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LES ACTIVITES DE SERVICE : UNE CHANCE POUR LES ECONOMIES RURALES ?

De
296 pages
L'émergence de nouvelles dynamiques rurales serait-elle liée à celle d'une économie où les activités de service sont dominantes ? Pourquoi certains espaces ruraux sont, aujourd'hui, dynamiques alors que d'autres s'éteignent : est-ce le résultat d'un phénomène de mode, conduisant les citadins vers les campagnes pour occuper leur temps libre ou exercer leur activité. Ou est-ce un phénomène irréversible, durable mais alors sur quoi repose-t-il ? Analyser les profondes transformations bouleversant l'organisation spatio-économique depuis plusieurs décennies n'est pas sans risque et immédiat...L'économie des services et l'économie rurale sont deux corpus théoriques " en construction ", mais dont les progrès devraient nous permettre de mieux comprendre les mutations affectant les sociétés de cette fin de siècle.
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LES ACTIVITES , DE SERVICE: UNE CHANCE POUR LES ECONOMIES RURALES?
'lIers de Muve£fes fogiques de dévefoppement rura{

@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-4959-X

Collection

alternatives

rurales

Anne LE ROY

,

LES ACTIVITES , DE SERVICE: UNE CHANCE POUR LES ECONOMIES RURALES?
i/ers de Muve{fes fogiques de dévefoppement rura{

Préface Louis REBOUD

L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

.9l.u~ deu~ personnes qui mJont permis dJêtre ce que je suis; dJécrire ce que jJécris.

Préface
Dès la lecture de son titre, l'ouvrage d'Anne Le Roy ne peut manquer de surprendre. Se préoccuper d'économie rurale lorsque d'aucuns ont annoncé depuis déjà longtemps que l'économie du prochain millénaire serait urbaine; le faire en précisant que la confusion entre "rural" et "agricole" n'a plus lieu d'être alors que cette assimilation a encore droit de cité pour beaucoup; considérer que bien loin de constituer un boulet entravant le développement, les zones rurales peuvent constituer des réserves de "richesses" qu'il faut mettre en valeur; exposer que ces mises en valeur ne passeront pas forcément par le respect des règles et principes de l'économie industrielle mais bien par les spécificités de l'économie des services en voie d'élaboration; se démarquer en même temps de tout ce que l'on range sous l'appellation assez trompeuse d'économie "postindustrielle", car l'économie des services ne saurait lui être assimilée; prétendre qu'en matière de développement, l'endogène et l'exogène, bien loin de s'exclure l'un l'autre, doivent nécessairement s'épauler et combiner les efforts dans un souci d'efficacité; mettre enfin en évidence que des concepts très récents, tel celui de "relation de service" peuvent permettre de comprendre pourquoi, avec des potentialités identiques et des moyens analogues, telle zone rurale verra son développement s'affirmer pendant que telle autre ira vers une désertification croissante; cela conduit donc à remettre en question les déterminismes dans la mesure où il faut bien admettre que "les mêmes causes ne produisent pas toujours les mêmes effets". Bref, cette analyse consiste bien, aujourd'hui, à sortir des sentiers battus et face à une telle accumulation de prises de risques, on ne sait s'il faut applaudir le courage ou crier à l'inconscience! De courage, Anne Le Roy ne manque certainement pas, pour avoir osé s'attaquer à une matière aussi riche de promesses que d'embûches. Elle conduit ses démonstrations avec méthode, obligeant son lecteur à la suivre dans ses questionnements comme dans la progression de son raisonnement. Dans le maquis où elle se risque, il lui fallait d'abord élaguer, afin ne pas laisser planer d'ambiguïtés sur la logique de ses enchaînements. C'est pratiquement l'objet des premiers chapitres de son ouvrage. On aurait bien tort d'en redouter une lecture lassante; car, de manière pédagogique, l'auteur nous montre à chaque étape le pourquoi et le comment de sa démonstration que l'on a tôt fait d'admettre

nécessaire. La suite de l'ouvrage sera indiscutablement utile à tous les hommes "de terrain". Convaincu qu'il n'existe pas UN monde rural, mais bien DES mondes ruraux dont il faut repérer les potentialités et les problèmes propres, l'auteur nous offre, en grille de lecture des réalités contemporaines, un triptyque susceptible de conduire à un classement des espaces ruraux, en fonction de leurs caractéristiques respectives et des actions à mettre en œuvre pour leur développement. Dans chacun de ses schémas, Anne Le Roy montre bien la (ou les) manière(s) dont l'endogène et l'exogène doivent se combiner pour conduire à un développement par "le haut" et par "le bas", dont le résultat dépendra de la manière dont les politiques publiques auront su se marier avec les initiatives privées. Respectant pleinement la méthode systémique qu'elle a adoptée pour organiser sa démarche, elle réunit bien tous les éléments du système, les interreliant les uns avec les autres, afin d'en faire "un guide pour l'action". Ainsi, la lecture de cet ouvrage ne saurait être réservée aux seuls tenants du raisonnement académique; bien au contraire, il est à souhaiter qu'il trouve un large public dans tous les milieux (et ils sont nombreux) dans lesquels on se préoccupe de voir la France engagée dans un processus d'urbanisation et de désertification que peu de pays connaissent à un tel degré. Il y trouvera des réflexions susceptibles d'apporter un éclairage neuf sur des causes de réussites et d'échecs d'opérations de rénovation d'espaces ruraux. Pour autant, ce livre ne saurait être relégué au rang de "livre de cuisine", n'offrant que des "recettes" Par les problèmes scientifiques qu'il traite autant que par les choix méthodologiques

qu'il opère, il mérite de retenir l'attention des ttspécialistes".

Faisant montre

d'une bonne érudition, Anne Le Roy se situe dans un environnement théorique complexe, n'hésitant pas à faire des choix explicites, analysant leurs tenants et aboutissants. On peut ne pas être en accord avec elle; on ne saurait en aucun cas lui reprocher ni un manque de clarté, ni un manque de cohérence. Il reste qu'indiscutablement, elle "dérange" en remettant en cause un certain nombre d'idées reçues; et les tenants des déterminismes, historique ou du marché, ne J11anquerontpas de poser la fameuse question: "oui! Mais est-ce de la Science Economique pure ?". Qu'il me soit permis une anecdote personnelle. Ayant fait ma thèse en 1958-59 sur "Systèmes fiscaux et Marché Commun", à un moment où les efforts de Henri Laufenburger n'avaient pas encore réussi à établir que la fiscalité était tout autre chose qu'un simple problème de législati<.?,ns,j'avais déjà rencontré le même scepticisme: est-ce bien de la Science Economique? Il fallut les publications de Musgrave et quelques autres pour convaincre. Et je ne suis pas près d'oublier la stupéfaction d'un collègue québécois, découvrant en 1965, que j'avais pu faire ma thèse avant les publications de Musgrave: un économiste du vieux continent, et qui plus est un français, avait osé devancer dans ses préoccupations et sa démarche, les auteurs américains! Souhaitons à Anne Le Roy que des auteurs, anglo-saxons de préférence, se dépêchent de valider définitivement la pertinence de son travail. Louis REBOUD Professeur agrégé de Sciences Économiques.

l ntroauction
Durant des siècles, les ruraux ont été relégués dans la servilité. La Bruyère les qualifiait d'animaux farouches, et Madame de Sévigné de sauvages. Plus récemment, ils étaient encore les culs terreux d'une société dominée par les progrès de la science et les lumières de la ville. Longtemps, ils ont été parmi les l110insestimés, même si ce sont ces générations de paysans aménageurs et nourriciers qui ont donné une attachante personnalité à chacun de nos . territoires ruraux. Mais, l'exode a vidé les campagnes et nourri le développement industriel et urbain. Quitter la terre pour le bureau, ou pour l'usine, était ressenti comme une promotion. Puis, une révolution silencieuse liée aux évolutions de l'économie agricole a transformé profondément la société paysanne. La condition paysanne disparaît et fait place à une corporation d'agriculteurs de plus en plus performants, dont le métier devenu complexe exige de plus en plus de capital et de savoir et de moins en moins de bras. Le monde rural est confronté à des bouleversements profonds: dépeuplement, des abandons de terres, un fossé qui continue de se creuser entre les espaces défavorisés et le reste du territoire, ... Et voilà que les recensements généraux de la population, comme les recensements agricoles, présentent les années 80 comme la décennie de toutes les ruptures pour le milieu rural: rupture démographique, rupture sociale quant au rôle imparti à la famille agricole dans l'organisation de l'activité de production et dans la détention de capital, fracture territoriale quant à la destination des matières premières agricoles qui ne sont plus exclusivement destinées à l'alimentation et fracture quant au rôle joué par ce secteur agricole dans la gestion de la nature. Autrement dit, n'assistons nous pas à un renversement des tendances d'évolution séculaires et présupposées irréversibles par les théories économiques, conduisant à une nécessaire révision du regard porté sur le monde rural? Les espaces ruraux, de par leur dynamique ou leur dévitalisation, ne doivent-ils pas être considérés comme des membres participant au processus de développement économique de la Nation? 9

En 1990, la cause semble entendue: la société française est réconciliée avec ses campagnes qu'elle redécouvre. Le succès populaire de la moisson sur les Champs-Ely sées atteste, à la fois, du regain d'intérêt et de l'ignorance du public pour le monde rural. Parallèlement c'est de Paris aussi, que les portes paroles de cette société annoncent la fin ... des fins. On ne parlera plus de la fin des terroirs - Weber, 1976 -, ni de la fin des paysans - Mendras 1971 -, mais de reprise, de régénération ou de renaissance. "La société rurale reste pour une part elle-même tout en devenant une autre chose: ni certes une société paysanne, ni une société agricole, mais quelque chose qui doit être défini dans une positivité présente et autrement qu'en termes de fin" 1.Ainsi, B. Kayser pense que l'évolution actuelle des sociétés rurales dans tous les pays industrialisés traduit une mutation structurelle qui assurait la pérennité de la renaissance2. Dans cette perspective, il nous semble important de percevoir, de mesurer et d'apprécier ces évolutions rurales qui peuvent paraître aujourd'hui marginales, mais qui sont susceptibles de nous révéler les perspectives de devenir d'une société en gestation, d'un futur possible voire probable, auquel nous ne pouvons être qu'attentif. Or, les sciences économiques, et plus particulièrement l'économie rurale, l'économie du développement et l'économie spatiale, apparaissent démunies face à. ce nouveau dynamisme rural qui ne concerne certes pas - encore! - l'ensemble des territoires ruraux. Il ne semble ni refléter les facteurs de développement contenus dans les approches relativement classiques des théories du développement, ni répondre aux critères de localisation des activités économiques des théories spatiales: il révèle une transformation spatio-fonctionnelle des organisations de production et des réalités territoriales qui s'inscrit dans la réflexion théorique sur les mécanismes et l'origine de la dynamique spatiale. Or, cette dernière se renouvelle en liaison avec l'émergence d'une société immatérielle, c'est-à-dire dont le fonctionnement repose de plus en plus sur l'adaptabilité et l'intégration des services, qui n'apparaît cependant pas comme un modèle mais plutôt une tendance, une ébauche, et surtout un enJeu. Enjeu, qui consiste à comprendre le renouveau économique et social des espaces ruraux, les principes organisationnels et fonctionnels de leurs économies dans un environnement en pleine mutation. Or, une telle étude nous conduit nécessairement à "ré-interpréter" les phénomènes ruraux et ainsi à réviser et/ou à remettre en cause un certain nombre d'écrits et d'idées présupposées: l'économie rurale n'est pas l'économie agricole, le rural n'est pas antinomique à l'urbain, il n' y a pas un développement rural et un développement urbain mais des processus de développement qui diffèrent selon le territoire sur lequel il prend forme, les pôles de croissance et de

1 Maclouf P., 1985, L'après-crise, une troisième fin des terroirs, Revue Économie Rurale n0166, pp.29-32. 2 Kayser B., 1990, La renaissance rurale, Paris, A.Colin Collection Sociologie. 10

développement ne sont pas à rejeter dans leur intégralité car ils n'ont été jusqu'alors qu'incomplètement interprétés et donc mis en oeuvre, ... Il nous faut sortir de ces visions passées qui ne répondent pas aux situations actuelles. L'existence d'espaces ruraux dynamiques, présentés par certains comme la modernité de demain, pose en fait un problème plus vaste relatif à la place et au rôle des campagnes dans l'économie régionale, nationale voire européenne: sont-elles des "boulets" pour la Nation dont elle doit se charger par solidarité, ou des atouts c'est-à-dire des cartes maîtresses qu'il faut jouer avant qu'il ne soit trop tard, tant les transformations de notre environnement économique et social véhiculent en elles de nouvelles perspectives de développement? Un nouvel environnement économique: une économie immatérielle

La montée des services est devenue une réalité reconnue par tous, leur place dans le fonctionnement de l'économie ne fait pas l'objet de consensus et soulève un nombre certain de questions: les services sont-ils une source d'activités et d'emplois nouveaux, quel est leur rôle dans la formation du PIB, la croissance et le développement économique, participent-ils à l'organisation spatiale des activités, etc? Quoiqu'il en soit, "la grenouille "service" s'est fait aussi grosse que le boeu( industriel. Il y avait l'agriculture, l'industrie et puis le reste. Mais le reste gonfle, et voilà que le résidu devient majorité. Un. fourre-tout en tête des statistiques, ça ne fait pas sérieux"l. Il faut donc s'interroger sur la signification globale du phénomène serv~ce : quelles sont ou peuvent être les configurations et implications d'une économie des services. En effet, comprendre la montée des services, ce n'est pas seulement étudier le fonctionnement d'un type d'activité, mais étudier les modalités d'organisation et les règles de fonctionnement dans lesquelles s'inscrivent les activités productives dans une économie où la production et l'appropriation de richesses se font de manière de plus en plus décisive à partir des services. Cela nous conduit à qualifier les économies contemporaines d'immatérielles, conformément à l'immatérialité des services d'une part, et à une prise de position qui guidera notre étude relative au fait que "le système s'organise au travers d'un ensemble de services, (...) qui deviennent la trame du système productif'2. Aujourd'hui, le fonctionnement de nos unités productives repose de plus en plus sur les relations entre acteurs. Or, "ces diverses transformations conduisent à considérer, ou au moins certaines d'entre elles, comme composante essentielle de la nouvelle organisation économique qui se met

I Confédération Française Démocratique du Travail, 1980, Le tertiaire éclaté, Paris, Le Seuil, p.I? 2 De Bandt J., 1985, Les services dans les sociétés industrieLLes, Paris, Économica, p.213. Il

en place, et corrélativement, à remettre en cause la distinction entre biens et services et secondaire et tertiaire" I . En effet, les services ont pour fonction principale de mettre en relation les acteurs et des activités a priori distinctes, remettant en cause la vision bipolaire de l'économie opposant l'industrie et les services. Ainsi, l'expansion tertiaire résulterait de la complémentarité des biens et des services, ainsi que de la complexification de la production qui entraîne une montée des besoins de services liés à la production comme à la distribution et à la consommation, conformément aux thèses défendues par T. Stanback2. Et, "longtemps considérées comme des activités dépendantes, improductives et induites, tant économiquement et spatialement, les services apparaissent aujourd'hui comme des activités dont la valeur économique ne tient pas seulement aux emplois qu'ils sont susceptibles de créer et aux effets d'entraînement produits par les revenus liés à ces emplois. Partie prenante de la productivité et de la compétitivité de l'organisation industrielle et, plus généralement économique, les services apparaissent désormais comme des activités en elles-mêmes productives et qui peuvent jouer un rôle moteur dans le développement d'une ville ou d'une région, en attirant ou en favorisant le développement d'autres activités"3. Étudier les dynamiques rurales implique que l'on comprenne la participation des services dans l'évolution de l'organisation productive et spatiale, notamment dans les nouvelles formes de coordination interactive qui se mettent en place dans le cadre des coopérations inter-entreprises. Participation qui repose sur les relations de service qui se nouent' entre prestataires et usagers à propos d'une transformation visée4. C'est donc en prenant appui sur un certain nombre de notions élaborées dans le cadre du renouveau de "l'économie des services"5, que nous mettons en évidence l'émergence de nouvelles organisations économiques et spatiales au sein d'une société immatérielle, ce dans une double perspective:
1 Bonamy J. et May N. (sous la dir.), 1994, Services et mutations urbaines, questionnements et perspectives, Paris, Économica. 2 Stanback T., 1979, Understanding the services economy, Baltimore, Johns Hopkins University Press. 3 Bonamy J. et May N., 1994, op.cit., p.5. 4 Ces relations de service permettent de distinguer les activités selon les logiques de fonctionnement, c'est-à-dire la place qu'occupe la relation de service. C'est alors cette relation qui modifie le fonctionnement de nos économies, donc les conditions et les modalités de création et de valeur de richesses. Cf. De bandt J. et Gadrey J. (sous la dir.), 1994, Relations de services ,narchés de services, Paris, CNRS-Éditions. 5 Si l'économie des services n'a pas (encore!) le statut d'une spécialité de la science économique, elle fait référence aux travaux relatifs Hrendre compte du développement des activités tertiaires, de leurs caractéristiques, et... (...) estimant nécessaire à cet effet de ne pas s'en tenir à l'application pure et simple des concepts et de méthodes élaborés pour penser la production industrielle marchande", in Gadrey J., 1992, L'économie des services, Paris, La découverte Collection repères, p.121. 12

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apporter des éléments synthétiques permettant de préciser les conditions de pertinence et de validité des outils, concepts et cadres méthodologiques existants pour analyser les rapports entre dynamiques organisationnelles et dynamiques spatiales des unités productives et, les relations qu'entretiennent ces dynamiques avec l'émergence d'une économie immatérielle; mettre en évidence, sur ces bases, les nouvelles perspectives qui s'offrent aux territoires ruraux et qui reflètent les articulations entre dynamiques économiques, et dynamiques territoriales des organisations économiques.

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Double perspective qui se trouve au coeur des bouleversements de l'organisation spatio-économique des sociétés, qui paraissent rompre avec les logiques et théories de localisation traditionnelles comme celles du développement. Recensements après recensements, les migrants désignent des espaces qui sont également plus réputés pour leur qualité de vie que pour leur dynamisme économique. Ces mouvements migratoires, par leur permanence et leur intensité, suscitent des renversements de tendances séculaires à l'origine, nous semble-t-il d'un renouveau puisque ces dynamiques rurales sont bien différentes de celles d'antan 1. La revitalisation économique qu'elles permettent, les paradoxes et les contradictions qu'elles révèlent, les déterminants sur lesquels elles reposent, nous obligent en effet à voir en elles, non pas un simple rattrapage, pas. plus qu'un phénomène consécutif aux difficultés qui affectent les zones, mais plus certainement l'émergence d'un mode de développement singulier sans grand rapport avec un modèle longtemps dominant, désormais devenu moins pertinent. Des espaces ruraux en action au sein d'une économie immatérielle Ces espaces ruraux, capables d'évoluer en s'écartant de trajectoires qui semblaient définies une fois pour toutes, selon des modalités originales, complexes et pouvant paraître désordonnées, révèlent l'émergence d'une dynamique au coeur des territoires ruraux dont les processus en oeuvre méritent d'être reconsidérés dans leur globalité et dans leur diversité. Dès lors, rendre compte des mécanismes qui les guident, suppose d'adopter une démarche large et diversifiée capable d'ouvrir l'économie à la multidimentionnalité, conformément au contexte récent dans lequel l'économie a subi ses principales mutations et est devenue immatérielle. Ainsi, les campagnes se sont transformées très profondément et les évolutions dont elles sont le siège, témoignent de dynamiques nouvelles dont nous n'avons pas encore pris toute la mesure et saisi toutes les conséquences. D'autant qu'il est bien difficile de dresser un bilan détaillé compte tenu du caractère global des statistiques et du manque de recul dont nous disposons. Quoiqu'il en soit, nous pouvons noter, en cette fin de siècle, l'existence d'une rupture dans la manière d'habiter l'espace national qui semble
1 Pour les uns, il est question d'inversion - R. Ulrich, 1987, La France inverse? Les régions en mutation, Paris, Économica -, pour d'autres il s'agit de revanche - A. Berger, J. Catanzano, J.D. Fornairon et 1. Rouzier, 1988, La revanche du Sud, Paris, l'Harmattan. 13

s'enraciner dans les grandes tendances d'évolution des sociétés immatérielles. Quant aux caractéristiques économiques de ces territoires, l'étude des différentes activités ne peut être une fin en soit, les notions d'interface et de complémentarité entre les activités et les espaces économiques ayant acquis une importance fondamentale, remettent en cause les principes organisationnels et fonctionnels des économies. Il convient donc de considérer qu'il existe un continuum rural-urbain, au sein duquel les communautés se reconnaissent en plusieurs caractéristiques essentielles dont les deux principales sont les suivantes: la taille relative de la population et densité relative de l'habitat d'une part, l'éloignement relatif par rapport aux autres centres de peuplement d'autre part. Or, compte tenu de ces deux éléments déterminants, d'autres caractéristiques en découlent, notamment: l'éventail des activités économiques et le degré de déséquilibre sectoriel; la segmentation du marché du travail; la force de l'identité locale de la communauté; l'accessibilité des centres de pouvoir et de décision; l'accès aux services et le coût des infrastructures.

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Ainsi, l'espace rural dans une perspective de développement se définit non pas en tant que contenant mais en tant que contenu, et ne désigne ni un mode d'exploitation particulier de la terre, ni un secteur déterminé, ni un fonctionnement et un développement économique, mais une organisation spatio-économique liant l' homme, l'économie et l'espace. De la sorte, toute réflexion sur l'économie rurale dans une perspective de développement doit prendre en compte trois éléments: le type de développement recherché, les besoins en matière d'activités étant donné le modèle de développement retenu et leur mode de gestion. Il est alors scientifiquement incorrect de généraliser, nous devons avoir une approche globale et différenciée du développement rural à la lumière des relations de service caractérisant l'économie immatérielle. Autrement dit, les évolutions relatives à l'organisation des productions comme à leurs environnements, génèrent une économie des relations de service et son corollaire l'existence de systèmes économiques ruraux, c'està-dire d'organisations territoriales finalisées autour d'actions interdépendantes et dont le fonctionnement repose alors sur les servicesfonctions. Et, l'étude de la dynamique nouvelle des campagnes dans un environnement dominé par les services, ne peut donc plus faire l'objet de débats autour de notions telles que services-facteurs de production, ou services-suiveurs: ils sont parties intégrantes de l'évolution des processus de production et de consommation, et en cela des processus de développement rural. Dans ce nouveau contexte, toutes les activités économiques apparaissent nécessaires au fonctionnement des économies, conformément à notre hypothèse relative aux rôles des relations économiques et sociales. C'est, en effet, de la cohérence de l'ensemble des activités que dépend le dynamisme d'un territoire. Or cette dernière repose sur des réseaux, et ainsi sur la relation de service qui est à la base de la mise en relation des entreprises. La question n'est donc pas de trouver tout surplace, mais 14

d'avoir accès au travail en réseaux externalisés. D'où l'importance aujourd'hui de la fonction d'arbitrage, que F. Perroux avait très tôt décelée en liaison avec non seulement l'imperfection des marchés, mais aussi des rôles déterminants des pôles technologiques, des pôles d'informations et des pôles financiers, résultant notamment de l'importance croissante des interrelations en économieI. C'est donc dans une optique d'interdépendance entre les acteurs économiques, et plus généralement d'interdépendance du politique, du social, de l'économique et du spatial que nous tenterons d'élaborer des schémas explicatifs des organisations rurales dont les finalités sont le développement. Or, reconsidérer les nouveaux comportements spatiaux et avec eux, la diversité de situations localisées porteuses de projets de développement multiples, différents, susceptibles d'évoluer dans le temps et l'espace et qui ne s'organisent plus seulement autour d'une logique dichotomique de type "centre-périphérie", "progrès-retard", "croissancedéclin" suppose une méthode d'analyse adaptée. En effet, entre ces deux mouvements, l'émergence d'une économie immatérielle et celle d'espaces ruraux dynamiques, qui peuvent paraître à certains égards antinomiques, il existe des interférences qui les lient. Or, cette situation d'interdépendance introduit des difficultés méthodologiques et théoriques indéniables, quant à sa perception et à son intégration aux schémas explicatifs. Elle exige une approche globale d'une part, et un éclairage pluridisciplinaire d'autre part. Dès lors, elle suppose de recourir à une approche cognitive et prospective, qui appréhende le monde économique en privil~giant les relations entre les éléments plus que les éléments eux-mêmes. A ce titre, la méthode d'analyse systémique est la plus à même de proposer une représentation cohérente des organisations rurales et de leurs projets de développement2. En effet, cette méthodologie, partant de la finalité du tout en vue de comprendre comment celle-ci commande l'organisation des éléments qui les constituent, s'articule autour de la notion de système, faisant référence à une construction intelligible et finalisée d'éléments interdépendants. Et, de cette lecture systémique des dynamiques territoriales apparaissent les principes, les logiques, sur lesquels se bâtît l'idée d'un monde rural pluriel et en action, d'une économie rurale distincte de l'économie agricole, de l'existence de nouvelles perspectives de développement pour les territoires ruraux dans un monde immatériel. Cette situation d'interdépendance nous a conduit, avant toute chose, à préciser les référents théoriques à partir desquels nous analysons l'économie de nos campagnes, afin d'asseoir la logique de notre raisonnement.
1 Il semble que l'on a négligé l'importance que F. Perroux accordait, dès les années 50, à ces éléments dans le développement économique et la formulation intégrée de l'espace. 2 Mais, il ne s'agit pas de rejeter la méthode analytique qui met en évidence des éléments isolés de leur contexte et des causalités parfaites. Cette dernière est riche d'enseignements mais pas suffisante pour dégager l'articulation des fonctions remplies par les éléments d'où émerge une finalité globale en interdépendance avec un environnement immatériel. 15

Outre la rigueur scientifique qu'apporte cette première étape, elle permet de démontrer que les transformations de notre environnement économique et social font émerger une économie rurale distincte de l'économie agricole ne créant pas, pour autant, un monde rural homogène - chapitre nOl- et une économie de plus en plus immatérielle suscitant de nouvelles logiques de développement - chapitre n02 Or, de ces évolutions découle un renouveau organisationnel et le fonctionnel des économies rurales dont une lecture systémique permet de préciser les fondements et les logiques de développement qu'elles sont à même de générer - chapitre n03 -. Mais, pour les besoins de l'analyse des politiques publiques, et plus généralement de la réflexion et de l'action, une présentation globale et différenciée est nécessaire et nous conduit à construire des schémas fonctionnels reflétant tant les modes d'organisation et de fonctionnement que les réalités territoriales - chapitre n°4 -. Alors à partir de ces outils d'aide à la réflexion et à l'action, que constituent ces schémas, il est possible de préciser le rôle des acteurs, privés et publics, dans l'avenir des différents territoires ruraux, fonctionnement économique et politique devant être en phase par souci d'efficacité - chapitre n05 -.
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Cet ouvrage est une version remaniée d'une thèse nouveau régime faite sous la direction de Louis Reboud, au sein du CURE!. Nos réflexions ont bénéficié des remarques de A. Barcet, CI. Courlet, X. Greffe, M. Hors et R. Passet, membres du jury de soutenance. Qu'ils en soient tous remerciés, en particulier Louis Reboud qui a honoré cet ouvrage d'une préface. Merci enfin, à tous ceux qui m'ont assisté et accompagné dans la réalisation de cette tâche. Ne pouvant tous les citer, je me bornerai à signaler ma "dette" à l'égard d'Artur...

16

CHAPITRE

1

LJéconomie

ruraCe

: une 6rancfie spatia{isée
de {a scie11£e économique

Pour analyser les processus ruraux de développement dans un environnement devenu immatériel, nous avons besoin de faire l'état de l'existant en matière de réflexions théoriques afin de mettre en perspective les référents à partir desquels nous raisonnons. D'autant qu'en dépit des apparences, l'économie rurale ne fait pas l'objet de définitions rigoureuses. Si les économistes n'hésitent pas à employer ce terme, ils ne précisent pas toujours pour autant ce qu'ils entendent par économie rurale. Et lorsqu'ils le font, leur conception reste confuse et ne fait pas l'unanimité. La science économique est dotée de domaines spécialisés, de branches dont les analyses qui s' y réfèrent font l'objet d'études spécifiques. Et, comme toute science, elle évolue en liaison avec les transformations de l'objet analysé, faisant ainsi émerger de nouvelles branches. De ces évolutions est née l'économie rurale... Mais pendant longtemps les auteurs emploient indifféremment les termes d'économie rurale et d'économie agricole, l'économie des campagnes se consacrant principalement aux activités agricoles et celle des bourgs à l'industrie et au commerce. Notre conception de l'économie rurale se démarque de cette approche de par sa territorialité. Elle se consacre à l'étude du fonctionnement économique d'un territoire dont les caractéristiques intrinsèques font de lui un territoire rural. Là, est précisément le coeur et l'hypothèse qui guide notre analyse: la prise en compte de l'espace dans le raisonnement économique comme réponse théorique aux évolutions des économies contemporaines. Ce faisant et en liaison avec la dichotomie agricole/rurale, l'économie rurale devient une branche de l'économie à part entière et distincte de l'économie agricole.

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Autrement dit, l'économie rurale se dissocie de l'économie agricole dans la mesure où son objet est élargi à l'économie d'un territoire, justifiant en cela la dichotomie agricole/rurale et déterminant les fondements d'une nouvelle branche de la science économique (I.). Dès lors et afin d'intégrer le contenu des territoires et des relations qui les animent non plus a posteriori mais a priori, l'économie rurale renvoie nécessairement à des analyses économiques spatiales (II.). I. DE L'ÉCONOMIE AGRICOLE À L'ÉCONOMIE RURALE

Pourquoi a-t-on parlé d'économie agricole puis d'économie rurale? Cela tient à l'évidence aux spécificités des questions qui se posent aux économistes et dont le contenu ne cesse d'évoluer. Ainsi, l'économie rurale a longtemps été confondue avec l'économie agricole, c'est-à-dire une branche de la science économique spécialisée dans l'étude d'une activité économique, l'agriculture (1.1.), dont les transformations ont fait émerger de nouvelles questions et part là même une économie dite rurale distincte de l'économie agricole mais qui se cherche encore (1.2.). 1.1. LE TEMPS D'UNE ÉCONOMIE RURALE AGRICOLE À l'origine de la science économique, l'économie agricole se confond avec l'économie rurale et l'économie dans son ensemble, conformément à la situation historique: l'économie de la Nation comme des campagnes n'est qu'agricole et la révolution industrielle n'est pas d'actualité. En effet, la réflexion économique est dépendante des réalités économico-politiques autrement dit des modalités de productions et des rapports sociaux.
Néanmoins, avec les mercantilistes, ou "l'économie au service du pri nce" 1 valorisant le commerce et l'accumulation de richesses en l'occurrence l' or2, les préoccupations des économistes s'élargissent en liaison avec le développement du commerce et de l'industrie même si l'économie rurale reste agricole. Ainsi, dans son mémoire "réponse au sire Malestroit" J. Bodin3 fait un certain nombre de digressions autour des
1 L'appellation est le fait d'A. Smith et correspond à l'évolution de la science économique qui de la collecte de faits, plus exemplaire que statistique, devient l'art de gouverner c'est-àdire d'enrichir le prince. 2 Que cette accumulation d'or soit directe pour les auteurs espagnols, ou indirecte par le développement du commerce pour les auteurs britanniques, tous confondent or et richesse, c'est-à-dire monnaie et capital. De même tous reconnaissent que l'enrichissement est une fin louable, que l'intérêt personnel est stimulant et conduit à la prospérité générale, que l'abondance de l'argent fait la grandeur d'un État et stimule la production comme le crédit par la baisse des taux de l'intérêt - ils sont donc métallistes et ne distinguent pas la monnaie du capital - et enfin, que l'expansion de !a population est nécessaire à celle du commerce et inversement - ils sont ainsi "populationnistes" -. 3 Cité par lM. Boussard, 1992, Introduction à l'économie rurale, Paris, Éditions Cujas Collection théories économiques, p.13. 18

problèmes alimentaires du Royaume de France, à l'époque dévasté par les guerres de religions, qui le conduisent à penser qu'il vaut mieux exporter des produits élaborés pour accroître les réserves d'or mais interdire l'exportation des produits alimentaires et limiter les importations 1. D'autant que cela permettrait une balance commerciale suréquilibrée et désirable, puisqu'elle engendre la prospérité nationale identifiée à l'abondance de monnaie. L'agriculture est donc présente dans les réflexions des princes et de leurs conseillers qui n'ont certes pas encore dégagé les concepts de base de la science économique, mais abordés des questions essentielles ouvrant la voie aux physiocrates après une phase de transition décisive. l'Etat est indispensable à l'enrichissement de IaN ation, pour passer à une conception contraire, celle de la liberté des échanges comme condition nécessaire et suffisante de l'ordre et du progrès économique (...) ; de plus il n'était pas évident de prendre une vision globale d'éléments constituant un système économique (...) comme un tout dont les parties sont dans une relation d'interdépendance"2. Cette période de transition, nécessairement progressive, est celle de P. De Boisguilbert qui, en recherchant les causes de la diminution de la richesse nationale, élabore une première esquisse de la théorie de la demande globale: le niveau des revenus dépend de la demande globale, c'est-à-dire avant tout de la consommation, déterminant ainsi le circuit économique réel. C'est aussi celle de R. Cantillon qui est le premier à fonder la valeur intrinsèque d'une chose sur le coût de production des deux facteurs terre et travail, qu'il distingue de la valeur de I)1arché. Ces deux auteurs libèrent ainsi l'économie de la dépendance de l'Etat et inspireront nombre d'analyses, notamment celle développée par F. Quesnay et les physiocrates, pour qui l'agriculture est la seule source de toute valeur3. F.Quesnay cherchait à découvrir les lois gouvernant les activités économiques et la valeur universelle à partir d'une méthode qui avait pour caractéristique de rendre compte de la réalité. Ses analyses reposent sur des observations justes, l'importance de l'agriculture, mais pour parvenir à des propositions quelque peu abusives, telle que leur théorie de la valeur dont l'origine n'est qu'agricole, par excès de systématisation et/ou par dogmatisme. En effet, dans son ouvrage "tableau économique" (1758),
1 Ces réflexions ont conduit J .B. Colbert (1619-1683) a favorisé la constitution de manufactures royales dynamiques afin de stimuler les exportations de biens manufacturés. 2 Samuelson A., 1985, Les grands courants de la pensée économique, concepts de base et questions essentielles, Grenoble, P.U.G. Collection libre cours, p.27. 3 La formation de l'école physiocratique illustre la dépendance de la réflexion économique vis à vis de la réalité historique: la France du XVIIIième est agricole pour l'essentiel, 75% des richesses de la nation viennent de l'agriculture. À la tête de cette école, on trouve F. Quesnay et nombre de disciples dont les plus connus sont De Mirabeau, Dupont De Nemours et Turgot. Ce dernier (1727-1871), imprégné des idées physiocrates, tenta en 1774 lorsqu'il était contrôleur des finances d'appliquer les idées des physiocrates - liberté du commerce du grain, suppression des corporations, etc - mais il se heurta aux privilégiés et fut disgracié en 1776. 19
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"Il faudra une rupture avec l'idée dominante, selon laquelle l'appui de

F. Quesnay présente le fonctionnement de l'économie sous la forme d'un circuit économique en accordant une place très particulière à l'agriculture, ou plus exactement à la terre, qui est seule productrice donc l'unique source de revenu - la rente ou le produit net -. Néanmoins, ses travaux sont novateurs et originaux pour l'époque. Novateur car à partir de ses trois principes - les dépenses donnent vie à la production, la production crée des revenus et les revenus alimentent les dépenses - il adopte une vision globale de l'économie présentée comme un système fermé de flux réels et reflux monétaires entre les trois classes sociales - la classe productive c'est-à-dire les fermiers, la classe des propriétaires fonciers et la classe stérile regroupant tous ceux qui ne travaillent pas dans l'agriculture - assumant chacune des fonctions bien particulières. Ainsi, il montre que toute l'activité économique est entretenue par le mouvement des revenus et de la circulation de richesses1. De telle sorte que F. Quesnay peut être considéré comme le père des modèles économiques, plus précisément des modèles de politique économique car dès lors que les rapports entre les flux sont précisés, le tableau économique devient un modèle théorique macro-économique. C'est précisément ce qu'il fait en supposant un rapport constant dans les dépenses de chaque classe entre subsistances et matière première. "11 nous propose donc une vision globale, "hostilique" des choses, dont nous retrouverons l'esprit dans nos approches systémiques modernes"2. Novateur mais aussi original en considérant que le système qu'il décrit est le résultat d'un ordre naturel, puisque "l'image qui ressort de cette approche est celle d'une activité régie par des lois naturelles, (...), ne pouvant perpétuer qu'à travers la reproduction d'un milieu naturel indépendamment duquel elle ne saurait être analysée"3. Ainsi, le rôle des économistes consiste à dégager les lois que les responsables politiques devront laisser jouer librement. Toutefois, les débuts de l'industrialisation remettent en cause la base exclusivement agraire sur laquelle était fondée l'économie physiocratique. Ainsi à la fin du XVlllième siècle, les économistes classiques réagissent en se démarquant de cette conception de l'économie et de la valeur. La science économique se développe alors sans référence unique et constante à l'ordre naturel agricole. L'agriculture devient une acti vité économique parmi d'autres, tout en étant une activité à part du fait de son rôle dans la génération de la rente foncière et des transformations dont elle fait l'objet. En effet tout au long du XIXième et de la première moitié du XXième, l'agriculture pose des problèmes de plus en plus spécifiques à l'origine du développement de l'économie agricole, et non rurale comme l'écrit

I Il est en cela, un des précurseurs de la logique actuelle de nos comptabilités nationales et de la notion de système économique perçue comme un tout dont les parties sont dans une relation d'interdépendance, même si cela préfigurait déjà dans la notion de circuit développée par P. De Boisguilbert. 2 Passet R., 1979, L'économique et Le vivant, Paris, Payot, p.40. 3 Passet R., 1979, op. cit., p.38.

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J .M. Boussard 1 : le contenu des réflexions fait référence à l'utilisation des sols, c'est-à-dire à l'activité agricole et non à l'économie d'un type d'espace. Néanmoins, il nous faut distinguer durant cette période deux méthodes d'analyse au sein de cette branche de la science économique: l'approche globale des classiques analysant le fonctionnement de l'agriculture et son rôle dans le développement industriel2, et l'approche des néoclassiques davantage centrée sur la gestion des exploitations. Les classiques pensent l'économie dans une période d'accroissement démographique marquée par le passage de l'artisanat à la grande manufacture. Ces évolutions reposent sur une rationalisation de la production à partir des innovations technologiques et de la modernisation de l'agriculture féodale accompagnée d'un exode rural alimentant en main d'oeuvre cette industrie naissante3. Leur champ d'observation est donc une économie en mutation, celle du développement du capitalisme industriel qu'ils vont défendre dans son ensemble, sans pour autant faire disparaître l'agriculture de leurs analyses. Pour les classiques, la montée de l'industrie rend désuète la vision essentiellement agraire des physiocrates, tout en leur empruntant leur conception du fonctionnement de l'économie fondé sur l'organisation en classes sociales. En effet, ils adoptent une vision globale de l'économie industrielle naissante au sein de laquelle l'agriculture occupe une place distincte de l'industrie toute en étant liée à cette dernière. L'agriculture en générant une rente crée une forme de rémunération: "aussitôt que la terre devient propriété privée, le propriétaire demande pour sa part presque tout le produit que le travailleur peut y faire croître ou recueillir. Sa rente est la première des déductions que souffre le produit du travail appliqué à la terre"4. Ainsi, pour A. Smith la rente ne résulte pas d'une détermination économique, elle est un surplus au-delà des coûts nécessaires entrant dans la valeur échangeable des produits, conformément à la démarche physiocratique où le fermage est l'accaparement du produit net. Mais l'environnement idéologique et politique a changé et fait de la rente du sol le prix à payer pour l'usage de la terre. Il s'agit alors d'un prix de monopole qui dépend du rapport de fotce entre le propriétaire foncier et
1 Pour cet auteur, c'est au XIXième siècle qu'est née l'économie rurale. Or, en ne se préoccupant que des problèmes agricoles, certes dominants à l'époque, cette nouvelle branche de la science économique fait référence aux moyens de tirer profit du sol, il s'agit donc d'économie agricole et non rurale. 2 S'il n' y a pas eu d'école classique à proprement parlé nous avons, néanmoins, deux grandes oeuvres classiques: à l'origine, l'oeuvre d'A. Smith, 1776, La richesse des nation:;, qui constitue une présentation systématique des connaissances économiques, puis l'exposé plus théorique de D. Ricardo, 1817, Les principes de L'économie politique et de L'impôt. 3 Cela a justifié le mouvement des enclosures, aux dépens de l'exploitation coopérative des terres, qui consista en une obligation légale de clôturer les champs en Angleterre. Ainsi les plus démunis sont contraints de céder leurs terres pour partir en ville travailler dans les manufactures. 4 Smith A., réédition 1978, Recherche sur la nature et les causes de la richesse des Nations, Paris, Gallimard, 1978, p.89. 21

le fermier. Par la suite, D. Ricardo reprend cette analyse en étudiant comment s'établit et évolue la répartition lorsque le produit total augmente, pour montrer l'origine économique et le rôle de la rente foncière dans le développement de l'industriel. Pour y parvenir il part d'une constatation empirique: les terres de culture assurent des rendements inégaux liés à la fertilité naturelle de chacune et à leur éloignement des marchés. Ainsi son analyse de la rente foncière repose sur la loi des rendements décroissants, sur l'ordre historique des cultures faisant référence au fait que l'on met en culture d'abord les terres de meilleure qualité et les plus proches, et sur la loi d'unicité des prix sur le marché en raison de la concurrence sachant qu'ils sont déterminés en fonction des coûts de production des terres les moins fertiles. De la sorte, les terres plus fertiles dégagent un surplus par rapport aux coûts engagés, qui n'est autre que la rente différentielle2. Dès lors, cela signifie que la terre détermine le prix par l'intermédiaire de la quantité de travail qu'exige sa mise en culture, et la rente n'entre pas dans le prix mais résulte d'une différence de qualité des terres cultivées. La rente est donc un transfert monétaire en faveur du propriétaire "pour avoir droit d'exploiter les facultés productives originelles et impérissables du sol"3, et non un élément du coût. En outre, en distinguant deux branches dans l'économie, l'industrie et l'agriculture, D. Ricardo montre comment les forces opérant dans cette dernière servent à déterminer la répartition dans l'industrie et par la même la dynamique de l'économie: l'agriculture génère une rente reliée de manière antagonique aux salaires, à travers le prix des moyens de subsistance, et en cela au développement industriel. Ainsi, il met en évidence les déterminants de l'évolution du système économique à partir de ces trois classes en opposition4, des trois lois5 et des trois principes de détermination des revenus et des antagonismes fondamentaux6 : l'opposition entre les intérêts
1 Pour mener à bien son analyse, il raisonne ainsi: soit un état d'équilibre caractérisé par certaines relations entre les divers éléments du système, un élément se modifie, quel sera le nouvel état du système lorqu' il aura retrouvé son équilibre? Il se désintéresse donc des situations de déséquilibres dans l'intervalle. Cf. Ricardo D., 1988, (trad. française), Des principes de l'économie politique et de l'impôt, Paris, Champs Flammarion. 2 D. Ricardo adopte ainsi un raisonnement à la marge dans la mesure où il considère, comme Malthus, le supplément de produit apporté par chaque unité supplémentaire. Néanmoins il faut préciser que les néoclassiques, dont les analyses reposent sur des raisonnements à la marge, ne définiront pas de la même façon un rendement décroissant car ils supposent les facteurs de production, donc la terre, homogènes. 3 Ricardo D. (trad. française), 1988, op. cit., p.40. Ainsi, sa justification de la rente est la même que chez Smith, mais pas sa détermination. 4 À savoir la classe des propriétaires fonciers qui reçoit la rente foncière, celle des travailleurs qui perçoit des salaires en nature ou en monnaie et celle des capitalistes qui perçoit les profits. 5 À savoir le principe de la population de Malthus, la loi des rendements décroissants et la loi qui commande l'accumulation. 6 Il s'agit de la rente foncière, du salaire ou du prix courant du travail et du profit. 22

des propriétaires terriens d'une part, et ceux des capitalistes et de l'ensemble des consommateurs d'autre part. Le propriétaire foncier a intérêt à ce que les prix des produits agricoles augmentent pour que sa rente soit plus élevée, alors que le consommateur les voudrait toujours plus bas comme le souhaiterait le manufacturier afin de ne pas accroître les salaires au détriment des profits du capital. Dès lors, le taux de profit commande l'accumulation du capital, donc la croissance, et la rente foncière est à l'origine d'une pression à la baisse des profits - qui est pour lui une loi naturelle - et de l'état stationnaire ou de la croissance zéro 1. Autrement dit, cette opposition d'intérêts fait du propriétaire foncier un acteur passif puisque les prix agricoles ne dépendent pas de lui mais de la croissance démographique qui amène la mise en culture de terres moins fertiles et plus éloignées. Ainsi seul le capitaliste est actif étant donné le rôle du profit dans la dynamique des systèmes d'où, du fait de son caractère résiduel, l'importance de la faiblesse des coûts salariaux c'est-à-dire du prix du blé. L'agriculture est alors perçue comme une activité de l'économie conditionnant le fonctionnement de l'industrie "au service" du développement2. En effet, le surplus provient uniquement du fait que l'agriculture est soumise à la loi des rendements décroissants. C'est pourquoi, seules les innovations techniques peuvent retarder cette tendance à la baisse des taux de profits, ainsi que les découvertes agronomiques et tous les moyens d'épargner la force de travail; même s'ils ne peuvent pas renverser, selon lui, la tendance considérée comme inévitable à savoir l'état stationnaire. Cela signifie d'autre part que la terre étant un facteur naturel, la rente provient de l'avarice de la nature, c'est-à-dire un facteur de production ne comportant pas de coût pour la société. Or la terre elle même, le "paysage rural" a été façonné par le travail de l' homme, c'est donc un facteur gagné et aménagé qu'il faut entretenir d'autant qu'il est destructible. De fait, les économistes contemporains remettent ~n cause le traitement des facteurs naturels comme facteur de production. "A mesure que l'économie rejoint la vivant il faut approfondir les catégories les plus anciennement définies, comme la rente différentielle"3. La théorie et le système ricardien suscitent donc encore un intérêt marqué et paraissent, à certain, plus modernes dans sa logique d'ensemble, que la démarche néoclassique traditionnelle4. Néanmoins, ce courant se développe à la fin du XIXième en réaction à la démarche globale et fondée sur la
1 Ce système le conduit à défendre la baisse des droits de douanes à l'importation du blé afin de baisser les coûts des produits de subsistance pour maintenir le taux de profit et ainsi retarder l'état stationnaire. 2 Le débat sur le rôle du développement de l'agriculture dans le développement économique n'est, aujourd'hui, toujours pas tranché; D.Ricardo l'a ouvert mais ne l'a pas clos! 3 Passet R., 1979, op.cit., p.13. 4 Ainsi, P. Straffa (1898-1983) construit un modèle d'équilibre général dans une approche ricardienne qui se présente comme une alternative au mode d'équilibre de Walras, présenté dans son ouvrage Production de marchandise par des marchandises: prélude à une critique de la théorie économique, Paris, 1970 (trad. française), Dunod. 23

valeur-travail des économistes classiques 1. Ainsi, l'économie devient la science des choix individuels efficaces et de la valeur-utilité analysée à l'aide d'un raisonnement à la marge, démontrant que l'affectation des ressources est optimale en concurrence pure et parfaite. La gestion des exploitations fait, par voie de conséquence, partie des problèmes analysés par les économistes agricoles de l'époque de la révolution marginaliste : que faut-il produire, en quelle quantité et avec quelle technique? Si ces questions se posent à tout entrepreneur et ont été traitées par les économistes néoclassiques2, abordées sous l'angle du praticien qui cherche à répondre aux problèmes de l'exploitant, elles se distinguent de celles analysés par les économistes généraux; ces derniers s'intéressent à l'égalisation de l'ensemble de la production et de la consommation, alors que l'économiste agricole analyse ce que l' expoitant à intérêt à produire. Ces analyses font ainsi partie de ce qui est aujourd'hui appelé science de gestion mais étaient, à l'époque, perçues comme de la seule responsabilité de l'entrepreneur qui trouvait là, la source de son pouvoir de monopole3. Néanmoins, comme le remarquait J. Schumpeter, en agriculture il n'y a pas d'entrepreneur, mais des exploitants qui ne bénéficient d'aucun pouvoir de monopole même lorqu' ils innovent. En effet, une découverte agricole n'est habituellement pas exploitée par ses auteurs, car la' meilleure façon de tirer partie d'un tel progrès consiste à le diffuser à un grand nombre d'exploitants. Ainsi une partie des fonctions attribuées aux entrepreneurs par J. Schumpeter est dévolue à des "intellectuels" : les fonctions entreprenariales de l'exploitant sont donc plus restreintes que celles des entrepreneurs "classiques"4. Quoiqu'il en soit il est évident que ces problèmes méritaient d'être posés et analysés, tant les progrès techniques

1 Si nous cherchons à expliquer l'apparition de cette nouvelle méthode d'analyse de l'économie, plusieurs ni veaux d'interrogations apparaissent: le marginalisme néoclassique résultat du développement propre de la pensée économique, de l'influence de l'environnement philosophique et religieux ou des modifications du contexte économique. Cette pluralité a étudié par Blaug M., 1981, La pensée économique, Paris, Économica. 2 Réflexions qui ont abouti à la théorie néoclassique de la production, à savoir l'égalisation du coût marginal avec la recette marginale, c'est-à-dire l'égalisation des producti vités marginales en valeur de tous les facteurs dans tous les emplois 3 Il faut penser ici à la théorie schumpéterienne de l'entrepreneur. 4 L'entrepreneur, chez J. Schumpeter, a pour fonction la réalisation des combinaisons nouvelles de facteurs de la production qui regroupe cinq catégories: la fabrication d'un bien nouveau, l'introduction d'une méthode de production nouvelle, la conquête d'un nouveau débouché, la conquête d'une nouvelle source de matières premières et la réalisation d'une nou velIe organisation de la production. L'entrepreneur schumpéterien n'est donc pas un inventeur, mais l'individu qui introduit la découverte dans l'industrie, et n'est pas le détenteur du capital contrairement aux analyses classiques qui confondaient les deux personnes. Mais, nous pouvons nous demander si avec la modernisation agricole, les conclusions de Schumpeter sont encore valables: les agriculteurs ne sont-ils pas devenus de "véritables entrepreneurs ruraux" ? 24

naissants évoluaient rapidement en agriculture1. La productivité croît en cachant des évolutions moins visibles mais beaucoup plus profondes: une modification constante des proportions relatives des facteurs de production mis en oeuvre dans l'agriculture. En effet, la quantité de capital par tête de travail augmente, et le nombre de travailleur par hectare diminue. Or de telles transformations, portant sur une activité représentant au début du XIXième la première source du revenu national2, posent de redoutables problèmes tant sur le plan micro que macro-économique. De sorte que se développent des réflexions pratiques, scientifiques et philosophiques sur ces questions, participant par voie de conséquence à la naissance de l'économie agricole; c'est-à-dire l'analyse des économies ayant pour objet celle des végétaux et des animaux utilisés par l'homme et plus particulièrement pour son alimentation. Dans ce contexte technique et intellectuel, les précurseurs de l'économie agricole semblent avoir été plus sensibles aux aspects microéconomiques que macro-économiques des phénomènes agricoles. Cela ne signifie pas pour autant qu'ils n'intègrent pas les conséquences de l'environnement économique et social sur la nature des décisions de production. Tout d'abord, des réflexions "institutionnelles" relatives à l'économie agricole prennent forme: avantages comparés de la grande et de la petite exploitation, du fermage, du faire-valoir directe,. etc... Ces débats ont réapparu lors de l'émergence des modes de productions socialistes qu'il s'agisse du Kibboutz israélien, du Kolkhoze soviétique ou de la "coopérative d'Etat" encore présente dans de nombreux pays en voie de développement. Puis certains économistes agricoles comme Galiani3, se sont intéressés aux marchés afin d'analyser les conséquences macroéconomiques des phénomènes qu'ils étudiaient en liaison avec le développement des échanges extérieurs, la baisse relative de l'autoconsommation et l'urbanisation naissante permise par l'accroissement de la productivité agricole et créant des problèmes technicocommerciaux liés au transport et à la conservation des produits agricoles -. Ainsi leurs réflexions sur l'organisation et le rôle des marchés se sont développées plus sous la pression des circonstances que sur la base de théories économiques. L'approche des économistes agricoles était donc de nature bien différente de celle des économistes généraux de la même époque. Ces derniers se demandent pourquoi un marché est équilibré et quelles en sont les conséquences, alors que les économistes agricoles se demandent comment améliorer les conditions d' équilibre4. Enfin, certaines
1 Les rendements céréaliers par hectare, en France, augmentent très vite: de 3-4 quintaux à l'hectare au XVIième siècle à 10-20 par hectare au milieu du XXième et 50-80 aujourd'hui. 2 Pour J.M. Boussard ce revenu représente début du XIXième environ 50% de revenu national. 3 Cet économiste (1728-1787) a écrit un ouvrage, Dialogue sur le commerce des grains, qui n'a rien perdu de son actualité. 4 Néanmoins, ces deux approches sont plus complémentaires qu'opposées: les analyses des économistes agricoles de l'époque ont une valeur essentielle pour fonder la réflexion des économistes "généraux". 25

réflexions relatives à l'économie agricole concernent la localisation de la production, c'est-à-dire l'interface existant entre la géographie et la théorie économique en agriculture. Ce qui n'a rien de véritablement surprenant tant la dépendance vis-à-vis des conditions naturelles joue un rôle important dans la localisation des productions agricoles. Le premier auteur à avoir tenté de réaliser cette synthèse est S. Von Thünen, qui selon J. Schumpeter était "avant tout un agronome éduqué dans l'esprit de Thaer, et un économiste rural"l ; même s'il est connu surtout pour ses contributions à l'étude de la localisation des productions. Se détachant de l'approche ricardienne traditionnelle de la localisation de la production fondée sur l'avantage comparatif, l'explication de la rente de localisation à partir des dotations relatives en facteurs de production2 ; il rejette la localisation géographique de point sans dimension, pour étudier la répartition des surfaces de production. Ainsi, il dégage de nouveaux paradigmes géographiques conduisant vers de nouvelles problématiques, plus rurales qu'agricoles, en

liaison avec les questions que génèrent la modernisation de l'agriculture au
lendemain de la seconde guerre mondiale. 1.2. VERS UNE ÉCONOMIE RURALE AUTONOME Depuis la seconde guerre mondiale, les questions traitées par les économistes agricoles font essentiellement référence à la gestion de des exploitations. Néanmoins l'agriculture, appréhendée non plus pour ellemême mais dans le cadre du développement économique général3, se modernise participant ainsi aux mutations de l'économie des campagnes. Le secteur agricole se mécanise et utilise de plus en plus d'engrais et d'aliments pour le bétail4. Cela a nécessité l'accroissement de la superficie moyenne des exploitations et a engendré une progression spectaculaire des rendements, entraînant un accroissement de la production et en même temps une diminution constante de la population active agricole, le tout favorisant l'accroissement des revenus agricoles. Ainsi, l'organisation, la place et le rôle de l'agriculture dans l'économie évoluent radicalement dans la période de croissance économique d'après guerre: en trente ans la taille de marché agricole est passée du village à la région et aux frontière de notre pays, de plus la part de la valeur ajoutée
1 Schumpeter J., 1948, op.cit., p.465. 2 Font partie de cette approche l'exemple du vin portugais et du drap anglais comme la détermination de la rente foncière de Ricardo, ou les études de Heckscher et Ohlin. 3 En effet au lendemain de la guerre, les pouvoirs publics voyaient dans la modernisation de l'agriculture le moyen d'accroître la production agricole donc de garantir l'approvisionnement alimentaire, de dégager la main-d'oeuvre nécessaire au développement de l'industrie et du tertiaire tout en assurant la parité des revenus. 4 Pour une analyse approfondie de ces mutations, Cf. CI. Servolin, 1989, L' ag riculture mode rne, Paris, Le Seuil Collection Points économie; et les publications annuelles du SCEES du ministère de l'agriculture et de la forêt ainsi que les recensements agricoles de réalisés conjointement par le SCEES et l'INSEE. 26

agricole dans la PIBmarchand a été divisée par quatre pour ne représenter plus que 3,5% en 1980 contre 12,4% en 1960 tant les autres activités économiques se sont développées. D'où l'émergence d'un problème nouveau sur lequel doivent réfléchir des économistes: quelle est la place de l'agriculture dans l'économie et plus particulièrement dans l'économie des campagnes? Dépendante de son amont et de son aval, comme d'ailleurs toute activité économique, l'agriculture l'est aussi de son environnement économique, les analyses agricoles doivent donc intégrer l'ensemble des problèmes de notre économie. En outre, en tant que composante du monde rural, l'agriculture implique des analyses prenant en compte les questions d'aménagement rural et du rôle des activités agricoles dans ce dernier. Nous pourrions ainsi passer en revue tous les aspects de cette première question qui s'inscrivent, en fait, dans une problématique au coeur de la théorie économique du développement: quelles sont, et/ou doivent être, les relations intersectorielles et inter-espaces économiques dans les économies contemporaines et plus spécialement rurales?

Les réponses apportées ont évolué avec les transformations de l'activité
agricole et diffèrent selon l'observateur. Néanmoins tous reconnaissent que le rural et l'agricole ne se recouvrent plus, même si, en France on continue à parler d'économie rurale à propos d'une discipline qui ne traite pour l'essentiel que d'économie agricole!. L'intérêt porté de nos jours aux questions rurales est donc concomitant de cette dissociation, qui n'est ni conjoncturelle, ni hexagonale mais structurelle et générale. En outre, ce regairl d'intérêt semble avoir pris de l'ampleur avec l'inefficacité des politiques passées identifiant la ruralité à l'agriculture lors de la fixation des objectifs en matière d'activité, d'emploi et de revenu. Mais aussi il trouve son origine selon certains auteurs dans les maux dont souffrent la France, et plus généralement les sociétés modernes: une concentration urbaine explosive et, une ruralité déclinante. Nous sommes donc confrontés à un paradoxe: alors que de profondes racines paysannes et rurales ont façonné notre pays, elles se désagrègent et fragilisent ainsi leurs territoires, la concentration urbaine qui sévit n'a d'égale nulle part ailleurs en Europe2 et pèse lourdement sur la qualité de vie ainsi que sur les budgets publics - voiries urbaines, transports,
1 La grande crise agricole de la fin du XIXième siècle, due à l'effondrement général du prix lié à l'arrivée des produits du nouveau monde et au désastre causé par le phylloxera, a généré la création, par Gambetta en 1881, du premier ministère de l'agriculture organisant de manière spécifique l'administration de l'agriculture et postulant de la complète coïncidence entre monde rural et monde agricole. Cela peut expliquer la lenteur de cette distinction agricole/rural, donc de l'émergence d'une véritable politique rurale. Émergence qui impose que l'on définisse le rôle de l'agriculture dans le développement économique des zones rurales ainsi que le rôle de ces politiques dans l'ajustement du secteur agricole. 2 "Aujourd'hui, 80% de la population française est concentrée sur à peine 20% du territoire, alors que chez nos voisins allemands, 60% seulement des citoyens vivent en zone urbaine", François-Poncet J., Haenel H., Huchon J et Du Luart R., 1991, L'avenir de l'espace rural français, Paris, Économica, p.2. 27

logements, pollution, chômage, délinquance - . Ces transformations susceptibles d'engendrer des contradictions ont certes été commentées tant par des historiens, et des géographes, que des sociologues ou des économistes, dont les approches diffèrent et sont en fin de compte dominées par des "non-économistes". Les économistes ont, semble-t-il, eu du mal à percevoir ces mutations et leur corollaire, l'émergence d'une économie rurale distincte de l'économie agricole. Jusqu'à la seconde guerre mondiale, l'économie rurale française est à peu près inexistante. Néanmoins, une figure faisait exception: M. Augié-Laribé, le futur président fondateur de la S.F.E.R. - Société Française d'Economie Rurale - créée en 1948. Autre preuve de faiblesse, aucun français n'est cité à l'étranger, alors que les écoles allemandes et américaines étaient déjà renommées 1. Mais, au début des années 50, l'I.N .R.A. - Institut National de Recherche Agronomique - crée un département d'économie et de sociologie rurale qui, soutenu par la S.F.E.R., est à l'origine de l'école française. Ainsi, l'après guerre est une période favorable à l'économie rurale, d'aut(1nt que ces économistes sont appuyés par d'abondantes recherches émanant des autres sciences sociales qui a cependant, toujours, du mal à se distinguer de l'économie agricole. Historiquement, la spécificité de l'économie ruraJe s'est donc constituée à l'articulation des sciences agronomiques et des sciences sociales, générant ainsi des métiers, des institutions et des publications spécifiques. Cependant du point de vue théorique, la spécificité de son objet ne fait pas l'objet de véritables consensus à même de définir sa place dans le champ de l'économie. C'est à ce titre que J.L. Coujard se demande, manifestement de façon provoquante, si l'économie rurale existe; question à laquelle il répond: "historiquement oui, théoriquement peut être"2. De fait, nous ne trouvons pas d'économistes généralistes français participant aux recherches sur l'économie rurale. De plus, les relations des économistes ruraux français avec la théorie économique sont faibles: les recherches sont le plus souvent des collectes de données sans insertion de cette opération dans une réflexion d'ensemble, c'est-à-dire dans un cadre conceptuel avec formulation d'hypothèses et justification de la pertinence du système de vérification proposé. La part du travail théorique de ces chercheurs n'a guère dépassé 10% selon les périodes3. Ainsi, les français se sont principalement intéressés à l'économie agricole, au fonctionnement de l'agriculture. "La littérature de
1 Pour plus d'informations sur le développement de l'économie rurale, Cf. Nou J., 1967, Studies in development of agricultural economics in Europe, Uppsala, Lantbrukshoskolans Annalers vol. 33 ; Schmitt G., 1990, État actuel et évolution de la recherche en économie rurale dans la républi9ue fédérale allemande~ Revue d'Éco,:omie rurale n °200, pp.40-44 ; De Janvry A., 1990, L'Economie rurale aux Etats-Unis: Etat actuel et perspective, Revue d'Économie Rurale n °200, pp.48-51. 2 Coujard J .L., 1984, L'Économie rurale: quelle(s) spécificité(s) ?, Revue d'Économie Rurale n0160, pp.3-9. 3 Bergmann D., 1984, L'Économie rurale en France. Essai de synthèse de la session et de bilan, Revue d'Économie Rurale n °160, pp.28-35. 28

langue française (n.) a toujours préféré l'appellation d'économie rurale à celle d'économie agricole; cette dernière expression est plus couramment employée par les auteurs anglo-saxons notamment"l. Et si quelques économistes2 ont tenté de conceptualiser les formes d'organisations et les mécanismes économiques que suscite l'articulation entre l'activité agricole et les autres phénomènes économiques, leur approche du rural consiste toujours à analyser le secteur agricole en tant qu'élément structurant de l'économie, et non à analyser le fonctionnement des espaces économiques ruraux. L'analyse du rural a ainsi été longtemps laissée aux historiens, aux géographes et aux sociologues. Les géographes comme les sociologues ont l'habitude d'observer et de distinguer les espaces ruraux. Le nombre de cas retenus est généralement limité, et la similitude est forte entre les différents types définis. B. Kayser propose ainsi une approche du monde rural en quatre catégories3 : une couronne de "péri-urbanisation lointaine" où les processus d'urbanisation affrontent l'agriculture et la société rurale, un espace à "économie agricole" productive et professionnelle, un espace "rural profond" appauvri, marginalisé et disponible et un espace repris par l'implantation d'activité et de services urbains - loisirs, tourisme, santé... -. Et, ces catégories sont proches de celles définies par N. Mathieu4 qui distingue les "espaces d'intégration ancienne", les "espaces intégré's par substitution de fonctions", les "espaces productifs dépendants par le marché mais où les structures ne sont pas capitalistes", les "espaces marginalisés" et les "espaces abandonnés". De même, nous retrouvons cette proximité dans les travaux plus récents de F. Bel et F. Pernet5 qui envisagent trois types dominants: "une dynamique industrielle et urbaine" à l'origine des
1 Badouin R., 1971, Économie rurale, Paris, A.Colin Collection U, p.5. 2 Nous pensons plus spécialement à R. Badouin pour qui l'espace rural est générateur de phénomènes économiques spécifiques liés à leur localisation: il est constitué par des sols
représentant des potentiels productifs

- il

confond

alors espace rural et surface

agricole

- , il

peut être considéré comme une distance à parcourir pouvant déterminer certaines localisations en vue de tirer profit d'une rente de situation, il représente une étendue sujette à diverses fragmentations et un type d'environnement pouvant être considéré comme un bien de consommation. Ainsi il définit l'espace rural par un ensemble de relations de type particulier entre les individus et le milieu rural. Cf. Badouin R., 1979, Économie et aménagement de l'espace rural, Paris, P.U.F. 3 Kayser B., 1990, op.cit. L'approche de ce géographe met en évidence une opposition conceptuelle entre la ville et la campagne qui a longtemps été admise: l'exode et l'urbanisation croissante de la so~iété manifeste la modernisation de celle-ci. Cela nous renvoie aux écrits de P. Georges, pour qui la ruralité n'est pas un concept strictement géographique et démographique, il se définit aussi par une vision sociologique, le plus souvent dévalorisante, du monde paysan. Cf. P. Georges, 1970, Dictionnaire de la géographie, Paris, P.U.F. 4 Mathieu N., 1982, Questions sur les types d'espaces ruraux en France, l'Espace Géographique n02, pp.195-210. 5 Bel F. et Pernet F., 1990, Différenciation de l'espace agro-rural : le cas de Rhône-Alpes, Grenoble, INRA-ESR. 29