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Le Bibendum Michelin et ses Bibs

De
114 pages
L'entreprise est avant tout un groupe humain lancé dans une aventure qui s'inscrit dans le présent et bien sûr le futur, mais aussi dans le passé, où se conjuguent histoire, traditions, métiers qui sont le ferment de sa culture. La manufacture Michelin s'inscrit dans cette perspective : remarquable par sa créativité, sa longévité, son aptitude au changement et surtout par la place qu'elle fait à l'homme et à son travail. Par le regard croisé de différentes disciplines, cet ouvrage propose une approche singulière de cette entreprise emblématique.
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CollectionDes Hauts et Débats, dirigée par Pascal Lardellier, Professeur à l’Université de Bourgogne
Dernières parutions Serge Chaumier,L’inculture pour tous. La nouvelle Utopie des politiques culturelles(2010) Sarah Finger et Michel Moatti,L’Effet-médias. Pour une sociologie critique de l’information (2010) Arnaud Sabatier,Critique de la rationalité administrative. Pour une pensée de l’accueil(2011) Claude Javeau,Trois éloges à contre-courant(2011) Christophe Dargère,Inconcevable critique du travail(2012) Anne Van Haecht,Crise de l’école, école de la crise(2012) Elise Müller,Une anthropologie du tatouage contemporain. Parcours de porteurs d’encre (2013) Jacques Perriault,Dialogue autour d’une lanterne. Une brève histoire de la projection animée (2013) Alexandre Eyriès,La communication politique, ou le mentir-vrai(2013) Richard Delaye, Pascal Lardellier (co-dir),L’Engagement, de la société aux organisations (2013) Stéphane Héas, Christophe Dargère (co-dir),Les porteurs de stigmates. Entre expériences intimes, contraintes institutionnelles et expressions collectives, (2014) Loïc Drouallière,Orthographe en chute, orthographe en chiffres(2014) Daniel Moatti,Le Débat confisqué : l’école entre Pédagogues et Républicains(2014) Clémentine Hugol-Gential,Les mots et les mets au restaurant : une analyse linguistique de l’expérience gastronomique.
© L’Harmattan, 2014 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr EAN Epub : 978-2-336-69867-0
Remerciements
Mes plus vifs remerciements vont à Pascal Lardellier sans qui cet ouvrage n’aurait pas vu le jour ; À l’entreprise Michelin pour m’avoir permis d’accéder aux ressources de la médiathèque Michelin et plus particulièrement à Patrick Derossis ; Aux personnes de l’entreprise Michelin qui ont eu une écoute attentive et m’ont apporté réponses et encouragements. Elles ont su également me transmettre leur passion… et plus particulièrement à : François Didion, Patrick Derossis, Vincent Dupuis, Morgan Hébert, Sophie Lechein, Jean-Michel Verdenet. Qu’il me soit pardonné de ne pouvoir les citer toutes. À Jacques Schneider, président de « l’Association des Anciens du Commerce Michelin » (AACM), qui m’a fait part de son « voyage » dans l’entreprise Michelin pendant de nombreuses années ; À Loïc Depecker, qui m’a suivie et soutenue pendant mes années de recherche sur l’entreprise Michelin.
Préface
Le présent ouvrage offre bien des originalités. Il aborde l’étude d’une grande entreprise, – Michelin –, sous différentes approches : historique, sémiotique, linguistique et terminologique. Et somme toute,ethnographique. Autant d’accès pour accéder au génie de l’entreprise. L’ensemble, servi par une recherche iconographique des plus riches. Ce faisceau d’approches reste rare dans les récits d’entreprise, l’histoire restant souvent la seule porte d’entrée à l’étude d’une institution. Et Michelin en est une. Mais au-delà de l’histoire, il y a tout un ensemble de traces et d’indices à reconstituer, que l’historien a souvent peine à déceler. Et c’est l’une des qualités du travail d’Anne Parizot d’enrichir cette approche et de montrer la sémiotique étroitement liée à l’histoire de l’entreprise. La sémiotique : l’ensemble des signes qui caractérisent l’entreprise. Au centre de l’entreprise Michelin est un signe qui la particularise, pratiquement dès l’origine : le Bibendum. Ce bonhomme fait de cercles pneumatiques est devenu le totem de l’entreprise. Il est fait de ce que construit l’entreprise. Et sans doute, une entreprise s’identifie-t-elle d’abord à ce qu’elle fait. Au point que ce qu’elle construit devient totem. Totem, car les personnes de l’entreprise se sentent reliées à travers lui à une communauté où elles se reconnaissent des ancêtres, ne serait-ce que par le savoir-faire transmis. Totem aussi, parce qu’elles s’identifient à ce Bibendum en se nommant elles-mêmes les « Bibs ». Le totem devient éponyme de ceux qui le servent. Bibendum :le mot n’est pas choisi au hasard. Il est extrait de la célèbre formule latine : « Nunc est bibendum » (« Maintenant il faut boire »). Bibendum représente un gérondif propre au latin, qui a valeur d’obligation. L’allusion au pneumatique n’est pas directe, mais prend forme d’image : ce n’est pas à nous de boire, mais au pneumatique, qui doit « boire l’obstacle », à mesure qu’il avale les kilomètres. Boire et avaler sont deux manières d’engouffrement, qui font surgir à l’arrière-plan l’image de la vitesse. Et celle de la sécurité, grâce à la particularité exaltée de ce pneumatique, qui est d’absorber les aléas de la route. Ce signe inscrit donc une forme de sacré au sein de ce qu’Édouard Michelin nomme « La Maison ». Bibendum ne représente-t-il en son centre foyer et totem, en qui chacun se reconnait ? Cette constatation n’est pas une impression de chercheur qui verrait les choses de loin. Car cet inconscient n’est pas toujours tu. Les employés de l’entreprise le déclarent eux-mêmes, selon une formule recueillie à plusieurs reprises lors des entretiens conduits par Anne Parizot : « Je suis un pur produit Michelin ». Il y a certainement aussi une forme de sacralisation dans ce « pur », qui évoque la carrière et la montée des échelons, rejetant les profanes hors du cercle. Mais à l’extérieur aussi la sacralisation opère. Ainsi de la ferveur des « michelinophiles », collectionneurs d’objets à l’effigie de Bibendum. Signe du Bibendum tellement puissant qu’il se décline de plusieurs façons, jusqu’à ce beau fauteuil en cuir Bibendum, d’où l’on a envie de regarder défiler les paysages. Ces indices se découvrent ici à mesure, grâce au travail très poussé sur les images, qui restitue non pas seulement l’histoire, mais la vie de l’entreprise et les représentations qu’elle se donne d’elle-même. Il est par exemple émouvant de découvrir ou de revoir certaines images, qu’on reconnait instinctivement. On discerne encore çà et là au long des routes de vieilles affiches Michelin peintes sur des murs de briques, presque effacées. C’est ce parfum d’ancienneté, mêlé à la plus extrême modernité, qui fait l’un des charmes du livre. Des représentations se dévoilent ainsi à travers symbolique (Bibendum) et iconographie (affiches et objets de l’entreprise). Mais d’autres éléments apparaissent aussi au travers des
mots de l’entreprise. Par exemple, la décision d’abandonner le nom de «chefau profit de » celui de «responsablen’est pas anodine. Elle semble venir « gommer » l’aspect » hiérarchique de l’organisation, au profit d’une responsabilité assumée par chacun. Et c’est là qu’on peut sentir que les mots parlent à leur façon.Responsable parlede lui-même. Mais les mots parlent aussi lorsqu’ils se multiplient et surabondent. L’exemple que prend Anne Parizot est celui de la dénomination du « technico-commercial », métier auquel elle forme des spécialistes. Pour cette fonction, Michelin a eu dans son histoire un nom parlant : le «voyageur». Voyageur : celui qui voyage, voit du pays, et rapporte des contrats. Monde de rêves somme toute sérieux, bien éloigné de la résonance un peu indolente de «représentant de commerce», qu’on imagine bon vivant et à l’occasion coureur de jupons. Anne Parizot suit habilement les transformations terminologiques de ce «voyageur» jusqu’à aujourd’hui, où elle a évolué chez Michelin enresponsable technico-commercial, assorti de l’opaqueRTC. Avec une diversification récente enresponsable de comptes secteur(RCS), qui allie responsabilité et spécialisation du type de clientèle. Le personnage dutechnico-commercialn’est pas anodin : pris entre le technique et le commercial, il est un peu des deux et son image n’en ressort pas toujours valorisée. On en trouve la trace, dans les entreprises, à la multiplication des dénominations qui le désignent. Au cours de ses recherches précédentes dans différentes entreprises, Anne Parizot a relevé, pour désigner la fonction de technico-commercial, plus d’une centaine de dénominations ! Preuve que la fonction, pourtant bien établie, a peine à se faire reconnaitre, par manque aussi de dénomination stable qui la valorise. Il faudrait sans doute poursuivre l’étude du langage de l’entreprise Michelin, en élargissant le champ de recherche sur d’autres termes et manières de dire. On aurait sans doute là matière à découvertes et à surprises. C’est dans cette direction que nous avons créé le concept d’« ethnoterminologie ». Dans cette approche ethnoterminologique, nous nous efforçons de restituer la signification des termes dans une perspective plus large, qui doit prendre en compte l’ensemble d’un environnement. Et cet environnement est à la fois historique, géographique, sociologique, psychologique, culturel. Et bien sûr psychanalytique. Le voyageur fait rêver. Alors que le responsable comptes-secteurcompte. L’une des idées directrices de l’ethnoterminologie est donc de considérer les termes techniques et scientifiques comme des éléments de plus vastes ensembles à étudier. Car on le voit ici : ce qui « parle » dans une entreprise comme Michelin, comme dans tout groupe humain, ce sont des signes plus ou moins visibles. C’est là que le linguiste doit se faire ethnographe, habile à reconstituer les éléments d’une situation, d’un environnement, d’un ensemble dont on peut restituer les modes de fonctionnement et de pensée. Ethnographe, à savoir chercheur de terrain, apte à reconstituer les rouages d’une société en en mettant au jour les mécanismes. On bénéficie pour cela des méthodes rigoureuses mises au point par l’ethnologie, encore peu exploitées aujourd’hui dans l’étude de l’entreprise. Ainsi de ce conseil donné par le grand ethnographe Marcel Griaulle : « Il importe avant tout de connaitre le climat moral, religieux et technique dans lequel l’objet a été créé » (Méthode de l’ethnographie, 1957, p. 47). Dans quel « climat » un pneumatique est-il créé ? Quelles sont les représentations attachées à ce travail ? Quel en est l’esprit ? Qu’est-ce que cela implique ? Il faut, pour entrer dans ce genre d’étude, multiplier, diversifier, regrouper les approches, afin d’avoir une vision nette de la façon dont fonctionne une entreprise. Une entreprise, à savoir une société humaine consacrée à une tâche définie. C’est-à-dire une « institution » au sens ethnographique de « complexe de faits ». Complexe de faits qu’il faut identifier, décrire, analyser, pour parvenir à quelques vérités simples, mais fondamentales. Sous ce point de vue, la notion de « culture d’entreprise » prend un relief nouveau et particulier. Claude Lévi-Strauss n’est pas loin, qui conseillait d’étudier non pas seulement le
conscient, mais l’inconscient des sociétés. Et la société, c’est nous. Que découvre-t-on, chez Michelin, à l’issue de ce parcours ? Une « culture d’entreprise », désormais à cheval sur plusieurs siècles, gage de pérennité. Il suffit d’observer les fusions d’entreprises à l’ère de la mondialisation, fusions souvent ratées au point que le motfusionfait peur. Michelin s’est édifié à la manière d’un bonsaï. Par croissance progressive, jusqu’à devenir un des tout premiers de son secteur. Comme chez certains groupes humains l’esprit de vie, symbole de sacré, s’articule en plusieurs sortes de « génies ». « Génie de l’eau », « génie du mil », ou « génie de la forêt ». Par son Bibendum, le « génie » de l’entreprise Michelin peut s’articuler à son tour en un génie, qu’on pourrait nommer sans surprise : le « génie du pneumatique ». Loïc Depecker Professeur Directeur de recherches Université de Paris Sorbonne Président de la Société française de terminologie
Introduction
Figure 1 Bibendums espiègles In Efecto © Michelin De plus, considérée peu ou prou à l’origine du marketing communicationnel par l’intermédiaire de ses publicités innovantes, elle suscite un attrait relayé par les anecdotes qui jalonnent son histoire. Elle constitue aussi un sujet dans la réflexion sur le management des hommes, le service de gestion du personnel (GRH pour les entreprises en général). Reconnue pour la qualité de ses produits qui en font un des leaders du marché du pneumatique, elle s’affiche comme entreprise responsable afin, entre autres, de gommer cette image d’entreprise paternaliste qui lui colle à la « gomme ». Ces caractéristiques rapidement énoncées ont construit une image d’entreprise mythique où le secret pour certains confine à la mystique : là encore, elle suscite de nombreux commentaires jusqu’à créer une forme de paradoxe : comment une entreprise aussi secrète a-t-elle pu motiver autant de réactions si ce n’est à en croire, que le secret tend toujours à vouloir être découvert ? La perspective de percer le mystère est un facteur de motivation que chacun de nous a pu (ou peut) rencontrer au cours de sa vie. L’ouvrage que nous proposons s’inscrit dans un dessein spécifique que le titre suggère à demi-mot. En effet, si la construction syntaxique permet facilement l’identification de Bibendum au totem, et des Bibs au « ministère » sans pour autant fournir d’explication, la relation de mystère et de ministère est sans doute moins évidente. Pourtant, elle est essentielle et détermine l’angle d’approche de cette publication.
De mystère à ministère Nous faisons appel à l’étymologie des deux termes pour poser le cadre de notre communication. De ce rapprochement en naîtra un troisième au cœur de réflexion. Mystère vient du latinmysteriumet du grec ancienmustêrion, mùstes initié,muéôfermer. Il correspond au sens de ce qui est profond, secret et réservé à des initiés. Ce rapport à l’initié est intéressant pour la suite de notre explication. Puis, le terme en latin médiéval renvoie