capitalistes se précisent, que l’un des besoins les plus profonds de toute stratégie libératrice est de préciser les voies d’un possible renouvellement économique et social permettant, de façon essentielle, d’échapper aux pesanteurs des trafics marchands concurrentiels, conflictuels, inégalitaires, destructeurs d’activités, d’emplois, de potentiels humains, de solidarités, qui dérivent actuellement vers de profondes secousses économiques, sociales et politiques mondiales. Le présent travail se veut une description d’outils de l’action économique qui seraient utiles à des initiatives économiques socialement innovantes. Il s’inscrit, de ce point de vue, dans le prolongement de travaux précédents (Décaillot 2001 ; Décaillot 2003), avec l’ambition d’apporter, sur les points centraux des problèmes accompagnant de telles initiatives, et concernant les outils de diagnostic, de décision, de gestion, de coopération, de régulation, les précisions nécessaires à une concrétisation cohérente et efficace, applicable dans le présent, de projets communs. Un tel exposé ne peut être fidèle à lui-même qu’appuyé sur une formulation explicite, même dans son inévitable brièveté, des raisons, certes complexes et multiples, sur
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lesquelles se fondent les propositions offertes. C’est ce second point qui retiendra dès l’abord note attention. Il nous semble en effet nécessaire de souligner ceci. Il est important de tirer les leçons du passé, non seulement en ce qui concerne les réalités économiques et leurs modes de transformation, mais aussi en ce qui concerne les processus historiques en cause. Et l’un des points méritant considération est que, trop souvent, les acteurs innovateurs, non seulement individuels mais aussi collectifs, ont affronté des situations et des nécessités complexes et non pleinement déchiffrées sans disposer des analyses et des outils permettant d’y faire face, et recourant dès lors, y compris sous des formes lourdement prescriptives, à l’improvisation empiriste nourrie d’impressions et d’apparences, avec pour conséquences les échecs et trop souvent les désastres que l’on a connus. C’est pourquoi, et ceci en dépit des modes actuelles préférant ostensiblement l’empirisme, réputé démocratique, à une réflexion rationnelle, vite qualifiée de fatras autoritaire, on assume ici la hardiesse qu’il y a à proposer une abondance d’outils cohérents d’analyse et de proposition, plutôt que de contribuer à perpétuer une naïveté exploratrice qui, même déguisée en écoute du « terrain », alimenterait les causes profondes de déceptions renouvelées. C’est pourquoi on va ici exposer, même de façon abrégée et à très grands traits, les grandes leçons du passé qu’il semble nécessaire de tirer afin de définir des propositions viables.

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CHAPITRE I LES FONDAMENTAUX

LES BUTS, LES VOIES Changer l’échange des travaux L’échange des travaux, et sous forme réalisée, l’échange des biens et services, accompagnant la division sociale du travail (Décaillot 2003) est, depuis les origines, une dimension essentielle fondatrice des sociétés humaines ; il alimente, outre les possibilités de vie de tous et de chacun, le langage, la vision de l’avenir et les savoirs, le rapport essentiel de réciprocité avec l’autre. Il se déroule, au cours du temps, dans une complexité concrète dont témoignent les mouvements multiples de l’histoire longue, y compris les déviations, contournements, distorsions aboutissant aux sociétés de marché (Gombeaud, Décaillot, 1997) Les dislocations mondiales actuelles, après des millénaires de désordres accrus, le montrent assez : le marché, au sens du trafic marchand dans sa réalité (non dans ses homélies libérales) est intrinsèquement dissymétrique, inégalitaire, fondé sur la possibilité pour le fort d’imposer au faible des termes de l’échange défavorables. Le refus séculaire de toute régulation véritable, de toute équité garantie par des institutions, de toute règle d’évaluation, l’exigence d’une
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maîtrise marchande de la monnaie (aujourd’hui, de l’« indépendance » des banques centrales...) l’attestent. La dynamique de distorsion cumulative du marché, bien loin d’un prétendu équilibre, contribue à recréer sans cesse, par la spoliation des plus démunis, les conditions de leur assujettissement perpétué, ainsi que cela a été précédemment décrit en détail (Décaillot, 1999). Les perturbations connues aujourd’hui en sont, après d’innombrables précédents, la manifestation, certes souvent déniée ou inaperçue, mais cependant confirmée par la masse des faits. Les structures de l’économie sociale et solidaire sont parmi les premières victimes de ces pressions, notamment concurrentielles, ainsi que le confirment, par exemple, les résultats du groupe Mondragon en Espagne (Martine 2008a, p.113). Ces perturbations montrent que le besoin d’échanges équilibrés n’est pas, comme l’affirment certains auteurs (Caillé 2003, p. 233), apparu du fait de « l’aspiration à une scientificité fantasmatique » qui aurait poussé les économistes à limiter la richesse à la richesse matérielle, mais la visée d’une pratique efficace, apparue et émergente, souvent difficilement, au long cours des millénaires, permettant de répondre par l’échange social des travaux au besoin de reconstituer l’homme réel dans sa complétude, et par là l’un et les autres (Décaillot 2003, p. 2932). Et c’est cet équilibre essentiel que trouble le marché, auteur de distorsions devenant aujourd’hui mortifères. On admet donc ici, à la différence des conceptions de Fernand Braudel (Servet 1999, p. 100-103), réadoptées partiellement par Hervé Kempf (Kempf 2009, p. 69 -73) que le capitalisme, loin d’être le système « anti-marché » né autour d’échanges locaux empiriquement proches d’un certain équilibre de proximité, et visant à assurer des moyens ajustés aux fins, accompagne depuis bien longtemps, avec l’exploitation des personnes, la « connexion au loin » des trafics marchands permettant les rentes prises sur les partenaires éloignés. Notre conclusion est qu’il est, en notre temps d’interactions accélérées, impératif de ne plus confondre le marché avec l’échange, transaction équitable lors de laquelle,
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on le sait depuis Aristote (Décaillot 2003, p. 33), chacun a « autant après qu’avant » ; ceci, bien des expériences sociales en témoignent depuis longtemps en tous lieux, sous la garantie d’un arbitrage tiers (Godelier, 2002, notamment p. 219, 226, 262). Cette équité refléterait alors l’apport égal en richesse réelle de chacun lors de l’échange. Ceci, on le verra, ne signifie nullement une réduction de la vie sociale aux échanges quantifiés, mais admet qu’ils ont nécessairement en elle une place irrécusable. C’est pourquoi il importe, de nos jours, à toute initiative sociale innovante de viser une réelle transformation des modes d’échange en faveur de l’équité. On écartera ainsi la retombée dans des trafics marchands spoliateurs. On s’écartera aussi bien du distributivisme, qu’il soit autoritariste, étatiste, qui se révèle finalement générateur d’arbitraire, de bureaucratie, de dictature, ou utopiste, formellement égalitariste, et générateur par là d’enlisement primitiviste socialement mutilant et d’inéquités de fait dissuasives. Après bien d’autres, l’expérience des systèmes d’échange locaux (SEL) le confirme : l’égalitarisme formel dissuade les partenaires. Cet ainsi qu’un mode d’évaluation égalitariste, notamment « une heure égale une heure » de service (Servet, p. 154), pratiquée dans certains groupes, peut apparaître comme une source de reproduction des inégalités (id., p. 164), conduisant ses promoteurs à y faire des entorses (id., p. 169). Les palliatifs empiriques tels que la familiarité n’y apportent pas de remède. Il s’agit également de rompre avec la pratique marchande du fait accompli, aboutissant, au terme des transactions engagées de façon offensive, et réputées légitimes à toute condition acceptée, à avaliser la situation des partenaires, les uns gagnants, les autres perdants, au détriment de l’équilibre social, pour avancer vers des pratiques que l’on a pu désigner comme de la « prévenance réciproque » (Décaillot 2001, p. 3840)..

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Sortir du capitalisme et du salariat Toute initiative porteuse de progrès devra se dégager, non seulement du capitalisme financier, mais du capitalisme en général, en tant que système fondé sur la scission entre possédants détenteurs du pouvoir de gérer la richesse et les ressources du travail et de la vie, et travailleurs démunis, ainsi maintenus par leur dénuement même dans la dépendance des précédents. La condition salariale en effet n’est pas seulement l’acceptation institutionnelle de la subordination ; elle est encore moins, en dépit de l’opinion de certains auteurs (Friot, p. 4), la reconnaissance des personnes à travers leur seule qualification. Elle est fondamentalement la condition de personnes dénuées des moyens de leur activité sociale. Les institutions défensives du salariat dans ce cadre, cotisations sociales, conventions collectives, statuts, droit du travail, droit de grève, si elles ont pu, dans un contexte historique momentanément favorable, atténuer certaines pressions marchandes, sont bien loin de porter une subversion possible du capital, se révélant aujourd’hui des « acquis », ou « conquêtes » dont les dérives actuelles confirment la fragilité. Un maintien du salariat perpétuerait la position de l’homme comme coût, voire « surcoût » (id., p. 12) ; au point que, l’investissement devenant « un élément du salaire » (id., p. 14), ceci confondrait plus que jamais les hommes avec les ressources. En privant l’homme au travail de la maîtrise du cycle de ses moyens et de ses résultats présents et futurs, la condition salariale constitue une atteinte profonde à ce fondement de l’existence humaine socialisée qu’est le projet d’activité de chacun pour les autres. Alors que les complexités productives de nos temps, bien loin de conduire, comme certains le disent (Gorz 2002) (Gouverneur 2005, p. 197) à une collectivisation anonymisante des tâches, impliquent un recours croissant au large éventail des aptitudes humaines de perception clairvoyante des complexités à déceler et à maîtriser, le maintien du salariat, reliquat des errances séculaires, ne pourrait
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être que destructeur. La difficulté qu’éprouvent, après d’autres, les structures de l’économie sociale actuelles à mobiliser l’ensemble des personnes au travail participantes en vue des objectifs sociaux visés (Martine 2008a, p.106-110), illustre une fois encore cet obstacle. Toute structure qui place des hommes en position de moyens, d’instruments pour d’autres hommes, n’aboutit pas seulement à l’exploitation des hommes et à ses monstruosités, tel que le travail oppressif des enfants largement développé de nos jours, mais aussi à des pratiques qui interdisent une évaluation pertinente des cheminements vers le bon usage des ressources. C’est d’ailleurs le même dénuement paralysant, circulairement maintenu, des hommes assujettis, et non un quelconque « mérite », qui est seul à l’origine de la puissance et de la richesse des nantis détenteurs des capitaux. Les naufrages aujourd’hui causés par la domination mondiale du capitalisme (réalité que dissimule le mot confus de « mondialisation ») devront être surmontés. Seule une véritable réhumanisation du travail véritable, redevenu maître de lui-même, de ses projets économiques, techniques et sociaux, de ses moyens, de ses échanges, de ses messages, pourra rouvrir les chemins de l’avenir. Une autogestion réelle du travail, incluant la maîtrise de ses moyens, ainsi qu’un fondement équitable des normes d’échange et des formes démocratiques de structuration, est une exigence incontournable d’une transformation réelle (Décaillot 2000). Il en découle que, comme de nombreuses désillusions l’ont assez montré, il serait vain et pernicieux de placer des espoirs dans de nouvelles formes de salariat perpétuant, sous des apparences de sécurité accordée, l’assujettissement de travailleurs distributivement rémunérés, séparés des moyens de leur travail et de sa créativité sociale, réduits à un vivier d’exécutants géré de fait par une oligarchie décidante. Une véritable autogestion, rendant le pouvoir de créer, le pouvoir d’agir, le pouvoir d’établir l’échange et ses règles, à ceux qui produisent la richesse, serait le fondement nécessaire de l’avancée sociale, de l’efficacité économique, de la démocratie institutionnelle écartant l’arbitraire. Cette autogestion devrait
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assurer, notamment, le pouvoir des personnes au travail de maîtriser leur activité non seulement dans sa réalisation momentanée, mais dans son évolution, comme mise en œuvre d’un projet voulu en tant qu’apport à la vie sociale ; et donc le pouvoir de gérer elles-mêmes les ressources financières afférentes à leur activité. Changer le financement Bien au-delà d’une régulation ou d’un contrôle de la finance, c’est la nature même des relations financières dont il est temps d’engager la transformation. Les expériences passées ont montré qu’une simple adaptation, un encadrement, même dans des structures gérées par les Etats, ne résolvent pas les problèmes posés. Les systèmes de financement externes nouveaux doivent rompre, non seulement avec les pratiques spéculatives, illusionnistes, spoliatrices, des acrobates financiers, mais plus essentiellement avec les pratiques dissymétriques du financement confrontant demandeurs dépendants et prêteurs en position dominante, tout aussi bien qu’avec les systèmes de collecte à bon compte d’une épargne faible, provenant de revenus comprimés, replacée à gros profits par des oligopoles financiers dominants ; rompre aussi avec la rémunération unilatérale, au temps, sans réel service fourni, des fonds placés. Il importe de ne pas nourrir aujourd’hui d’espoirs disproportionnés dans d’illusoires projets de régulation institutionnelle efficace de la finance capitaliste restant structurée par des propriétaires oligarchiques. Une simple modulation légale ou administrative de taux d’intérêt, ou de procédures de garantie, même accompagnée de tentatives de pressions fiscales sur les flux monétaires, ne suffira pas, le passé l’a montré, à infléchir réellement les pratiques des financiers comme des entreprises capitalistes utilisatrices. C’est pourquoi, en prolongement de travaux précédents (Décaillot 2001, p. 119-133), on proposera de nouvelles formes de financement, réellement mutualisées, proportionnées à un contexte économique cessant de susciter, par ses pressions concurrentielles et oligopolistiques, des besoins démesurés de
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financements externes. Une implication de cette perspective serait que, à l’avenir, les pouvoirs publics n’accordent leur éventuel concours qu’aux seules structures financières réellement maîtrisées par les personnes au travail et leurs mandataires, assumant alors les fonctions d’une reprise transformatrice des financements offerts. La perspective autogestionnaire proposée ici inclut, de façon essentielle, la maîtrise des personnes au travail sur l’apport, l’usage, la mutualisation des ressources financières. Serait écartée la possibilité d’apparition d’une caste de décideurs qui, au nom d’une compétence financière ou planificatrice alléguée, aux prétentions illusoires d’optimalisation globale, confisquerait de fait la maîtrise des décisions financières et stratégiques (Martine 2008a, p. 106) essentielles au processus de travail. Serait également écartée la confusion d’une gestion « multipartenariale » dissolvant les responsabilités, à laquelle succéderait une coopération explicite. Les personnes récupéreraient ainsi le pouvoir de gérer leur propre avenir et les moyens impliqués, dans un travail créateur de liberté pour les autres et pour elles-mêmes. CLARIFIER LES CHEMINEMENTS Les problématiques actuelles mettent en avant la nécessité de répondre à des besoins débordant le cadre aujourd’hui habituel des activités économiques. On souligne la nécessité de corriger les dérives de la société marchande actuelle en visant la préservation du milieu naturel et de ses ressources, l’accès à d’autres modes de consommation, le respect des besoins sociaux d’activités irréductibles à des tâches évaluables dans le court terme ou dans la matérialité. On proposera de dissiper les obscurités, les confusions, les simplismes marquant trop souvent le traitement de ces questions en distinguant plusieurs problèmes distincts :On souligne également que ceci passe par un renouveau social de la vie économique elle-même.
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Ce qui relève des pressions marchandes Les pressions marchandes sur la société actuelle, trop souvent niées, sont omniprésentes au point d’être largement indiscernables par les personnes touchées. Ainsi, par exemple, les structures de l’économie sociale connaissent bien souvent toutes sortes de difficultés : clientèle rare et difficulté à vendre, faiblesse visible des fonds propres, faiblesse des résultats de gestion et des moyens de développement, dépendance financière, mais aussi scission intérieure entre un groupe de personnes impulsant l’activité et un ensemble de personnes au travail découragées, faiblement rémunérées, se cantonnant dans la passivité, en dépit des ambitions d’équité sociale exposées, etc. Le dogme dominant attribue facilement le manque de fonds propres à l’imprévoyance des initiateurs, la faiblesse des résultats et des rémunérations à l’incompétence des gérants et à l’incurie des travailleurs, la dépendance financière à l’aveuglement des responsables, la scission intérieure aux affrontements personnels, etc. En réalité, la rareté des débouchés est due à l’étouffement des débouchés solvables par les dégâts de l’affrontement concurrentiel, le manque de fonds propres est dû à la dévalorisation des produits sur le marché ; il en est de même de la faiblesse des résultats et des rémunérations ; l’insuffisance des moyens propres de développement apparaît au regard des exigences d’une insertion dans la mêlée concurrentielle ; la dépendance financière est la suite fréquente des contraintes précédentes ; et la scission interne entre personnes et groupes résulte de leur placement devant le dilemme posé par un avenir aux risques trop lourds pour être efficacement affrontés, certaines personnes étant emportées par l’effort de l’aventure devenue incontournable malgré ses dangers, et d’autres par l’attente inquiète de l’incertain. C’est pourquoi, dans notre perspective, un impératif premier d’une vie économique nouvelle est l’accès à des rapports entre activités autres que ceux de la transaction marquée par l’antique guerre marchande de tous contre tous, aujourd’hui devenue insoutenable.
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L’un des effets marquants de la pression marchande est la tendance aujourd’hui pesante du monde économique actuel à généraliser et à banaliser la précarité des travaux, des évaluations, des personnes, des rôles, acceptée comme un normalité sociale, ainsi que l’ont officialisé de célèbres paroles (« l’amour est précaire, pourquoi pas l’emploi ? »). Nous estimons au contraire que l’une des aptitudes essentielles de la société humaine, ayant jusqu’ici permis, au cours de l’histoire longue, sa survie dans un monde difficile, réside dans la capacité des formes de vie sociale à assurer aux personnes une sécurité de vie, jusqu’ici imparfaite, mais se perfectionnant à la mesure des impératifs de l’histoire mondiale. L’équilibre des échanges est un élément essentiel de la viabilité sociale à atteindre. A cet effet, on récusera la confusion entre l’échange ancestral des travaux, lié à la division sociale du travail dans les sociétés humaines, dont témoignent les outils de nos lointains ancêtres, et le marché, agonistique, dissymétrique, lentement émergé il y a quelques milliers d’années, que certains auteurs (de Melo Lisboa, p. 440) identifient entre eux. Et, dans la même perspective, on mettra en garde contre les opinions prétendant que la concurrence existe « au sein même de l’économie solidaire » (id., p. 447), quitte à ne pas voir les abîmes qui la menacent, à travers ses échanges, du seul fait de l’environnement marchand concurrentiel et de la tentation d’y prendre place. Les propositions qui suivent visent clairement les voies d’une sortie actuellement possible des pratiques concurrentielles. Certains préconisent ou prévoient, face aux contraintes actuelles, un mouvement vers des modes de vie permettant une réduction du rôle des activités économiques dans la vie sociale, une frugalité, allant jusqu’à une décroissance systématique, censée permettre le retour à une vie sociale apaisée, voire « harmonieuse » (Bernard 2003) ; certains auteurs (Roustang, p. 144-151) allant, au nom de cette décroissance, jusqu’à qualifier d’ambiguë une opposition au capitalisme supposée instaurer un « productivisme » réputé profiter à tous.
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On contestera ici la notion traditionnelle de croissance, entre autres son rôle dans la création d’emplois, lié en fait notamment aux équilibres entre activités. On contestera de même la notion simpliste de décroissance, appuyée sur le compte-rendu critique de notions des pratiques sociales présentées comme « fondées en nature », conduisant admettre une « naturalité » de l’économie rendant « impossible de dresser des barrières solides » à l’ « empire de la rationalité » et « finalement du marché » (Latouche 2003, p.133). On soulignera non seulement l’inconséquence de cette analyse causale reliant une rationalité, fût-elle confuse, et le marché, mais aussi, avec Christian Coméliau, « l’inconsistance » (Coméliau 2003 p. 120) des propositions qui en résultent, et la nécessité d’envisager une vie économique « non marchande » (ibid.) comme voie d’une issue réelle. On admettra que le développement humain, accompagnant utilement dans l’avenir la vie humaine et sociale, ne pourra, y compris en s’écartant clairement du marché, s’abstenir de relations complexes avec les ressources et l’environnement planétaire et cosmique, dont une gestion soucieuse d’efficience, qualitative, prévoyante, élaborée par accord commun, ne pourra se réaliser que dans un contexte affranchi des avidités marchandes et capitalistes. On récusera également la culpabilisation hors de propos, parfois ornée de prétentions écologiques, visant les utilisateurs, « consommateurs » populaires, accusés, bien à tort pour beaucoup d’entre eux, d’une boulimie de consommation. Certains auteurs vont jusqu’à prétendre que, si les maîtres du système sont bien les sociétés multinationales, le maître de ces maîtres serait « l’envie de tout un chacun de consommer toujours plus » (Roustang, p. 148). Récusant l’irréalisme et la tromperie de cette vue, on soulignera que les dilapidations en la matière sont dues, par plusieurs canaux, essentiellement aux pressions marchandes : excédents de productions surconcurrentielles dévalorisées, martèlement publicitaire unilatéral omniprésent alimentant les rentes oligopolistiques sur les biens indispensables, incitations à compenser le dénuement économique, social et culturel par des consommations
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