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La crise de l'Outre-mer français

De
170 pages
On ne savait rien de la crise sociale, économique, sociétale qui couvait depuis des années à la Guadeloupe, en Guyane, à la Martinique, à la Réunion, comme si les députés et sénateurs n'avaient fait remonter aucun dossier à Paris. La crise de l'Outre-mer a permis à chacun de prendre conscience des inquiétudes dues à la pauvreté, au chômage, aux inégalités sociales, à la dépendance à l'égard de la métropole, et déjà on réfléchit à des solutions nouvelles à partir d'une situation définie.
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Suzanne DRACIUS (La Martinique)

OXYMORE ANTILLAIS ET NÉCESSAIRE ANAMNÈSE

Née à Fort-de-France, Suzanne Dracius a passé son enfance dans son île natale puis en Ile-de-France : ses souvenirs d’enfance s’augmentèrent de souvenirs d’En-France. Professeur de Lettres Classiques (français, latin, grec) à l’issue de brillantes études au lycée Marie-Curie de Sceaux et à la Sorbonne, Suzanne Dracius a enseigné d’abord en banlieue, puis à Paris, et enfin, de retour au pays natal, à l’Université Antilles-Guyane, et aux USA à l’University of Georgia et à Ohio University. Révélée en 1989 par son premier roman L’autre qui danse publié à Paris chez Seghers (réédité en poche aux éditions du Rocher, Paris, 2007), une plume très appréciée d’Aimé Césaire, à la sensualité volcanique. Auteur de nouvelles, « De sueur, de sucre et de sang » (Le Serpent à plumes, Paris, 1992), Rue Monte au ciel (Desnel, Fort-de-France, 2003), d’un « fabulodrame », Lumina Sophie dite Surprise (Desnel, 2005), et de poèmes (Exquise déréliction métisse, Desnel, 2008), elle est la coordinatrice d’anthologies d’inédits : Hurricane, cris d’Insulaires (Prix Fètkann, Desnel, 2005) et Prosopopées urbaines précédées d’un entretien avec Aimé Césaire (Desnel, 2006). Elle a également collaboré au collectif Guadeloupe et Martinique en grève générale publié en mars 2009 chez Desnel. Ses œuvres sont traduites en anglais, espagnol, allemand, italien, néerlandais, roumain, malgache etc., et étudiées dans de nombreuses universités européennes, africaines et américaines. En 2003, Suzanne Dracius est nommée Membre Honoraire de l’AATF (Association Américaine des Professeurs de Français), seul écrivain martiniquais à avoir reçu cette distinction, après Aimé Césaire en 1976. « Kalazaza », Suzanne Dracius revendique ses ancêtres africains, européens, indiens, « à plumes et sans plumes », et son aïeule chinoise. Née en pleine saison cyclonique, écrivaine martiniquaise ou écrivain martiniquais si l’on préfère, ou écrivain tout court, car « l’écriture n’a ni pa7

trie ni genre », Suzanne Dracius entra à l’école à deux ans « à la rue Perrinon » à Fort-de-France car elle réclamait d’apprendre à lire — activité qui lui paraissait « magique comme quimbois et vaudou ». Cultivant sa «féminitude» à l’instar de la négritude contre vents et marées du racisme, du sexisme et autres ostracismes, « préférant les isthmes aux - ismes et les passerelles aux murs », exaltant métissage et marronnage littéraire, Suzanne Dracius danse au son de sa mémoire scandée par les échos de l’Histoire. Son œuvre s’inscrit dans l’interrogation d’une France multiethnique de toutes les solitudes, témoin d’une « souffrance en sous-France ». Site internet : www.suzannedracius.com

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LA CRISE DE L’OUTRE-MER : JAMAIS L’ESPOIR N’A ÉTÉ AUSSI GRAND ! 1. Avec un peu de recul, quel regard portez-vous sur les manifestations sociales et politiques en Martinique ? 2. Pourquoi les événements ont-ils été aussi violents en Martinique ? Comment en sommes-nous arrivés là ? Pourquoi tous ces malentendus ? 3. Existe-t-il des points communs entre la Martinique et les autres DOM ? 4. Des différences fondamentales ? 5. Pourquoi la Martinique, en dépit des efforts financiers consentis par la métropole, n’est-elle pas parvenue à sortir la tête de l’eau ? 6. Depuis plus de trente ans, on dit que la volonté du gouvernement français c’est de lutter contre l’échec scolaire : pourquoi cette volonté a-t-elle abouti à des résultats médiocres ? 7. Pourquoi la République a-t-elle mis tant de temps pour penser à veiller à la transparence de l’économie et de la concurrence ? 8. Pour réduire les inégalités sociales ? 9. Les Martiniquais ont-ils un respect pour les élus locaux, porte-parole du peuple ? 10. Les Martiniquais sont-ils un peuple mineur ou un peuple majeur ? 11. La Martinique a-t-elle les atouts de son propre développement – des atouts qui lui permettront de sortir de sa dépendance à l’égard de la métropole ? 12. Si ces atouts existent, comment les utiliser comme leviers de développement alors que la crise économique mondiale n’épargne aucun pays ?
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13. Après les événements, de quelles façons pourriez-vous apporter votre soutien à la Martinique ? 14. Faut-il rechercher en nous les causes d’un malaise social, culturel, existentiel si profond, ou faut-il redéfinir les rapports établis entre la République et l’Outre-mer ? 15. Faut-il faire un lien entre les ressortissants hexagonaux de l’Outre-mer et ceux qui vivent dans les îles pour résoudre la crise ? 16. Que pensez-vous de la notion de « responsabilité partagée » ou « d’interdépendance » entre la métropole et la Martinique ? 17. Peut-on envisager un développement commun pour l’Outre-mer ? 18. La République a-t-elle quelques raisons objectives de garder l’Outre-mer ? 19. Les événements annoncent-ils une ère nouvelle ? 20. Les états généraux sont-ils une réponse à la crise ?

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N’étant ni politologue ni politicienne ni économiste ni chroniqueuse professionnelle, mais simplement citoyenne et écrivaine, je livre, telles qu’elles pulsent de mes veines, les réflexions que me suggère ce questionnaire. Je vis sur un volcan, qui gronde parfois d’autant plus fort que l’incompréhension subsiste. Elle est même attisée par certains… Lors des grèves générales en Guadeloupe et en Martinique, des sondages ont affirmé qu’une large majorité de Français étaient pour l’indépendance des DOM, alors même que ce mot d’ordre n’était pas mis en avant dans les revendications des grévistes ni même celles des deux collectifs, LKP en Guadeloupe et Collectif du 5 février en Martinique. L’avenir proche nous dira à quel point la France tient à ses « vieilles colonies ». En Martinique, la vox populi affirme que les Français étaient bien contents d’avoir cette bonne vieille Martinique pendant la Seconde guerre mondiale pour y cacher l’or de la Banque de France. Cette légende insulaire des lingots « serrés » au Fort Saint Louis risque fort de faire long feu, comme les antiques canons rouillés qui montent une garde obsolète fantasmatique et aujourd’hui purement pittoresque sur la baie de Fort-de-France. Pour la Guyane, on a tendance à se dire que la France ne voudra pas se défaire de Kourou, où la base spatiale représente des milliards. Mais nous autres, qu’avons-nous pour plaire ? Et qu’aurions-nous pour survivre en dehors de toute dépendance ? Certes l’autarcie est impensable en cette ère de mondialisation. Certes nous avons un passé d’humiliation, nous vivons un présent de tension, mais on peut rêver d’un sursaut anamnésique. Une anamnèse salutaire et féconde pour l'avenir pourrait jaillir de ces mouvements de févriermars 2009. Oui, le contraire de l’amnésie, un compte tenu du passé pour mieux s’ouvrir vers l’avenir. Il serait judicieux, par exemple, de développer l’énergie solaire et autres énergies renouvelables. Nous qui sommes des îles
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de soleil, pour nous dédommager de ce « Roi Soleil » qui signa le sinistre Code noir à la fin du XVII ème siècle, aujourd’hui, à l’orée du XXI ème siècle, ce que ledit Roi Soleil — Louis XIV — nous a refusé, le solaire écologique et économique peut nous le rendre. Je me suis même laissé dire qu’il y aurait peut-être du pétrole à la Caravelle et que des forages étaient en cours… Mais ça, c’est une vieille énergie ! Nous avons du vent, de la houle, du soleil. Forts de nos alizés, des richesses de nos eaux, de notre énergie solaire, je me prends à rêver que nous pourrions résoudre une bonne partie de nos problèmes. Toute cette énergie perdue !… Cependant, même en admettant que la majorité des Martiniquais le veuillent, ce qui est loin d’être certain, il paraît difficile, peu réaliste et guère souhaitable de couper tout lien avec Paris du jour au lendemain. Qui sait si nous n’envisagerons pas un jour un statut similaire à celui de Porto Rico, état « associé » aux États-Unis ? Mais le cas de figure n’est pas le même : nous, « Domiens », sommes des Français à part entière mais entièrement à part. Français à part entière, nous votons, à la différence des Portoricains, qui n’ont même pas pu voter pour l’élection de Barack Obama, malgré leur engouement pour ce candidat « de couleur », « obamania » encore plus spectaculaire à Porto Rico qu’aux USA. Or, à Porto Rico, on a adulé Obama mais on ne l’a pas élu. On n’en avait pas le droit. Ce peuple portoricain qui se dit lui-même mestizo, qui se définit comme métis, n’a pu donner ses suffrages au premier président noir des États-Unis. Que dis-je, « noir » ? Un métis comme eux, ils en sont bien conscients, eux, même si, chez les États-Uniens, l’archaïque loi anglaise colonialiste et esclavagiste ignore la notion de métissage et stipule qu’une « goutte » de sang noir suffit à faire de quelqu’un un Noir. (Nota bene : j’opte pour la majuscule à « un Noir », au mépris de cette iniquité indigne de
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l’orthographe française qui n’en met une qu’à « un Blanc » !) Nous, les Noirs et métis domiens, nous avons le droit d’élire au suffrage universel le président de la République française, mais nous sommes loin d’avoir souvent l’occasion de voter pour un(e) candidat(e) métis(se) ! Nous vivons un oxymore, à la fois citoyens français à passeport européen et tutti quanti et citoyens de seconde zone. Par exemple, il n’existe pas, dans les DOM, d’observatoire des prix, ou du moins il n’existe que sur le papier ! D’où cette rébellion contre la « vie chère et la « profitation ». C’est pourquoi j’ai intitulé mon dernier livre Exquise déréliction métisse, car ma poétique, rejoignant le politique, voit comme un oxymoron notre situation, en clair-obscur crépusculaire et sibyllin, au serein d’un crépuscule dont j’aimerais bien savoir s’il est du soir ou du matin. À l’aube du XXI ème siècle, je veux croire en une aurore se levant à l’Ouest, aux Antilles, où rien, plus jamais, ne sera comme avant, et où nous ne pouvons qu’aller de l’avant, car le contraire est impensable, impossible de « faire arrière »1. Ce n’est le souhait de personne, ce n’est l’intérêt de personne. L’effort d’anamnèse est là, l’anamnésis est en marche, telle l’Anabase persienne : la question doit être réglée, la querelle doit être vidée, avec l’Hexagone et avec le béké2. L’ensemble du jeu social doit être clarifié. Sinon, c’est le tonneau des Danaïdes. On pourra toujours s’évertuer à faire tous les états généraux de l’Outre-mer possibles et imaginables, si on ne met pas tout en œuvre pour s’attaquer à ces problèmes, ce ne seront que vaines et coûteuses gesticulations. À noter que j’ai bien parlé des relations avec l’Hexagone, refusant d’employer le mot métropole, arrogant, plein de mépris et de morgue, désiFaire arrière : Expression typiquement martiniquaise signifiant « reculer ». (N.D.A.) 2 Béké : Descendant des colons français blancs.
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gnation aux relents colonialistes, puisqu’il est formé du grec métros (= la mesure, la norme), et polis (= la cité) : métropole signifie la « cité de référence », par opposition aux simples colonies qui seraient anormales. Or nous ne pouvons guère, à l’instar des Corses, dire « le Continent », terme moins offensant, moins écrasant et purement géographique, puisque, pour nous, le Continent c’est l’Amérique… Voilà qui nous ramène à Porto Rico… Si je reviens à Porto Rico, c’est que j’en reviens, et que je n’en suis pas revenue, de cette similitude truffée de différences avec la Martinique : encore un oxymore ! Invitée par l’université de Porto Rico à y faire une lecture, au sortir de la grève générale d’un mois en Martinique, j’ai pu y mesurer cet oxymore : Porto Rico, c’est les Antilles, mais c’est l’Amérique, et pourtant les Portoricains, qui sont citoyens américains, le sont moins que le Martiniquais n’est Français. À Porto Rico, les Noirs sont pro-américains parce que les USA leur ont apporté les plus grands bienfaits (écoles et instruction obligatoire ouverte à tous, hôpitaux et accès aux soins, sécurité sociale etc.), progrès que n’avait pas réalisés, à la fin du XIX ème siècle, la — très tardive — Abolition de l’esclavage. Dans les « vieilles colonies » françaises (Martinique, Guadeloupe etc.), l’Abolition de l’esclavage s’est produite plus tôt, d’abord lors de la Révolution française (jamais appliquée !) puis — « définitive » en 1848 ; pourtant, comme je l’ai écrit dans Lumina Sophie dite Surprise, « Ils ont fini par mettre un terme à cette histoire d'esclavage, mais le maître est resté le tyran, l'esclave est toujours asservi ». Et il ne s’agit pas uniquement des relations avec les békés. Subsistent aussi les problèmes de l’antillanisation des cadres, du fameux « génocide par substitution » dont parlait Césaire, et des relations entre Français blancs et créoles « de toutes les couleurs ». Le film Bienvenue chez les Chtis qui a battu tous les records de succès populaire dans l’Hexagone a
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pour thème la difficile adaptation d’un fonctionnaire du Sud muté dans le Nord de la France. Un pastiche de ce film, réaliste à défaut d’être comique, pourrait montrer un Français blanc de France muté en Martinique s’imaginant vivant à l’intérieur d’une carte postale en relief avec mers chaudes toute l’année et doudous non moins chaudes ad libitum. Ce zorey 3 découvrirait vite, sur place, qu’en réalité les Martiniquais, dans son administration, travaillent dur, travaillent sérieusement : ils sont même parfois plus royalistes que le roi, moins laxistes que la plupart des fonctionnaires hexagonaux. Je m’obstine à penser que le racisme est soluble dans le métissage, que les haines se diluent dans le mélange des sangs plutôt qu’en versant le sang. Un métissage non seulement racial, mais au cœur de la société et dans les mentalités, pour en finir avec les békélands et les zoreylands, le scandale omniprésent des postes de direction réservés aux Blancs et autres iniquités qui pourrissent la société antillaise. Au siècle dernier, le poète béké Saint-John Perse — Guadeloupéen blanc prix Nobel de littérature — écrivait « Pour fêter une enfance » — son enfance créole : « Pour moi, j’ai retiré mes pieds » peut-on y lire. Bien peu nombreux sont ses thuriféraires capables de mesurer à quel point le verbe persien est métissé et tissé de créolismes… À Pointe-à-Pitre, une rue et un bel hôtel portent son nom, un musée lui est consacré, la Guadeloupe lui rend hommage comme à un grand Guadeloupéen, fière d’avoir mis au jour un Nobel, béké ou pas béké. Certes on peut imaginer que l’enthousiasme serait plus grand, la ferveur plus sincère, si Saint-John Perse n’avait pas été béké…

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Je préfère zorey à métro, pour les raisons que j’ai dites.

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N’empêche que la France s’honore du succès de grands hommes « de couleur » originaires des Antilles d’hier et d’aujourd’hui, d’Alexandre Dumas père et fils aux champions olympiques antillais. Peu de Français savent que la France fit fortune aux Antilles et devint une grande puissance grâce à ses colonies, notamment Saint-Domingue, l’actuelle Haïti. Récemment j’entendais une universitaire espagnole de Salamanque parler d’une expression de pur castillan signifiant « Ce n’est pas la mer à boire ! On s’en remettra ! Ce n’est pas si grave que ça ! Il n’y a pas de quoi fouetter un chat !… » Quelle est cette expression ? Me souvenant de cette chère Marquise de Sévigné qui se gavait de chocolat quand l’esclavage aux Antilles battait son plein, je vous le donne en quatre — comme les quatre « vieilles colonies » —, je vous le donne en dix, je vous le donne en cent. Eh bien c’est, en espagnol : « Ce n’est quand même pas la perte de Cuba » ! Ainsi, aujourd’hui encore, si longtemps après, la langue espagnole — le castillan, équivalent du français standard par opposition au français créolisé ou au québécois etc. —, le castillan, donc, dans sa forme se voulant pure et dans la bouche d’un professeur de sa plus prestigieuse université, atteste combien traumatisante fut, pour l’Espagne, la perte de Cuba, sa florissante colonie. Qu’en serait-il, de nos jours, dans l’imaginaire du Français de France, si Martinique, Guadeloupe, Guyane et La Réunion, ses quatre « vieilles colonies », étaient devenues indépendantes ? Mais il est grand temps pour moi de « retirer mes pieds » de ce petit causer, de crainte de « peser aux lisants », à l’instar de Montaigne craignant de « peser aux écoutants ». Suzanne DRACIUS (Martinique, avril 2009)

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