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LA FEMME ET L'INDUSTRIEL

De
208 pages
Balancée entre ses taches domestiques et économiques, la femme s'est souvent mise en colère pour exiger son dû : être considérée comme un sujet individuel et non comme un complément du masculin. Ce livre regroupe des textes de femmes et d'hommes sur la condition féminine. Son objectif est de montrer comment l'industriel a façonné l'image de la femme, comment les femmes ont répondu aux avances des industriels et comment, encore aujourd'hui, la femme lui reste conquise.
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La femme et l'industriel

Collection Économie et Innovation Série Krisis
dirigée par Sophie Boutillier et Dimitri Uzunidis

Dans cette collection sont publiés des ouvrages d'économie et/ou de sociologie industrielles, financière et du travail. La série Krisis a été créée pour faciliter la lecture historique des problèmes économiques et sociaux d'aujourd'hui, liés aux métamorphoses de l'organisation industrielle et du travail. Elle comprend la réédition d'ouvrages anciens et de compilations de textes autour des mêmes questions.

Renaud BELLAIS, Sophie BOUTILLIER Blandine LAPERCHE, Dimitri UZUNIDIS
(textes recueillis et commentés par)

LA FEMME ET L'INDUSTRIEL
Travailleuses et ménagères en colère dans la révolution industrielle

ÉditionsL'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris, France

L'Harmattan INC. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc), Canada H2Y lK9

Collection Économie et Innovation
dirigée par Sophie Boutillier et Dimitri Uzunidis

Dans cette collection sont publiés des ouvrages d'économie et/ou de sociologie industrielles et du travail mettant l'accent sur les transformations économiques et sociales suite à l'introduction des nouvelles techniques et méthodes de production. Ces ouvrages s'adressent aux étudiants de troisième cycle, aux chercheurs et enseignants chercheurs. Les séries Krisis et Clichés font partie de la collection. La série Krisis a été créée pour faciliter la lecture historique des problèmes économiques et sociaux d'aujourd'hui liés aux métamorphoses de l'organisation industrielle et du travail. Elle comprend la réédition d'ouvrages anciens et de compilations de textes autour des mêmes questions. La série Clichés a été créée pour fixer les impressions du monde économique. Les ouvrages contiennent photos et texte pour faire ressortir les caractéristiques d'une situation donnée. Le thème directeur est: mémoire et actualité du travail et de l'industrie.

@ L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-9615-6

Prologue
La question de lafemme,

une histoire sans fin ?

"Un jour peut-être la postérité se demandera avec stupeur comment les démocraties bourgeoises ou populaires ont maintenu sans scrupule une radicale inégalité entre les deux sexes. Par moments, bien que j'en voie clairement les raisons, j'en suis moi-même ébahie. Bref, je pensais autrefois que la lutte des classes devait passer avant la lutte des sexes. J'estime à présent qu'il faut mener les deux ensemble. " S. de Beauvoir, Tout compte fait, Gallimard, colI. "Folio", 1972, p.624

Le XIXème siècle est un siècle noir de l'histoire humaine. C'est la période pendant laquelle l'industrialisation se met en branle où les mots "usine", "machine", "houille", "laminoir", "travail", etc. s'imposent dans le vocabulaire quotidien et remplissent la vie de milliers de travailleurs. Le XIXème siècle est un siècle noir au propre, comme au... figuré. Au propre parce que les fumées des usines entreprennent de noircir l'environnement, comme en témoignent les tableaux des impressionnistes, fascinés par les fumées s'élevant au-dessus des toits de Paris. Au figuré parce que les costumes sombres et les hauts de forme des hommes remplacent les rubans et les fanfreluches dont s'affublait une bonne partie d'entre eux au XVillème siècle. Ce "siècle des lumières" qui est resté dans l'histoire celui d'une espèce de floraison d'idées progressistes nouvelles (mais pas toujours pour la femme) qui se diffusent dans toute l'Europe et au-delà des océans par la force du commerce au loin et des conquêtes coloniales. Le XIXème siècle laisse une image dégradée de la femme que l'on retrouve tant dans les sciences que dans la littérature, même si cette dernière cherche à dénoncer les travers d'une société sexiste en Europe notamment. Pour illustrer nos propos, nous prendrons deux exemples. D'abord, celui de la paléontologie qui renvoie une image très... virile de l'homme de Cro-Magnon qui tient par les cheveux des femmes soumises. L'agriculture, le feu, les outils, etc. l'homme a tout inventé, d'ailleurs, la femme ne pouvait puisqu'elle enfante. Pourtant, depuis quelques temps, les paléontologues ont entrepris de nouvelles recherches visant à mettre en évidence le rôle de la femme dans ces temps reculés, mais sans

bénéficier d'un large éch01. Notre second exemple est issu de la littérature néo-hellénique, au carrefour des influences occidentales et orientales. Dans un roman au titre très évocateur, Les petites filles et la mort, Alexandre Papadiamandis (1851-1911) décrit le personnage d'une vieille femme qui assassine des petites filles, pour - dit-elle - leur éviter la souffrance de vivre une vie de femme que toutes enslurent 1 Alors qu'en Europe et aux Etats-Unis, le costume de l'homme se fonctionnarise, se rationalise, celui de la femme reste particulièrement encombrant. Les robes à crinolines des années 1830 l'empêchent de se déplacer à sa guise. Mais, lui demandet-on vraiment de sortir de chez elle, si ce n'est pour faire des courses ou pour rendre visite à un parent ou à une amie? La femme du XIXème siècle se prend les pieds dans sa robe trop longue (ce que l'on ne montre jamais dans les films 1...). Elle est prisonnière de ses mouvements. Sa seule distraction est de s'occuper du foyer pour veiller sur sa famille, et le Code Napoléon ne lui reconnaît aucun droit (surtout si elle est mariée), sauf celui de se taire! On s'indigne fréquemment des pieds bandés des Chinoises, comme le comble de la barbarie machiste, pourtant on s'attarde rarement sur nos propres aberrations, sauf à quelques rares exceptions. Quelques féministes de la fin du XIXème siècle dénonçaient le danger qu'il y avait à porter de longues robes, car de nombreux accidents de circulation se produisaient lors de la montée ou de la descente des transport,s en commun2. Certains anarchistes de la même période, tel Elisée Reclus, mettaient déjà en garde (avant que cela ne devienne une mode lancée dans les années 1920 par un grand couturier) contre les dangers du port du corset pour la santé. E. Reclus avait établi pour ses filles un système d'éducation ouvert sur la nature et la société sans communes mesures avec l~s principes prônés par Jean-Jacques Rousseau dans le fameux Emile (que toutes les femmes plus ou moins lettrées du XIXème siècle se devaient d'avoir lu), qui ne donne à la femme le droit d'existence qu'en fonction du mari qu'elle est appelée à servir. Ces considérations sur la toilette, certes, ne concernaient qu'un nombre limité de femmes, celles qui appartenaient à la bourgeoisie et à la noblesse. Pour les autres, ce qui importait avant tout était de gagner assez d'argent pour acheter une miche de pain noir et l'étoffe nécessaire pour se faire une robe.
1 Voir à ce propos l'article sur Claudine Cohen publié dans Le Monde du 18 janvier 2000, sous le titre: Un nouveau regard sur la femme des origines. 2 C. Bard, Lesfilles de Marianne, Histoire des féminismes 1914-1940, Fayard, Paris, 1995. 10

Le XIXème siècle, siècle noir de l'histoire humaine, a été paradoxalement à la fois celui de l'entrée de la femme dans l'engrenage de la salarisation et l'ouvriérisation, tandis que l'image de la femme au foyer commençait tout juste à s'imposer. Bien sûr, on ne parle pas de la même femme. L'usine ou la machine était réservée à l'ouvrière, à la femme du peuple, en revanche la bourgeoise se devait d'être une femme au foyer. En bref, à la première on reconnaissait la valeur de sa force de travail, à la seconde sa capacité de reproductrice! Pourtant, l'idéal féminin (pour les hommes) demeure celui de la femme au foyer (si on met de côté la star de cinéma ou la courtisanefantasmes inclus! ) et parmi le nombre de revendications ouvrières... progressistes figure la nécessité d'accroître le salaire des ouvriers pour que la femme ne soit plus contrainte de travailler pour accroître les faibles revenus du ménage. D'ailleurs, pour Jules Simon, la femme devenue ouvrière n'est plus une femme! La syndicaliste française, Jeanne Bouvier, eut beaucoup de difficultés pour se faire entendre dans le mouvement ouvrier. Pourtant sa vie misérable depuis l'enfance (elle fut ouvrière dès l'âge de onze ans) témoigne au centuple de la sincérité de son engagement: "j'avais onze ans, écrit-elle. La journée commençait à cinq heures du matin et ne se terminait qu'à huit heures du soir. Deux heures de repos pour les repas; de huit à neuf heures pour manger la soupe; et de midi à une heure pour le déjeuner"l. Et, pour gagner quelques sous de plus, Jeanne travaille à la maison avec sa mère ! Mais pour les hommes, quel que soit leur statut social, ce ne sont point des arguments valables. Si la femme reste au foyer, la mortalité infantile baissera parce qu'elle consacrera tout son temps à ses enfants. Mais il est du devoir de la femme du peuple de s'occuper de ses enfants, alors que l'aristocrate et la bourgeoise les confient plus volontiers à des tiers, nourrices (donc à des femmes du peuple) ou autres précepteurs (lorsqu'ils sont plus grands). D'ailleurs, la place de leurs filles est au couvent pour se préparer au mariage, unique but de leur existence. Nombre de romans du XIXème, comme Une vie de Guy de Maupassant, en portent témoignage. La femme n'a pas pourtant découvert le travail avec la naissance de l'industrie. Les sociologues et les historiens s'accordent sur un point: la femme a toujours travaillé2. Dans un ouvrage destiné aux adolescentes du XVIIIème siècle, on lit: "seul un imbécile prendra pour épouse une femme dont il doit gagner le
1 J. Bouvier, Mes mémoires, Jacques Marcineau Éditeur, Poitiers, 1936. 2 Th. Bloss, A. Frickey, La femme dans la société française, coll. "Que saisje ?", PUF, Paris, 1996, deuxième édition. 11

pain sans qu'elle y contribue"1. Travailler, certes, mais sans salaire. Comment dans le cadre d'une exploitation, soit artisanale, soit agricole, faire la part entre le travail destiné à assurer le bien-être et la reproduction de la famille (les enfants font partie de la main-d'œuvre) et la reproduction de l'exploitation ? La salarisation va toutefois apporter à la femme les moyens - bien cachés - de son autonomie et de son émancipation, puisqu'elle reçoit en tant que travailleuse un salaire, dont elle ne pourra d'abord disposer librement, outre la nécessaire autorisation de son mari pour travailler. Mais qu'importe, elle tenait dans ses mains le moyen de son émancipation (laborieuse) à venir, à condition de savoir s'y prendre. Rien ne lui était dû, et ce que l'on nomme "progrès" ne naît pas ex nihilo. Outre le progrès des techniques, source d'allègement des tâches ménagères et d'emplois industriels et tertiaires déqualifiés dont les femmes vont largement profiter - sorte de tendance lourde au cours du XXème siècle - des événements particuliers vont à la fois exercer un effet d'accélération mais aussi de régression sur l'évolution du travail féminin. Nous voulons parler des guerres mondiales2, périodes pendant lesquelles elles ont remplacé les hommes dans de nombreuses tâches, y compris pour les plus... viriles. André Citroën se flatta d'avoir installé dans ses usines des salles d'allaitement, comme la loi le prévoyait. Par ailleurs, nombre de femmes s'engagèrent dans la résistance pendant la seconde guerre mondiale, et pas pour veiller sur le repos du guerrier! Elles démontraient grandeur nature le peu de crédit que l'on pouvait accorder aux considérations "naturalistes" en vertu desquelles les femmes appartiennent au sexe faible. Comme l'écrira Simone de Beauvoir, dans Le deuxième sexe qui fit scandale en 1949 : "on ne naît pas femme, on le devient".3 Ce qui n'empêcha pas les hommes de revendiquer au nom de la justice les emplois occupés par les femmes pendant les guerres, et d'exiger d'elles de faire des enfants pour repeupler le pays dévasté, d'où les allocations familiales! Si le capitalisme du XIXème siècle sut tirer profit de la force de travail des femmes, celui dit des "trente glorieuses" y ajouta
1 Cité par G. Lipovetsky, La troisième femme, permanence et révolution au féminin, Gallimard, Paris, 1997, pp 204-205. 2 Voir à ce propos l'article de L. Lee Downs, "Boys will be men and girls will be boys", Division sexuelle et travail dans la métallurgie (France et Agleterre, 1914-1939), Annales HSS, mai-juin 1999, n03. 3 Voir à ce propos l'ouvrage de S. Chaperon, Les années Beauvoir 1945-1970, Fayard, Paris, 2000. 12

leur capacité de consommation. "Moulinex libère la femme" ! Ou encore "vive la cuisine presse-bouton" ! L'industriel, Jean ManteletI, avait bien compris le nouvel air du temps, et trouva le moyen astucieux de vendre d'abord son fameux moulin à légumes (d'où le nom "Moulinex" qui vient de "moulin express") puis les robots ménagers de toutes sortes: "RobotMarie", "Robot-Charlotte", "Robot-Suzy", "Robot-Jeannette", du nom de quatre de ses secrétaires! Et les femmes sont tombées dans le panneau guidées par les journaux féminins qui au lendemain de la seconde guerre mondiale, sous couvert de les conseiller sur l'art de faire face à une économie de rationnement, vont peu à peu les conduire vers la société de consommation. Le premier numéro du magazine féminin Elle date du 21 novembre 1945, et propose aux lectrices des recettes qui vont dans ce sens. Mais les lectrices sont également sensibilisées aux "gransles questions sociales", comme la condition de la femme aux Etats-Unis ou en URSS. En 1958, la fondatrice du magazine, Hélène Lazareff, lance une ligne de vêtements signés Elle en coopération avec les Galeries Lafayette2. Une autre entreprise doit également son exemplaire succès à la libération féminine: L'OréaP. Créée en 1908, par un self-made man alsacien, Eugène Schueller, l'entreprise vivote jusque la première guerre mondiale, puis connaît une première impulsion bénéfique pendant les années 1920-1930 avec la mode de la garçonne, l'entreprise est déjà multinationale. Après la seconde guerre mondiale, nouvelle impulsion, avec la permanente venue d'outre-Atlantique. Talons aiguilles, jupes serrées, maquillage, coloration et mise en plis! Que peut-on envier aux Chinoises de l'ère pré-Mao qui exhibaient sous les yeux effarés des photographes occidentaux leurs pieds atrophiés? Laissons de côté la mode pour revenir à la cuisine. La cuisine-presse bouton de Moulinex a certes libéré la femme des tâches ménagères qui font son quotidien depuis des lustres: eau courante, réfrigérateur, lave-ligne, cuisine électrique, aspirateur... comme le chantait si joliment Boris Vian dans La complainte du progrès! Mais, ce temps de ménage libéré a été réapproprié par les industriels. La femme s'équipe en outils ménagers électriques et contribue en même temps à leur fabrication. Elle forme du même coup un marché.

l A. Frerejean., Terre d'inventeurs, Tallandier, Paris, 2000. 2 C. Legrand, Histoire du siècle, Hélène Lazareff, Les Échos, 19 août 1999. 3 T. Gaston-Breton, Eugène Schueller, Les Échos, 17 août 1999. 13

A condition de savoir s'y prendre! Nous avons dit, certes oui, et si le XIXème siècle apporte le salariat féminin, il draine également la contestation, les revendications féministes. Le mot "féministe" serait au demeurant né à la fin du XIXème siècle. Le mécontentement féminin n'est pourtant pas nouveau. Depuis les amazones en passant par nombre de femmes d'exception, la contestation féminine est une constante de l'histoire humaine, même s'il est arrivé que dans le passé les femmes aient eu des droits beaucoup plus étendus qu'aujourd'huil. Mais, la particularité du XIXème siècle est d'avoir contribué à structurer plus ou moins bien le féminisme en un mouvement. Le droit de vote, bien sûr, mais aussi l'éducation (la même que pour les garçons) figurent parmi les principales revendications des mouvements féministes. Louise Michel (qui n'était pas féministe) n'a-t-elle pas écrit dans ses Mémoires que l'éducation réservée aux filles l'ennuyait grandement et surtout qu'elle n'était d'aucune utilité. D'où cette conclusion sans appel: "j'y allai en homme, et je puis me convaincre que je ne trompais pas"2! L'accès à l'emploi les préoccupe, mais également le contrôle des naissances et nombreuses sont celles qui militent pour le pacifisme. Plusieurs femmes, comme la doctoresse Madeleine Pelletier, première femme interne aux asiles de la Seine en 1903 et militante socialiste de premier plan, seront jugées pour avortement. D'autres, conune l'institutrice Hélène Brion, passeront en conseil de guerre pour leurs idées et actions pacifistes pendant la première guerre mondiale. Ce que veulent les plus radicales d'entre elles, comme Rosa Luxemburg3 ou Clara Zetkin, est de n'être plus considérées comme une humanité de deuxième rang, tout juste bonne à assurer la reproduction de l'espèce humaine. A l'opposé des ouvrières dont nous présentons les écrits dans cet ouvrage, quelques femmes sont restées dans l'histoire pour avoir réussi dans les affaires depuis le Moyen-Age jusqu'au XXème siècle. Mais leur réussite tient plus à leur place particulière dans une famille de commerçants ou d'industriels qu'à un projet personnel mûrement réfléchi et préparé. Ce sont des événements exceptionnels, comme la perte prématurée d'un

I Comme le montre par eJSemple l'ouvrage de l'historien Roger-Xavier Lanteri, Les Mérovingiennes, Editions Perrin - Histoire, 2000. 2 L. Michel, Mémoires, Éditions Sullivier, 1998, p.25. 3 Notons cependant que R. Luxemburg ne fut pas comme C. Zetkin, une féministe. R. Luxemburg ne se préoccupa pas du féminisme (tout comme S. de Beauvoir qui s'y consacra qu'après avoir atteint la quarantaine). Pour R. Luxemburg le changement politique (vers le socialisme) portait en lui le moyen de revoir les rapports homme/femme. 14

père ou d'un mari, qui les ont précipitées dans les affaires 1. Elles y sont donc entrées de façon fortuite, presque par accident. Et, si elles ont laissé à leur mort une entreprise florissante, peu d'entre elles ont eu le temps de fonder une famille. Prenant goût en effet à ce milieu, certaines d'entre elles ont bâti de véritables empires, comme Yvonne Foinant (18921990) qui fut la première femme maître de forges en France. Confrontées à un environnement hostile et concurrentiel, leurs qualités "féminines" ne les distinguent guère des hommes dans la gestion et l'organisation de l'entreprise. Femme ou homme, comment être philanthrope dans une économie fondée sur la concurrence? L'ensemble des textes qui ont été réunis dans ce volume ont été écrits pour la plupart pendant le XIXème, sauf quelques exceptions: le XVIIIème siècle avec la Déclaration des Droits de la Femme d'Olympe de Gouges et à la fin du XXème siècle avec Raya Dunayevkaya, qui appelle toujours les femmes, qu'elles soient militantes ou non, à faire entendre leur voix. Estee à dire que rien n'a changé depuis Olympe de Gouges? En apparence, non. Les femmes ont certes accès aux professions d'avocat, de juge d'instruction, d'ingénieur... autrefois réservées aux hommes. Mais, les faits sont têtus. Ils mettent en exergue les difficultés de la condition féminine aujourd'hui encore. Les femmes ont dans les pays industriels dans une grande majorité accès à l'éducation, sont aussi diplômées que les hommes, et pourtant les postes de direction, de responsabilité et de prestige sont très majoritairement occupés par des hommes. Avant toute autre chàse, dit-on, la femme pense "famille" et "enfants", même si elle a fait des études et est sortie d'une université de renom. Comment s'étonner alors que le travail à temps partiel soit majoritairement le lot des femmes? Si la société a changé en apparence, si les mœurs sont devenues plus libres, la place des femmes dans la société est déterminée selon des qualités soi-disant naturelles qui leur sont attribuées. Le travail à domicile qui était au XIXème siècle le quotidien d'une majorité d'ouvrières, qui passaient plus de 12 heures par jour derrière leur métier à tisser, l'est toujours aujourd'hui même s'il suppose à présent le maniement d'un ordinateur portable. Les tâches, autrefois accomplies par des hordes de domestiques (en grande majorité des femmes), ont été depuis quelques années requali1 Voir à ce propos C. Rigollet, Les conquérantes, du Moyen Age a~ XXème siècle, ces femmes qui en France firent prospérer des empires, Nil Editions, Paris, 1996. 15

fiées sous le vocable d"'emplois de proximité", et sont aussi majoritairement occupés par des femmes Alors, plus de cent ans de lutte n'auraient servi à rien? Certes non, car l'histoire n'a pas dit son dernier mot! Les textes regroupés dans ce volume ont été répartis en trois parties: la première, femme laborieuse, femme dangereuse ?, la deuxième, femme, animal politique et la troisième paroles d'hommes. La première partie regroupe des textes écrits entre 1792 et 1910 par des femmes européennes et américaines (excepté le poème de Thomas Hood, sur les conditions de travail dans l'industrie de la confection). Toutes dénoncent d'une manière ou d'une autre, les conditions de travail très difficiles des femmes dans l'industrie, lesquelles occupent des postes non qualifiés, justifiant ainsi des salaires de misère. Mais, si le texte de Mary W ollstonecraft est assez dur et combatif, en revanche celui de Jane Cunningham Croly est fortement marqué par le naturalisme évoqué plus haut: les femmes sont utiles au travail parce que l'on peut mettre à. profit leurs qualités de dextérité, de patience, notamment. Certes, l'auteur insiste sur la formation dont peuvent bénéficier les jeunes ouvrières, mais toujours dans le même esprit. Ces considérations sont de même ordre que celles mises aujourd'hui en avant par la Banque Mondiale, selon lesquelles le travail des femmes contribue à accroître le Produit intérieur brut, et c'est à ce titre que l'institution internationale se déclare favorable à l'intégration des femmes dans le monde du travaiP et à leur émancipation politique. Conséquence de la mondialisation, en période de difficultés économiques et de réduction d'emplois, les femmes - en raison de leur faible niveau de qualification - sont plus durement touchées que les hommes2. Cet événement n'est pas sans précédent puisqu'en Europe entre les deux guerres mondiales, alors que le chômage touchait de plus en plus durement les populations, la fonction publique se fermait aux femmes ou encore on les incitait à rester au foyer moyennant une prime. Au sein du mouvement féministe, des divergences profondes se manifestent, avec d'une part le mouvement des femmes "bien pensantes" défendant la famille et la dignité féminine, dont l'objectif majeur est que la société donne aux femmes les moyens d'élever correctement leurs enfaQts, de faire des études (ou tout au moins d'avoir une formation professionnelle) et
1 L. Delattre, Le sexisme est l'ennemi de la croissance économique, Le Monde, 7 juin 2000. 2 Voir à ce propos l'article d'A. Callamard, D'autres Bastilles à abattre, les femmes à l'assaut du ciel, Le monde diplomatique, Juin 2000. 16

d'avoir un emploi si elles le souhaitent (elles doivent pouvoir choisir entre famille et emploi), tout en leur accordant les mêmes droits politiques que les hommes. Mais, en aucune façon, il ne sera question de changer la société. De l'autre côté, et cela est très significatif dans la deuxième partie de l'ouvrage, nous distinguons des femmes qui défendent d'abord une autre conception de la société, et pour lesquelles l'émancipation féminine ne peut être conçue indépendamment d'une refonte radicale des rapports sociaux. C'est manifeste chez Clara Zetkin, mais plus encore chez Rosa Luxemburg ou Louise Michel. Cette dernière n'était pas - cela va s'en dire - favorable au suffrage universel au sens bourgeois du terme. Dans la troisième partie, le texte de F. ~ngels extrait de L'origine de lafamille, de la propriété et de l'Etat, montre clairement que le sort inégal réservé aux femmes n'est pas le reflet de qualités dites naturelles, mais le produit d'une organisation sociale particulière, le capitalisme. Paul Lafargue et August Bebel vont dans le même sens. Quant à Lénine, il a mis en pratique l'égalité des sexes. Le texte de Tocqueville est tout en nuances. Quant à celui de J.S. Mill, il est d'un grand intérêt, parce que les économistes classiques!, comme A. Smith, ne se sont guère intéressés aux femmes. Ces derrières sont implicitement exclues du travail, car le salaire de l'ouvrier doit être suffisant pour satisfaire ses besoins et ceux de sa famille. Il en va de même pour J.B. Say, car il se pose, comme Malthus, la question d'une part de la reproduction (physique) de l'humanité, d'autre part, celle de l'équilibre entre la population et les ressources disponibles. Quelle place reste-t-il à la femme dans ces conditions? Quant à T. Veblen, il peut être - mais cela va de soi - une fois encore qualifié de "non conformiste" ! Le XIXème siècle, nous l'avons déjà rapidement évoqué, nous renvoie notre propre image. Si le monde a changé en apparence, les rapports entre les sexes se fondent toujours sur les mêmes inégalités. Les manifestations féministes se sont multipliées dans le monde depuis quelques années. Mais, il n'est plus question aujourd'hui de changer la société. Les femmes cherchent à y faire leur place, à y être reconnues en tant que salariée, en tant qu'entrepreneur, en tant que responsable politique - en tant que maire -, en tant que mère... et ce faisant des aménagements sont conquis. Ce qui contribue à les marginaliser davantage en en faisant une sorte d'espèce protégée ou encore comme l'écrivent (en toute bonne foi) certains
! Voir à ce propos l'ouvrage de P. Alonzo, Femmes et salariat, l'inégalité dans l'indifférence, coll. "Logiques sociales", L'Harmattan, Paris, 2000. 17

gestionnaires et économistes, une minorité! Si les inégalités entre les sexes n'ont pas disparu (ou plus exactement se recréent sous des formes nouvelles) malgré plus d'un siècle de luttes intensives, c'est parce que ces inégalités sont utiles, ce qui revient paradoxalement à classer les femmes parmi les minorités! N'oublions pas les deux variables de l'équation du

à la fois productrices et consommatrices. Et ce, l'industriel l'a cOJ11pris epuis le XIXème siècle, comme en témoigne le roman d d'Emile Zola, Le Bonheur des dames, prenant modèle sur le Bon Marché, grand magasin parisien de la fin du XIXème qui a contribué à révolutionner le commerce de détaiIl. La question de la femme est sans fin parce qu'on la croît résolue, mais elle réapparaît sous des formes différentes selon les époques. La femme ne peut exister en tant que telle, en tant qu'individu, en tant qu'animal politique. Les Grecs le lui ont refusé! A la fin du XIXème siècle et au début du XXème siècle, lorsqu'il a été question pour les femmes d'accéder à des métiers... d'homme comme avocats ou juges d'instruction, des réactions d'opposition ont mis en garde la société comme la décomposition à venir de la famille (et donc de la société). Que vont devenir nos pauvres enfants abandonnés par leurs mères? Qui va repriser nos chaussettes (cet argument était en effet fréquemment mis en avant de façon provocante par certaines féministes2) ? De même pour le droit de vote ou l'accès à l'éducation. Lorsqu'il a été question de légaliser la contraception et l'avortement après-guerre, même refrain: Que va devenir le pays si les femmes ne font plus d'enfants? Que va devenir notre honneur national? En revanche, la femme consommatrice, la fameuse ménagère de 35-50 ans, ne pose aucun problème de conscience. Et l'image que la publicité véhicule oscille toujours entre les deux extrêmes de la femme, celle libérée qui conduit de grosses voitures et la bonne ménagère qui choisit la meilleure lessive pour sa machine à laver dernier cri, toujours souriante même lorsque les enfants sont insupportables.

capitalisme ==production + consommation.Or, les femmes sont

Sophie BOUTILLIER

1 Voir à ce propos l'ouvrage de M.B. Miller, Au Bon Marché 1869-1920, le consommateur apprivoisé (1981), Armand Colin, Paris, 1987. 2 Comme le souligne C. Bard, op. cit. 18

Bien sûr l'Homme était sauvage lui aussi. Il était sauvage à faire peur. Il ne commença vraiment à s'apprivoiser que lorsqu'il rencontra la Femme, elle lui dit qu'elle ne voulait pas vivre comme une sauvage. Elle dénicha pour sy coucher, au lieu d'un tas de feuilles humides, une jolie Caverne sèche, puis elle répartit du sable propre sur le sol: elle alluma un bon feu de bois au fond de la Caverne: elle suspendit une peau de cheval sauvage séchée, la queue en bas, devant l'entrée de la Caverne, puis elle dit:

"Essuie tes pieds quand tu rentres, mon chéri. Désormais nous allons avoir un foyer. "
Ce soir-là, ma Mieux-Aimée, ils mangèrent du mouton sauvage rôti sur des pierres chaudes, assaisonné d'ail sauvage et de poivre sauvage: et du canard sauvage farci de riz sauvage et de fenugrec sauvage et de coriandre sauvage: et des os à moelle de bœuf sauvage, des cerises sauvages et des passiflores sauvages. Puis l'Homme s'endormit devant le feu très heureux, mais la Femme resta éveillée à peigner ses cheveux. Elle prit l'os de l'épaule de mouton, la grande omoplate toute plate et en examina les magnifiques marques, puis elle ajouta du bois dans le feu et fit une Magie. Elle fit la Première Magie Chantante au

monde (...)

Rudyard KIPLING Le chat qui allait son chemin tout seul

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Première Partie
Femme laborieuse, femme dangereuse?