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L'employabilité : ambiguïtés d'un concept

De
214 pages
L'employabilité, soit la "possibilité que quelqu'un a d'être affecté à un nouvel emploi", devient un enjeu majeur. Cette capacité à conserver ou à retrouver un emploi concerne tout le monde, partout : l'individu, l'entreprise, mais aussi l'Etat. Elle est l'antidote au chômage et constitue une valeur sociétale. L'analyse menée ici repose sur l'observation du "management de l'employabilité" par des dirigeants d'entreprises d'insertion.
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L’employabilité
Ambiguïtés d’un concept




















Perspectives organisationnelles
Collection dirigée par Yvon Pesqueux et Gilles Teneau


C’est depuis l’apparition de la grande organisation comme phénomène social
suffisamment important que se pose la question de la construction d’un champ
de savoir qui lui soit spécifique, celui des sciences des organisations, la grande
entreprise en étant la manifestation concrète majeure. C’est l’action organisée
dans cet endroit spécifique qui constitue le matériau empirique et conceptuel et
l’enjeu de la création de savoir, ceci venant justifier l’existence de la collection
« Perspectives organisationnelles ».

L’organisation est à la fois organisée et organisante c’est-à-dire qu’elle
cherche à maintenir la socialisation qui lui est inhérente ce qui lui permet en
même temps de se maintenir ; elle cherche à relier les agents organisationnels et
à se relier, c’est-à-dire à relier les agents organisationnels avec les autres ; elle
cherche à produire des biens et des liens ce qui lui vaut d’assurer sa pérennité.
L’organisation matérialise l’existence d’un « équilibre » entre des logiques
structurelles et celles des agents qui les animent. L’organisation est donc une
construction sociale contingente qui prend en compte des objectifs, des
conditions d’environnement et la mentalité des agents qui s’y trouvent.

Dernières parutions

Andrée PIECQ, De la pensée systémique à la pratique de l’organisation. Le
giroscope, 2011.
Jean BRINGER, Denis MEERT, Michel RAQUIN et Gilles TENEAU, Le
conseil en organisation. Evolutions et perspectives, 2011.






Isabelle PLOND-MORAND




L’employabilité
Ambiguïtés d’un concept

Le cas des entreprises d’insertion de Bourgogne et Franche-Comté





Préface de Pierre Maclouf










































© L’HARMATTAN, 2012
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-99477-5
EAN : 9782296994775

Remerciements


Je tiens d’abord à exprimer ma reconnaissance à monsieur Pierre Maclouf,
pour avoir dirigé ma recherche avec exigence et bienveillance. Il a su
m’écouter, m’encourager dans les voies que je prenais, et faire rebondir et
avancer mon projet.

Je souhaite aussi remercier chaleureusement monsieur Yvon Pesqueux, pour la
lecture attentive de mon travail, et ses encouragements. Son soutien me touche
d’autant plus que je suis admirative de son enseignement et de ses recherches.

Je serais très honorée que ce travail puisse modestement apporter une certaine
vision de notre société à travers cette observation particulière, et en même
temps, faire connaître l’entreprise d’insertion en tant qu’acteur sociétal, par le
prisme de ses dirigeants.

Cette étude-action n’aurait d’ailleurs pu se réaliser sans la générosité des dix
personnes qui ont constitué le corpus de mon enquête, qui se sont livrées à un
exercice difficile et intime avec beaucoup de recul et d’enthousiasme, dans un
échange, sincère et riche. Qu’ils soient tous remerciés ici.

Je n’oublie évidemment pas madame Sylvaine Trinh, directrice du master Déve-
loppement durable et organisations de l’université Paris-Dauphine, qui m’a
offert la chance de participer à cette aventure. Au-delà de la qualité des ensei-
gnements qu’elle dirige, elle a apporté une ouverture pluridisciplinaire, non
réductrice, me permettant de construire une vision analytique transversale.

J’exprime également ma vive gratitude à toute ma promotion, avec laquelle j’ai
eu le plaisir de partager ma curiosité et d’avoir des échanges fructueux sur la
complexité des enjeux du « nouveau monde » qui se dessine.

Merci enfin à mon mari, et mes trois enfants, qui ont eu à accepter mon absence
de dix-huit mois.
Préface


L’“EMPLOYABILITÉ”, ARRIÈRE-PLANS D’UN CONCEPT

Il n’est pas de science sociale sans la combinaison de l’exploration em-
pirique et de la rigueur conceptuelle. Ayant étudié les représentations et les
valeurs d’un ensemble de dirigeants d’entreprises d’insertion de la région Bour-
gogne et Franche-Comté, madame Plond-Morand met en question un concept
qui présente la redoutable qualité d’être tout à la fois analytique - c’est-à-dire
servant à saisir, par l’abstraction, des phénomènes d’expérience - et opératoire,
c’est-à-dire utilisé comme instrument de référence de politiques sociales.
Quel que soit son statut, la circulation de ce concept depuis un demi-
1siècle se déroule au sein d’un champ empirique et réflexif, défini comme le
«marché du travail». La compréhension de cette expression peut sembler simple
2(la relation qui s’établit, si l’on suit A. Smith , entre le travail - ensemble de
«pouvoirs productifs» dont la qualité détermine la valeur du produit -, d’une
part, et l’usage qui en est fait - son emploi -, d’autre part). Pourtant, peu de
notions des sciences sociales et des politiques du travail, charriant autant
d’éléments divergents que celle de «marché du travail» - ou celle, souvent em-
ployée, à tort, indifféremment, de «marché de l’emploi» -, appellent autant
l’effort, voulu par Durkheim comme condition de la science sociale, de mise à
l’écart des prénotions.

Selon en effet que l’on mobilise l’un ou l’autre terme, les demandeurs et
les offreurs - ces deux acteurs élémentaires de tout marché concret - ne sont
pas identiques : les offreurs de travail sont aussi les demandeurs d’emploi - et
c’est bien au «labour supply» que s’intéressent tant A. Smith que ses succes-
seurs néo-classiques, tel A. Marshall qui y consacre presque tout le livre IV de
3ses Principles . On peut ajouter à la complexité, en considérant la manière dont
la langue allemande distingue les «preneurs de travail» (Arbeitnehmer) des
«donneurs» (Arbeitgeber). Si on devine que ce sont des objets différents qui
s’échangent derrière la différenciation terminologique, on peut en outre se de-
mander si - pour ne rien dire encore des «intermédiations» qui l’organisent -, ce

1 Gazier Bernard, «L’employabilité : brève radiographie d’un concept en mutation», Sociologie
du travail, 4/1990.

2 Smith Adam, An Inquiry into the nature and causes of the wealth of nations. London : W. Pick-
èreering, 1995 (1 éd. 1776).

3 ère Marshall Alfred, Principles of Economics, London : Macmillan, 1891 (1 éd. 1890).
9
«marché» est un lieu de circulation des offres et des demandes, ou bien si la
pseudo «topographie sociale» qu’il implique n’est pas, comme le suggère P.
4François , tout simplement «égarante».
On perçoit que la disjonction terminologique implique, contrairement à
ce que postulait l’économie classique et sa loi de l’équilibre automatique, un
désajustement structurel entre demande et offre, mutuellement placées en rela-
tion non linéaire : toute offre de travail ne rencontre pas nécessairement une
offre d’emploi.

Sont en jeu des phénomènes distincts : d’un côté, ce qui était envisagé
comme allant de soi pour les économistes classiques, à savoir la rencontre entre
des demandes de ressources et des offres en «skill, dexterity and judgment»
5pour reprendre la formule de Smith ; c’est le «labour market», où se joue le
6problème de l’«extraction» tel que Marx l’a envisagé : la question est celle de
la mobilisation. D’un autre côté, l’ajustement d’une offre de positions et d’une
demande de places, la «job allocation» : c’est un problème de distribution.
L’«emploi» se distingue de l’usage (l’ «employment» au sens de Smith). C.
7Dubar souligne cette disjonction : tandis que les mutations du travail obligent
les travailleurs à des transformations identitaires, l’emploi - devenu une denrée
rare - conditionne la construction des identités sociales elles-mêmes ; il est un
amont du travail. A. Banerjee et E. Duflo développent, à propos des plus
pauvres, une approche similaire : «le rêve le plus courant des pauvres est que
leurs enfants deviennent fonctionnaires» ; par ailleurs, «un travail stable et bien
8payé» permet d’avoir un autre «espace mental» .

La donne se complique encore si l’on considère que ces deux phéno-
mènes ne sont pas indépendants d’un troisième, à savoir que l’emploi comme le
travail sont - cela avait été envisagé par Smith lui-même - encadrés par des
institutions, c’est-à-dire des ensembles de règles. De même que la grande firme
industrielle capitaliste est un ensemble non pas spontané mais organisé,
l’emploi et le travail sont des phénomènes que la régulation concourt à trans-
former, non pas en simples expressions concrètes d’un modèle du «vrai mar-

4 François Pierre, Sociologie des marchés, Paris : Armand Colin, 2008.

5 Smith Adam, op. cit.

6 New Palgrave Dictionary of Economics (the), éd. 1994, art. «labour markets», «segmented
labour markets», éd. 2008, articles «labour market search» ; «primary and secondary labour
markets» ; «labour market institutions», Houndmill : Macmillan, 2008.

7 Dubar Claude, La socialisation : construction des identités sociales et professionnelles, Paris :
èreArmand Colin, 2010 (1 éd. 1991).

8 ère Banerjeee Abhijit, Duflo Esther, Repenser la pauvreté, Paris : Seuil, 2012 (1 éd. 2011).
10
ché», mais en ensembles sociaux dissociés : un traité de «droit du travail» com-
prend dorénavant une partie consacrée au «rapport d’emploi», avant celle con-
9sacrée aux relations de travail . Comme l’a souligné C. Kerr, «les règles institu-
10tionnelles disposent une structure additionnelle dans les marchés du travail» .

Cette distinction substantielle des différentes composantes du champ du
«marché du travail», tout en permettant de mieux appréhender la discussion du
concept d’«employabilité» tentée par l’auteur, laisse entières d’autres questions,
méthodologiques celles-là, qui demandent elles aussi à être posées en préalable.

L’«employabilité» s’adresse-t-elle en effet aux employés ou bien à
l’emploi à pourvoir, au travail ou bien à l’usage (l’ «emploi» en un autre sens)
fait de cette ressource ? On sait par ailleurs que, tandis que l’acteur élémentaire
de l’économie classique est l’individu, la sociologie durkheimienne attribue ce
dernier au groupe. Si l’employabilité est un concept concernant le «supply
side», quel est le sujet de ce côté du marché du travail : le groupe (comme le
11veut l’économie de la segmentation ), ou bien l’individu (acteur élémentaire,
comme le veut la sociologie individualiste méthodologique des relations dans
12les organisations ) ? La question est la même s’agissant du «demand side», qui
est le point de vue retenu dans la recherche présentée ici : les dirigeants
d’entreprises.
Si l’on fait le choix de partir des individus composant le «supply side»,
qui va-t-on alors considérer : les «white collar workers», comme l’a fait M.
13 14Granovetter , ou bien les «blue collars», que nous avons nous-même étudiés ,
voire les plus désavantagés, ceux qui, comme y insiste E. Duflo, ont le plus de
15difficultés à développer des ressources ? La question de méthode consiste ici à
déterminer quel est le sujet du marché du travail : employeur ou employé,

9 Pélissier Jean, Supiot Alain, Jeammaud Antoine, Droit du travail, Paris : Dalloz, 2008.

10 Kerr Clark, «The balkanization of Labor Markets», in Labor Mobility - and Economic Oppor-
tunity, Cambridge (Mass.) : The Technology Press of the MIT, 1954.

11 Reich Michael, Gordon David, Edwards Richard, «Dual labor markets : a theory of labor mar-
ket segmentation», American Economic Review, 63-2, may 1973.

12 Coleman James, Foundations of Social Theory, Cambridge (Mass.) : The Belknap Press, 1990.

13 Granovetter Mark, Getting a Job : a Study of Contacts and Careers, Chicago : The University
èreof Chicago Press, 1995 (1 éd. 1974).

14 Maclouf Pierre, Paty Dominique, Travail non qualifié et pauvreté : aspects de l'accès au mar-
ché du travail de manœuvres et d'ouvriers non qualifiés dans une zone rurale, Paris : CREDOC,
1977.

15 Duflo Esther, Le développement humain : lutter contre la pauvreté (I), Paris : Seuil, 2010.
11
groupe ou individu (ce qui appelle aussi une conception de l’individu) ?

Envisageons donc le «marché du travail», du plan de la «jobs alloca-
tion» à celui du marché des ressources, avant de considérer la soumission de ces
deux dimensions du marché à des régulations volontaires : on passera, successi-
vement, des demandeurs d’emploi aux offreurs de travail, et de ces derniers aux
emplois, tout en se demandant comment s’articulent déterminisme et action.
L’“employabilité”, notion polysémique, est-elle pour autant un concept ambi-
gu ?

La distribution de l’emploi et l’employabilité comme ensemble de
probabilités.

Alors que Smith avait déjà mis en lumière le phénomène des inégalités
salariales, mais en se limitant à la question des usages du travail proprement dit,
èmeJ. Cairnes (le dernier grand économiste classique du XIX siècle), avait souli-
gné qu’à la différence du capital, dont chaque élément est allouable à tout but
industriel, le travail disponible ne peut être disposé de manière aléatoire ; cer-
tains individus sont exclus de la compétition pour l’emploi du fait de leur posi-
16tion sociale (par exemple les travailleurs agricoles) . Il n’existe pas une popula-
tion globale entrant en compétition de manière indiscriminée pour tous les em-
plois, mais une série de «couches industrielles superposées» au sein de chacune
desquelles les employeurs possèdent un pouvoir de sélection ; en bas de ces
«non-competing industrial groups», celui des travailleurs non qualifiés. Cette
relation entre stratification sociale et distribution stratifiée des emplois a été l’un
des éléments permettant à C. Kerr d’étayer, quatre vingts ans plus tard, son ana-
17lyse des limites à la mobilité sur les marchés du travail («balkanisation») .

Tandis que, autour de la thèse de la «dualisation» de l’industrie améri-
caine, se banalisent, à partir de la fin des années 1960, les mises en question du
18postulat marshallien de l’unité substantielle d’un marché a priori ouvert , se
constitue, autour du courant de la «segmentation», un programme de recherche
systématisant l’analyse des écarts entre les marchés de l’emploi concrets et
19l’idéaltype du modèle classique . Alors que les inégalités pointées par Smith

16 Cairnes John, Some Leading Principles of Political Economy, London : Macmillan, 1874

17 Kerr Clark, op. cit.

18 Averitt Robert, The Dual Economy : The Dynamics of American Industry Structure, New York
: W. Norton, 1968

19 Reich Michael, «Introduction», in (id.) Segmented Labor Makets and Labor Mobility : vol. I,
Labor Market Segmentation 1970 to 2000, Cheltenham (UK) : Elgar, 2008

12
concernaient les seuls individus, d’un coup, le sujet de l’économie du travail
devient le groupe - ou plutôt des groupes divisés par la race, le sexe, le capital
scolaire ou l’appartenance professionnelle, des groupes différenciés qui opèrent
de manière inégale sur des marchés du travail différents, entre lesquels ne se
compensent pas avantages et désavantages. En faisant du groupe le sujet du
marché, en s’adressant de manière critique aux politiques d’emploi et en faisant
du marché interne un instrument politique, P. Doeringer et M. Piore rendent
compte du chômage structurel et des disparités de revenus en contexte de crois-
sance, tout en inscrivant l’économie du travail dans le champ de la sociologie de
20l’emploi : des caractéristiques dites «personnelles» (le sexe ou encore le par-
cours scolaire) mais, en réalité, sociologiques, prédisposent les membres des
marchés primaire et secondaire à solliciter des places au sein de l’un ou l’autre
de ceux-ci. Dès lors la mobilité de la main d’œuvre - l’un des fils conducteurs
des problématiques, analytiques et pratiques, des marchés du travail - se trouve
fortement limitée.
L’objet de cette socio-économie de l’emploi se trouve donc étendu : non
plus seulement constitué par les procédures d’allocation de la main d’œuvre,
mais aussi - et en continuité avec ces dernières - par les modes d’accès au mar-
ché de l’emploi, à l’intersection de celui-ci et des «conditions de vie» ; il ne
21s’agit pas tant alors de «rapports sociaux de l’emploi» que de continuités à
22détecter entre les statuts sociaux et les statuts dans l’emploi .

A qui ne se satisfait pas de la simple juxtaposition de notions descrip-
tives ou négatives à l’aide desquelles est souvent défini, comme le note M. Lal-
23lement, le «marché secondaire» , le recours à l’anthropologie, inscrivant les
catégories descriptives ou la référence à un ensemble de statuts dans un autre
cadre, plus systématique, peut s’avérer utile. Cette anthropologie appliquée à
l’emploi connaît deux versions. L’une, s’inspirant de l’anthropologie écono-
24 25mique de C. Meillassoux et de M. Godelier , a été mobilisée pour l’étude de
l’accès au marché du travail de manœuvres et d’ouvriers non qualifiés dans une
zone rurale : quelles logiques conduisent des individus à ne pouvoir accéder à
ce marché qu’en position de demandeurs d’emplois situés en bas de la segmen-

20 Coleman James, op. cit.

21 Maruani Margaret, Reynaud Emmanuèle, Sociologie de l’emploi, Paris : La Découverte, 2004
ère(1 éd. 1993)

22 Maruani Margaret, Reynaud Emmanuèle, op. cit.

23 Lallement Michel, Le travail : une sociologie contemporaine, Paris : Gallimard, 2007

24 ère Meillassoux Claude, Femmes, greniers et capitaux, Paris:L’Harmattan, 1992 (1 éd. 1975)

25 Godelier Maurice, Rationalité et irrationalité en économie, Paris : Maspero, 1971

13
26tation (on rejoignait ci les pistes ouvertes par J. Cairnes ) ? Dotée d’une grande
portée heuristique, l’autre version, inspirée des travaux de l’école
d’anthropologie de Manchester (à qui on doit, avec J. Barnes, la mise au point
27du concept de «social network» ), se centre sur les «job-finding behaviors» ; il
28s’agit, pour M. Granovetter , de comprendre ce processus social : comment
trouve-t-on un emploi ? «Trouver un emploi est davantage qu’un processus
économique rationnel».

Il en va de la sociologie du marché du travail comme de toute sociolo-
gie : elle ne peut prétendre à être une science empirique qu’à la condition de
ramener les catégories générales aux pratiques des individus concrets concernés.
L’économie de la segmentation a substitué des catégories para-sociologiques à
un travailleur auquel était assigné le statut d’homo oeconomicus.
On change encore de perspective, en substituant aux agents collectifs
supra-individuels la dynamique des individus. Si ce sont les chômeurs qui per-
29mettent à P. Lazarsfeld de saisir ce qu’est, socialement, le chômage [30], R.
Ledrut va, dans son travail pionnier, beaucoup plus loin, se demandant com-
ment devient-on chômeur, comment le reste-t-on ou cesse-t-on de l’être, inté-
30grant ainsi le chômage à la question sociologique du paupérisme . Il ne se con-
tente pas de référer les chômeurs à des caractères tels que la vieillesse ou le
sexe, il réfère ceux-ci à une problématique dynamique de la force et de la fai-
blesse sociales, cette dynamique exprimant toujours un certain type de relation
entre les hommes dans une société, et se renforçant elle-même. Le problème de
l’emploi des chômeurs déborde donc de beaucoup la seule question de
l’équilibre du marché de l’emploi, devenant une partie d’une question sociale
générale qui - tout en demeurant sur la ligne de l’accès à l’emploi -, s’étend des
relations sociales les plus intimes (et donc éloignées du travail) à l’entrée dans
ce dernier.
Les économistes de la segmentation mettent en lumière la présence de
désavantages atteignant certains groupes, et R. Ledrut essaie de prendre en
charge la question de la causalité sociale. Comme nous l’avons nous-même

26 Cairnes John, op. cit.

27 Barnes J., «Class and Committees in a Norwegian Island Parish», Human Relations, 7, 1954

28 Granovetter Mark, op. cit.

29 ère Lazarsfeld P. et al., Les chômeurs de Marienthal, Paris : Editions de Minuit, 1981 (1 éd.
1932).

30 Ledrut Raymond, Sociologie du chômage, Paris : PUF, 1966

14
31tenté par le recours à l’anthropologie , il établit un pont entre l’amont et l’aval
du marché du travail.

Dès lors, le problème central de l’analyse devient celui des conditions
d’accès à l’emploi, qui peuvent être saisies selon deux démarches : soit
l’analyse des caractéristiques sociales des demandeurs d’emploi (les traits struc-
32turaux définissant leur «infériorité économique», R. Ledrut ), soit l’analyse des
33trajectoires d’insertion dans l’emploi (C. Nicole-Drancourt ). L’approche en
termes de trajectoires introduit l’individu dans l’étude de l’emploi (comme
Smith l’avait déjà fait à propos du travail proprement dit).
Les chances d’accès à l’emploi varient selon les statuts, qu’ils soient
saisis de manière statique ou dynamique. L’employabilité est une «espérance
objective», c’est-à-dire «la probabilité plus ou moins élevée que peut avoir une
personne à la recherche d’un emploi d’en trouver un». Elle est une donnée ; elle
peut être aussi un construit : construit des employeurs, qui peuvent mettre en
œuvre des pratiques plus ou moins restrictives ; mais aussi construit des deman-
deurs d’emploi eux-mêmes, chez qui varie la «volonté de travail» (R. Ledrut).
On touche là à la dimension subjective, par laquelle la probabilité statistique
devient une probabilité concrète. On est allé des structures anthropologiques
aux acteurs ; on passe alors, par la notion de trajectoire, des groupes sociaux
aux personnes dans leur singularité - c’est un autre versant, plus philosophique,
de l’anthropologie.

L’employabilité est ainsi apparue comme probabilité. R. Ledrut envi-
sage le chômage comme «expression d’une impuissance sociale» ; c’est à faire
glisser la faiblesse vers la force que s’attachent les pratiques comme les repré-
sentations, aboutissant à attribuer une deuxième valeur, celle de l’«ability», au
concept d’employabilité.


La mobilisation des ressources et l’employabilité comme «ability»

Dès les premières lignes de La richesse des nations, A. Smith associe,
on l’a vu, à la notion de travail un ensemble formé de «skill, dexterity and
judgment». Il définit par ailleurs l’«employment» comme la mise en œuvre de
cet ensemble par le travailleur, ainsi que l’usage de ces ressources par

31 Maclouf Pierre, Paty Dominique, op. cit.

32 Ledrut Raymond, op. cit.

33 Nicole-Drancourt Chantal, Le labyrinthe de l’insertion, Paris : La documentation française,
1991.

15
l’employeur. On touche là au problème, envisagé sous un autre angle par K.
Marx, de l’«extraction». Le premier envisage le travail comme un ensemble de
«productive powers» (c’est même le titre du livre I de La richesse des nations :
«Of the Causes of Improvement in the productive Powers of Labour») ; le se-
cond, comme «labour power» («force de travail») : dans les deux cas, le travail
est une puissance d’action et l’emploi en est le déploiement.
Cette association du travail à un ensemble de forces employées à
l’action qu’est la production soulève deux séries de questions : comment ces
forces sont-elles constituées, comment les personnes sont-elles à même de les
mobiliser ?

Parmi les différentes réflexions consacrées à la constitution des hommes
34en tant qu’êtres «capables», celle de D. Bertaux a certainement été l’une des
plus prometteuses. Il se sépare à la fois du déterminisme économique de la
perspective marxiste et du probabilisme de l’inégalité des chances (cf.
l’employabilité comme probabilité). Il place au centre de son approche le phé-
nomène de l’énergie humaine que consomme toute forme d’activité. Cette éner-
gie doit être produite, et elle est destinée à être consumée, le tout au sein d’un
procès excédant de beaucoup ce que le marxisme désigne comme «reproduction
de la force de travail», procès que Bertaux appelle «anthroponomique», et qui
selon lui intègre le matériel (le développement du corps) et l’immatériel
(l’ensemble des aptitudes). L’homme est de la sorte rendu porteur d’une «habi-
litas», une aptitude (ce qui est «habilis» est ce qui est «bien approprié», et le
terme latin s’applique aussi bien au corps qu’à l’esprit).
C’est à partir de cette approche que nous avions esquissé une anthropo-
logie de l’accès au marché du travail, pour saisir la constitution de la force de
35travail ouvrière «non qualifiée» . C’est là l’autre face de ce marché : procé-
dures d’accès d’un côté, capacité de travail de l’autre (Ledrut lui-même avait
d’ailleurs soulevé le problème de cette « force de travail non qualifiée »). Ber-
taux souligne qu’on ne peut penser indépendamment la production des capacités
humaines, et ce que les individus deviennent ensuite dans le monde du travail,
dans lequel celles-ci trouvent leur concrétisation spécifique ; à côté de l’énergie
pure, sont les formes spécifiques de cette énergie.
On est renvoyé par D. Bertaux aux thèses de L. Sève sur la personnalité
: «la fonction la plus importante de la personnalité est le développement des
36capacités» , terme que l’auteur de l’anthroponomie ramène à l’anglais «skill» -

34 Bertaux Daniel, Destins personnels et structure de classe : pour une critique de
l’anthroponomie politique, Paris : PUF, 1977.

35 Maclouf Pierre, Paty Dominique, op. cit.

36 ère Sève Lucien, Marxisme et théorie de la personnalité, Paris : Editions sociales, 1974 (1 éd.
1968).

16
la même notion mobilisée par Smith. On retrouve ici, par une toute autre voie,
des questions déjà soulevées par celui-ci ; on voit alors que le problème soulevé
est commun, du libéralisme au marxisme. A noter que Sève insiste aussi sur
l’importance de l’approche biographique, et d’ailleurs Bertaux propose les «ré-
37cits de vie» comme instrument empirique adapté à sa théorie .

On touche là au travail comme qualification, et à un premier niveau de
ce deuxième aspect du concept d’employabilité, la «compétence» : être em-
ployable, c’est détenir un ensemble de qualités, convertible en un prix du travail
(«wage»). On songe ici à la formule de P. Zarifian : «être compétent, c’est être
38reconnu comme expert par le jugement des autres» (l’employeur étant le pre-
mier de ceux-ci). Mais l’«ability» s’inscrit aussi sur un deuxième niveau.

S’inspirant de J. Locke, J. Coleman a montré que, parmi les ressources
à la disposition de l’individu, étaient les «droits d’agir» ; c’est à partir de ceux-
39ci qu’il a envisagé l’entrée dans la relation de travail (lien de sub-ordination) .
Les droits d’agir n’épuisent toutefois pas la gamme des possibles de l’action
humaine. En effet se posent ici les questions, non seulement de la production
(«anthroponomique») et de la détention de ressources humaines, mais aussi de
la capacité à les mobiliser.

Jim, élevé par ses grands-parents, des farmers religieux installés dans le
Nebraska, et Antonia, fille d’immigrés récents venus de Bohême, sont les deux
figures de My Antonia, roman moderniste de Willa Cather publié en 1918. Iné-
galement dotés en ressources, ils grandissent ensemble. Jim deviendra avocat à
succès, Antonia agricultrice et mère de famille. Lorsque, parvenus à l’âge mûr,
ils se retrouvent, le premier se rend compte qu’il n’a pas réussi sa vie. Au début
de l’histoire, Jim était pourtant en meilleure position que son amie d’enfance,
avec davantage de capacités («sils» au sens étendu) de construire une vie heu-
reuse. Mais, à la fin, c’est Antonia qui est devenue la véritable héroïne, celle
pour laquelle a vraiment pris corps l’American dream.

Ces destins introduisent à la problématique de la conversion des capaci-
tés en résultats, formulée dans la notion de «capability» : «les caractéristiques
des biens ne nous disent pas ce que la personne sera capable de faire avec ces
40propriétés» (A. Sen ). La propriété de biens se distingue de l’«ability», l’écart

37 Bertaux Daniel, Les récits de vie : perspective ethnosociologique, Paris : Nathan, 1997.

38 Zarifian Philippe, Le modèle de la compétence, Paris : éditions Liaisons, 2001.

39 Doeringer Peter, Piore Michael, Internal Labor Markets and Manpower Analysis, Armonk
ère(NY) : M. E. Sharpe, 1985 (1 éd. 1971).

40 Sen Amartya, Commodities and Capabilities, Amsterdam : North Holland, 1985.
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étant constitué par le «fonctionnement», les combinaisons concrètes choisies
face aux opportunités offertes.
Examinant le problème de la rémunération optimale dans le cadre de la
relation entre mérites et productivité, A. Sen, critiquant Pareto, observe la supé-
riorité de la notion de mérite sur celle de prix issus de l’équilibre optimal, lors-
41qu’elle est associée à celle d’«ability» . L’idée de productivité renvoie à tous
les facteurs de production (capital et travail), alors que l’«ability» ne s’applique
qu’au travail. A. Supiot y a insisté : les travailleurs sont des personnes, pas des
42choses, car ils ont un corps : on retrouve là, à la fois, l’anthroponomie et une
problématique de l’action personnelle.
On chemine sur une ligne de partage, déjà perçue à propos de la proba-
bilité, selon laquelle le concept d’employabilité est séparé entre un versant dé-
terministe (la production des «abilities» par les structures anthroponomiques) et
un versant «actionniste» (on est l’auteur de ses compétences et surtout leur réa-
lisateur) - et l’on comprend mieux pourquoi une certaine sociologie des rap-
ports sociaux de travail se montre si réservée par rapport à la notion de «compé-
43tences» . On touche, là encore, à l’anthropologie, mais de deux manières (d’une
part une anthropologie pragmatique au sens de Kant, d’autre part la production
des hommes), qui se situent de part et d’autre de la ligne démarquant l’action
humaine du déterminisme.

L’employabilité est ainsi une «ability», c’est-à-dire la possession des
moyens et des habiletés à faire, possession qui non seulement renvoie à la pro-
priété, mais aussi à une capacité, une aptitude. Ce concept se détache de son
indexation sur l’handicapologie sociale (le couple «dis-ability» / «ability») et de
la problématique de la réadaptation, qui, comme l’a montré B. Gazier, a caracté-
44risé ses origines .


L’employabilité comme accessibilité de l’emploi.

Déjà, A. Smith avait attribué la différence des salaires et du profit dans
les différents pays, outre aux différents emplois du travail et du capital, à la
«politique de l’Europe». Il désignait par là un ensemble de mesures «régula-
trices», législatives, réglementaires et de dispositions institutionnelles (telle

41 ère Sen Amartya, On Economic Inequality, Oxford : Clarendon Press, 1997 (1 éd. 1973).

42 ère Supiot Alain, Critique du droit du travail, Paris : PUF, 2012 (1 éd. 1994).

43 Lallement Michel, op. cit.

44 Gazier Bernard, op. cit.

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l’inégale durée de l’apprentissage). L’histoire du travail est aussi celle de sa
régulation par la «législation industrielle» et le «droit ouvrier».
Depuis une vingtaine d’années (et notamment avec les recommanda-
tions issues de la rencontre des ministres de l’OCDE de mai 1992, formulées en
451994 ), le problème de la régulation du marché du travail est devenu un enjeu
de la politique publique. Il s’agit, dorénavant, tout autant de l’allocation des
emplois que de l’emploi du travail comme facteur de production. Les disposi-
tions envisagées concernent chacun des deux plans considérés jusqu’ici : tout
autant l’action sur les probabilités d’emploi, que sur la capacité («ability») pour
les personnes - notamment les «outsiders» - de mieux «concourir» pour les
46emplois . L’objectif est de promouvoir des «politiques actives du marché du
47travail», selon un modèle déjà expérimenté depuis les années 1960 et se situant
en partie à rebours de la législation protectrice du travail et de l’emploi, accu-
mulée et sédimentée au fil des décennies passées. On est là au centre des discus-
sions récentes sur la réforme du marché du travail en Allemagne après la loi
48Hartz IV de 2005 , et cette orientation a connu de nouveaux développements
avec les politiques d’«adaptation du marché du travail» préconisées et mises en
œuvre dans le cadre des mesures de stabilisation de la zone euro.

On peut, sur ce dernier plan encore, et tout en se plaçant toujours du
point de vue des plus désavantagés, continuer à suivre l’axe qui sépare les struc-
tures - en l’espèce, les institutions du marché du travail - des «personnes natu-
relles» [13]. Les institutions et les politiques qui contribuent à les développer
peuvent être considérées de deux manières, soit comme génératrices
d’assujettissement des individus, soit comme principes d’étayage - deux points
de vue à partir desquels appréhender les dispositifs d’activation du marché du
travail.
On peut voir dans ceux-ci un ensemble d’injonctions adressées à des
49«individus par défaut» (R. Castel ) ; les plus désavantagés seraient sommés,
pour écarter ce revenant, le «spectre de l’inutilité», de devenir, eux aussi, «pré-
cieux et utiles aux yeux des autres» - ces «autres» que sont les employeurs à la

45 OECD, The OECD Jobs Study : Facts, Analysis, Strategies, 1994.

46 OECD, op. cit.

47 Maclouf Pierre, «L’“emploi” du Travail (1914-2006)», in Chatriot Alain & al. (dir.), Les poli-
tiques du Travail (1906-2006) : acteurs, institutions, réseaux, Rennes : PUR, 2006.

48 Prombreger Markus, «5 ans de loi Hartz IV : continuité et ruptures dans les politiques alle-
mandes pour l’emploi et contre la pauvreté», Regards sur l’économie allemande, n° 96, mai 2010.

49 Castel Robert, La montée des incertitudes : Travail, protections, statut de l’individu, Paris ;
Seuil, 2009.

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50recherche de «talents» (R. Sennett ) -, chacun étant appelé à participer à la so-
ciété des concurrents. Selon ces thèses, l’ensemble des dispositifs de traitement
51actif du chômage consisterait en l’institutionnalisation de la marginalité , au
sein de laquelle les individus ne peuvent parvenir à constituer les ressources
convertibles en avantages durables sur le marché du travail. L’appel au renfor-
cement de leurs «abilities» par les plus pauvres recouvre alors, derrière le voile
de l’employabilité améliorée, une culpabilisation de ces derniers en même
temps qu’une décharge des «vrais responsables».

Les «entreprises d’insertion», objet de cet ouvrage, ne peuvent manquer
de tomber sous le coup de la sociologie critique, qui a toujours disqualifié le
52travail social et ne peut qu’être encline à voir dans ces dispositifs la combinai-
son anormale de l’«opportunité» (l’insertion, lointain ersatz de l’intégration -
concept canonique de la science sociale -) et de l’économie (signifiée ici par le
vocable «entreprise»).
La dualité, que nous avons mise en lumière, de la répartition des posi-
tions («jobs») et de la mobilisation du travail («labour»), permet de dépasser la
prétention à la hiérarchisation de ces deux concepts. Repensant, plus d’un siècle
après A. Smith, la division du travail, E. Durkheim l’avait analysée comme un
53constituant de la solidarité sociale , re-thématisée ensuite par lui comme inté-
gration sociale, c’est-à-dire solidarisation mutuelle, grâce à une puissance
d’attraction commune, des éléments d’un tout ; la division du travail joue ce
rôle. Si la participation au travail social est un structurant de l’intégration, reste
la question de l’accès aux occupations constituant le travail ; on a vu qu’elle se
pose lorsqu’elle cesse d’être automatique.
L’insertion est le concept permettant de penser l’accès des individus aux
54univers intégrateurs ; elle peut être spontanée, ou bien - et c’est ce dont il
s’agit dans l’enquête présentée ici - organisée par des dispositifs volontaires,
qui constituent une forme «étendue» du «travail social» classique, lequel ignore
quant à lui le travail pour se centrer sur les «conditions de vie» dans la famille
et l’habitat.


50 Sennett Richard, La culture du nouveau capitalisme, Paris : Albin Michel, 2006.

51 Castel Robert, op. cit.

52 Verdès-Leroux Jeannine, Le travail social, Paris : Editions de Minuit, 1978.

53 ère Durkheim Emile, De la division du travail social, Paris : PUF, 1930 (1 éd. 1893).

54 Maclouf Pierre, «L’insertion, un nouveau concept opératoire des politiques sociales», in Castel
R., Laé J. -F. (dir.) Le revenu minimum d’insertion, une dette sociale, Paris : L’Harmattan, 1992.

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On peut aussi envisager autrement ce «travail social»-là : une forme
d’action non pas sur les personnes désavantagées - de manière tutélaire -, mais
pour elles, de manière tutrice. Il en va alors de l’insertion comme de la microfi-
nance : elle est, selon E. Duflo, «une belle innovation», un moyen d’aider les
55pauvres à surmonter les obstacles qui les empêchent d’épargner . Pas plus tou-
tefois qu’on ne peut voir un entrepreneur dans chaque pauvre, elle n’est une
panacée suffisant à transformer en force la «faiblesse sociale». Les dispositifs
d’insertion sont des «ports d’entrée» dans un marché du travail fermé (on re-
56prend là une métaphore de C. Kerr ), permettant aux plus pauvres de participer
au «travail social» entendu cette fois au sens durkheimien, c’est-à-dire à
57l’activité humaine générale .

Avec cette référence à l’action, on retrouve l’axe de la personne : il
s’agit d’améliorer les capacités des personnes, pour les rendre autonomes. Non
seulement cela n’exclut pas, mais cela appelle, un certain cadre réglementaire
58(A. Banerjee et E. Duflo considèrent qu’il ne doit pas être trop strict ). La créa-
tion de bons emplois est la condition pour que le désir des pauvres d’obtenir de
«bons emplois» ne demeure pas un rêve. Même si la sociologie de l’emploi
reste le plus souvent muette sur ce point, la «stratégie des acteurs sociaux», à
59laquelle M. Maruani et E. Reynaud réfèrent l’insertion des jeunes , ne saurait se
limiter à l’analyse du rapport des individus aux dispositifs et aux statuts, en
ignorant le «demand side» du travail, autrement dit les employeurs, principaux
opérateurs du retournement de la sélection adverse en sélection positive.
C’est là l’originalité de la recherche d’I. Plond-Morand, elle-même
directrice d’une entreprise d’insertion, et qui est parvenue à dresser une typolo-
gie inédite des orientations de ces entrepreneurs qui, pour être d’une sorte parti-
culière, n’en sont pas moins des chefs d’entreprise.

Qu’ils soient auteurs ou acteurs de politiques - publiques ou privées -
d’emploi, ceux qui s’adressent aux désavantagés doivent aussi agir sur la qualité
de leur offre : l’«habilis» latin, ancêtre du terme « ability », désigne aussi
l’objet «commode à tenir, à manier». Offrir de bons emplois, ce n’est pas seu-
lement affermir la main des travailleurs en renforçant leurs «abilities», c’est

55 Duflo Esther, La politique de l’autonomie : lutter contre la pauvreté (II), Paris : Seuil, 2010.

56 Kerr Clark, op. cit.

57 Groupe de recherche Quart Monde - Université, Le croisement des savoirs : quand le Quart-
monde et l'université pensent ensemble, Paris : éditions de l’Atelier, 1999.

58 Banerjeee Abhijit, Duflo Esther, op. cit.

59 Maruani Margaret, Reynaud Emmanuèle, op. cit.

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