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La société post-économique, esquisse d'une société alternative

De
152 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 75
EAN13 : 9782296161979
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LA SOCIÉTÉ POST-ÉCONOMIQUE

CHRISTIAN P ALLOIX pmLIPPE ZARIFIAN

LA SOCIÉTÉ POST-ECONOMIQUE
~

EDITIONS L'HARMATTAN 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

@ L'Harmattan 1988
ISBN: 2-7384-0209-7

AVERTISSEMENT

Ce livre est le résultat d'un long travail en commun, jalonné par des textes intermédiaires publiés au cours des années 1984 à 1986, avec: 250 pages.

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La fin del'économique, Paris, C.R.M.S.I. 1984, (1),

- La fracture de l'économique, Paris, C.R.M.S.I., janvier-mai 1986, 270 pages. Si Christian Palloix a rédigé plus particulièrement ici le chapitre premier, et pour partie le chapitre 2, et Philippe Zarifian les chapitres 2, 3 et l'annexe, il s'agit d'un livre dont la genèse s'appuie sur la contribution totalement collective des deux auteurs quant à l'élaboration de la conceptualisation et l'énoncé des principaux résultats de la recherche.

(1) Centre de recherches sur les mutations des sociétés indus-

trielles - Paris.

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INTRODUCTION

POUR UNE CRITIQUE DE LA VIE ÉCONOMIQUE

La référence à l'économie a envahi la pensée de notre société d'une façon tout à fait inédite. Chacun peut en faire l'expérience quotidiennement. Dans chaque journal télévisé, chaque bulletin de radio, chaque imprimé, une ou plusieurs pages traiteront de l'état de l'économie, comme s'il s'agissait là d'une donnée évidente, naturelle, incontournable, se situant au-dessus des débats politiques. La publication et les commentaires du dernier indice (l'indice des prix, du commerce extérieur, du nombre de chômeurs...) sont devenus un événement rituel, ponctuant la vie de notre société, et censé lui renvoyer un signal concernant ce qu'il y a de plus déterminant, au-delà des querelles, des luttes et des passions humaines. Comme s'il fallait en faire plus encore, cours de la bourse et cours du dollar nous sont assénés quotidiennement. Rien ne semble plus important, qu'il faille chaque jour nous en rapporter l'état. L'existence sociale suspendue au cours du dollar! Face à l'économie, nous devrions tous retenir notre souffle. Les partis politiques officiels se sont coulés dans le moule. C'est à qui sera le plus respectueux des nécessités économiques, le plus responsable et compétent, le meilleur prêtre et théologien. Bien des divergences peuvent opposer les hommes politiques, mais personne ne se risquerait à contester le bien-fondé de la dictature de l'économie. Bien au contraire: 7

à chacun de surenchérir sur son art et sa capacité à être un habile gestionnaire de l'économie, un faiseur de bons indices, un protecteur de la bourse, un défenseur du franc, un promoteur de structures compétitives. Le social, certes... Mais pas de social sans économique solide. Assainissons l'économie, et le social suivra. Et assurons, autour de cette noble tâche, la cohésion nationale. L'économie est le nouveau credo, le nouvel évangile. Il faut y croire, des experts sont là pour nous en assurer. Et ceux qui n'y croiraient pas seront exclus du royaume des cieux, éliminés par la dure vengeance des lois économiques. Mais arrêtons-nous un instant. Sous quel jour l'économie nous est-elle présentée? Sous le jour de la contrainte d'abord. L'économie est ce qui s'impose, ce qui doit être respecté. C'est un immense fétiche: il est l'ultime sanction, la loi qui règle tous les rapports que les hommes peuvent nouer entre eux, quoi qu'ils fassent. C'est la grande aliénation, l'épée de Damoclès suspendue, on ne

sait par quelle force mystérieuse, au-dessus tW nos têtes. La
seule liberté laissée à l'être humain est de bien savoir respecter les nécessités économiques. L'économie ne se discute pas. Elle est là. Il faut lui obéir. Sous le jour de la guerre ensuite. L'économie, c'est la guerre économique, perpétuelle, légale, reconnue, banalisée. Que le concurrent meurt, que des travailleurs soient jetés sur le pavé, que la misère en résuIte: c'est la loi du genre. L'autre, c'est l'ennemi. Tous unis derrière le drapeau de l'entreprise, prêt à se battre, vertu suprême du guerrier moderne. Celui qui relève le challenge, qui gagne, qui écrase les autres: tel est le nouvel héros. Etre le plus compétitif: telle est la devise suprême, le condensé de notre culture, le fruit le plus avancé de notre éducation. Contrainte, guerre. Surprenant qu'une société qui se veut très développée, moderne, à la pointe de la civilisation, héritière de milliers d'années de culture humaine puisse se présenter sous les jours de la guerre et de l'aliénation. L'économie, c'est la nouvelle religion, celle qui nous tient dans l'ignorance de nous-mêmes, qui justifie tous les maux dont nous souffrons. 8

Mais une religion subtile, car pragmatique, semblant reposer

sur des faits concrets incontestables.
Alors, relevons le défi!

.

Le projet de c~ petit liv(eest simple. : démystifier l'économie, lui enlev~r l'habit de naturalité dont elle se pare, critiquer le culte,dqnt elle est devenu~ l'objet. Et pour cela trois objectifs:"..

-

rappeler que l'économie

-

ou, plus précisément,

com-

me nous la nommerons, l'économique - est une élaboration relativement récente, qui a été définie conceptuellement et pragmatiquement au moment où les rapports capitalistes ont commencé à. se constituer, mais dont la légitimité a été contestée dès son origine même;

-

mentionner que l'économique est une forme particulière de soumission et de développement de la production concrète, mais qu'à aucun moment - pas même dans l'instant actuel de notre société - l'économique ne peut prétendre s'identifier à la production, incarner ce qu'il y a de plus essentiel dans l'activité productrice, pouvoir la capter entièrement à son profit; enfin, tracer des pistes d'une alternative à l'économique, d'une nouvelle vision de la production et de son utilité sociale, les contours d'une société que l'on pourrait appeler - non sans quelque malice -« post-économique ».

-

Si le projet de ce livre, ainsi exposé, nous semble simple, son écriture est relativement complexe. Il est difficile de faire autrement. L'économique n'est pas quelque chose de superficiel, une simple couche de peinture qu'il serait aisé d'enlever. C'est le produit, déjà, de deux siècles de débats d'idées, de pratiques, d'habitudes qui ont imprégné notre société en profondeur. Critiquer l'économique, ce n'est pas la nier. C'est contester sa prétention totalitaire et former le projet de la dépasser. Et nous avons pris le parti de mener cette critique de l'intérieur de l'économique, non seulement parce que nous sommes économistes, avec toutes les connaissances et 9

la responsabilité nécessaires en ce domaine, mais en vertu du vieil adage selon lequel une citadelle ne se prend jamais mieux que de l'intérieur. Enfin - on l'aura compris - ce livre se veut une contribution au développement d'un mouvement politique alternatif, qui ne deviendra réellement alternatif que s'il attaque de front le problème posé par l'économique. L'alternative n'est pas à rechercher dans les marges; elle est à trouver au cœur même du système.

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CHAPITRE PREMIER

LA TENTATION TOTALITAIRE DE FONDATION DE L'ÉCONOMIQUE

«Echappés aux horreurs de Speenhamland, les hommes se ruèrent aveuglément vers le refuge d'une utopique économie de marché. » Karl Polanyi « La Grande Transformation » 1944, p. 144

L'économie politique ne s'est pas fondée, ni en théorie ni en pratique, du jour au lendemain. C'est sous sa forme relativement achevée, qu'elle est récente. La rationalité économique capitaliste, reposant sur la recherche de l'intérêt, sur l'individu libre et séparé, sur la généralisation du marché, sur le travail salarié, n'a guère que deux siècles d'existence et ne s'exprime pour la première fois en tant que telle qu'avec Adam Smith (1776) dont l'ouvrage anticipe davantage sur la fondation d'une telle société, qu'il ne décrit la société de son temps. Certes, cette rationalité existait auparavant, mais nullement de manière généralisée.

Elle se limitait, comme le disait Marx, aux « ports marchands » de la société féodale, donc dans des limites étroites,
ponctuelles, discontinues. Si Braudel a raison de montrer les flux et reflux de la circulation marchande, dont certaines parties de l'Europe seront les centres actifs, il y a encore loin de cette circulation de marchandises et de monnaie à une production organisée sur le mode de l'économie capitaliste et imposant sa règle. Au XVIIe siècle et encore au XVIIIeiècle, nous ne pouvons s pas parler de société à dominante économique, au sens où la société serait avant tout reproduite par une activité économique capitaliste devenue autonome et hégémonique. C'est dire à quel point ce que l'on nous présente aujourd'hui comme naturel et allant de soi est récent dans l'histoire humaine et recouvre une période courte. Paradoxalement - et il est tout à fait important de le souligner -les éléments nécessaires à la fondation de l'écono13

mique viendront, au départ, non pas d'économistes, ni même de marchands, mais de philosophes et de politiques. Point essentiel: la première révolution contre le féodalisme est d'abord idéologique et politique. C'est la représentation d'un nouveau système politique qui va réellement ouvrir la voie à la constitution de l'économique, et d'abord légitimer l'extension des rapports marchands. Pour que le capitalisme puisse s'établir, il faut qu'il puisse s'inscrire en « actes» et en « pensées» pour les individus dont la mise en mouvement nécessite une nouvelle existence sociale et une nouvelle subjectivité: l'individu libre, séparé, mû par l'intérêt pour la satisfaction de ses désirs, plaisirs, besoins. Pour cela, le nouvel individu libre doit s'opposer à l'individu collectif de la société hiérarchique antérieure (Dumont 1977). Pour cela, également, la société doit disposer d'un nouveau levier: le travail, qui permet de s'affranchir de « l'état de nature », de constituer l'économique, concept et réalité du travail qui est le produit d'un long cheminement entre la société des ordres (Duby 1980) et la société salariale. Non, bien entendu, que les paysans d'alors ne travaillaient pas, mais le travail n'avait pas été isolé, séparé de l'activité productive, dénatuàllisé, devenu objet d'appropriation et donc de définition en tant que tel. Pendant longtemps, le travail salarié est resté l'exception et doté d'un statut particulièrement dévalorisé, car signe de l'absence de détention d'un foyer.

.

1-

DE LA NOUVELLE SOCIÉTÉ CIVILE
A L'ÉCONOMIQUE

La formidable idée nouvelle qui est avancée au cours des XVIIe XVIIIe et siècles par les philosophes est que la construction de la société civile ne relève ni d'un droit ni d'une puissance supérieure, mais est l'œuvre des individus eux-mêmes déclarés libres, au moment même où ils vont aliéner cette liberté à l'Etat. L'ordre bourgeois se constitue, dans les représentations et les débats politiques, avant même que l'économique ne soit fondé. 14

a) La création du principe d'individu libre, isolé Thomas Hobbes (1651) va jouer un rôle majeur dans la constitution de cette nouvelle représentation, qui accompagne le développement de la circulation marchande. Pour lui, la société politique peut émerger et se substituer à l'état de nature grâce au contrat social. Les individus, dotés de raison, abandonnent à l'Etat certains droits dans un pacte de soumis. sion mutuelle:
«

Cela ne va plus loin que le consensus ou la concorde: il s'agit d'une unité réelle de tous en une seule et même personne, unité réalisée par une convention de chacun, avec celle passée de telle sorte que c'est comme si chacun disait à chacun: j'autorise cet homme, en cette assemblée, et je lui abandonne mon droit de me gouverner moi-même à cette condition que tu lui abandonnes ton droit et que tu autorises toutes ses actions de la même manière. Cela fait, la multitude ainsi unie en une seule personne est appelée une république, en latin civitas» (Hobbes, p. 177-178)

Thomas Hobbes est un des premiers auteurs à dissocier les lois divines des lois forgées par les individus eux-mêmes sur la base du contrat social. Mais sitôt reconnus ce pouvoir et cette liberté initiale de l'individu, ils se trouvent aliénés par délégation à un pouvoir politique supérieur qui, chez Hobbes, est l'Etat absolutiste, et qui deviendra chez Locke la monarchie libérale. La liberté est faite pour être cédée, sinon elle est aussitôt source d'anarchie. L'Etat est le garant de la sécurité. John Locke (1690) améliore le dispositif de Hobbes en transformant le pacte social en un contrat d'association, dont le but est d'assurer le respect de droits naturels, dont fait partie le droit de propriété. La propriété individuelle acquiert le statut d'un droit gagé politiquement et juridiquement. L'individu n'est pas seulement libre dans la détention d'un pouvoir politique initial, de principe. Il est libre et isolé de la communauté dans son existence . sociale comme propriétaire privé. Mandeville (1714) substitue, à l'individu de raison imaginé par Hobbes et Locke, un individu à la recherche de la satisfaction de ses vices, ses désirs, ses passions, et dont il fait

l'éloge dans la « Fable des abeilles », où la ruche figure la
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