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Le libéralisme économique : interprétations et analyses

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288 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 279
EAN13 : 9782296171077
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LE LIBÉRALISME ÉCONOMIQUE
Interprétations et analyses
Études présentées par Arnaud BERTHOUD et Roger FRYDMAN

CAHIERS

D'ÉCONOMIE 16-17

POLITIQUE

Publié avec le concours du Centre National de la Recherche Scientifique et des Universités de Paris X-Nanterre et rde Picardie

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Comité de Lecture: Richard ARENA, Louis BAS LE, Carlo BENETTI, Claude BERTHOMIEU, Arnaud BERTHOUD, Marie-Thérèse BOYER-XAMBEU, Jean CARTELlER, Ghislain DELEPLACE, Michel DE VROEY, Daniel DIATKINE, Sylvie DIATKINE, Olivier FA VER EAU, Roger FRYDMAN, Lucien GILLARD, Régis MAHIEU, Bernard MASSON, Patrick MAURISSON, André ORLEAN, Antoine REBEYROL, Michel ROSIER. Secrétariat: C. BENETTI, J. CARTE LI ER, G. DELEPLACE, P. MAURISSON.

Les manuscrits doivent être envoyés en trois exemplaires au directeur de la publication: Patrick MAURISSON, 83, avenue Paul-Doumer, 75116 Paris.

Prochains

numéros: et monnaie bancaire.

N° 18 : Monnaie métallique

N° 19 : Le Marché chez A. Smith.

Abonnement

et Diffusion:

Éditions L'Harmattan: 5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris Abonnement 2 numéros: France Fr.F.: 160 Étranger Fr.F. : 180 (courrier normal) 200 (par avion)

En couverture:

M.C. Escher, Mains dessinant

@ L'Harmattan, 1989 ISBN: 2-7384-0311-5

SOMMAIRE

Présentation, par Arnaud Berthoud et Roger Frydman Résumé des articles
Daniel Philippe DIA TKINE STEINER Hume et le libéralisme économique Intérêts, intérêts sinistres et intérêts éclairés: problèmes du libéralisme chez J.-B. Say Liberté et libéralisme économique
chez Walras,

v 3
21 43 75 91

Arnaud BERTHOUD
Pierre LANTZ Roger Maurice FRYDMAN LAGUEUX

Hayek, Keynes

Christian Michel

TUTIN ROSIER

Jacques Hervé

Le CACHEUX DEFALVARD

De la main invisible à l'ordre spontané Individu et totalité dans la pensée libérale. Le cas de F. Hayek Le néolibéralisme comme programme de recherche et comme idéologie Monnaie et libéralisme: le cas Hayek Critique épistémologique de la défense hayékienne du libéralisme économique La nouvelle macro-économie classique : fondement et laisser-faire? Limite et danger du libéralisme

129 153

179 189 205

* *
Guido ERREYGERS

*
subjectif

Turgot et le fondement
de la valeur The economic journal: d'une revue anglaise

231

Joëlle DEVILLARD et Philippe JEANNIN

anatomie
253

RÉSUMÉ ABSTRACT

DES ARTICLES OF THE PAPERS

Daniel

DIATKINE

Hume a été considéré soit comme le fondateur du libéralisme économique (D. Deleule), soit comme son précurseur (F. Hayek). Ces deux lectures ne sont pas convaincantes, car on ne trouve dans son œuvre ni concept de richesse réelle, comme le propose D. Deuleule, ni darwinisme social, comme l'affirme F. Hayek.

It is generaly admitted that Hume either founded Economic Liberalism (according to D, Deleule) or was the precursor of it (F. Hayek). These points of view can't be approved, because neither real wealth nor social darwinism can't be found in Hume's works contrary to D. Deleule's and F. Hayed's assertions.
Philippe STEINER

Intérêts, intérêts sinistres et intérêts éclairés: problèmes du libéralisme chez J.B. Say la position de Say vis-à-vis de l'État demande à ce que l'on sache comment s'opère le passage des intérêts sinistres aux intérêts éclairés. Dans cette perspective Say accorde une positivité certaine à l'action de l'État qui se voit chargé de promouvoir cette transformation par la diffusion des lumières et la mise en place de bonnes lois. Un lien est ainsi fait entre le libéralisme économique et le libéralisme politique, ce dernier s'attachant plus à la limitation de l'administration que de celle du gouvernement au sens strict. J.B. Say's conception of the state depens on the transformation of individual interests in the superior form of enlightenned interests. In such a perspective, the state has a real importance as it can further the development of enlightenment and build a system of good laws. So, there is a strong bond in Say's social economy between economic and political liberalism; the second one being mainly directed against the administrative complex and not against the governement stricto sensu.

VI Arnaud BERTHOUD
lorsqu'on examine leurs théories économiques à la lumière de leurs doctrines politiques et morales et leurs doctrines à partir de l'idée de liberté qu'elles recèlent, alors on peut montrer que le désaccord entre Hayek et Keynes est moindre que leur commune opposition à Walras.
When investigating their économic théories by the lights of their political and moral doctrines and their doctrines from the idea of freedom they involve, one can show that the dissension beetween Hayek et Keynes is of lesser importance than their common opposition to Walras.

Pierre De la Main Invisible

LANTZ iii l'ordre spontané

la doctrine du libéralisme économique ne peut être dissociée de l'orientation générale des sciences sociales et de ses enjeux politiques. la comparaisonentre
Hayek et A. Smith révèle que l'ordre de marché est un ordre social spontané qui englobe les activités micro-économiques. Ce modèle est bien différent du marché smithien régi par la Main Invisible; il est le résultat du développement du néolibéralisme autrichien dont le complément sociologique est la phénoménologie du monde social (A. Schutz) prolongée aujourd'hui par la microsociologie de l'appartenance à un groupe (ethnométhodologie).

From the Invisible Hand to the spontaneous
The doctrine
orientation of

order
from the general

of economic
social

liberalism

should

not be dissociated

sciences A. Smith, it is disclosed that the microeconomic activities market ruled by the Invisible

and the politics at stake. By comparing Hayek with the model of the spontaneous market order in which are embedded is deeply different from the smithian Hand. The hayekian model originated in the austrian

neoliberalism has to be completed by the phenomenology of the social world (A. Schutz) and the microsociology of the group membership (ethnomethodology). Roger FRYDMAN
Individu et totalité dans la pensée libérale. Le cas de F. Hayek

On associe communément le libéralisme à la perspective individualiste. Or ce critère ne va pas de soi, tant la nécessaire spécification de l'individuel est marquée par des caractéristiques qui préfigurent les équilibres politiques et économiques entre les acteurs, et donc le tout. Sous cet angle, la position de F. Hayek est singulière, puisqu'elle refuse les postulats de l'individualisme méthodologique et de l'homo oeconomicus en faisant place au jeu d'une organisation globale non réductible à la somme des comportements décentralisés. Il reste qu'il ne peut échapper, en totalité, aux paradoxes du libéralisme courant.

Individual and totality in the liberal thought.

F. Hayek's case

Commonly, liberalism and individualism are bounded. But, in fact, this criterion is not always relevant because the necessary specification of indivudual, this doctrine involves, is done in a way which foreshadow the conditions of a political or

VII
an economical equilibrium, and then, the whole. Seen from that point of view, Hayek's position is singular as it rejects methodological individualism, as well as the homo oeconomicus postulates, by considerating a global organisation irreducible to the addition of the private behaviours. Even so, he cannot avoid, in totality, the paradoxs of the standard theory of liberalism.
Maurice Le néo-libéralisme comme et comme LAGUEUX programme idéologie de recherche

Économie néo-libérale et économie néo-classique se distinguent par la priorité accordée respectivement à deux orientations opposées qui cohabitent au sein même de la pensée libérale, soit la valorisation du laissez-faire et la volonté d'ajuster l'économie réelle aux exigences d'une théorie idéalisée du marché. l'examen de quatre exemples (politiques sur la concurrence, théorie du bien-être, théorie des externalités et intervention macroéconomique) permet de dégager les caractères propres du programme de recherche néo-libéral lequel postule que la théorie du marché peut permettre de rendre compte des marchés tels qu'ils sont. Une telle reconnaissance des dimensions scientifiques du noé-libéralisme ne signifie toutefois pas, qu'on ait tord de voir en celui-ci un puissant véhicule idéologique mais, bien au contraire, permet de comprendre comme il peut exercer une telle fonction. The opposition within the liberal tradition between a commitment to laissez-faire and a tendency to reshape actual markets along the lines suggested by an idealized market theory may serve to distinguish sharply neo-liberal and neo-classical economics. Four examples (competition policies, welfare analysis, theory of externalities and macroeconomic intervention) may help to illustrate the peculiarities of the neo-liberal scientific research programme which postulates that actual markets can be. analyzed fairly well with the help of a market theory. Far from disculping neoliberalism from the accusation of being a vehicle for ideology, such an acknowledgment of its scientific dimension help to understand how this ideological func-

tion may work powerfully.
Christian TUTIN

.

En affirmant la possibilité d'une régulation marchande de l'offre de monnaie, Hayek prend le contre-pied d'une tradition libérale deux fois séculaire. la stabilité d'un ordre monétaire concurrentiel, établi à partir de monnaies autodéclarées, reste cependant très hypothétique. Elle repose en effet sur la capacité supposée des banques à empêcher toute émission secondaire « parasite », et à découvrir un étalon de pouvoir d'achat. le maintien dans le temps de la pluralité monétaire apparaît également douteux. Quant à l'élimination de l'inflation, elle est entièrement suspendue aux résultats de la concurrence monétaire. la privatisation de l'offre de monnaie apparaît ainsi comme une utopie, plus intéressante par ses vertus critiques à "égard de la double tradition monétariste et keynésienne, qui repose sur le postulat de centralisation, que par la réalité des avantages à en attendre.

Hayek's proposal of competitive supply of money strongly opposes the monetary tradition of liberalism, who rested on the alleged inhability of market mecha-

VIII

nisms to ensure both the determination of the quantity of money and its equilibrium value. Nevertheless, the stability of a competitive monetary order is highly doubtfull, for it is based upon the possibility that banks could control secondary emissions, and discover through market procedures a stable standard of value. Moreover, the plurality of currencies seems very difficult to maintain through time. Thus the proposition that monetary competition would eliminate inflation and the subsequent fluctuations of investment and output, far from being proved, appears as a mere postulate. The Hayekian utopia is then more vuluable for its critical aspects than for its own validity.

.

Michel
Critique épistémologique du libéralisme

ROSIER
de la défense économique hayékienne

Le libéralisme économique peut être défendu de multiples hayékienne est remarquable dans la mesure où elle prétend giquement. Il existerait des lois économiques objectives. Le ces lois et aboutirait à un ordre. Au contraire, le socialisme l'interventionnisme conduirait au désordre en tentant de les article, nous nous attacherons à montrer que l'idée d'objectivité mentation d'Hayek est épistémologiquement contestable.

manières.

La défense

se fonder épistémololibéralisme respecterait ou plus généralement contourner. Dans cet à la base de l'argu-

There are many ways of defending economic liberalism, but Hayek's is a very particular one. He pretends that it exists only one objective set of economic laws. For him, liberalism obeys these laws and thus brings out an order, while socialism or any kind of interventionism come to disorder by trying unfortunately to break away from them. This paper does not demonstrate that the set of laws proposed
by Hayek cannot give an order, but it shows more fundamentally that Hayek's idea

of objective law is an epistemological fake. Jacques LE CACHEUX

La nouvelle macroéconomique classique: fondement du laisser-faire 1
L'apparition, il y a une vingtaine d'années, de la nouvelle école classique a suscité le développement d'un nouveau programme de recherche, caractérisé par l'application systématique à la macroéconomie des méthodes néo-classiques de l'équilibre général intertemporel. Les Nouveaux classiques se distinguent par leur préférence pour des hypothèses d'environnement concurrentiel et par l'introduction parcimonieuse d'imperfections. Leurs conclusions apparaissent donc très particulières, surtout en matière de théorie monétaire. Les nouvelles méthodes d'analyse tendent à remettre en cause les formes d'interventionnisme keynésien, mais ne constituent pas un fondement du laisser-faire.

Born some twenty years ago, the New Classical school has induced the development of a new research program, systematically applying the neo-classical methods of intertemporal, general-equilibriumanalysis to macroeconomic issues. New classical economists are characterized by a preference for purely competitive set-

IX tings and a limited appeal to market imperfections. Their conclusions appear to be very specific, most notably with regard to monetary theory. The new analytical methods tend to question keynesian-type interventions, but do not provide solid fondations ta the « laisser-faire» doctrine. H. DEFALVARD
Limites et dangers du libéralisme

Le but de l'article est d'une part d'évaluer les limites du libéralisme afin, d'autre part, d'en repérer les dangers lorsque cette doctrine est appliquée en dehors de ses limites de validité. Afin d'établir les limites du libéralisme, nous avons choisi la voie de son histoire laquelle nous a amené à distinguer entre la limite du libéralisme politique (Hobbes et Locke) qui est de contenir sa figure contraire, à savoir le totalitarisme, et la limite du libéralisme économique (Smith) qui n'est autre que celle de son domaine de définition, à savoir celle du marché smithien ou de son économie artisanale. Ensuite, dans une deuxième partie, après avoir montré que l'économie capitaliste se fonde sur une logique holiste et hiérarchique, à l'opposé de la logique individualiste et égalitariste du marché smithien, nous avons repéré les solutions de continuité qui ont imaginées pour appliquer, en dépit de leur radicale différence, le libéralisme économique aux économies capitalistes. Les dangers du libéralisme pour les libertés individuelles nous sont alors apparus comme les conséquences de ces solutions de continuité qui, hier, avaient le visage de l'État-providence, et qui demain risquent de recouvrir celui du national-libéralisme.

Economic liberalism:

limits and dangers

This paper has two aims: the first is to draw the limitsof liberaldoctrine,and the second is to point out its dangers when applied beyond those limits. The limits of liberalism will be seized through its- historical development. We shall have to distinguish between politicalliberalism (Hobbes and Locke) whose limit is to contain its opposite, namely totalitarism, and economic liberalism (Smith), whose limits are those of the smithian market, namely the artisanial organization of production. In a second part, it will be shown that a capitalist economy, far from being based upon the egalitarist individual logic of the smithian market, is based upon a hierarchical holist logic; we shall then identify the solutions imagined, in spite of that gap, to apply economic liberalism to capitalist economies. The dangers of liberalism with respect to individual liberties will thus appear as consequence of this gap, which led in the past to the making of the welfare state and could lead in the future to some national-liberalism.
Joêlle DEVILLARD & Philippe d'une revue JEANNIN

Anatomie

anglaise

Cet article constitue une étude exhaustive tendant à dégager les différents thèmes abordés dans les articles de 1'« Economic Journal », à partir d'une codification créée par le Journal of Economic Literature, ainsi que la répartition géographique des auteurs entre 1980 et 1987. Apparaît le rôle de cette prestigieuse revue en théorie économique et en économie du travail. Pour ce qui est de la répartition spatiale

x
des auteurs, le Royaume-Uni précède les États-Unis. Un tableau et une annexe four,

nissent des informations plus détaillées.

This article is an exhaustive study, aiming first at bringing out the different topics found inthe articles of « The Economic Journal » using the classificationindex worked out by the « Journal of Economic Literature », and then at studying the spatial distribution of the authors of the manuscripts published between 1980and 1987. It appears that this prestigious journal plays a most important part in the fields of the Economic Theory and the Labour Market. As far as the spatial distribution is concerned, the United Kingdom ranks first before the USA. A chart and an index give more detailed information on the subject.
Guido
Turgot et le fondement

ERREYGERS
subjectif de la valeur

Dans l'article court et inachevé « Valeurs et monnaies» (1769 ?) Turgot esquissait une théorie de la valeur basée sur des fondements subjectifs. En premier lieu je soumets les propositions de Turgot à un examen critique. Ainsi je démontre que l'une des idées fondamentales de Turgot, à savoir que le gain de l'échange doit être le même pour le vendeur et pour l'acheteur, est intenable. Plus généralement, la piste suivie par Turgot ne s'avère guère prometteuse. En deuxième lieu j'essaie de voir dans quelle mesure les propositions de Turgot peuvent être considérées comme une anticipation de la théorie néoclassique de la valeur. Je montre qu'il est possible de reformuler la théorie de Turgot en termes néoclassiques. Ce qui sépare Turgot de la tradition néoclassique, toutefois, est l'absence du principe de maximisation de l'utilité.

ln his short and unfinished article « Valeurs et Monnaies » (1769 7) Turgot outlined a theory of value based on subjective foundations. First of all I critically examine Turgot's propositions. In this way I demonstrate that one of his fundamental ideas, viz. that the gain of exchange has to be the same of the buyer and for the seller, cannot be hold. More in general, the road taken by Turgot hardlyappears to be promising. In the second place I try to find out to what extent Turgot's propositions can be regarded as an anticipation of the neoclassical theory of value. I show that it is possible to reformulate Turgot's theory in neoclassical terms. What separates Turgot from the neoclassical tradition, however, is the absence of the principle of utility maximization.

PRÉSENTATION

GÉNÉRALE

La résurgence de propositions et problématiques libérales sera à n'en pas douter - un signe distinctif de notre temps. Elles nous proposent un modèle d'accès au réel: l'action calculatrice rationnelle, une conception du lien social né de l'ajustement des choix décentralisés, un projet de restauration d'un monde de souverainetés privées auto-suffisantes. Mais ces énoncés suffisent-ils à caractériser le libéralisme ? Est-on assuré de savoir en quoi il consiste? La C.A.E.S.A.R. * s'est posé cette question avec le souci d'ouvrir les approches et les interrogations, de diversifier le choix des auteurs. Le résultat de ses travaux, auxquels se sont ajoutées des contribu. tions que nous avons sollicitées, constituent le présent numéro. On y verra que la pensée libérale est sans doute plus riche et plus diverse qu'on ne le dit communément. Dans son rapport à la morale ou à l'épistémologie, dans son approche du marché, dans ses prescriptions relatives à l'intervention publique ou à la monnaie, elle n'offre pas un point de vue homogène. De même, l'utilitarisme et l'individualisme ne sont-ils pas ses références constantes. Quant au fameux « laisser-faire », la variété de ses acceptions, le fait qu'il doive être tantôt contrôlé, tantôt construit, interdit d'en faire une dimension .

immédiatement significative de l'analyse libérale.
BERTHOUD

Ce sont ces aspects que nous avons souhaité faire apparaître. Arnaud Roger FRYDMAN

* Centre d'Anthropologie Économique Université de Paris X Nanterre.

et Sociale

- Applications

et Recherche,

HUME ET LE LIBÉRALISME ÉCONOMIQUE par Daniel DIATKINE

.

Une longue tradition, illustrée par les noms de Schatzl, F. Hayek2, D. Deleule3, voit dans Hume un des précurseurs, parfois un des fondateurs, du libéralisme économique. La question est difficile, et ceci pour deux raisons: 10 La première est d'ordre lexicographique: le terme même de libéralisme n'apparaît pas en France avant le début du XIX. siècle, et il désigne d'ailleurs immédiatement le libéralisme politique, sous la plume des opposants au Premier Empire, puis à la Restauration (Mme de Staël et Benjamin Constant), en tant qu'il traduit l'aspiration à un régime démocratique. Quant à la notion de libéralisme économique, il est clair qu'elle ne voit le jour que dans l'opposition

aux courants socialistes, à partir des années 1840. La coïncidence
chronologique du libéralisme politique et du libéralisme économique est plus ancienne en Grande-Bretagne, mais comme l'a montré E. Halévy dans son ouvrage classique\ le radicalisme philosophique s'y constitue au début du XIX. siècle. Ainsi l'anachronisme semble constituer la première difficulté que nous rencontrons lorsque nous confrontons Hume et le libéralisme économique. 20 Cependant elle n'est pas la plus grave. La seconde difficulté réside dans le fait que le libéralisme économique est défini le plus souvent de façon négative. Il serait tentant donc de suggérer une définition provisoire du libéralisme économique. On pourrait considérer comme l'exprimant l'ensemble des propositions suivantes: a) Il existe un ordre économique s'imposant aux agents. b) Cet ordre économique résulte, en partie ou totalement, et sous certaines conditions, de l'action spontanée des agents. c) L'action des agents est soumise à la force de la concurrence, dont le champ est le marché.
1. L'œuvre économique de David Hume, Paris, Arthur Rousseau, 1902. 2. « The legal and political Philosophy of David Hume », Il Politico, Milan, XVIII/4, 1963. 3. Hume et la naissance du libéralisme économique, Paris, Aubier, 1979. 4. La formation du radicalisme philosophique, Paris, F. Alcan, 1901-1904.

4

Daniel Diatkine

d) Si certaines conditions sont réunies, on pourra associer à l'ordre atteint des propriétés d'optimalité. Les points a) et b) étant propres à n'importe quelle théorie économique ; les points c) et d) caractérisant le libéralisme économique, en tant que corps théoriques. Cependant l'adoption d'une telle définition ne nous est guère utile ici. En effet si Hume est considéré par certains, comme le fondateur du libéralisme économique, ce ne peut être en tant que théoricien du marché, puisque cette notion est pratiquement absente de son œuvre. Il nous faut donc emprunter un chemin détourné et plus prudent, en nous contentant de nous conformer aux positions adoptées par d'autres, qui, avant nous, se sont heurtés à cette difficulté. Nous choisirons deux exemples, relativement récents, celui du très intéressant ouvrage de D. Deleule6, consacré précisément à notre sujet et celui de F. Hayek 7. Lorsque le lecteur en arrive aux « Remarques finales» qui achèvent le livre de D. Deleule, page 400, il lit ces conclusions ultimes: « Est-ce à dire... que Hume doit être tenu pour « le véritable fondateur de l'économie politique? »... « Le libéralismeéconomiqueidentifie son acte de naissance à celui de la science économique »... « S'il faut à toute force restituer une responsabiliténominale, Hume pas plus que Quesnay, Hume pas moins que Quesnay». S'il n'est pas question de discuter ici l'identification faite ici entre science économique et libéralisme économique, ou la mise en rapport de cette dernière notion avec Quesnay, notons simplement que Hume est présenté ici comme au moins corresponsable du libéralisme économique. Or le lecteur est passablement surpris de cette conclusion, car s'il a en tête une définition du libéralisme économique analogue à celle que nous venons d'esquisser, il aurait éprouvé des difficultés à en trouver les prémisses dans les 399 pages précédentes. Considérons une section stratégique 8 du point de vue de l'analyse du discours économique de Hume, intitulée « l'argent ». Après une intéressante discussion consacrée à la question de savoir si Hume adhère ou non à une conception métalliste de la monnaie, D. Deleule conclut (en notre sens, tout à fait à juste titre), et après
I I 5. Bien.entendu, nous Ine traiterons pas ici de l'aspect doctrinal du libéralisme économique, mais seulement de son aspect théorique. De sorte qu'ici le libéralisme économique désigne, en gros, la théorie classique. 6. D. Deleule, op. cit. 7. F. Hayek, op. cU. 8. Stratégique, parce que nous savons que l'analyse monétaire constitue le cœur de l'analyse économique de Hume.

Hume et le libéralisme économique

5

Johnson, que Hume « fut la conscience du mercantilisme, et, par voie de conséquence, son achèvement dans tous les sens du terme» 9. Cette position de D. Deleule nous paraît extrêmement intéressante et (parce que ?) ambiguë. Dire de cette façon, que Hume achève le mercantilisme, et ce quel que soit le sens du terme achève, semble laisser entendre que Hume représente, comme l'affirme Johnson « le summum de l'idéal mercantiliste », et en même temps que c'est précisément pour cette raison: a) qu'il rend nécessaire l'abandon du mercantilisme et ; b) qu'il opère le passage au libéralisme économique. Or remarquons que a) n'implique nullement b), mais surtout que pour étayer ces deux propositions, D. Deleule change brusquement de terrain. À l'opposition traditionnelle (et fastidieuse) « Intervention de l'État/Marché », qui organise d'habitude l'opposition mercantiliste/libéralisme, D. Deleule substitue l'opposition richesse monétaire/richesse réelle. En effet, c'est, selon lui, parce que Hume opérerait cette opposition entre monnaie et richesse réelle, qu'il pourrait être considéré comme fondateur du libéralisme économique JO. Cette substitution nous paraît extrêmement intéressante, et nous allons la faire nôtre, mais seulement à titre d'hypothèse. En effet, nous ne pouvons supposer démontrée, dans l'état actuel de nos connaissances, la proposition selon laquelle le libéralisme économique implique nécessairement le concept de richesse réelle, désignant l'ensemble des biens et services produits périodiquement, évalué en

terme d'un numéraire 11. Néanmoins, encore une fois à titre d'hypo-

thèse, cette proposition nous paraît particulièrement éclairante. Nous allons donc tenter de montrer (contre D. Deleule) que justement Hume n'opère pas la distinction entre richesse réelle et monnaie, et que, par conséquent, sous l'hypothèse précédemment définie, il ne fonde pas le libéralisme économique.

9. Op. cU., p. 148. 10. « Est-ce à dire que ce qu'on appelle « mercantilisme» ne pouvait se soutenir que de l'éparpillement et de l'atomisation de ce qui en constituait la pratique effective, sans pouvoir s'élever aux « principes généraux », sauf à assumer le risque de sa disparition de fait par l'entremise de son accomplissement théorique? Nous aurions alors à envisager le passage du « mercantilisme» au « libéralisme »... comme une accession à la conscience de la croissance du corps productif: ce qui requiert un élargissement de la notion de richesse... (en la)... déplaçant du trésor... à la prise en considération des forces productives... Ainsi s'accomplit, comme en sourdine, la substitution d'une richesse réelle... à la valeur du signe monétaire... » (pp. 148-149). Le cœur du problème est là : le « passage aux principes généraux» implique-t-il ou non cet « élargissement» de la notion de richesse? 11. En effet nous pouvons citer au moins deux auteurs, de part et d'autre du « clivage» mercantiliste/libéralisme qui ont tenté de faire la théorie d'échanges immédiatement monétaires: il s'agit de Steuart et de Marshall.

6

Daniel Diatkine

Cependant cette analyse ne serait pas complète si nous n'abordions pas une autre interprétation possible des rapports de Hume et du libéralisme économique. En effet, de nombreux auteurs, dont le plus représentatif nous semble être F. Hayek, considèrent Hume comme un précurseur du libéralisme économique. En ce sens, Hume aurait en quelque sorte « déblayé le terrain» du libéralisme économique, en proposant la théorie des conditions juridiques et politiques jugées préalables à l'élaboration de la théorie du libéralisme économique. Ce point de vue a été défendu avec insistance par F.
Hayek 12.

Nous allons donc montrer que Hume n'est ni un fondateur
partie), ni même un précurseur du libéralisme économique

(1 re

(2e partie).

1. HUME ET LA FONDA nON DU LIBÉRALISME ÉCONOMIQUE Si l'hypothèse selon laquelle le passage du mercantilisme au libéralisme s'effectue grâce à la constitution du concept de richesse réelle nous paraît particulièrement bien adaptée ici, c'est précisément parce que sa théorie monétaire constitue la pierre angulaire de l'analyse de Hume, et qu'il en déduit sa critique du mercantilisme. Rappelons rapidement les arguments qui appuient cette interprétation des thèses de Hume. Ils se développent en trois points: a) À première vue Hume oppose soigneusement la monnaie et « les rouages du commerce », et semble préfigurer l'opposition fondamentale entre le réel et le monétaire, qui sera tellement active dans la Richesse des Nations. b) Hume utilise la théorie quantitative de la monnaie pour démontrer l'ajustement automatique de la balance commerciale. c) D'où il déduit la nocivité d'une politique protectionniste. Nous allons commencer par examiner le premier de ces trois points. Car c'est là que l'on trouve d'emblée l'origine de l'ambiguïté signalée ci-dessus à propos de l'ouvrage de D. Deleule. En effet, Hume affirme cette proposition célèbre:
« La monnaie n'est à proprement parler un des objets du commerce, mais seulement l'instrument choisi par les hommes pour faciliter l'échange d'une marchandise contre une autre. Elle n'est pas une roue du commerce: elle est l'huile qui rend le mouvement des roues plus doux et facile» 13.

12. Op. cit. 13. The philosophical Works, ed. by T.H. Green and T.H. Grose, London, 1882 ; reprint of the new edition, Darmstadt, Scientia Verlag Aalen, 1964, vol. 3, p. 309.

Hume et le libéralisme économique

7

Cette proposition semble affirmer pour la première fois, avec toute la netteté souhaitable, l'opposition entre la monnaie et la richesse réelle, et c'est à ce titre qu'elle a généralement luel4. Cependant il est tout à fait curieux de constater qu'après cette affirmation, Hume ne s'intéresse nullement à la richesse réelle, et n'ébauche en aucune façon une théorie de la valeur d'échange. Bien au contraire, il se verra reprocher par Marx de n'attribuer de valeur d'échange qu'à la seule monnaie. Hume se serait donc arrêter, de façon difficile-

ment explicable au milieu du. gué.

,

Il faut aller plus loin et remarquer , après Rotwein 15, que chaque fois que Hume s'intéresse à ce que nous désignerions par « richesse réelle» (en ses termes: la population et son activité), c'est pour s'interroger sur ses conséquences monétaires. Dès lors il semble que nous soyons devant les termes d'une contradiction: d'un côté la monnaie semble de peu d'importance, d'un autre elle seule est intéressante. Or l'examen attentif des textes de Hume permet de dissiper ce qui paraît être un malentendu. Nous allons montrer que pour Hume ce n'est pas parce que la quantité de monnaie est « sans importance» que la monnaie, elle, l'est. En effet, cette célèbre proposition de Hume sert essentiellement à asseoir, comme il se doit, la théorie quantitative de la monnaie, sous la forme la plus simple de l'affirmation de la neutralité de la quantité de monnaie: une variation de la quantité de monnaie n'a pas d'autre effet que de modifier le niveau général des prix. Cette proposition est complétée par son extension aux relations économiques internationales grâce à la célèbre théorie de l'ajustement automatique de la balance commerciale. Celle-ci repose sur un argument extrêmement simple. Une diminution (ou un accroissement) de la quantité de monnaie circulant dans une nation engendre une diminution (ou un accroissement) de ses prix relativement à ceux de ses concurrents. Il s'ensuit alors un accroissement (ou une diminution) de ses exportations, une entrée (ou une sortie) de monnaie qui compense exactement l'écart initial. Par conséquent toute variation de la quantité de monnaie se trouve elle-même automatiquement annulée. L'utilisation du principe de l'ajustement automatique de la balance du commerce sert de point d'appui à la critique par Hume du mercantilisme, c'est-à-dire de « la jalousie commerciale ». Hume com-

14. Cf. R.W. Clower, « Introduction» dans Monetary theory, Penguin Books, Hammondsworth, 1969. 15. David Hume, Writings in Economics, University of Wisconsin Press, Madison, 1955.

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Daniel Diatkine

bat avec véhémence le principe qui suppose que l'enrichissement uns ne peut se faire qu'en appauvrissant les autres: « Si notre politique étroite et perverse rencontrait quelque succès, elle réduirait toutes les nations voisines au même état d'abandon et d'ignorance qui prévaut au Maroc et sur la côte de Barbarie. Mais quelles en seraient les conséquences? Ils ne pourraient nous vendre aucune marchandises,et nous ne pourrions y vendre aucune des nôtres. Notre commerce intérieur lui-même en pâtirait par manque d'émulation, d'exemple et d'instruction. Et bientôt nous tomberions nousmêmes dans la même condition abjecte où nous les aurions réduites. Je dois donc reconnaître que ce n'est pas seulementen tant qu'homme, mais aussi en tant que sujet britannique, que je prie pour la prospérité du commerce allemand, espagnol, italien, et même français. » 16

des

Ainsi Hume semble mettre en évidence un principe d'ajustement monétaire des intérêts internationaux. Ici encore on pourrait lire une première approche des thèses libérales au travers de cette description d'un mécanisme « non voulu» permettant la compatibilité des plans des agents. Adam Smith, semble-toil n'aurait qu'à étendre le processus d'ajustement monétaire décrit par Hume aux prix relatifs pour parachever la description du marché.
.

Une telle lecture serait cependant trompeuse. Il suffit pour s'en

convaincre de consulter les réponses de Hume aux objections qui lui furent adressées de son vivant, et surtout les observations que l'auteur ajoute lui-même à son exposé. Nous allons voir que la problématique de Hume est fort différente de celle qui peut conduire à l'élaboration du concept de richesse réelle. Sir James Oswald écrivit à Hume pour attirer son attention sur le processus dynamique déc1anché par une modification de la quantité de monnaie. Il soulignait à juste titre que le raisonnement de Hume présupposait en fait le plein emploi des ressources, et que si cette hypothèse n'était pas respectée, alors une variation de la quantité de monnaie engendrait des effets revenu~ et des effets richesses qui pouvait facilement être cumulatifs, de sorte que l'écart de compétitivité entre les deux nations concernées, loin de se réduire, pourrait et devrait s'accroître. La réponse de Hume à Sir James Oswald se contente d'affirmer qu'il est inconcevable qu'un tel mouvement soit indéfiniment cumulatif. Mais il ne conteste nullement le point de départ de l'argumentation, à savoir que la théorie quantitative de la monnaie n'est valide qu'au plein emploi. En d'autres termes, si Hume avait eut l'intuition qu'il existe des mécanismes non monétaires déterminant le niveau du revenu réel (et donc la richesse réelle), il les aurait certainement
16. The philosophical Works, op. cit., vol. 3, p. 348.

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évoqués pour répliquer à Sir James Oswald en minimisant les effets décrits par ce dernier. Or il pourrait d'autant moins le faire que, sur le fond, les deux observations qu'il a lui-même rédigées à la suite de son essai « Of Money» vont dans le même sens que la critique qui lui est adressée par Sir James Oswald. La première observation consiste à remarquer que les conséquences de l'afflux de métaux précieux en provenance d'Amérique depuis le XVIe siècle ne s'épuisèrent pas par l'augmentation du niveau général des prix, mais provoquèrent aussi une considérable augmentation de l'activité économique. La seconde observation étudie le cas des nations d'Europe centrale, « bien pourvues en ressources humaines et naturelles », mais dont le poids politique et économique n'est pas à la mesure de celles-ci. Hume remarque que l'on peut expliquer ce fait non pas par l'insuffisante quantité de monnaie, mais parce que la monétarisation de l'économie n'est pas accomplie. L'impôt, par exemple, y étant encore souvent payé en nature, les États ne disposent pas de moyens comparables à ceux de l'Europe occidentale. Ce n'est donc pas l'insuffisance de la quantité de monnaie qui explique la stagnation de ces économies, mais le fait qu'elles demeurent encore pour l'essentiel des économies de troc. Ces observations ont très souvent été lues comme des corrections secondaires au principe général affirmant la neutralité de la monnaie 17 ou comme des esquisses d'ajustements de court terme par opposition à l'ajustement de long terme invoqué par la théorie quantitative de la monnaie 18. Or de telles lectures empêchent de percevoir les deux points qui paraissent essentiels pour Hume: - D'une part la quantité de monnaie s'ajuste d'elle-même aux « besoins de l'économie ». - D'autre part le fonctionnement d'une économie monétaire est différent de celui d'une économie de troc. On voit donc qu'il serait très erroné d'attribuer à Hume l'idée selon laquelle « la monnaie n'aurait pas d'importance ». C'est seulement la quantité de celle-ci qui n'a pas besoin d'être l'objet de la politique économique. Et nous voyons ici le centre du propos de Hume. Son argumentation économique ne préfigure nullement les concepts de marché et de richesse réelle, mais a pour objet d'élaborer une théorie de l'histoire (l'histoire raisonnée) dont nous verrons qu'elle était son objectif ultime. Si Hume « achève le mercantilisme », ce n'est pas en tant
17. P .A. Samuelson, « What classical and neo-classical monetary theory really was », Canadian Journal of Economics, 1968, vol. 1, n° 1, pp. 1-15. 18. J.R. Hicks, Critical Essays in Monetary Theory, Oxford, Clarendon Press, 1967.

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qu'il fonde la théorie économique classique, mais bien plutôt qu'il tente d'élaborer une théorie de l'histoire. En effet, la monétarisation progressive d'une économie marque aussi le passage progressif d'une société « rude et barbare» à une société « policée et civilisée ». L'essai « Du commerce », qui s'ouvre sur une comparaison classique entre Athènes et Sparte, fonde toute la distinction traditionnelle entre ces deux cités sur l'opposition entre économie amonétaire et économie monétaire. Le raffinement des mœurs est provoqué par le développement du commerce, lui-même rendu possible grâce à la monétarisation de l'économie. Pour Hume, ce qui est important, ce n'est donc pas la quantité de monnaie, mais la façon dont celle-ci est employée, selon qu'elle circule ou qu'elle reste thésaurisée. Notons ici une erreur d'interprétation de D. Deleule. Pour ce dernier, la position de Hume serait que « la quantité de monnaie revêt

moins d'importance que sa vitesse de circulation»

19.

Hume sait

parfaitement que la vitesse de circulation de la monnaie est associée à la variation de la quantité de monnaie. Il sait donc parfàitement passer d'un stock à un flux. Par contre, les exemples que nous venons
.

de citer témoignent que ce qui importe pour Hume dans la crois-

sance économique et le progrès social, c'est l'existence de circuits monétaires (quel que soit la vitesse de circulation de la monnaie). Pour Hume, comme pour la plupart des mercantilistes, la « vraie» richesse réside bien dans « les hommes et les marchandises », mais sous la condition qu'elle soit socialement recensée (ou validée) par la circulation monétaire. La richesse sociale ne peut être que monétarisée. Ce qu'apporte de réellement nouveau Hume c'est la thèse selon laquelle la quantité de monnaie, en elle-même n'a pas d'importance, en raison de la théorie quantitative de la monnaie. Mais ce sont les circuits monétaires qui assurent la cohérence et le développement du corps politique. Toute l'ambiguïté (ou la faiblesse) de la position de Hume s'exprime dans le caractère transitoire ou non des changements provoqués par l'enrichissement monétaire: d'un côté Hume affirme leur permanence pour expliquer celle du progrès du raffinement des mœurs, d'un autre côté l'invocation de la théorie quantitative de la monnaie tend à les nier. Nous n'avons accompli qu'une petite partie du chemin. Nous avons montré que ce n'est pas Hume qui accomplirait la scission entre le réel et le monétaire, que pour Hume la monnaie n'est pas un « voile» qu'il conviendrait de déchirer pour échapper à l'illusion monétaire (momentanée). Tout ce que nous pouvons dire c'est que
19. D. Deleule (1979), p. 173.

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l'ajustement monétaire proposé par Hume n'est pas la préfiguration de l'ajustement marchand mis en œuvre par l'économie d'échange réel qui sera mise en place par Smith. Pour aller plus loin, il nous faut étudier la signification de cet ajustement monétaire, et comprendre la question à laquelle il répond. C'est ce que nous allons faire en étudiant maintenant la question de savoir si Hume est un précurseur du libéralisme économique. Nous allons montrer que la théorie quantitative de la monnaie est la réponse à une question de la philosophie politique, à savoir la maîtrise sociale du désir d'enrichissement illimité. 2. HUME, PRÉCURSEUR DU LIBÉRALISME ÉCONOMIQUE?

Il convient d'emblée de rappeler que Hume est d'abord un critique de la théorie du contrat social, en particulier telle qu'elle est développée par Locke. On pourrait penser, a priori, que cette position éloignerait fortement Hume des positions libérales. Or bien au contraire, c'est précisément parce que Hume opère une critique approfondie des thèses . lockiennes, qu'il apparaît sous la plume de F. Hayek 20 comme celui qui nous donne les prerequisits du libéralisme économique21. Il convient donc d'examiner ce point. Rappelons brièvement la critique adressée par Hume aux thèses centrales du libéralisme politique, et tout particulièrement à la théorie du contrat social. Cette critique s'appuit sur une thèse essentielle: La raison ne saurait s'opposer aux passions. Pour Hume, seule une passion peut endiguer une autre passion. En effet selon lui raison et passion appartiennent, comme l'a bien montré G. Deleuze22, à deux espaces sépa-

20. Op. cit., p. 694. 21. Il existe évidemment un enjeu politique important dans la position de F. Hayek et c'est celui du rapport entre le libéralisme (en général) et le courant démocratique en particulier. Locke apparaît alors à la fois comme l'un des fondateurs du libéralisme politique, en tant qu'il affirme les droits de l'individu libre face à l'État, mais en même temps comme celui qui justifie le droit à l'insurrection et donc la révolution anglaise de 1688 et les futures révolutions américaines et françaises. Ce deuxième aspect de l'œuvre de Locke apparaît à F. Hayek comme dangereusement « constructiviste» : « The liberal ideal of personal liberty was first formulated in England, which throughout the 18th century had been the envied land of liberty and whose political institutions and doctrines served as models for the theorist elsewhere. These doctrines were those of the Whig party, the doctrines of the Glorious Revolution of 1688. And it is in Hume and not, as is commonly believed, in Locke, who had provided the justification of that Revolution, that we find the fullest statement of that doctrine. » (Op. cit., p. 694). 22. Empirisme et sujectivité, Paris, P.U.F., 1953.

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rés. C'est de cette thèse que découle la critique du contrat sociallockien. En effet, si elle est acceptée, la théorie de Locke devient inconcevable puisque le contrat, produit de la raison, est destiné à limiter les passions, causes du désordre de l'état de nature. Plus précisément, pour que la notion de contrat ait un sens, elle implique celle de l'obligation de remplir les termes du contrat. Or cette obligation (cette vertu) n'est en aucun cas une donnée de la nature humaine. Au contraire elle ressort, comme nous allons le voir, de l'artifice, du produit de l'histoire. On ne peut donc la supposer donnée, comme le font les théoriciens du contrat. Voyons maintenant en quoi cette critique de la théorie du contrat apparaît aux yeux d'F. Hayek, comme susceptible de fonder le cadre institutionnel du libéralisme économique. Pour Hume, seules les passions peuvent limiter et contenir les passions. Cependant, et c'est essentiel ici, il existe une passion qui ne peut rencontrer d'autres passions pour la réfréner: c'est la passion acquisitive, ou désir d'enrichissement illimité. Seuls des artifices non arbitraires peuvent la canaliser et empêcher que s'exercent ses « effets
.

destructeurs de toute société» 23. C'est ce concept d'artifice non arbitraire qui paraît essentiel aux
yeux de F. Hayek. Les artifices ne sont pas le résultat d'un dessein préétabli. La critique de l'argument du dessein est centrale dans l'œuvre de Hume, et vient renforcer, d'ailleurs, la critique des théories du contrat social. En fait les artifices non arbitraires désignent l'ensemble des institutions juridiques qui apparaissent non pas comme le résultat d'une mise en forme de lois positives des normes « naturelles» mais comme les productions nécessaires du progrès historique. Les artifices non arbitraires sont les produits « non voulus de l'action des hommes », pour reprendre les termes de F. Hayek 24. Le premier de ces artifices permet la stabilisation des propriétés et instaure donc le droit de propriété. Celui-ci n'est donc plus un droit naturel donné en même temps que l'individu rationnel (comme

23. Traité de la nature humaine, trad. Leroy, Aubier, Paris, 1983 : « Seule, cette avidité d'acquérir des biens et des possessions pour nous-mêmes et pour nos amis les plus intimes est insatiable, perpétuelle, universelle et directement destructive de la société. À peine y a-t-il un seul homme qu'elle ne pousse pas; et il n'yen a pas un seul qui n'ait de raison de la ,craindre, quand elle agit sans contrainte... Certainement il n'est pas de dispositions de l'esprit humain qui ait à la fois la force suffisante et l'orientation voulue pour contrebalancer l'amour du gain et pour faire des hommes des membres convenables de la société en les faisant s'abstenir de toucher aux biens d'autrui. » (p: 609). 24. « Résultats de l'action des hommes mais non de leurs desseins », in E. Claassen, éd. Les fondements philosophiques des systèmes économiques, Payot, Paris, 1967, p.98.

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cela était le cas pour Locke), mais le résultat d'un processus historique. Pour Hume nous avons donc la conviction que la possession d'un objet par un agent est légitime, mais cette conviction est le produit de l'histoire, et n'est pas l'effet de la prise de conscience rationelle d'un droit naturel. La question essentielle, bien sûr, que pose une telle présentation est de connaître le processus engendrant une telle conviction. Nous allons revenir sur ce point un peu plus loin. Pour l'instant notons que Hume substitue donc à l'opposition (classique depuis Hobbes) entre état de nature et société politique la notion d'évolution et de continuité du développement historique. Le droit de propriété, à lui seul, est insuffisant pour juguler le désir d'enrichissement illimité. Un autre artifice est nécessaire pour empêcher le désir d'enrichissement de détruire la société, c'est celui qui instaure le transfert par consentement, ou troc. Mais ce dernier, lui aussi est limité: car, pour être effectif, il rencontre deux limitations graves: IOLe troc implique la simultanéité des échanges. 20 Le troc ne peut concerner que des objets particuliers, et non des objets « généraux »25. Un troisième artifice permet donc la canalisation définitive de la passion acquisitive et c'est celui qu'implique l'obligation de remplir ses promesses. Ce passage, difficile, du Traité de la nature humaine mérite qu'.on s'y arrête. En effet il pose deux questions: a) Cette obligation de remplir ses promesses occupe rigoureusement la place qui revient traditionnellement à la monnaie. Quels sont les rapports entre cet artifice et la monnaie? b) En quoi la monnaie permet-elle de canaliser le désir d'enrichissement illimité? Nous allons montrer que la monnaie apparaît, pour Hume, comme s'inscrivant dans le cadre beaucoup plus vaste des « promesses ». Hume distingue deux types de promesses, les promesses désintéressées, et les promesses intéressées. C'est ici cette seconde catégorie de promesses qui nous importe (comme c'est elle aussi qui importe à Hume). Ce qui distingue selon Hume les promesses désintéressées des promesses intéressées, c'est le fait que dans le cas des secondes, il est nécessaire d'exprimer une « certaine formule verbale ». En effet,

25. « En dépit de la stabilité des possessions, les hommes ne peuvent souvent en tirer que peu d'avantages, tant qu'ils possèdent, d'une espèce de biens, une quantité plus grande que pour leur usage, et qu'en même temps ils souffrent du manque d'autres biens. Le transfert de propriété, qui est le remède propre de cet inconvénient, n'y peut remédier entièrement; car il ne peut intervenir qu'à l'égard d'objets présents ou particuliers, mais non à l'égard d'objets généraux ou lointains. » Traité de la nature humaine, pp. 639-640.

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la question que pose Hume est celle de comprendre comment une promesse peut engager celui qui l'énonce. Certes Hume souligne que l'intérêt des uns et des autres nécessite de tenir ses promesses. Mais l'utilité du respect de la parole donnée n'est qu'une condition nécessaire, elle n'est pas suffisante pour expliquer pourquoi, dans le commerce intéressé, une certaine « formule verbale» (ou écrite), est impliquée pour créer l'obligation de remplir sa promesse:
« Cette formule verbale constitue ce que nous appelons une promesse, sanction du commerce intéressé entre les hommes. Quand un homme dit qu'il promet quelque chose, il exprime effectivement la résolution d'accomplir cette chose; et, en même temps, par l'emploi de cette formule verbale, il se soumet à la punition qu'on ne se fit plus jamais à lui, s'il fait défaut. Une résolution est l'acte naturel de l'esprit qu'expriment les promesses; mais si dans l'affaire, il n'y avait rien de plus qu'une résolution, les promesses n'annonceraient jamais que nos premiers motifs et ne créeraient jamais de nouveau motif, ni une nouvelle obligation» 26.

Tentons d'expliciter ce développement. Hume nous dit que lorsque les échanges ne sont plus simultanés, mais différés, alors apparaît le crédit. Certes c'est la crainte du discrédit qui nous incite à tenir nos engagements. Cependant si au lieu de troquer un objet i contre un objet j, je cède i aujourd'hui contre j demain, je ne me contenterai pas en contrepartie de la simple énonciation: « je reçois i aujourd'hui en échange de j demain », il me faudra en plus que celleci soit complétée par la formule verbale « et je te le promet ». Ce qui paraît mystérieux (aussi mystérieux, nous dit Hume, que le mystère de la transubstantiation) c'est le fait que cette formule puisse créer l'obligation de me donner l'objet j qui m'est dû alors, et alors seulement. En d'autres termes, si cette formule verbale était absente, et que mon partenaire dans l'échange ne remplissait pas son engagement, alors semble penser Hume, il ne serait pas discrédité. En d'autres termes, selon Hume, la crainte du discrédit (l'utilité qu'il y a à tenir ses promesses) ne suffit pas à engendrer l'obligation de tenir ses promesses. Le crédit privé (qui n'existe donc que sanctionné par une certaine formule verbale) permet donc de pallier le premier inconvénient du troc (la simultanéité des échanges). Mais il ne permet pas, à l'évidence, de pallier le second inconvénient (le troc ne peut porter que sur des objets particuliers). C'est donc la monnaie qui le fera, en apparaissant comme un type de promesse particulière en cela qu'elle engage non pas un individu, mais la société toute entière. Il reste à expliquer enfin pourquoi ce dernier artifice est celui qui permet d'ôter au désir d'enrichissement sa nocivité. Certes l'échange
26. Cf. Traité de la nature humaine, p. 641.

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monétaire, permet, sous certaines conditions, d'ajuster les possessions, mais cet ajustement monétaire ne satisfait pas le caractère illimité du désir d'enrichissement. C'est en ce point que vient s'articuler la théorie quantitative de la monnaie: si le désir d'enrichissement est déplacé sur la monnaie (comme il doit l'être nécessairement dans une économie monétaire où il n'est pas possible d'acquérir des biens sans d'abord acquérir de la monnaie), l'accroissement de la quantité de monnaie qui en résulte fait perdre à l'enrichissement toute nocivité sociale, en vertu de la théorie quantitative de la monnaie, c'est-à-dire de sa neutralité. Résumons-nous, maintenant: 1° Hume critique le libéralisme politique de Locke, au travers de l'argument selon lequel la raison ne saurait s'opposer aux passions. 2° Au lieu et place du contrat social, Hume élabore la théorie des artifices non arbitraires. Ceux-ci sont les « résultats de l'action des hommes mais non de leurs desseins », pour reprendre l'expression de F. Hayek. . 3° La monnaie est le résultat de l'un de ces artifices, qui permet de canaliser le désir d'enrichissement illimité. On devine sans mal que Hume puisse être considéré par F. Hayek comme celui qui a tourné « contre les lumières leurs propres armes ». C'est sur le 2e point énoncé ci-dessus que F. Hayek s'appuie pour corriger les « regrettables avatars» que la pensée du XVIIIe siècle connu. Ce qui est en cause est rapport du libéralisme politique et de la démocratie. Sans entrer dans la discussion des rapports entre Hume et la démocratie27, il nous faut, par contre, comprendre comme . F.

Hayek tire des textes de Hume la conclusion suivante:

« Hume nous donne probablement le seul exposé complet de la philosophie du droit et de la philosophie politique du libéralisme»28. .. . Le point de départ de l'interprétation de F. Hayek nous paraît difficilement contestable. Pour ce dernier, en effet, Hume « produisit avant tout une théorie de la croissance des institutions humaines ». Nous venons de résumer brièvement cette théorie, et il nous paraît évident que sur ce point F. Hayek est dans le vrai. Cependant, il est clair que le concept d'artifice non arbitraire ne suffit pas à fonder la philosophie du droit et la philosophie politique du libéralisme. Dire, comme Hume, que les institutions humaines, parmi lesquelles la justice, ne sont ni l'expression d'un ordre
27. On trouvera un excellent exposé de cette question dans D. Miller: Hume's political thought, Clarendon Press, Oxford, 1981. 28. « The legal and political Philosophy of David Hume », Il politico, Milan, XVIII/4, 1963, p. 694.

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naturel ni le produit d'un dessein préalable; bref, rompre tant avec le naturalisme qu'avec le providentialisme, ne suffit pas à fonder la philosophie politique du libéralisme. En effet la position de Hume est essentiellement critique, et cette critique ouvre la voie à de nombreuses problématiques. Il est d'ailleurs tout à fait significatif de constater, sur ce point, que F. Hayek range d'ailleurs lui-même, à l'occasion d'une discussion avec K. Polanyi, Marx parmi ceux qui conçoivent « la théorie sociologique comme l'étude des répercussions sociales non voulues

de presque toutes nos actions

»29.

Il est donc clair qu'il faut une

.

spécification supplémentaire pour voir en Hume le fondateur de la philosophie politique du libéralisme. En effet il est crucial pour F. Hayek de montrer non seulement que les institutions (parmi lesquelles le marché) sont les produits inintentionnels des hommes, mais qu'en plus ces derniers ne peuvent ni ne doivent les altérer. Il faut donc introduire maintenant une dimension normative supplémentaire. De fait F. Hayek croit lire dans Hume cette normativité. Nous allons voir que cette curieuse lecture est issue d'un contresens sur la signification du caractère non arbitraire des artifices.

Il faut en effet associer à cette élaboration progressive des artifices l'idée, aussi vague soit-elle, d'optimalité pour pouvoir y lire, comme le fait F. Hayek, le fondement de la philosophie libérale. Voyons comment cette lecture opère: « They» (les artifices) « are the outcome of the pratical experience of mankind, and the sole consideration in the slow test of time is the utility each moral rule can demonstrate towards social welfare. Hume may be called a precursor of Darwin in the field of ethnics »30. Ainsi, le sens de l'évolution décrite par Hume serait celui d'une sélection naturelle des institutions les plus aptes à maximiser l'utilité sociale31. Telle serait la raison pour laquelle ces artifices ne seraient pas arbitraires. Et aussi telle serait la raison pour laquelle les institutions politiques et juridiques existantes seraient intangibles. On comprend alors que cette lecture « prédarwinienne » de Hume est cruciale pour F. Hayek. Si Hume avait pensé en vérité que les institutions politiques et juridiques étaient la résultante d'une procédure de sélection «des plus aptes» pour reprendre la terminologie de F. Hayek, alors il nous donnerait une argumentation cohérente en faveur de l'inaltérabilité des institutions politiques (ou marchandes)

29. Cf. E. Claassen, op. cit., p. 101. L'enjeu de la discussion est d'attribuer à Hume ou à Marx la paternité de cette assignation d'objet à la «théorie sociologique »... 30. « The legal and political philosophy... » op. cit., p. 695. 31. Ibid. '

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existantes, et en même temps les moyens de penser que l'ordre marchand est la plupart du temps optimal. Une telle lecture est réaffirmée avec insistance tout au long de l'essai que consacre F. Hayek à Hume. Cependant, elle ne laisse pas de surprendre. En effet non seulement elle n'est étayée par aucune citation, mais de surcroît le texte même de Hume la dément formellement. En effet, si les artifices ne sont pas arbitraires, ce n'est pas du tout parce qu'ils sont le résultat d'un principe de sélection naturelle (et par quel processus 1) mais parce qu'ils sont élaborés conformément aux principes généraux de l'entendement. Ces principes (contiguité, connexion, relation de cause à effet) sont généraux, en ce sens qu'ils permettent de passer du particulier au général, et d'engendrer la conviction. On peut parfaitement discuter cette analyse des principes fondamentaux de l'entendement, mais on ne peut nier qu'ils sorit pour Hume le cœur de son projet théorique, qui est d'élaborer la science de l'homme à partir des principes premiers de la nature humaine et donc de l'entendement. Ce sont eux qui expliquent le caractère nécessaire des artifices. Il est facile de s'en convaincre en lisant, par exemple, le chapitre du Traité de la nature humaine consacré au droit de propriété. Hume tente de montrer que les règles juridiques suivies pour attribuer le droit de propriété sont précisément déduites des principes de l'entendement, absolument pas de l'utilité. Examinons les règles énoncées par Hume concernant l'acquisition. Il distingue 4 règles régissant l'acquisition originaire32. Ces règles sont l'occupation, la prescription, l'accession et la succession. Elles n'ont, en elles-mêmes, rien d'originap3, puisqu'elles sont celles du droit romain, incorporées dans le droit écossais du XVIIIe siècle. Ce qui les justifie n'est pas la raison, mais les règles générales de l'entendement: ressemblance, contiguité et causalité. C'est ainsi que Hume discute deux « cas» célèbres: a) Un chasseur poursuit un gibier jusqu'à ce qu'il soit épuisé, et un autre s'en saisit. b) Une personne tend sa main vers une pomme et une autre la prend devant lui. Hume conclut que dans le premier cas, c'est le chasseur qui est le propriétaire légitime, car il existe une « relation forte» de causalité entre l'action de chasser et la première possession de la proie, par contre cette relation n'existant pas dans le second cas, c'est bien celui qui a pris le premier possession de la pomme qui s'en trouve propriétaire.

32. Traité de la nature humaine, trad. Leroy, p. 620 et sq. 33. Comme l'a montré I.F.G. Ba~:ter,« David Hume and Justice », Revue Internationale de Philosophie, XLVII (1959), pp. 112 et sq.

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Il est clair que ce n'est pas la raison ou l'utilité, mais les règles de l'entendement, qui nous habituent à attribuer la propriété de tel objet à tel propriétaire. Et ce .sont ces règles (<<simples et aisées »34) qui seules produisent les artifices non arbitraires. C'est donc l'habitude, qui est invoquée par Hume pour expliquer la nécessité des artifices. Le fonctionnement de l'entendement est un processus interne à l'entendement sans finalité ni contrainte, l'élaboration des artifices n'est nullement soumise à la sanction d'un éventuel processus de sélection naturelle. Certes Hume est très attentif au progrès du « raffinement des mœurs », mais celui-ci est en effet de l'histoire et n'en est nullement la fin. Les artifices non arbitraires permettent la « canalisation» du désir d'enrichissement illimité, et autorisent même celui-ci à s'exprimer, sans violence et avec efficacité; nous pouvons qualifier d'heureux cet effet, mais il ne résulte lui-même d'aucune procédure fictive (car sans sujet) de maximisation sous contraintes. La nécessité des artifices est celle des règles de l'entendement, elle n'est pas celle résultant des contraintes du milieu sur les sujets. L'objectif de Hume est newtonien, en ce sens qu'il tente d'appliquer aux sciences humaines les principes qui rencontrèrent une telle réussite lorsqu'ils furent mis en œuvre dans l'étude de la nature physique. Il ne s'agit donc pas de chercher à justifier ou à légitimer, mais d'exclure la question de la légitimité. Poser la question de la légitimité des règles de droit, est pour Hume impensable, car une telle question présuppose l'existence d'un sujet de droits. Or fondamentalement, Hume élabore une critique de la philosophie du sujet. L'individu humien n'est pas un sujet de droit, mais le résultat de l'histoire, le produit de ses artifices, comme

l'a souligné G. Deleuze35.

)

De fait, toute la démarche de Hume semble l'éloigner de ce qui deviendra l'économie politique classique, et à le rapprocher de l'histoire. Car l'objectif explicite de Hume est d'élaborer les fondements théoriques nécessaires à la science humaine par excellence, l'histoire raisonnée (ou histoire naturelle, et ici naturelle a le sens de scientifique, comme dans l'expression « philosophie naturelle» employée par Newton). Or, en résumé, cette histoire est, pour Hume, l'histoire des artifices non arbitraires élaborés afin de canaliser la passion acquisitive. Que le progrès, encore une fois mesuré par le « raffinement des mœurs », accompagne la maîtrise du désir d'enrichissement illimité, ne veut donc pas dire, comme le croit F. Hayek, que cette canalisa-

34. L'insistance de Hume sur ce point est bien connue. Elle consiste à proposer des critères fondés sur les lois spécifiques de la pratique cognitive, et non sur l'utilité. 35. Op. cit.