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LA JUSTICE EST-ELLE SATISFAISANTE SUR LES MARCHÉS FINANCIERS ?

De
354 pages
Qu'en est-il de la justice sur les marchés financiers ? Ces marchés sont assurément nécessaires pour les économies nationales et leur développement, et c'est la justice commutative qui en règle les enjeux. Cependant un système financier fondé sur l'individualisme de l'économie de marché entraîne des effets sociaux négatifs, en particulier l'augmentation de l'exclusion au grand dam de la justice sociale.
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LA mSTICE EST-ELLE SATISFAISANTE SUR LES MARCHÉS FINANCIERS?

2001 ISBN: 2-7475-1072-7

@ L'Harmattan,

German R. Rosa Borjas, s.j.

LA JUSTICE EST-ELLE SATISFAISANTE SUR LES MARCHÉS FINANCIERS?

Un essai d'interprétation éthique et théologique dans la perspective des exclus

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Aux pauvres et aux exclus, mais de manière particulière aux pauvres de la France, qui m'a bien aimé, ainsi que de
l' Amé riq ue Latine.

Je voudrais remercier la Compagnie de Jésus en France pour son accueil fraternel. Il a rendu possible la rédaction de ce travail. Je voudrais remercier les Professeurs du Centre Sèvres pour tout ce qu'ils m'ont appris. Je suis très reconnaissant au Père Paul Valadier et au Père Etienne Perrot qui m'ont accompagné au long de la recherche et de la rédaction de cet ouvrage. Un grand merci au Père Michel Fédou, Doyen de la Faculté de Théologie du Centre Sèvres, qui m'a beaucoup aidé, et au Père Jean de Longeaux pour son amitié fraternelle. Je voudrais aussi remercier tous les amis de France qui m'ont soutenu lors de mon séjour dans ce beau pays. A vous tous un grand merci!

Introduction

Le marché est devenu une puissance indépendante de l'Etat.

de plus en plus

L'autonomie du marché par rapport aux pouvoirs publics fait beaucoup réfléchir en raison des résultats inattendus au préjudice de la société. Cela montre que le marché par lui-même ne peut pas toujours garantir le bien commun. D'où découle la nécessité de sa régulation par les pouvoirs publics. Le rapport entre le marché et l'Etat est devenu un sujet d'actualité. D'autant plus quand le bien être social est atteint par des relations économiques et financières incontrôlées, qui aboutissent à des situations de bonheur pour quelques -uns et de malheur pour d'autres. Le point de départ de ce travail essaie de mettre en relief les enjeux du marché dans le cadre d'un débat entre Michael Novak et Arthur Rich. Il n'est pas facile de déterminer la place du marché dans la société, ainsi que de trouver la juste articulation entre le marché et l'Etat dans l'économie de marché. Ceci se remarque dans le débat que nous entamons entre ces deux penseurs qui appartiennent à des contextes différents, Novak des Etats-Unis et Rich de la Suisse alémanique, dont la caractéristique commune est qu'ils vivent dans des pays économiquement développés. Cependant on trouve dans leurs perspectives des approches différentes sur l'articulation entre le marché et l'Etat.

Michael Novak est né en Pennsylvanie. Il a fait ses études à Stonehill College, à la Grégorienne (Rome) et à Harvard. Il a été professeur dans diverses Universités des Etats-Unis. Il est titulaire de la chaire de Religion and Public Policy à l' American Entreprise Institute de Washington. Il a dirigé en 1980 et 1982 la délégation américaine auprès de la Commission des Droits de l'Homme des Nations Unies et a écrit une vingtaine d'ouvrages qui traitent les sujets de la politique, de l'économie, de la culture et de la théologie. Arthur Rich est né en 1910 à Neuhausen. Fils de boulanger, les évènements de la première guerre mondiale et de la Révolution russe vont développer en lui un goût pour les choses politiques. Il a participé aux débats sur les rapports christianisme-socialisme. Après un apprentissage de mécanicien en usine, il passe à l'étude de la théologie, qu'il poursuivra jusqu'au professorat. Son ouvrage le plus connu a pour objet le thème de la « participation dans l'industrie ». Il Y a un lien très étroit de l' œuvre d'Arthur Rich avec sa biographie et son contexte. C'est un écrivain convaincu que l'éthique sociale doit viser surtout à I'humanisation de I'homme. Sa trajectoire est très marquée par ses militances anti -militariste, anti -nazie et contre l'antisémitisme, depuis l'époque de ses études de théologie à l'Université de Zurich (1932-1938) jusqu'au pastorat à Schaffouse (1938-1947). Il est mort en 1992. Novak plaide pour une économie de marché sans régulation de l'Etat ou avec la moindre régulation possible; Rich a plutôt une perspective qui articule le marché et l'Etat sur la base de critères quantitatifs et qualitatifs, en vue d'atteindre le bien être social. La pensée de Michael Novak a beaucoup influencé les penseurs néo-libéraux en Amérique Latine. Arthur Rich propose une approche différente pour réfléchir sur les problèmes économiques dans la perspective de l'éthique sociale. Bref ces deux auteurs nous offrent deux perspectives différentes pour entamer un dialogue au sein de la théologie morale du premier monde et nous apportent les éléments pour réfléchir sur notre sujet dans la perspective le l'Amérique Latine.

10

Dans le premier chapitre nous reprendrons les éléments qui esquissent la relation complexe entre ces deux institutions, en prenant en compte les contraintes réelles ou objectives du marché et de l'Etat pour le bon fonctionnement de l'économie et de la politique. Cependant nous le ferons dans une perspective critique, en recherchant une vue d'ensemble de la réalité du marché, de sa complexité et de ses aspects incontournables qui doivent être pris en compte pour une réflexion éthique et théologique. Bref, le premier chapitre est une introduction nécessaire pour la suite de notre recherche. Le sujet de la présente thèse est: la justice est-elle satisfaisante sur les marchés financiers? Un essai d'interprétation éthique et théologique dans la perspective des exclus. Le second chapitre comprend la définition même des marchés financiers, leur manière de fonctionner; nous allons remarquer leur utilité et leur nécessité pour le développement des économies nationales. Puis nous soulignerons les limites du développement conçu dans une perspecti ve économiciste et partielle, pour aborder ensuite le thème des marchés financiers insérés dans l'économie de marché et leurs aspects ouverts au débat, dans la perspective de l'exclusion et de la justice. Ceci nous introduira au chapitre suivant qui traitera de la base éthique et juridique des marchés financiers. Dans ce chapitre nous analyserons l'éthique utilitariste et la justice commutative qui sont à la base des marchés financiers. Nous reprendrons la pensée de Novak pour montrer que son éthique économique est de caractère utilitariste. Nous réaliserons une lecture critique de l'utilitarisme appliqué aux marchés financiers. Et finalement nous ferons une critique d'une justice strictement commutative dans la perspective des droits de I'homme, pour montrer la nécessité d'élargir cette justice contractuelle en vue d'atteindre la justice sociale. Après d'avoir réfléchi sur l'éthique utilitariste et la justice commutative, la suite de notre recherche se centrera sur la nécessité de les dépasser par la justice sociale.

Il

Dans le chapitre quatre nous allons aborder la globalisation économique et financière, leurs atouts et leurs aspects critiquables, dont la séparation entre les finances et l'économie réelle. Puis nous analyserons la spéculation financière et la bulle spéculative, ensuite nous approfondirons le lien entre les finances et la pauvreté ainsi que l'exclusion sociale. Pour cela nous devrons analyser les crises financières, puis réfléchir sur les propositions faites pour faire face à la spéculation et aux crises financières et nous reprendrons le débat éthique sur la justice entre Novak et Rich. Finalement ce chapitre s'achèvera par une réflexion sur l'exigence de dépasser la justice commutative par la justice sociale, dans la perspective de la Doctrine Sociale de l'Eglise. Evidemment nous allons analyser l'éthique de Novak et de Rich sous l'angle de la Doctrine Sociale de l'Eglise. Dans le dernier chapitre nous réfléchirons sur les fondements théologiques de la justice sociale dans son rapport avec les marchés financiers. Pour cela nous reprendrons la pensée de Novak et de Rich. Nous examinerons les éléments de la pensée de Novak pour approfondir quelques aspects anthropologiques qui empêchent la réalisation de la justice sociale sur les marchés financiers, et à partir de là cibler les apports de la perspective chrétienne pour sunnonter l'injustice sociale. Puis nous aborderons deux questions, dont Novak ne parle pas: les pauvres et les exclus dans l'Ecriture et la Tradition chrétiennes, ainsi que l'engagement d'agir en chrétien sur les marchés financiers. Nous procéderons de la même manière avec Rich. Nous mettrons en relief les éléments de sa pensée qui soulignent les difficultés pour la réalisation de la justice sociale sur les marchés financiers, ainsi que les éléments qui la favorisent, tout en élaborant notre propre réflexion. Pour compléter notre perspective anthropologique nous ferons une réflexion sur le règne de Dieu comme source de la justice sociale. Finalement nous dégagerons les conclusions de notre recherche.

12

Chapitre I

Le marché et ses enjeux:

Un débat entre Michael Novak et Arthur Rich

La thèse que nous allons développer au long du présent travail est la suivante: Les marchés financiers sont nécessaires pour les économies nationales et leur développement, et c'est la justice commutative qui en règle les enjeux. Cependant un système financier fondé sur l'individualisme de l'économie de marché, entraîne des effets sociaux négatifs, en particulier l'augmentation de l'exclusion au grand dam de la justice sociale.
Cette thèse sera le fil conducteur de notre travail d'ensemble.

Le premier chapitre porte sur le débat entre deux théologiens moralistes qui abordent le thème du marché. Ce sont: Michael Novak et Arthur Rich. Le but de ce premier chapitre est de mettre en relief les enjeux du marché qui est un préalable pour la suite de notre recherche. A) Michael Novak propose une éthique économique pour le capitalisme démocratique des Etats-Unis qui est constitué par trois systèmes convergents, mais autonomes en même temps: un système politique démocratique, une économie fondée sur les marchés et un système moral et culturel pluraliste dans le sens libéral du mot. L'économie de marché est considérée comme compatible politiquement avec la liberté, elle est aussi caractérisée par son autorégulation et son indépendance vis à vis des contrôles politiques. Donc la justice se fonde sur la croissance et non pas sur la distribution du revenu. Novak explique que l'éthique économique du capitalisme démocratique ne peut pas être l'éthique du judaïsme ni du christianisme, car elles sont dépassées par la société pluraliste. B) Arthur Rich soutient que le marché est une institution qui doit être considérée dans sa complexité. Donc, il ne suffit pas des critères quantitatifs mais il faut prendre aussi en compte des critères qualitatifs. Le marché doit être régulé par ce qui rend justice à l'humain et par ce qui est conforme au réel, pour procurer l'accroissement du bien -être général. Pour cela, il est nécessaire d'incorporer l'éthique sociale et l'éthique économique aux enjeux du marché.

15

La méthode que nous allons suivre pour notre débat est la suivante. Nous allons commencer par exposer les aspects les plus incisifs des thèses des deux auteurs en essayant d'établir les points spécifiques de leurs perspectives. Nous entamerons le débat à partir de la pensée de Michael Novak puisque c'est lui qui développe une éthique à partir des valeurs de l'économie de marché. Il nous semble très adéquat de commencer à réfléchir sur le marché et ses enjeux à partir de l'image d'une main. la main du diable ».

1.1)

Auguste Rodin et

«

Une main ouverte nous fait beaucoup réfléchir. Mais une main fermée, qui emprisonne 1'homme, nous fait penser à bien des choses pour découvrir un peu plus le mystère humain. Rappelons-nous, ce qu'est une main raide, qui enferme I'homme dans sa solitude, dans le vide, dans la plus grande des misères. Elle essaie d'enfoncer l'homme, de l'étouffer, c'est comme une cage de fer qui va emprisonner I'homme. Cette main enferme I'homme dans sa propre misère et dans la mort qu'elle provoque. Auguste Rodin, en sculptant «la main du diable », fait que nous nous rendions compte qu'il faut libérer l'homme de la misère qui l'entoure et aussi la création de toute la misère du mal qui l'enfonce, y compris celles qui sont produites par le marché. Il exprime cela de manière prophétique en face de notre société contemporaine.

1.2) Différentes d'Adam Smith.

approches

de «la

main

invisible»

« La main invisible» est devenue un paradigme pour réfléchir sur le marché. Nous allons mettre en relief l'interprétation faite par nos deux théologiens.

16

Michael Novak interprète la métaphore de « la main invisible» comme celle qui met de l'ordre dans les actions individuelles sur le marché. Il remarque que les « motifs» des individus ne sont pas liés aux «conséquences sociales» de leurs actions. La logique de la conduite économique est située sur un autre plan que la logique des motivations; en conséquence, on doit analyser la « main invisible» du système et non pas seulement les motifs visiblement exprimés par les acteurs, puisqu'il Y a une logique, un ordre sous l'apparente loterie des choix individuels1. Dans l'ordre fourni par les marchés ce qui compte c'est l'efficacité, précisément parce qu'ils sont le cadre d'échanges et qu'on attend l'information avec clarté et précision dans le jeu de l'offre et de la demande2. L'ordre qui résulte des décisions prises individuellement est plus rationnel que n'importe quel ordre imposé par des planificateurs rationnels. Novak le dit ainsi: «La raison pour laquelle la main est « invisible» est que la rationalité d'un marché ne se commande pas »3. Donc, l'ordre qui découle de l'action des individus en fonction de leurs propres jugements est surprenant, il semble qu'il est conduit par une main invisible. Evidemment, une telle main n'existe pas. Il y a un ordre intelligible mais il n'obéit pas à quelque obligation et il n'est consciemment voulu par aucune intelligence humaine4. Arthur Rich interprète la métaphore de «la main invisible» comme un effort d'Adam Smith pour expliquer l'équilibre des intérêts individuels en faveur de la collectivité, donc l'intérêt pour l'autre limite l'intérêt propre et cela favorise la bien-être généraIs. Rich fait cette interprétation en considérant qu'Adam Smith opte en faveur d'une économie de marché concurrentiel où il y a une régulation institutionnelle des activités économiques et concède à l'Etat

1

M. Novak, Une éthique économique. Les valeurs de l'économie de marché, Les Editions

du Cert, Paris 1987, pp. 130-131. 2 Ibid., p. 132. 3 Ibid., pp. 132-133. 4 Ibid., p. 133. 5 A. RICH, Ethique économique, 476-477.

Labor et Fides pour l'édition

française,

France

1994, pp.

17

une fonction positive de création d'un cadre institutionnel régulateur de la concurrence et des potentialités du marché6. Evidemment, la position de Smith est incompatible avec toutes les tendances extrêmes par rapport au marché, tant le libéralisme absolu que l'altruisme collectiviste. Pourtant Smith ne s'occupe pas de l'éthique personnelle ni sociale7. L'affirmation: «Si chacun perçoit son intérêt particulier, l'intérêt général s'en trouvera garanti au mieux »8, peut être rapportée à la conception qui soutient qu'en cherchant l'intérêt général, l'intérêt particulier s'en trouvera garanti au mieux; il Y a des contraintes réelles de la rationalité économique, celle-ci est reliée à la finalité et au sens de l'économie, et elle comporte une option éthique9.

1.3) Le contexte Smith.

littéraire

dans lequel s'exprime

Adam

La méthode que nous allons suivre est de partir d'abord d'une approche sur la main invisible dans l'ouvrage Théorie des Sentiments Moraux qui est paru en 1759, puis nous allons aborder le même sujet dans l'ouvrage Enquête Sur la Nature et les Causes de la Richesse des Nations publié en 177610.
A) Moraux.

La main invisible dans la Théorie des Sentiments

Adam Smith se réfère à la main invisible dans la quatrième partie du livre: Théorie des sentiments moraux; le thème qu'il développe dans cette partie est: « De l'effet de l'utilité sur le sentiment d'approbation », dont le chapitre I est intitulé: «De la beauté que

6Ibid., 7 Ibid., 8 Ibid., 9 Ibid.,

p. 479. pp. 479-480. p. 261. pp. 261-263.

10 M. BASLE, F. BENHAMOU & autres, Histoire des pensées économiques. fondateurs, Editions Dalloz, Paris 1993, pp. 39-40.

Les

18

l'apparence de l'utilité confère à toutes les productions de l'art, et de
l'influence étendue de cette sorte de beauté
»11.

A partir de quelques exemples Adam Smith remarque la dimension d'utilité de l'art, par exemple l'esthétique d'une maison bien construite, d'un objet particulier ou d'un palais qui stimule la pensée et dont nous nous concevons non pas seulement comme des admirateurs mais comme des propriétaires, si bien qu'elle produit en nous le maximum de satisfaction. Il conçoit un lien entre la beauté, la commodité et l'utilité12. Il souligne aussi le désir de la richesse et de la grandeur de celui qui en manque mais qui les considère comme fondamentales. Cependant, même s'il a travaillé toute sa vie pour les obtenir, à la fin il se rend compte que tant la richesse que la grandeur ne sont que «des bibelots d'utilité frivole », qui ne procurent que bien peu le bien-être du corps et la tranquillité de l' esprit13. L'homme du commun a beaucoup d'admiration pour la condition des riches et des grands, non pas parce qu'il soupèse le bienêtre ou le plaisir dont ils sont supposés jouir, mais plutôt parce qu'ils possèdent plus que lui de moyens d'être heureux14. Mais la richesse et la grandeur exigent des labeurs et des angoisses que nous sommes disposés à dépasser15. Adam Smith remarque la force productive et créatrice de la nature humaine, lorsqu'elle se déploie à partir de cette illusion qui suscite et entretient le mouvement perpétuel des hommes à cultiver la terre, à construire des maisons, à fonder des villes et des Etats ainsi qu'à développer l'industrie, la science et les arts qui embellissent la vie humaine16.

11

A. SMITH,

Théorie des Sentiments

Moraux,

Presses Universitaires

de France

1999, pp.

249-251.
12 I bid., pp. 251-252. 13 Ibid., pp. 253-254. 14 Ibid., p. 255. 15 Ibid., 16 Ibid., pp. 255-256. p. 256.

19

Le propriétaire terrien produit sans considérer les besoins de ses frères, car il se laisse conduire par l'immensité de ses désirs et sa propre
ambition 17.

Le riche distribue entre ceux qui le servent leur part pour vivre: « C'est de son luxe et de son caprice que tous obtiennent leur part de nécessités de la vie, qu'ils auraient en vain attendue de son humanité ou de sa justice »18. Adam Smith analyse comment le produit du sol fait vivre presque tous les hommes, dont les riches choisissent le plus précieux et le plus agréable, même s'ils ne consomment guère plus que les pauvres. Adam Smith remarque ensuite l'aspiration des riches à obtenir leur propre commodité, la satisfaction de leurs vains et insatiables désirs. Et même s'ils se proposent de les obtenir du labeur des milliers de bras qu'ils emploient, cependant «ils partagent tout de même avec les pauvres les produits des améliorations qu'ils réalisent» 19. Adam Smith poursuit l'analyse et écrit:

« Ils sont conduits par une main invisible à accomplir presque même distribution des nécessités de la vie que celle qui aurait eu lieu la terre avait été divisée en portions égales entre tous ses habitants; ainsi, sans le vouloir, sans le savoir, ils servent les intérêts de la société donnent des moyens à la multiplication de l'espèce» 20.

la si et et

Adam Smith conçoit la répartition de la terre entre un petit nombre de grands seigneurs comme dépendant de l'action de la Providence qui n'oublie pas ceux qui semblent avoir été négligés dans cette répartition. Car eux aussi profitent du produit de la terre, pourtant ils ne sont en rien inférieurs, par rapport au bonheur réel de la vie humaine, à ceux qui pourraient sembler leur être si supérieurs21.

17

Ibid., p. 256.

18
19
20

Ibid., p. 257.
Ibid., p. 257.
Ibid., p. 257.

21

Ibid., pp. 257-258.

20

Adam Smith termine le paragraphe en soulignant que le bienêtre du corps et la paix de l'esprit sont presque au même niveau pour tous les rangs différents de la société22. Il continue en soulignant que le principe d'utilité qui suppose l'ajustement des moyens aux fins qu'ils servent, ainsi que l'attention à la beauté de l'ordre, de l'art et de l'arrangement peuvent être utilisés pour promouvoir le bien public23. Il donne des exemples, en se référant à la police publique et au législateur, qui constituent la partie principale du système de gouvernement des rouages de la machine politique, laquelle se meut avec
souplesse et harmonie par leur moyen
24.

Puis il introduit le critère du bonheur pour l'action politique des gouvernants:

«Les différents régimes de gouvernement ne sont toutefois estimés qu'en proportion du bonheur qu'ils tendent à procurer à ceux qui vivent sous leur autorité »25. Donc, l'utilité et la fin du gouvernement est exprimée selon A. Smith par cette fonnulation. Adam Smith parle aussi de « la main» dans la sixième partie de son ouvrage Théorie des Sentiments Moraux: « Du caractère de la vertu consistant en trois sections ». Plus précisément dans le chapitre II : « De l'ordre suivant lequel la nature recommande les sociétés à notre bienfaisance» qui est inclus dans la section II: «Du caractère de l' individu, dans la mesure où il peut affecter le bonheur des autres». Dans ce contexte Adam Smith compare l'agir d'un homme de système qui déploie son plan idéal de gouvernement sans aucune déviation et qui dispose des différents membres d'une grande société, à
22Ibid., 23Ibid., 24Ibid., 25Ibid., p. p. p. p. 258. 258. 258. 259.

21

celui d'une main qui dispose les différentes pièces sur un échiquier. Mais la différence réside en que les pièces sur l'échiquier n'ont d'autre principe de mouvement que celui que la main leur imprime, alors que, sur le grand échiquier de la société humaine, chaque pièce a un principe de mouvement propre tout à fait différent de celui que le législateur pourrait choisir de lui imprimer. La réussite de 1'harmonie sociale dépendra de la coïncidence du mouvement propre des individus avec celui établi par la loi qui exprime l'esprit du système26. La main invisible dans l'ouvrage Théorie des Sentiments M oraux est un essai d'explication des conséquences inattendues de la constitution de la société dans les domaines économique et politique. Adam Smith remarque l'aspect distributif de la production dont les intérêts particuliers des riches, la satisfaction de leurs désirs, de leurs commodités, de leurs nécessités garantissent les intérêts, et la satisfaction des besoins des pauvres en leur rendant le bonheur. Mais il articule la dimension économique à la dimension politique quand il exprime que l'utilité et la fin du gouvernement est de procurer le bonheur, donc d'obtenir que I'harmonie sociale soit atteinte dans l'ensemble du système social. B) La main invisible dans l'Enquête Sur la Nature et les Causes de la Richesse de Nations. Adam Smith parle de la main invisible dans son ouvrage Enquête sur la Nature et les Causes de la Richesse des Nations, au livre IV : Des Systèmes d'Economie Politique. Il exprime deux objets de l'économie politique qui sont: a) Procurer au peuple une subsistance abondante ou un revenu abondant, plus précisément il parle de créer les conditions ou les circonstances qui procurent une telle subsistance ou un tel revenu. b) Assurer à l'Etat ou à la collectivité un revenu suffisant pour les services publics.

26

Ibid., pp. 322-325.

22

En conclusion, Adam Smith remarque que le but de l'économie politique est d'enrichir le peuple et le souverain27. Pour cela il va étudier les deux systèmes qui ont été développés au long des différentes époques et dans diverses nations: le système du commerce et le système de l'agriculture.
Le contexte immédiat dans lequel il aborde le thème de la main

invisible est le chapitre II : « Des restrictions mises à l'importation des marchandises étrangères que l'on peut produire dans le pays »28. Il introduit ce chapitre avec l'explication de la sécurité de l'industrie domestique et du monopole du marché intérieur à travers les barrières douanières pour l'importation de marchandises étrangères29. Ensuite il parle du rapport proportionnel entre l'investissement du capital et l'embauche des ouvriers. Puis, il poursuit l'analyse de l'allocation du capital dont le premier critère est de trouver l'emploi le plus avantageux. Celui qui recherche son propre avantage en plaçant ses capitaux est conduit par ce but à préférer l'emploi qui est le plus avantageux à la société30. Adam Smith soutient que l'investissement relance l'économie nationale, stimule l'industrie domestique, donne revenu et emploi à un plus grand nombre d'habitants du pays3!. Mais l'investissement pour soutenir l'industrie a pour objectif d'en tirer du profit. Le travail d'investissement et de management recherchent la croissance du produit industriel pour avoir la plus grande valeur et rendre le revenu annuel de la société aussi grand que possible32. Le but principal est de soutenir l'activité domestique en fonction de sa propre sécurité, or la recherche du propre gain détermine les labeurs de management de l'industrie de façon que son produit puisse
27

A. SMITH,
p. 509. p. 509. p. 510. p. 512.

Enquête

sur la Nature
de France

et les causes de la Richesse

des Nations,

Livre IV,

Presses 28 Ibid., 29 Ibid., 30 Ibid., 31 Ibid., 32 Ibid.,

Universitaires

1995, p. 481.

pp. 512-513.

23

être de la plus grande valeur, d'où s'ensuit que le souci de faire avancer l'intérêt public n'apparaît pas au point de départ: «Et il est en ce cas, comme en bien d'autres, conduit par une main invisible pour faire avancer une fin qui ne faisait point partie de son intention» 33. Donc la recherche de l'intérêt propre fait souvent avancer l'intérêt de la société plus efficacement que s'il y visait vraiment34. Cependant aucun homme d'Etat ne peut décider à la place de chaque individu où investir les capitaux pour tirer le plus de profit. Adam Smith continue en disant que l'homme d'Etat ne peut pas s'arroger une telle attribution, étant donné l'impossibilité de l' accomplir35. Cela pour soutenir que c'est aux particuliers d'investir dans l'industrie domestique et dans l'industrie étrangère dont les produits seront offerts sur le marché, pourtant ils seront consommés selon les critères des consommateurs de faire des économies et d'acheter le moins cher
possible36.

Les entrepreneurs investissent et développent leur industrie d'une façon qui leur donne quelques avantages sur leur voisins et ils font leurs achats avec une partie de son produit pour satisfaire leurs besoins37.
Adam Smith continue son analyse en soulignant que les rapports commerciaux sont complémentaires mais il remarque l'impact de la concurrence sur le marché national, car elle peut faire choisir aux clients un produit étranger parce qu'il est meilleur marché38.

Lorsqu'Adam Smith parle de la main invisible on ne doit pas oublier le contexte plus général, puisqu'il analyse les causes de la richesse de nations dans un sens ample de l'économie tel qu' ill' exprime dans l'introduction de son ouvrage: a) Le travail pourvoit à tout ce qu'il faut pour la satisfaction des besoins et pour le confort humain.

33

Ibid., p. 513.
p. 513. p. 513. pp. 513-514. p. 514. pp. 514-515.

34Ibid., 35 Ibid., 36 Ibid., 37 Ibid., 38Ibid.,

24

b) Les produits commerciaux entre les nations.

du travail permettent

les échanges

Les nations sont pourvues de toutes les nécessités commodités de la vie selon qu'elles les produisent39.

et

La production et la consommation prennent en compte deux aspects: le savoir-faire, l'habilité et le discernement dans la réalisation du travail; et la proportion entre le nombre de ceux qui sont employés à un travail utile, et le nombre de ceux qui ne le sont pas40. Indépendamment des conditions physiques, naturelles et climatiques, l'abondance ou l'insuffisance de l'approvisionnement de chaque nation dépendra de ces deux circonstances41. Donc, Adam Smith établit un lien entre les facultés productives du travail, le capital, les politiques du développement économique ainsi que le revenu social42. Après toutes les données qu'apporte Adam Smith sur notre sujet, nous pouvons arriver à quelques conclusions: La main invisible est un essai d'explication du phénomène de I'harmonie entre l'intérêt particulier et l'intérêt général dans les jeux du marché, puisque l'ajustement entre l'offre et la demande semble être en quelque sorte automatique dans la société. Par la métaphore de la main invisible, Adam Smith souligne que les opérations économiques sur le marché ne sont pas toutes expliquées rationnellement, car il y a des actions que ne sont pas rationnelles. Il analyse avec réalisme ce qui se passe au moment d'investir, de produire et de consommer surtout parce qu'il met en relief la recherche de l'intérêt particulier. Donc il est évident qu'au départ, l'intérêt général n'est pas un but dans les rapports commerciaux, pour régler les opérations sur le marché dans une économie capitaliste. Cependant l'analyse ne prend pas en compte les effets des échanges
39

Ibid.,

p. 1.

40 41

Ibid., p. 1.
Ibid., pp. 1-2.
pp. 3-4.

42Ibid.,

25

économiques qui traduisent des contradictions I'harmonie sociale.

et des ruptures de

L'interprétation de Novak sur la main invisible ne prend pas en compte que les actions individuelles n'aboutissent pas nécessairement à un ordre harmonique. Donc cette conception manque de réalisme parce qu'elle ne considère pas que les différences constitutives et les conflits même de la concurrence, qui sont régulés par l'offre et la demande sur le marché, peuvent rompre cette harmonie. Le rôle de l'Etat est tout à fait absent dans l'interprétation de Novak sur la main invisible. D'où s'ensuit qu'il interprète la métaphore dans la logique du « laisser faire », sans l'intervention de l'Etat ou avec la moindre participation de celui-ci dans les affaires commerciales. Une interprétation de la main invisible dans le sens de concevoir les rapports du marché comme un ordre rationnellement harmonisé par la souplesse des ajustements entre l'offre et la demande est mise en question quand on introduit la composante des intérêts qui se confrontent sur le marché et dont les résultats ne sont pas d'adaptation mais d'exclusion pour ceux qui n'ont pas les moyens de se maintenir au niveau de la concurrence ou de la consommation. Cette interprétation fait aussi abstraction de la médiation politique qui est directement liée à la rationalité économique pour établir les rapports, les échanges sur le marché et pour le soutenir dans l'ordre socio-économique d'ensemble. Si la main invisible est une explication qui s'efforce d'établir l'équilibre des intérêts, comme le soutient Arthur Rich, il apparaît moins clair que soit une explication qui cherche à établir le lien entre l'équilibre des intérêts en faveur de la collectivité. Car celui-ci est une conséquence du jeu du marché et non une requête immédiate de l'économie de marché. Evidemment l'intérêt particulier est la recherche du profit maximum ou de la satisfaction des besoins au moindre coût. En fait, la métaphore de la main invisible est un essai de réflexion pour déchiffrer ce qui n'est pas explicité par la rationalité des auto-ajustements dans les échanges sur le marché, dont le but principal et immédiat est la satisfaction des intérêts et des besoins particuliers.

26

Arthur Rich fait le lien entre l'économie et la politique en considérant le rôle de l'Etat comme institution régulatrice des échanges sur le marché, ensuite il introduit la dimension éthique là où les hommes règlent leurs échanges commerciaux. L'interprétation de la main invisible doit être conçue selon notre opinion dans la perspective de l'économie politique dont le but est exprimé par Adam Smith comme celui d'enrichir le peuple et le souverain. Le fait d'interpréter la métaphore dans le sens seulement économique donne une interprétation réductrice et partielle, il en serait aussi de même dans le cas contraire, si on interprète la métaphore seulement dans la perspective politique. Donc Adam Smith conçoit l'économie dans le sens non seulement de produire les biens matériels mais de réaliser les échanges et de distribuer la richesse. Car on doit prendre en compte le rôle et l'importance de l'Etat dans l'ensemble des économies nationales et des rapports économiques entre les nations. Par rapport à notre sujet, il reste à résoudre la question suivante: que se passe-t-illorsque l'intérêt particulier ne coïncide pas avec l'intérêt général? Les crises financières sont des exemples de l'inefficacité et mettent en évidence des aspects qui dépassent aussi la rationalité supposée des réactions humaines sur les marchés financiers. Mais la main invisible peut-elle expliquer les conséquences indésirables, lorsque le marché n'est pas assez efficace? Dans son ouvrage History of Astronomy, au chapitre III, Adam Smith fait référence à la « main invisible de Jupiter », pour expliquer des phénomènes étonnants par la superstition et la religion polythéiste, que nous n'allons pas aborder43. Ce que nous constatons est qu'autour du marché on trouve des enjeux non seulement économiques, mais socio-politiques, juridiques, éthiques et culturels. Cela demande de délimiter la perspective de notre sujet. Pour la suite du débat entre Michael Novak et Arthur Rich, nous allons centrer notre attention sur le fait que l'économie de marché donne la priorité aux valeurs dont le bien être individuel est le but principal.

43 Ibid.,

p. 257.

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1.4) Une éthique économique: marché.

les valeurs de l'économie de

Le capitalisme démocratique est le concept qui articule l'éthique économique de Novak. Il propose une réflexion éthique et économique dans la perspective libérale. 1) Le capitalisme démocratique: mais autonomes. trois systèmes convergents

Novak parle d'un capitalisme démocratique, concept qui unit l'économie et la politique, où on peut concevoir la société dans son ensemble avec ses dimensions politiques, ses institutions morales, religieuses et cultureUes44. Il explique que le capitalisme démocratique est l'ensemble de trois systèmes en un : un système économique qui est défini comme une économie de marché; un système politique qui détermine une orientation de la politique qui met en relief le respect des droits de l'individu à la vie, à la liberté et à la recherche du bonheur; un système d'institutions culturelles orientées vers les idéaux de liberté et de justice pour tous. En conclusion, Novak propose trois systèmes dynamiques convergents: un système politique démocratique, une économie fondée sur les marchés et un système moral et culturel pluraliste dans le sens libéral du mot45. La prétention de Novak d'établir une distinction bien délimitée entre les trois systèmes reste peu compréhensible, lorsqu'il développe ses analyses, puisqu'ils apparaissent très liés. Il n'est pas possible non plus d'établir des frontières très marquées dans la vie sociale comme le prétend M. Novak. Cependant, la séparation des pouvoirs avec une diversification des fonctions est aussi une des caractéristiques du libéralisme. Par exemple la division des pouvoirs entre l'exécutif, le législatif et le judiciaire. C'est une manière de limiter le pouvoir, en fait une sorte de contrôle du pouvoir par le pouvoir même46.

44

M. NOVAK, Une éthique économique. Les vaLeurs de L'économie de marché, Les
du Cerf., p. 8. Encyclopœdia Britannica, VoLume 10, by Encyclopredia Britannica, Inc., U.S.A. p. 848. France 1987, p. XIII.

Editions 45 Ibid., 46 1983,

The New

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2) Novak comprend le rapport et l'autonomie des trois systèmes dans une perspective pluraliste. Il sépare les institutions éthico-culturelles de l'appareil gouvernemental et des institutions économiques. Donc il soutient que l'autonomie des sphères est une invention propre du capitalisme démocratique et cela limite l'activité des individus qui agissent en tant que politiciens, agents économiques, et aussi intellectuels et religieux. En conséquence, il est peu probable qu'une seule personne ou un seul parti puisse arriver à contrôler tout à fait les trois systèmes. La sphère économique est insérée dans une infrastructure pluraliste, qui est garantie par le système politique et le système éthico-culturel. Pour les activités économiques, la libre entreprise est soutenue par une culture morale qui cultive les vertus et les valeurs. Son développement n'est possible que s'il y al' exercice de la démocratie et les efforts du gouvernement pour favoriser la prospérité économique. La dimension pragmatique du système politique et du système culturel a eu de l'influence sur le fonctionnement du système économique, celle-ci a encouragé son développement. Chacune des sphères suscite ses propres modifications lorsqu'elle entre en rapport avec les autres47. Novak dénombre une série d'institutions qui constituent les points forts du système éthico-culturel américain et argumente que l'Amérique témoigne d'une énorme vitalité spirituelle. Parmi les institutions qu'il nomme sont: les églises, les fondations scientifiques, les universités, les arts48. Tout l'ensemble des systèmes de communication constituent un système nerveux, «presque un nouveau cerveau collectif, capable de faire circuler immédiatement certaines manières de voir le monde» 49. On ne peut pas oublier que tant le système politique que le système économique se servent de tout ce développement technologique. Novak remarque le rôle et l'autonomie des journalistes dont la conduite est gouvernée plutôt par des libertés et des responsabilités qui relèvent du monde des idées, des valeurs et des symboles. C'est une sphère où l'on
47

M. NOVAK,

Une éthique économique.

Les valeurs de l'économie

de marché, op. cit., pp.

61-62.
48lbid., p. 215. 49Ibid., p.216.

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considère le domaine du verbe, le droit à la liberté de parole, où ils trouvent leur garantie et leur protection toute particulière, parce qu'un ensemble de traditions et de lois protègent leur activité et veillent sur leurs idéaux et leurs disciplines. On peut donc déduire que c'est l'autonomie relative du système éthico-culturel qui lui confère un statut de système, du même ordre que ceux de l'économique ou du politique50. En conclusion, le système éthico-culturel est la source principale pour accéder au système politique démocratique et à l'économie libérale. Novak définit le système éthico-culturel comme la condition sine qua non des deux autres. On ne peut pas négliger le système éthico-culturel, il apporte les explications et les fondements sur lesquels se basent les croyances des gens en leurs activités politiques et économiques, leur sens du bien-être et d'un but valable, etc.Sl Novak remarque que la faiblesse du capitalisme démocratique réside dans le système éthico-culturel : «Le capitalisme démocratique périra plus vraisemblablement par la perte de ses valeurs intellectuelles et morales indispensables, que par les faiblesses de son système politique
ou de son système économique
»52.

Les divers systèmes sont la source de multiples pluralismes dans la vie quotidienne. Novak remarque que la séparation de l'Eglise et de l'Etat permet la protection d'une sphère par rapport à l'autre. Mais aussi la séparation du système politique et du système économique protège l'intégrité de chacun, même si chaque système exerce une influence considérable sur l'autre. Cependant le système politique déborde tant le système économique que le système éthico-cultureI53. La division entre le pouvoir économique et le pouvoir politique est délibérée, mais il n'y a pas une séparation totale, elle peut aussi être susceptible de modifications54.

50

Ibid., 51/bid., 52/bid., 53Ibid., 54lbid.,

p. 216. p.218. p. 219. pp.202-204. p.212.

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Novak affirme que l'autonomie des systèmes est conçue dans la perspective d'éviter tout autoritarisme, mais elle n'adopte pas une orientation vers une liberté sans contraintes. Donc il s'agit plutôt d'établir un équilibre en vue d'une vie personnelle unifiée au fur et à mesure que s'acquiert une liberté proportionnelle aux responsabilités personnelles de chacun dans la société55. Novak soutient que l'esprit du capitalisme est démocratique. La démocratie est compatible seulement avec l'économie de marché, qui est nourrie par la culture libérale pluraliste et qui est aussi le mieux vivifiée par elle56.
3) La contradiction du capitalisme démocratique.

Novak met en évidence la contradiction dans les termes du capitalisme démocratique, puisque malgré le présupposé que les méthodes démocratiques sont universellement désirables, les institutions économiques ne sont pas gérées selon des méthodes démocratiques, et qu'elles ne sont pas appliquées à toute recherche et à toute initiative dans la plupart des secteurs du système éthico-culturel. En conséquence, les méthodes démocratiques ont une place importante dans une société démocratique, mais cela n'implique pas que leur utilisation soit destinée à devenir universelle. Même dans le système politique, le pouvoir tant exécutif que judiciaire n'agit pas au gré des majorités démocratiques. Cela est évident dans les limites qui sont établies pour tous les représentants élus de la machine gouvernementale, qui ne peuvent prendre de décisions que par choix majoritaire: «à la fois pour des raisons pratiques et parce que les majorités sont souvent habitées par des passions, enclines à l'intolérance et sujettes à des poussées de fièvre tyrannique »57. Or dans ce cas, les intérêts minoritaires ne sont pas toujours respectés; une partie de la population peut donc être lésée par les décisions favorables au groupe majoritaire. La méthode démocratique que propose Novak n'est pas de caractère universel, donc ses bénéfices ne le sont pas non plus. En
55

Ibid., p.63.

56
57

Ibid., p. 8.
Ibid., p. 205.

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conclusion, la démocratie politique et économique de Novak est limitée à ceux qui ont la capacité d'y participer. Il s'agit d'une démocratie exclusive et excluante. 4) Le bien-être individuel dans le capitalisme démocratique. Les droits individuels sont inaliénables et ils sont d'origine divine, la liberté transcende tout pouvoir public et social. Novak prend la défense de l'individu face au groupe et aux pouvoirs publics. Il remarque que tous les hommes ont reçu du Créateur des droits inaliénables, qui constituent le fondement du pluralisme dans le capitalisme démocratique. En sauvegardant la liberté religieuse et de croyance, le pluralisme garantit la liberté de conscience de tous en faisant appel à des symboles qui transcendent le pouvoir de 1'Etat. Novak dénombre un ensemble de symboles du pluralisme: le slogan sur les pièces de monnaie et les billets américains: «En Dieu est notre confiance»; la liberté d'expression et de la presse; la liberté de recherche intellectuelle, etc.58 Dans le capitalisme démocratique, les inégalités de richesse et de pouvoir correspondent aux inégalités naturelles:

« La nature elle-même a fait les êtres humains égaux en dignité devant Dieu et les uns par rapport aux autres, mais elle ne les a pas faits interchangeables en talents, en énergie personnelle, en chance, en motivation et en habilité pratique »59.

Par ailleurs, Novak reconnaît le caractère conflictuel des inégalités naturelles. C'est la nature elle-même qui produit des inégalités d'allure, de stature, d'intelligence et de cœur, vis à vis desquelles le capitalisme démocratique « répugne à réprimer les énergies de la nature
humaine qui témoignent d'inégalités criantes
»00.

58

Ibid.,

pp. 58-59. p. 94.

59

Ibid., p. 94.

60 Ibid.,

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Les différences n'empêchent pas le respect et la coopération entre les individus pour agir en vue du bien mutuel61. Donc toute société doit reconnaître des leaders pour accroître ses possibilités de progrès. L'économie politique aussi doit considérer les différences et les moyens possibles pour permettre à toute personne d'accéder à la position sociale dont l'exercice portera le maximum de fruits pour la société62. Mais, il n'y a-t-il pas une interprétation trop naturaliste par rapport à la richesse et au pouvoir chez Novak, qui fait abstraction des réalités et des circonstances historiques? Un naturalisme individualiste manque de réalisme lorsqu'il ne considère pas la réalité sociale et les circonstances qui créent les conditions pour que quelques uns puissent devenir plus riches ou plus pauvres que les autres. Chez Novak même les différences naturelles sont conçues comme des énergies éternelles, universelles et incontournables. Le fait d'essayer les juguler entraîne des maux encore plus dangereux.63 En accord avec notre sujet, ceux qui ont le plus de talent et possèdent une formation adéquate ont évidemment l'avantage sur le marché et sont plus doués que ceux qui en manquent. Mais comment s'expliquent aussi les échecs des spécialistes et des économistes qui opèrent sur le marché financier? TIy a des composantes qui dépassent le talent strictement naturel, comme les aléas du marché, les réactions irrationnelles, etc. Il y a des aspects propres de la structure et du circuit du marché financier qui rendent possible que des hommes de grand talent essuient des échecs, de mêmes certains aspects politiques et sociaux. Mais, ce que Novak n'explique pas c'est comment s'articulent les différences naturelles et les conditions historiques qui donnent comme résultat les différences socio-économiques dans la société.

61

Ibid., p. 94.
p. 94. p. 94.

62Ibid., 63 Ibid.,

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En fait il y a une inégalité naturelle et sociale, il y a aussi une mobilité ascendante et descendante dans la société, mais ce que Novak ne considère pas, ce sont les conditionnements socio-économiques des familles pour réaliser leurs activités propres et pour acquérir leurs moyens propres en vue d'atteindre un niveau supérieur de développement humain et social. Car Novak a mis l'accent dans sa réflexion sur le naturel individuel. D'où s'ensuit une conception de la justice qui conserve à partir des différences naturelles les différences socio-économiques, politiques et culturelles. 5) Le capitalisme démocratique exprime les valeurs nécessaires
.

pour le bien-être individuel.

Novak développe quelques caractéristiques propres du capitalisme démocratique, que nous allons résumer puisqu'elles expriment les valeurs nécessaires pour le bien être individuel. La structure même du capitalisme démocratique tend vers la communauté au sens d'association de personnes libres qui se rassemblent volontairement. Les nouvelles formes de vie collective sont façonnées par quatre éléments fondamentaux qui constituent le capitalisme démocratique: a) L'expansion du monde.

Le système est conçu pour apprendre aux individus et aux nations la recherche de leur propre richesse: « il éveille les nations et les individus à la conscience de leurs propres capacités d'imagination, d'épanouissement et de croissance »64. Les ressources du système économique tendent à promouvoir la richesse des nations, l'intention du système est d'élever la base matérielle de la vie de toute I'humanité. b) Le système du capitalisme démocratique a introduit un instrument social nouveau: l'association volontaire vouée à l'entreprise lucrative, la société commerciale. Le principe coopératif est fondamental pour le système économique capitaliste. Le point de départ est que l'activité économique est fondamentalement associative, donc elle dépasse les capacités de tout individu pris isolément. Ce principe favorise
64 Ibid., p. 150.

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la formation de groupes et non la codification de l'activité individuelle. Le principe coopératif compris de cette manière, requiert une forme de vie sociale qui transcende le pouvoir et la durée de vie d'un seul individu65. Le principe coopératif est complété par le principe de subsidiarité. Celui -ci indique que les décisions concrètes doivent être prises au niveau le plus proche de la réalité concrète. Cela suppose aussi la confiance mutuelle entre dirigeants et ouvriers en fonction de leurs qualifications propres. Une stratégie de société qui néglige ce principe se convertit facilement en une opposition qui ouvre le chemin à tous les vices des économies dirigistes. c) L'interdépendance. La civilisation commerciale a créé un réseau d'interdépendances dans le monde. Les percées de la technique et du commerce ont fait que le monde avance vers la constitution d'un village «global ». Novak considère que les sociétés d'affaires sont les pionniers de ces initiatives. Le capitalisme démocratique a suscité une communauté internationale, dans laquelle l'interdépendance s'exprime dans la liberté du commerce qui ne supprime pas le respect des contraintes politiques ou éthico-culturelles. En conséquence le commerce par sa nature propre doit créer des réseaux mondiaux d'interdépendances dans lesquels la logique de la légalité et des relations pacifiques satisferait aux intérêt réels de touS66. d) L'éthique de la coopération. Le système repose sur une communauté de valeurs. Mais toutes les valeurs, ne conviennent pas; donc il est nécessaire d'avoir des valeurs spécifiques. Elles seront transmises par les cultures qui engendrent chez les peuples une discipline sociale intérieure qui amène à la pratique des politiques démocratiques et d'une économie capitaliste. Novak l'exprime ainsi: «Les cultures qui ne favorisent pas chez les individus la coopération, le compromis, la discipline pratique dans les tâches communes, ne peuvent conduire ni à la démocratie politique ni à l'économie de marché» 67.

65 Ibid., 66 Ibid., 67 Ibid.,

p. 152. pp. 154-155. p. 156.

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