//img.uscri.be/pth/66449c5799cf2627b51186708b4256b2270d5082
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 18,30 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

L'inscription sociale du marché

296 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 238
EAN13 : 9782296300910
Signaler un abus

eINSCRlPTION SOCIALE DU MARCHÉ@ I.;Harmattan, 1995
ISBN: 2.7384-3145-3LINSCRIPTION
SOCIALE DU MARCHÉ
Colloque de l'Association pour le développement
de la socio-économie.
Lyon, novembre 1992
Textes rassemblés par A. Jacob et H. Vérin
Editions I:Harmattan
5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique
75005 ParisLes auteurs
Robert BOYER, Directeur de Recherche au CNRS - CEPRE-
MAP
Beat BURGENMEJER, Professeur d'Économie à l'Université de
Genève
Alain CAILLE, Professeur de Sociologie à PARIS X-NANTERRE,
Directeur du MAUSS
Jean CARTELIER, Professeur d'Économie à PARIS X-CAESAR
Ghislain DELEPLACE, à PARIS VIII-EPEH
Sylvie DIATKINE, Maître de Conférences en Économie, Univer-
sité de Picardie, CREPPRA
Claude DIDRY, Chercheur au CNRS-JEPE
François EYMARD-DUVERNAY, CEE
Gérard FABRE, Chercheur CNRS-LEST
Jean GADREY, Professeur d'Économie, Université de Lille 1
(LAST-CLERSE et IFRESI)
Lucien GILLARD, Chercheur CNRS à l'Université de PARIS I
(MAD)
Mark GRANOVETTER, Professeur de Sociologie, Université
d'Evanston, Illinois, USA
Pierre GUILLET de MONTHOUX, Professeur de Gestion, Uni-
versité de Stockholm
Armand HATCHUEL, Professeur de Gestion à l'École des Mines
(CGS)
Philippe d'IRIBARNE, Économiste, Directeur de Recherche au
CNRS (Centre Gestion et Société)
Annie JACOB, Professeur de Sociologie à PARIX X, Travail et
Sociétés
Romain LAUFER, Professeur de Marketing à HEC
Bénédicte REYNAUD, Économiste, Chercheur au CNRS-CREA
(École Polytechnique)
Catherine PARADEISE, Professeur de Sociologie à l'ENS-Cachan
Jean SAGLIO, Directeur de Recherche CNRS-ECT Lyon,
DARES
Robert SALAIS, Administrateur de l'INSEE, JEPE
Jean-Michel SAUSSOIS, Professeur de Sociologie à l'ESCP
Hélène VERIN, Chercheur au CNRS-GRlD, ENS-CachanSommaire
I - APROPOS DE lA NOTION D'EMBEDDEDNESS ........................... 7
La notion d'embeddedness (M. Granovetter) ................. 9
Embeddedness, ordre et contextes (A. Caillé) ................ 20
La science économique et la barrière du sens
(Ph. d'lribarne) ............................................................ 29
Discussion (H. Vérin) ................................................. 45
II - LE MARCHÉDU TRAVAIL...................................................... 51
Emergence de la valeur sociale du travail dans la pensée
économique du XVIIIe siècle (A. Jacob) ......................... 53
Le travail et le lien social vers l'émergence de nouvelles
configurations (G. Fabre) ............................................ 69
Le travail comme source du lien social: de l'émergence
86à la crise d'une construction sociale (R. Boyer) ............
Les cabinets de conseil en rémunération": obstacles au
dépassement du modèle taylorien et défis lancés au mar-
ché du travail (8; Reynaud) ......................................... 92
Troubles sur les produits d'Etat et écriture des conven-
tions collectives de travail de 1936 (CI. Didry et R. Salais) 110
Discussion (F. Eymard-Duvernay) .............................. 135
III - LE MARCHÉDESBIENSET SERVICES..................................... 141
Eléments de socio-économie des relations de service
(J. Gadrey) .................................................................. 143
Généalogie de la notion de service (R. Laufer) ............. 166
Discussion (J.-M. Saussois) .......................................... 197
Les marchés à prescripteurs. Crises de l'échange et genèse
sociale (A. Hatchuel) ................................................... 203
N - L'INSCRIPTIONSOCIALE DE lA MONNAIE ............................. 225
Le mode d'accord marchand: monnaie versus équilibre
(J. Cartelier) ................................................................ 227
248Discussion (L. Gillard) .,..............................................
L'étalon-or est-il un mécanisme? (G. Deleplace) ......... 254
Discussion (S. Diatkine) .............................................. 264
272Argent et négativité (P. Guillet de Monmoux) .............
TABLERONDE: Quels enjeux pour la socio-économie ?
C. Paradeise, B.Burgenmeier, H. Vérin, J. Saglio, O. Favereau .... 279Avant-Propos
Cet ouvrage est le premier que publie l'Association pour le
Développement de la Socio-Economie (A.D.S.E.) dont le but
est de favoriser la recherche pluridisciplinaire dans le domaine
des sciences sociales. Elle est la branche française de la
S.AS.E. (Society for the Advancement of Socio-Economics)
créée il y a bientôt sept ans aux Etats-Unis et qui est désormais
présente dans vingt-huit pays.
Le thème de l'Inscription Sociale du Marché a été choisi
parce qu'il permet de confronter un des concepts centraux de
l'économie politique aux diverses approches des sciences
sociales. Cette confrontation prend d'autant plus d'importance
que l'on assiste à un triomphe quasi-général de la notion de
marché.
Le comité scientifique qui a présidé au séminaire et au col-
loque dont le présent volume constitue la publication était com~
posé de Alain Caillé (Revue MAUSS, Université de Paris X-
Nanterre), Armand Hatchuel (CGS-Ecole des Mines), Annie
Jacob (Université de Paris X-Nanterre), Romain Laufer (Groupe
H.E.C.), Guy Minguet (Ecole des Mines de Nantes), Bénédicte
Reynaud (CREA), Jean Saglio (GLYSI~MRASH), Robert Salais
(IRESCO), Jean-Michel Saussois (Groupe ESÇP), Jean-Jacques
Silvestre (LEST-CNRS), Pierre Tripier (Université de Saint-
Quentin~en-Yvelines), Hélène Vérin (GRID-ENS Cachan).
Les travaux de l'AD.S.E. sur l'Inscription Sociale du
Marché ont été soutenus par le Centre National de la Recherche
Scientifique (CNRS), la Maison Rhône-Alpes des Sciences de
l'Homme (MRASH), les Universités de Paris I-Panthéon
Sorbonne et de Paris X-Nanterre. La publication elle-même a
été rendue possible par le ministère de la Recherche et de
l'Espace.
Romain LAUFER,
Président de l'AD.S.E.I
A propos de la notion
d'embeddednessLa notion d'embeddedness
M. GRANOVETTER
A. L'idée dèmbeddedness : la simplification
et la complexité
1. Je dois peut-être commencer par dire que j'ai discuté
l'idée dèmbeddedness en détail dans mon article de novembre
1985 dans l'American Journal of Sociology, et je l'enverrai à
qui me le demande.
2. Avant d'expliquer ce que « embeddedness» veut dire,
laissez-moi remarquer que beaucoup trouvent ce concept
difficile à accepter, car il rend notre travail intellectuel plus
complexe plutôt que plus simple. Les disciplines des
sciences humaines récompensent, en général, la simplifica-
tion. La science économique est peut-être le cas extrême
quant à cela, mais elle ne diffère pas fondamentalement
d'autres disciplines.
3. Quand on explique les phénomènes sociaux, on est
confronté à deux types de simplification. Le premier est le
réductionnisme. Il réduit les phénomènes au niveau des indi-
vidus, ce que les économistes appellent « l'individualisme
méthodologique». Lautre simplification, appelons-la « l'ex-
pansionnisme», élargit les phénomènes au niveau d'une
entité ou d'une collectivité au-delà des individus, comme « la
société », « la culture », « l'économie» ou « l'Etat ».
4. Le réductionnisme est illustré par le « béhaviorisme»
ou le « comportementalisme» en psychologie, par les argu-
ments du contrat social en philosophie - particulièrement
par le Leviathan de Thomas Hobbes - et par la théorie des
prix en économie, où les prix des marchandises et les quan-
tités produites résultent de l'activité délibérée d'individus
rationnels.
5. Il y a plusieurs sortes d'expansionnisme. Dans tous les
cas, il est sous-entendu qu'il n'est pas nécessaire de connaître
beaucoup de détails pour comprendre les événements. Donc
11il y a des théories des révolutions qui présument qu'on peut
prévoir leur apparition si l'on connait le rapport de l'Etat
avec divers groupes sociaux - comme la paysannerie, les
propriétaires et la bourgeoisie. Ce que les individus font
n'est pas très pertinent en dehors de leur appartenance à ces
groupes. Peut-être le type le mieux connu d'expansionnisme
a-t-il ses origines dans les études de Talcott Parsons, qui a
soutenu qu'il faut expliquer tous les comportements et
toutes les institutions sociales comme les reflets des valeurs
fondamentales de la société dans son ensemble. Une varia-
tion de ce thème met l'accent sur la culture unique d'une
parsociété comme l'explication de ses institutions -
exemple les affaires françaises selon David Landes, ou le soi-
disant « emploi qui dure toute la vie» (lifetime employment)
au Japon, selon William Ouchi et d'autres.
a. Une extension typique (quoique pas toujours logique)
de cet argument est de supposer que les institutions qui
existent déjà sont toujours les réponses aux problèmes
connus par une société, une économie ou une culture - une
sorte d'explication que les sociologues ont appelée le « fonc-
tionnalisme». Ceci a été associé avec Parsons en sociologie
et a récemment été adopté comme la principale stratégie
explicative dans Ie « New Institutional Economics», com-
prenant le groupe des érudits qui fait partie du mouvement
« law and economics ».
b. Quoique beaucoup d'analystes de « law and economics»
soient conservateurs, cela n'est pas une condition nécessaire
pour proposer des explications fonctionnelles: il y a aussi
beaucoup de « fonctionnalistes » marxistes, par exemple Steven
Marglin et Richard Edwards aux Etats-Unis, qui croient qu'il
faut expliquer chaque modèle d'organisation industrielle
comme une réponse à quelque besoin de la classe capitaliste.
6. Paradoxalement, ces deux stratégies - le réductionnisme
et l'expansionnisme - ne sont pas incompatibles, et elles sont
parfois utilisées par les mêmes érudits; donc, il n'est pas
extraordinaire pour les individualistes méthodologiques
d'évoquer « la culture» comme la cause des comportements
ou des événements. C'est parce que les deux stratégies théo-
riques sont profondément similaires: fondamentalement
toutes les deux sont des abstractions, loin de la façon dont les
institutions se sont formées par des réseaux complexes de rap-
ports personnels qui, à leur tour, forment ces mêmes réseaux.
Les gens utilisent ces réseaux afin de mobiliser des ressources
pour leurs buts variés. Les institutions existantes ne sont pas
seulement les reflets de la culture ou les réponses aux pro-
blèmes, mais aussi le résultat de la manière selon laquelle ces
réseaux sont structurés et mobilisés.
127. Embeddedness, donc, renvoie au fait que les aboutisse-
ments ne résultent pas seulement des actes individuels et des
nécessités des « system level », mais aussi des rapports person-
nels et de la structure des réseaux de relations. Cela com-
plique les analyses plutôt que cela ne les simplifie en intro-
duisant un haut niveau de contingence qui exige parfois des
analyses soigneusement détaillées de l'histoire, de la struc-
ture sociale et des coalitions et de l'action politique qui pré-
cèdent les institutions à analyser. Cela veut dire que, dans
des circonstances plus ou moins semblables, il peut y avoir
un certain nombre de conséquences différentes. Cependant,
lorsqu'un résultat apparaît, nous commençons immédiate-
ment à supposer qu'il est la solution la plus efficace à un
certain problème, et donc qu'il était le seul résultat possible.
B. « Embeddedness » et ['action économique
1. Je suis particulièrement intéressé par l'embeddedness de
l'action économique et des institutions économiques. Je vois
trois positions dans la littérature sur la question du niveau de
l'action atteinte par des sociétés de eype différent.
Traditional Economics
Social Science and allies
Early Societies High Low Medium
Modern Societies Low Low Medium
2. Beaucoup de spécialistes des sciences humaines ont
soutenu que l'action économique était fortement « embed-
ded », dans les sociétés « primitives» ou « pré-marchandes»
et qu'elle est devenue de plus en plus autonome avec la
modernisation; c'est-à-dire que l'économie est maintenant
une sphère plus séparée, où les transactions économiques ne
sont plus déterminées par les obligations sociales ou fami-
liales, mais par la poursuite rationnelle de gain individuel.
3. La plupart des économistes, cependant, n'ont jamais
accepté le principe d'une rupture brusque entre les sociétés
primitives et les sociétés modernes, soutenant plutôt que l'em-
beddedness est faible dans les deux cas; par exemple, Adam
Smith donne le ton en postulant qu'il existe « une certaine
propension dans la nature humaine... de troquer et d'échan-
ger une chose pour une autre chose », et supposant que, dans
la société primitive, avec le travail, seul facteur de production,
les gens (qui sont des êtres rationnels) ont échangé leurs mar-
chandises en proportion du coût de leur travail.
134. Ce point de vue économique a gagné de nouveaux
adhérents, comme les travaux récents en anthropologie, en
science politique et en histoire qui ont convergé sur le « New
Institutional Economics» pour affirmer que pendant toutes
les périodes, le comportement qui, dans les plus anciennes
économies institutionnelles, a été expliqué comme le résultat
des facteurs politiques, sociaux ou légaux, est mieux inter-
prété comme le résultat de l'action d'individus rationnels à
la poursuite de leurs intérêts personnels et, de cette façon,
produisant des institutions efficaces.
5. Mon avis diffère de tous les deux. Tandis que je suis
d'accord avec les économistes (et leurs alliés) sur le fait que
la transition à la modernité n'a pas beaucoup changé le
niveau d'embeddedness, je soutiens aussi qu'il a toujours été,
et reste, important: ill' est moins pendant la période primi-
tive que ne l'affirment les érudits traditionnels, mais davan-
tage pendant la période plus récente que les uns et les autres
ne le supposent.
C. L'Embeddedness et ses effets sur ['action économique
1. D'abord, je discuterai ce que j'essaie d'expliquer. Je
commence avec « l'action économique des individus » selon
la définition de Max Weber: action orientée vers la prévi-
sion des besoins tels que les individus les définissent, dans
les situations de rareté.
2. Je voudrais aussi expliquer, au-delà des actions des indivi-
dus, ce que j'appelle les niveaux des « aboutissements écono-
miques» et des « institutions économiques». Par « aboutisse-
ments », je veux dire les modèles réguliers d'action individuelle,
comme la formation des prix ou de salaires stables. Ce que
nous appelons les institutions ce sont aussi des modèles régu-
liers d'action individuelle, mais elles sont plus complexes et
sont souvent prises dans le sens que ces modèles reflètent la
manière de faire les choses. Les institutions donnent, comme la
sociologie du savoir le souligne, une impression de solidité -
elles deviennent « reified» - vécues comme des aspects externes
et objectifs du monde plutôt que comme les constructions
sociales qu'elles sont réellement.
3. Cette perspective « social-constructiviste », quoique
commune en sociologie, est rarement utilisée pour décrire
les institutions économiques, mais elle est extrêmement per-
tinente. Les exemples d'institutions économiques sont des
systèmes entiers d'organisation économique, comme le capi-
talisme ou, aux niveaux plus bas, la manière particulière
selon laquelle les organisations, les industries, ou les champs
inter-organisationnels sont structurés.
144. Alors, mon projet est d'expliquer l'impact d'embedded-
ness sur ces trois niveaux d'action économique.
D. Les effets d~mbeddedness sur l'action économique
des individus.
1. D'abord, considérez pourquoi, dans les échanges éco-
nomiques, les gens se traitent honnêtement au lieu de
s'escroquer ou de se duper. Une partie de ceci résulte des
contraintes des rapports personnels: c'est dire, je puis avoir
affaire honnêtement avec vous parce que nous avons été
proches si longtemps que cela est devenu une partie stabili-
sée des attentes de notre relation, et je serais mortifié et
affligé de vous avoir dupé - même si vous ne le découvrez
pas - et bien plus si vous le découvrez.
2. Il y a un impact, séparé théoriquement, sur la struc-
ture des réseaux sociaux si j'escroque mon ami. Ma mortifi-
cation d'avoir agi ainsi peut être importante, même si cela
n'est pas découvert. Elle peut augmenter quand l'ami s'en
rend compte. Mais elle peut devenir plus insupportable
quand nos amis mutuels découvrent la fraude et en parlent
aux uns et aux autres. Qu'ils le fassent ou non dépendra de
la structure du réseau des rapports - en gros, de la mesure
dans laquelle ces amis mutuels sont liés à l'un et à l'autre.
3. Quand ces liens sont nombreux - ce qu'on appelle
« haute densité du réseau» -, les nouvelles s'apprennent
vite; quand ils sont isolés, c'est moins rapide. Ainsi nous
nous attendons à plus de pression contre une telle escroque-
rie dans le réseau plus dense. Cette pression résulte non seu-
lement des renseignements diffusés sur la fraude mais aussi
du fait que les groupes unis sont plus efficaces pour agir sur
notre comportement par des moyens à la fois normatifs,
symboliques et culturels. Donc, dans un tel groupe, cela ne
me viendrait jamais à l'idée de duper un ami, puisque j'ai
absorbé un ensemble de normes qui rendent cela littérale-
ment inconcevable.
4. Mais cette cohésion n'empêche pas seulement la mal-
faisance, elle peut aussi la faciliter. Ceux qui sont complices
de la collusion sont typiquement amis intimes ou anciens
camarades d'université. La malfaisance sera mal réalisée par
ceux qui ne se font pas confiance l'un l'autre. Et les « mal-
faiteurs » se persuadent que leurs actes n'ont rien d'anormal
ni d'inacceptable; ils produisent un vocabulaire qui neutra-
lise ces actes - par exemple Robert Gandossy et le scandale «
aPM » emploient des termes comme « double-discounts»
pour décrire l'escroquerie qui consiste à engager la même
garantie pour plus d'un prêt. Les acteurs économiques qui
15sont atomisés ne pourraient jamais produire ces conventions
linguistiques; elles sont un résultat typique des structures
d'interaction cohésives.
E. Les effets dèmbeddedness sur les aboutissements
économtques
1. Les actions économiques des individus peuvent se
cumuler et aboutir à des résultats économiques plus impor-
tants et aussi à des institutions; mais ce n'est pas nécessaire-
ment le cas. Si cela arrive, la forme que les résultats et les
institutions prennent est fortement affectée par le contenu
et la structure des rapports dans lesquels l'action écono-
mique est« embedded ».
2. Je donnerai plusieurs exemples qui concernent la
détermination des prix. Dans les formulations de GE idéali-
sées, les marchés deviennent plus compétitifs et les prix plus
stables quand la quantité des commerçants augmente. Mais
dans son étude de « stock option trading », Baker a trouvé
que la volatilité des prix était plus grande dans les groupes
plus importants (1984).
3. Cela est arrivé parce que, dans les groupes plus grands,
la quantité de rapports personnels que le commerçant
moyen pouvait supporter était à peu près la même que dans
les groupes plus petits - en effet, cette quantité était déter-
minée par les limitations cognitives humaines. En consé-
quence, les groupes se sont fragmentés, parce que connaître
tous les échanges devenait difficile et la convergence sur un
seul prix est devenue problématique.
4. Cet exemple, comme ceux sur la fraude et la malfai-
sance, entraîne un principe général: la fragmentation d'un
réseau réduit l'homogénéité du comportement. Ce principe
est purement structurel; il ne dépend pas du tout du
contenu des relations individuelles, mais seulement du
mode d'enchaînement. En conséquence, il ne prédit pas
l'aboutissement de l'interaction: par exemple, quel prix les
différentes parties des groupes approcheront, ou si les
groupes unis interdiront ou faciliteront la malfaisance. De
même des études classiques de psychologie sociale des
années 40 et 50 montrent que les groupes unis sont
d'accord sur les normes, mais ne peuvent pas expliquer par
la cohésion seule quelles normes ils adoptent. (Cf. Festinger,
Schachter and Back, 1948; Seashore, 1956).
5. Beaucoup d'autres exemples montrent comment les
prix marchands sont modifiés car la plupart des transactions
n'arrivent pas dans les marchés au comptant, mais entre les
marchands qui se connaissent. Les anthropologues rappor-
16tent que, dans les marchés paysans ou tribaux, les vendeurs
et les acheteurs ont typiquement des rapports à long terme.
Cela produit des prix sticky, car les vendeurs et les acheteurs
ne répondent pas aux motivations du commerce avec des
partenaires inconnus. Cette stickiness et son résultat (il faut
donc réajuster en termes de quantité, pour que le marché ne
soit pas liquidé) ne sont pas seulement notables dans les
situations paysannes et tribales; Arthur Okun, dans son
livre Priees and Quantities, utilise un argument semblable
pour les marchés modernes, où la plupart des transactions
ne sont pas faites aux enchères mais dans ce qu'il a appelé
« customer markets» ou « marchés de clientèle» avec des rap-
ports suivis.
F. Conclusion
1. Le troisième niveau est le niveau des institutions, et il y
a beaucoup à dire. Mais je ne le dirai pas, d'abord car mon
temps est limité ensuite parce qu'en avril au colloque CREA
I),sur « Les Economies des Conventions j'en ai parlé en
détail, à propos des entreprises dans les pays en voie de déve-
loppement, des groupes d'affaires, et de mon projet, en com-
mun avec deux collaborateurs, d'expliquer les origines de
l'industrie électrique aux Etats-Unis comme une « construc-
tion sociale»; André Orlean a, avec bonté, traduit mon
papier en français, pour qu'il paraisse dans l'excellent volume
issu de ce colloque.
2. Ma conclusion fondamentale est que l'idée d'embed-
dedness est l'ennemi des explications simples, nettes et élé-
gantes. Mais ces explications, si tentantes à première vue,
ont le défaut d'expliquer surtout par tautologie. Je crois que
les explications puissantes, qui ne se désintègrent pas quand
les circonstances historiques, politiques et sociales changent,
ne seront produites que lorsque nous prendrons le concept
d' embeddedness au sérieux.
Discussion
QUESTION SUR LES RELATIONS INDIVIDUELLES, SOCIALES ET
ÉCONOMIQUES
Gr. Je ne voudrais pas que mon papier laisse entendre
que je ne m'intéresse qu'aux relations sociales. Beaucoup de
relations dans les organisations sont des relations écono-
miques. Cependant, je voudrais argumenter. C'est une
erreur de faire une distinction nette entre relations écono-
miques et relations sociales. Dans un certain sens, c'est le
17point principal qui permet de défendre la notion d'embed-
dedness. Cela est bien connu de Durkheim (en France, on
peut parler de Durkheim). Il est dit dans La division du tra-
vail que si les relations entre les gens n'étaient qu'écono-
miques, leur vie serait vide: aussi les gens se battent-ils pour
donner un contenu social à leurs relations économiques. Il y
a une erreur d'interprétation dans l'utilisation du terme
« embeddedness». ou dans cel1e du terme « réseaux» : c'est
que toutes les relations économiques ne commencent que
dans des relations sociales et que seules les relations sociales
sont importantes. Ceci n'est pas valable. Je n'ai jamais voulu
développer cette idée, mais je suis coupable d'avoir donné
cette impression dans mes écrits; je serai plus prudent à
l'avenir.
Q. : Vous dites dans votre papier que la transition vers la
modernité ne fait pas changer le niveau d'embeddedness.
Pouvez-vous préciser si vous pensez être là en opposition
avec la position de Louis Dumont? (Ordre économique et
ordre politique.)
Gr. : La position de Karl Polanyi est plus radicale que
cel1e de Dumont: Polanyi et les anthropologues-substanti-
vistes croient que, dans les sociétés primitives d'avant le
marché, il n'y a aucun élément de rationalité économique,
que tous les comportements économiques sont déterminés
dans la société par les relations sociales entre les gens et que
l'économie est totalement imbriquée dans des relations
sociales. Dans ces théories, il y a des changements drama-
tiques, des ruptures (shortbreaks) : on considère que, dans
les sociétés modernes (cf. La Grande transformation), l'éco-
nomie est séparée, domine les autres parties de la société et
détermine toutes les relations. Il me semble que l'erreur est
des deux côtés: si vous regardez de près ce qui se passe dans
les sociétés primitives, il est vrai que les relations sociales
entre les gens ont un impact important sur les actions éco-
nomiques, mais en même temps, il n'est pas difficile de
constater, en regardant de près, que les gens ont des activités
économiques rationnel1es. Ils essaient d'améliorer leur situa-
tion économique et de mettre en balance leurs gains écono-
miques et leurs obligations sociales. Ainsi, Polanyi a sous-
estimé l'importance de la rationalité économique dans les
sociétés primitives et a surestimé son importance dans la
situation moderne. Je voudrais dire que l'embeddedness. était
importante dans les sociétés primitives, mais pas aussi que les substantivistes le pensent (ou T. Parsons,
ou les évolutionnistes) et que c'est à nouveau important
dans les sociétés modernes, plus important que beaucoup de
gens ne le pensent. Dumont est un cas à part; il est très
18intéressant, j'approuve ses arguments sur l'idéologie écono-
mique. Il est vrai que l'idéologie économique a triomphé
dans la société moderne. Dans les pays de l'Europe de l'Est,
et partout dans le monde, nous voyons aujourd'hui affirmer
cette idée que l'on doit revenir à une société de marché pur,
que l'on doit reconstruire le marché libre. C'est une carica-
ture; chacun sait qu'un tel à l'état pur n'a jamais
existé. I.:idéologie économique est peut-être plus puissante
aujourd'hui, mais elle n'est pas « raisonnable» et ne l'a
jamais été. La Grande transfôrmation est un livre étrange car,
d'une part, Polanyi développe l'idée que l'économie devient
totalement séparée et se régule elle-même dans un marché
autorégulé, et qu'elle domine l'ensemble de la société;
d'autre part, dans d'autres pages, il affirme qu'une telle
société ne pourra jamais se permettre d'exister car c'est trop
dangereux, et que la société se mobilise immédiatement
pour l'éviter. Dans un certain sens, chez Polanyi, l'idée que
le marché puisse devenir dominant et notamment sociale-
ment est une sorte de rhétorique, seulement celle-ci peut
avoir des effets sur ce qui arrive réellement. Elle a des effets
importants sur les comportemeIlts. Il y a un livre intéressant
à ce sujet, écrit par un historien américain, William Reddy,
The Rise of Market Culture, qui porte sur l'industrie textile
aux XVIII. et XIX. siècles. Cet auteur montre que les critères
utilisés par le gouvernement français pour collecter les infor-
mations sur l'industrie teXtile à partir de 1800 étaient mar-
qués par les idées économiques. Ainsi, ils présupposaient
que les gens se comportaient comme des « hommes écono-
miques» alors que ce n'était pas le cas. Tôt ou tard, cela a
des effets sur les comportements eux-mêmes, mais on ne
peut jamais obtenir que ces comportements suivent complè-
tement le modèle économique. C'est pourquoi je pense que
ce que Polanyi indique est presque impossible.
QUESTION SUR LA CONNEXION ENTRE LE COMPORTEMENT
ET UNE IDÉOLOGIE DOMINANTE FORTE, PAR EXEMPLE ÉCO-
NOMIQUE, OU L'IMAGE DU MARCHÉ JOUE
Q. : Comment expliquez-vous que, dans toutes les idéo-
logies, les constructions sociales ne soient pas influencées
par nos propres idées?
Gr. : Les gens ont une grande capacité à se comporter
d'une certaine façon et à parler d'une autre façon. Par
exemple, j'ai écrit un livre en 1974 (Getting a job) . C'est une
étude sur la façon dont les gens utilisent leurs réseaux pour
s'informer sur les possibilités d'obtenir un nouveau poste.
Quand je leur demande: comment avez-vous trouvé le tra-
19vail que vous avez maintenant? Ils répondent le plus sou-
vent: « c'est une histoire marrante» ; et alors ils racontent
tous la même histoire. Ils ont en tête, dans leur idéologie,
que le marché est impersonnel, alors qu'ils considèrent leur
travail de façon tout à fait personnelle. Les gens ont la capa-
cité de compartimenter leur vie et leur idéologie. C'est ainsi
en général: lorsqu'on observe les activités économiques, on
ne peut les voir telles que l'idéologie le prescrit. I.:idéologie
économique prescrit des relations impersonnelles, or on ne
fait pas affaire ainsi, puisqu'on ne peut alors ni faire
confiance ni faire des arrangements. On observe une sorte
de schizophrénie où chacun connaît son propre cas mais
pense que le cas général suit l'idéologie. Ce phénomène est
important à étudier: la rupture (break) entre ce que l'on fait
et ce que l'on comprend, ce qui rend très difficile le projet
de reconstruire l'économie socialiste en termes intelligibles.
Il y a quantité de réseaux, d'économies secondaires, d'éco-
nomies cachées de marché noir, etc., qui ont fait fonction-
ner l'économie pendant la période socialiste. Si nous avions
quelque intelligence, nous devrions utiliser cela pour y
reconstruire une économie plutôt que de vouloir recons-
truire un modèle qui ne correspond pas à la réalité, ce qui
est la raison pour laquelle ces économies deviennent si misé-
rables maintenant.
Q. : I.:Embeddedness risque aussi de devenir une nouvelle
idéologie des économistes?
Gr.: Le concept d'embeddedness peut facilement être
complètement vide; il est facile de n'en faire qu'une tauto-
logie, un concept qui explique tout. Pour moi, embeddedness
est une idée ou un moyen pour commencer à penser aux
faits et aux institutions économiques. Ce n'est qu'un point
de départ, une sorte de suggestion pour un programme de
recherche, une recherche qui a affaire à la complexité des
interactions entre individus. Prenons par exemple ces
conversations que les gens ont les uns avec les autres dans les
entreprises et qui neutralisent le niveau d'activité dans
lequel ils sont. Ce double discours, cette manipulation sym-
bolique, il est très important d'y prêter attention. I.:idée
d'embeddedness est consistante à ce niveau où les gens sont
mutuellement impliqués et construisent leur langage en
interaction les uns avec les autres. Et en même temps, on
peut utiliser le concept d'embeddedness pour les institutions
plus larges, dans l'Etat: comment le pouvoir, les conflits de
classe sont-ils construits? Ces événements à grande échelle
sont souvent posés en dehors des réseaux de relations per-
sonnelles. Cependant l'Etat lui-même n'est pas un objet
dans le ciel, c'est un ensemble de personnes qui ont des rela-
20tions entre elles, qui mobilisent leurs ressources; c'est donc
également un domaine d'application du concept d'embed-
dedness. Ainsi, embeddedness est une idée directrice, une
décision heuristique, une suggestion pour un programme de
recherche, pour des propositions, des arguments systéma-
tiques et théoriques. Il interroge le moyen par lequel les
gens se placent et agissent dans leurs réseaux sociaux. C'est
la condition pour faire en sorte que ce concept d'embedded-
ness soit quelque chose de plus qu'un vide, mais il
n'est qu'un point de départ opérationnel. J'espère que le
livre que je suis en train d'écrire développera plus en détail
ces idées. pris le temps d'explorer l'histoire de l'industrieJ'ai
électronique aux Etats-Unis, avec beaucoup de détails qui
devraienr satisfaire les historiens. Ces détails permettent de
construire des arguments généraux. Il est difficile pour moi
de construire des arguments théoriques sans avoir au préa-
lable passé un certain temps sur les détails. Je peux ensuite
construire des arguments généraux et naviguer entre les
deux niveaux.
QUESTION SUR LE PROBLÈME DES RELATIONS DE TRAVAIL
Q.: Jusqu'où le concept d'embeddedness est-il capable
d'aborder le problème clé du changement des institutions
formelles et des nouvelles formes d'organisation du travail ?
Par exemple, on peut définir ces nouvelles formes d'organisa-
tion du travail comme des organisations cognitives, nécessi-
tant plus de coopération dans les relations. La question est:
comment le concept d'embeddedness permet-il de concevoir
le passage entre les organisations post-tayloriennes et les nou-
velles formes d'organisation?
Gr. : On peut étendre la question aux nouvelles formes
d'organisation du travail et aux nouvelles formes d'organisa-
tion de la production. Le concept d'embeddedness oblige à
porter son attention sur la façon dont les gens mobilisent
leurs ressources à travers des réseaux sociaux pour apporter
des changements. Nous devons essayer dé comprendre d'où
viennent ces changements. Ils sont construits socialement et
les gens utilisent leurs réseaux et leurs contacts pour faire
fonctionner leurs propres constructions, ce qui permet de
comprendre que les organisations industrielles, les organisa-
tions du travail ne changent pas de la même façon, par
exemple, en France et au Japon.
(Fin de discussion.)
21Embeddedness, ordres et contextes
A. CAILLÉ
Comme je n'aurai sûrement pas le temps d'y parvenir I, je
vais commencer par formuler ma conclusion en guise
d'introduction. En un mot, je crois que si nous nous
demandons ce que peut bien signifier l'idée que le marché,
l'économique, ou un ordre d'action quelconque est encastré,
inséré, englobé, bref « embedded» dans un autre ordre,
nous devrons en conclure peu à peu que les sociétés ne sont
insérées dans rien d'autre qu'elles-mêmes et que reconnaître
le fait de cette auto-insertion c'est reconnaître que leur
essence est politique.
Amorçons le raisonnement qui devrait conduire à cette
conclusion en nous demandant ce qu'ont à nous dire sur la
question de 1'« embeddedness» les deux grandes manières de
penser qui, selon moi, s'opposent au sein des sciences
sociales. La première est celle qui, du rapport social, ne veut
connaître que ce qui en lui est ordonné. La deuxième
manière de penser est celle qui nous dit: en fait, ce qui est
important, ce n'est pas l'ordre, c'est le contexte, c'est le
contexte non ordonné des ordres. Essayons de suivre ces
deux manières de penser en commençant par une remarque.
De toute évidence, les sciences sociales dans leur premier
mouvement sont d'abord des pensées de l'ordre. Elles sont
des pensées des ordres séparés et elles n'émergent que sur
cette base-là. Elles sont des pensées des ordres séparés dès
qu'elles tentent de penser ce qui, dans le rapport social, ne
se réduit pas à la religion. La première discipline des
sciences sociales, en tout cas leur ancêtre, le bloc formé par
les théories du Droit Naturel, essaie de penser un ordre poli-
1. On a gardé le style oral de cet exposé. Le propos développé et la
conceptUalisation du politique se trouvent dans: Alain Caillé: La démis-
sion des clercs - Les sciences sociales et l'oubli du politique. Edition La
Découverte, octobre 1993, chapitre 8.
22tique auto-consistant, indépendant de la religion, un ordre
politique au sein duquel les hommes puissent vivre même,
disait Grotius, s'ils ne croient pas en Dieu, un ordre poli-
tique qui permette de faire tenir ensemble même un peuple
de démons, disait Kant. On essaye donc de penser une auto-
nomie, une auto-fondation de l'ordre politique.
Et puis les sciences sociales proprement dites, l'économie,
la sociologie vont naître de la reconnaissance d'une autre
spécificité, d'une autre irréductibilité, celle de la société
civile - qui n'est réductible ni au politique ni au religieux.
Alors se pose une autre question: en quoi consiste cette
société civile? Dans le marché, disent les économistes. Les
sociologues, quant à eux, disent deux choses radicalement
contradictoires, et qui d'ailleurs me renvoient à mon pro-
blème de fond: soit cette consistance résiderait dans un
autre ordre qui n'est ni celui du politique ni celui du mar-
ché, mais celui de la socialité, un sous-ensemble, soit - ten-
tation de Durkheim - dans la totalité sociale qu'il faut
repenser de manière non religieuse. Mais ce choix corres-
pond à un mouvement second des sciences sociales, mouve-
ment en quelque sorte réactif: celui d'essayer de repenser à
nouveau la totalité. Le mouvement premier des sciences
sociales, c'est celui qui les pousse à conceptualiser des ordres
séparés pour deux raisons très simples à comprendre. La pre-
mière, c'est que si l'on prétend faire de la science, par hypo-
thèse, il faut renoncer à penser la totalité, il faut se donner
des objets partiels. On voit alors apparaître des profession-
nels de la production de connaissance, c'est-à-dire des gens
qui ne vivent pas seulement pour la connaissance mais de la
connaissance, pour paraphraser Weber. Ces spécialistes vont
tendre à produire des connaissances spécialisées dans leur
domaine, dont ils seront les seuls maîtres à terme, et, ayant
produit des données spécialisées, il vont se mettre en quête
de chercher entre les faits ainsi rassemblés une cohérence
intrinsèque dont ils vont vouloir faire la théorie.
La deuxième raison pour laquelle les sciences sociales sont
spontanément des pensées des ordres séparés de la pratique a
trait à l'évolutionnisme propre au social scientist moderne,
qui pose que les sociétés occidentales sont plus avancées que
les autres, qu'elles sont plus avancées parce qu'elles sont plus
complexes et qu'elles sont plus complexes pour autant juste-
ment que les ordres y sont davantage séparés, davantage dis-
joints. L'incarnation principale de ce choix épistémologique,
ce choix de penser des ordres, est bien sûr celui que réalise la
science économique, depuis deux siècles, en tentant d'analy-
ser un ordre de la pratique radicalement indépendant des
autres, pensable de façon totalement décontextualisée. Dans
23cette optique, il n'est pas nécessaire de faire d'hypothèse sur
la socialité, sur les croyances religieuses ou les pratiques des
individus en dehors de l'ordre économique. Mais il n'y a pas
que les économistes qui fonctionnent comme cela. La lin-
guistique a opéré le même choix, la linguistique saussu-
rienne, comme celle de Chomsky, en posant que la langue
est irréductible à. la parole, irréductible à. ses usages sociaux.
Lanthropologie structurale de Lévi-Strauss faisait à. peu près
le même type de choix: « il y a un domaine séparé de la
parenté ». Les spécialistes d'histoire des religions disent: il y
a une spécificité irréductible du fait religieux dont nous
allons faire la théorie.
LA PENS~E DES ORDRES
La doctrine qui a été le plus loin dans la pensée des ordres
séparés, dans l'affirmation que les ordres de la pratique dans
la société moderne sont réellement disjoints, c'est certai-
nement la doctrine structuralo-fonctionnaliste de Talcott
Parsons et de ses successeurs actuels. Pour eux ils existe des
fonctions éternelles qui donnent des structures bien sépa-
rées. Parsons distingue le système économique, le système
politique, le système culturel, le système proprement social.
Chacun de ces systèmes se subdivise en quatre sous-sys-
tèmes, puisque chaque système doit toujours accomplir les
quatre mêmes fonctions de base; économique, politique,
culturelle et sociale. Chacun de ces sous-systèmes se subdi-
vise encore en quatre sous-sous-systèmes. Il y a donc au sein
de l'économique, un système politique de l'économique,
puis au sein du système politique de l'économique, un sys-
tème politique du système de etc...
à. l'infini. Car, nous dit Parsons, les sociétés tendent à. se
subdiviser de manière fonctionnelle à. l'infini et ceci pour
des raisons d'efficacité. Il existe une logique universelle de
l'évolution qui pousse à. la différentiation des systèmes.
Même idée chez le principal successeur important de
Parsons, Niklas Luhmann, le sociologue allemand, le rival et
ami de Habermas, qui pose les systèmes de l'action sociale
comme des espèces d'ordres séparés par des frontières rigides
les uns par rapport aux autres, des ordres auto-polétiques,
auto-produits qui créent chacun un monde d'intelligibilité.
propre et qui ne sont réductibles à. aucun autre. Ce dont il
faut faire son deuil, nous dit Luhmann, c'est de l'espoir
d'unifier ces systèmes. La société moderne est une société sans
centre, qui ne peut plus s'unifier. Elle est irrémédiablement
vouée à. l'éclatement en systèmes fonctionnels, et d'ailleurs les
individus modernes sont eux-mêmes scindés en logiques
24incumulables qui ne pourront jamais se synthétiser.
Habermas critique Luhmann pour des raisons normatives, en
disant: « C'est bien triste de faire son deuil de la totalité, bien
triste de faire son deuil du sens..» Habermas espère découvrir
dans ce qu'il appelle le monde de la vie, dans la Lebenswelt,
un moment de l'émergence du sens où les individus pour-
raient retrouver l'esprit de la totalité du monde vécu. Mais
pour l'essentiel, Habermas partage le tableau que donne
Luhmann, le tableau d'une société moderne séparée en ordres
pratiques radicalement disjoints pour des raisons fonction-
nelles. Et cela correspond même, nous dit Habermas, à un
progrès évolutif, à un progrès de la moralité publique.
I.:accord est donc assez général, au sein des sciences
sociales, sur l'idée que les différents ordres de la pratique
sont séparés - on pourrait bien sûr parler plus longuement
d'autres auteurs, comme Hayek, d'autres économistes qui
sont les théoriciens par excellence de cette séparation irré-
ductible des ordres. Mais je passe tout de suite à la deuxième
affirmation émise par la pensée des ordres, l'affirmation nor-
mative.
Non seulement les ordres sont séparés, mais il est souhai-
table et nécessaire qu'ils le soient, nous disent en effet à peu
près tous les théoriciens modernes de la modernité. Et pour
des raisons évidentes, aucun Occidental moderne ne pour-
rait souhaiter revenir sur le procès de Galilée, ne pourrait
souhaiter que la science rebascule dans la religion, aucun
Occidental moderne ne pourrait accepter l'idée d'une phy-
sique aryenne ou d'une biologie prolétarienne. Ça c'est
l'insupportable par excellence. Plus généralement, tous les
auteurs, de Claude Lefort à Morin, à Touraine, à d'autres,
nous expliquent que la tentative de reconjoindre les ordres
qui ont été séparés par la modernité, cette tentative-là
débouche nécessairement, inexorablement sur le totalita-
risme. Un des auteurs qui formule l'idée normative de la
façon la plus précise aujourd'hui est peut-être le philosophe
et historien américain Martin Walzer, dans son livre Spheres
of Justice, où il nous dit que cette séparation des ordres, l'art
de" séparer les pratiques dont le libéralisme est l'héritier, est
la condition même pour que soient maximisées la liberté et
l'égalité, d'une part et pour que puissent coexister au sein de
la société moderne des communautés culturelles qui autre-
ment s'affronteraient. Il faut donc produire, nous dit Walzer,
un critère de justice complexe, qui peut s'énoncer ainsi:
pour que la justice règne, il faut qu'une supériorité acquise
au sein d'un ordre particulier n'entraîne aucune supériorité a
priori au sein d'un autre ordre. Voilà un ensemble de pro-
positions sur lequel, je crois, nous serions tous d'accord a
25priori. Et pourtant, il faut remarquer l'implication première
de ce genre de formulation. I.:implication principale me
semble être la suivante: ces propositions nous conduisent à
considérer que le politique constitue un système d'action
comme les autres qui donc doit être séparé des autres ordres
d'action et au fond laissé aux bons soins des professionnels.
Il faut faire son deuil du fantasme de l'unité du rapport
social, autrement dit traduisons: il faut faire à terme son
deuil de l'image et de l'idéal de la citoyenneté. C'est cela que
sous-entendent, me semble-t-il, sous des formes diverses, la
plupart des théoriciens modernes, aussi progressistes soient-
ils par ailleurs. Il faut - formulation Touraine - que les poli-
tiques laissent la paix à la société civile, qu'ils fassent leur
métier dans leur coin et laissent les hommes œuvrer à leurs
petites affaires. Et réciproquement, il faut que les hommes
ordinaires laissent les. professionnels de la politique œuvrer
tout seuls. Cette conclusion est-elle si facilement admissible
que cela? Ce n'est pas clair. Il me semble que si l'on aban-
donne définitivement l'image de la citoyenneté, alors la
démocratie que nous espérions sauver par la séparation des
ordres risque bien d'en prendre un vieux coup.
LA PENSÉEDU CONTEXTE
viens donc à la deuxième série de propositions, celleJ'en
qu'inspirent ce que j'appelais les pensées du contexte et qui
nous disent: au fond, les ordres ne sont peut-être pas aussi
séparés qu'il y paraît, et il n'est pas nécessairement souhai-
table qu'ils le soient. Je commence par la proposition nor-
mative.
Il n'est peut-être pas souhaitable que les ordres soient trop
séparés, diraient les penseurs du contexte, car s'ils sont trop
séparés ils se vident de sens et deviennent purement formels,
ils deviennent auto-référentiels, clos sur eux-mêmes et ils
sont voués à la démesure. Premier exemple, le domaine de
l'art qui a été un des premiers à revendiquer son autonomie
absolue en visant à faire de l'Art pour l'Art. Mais si on y
réfléchit, ce domaine de l'esthétique n'est resté vivace,
fécond qu'aussi longtemps que, tout en prétendant ne faire
que de l'Art pour l'Art, il s'est en fait étayé sur bien autre
chose que lui-même, étayé sur des revendications philoso-
phiques, scientifiques, progressistes. Les artistes modernes
pensaient accomplir une tâche philosophique, œuvrer pour
le progrès de l'humanité ou de la science. A partir du
moment où cet étayage sur une inspiration philosophique
ou scientifique s'est dérobé, il n'est plus resté que les uri-
noirs de Duchamp ou les colonnes de Buren, c'est-à-dire
26vraiment pas grand-chose. Ou alors l'art se résorbe pure-
ment et simplement dans la sphère du marché, mais la
sphère du marché elle-même peut-elle être abandonnée à
elle-même, comme un ordre séparé qui ne devrait connaître
que sa propre loi? Il me semble que si l'on s'en tient à cette
idée-là, on débouche très vite sur des absurdités. La sphère
du marché, abandonnée à elle-même, d'une part devient
purement auto-référentielle, c'est-à-dire vouée aux bulles
spéculatives à l'infini et puis par ailleurs, on ne voit pas du
tout ce qui interdirait la prostitution généralisée, le travail
des enfants de cinq ans, la vente des reins ou des yeux sur le
marché mondial, pour peu qu'existe une vague présomption
de consentement, par exemple des parents, à la vente des
enfants. Et rien ne saurait limiter cette extension du marché
ainsi voué à la démesure. Même chose pour la science. Tout
le débat bioéthique est là pour le dire: il n'est pas évident
que la liberté absolue donnée aux savants de produire tout
ce qu'ils peuvent produire soit nécessairement une bonne
chose pour l'humanité. Et de même, il n'est pas sûr qu'il
faille abandonner le politique aux seuls professionnels de la
chose politique. Si on développe ces considérations, on en
arrive à se dire qu'au fond, si la société tient encore à peu
près debout, si tout n'éclate pas, si tout ne se volatilise pas
dans tous les sens, c'est peut-être parce qu'en fait les ordres
de la pratique sont beaucoup moins séparés dans la réalité
que ne veut bien le dire la théorie.
J'en viens donc à une autre série de propositions, celle des
théories qui nous disent que, en fait, les ordres de la pra-
tique sont encastrés, sont embedded les uns dans les autres
ou dans le rapport social. viens, autrement dit, à ce quiJ'en
nous rassemble ici sous la bannière de la socio-économie
puisque, si nous sommes présents, c'est bien parce que nous
pensons, à l'encontre des théoriciens néo-classiques, que de
fait l'économique ne fonctionne pas tout seul, qu'il est
dépendant de quelque chose d'autre que de lui-même. De
quoi? C'est tout le problème.
Dans quoi l'économique est-il embedded?
L'idée que j'avais au départ pour ce colloque, c'était que
ce qui sépare les différentes écoles qui sont ici représentées,
par-delà leur commun rejet de la théorie néo-classique, c'est
un choix différent fait quant au niveau supposé englobant
l'activité économique. Cette idée doit être dans l'air puisque
j'ai reçu par les bons soins de Richard Swedberg, qui mal-
heureusement ne sera pas là à la table ronde et qui est un
27des meilleurs connaisseurs de la littérature socio-écono-
mique, un extrait d'un livre qui vient de paraître en Angle-
terre, intitulé Structures of Capital et dans lequel les auteurs
présentent effectivement les théories hétérodoxes de l'écono-
mie comme autant de théories de l'embeddedness et distin-
guent quatre types de théories, qu'ils appellent les théories
de l'encastrement cognitif de l'économie, les théories de politique, les théories de l'encastrement
culturel et les théories de l'encastrement structurel. Un mot
sur l'encastrement dit cognitif, un peu bizarre. Ils désignent
par-là l'idée, que l'on peut se former dans le sillage de
Simon, que la rationalité n'a pas cette simplicité biblique
que lui prêtaient les manuels d'économie classique, qu'elle
est limitée, qu'elle est subjective, qu'elle est cognitive, tout
ce que vous voudrez. I..:idée la plus intéressante pour nous
est peut-être, plutôt que celle de Simon, l'idée développée
par son ami March, l'idée d'une rationalité contextuelle. Si
on la développe, elle remet radicalement en cause les postu-
lats de base de la théorie néoclassique en posant que les pré-
férences des individus ne sont pas stables ni transitives et
que les critères de rationalité eux-mêmes n'émergent que
progressivement en fonction d'un contexte spécifique. La
thèse d'un encastrement politique ou culturel se comprend
d'elle-même. Par l'expression de thèse de l'encastrement
structurel, ils désignent notamment le type d'approche que
Mark Granovetter vient de nous exposer.
Au sein du débat français, on peut repérer quatre types de
théories. Je vais essayer de les distinguer rapidement: les
théories qui nous disent que l'économique est encastré dans
lui-même (première série de théories) ; deuxième série de
théories, celles qui disent: il est encastré dans le politique;
troisième série de théories: il est dans la culture;
quatrième série; celles qui posent qu'il est encastré dans ce
que j'appelle pour ma part la socialité primaire. Premier
groupe de théories mal représenté ici - j'espérais que Jean-
Pierre Dupuy serait là pour le défendre - l'économie des
conventions. On peut discuter longuement sur l'unité de
l'école de l'économie des conventions mais il me semble que
la tentative des économistes qui s'inscrivent dans ce courant
de pensée est de dire; non, l'économie ne peut pas fonc-
tionner indépendamment des conventions qui l'enserrent
mais ces conventions - individualisme méthodologique
oblige -, nous allons tenter de les dériver de la logique
même de l'action économique. Au fond l'économique - je
résume en un mot - serait encastré dans du méta-écono-
mique. A la limite, la notion même d'encastrement perd
tout sens, et je crois que c'était l'objectif de Jean-Pierre
28Dupuy de montrer que cette notion ne tient pas, ce qui est
cohérent d'un point de vue individualiste méthodologique.
Deuxième choix possible, celui qui consiste à dire que
l'économique est encastré dans le politique. Il est évident à
partir du moment où les prélèvements obligatoires attei-
gnent la moitié du revenu national. Je vais vite: il me
semble qu'en France, l'école qui représente le mieux cette
tendance de pensée, c'est l'école de la régulation qui montre
comment l'économique est encastré dans un rapport de
classe stabilisé sur longue période, dans un régime d'accu-
mulation déterminé. Troisième possibilité, celle qu'incarne,
au mieux je crois, Philippe d'Iribarne, ici présent à ma
droite: l'encastrement dans la culture. Vous connaissez son
livre La logique de l'Honneur que je trouve passionnant; il
montre comment des entreprises tout à fait comparables en
France, aux Etats-Unis, en Hollande, voient se développer
des rapports d'autorité, de pouvoir, de division du travail
qui sont en fait commandés par des valeurs culturelles très
anciennes: la logique de l'honneur en France, la logique du
contrat aux Etats-Unis, celle du consensus ou de la coopéra-
tion en Hollande. Et puis, quatrième courant de pensée:
celui que les auteurs du manuel anglais appellent l'école de
l'enracinement structurel, et que représente Mark Grano-
vetter que nous avons entendu tout à l'heure, et qui nous
montre l'économique encastré dans des réseaux. Si je cher-
chais un équivalent en France, je crois qu'il serait représenté
par la Revue du Mauss, par des choses qu'il m'est arrivé
d'écrire. Je changerais un petit peu le vocabulaire, je dirais
pour ma part que l'économique est non pas encastré, mais
étayé sur ce que j'appelle la socialité primaire, qui désigne à
peu près la même chose que ce que dit Granovetter, c'est-à-
dire la relation de personne à personne ou de groupe à
groupe. Deux différences: d'une part, en ce qui me concerne,
je fais une hypothèse, celle que les relations de personne à
personne sont structurées par ce que Marcel Mauss appelait
la triple obligation de donner, recevoir, rendre. Granovetter
montre bien que l'enjeu fondamental, dans cette affaire,
c'est la confiance. C'est la fidélité à la parole donnée. Il me
semble que c'est justement cela que pose comme problème
l'obligation de donner, recevoir, rendre: avec qui est-on en
relation de confiance plus ou moins solide ou plus ou moins
non solide? Deuxième différence avec Granovetter : je crois
que cela ne suffit pas, la socialité primaire ne se suffit pas à
elle-même, les relations de personne à personne ne se suffi-
sent pas à elles-mêmes, elles s'inscrivent, elles s'insèrent dans
le cadre de la macro-personne qu'est la société et, là, on
rejoint le niveau politique.
29