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La théorie et la pratique du socialisme à la lumière de la dialectique

De
228 pages
Le présent ouvrage tente, sous l'angle du matérialisme dialectique et historique et à la lumière des événements survenus dans les anciens pays du socialisme vrai, une première approche de la théorie et de la pratique du socialisme tel que nous l'avons vécu au XXe siècle. L'auteur procède ensuite à une esquisse des changements que sera vraisemblablement appelée à connaître l'humanité et conclut à une description rapide du nouveau mode de production qui succèdera à la phase actuelle du capitalisme, le sortant ainsi de ses impasses.
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Vassilis A. Doukakis
Professeur émérite à l'Université de Macédoine

Thessalonique - Grèce

LA THÉORIE ET LA PRATIQUE DU SOCIALISME À LA LUMIÈRE DE LA DIALECTIQUE

traduit du grec par Fabienne Vogin

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

AVANT-PROPOS Le présent ouvrage tente, sous l'angle du matérialisme dialectique et historique et à la lumière des événements survenus dans les anciens pays du socialisme vrai, une première approche de la théorie et de la pratique du socialisme tel que nous l'avons vécu au xxesiècle. Nous procédons ensuite à une esquisse des changements que sera vraisemblablement appelée à connaître l'humanité et concluons sur une description rapide du nouveau mode de production qui succédera à la phase actuelle du capitalisme, le sortant ainsi de ses impasses. Notre analyse repose sur un certain nombre de points qui, pourtant fort simples parfois, demeurent insoupçonnés. Ce travail a voulu conserver des dimensions réduites, mais fait émerger entre ses lignes une multitude de questions qui ne pouvaient être exposées en quelques pages de manière scientifiquement fondée. Il revient aux théoriciens, spécialistes des problèmes économiques et sociaux très pressants de notre époque, de combler de manière circonstanciée les lacunes ici signalées. V. A. Doukakis Athènes, le 10 septembre 1999

INTRODUCTION

Du point de vue méthodologique, nous tentons, dans l'étude des différentes questions envisagées dans ce travail, une abstraction: nous n'utilisons pas comme base de lancement notre recherche les données théoriques naguère encore incontestées concernant la stratégie et la tactique du mouvement ouvrier révolutionnaire, formulées il y a un siècle et demi environ par les penseurs classiques du marxisme. Nous osons ce procédé méthodologique pour pouvoir adopter une position aussi objective que possible dans l'évaluation de la théorie et de la pratique du socialisme, en faisant table rase des options personnelles et des expériences passées. Partant de ce principe, nous nous livrons à une rétrospective historique qui nous ramène chronologiquement au milieu du XIXesiècle, une cinquantaine d'années après la Révolution française. Nous faisons comme si nous avions devant nous une feuille blanche sur laquelle nous étions invités à esquisser de manière rationnelle et hors de toute influence l'évolution que devait vivre la société des hommes. Et nous prenons pour exemple la société française, après la prise de pouvoir de la classe bourgeoise et l'institution du nouvel ordre des choses qui en résulta.

10 Dans cette démarche, nous avons pour viatique, susceptible de nous aider en chemin: a) l'étude du processus suivi, au cours de son parcours historique, par la société humaine, et des différents stades d'évolution par lesquels elle est passée; b) la recherche et l'étude des facteurs ayant contribué à ce processus; c) comme outil d'analyse, nous utilisons le matérialisme dialectique et historique. De ces trois auxiliaires, seul le dernier est emprunté sans tergiversations à l'arsenal théorique des penseurs classiques du marxisme concernant la stratégie et la tactique du mouvement révolutionnaire de la classe ouvrière. Non pas que nous ayons à exprimer quelque répugnance personnelle à l'égard de l'œuvre géniale et impressionnante, par son volume et par l'ampleur des thèmes abordés, des penseurs classiques: indéniablement, elle demeure une source précieuse de connaissances et un modèle de perspicacité et de pénétration en matière de recherche et d'analyse. Le lecteur pourra d'ailleurs constater que dans le traitement analytique des sujets qui nous occupent, nous avons très largement recours à ces ouvrages, les utilisant comme auxiliaires ou points de référence. Comme nous l'avons expliqué plus haut, nous pensons que cette manière de départ nous offre l'opportunité d'adopter une position aussi impartiale que possible en nous débarrassant des préjugés idéologiques et des tabous doctrinaires qui, en l'occurrence, feraient obstacle à un jugement scientifique intègre des êtres et des choses. Une fois ces conditions posées, nous concentrons notre étude sur un certain nombre de points dont le plus crucial est la

Il stratégie et la tactique que suivit le mouvement révolutionnaire de la classe ouvrière au moment où, de manière inexorable au cours des derniers siècles, elle s'érigea en l'une des deux classes antagonistes qui composent la contradiction fondamentale du mode de production capitaliste. Nous utilisons comme instrument de recherche, nous l'avons dit dans les lignes qui précèdent, le matérialisme dialectique et historique, parce qu'il constitue à notre sens l'outil d'analyse le plus indiqué. Mais dans la démarche analytique que nous adoptons, nous procédons à une incision essentielle qui ne concerne pas la méthode dialectique en soi mais son mode d'interprétation et, par extension, son élévation au niveau théorique et pratique. Grâce à cette incision s'ouvrent des horizons nouveaux dans l'exploration de la stratégie et de la tactique du mouvement ouvrier révolutionnaire et, par voie de conséquence, dans la théorie et la pratique du socialisme. Dans les limites de la méthode analytique décrite cidessus, nous abordons toute une série de thèses qui, il y a peu de temps encore, étaient consacrées comme des points névralgiques de la stratégie et de la tactique du mouvement ouvrier révolutionnaire, dotés d'une valeur et d'une efficacité incontestées, que ce mouvement ne pouvait pas ne pas adopter. Il ressort de notre analyse que l'objectif final visé par le mouvement ouvrier mais aussi la tactique qu'il suivit ne correspondaient pas aux problèmes que l'histoire lui présentait à résoudre, ni ne bénéficiaient du soutien théorique du matérialisme dialectique et historique.

12 Poussé à son comble, ce défaut de corrélation mena à des écarts par rapport à la légitimité dictée par les idéaux très élevés du socialisme tels que les penseurs classiques les avaient conçus. Et il connut son aboutissement ultime dans le lamentable échec de l'expérience socialiste, à l'immense déception des peuples qui avaient eu foi en lui. Dans les pages qui suivent, le lecteur aura l'occasion d'assister à l'analyse de ces thèmes et de se forger une opinion sur l'ensemble du processus vécu jusqu'à ce jour par le mouvement révolutionnaire de la classe ouvrière, tout en se faisant une première idée de ce que pourrait être l'avenir.

I. LE SOCIALISME, UNE SCIENCE

1. Précision préalable Avant de nous lancer dans l'analyse des principaux sujets qui composent ce travail, il nous paraît opportun d'examiner la position qui s'était imposée dans la théorie marxiste, selon laquelle le socialisme est une science. Il est particulièrement important d'éclaircir ce point à l'heure actuelle, où les pays du socialisme vrai se sont effondrés. C'est donc tout à fait logiquement que se pose la question de savoir comment une conquête scientifique d'une telle valeur, qui devait sauver l'humanité de la contrainte du travail salarié et de l'exploitation de l'homme par l'homme, a pu s'écrouler. Faut-il admettre que les sciences s'effondrent? Qu'en est-il exactement? Pour apporter une réponse correcte à ces questions, il est bon de reprendre les choses depuis le début, à l'époque où les penseurs classiques, Karl Marx et Friedrich Engels, firent leur apparition au sein du mouvement ouvrier international. La formulation de la philosophie marxiste, du matérialisme dialectique et historique, s'accompagna de la mise en place des conditions d'une étude scientifique des lois

14 générales de l'évolution sociale et de la conception matérialiste de I'histoire. Combiné au développement que connut à leur époque le mode de production capitaliste, ce phénomène ouvrit de nouveaux horizons à l'épanouissement des idées socialistes. Comme nous l'apprend Engels, les socialistes utopiques considéraient que <desocialisme est pour eux tous l'expression de la vérité, de la raison et de la justice absolues, et [qu'Jil suffit qu'on le découvre pour qu'il conquière le monde par la vertu de sa force propre» 1. Position qui, en soi, ne pouvait logiquement tenir ni trouver, d'ailleurs, de supports scientifiques. Mais d'un autre côté, Engels, et d'une manière générale les fondateurs du marxisme-léninisme, partant «des deux grandes découvertes de Marx : la conception matérialiste de l'histoire et la révélation du mystère de la production capitaliste au moyen de la plus-value»2, estimèrent avoir franchi une fois pour tous les obstacles théoriques et pratiques auxquels étaient confrontés les socialistes utopiques, et érigèrent quasiment à leur propre insu le socialisme en science. Réfutant les utopistes qui avaient longtemps régné sur les conceptions socialistes de son époque, Engels pensait que «pour faire du socialisme une science, il fallait d'abord le placer sur un terrain réel»3. Cet objectif fut atteint, comme il nous l'assure lui-même par la suite, grâce aux deux grandes découvertes précitées de Marx. «C'est grâce à elles que le

IF. Engels, Socialisme utopique et socialisme numérique http://www.marxists.org, p. 43. 2 Op. cil., p. 52. 3 Op. cil., p. 43.

scientifique,

édition

15 socialisme est devenu une science, qu'il s'agit maintenant d'élaborer dans tous ses détails et ses connexions»4. Staline se situe dans cette même lignée quand il écrit: «Voici pourquoi le parti du prolétariat, dans son action pratique, au lieu d'invoquer des causes aléatoires, doit recourir aux lois de l'évolution de la société et aux résultats pratiques qui émanent de ces lois. Voici pourquoi le socialisme, naguère encore simple rêve d'un avenir meilleur pour le genre humain, est devenu une science»5. Il ressort donc clairement de ce qui précède qu'aux yeux des penseurs classiques du marxisme, c'est grâce aux deux découvertes de Marx, la conception matérialiste de 1'histoire et la théorie de la plus-value, que le socialisme était devenu sCIence. Assurément, il y a ici une confusion, qui réside dans la différence entre la prévision, par le biais de données scientifiques strictement contrôlées, du passage d'un régime à un autre, et le nouveau régime social en lui-même, qui vient succéder au précédent. Un examen attentif nous convainc que le socialisme n'est pas, ni ne saurait être, en tant que système économique et social, une science. Mais prenons les choses dans l'ordre. Et voyons tout d'abord ce que signifie le mot science. Dans son acception générale, ce terme désigne un ensemble de connaissances systématisées, soumis aux lois objectives qui régissent les phénomènes naturels et sociaux. La science se
4

Op. cit., p. 53.

5

I. Staline, Matéria/isme dialectique et historique, éd. Argyris

Papazissis, Athènes 1945, p. 18-19 [notre traduction].

16 subdivise en différents secteurs d'activités, comme par exemple les sciences naturelles, les sciences sociales, etc. En soi, en tant que système économique et social, le socialisme ne relève d'aucune de ces catégories, parce qu'il ne possède pas les caractéristiques d'une science. On pourrait soutenir en l'occurrence que les penseurs classiques, partant des lois générales qui régissent l'évolution de la société et analysant tous les facteurs qui déterminent la marche du régime bourgeois, avaient abouti à la conclusion que ce dernier céderait très rapidement la place à un nouveau régime, le socialisme. Dans cette prévision, ils avaient employé comme instrument d'analyse le matérialisme historique, qui fait partie du domaine de la science et a pour point de départ les lois générales de l'évolution de la société. En conséquence, la prévision qu'ils avaient faite, que le mode de production capitaliste était inéluctablement voué à s'effondrer et à s'effacer devant un autre système social, ne signifiait pas que le nouveau système appelé à la succession, ledit socialisme, était une science. Tout, dans l'univers, est incontestablement régi par des lois qui en constituent la base de fonctionnement, et cela est valable pour tout phénomène naturel ou social. Mais en aucun cas ces phénomènes, bien que soumis aux lois objectives régissant la nature ou la société, ne sont eux-mêmes des SCIences. Par exemple, quand elles subissent un refroidissement, les vapeurs d'eau de l'atmosphère se liquéfient et se transforment en pluie; mais cette pluie, résultat scientifiquement prévisible, n'est pas science.

17 Pour ce qui est des phénomènes sociaux, la théorie du matérialisme historique a rendu possible la recherche et l'étude des relations internes qui relient les événements historiques, de même que leur explication. C'est ainsi qu'il est devenu possible non seulement d'appréhender de manière objective le passé et le présent, mais aussi de prévoir avec une exactitude scientifique les événements à venir. Les appréciations suivantes, relatives aux prévisions de Marx concernant le communisme en tant que système socioéconomique appelé à succéder au mode de production capitaliste, sont significatives: «On ne trouve pas chez Marx», écrit Lénine, «l'ombre d'une tentative d'inventer des utopies, d'échafauder de vaines conjectures sur ce que l'on ne peut pas savoir. Marx pose la question du communisme comme un naturaliste poserait, par exemple, celle de l'évolution d'une nouvelle variété biologique, une fois connue son origine et déterminée la direction où l'engagent ses modifications»6. Il ressort de ces quelques lignes de Lénine que la (<nouvelle variété biologique» que le naturaliste a essayé d'obtenir n'est pas une science. Ce dernier a tenté de maîtriser l'évolution d'une nouvelle variété biologique en se servant des connaissances qu'il tient de la science correspondante, la botanique par exemple, qui appartient à la catégorie des sciences naturelles. De même le socialisme prévu par les penseurs classiques n'est-il pas une science. Est une science l'ensemble des connaissances systématisées sur la base desquelles ces
6

V. I. Lénine, L'État et la révolution, Éditions du Progrès, Moscou,

Éditions sociales, Paris, 1969, p. 111.

18 penseurs ont tiré la conclusion que tôt ou tard, le régime bourgeois céderait la place à un autre système social, qui devait être selon eux le socialisme. L'apparition d'un phénomène, naturel ou social, peut être prévue avec exactitude et de manière scientifiquement démontrée, c'est-à-dire sur la base des lois qui régissent ce phénomène, mais ce dernier ne constitue pas en soi une science. De même, le socialisme tel que les penseurs classiques l'avaient prévu dans leur perspective, en interprétant les lois qui régissent l'évolution de la société, n'est pas une science: il est le nouveau régime social prévu comme devant, à leur sens, apparaître. Si l'on admet la thèse de ces penseurs et que l'on voit dans le socialisme une science, selon la même logique, le capitalisme est aussi une science, ainsi que tout autre système social antérieur, tel que la féodalité et l'esclavage.

2. L'incontestabilité

de la science

Afin de permettre une approche plus complète de notre sujet, observons tout d'abord ce que signifie loi naturelle ou sociale. On entend par loi la relation ou dépendance stable et répétée existant entre les phénomènes ou entre les différents aspects du même phénomène. Toute loi n'est que l'expression de la nécessité à laquelle sont soumis les phénomènes. Il conviendra de souligner ici que l'éternité des lois est relative. Elles se transforment de plus en plus en lois historiques. Sur la lune, par exemple, il n'y a pas d'eau; sur le soleil, il n'yen a

19 que les éléments; par conséquent, l'eau en tant que liquide, pour autant que nous le sachions jusqu'à ce jour, n'existe que sur la Terre et peut-être sur la planète Mars; de même, les lois qui la concernent. En ce sens, la physique, la chimie et la biologie sont des sciences attachées à la Terre, correspondant aux mesures de la Terre7. Les lois peuvent être générales et concerner un ensemble de phénomènes naturels et sociaux, ou spéciales, et dans ce cas elles se rapportent à un domaine d'activités, comme par exemple la physique, la chimie, l'économie, les sciences sociales plus particulières, etc. Les lois de la nature et de la société ont pour trait commun d'être objectives. Elles se manifestent et agissent indépendamment de la volonté des hommes: par exemple, la loi de la gravité et la loi de la corrélation des rapports de production avec le caractère des forces productives, qui concerne le développement de la société, sont des lois qui fonctionnent indépendamment de la volonté humaine. Les lois économiques, par opposition aux lois naturelles, présentent certaines spécificités: le fonctionnement de certaines d'entre elles va de pair, chronologiquement parlant, avec l'existence du système économique et social au sein duquel elles fonctionnent, tandis que pour d'autres, leur valeur est plus générale. Dans le système capitaliste, par exemple, la loi économique fondamentale consiste dans le bénéfice, alors que dans de nombreux systèmes, la loi de la valeur est la loi économique de la production commerciale.
7

F. Engels, Dialectique de la nature, Éditions Sociales, Paris 1968, p.

241.

20 Dans le socialisme tel que l'ont imaginé les penseurs classiques, a été consacrée la validité de certaines lois sur la base desquelles le mouvement révolutionnaire de la classe ouvrière a entrepris de conquérir le pouvoir et de construire le socialisme. Néanmoins, en tant que système économique et social, le socialisme n'est pas une science. L'effondrement récent des pays du socialisme vrai est une confirmation incontestable de la thèse qui affirme qu'il s'agit d'un système socioéconomique imaginaire et non d'une science. De plus, il a eu le handicap, comme nous le verrons plus bas en détail, de vouloir être construit en dépit et à l'encontre du matérialisme historique et des lois qui régissent l'évolution de la société: c'est pourquoi il n'a pas résisté à l'épreuve du temps. Les sciences ne s'effondrent pas mais ne cessent de se développer et de se perfectionner, conquérant de nouveaux pans de la réalité. Par les expériences particulières et par la distinction logique, par l'abstraction et la généralisation des aspects essentiels des phénomènes, la science, sans cesse renouvelée, accède à de nouvelles conquêtes. Bien sûr, ce n'est pas par hasard que les fondateurs du marxisme-léninisme ont érigé le socialisme en science. Il ne fait aucun doute que les deux découvertes de Marx évoquées plus haut ont contribué à sortir le mouvement ouvrier des impasses où l'avaient entraîné le subjectivisme et les conceptions idéalistes des socialistes utopiques. L'identification du socialisme à la science et l'emploi de l'expression «socialisme scientifique» constituaient une réponse prétentieuse face aux fantasmes irréalisables des socialistes utopiques; dans le même temps, ils insufflaient

21 optimisme, assurance et foi dans les combats que menait le prolétariat pour ses droits et dans le caractère inéluctable de la victoire du socialisme comme système social et économique. Parallèlement, le fait de qualifier le socialisme de science était une réponse commode aux exigences de l'époque, offrant essentiellement une vision aux dures luttes du prolétariat, des peuples opprimés et de tout individu progressiste et en quête de solutions, qui discernaient comme récompense le pouvoir du prolétariat et une humanité débarrassée de toute forme d'exploitation. Ici, il conviendra d'avouer que les prévisions des penseurs classiques, Karl Marx et Friedrich Engels, avaient véritablement en soi un caractère scientifique. La succession, au mode de production capitaliste, d'un autre système qui correspondrait à la loi fondamentale du matérialisme historique, selon laquelle le caractère des forces productives détermine le type de rapports de production et d'échange des biens, a trouvé sa justification historique. Comme l'écrit Engels, «ce n'est pas dans la tête des hommes» (et en l'occurrence, dirions-nous, dans les fantasmes des socialistes utopiques), «dans leur compréhension croissante de la vérité et de la justice éternelles, mais dans les modifications du mode de production et d'échange qu'il faut chercher les causes dernières de toutes les modifications sociales et de tous les bouleversements politiques; il faut les chercher non dans la philosophie, mais dans l'économie de l'époque intéressée.»8 (souligné par Engels).

8

F. Engels, Socialisme utopique...,

op. cit., p. 54.

22 Mais le problème soulevé n'était pas seulement le fait que le développement effréné, selon les termes des rédacteurs du Manifeste du parti communiste, des forces productives vécu par le mode de production capitaliste devrait conduire tôt ou tard au changement social et aux bouleversements politiques: il résidait dans le type de mode de production que serait le socialisme scientifique escompté. C'est pour cela qu'Engels écrivait: «C'est grâce (aux découvertes de Marx) que le socialisme est devenu une science, qu'il s'agit maintenant d'élaborer dans tous ses détails»9. Ce qui veut bien dire que selon les penseurs classiques, le socialisme, y compris comme science, tel qu'ils l'avaient intellectuellement conçu, requérait une élaboration plus approfondie, dans tous ses détails. Cette position, Engels la reprend dans un ouvrage postérieur, en termes presque identiques. Quant à Lénine, généralisant le sujet, il juge qu'il faut approfondir dans tous leurs détails non seulement ce qui concerne le socialisme, mais la totalité de l'œuvre de Marx. «Nous ne considérons en aucune manière, note-t-il, l'enseignement de Marx comme quelque chose d'achevé, à quoi il ne faut pas toucher. Au contraire, nous sommes convaincus qu'il n'a fait que poser la pierre angulaire de la science, que les socialistes ont le devoir de pousser dans toutes les directions s'ils ne veulent pas rester en arrière de la réalité vivante»10. Il va de soi que cette position de Lénine n'est pas fortuite: elle visait à couvrir deux opinions nouvelles qu'il
9

F. Engels, L'Anti-Dühring, traduction d'Émile Bottigelli, 3e éd. revue, Éditions Sociales, Paris 1977, p. 56. 10 V. I. Lénine, Notre programme, Œuvres, 1.4, p.217-218 [notre
traduction] .

23

avait lui-même introduites dans la théorie marxiste - d'où
l'expression de <<marxisme-léninisme».Ces opinions étaient les suivantes: a) la révolution prolétarienne peut, avec des chances de succès, avoir lieu au départ dans un seul pays, comme par exemple la Russie tsariste: cette position va à l'encontre des penseurs classiques, qui avaient prévu que cette révolution commencerait par un groupe de pays développés d'Europe occidentale ; b) le prolétariat d'un pays arriéré, allié à la paysannerie, aux couches pauvres et moyennes des villes et des campagnes et à l'intelligentsia progressiste, peut procéder à la révolution prolétarienne et à la réforme socialiste de la société, en sautant historiquement l'étape de la révolution bourgeoise. Ces opinions de Lénine sont devenues réalité lors de la Révolution d'Octobre de 1917. Cette entreprise, quel que soit le point de vue adopté pour en faire l'évaluation, a été d'une importance historique considérable et a réussi grâce à l'héroïsme des peuples de la Russie tsariste et à la politique méthodique et pertinente de leurs chefs. L'existence de l'URSS a représenté l'incarnation de l'espoir des peuples de toute la Terre dans une libération des liens du travail salarié et de l'exploitation de l'homme par l'homme. Ainsi s'achevait, avec l'apparition de ce nouveau schéma social et économique, comme l'avait prévu Marx, la préhistoire de la société humaine!!. La seconde guerre mondiale a été une deuxième occasion de voir le socialisme devenir un système universel, puisqu'il s'étendait à un nombre substantiel de pays, couvrant
Il

K. Marx, Contribution à la critique de l'économie politique, traduit de

l'allemand par M. Husson et G. Badia, Éditions Sociales, Paris 1977, Préface, p. 3.

24 à peu près un tiers de la surface du globe. Mais revenons à notre sujet. Le matérialisme dialectique et historique est véritablement une science, qui interprète les phénomènes naturels et sociaux et leur apporte des réponses sensées. En revanche, les systèmes socioéconomiques qu'a connus jusqu'à ce jour l'humanité, comme l'esclavage, la féodalité ou le capitalisme, ne sont pas des sciences. Ils ont surgi dans la vie quotidienne et par l'action spontanée de simples individus. À leur époque, nul d'entre eux ne pouvait imaginer que des actes de routine, de la vie courante, mèneraient progressivement à la formation, au sein même de l'ancien régime, d'un nouveau mode de production qui, avec le temps, écarterait l'ancien régime pour imposer finalement sa propre domination. Tous ces régimes, avec ladite rupture, puis le saut révolutionnaire, ont été mis à l'épreuve et ont répondu aux exigences de leur temps: c'est pour cela qu'ils ont survécu des centaines, parfois même des milliers d'années. Le socialisme n'a pas connu de tel antécédent. Bien qu'érigé en science par les penseurs classiques du marxisme-léninisme, en tant que système économique et social, il n'a pas été en mesure de survivre plus de quatre générations au maximum. La mise au clair de la confusion qui régnait entre socialisme et science nous permet d'examiner toute une série d'excès commis à propos de la stratégie et de la tactique du mouvement révolutionnaire de la classe ouvrière, et de resituer le problème de la succession du régime capitaliste sur une base nouvelle, dictée par le matérialisme dialectique et historique.

25 En résumé, nous aboutissons à la conclusion que le socialisme n'est pas une science. La science n'est pas démentie par les faits, au contraire: à chacun de ses pas, elle se trouve confirmée par eux. Si l'on admet la thèse que le socialisme est une science, comme le soutiennent les penseurs classiques, le capitalisme doit alors l'être à double titre, car il est apparu de manière inéluctable au sein du régime féodal et de plus, malgré tous ses inconvénients, il a résisté à l'épreuve du temps. Le socialisme, au contraire, quoique érigé en science, n'a pas résisté à la vie. Pourquoi? Nous aurons l'occasion de l'apprendre dans les chapitres qui suivent.