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Les entrepreneurs tunisiens

De
442 pages
La question des liens des entrepreneurs avec l'Etat se pose. Malgré une autonomie relative à l'endroit de l'Etat, il reste peu aisé pour les entrepreneurs de se constituer en véritable acteur social disposant de suffisamment de poids pour dicter à l'Etat une nouvelle orientation politique compatible avec leurs intérêts spécifiques. Leur dynamisme est indéniable, mais il n'existe aucune solidarité collective, chacun agissant selon son appartenance régionale...
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LES ENTREPRENEURS TUNISIENS

Histoire et Perspectives Méditerranéennes Collection dirigée par lean-Paul Chagnollaud
Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions L'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours.

Déjà parus

Jilali CHABIH, Lesfinances de l'Etat au Maroc, 2007. Mustapha HOGGA, Souveraineté, concept et conflit en Occident, 2007. Mimoun HILLALI, La politique du tourisme au Maroc, 2007. Martin EVANS, Mémoires de la guerre d'Algérie, 2007. Tarik ZAIR, La gestion décentralisée du développement économique au Maroc,2007. Lahcen ACHY et Khalid SEKKAT, L'économie marocaine en questions: 1956-2006,2007. Jacqueline SUDAKA-BENAZERAF, D'un temps révolu: voix juives d'Algérie, 2007. Valérie ESCLANGON-MORIN, Les rapatriés d'Afrique du Nord de 1956 à nos jours, 2007. Mourad MERDACI, Enfants abandonnés d'Algérie. Une clinique des origines, 2007. Ahmed MOATASSIME, ltinérances humaines et confluences culturelles en Méditerranée, 2006. François CLÉMENT, Culture Arabe et Culture Européenne, 2006. Vincent STAUB, La Libye et les migrations subsahariennes, 2006. Ahmed MOAT ASSIME, Langages du Maghreb face aux enjeux culturels euro-méditerranéens, 2006. Ahmed MOATASSIME, Dialogue de sourds et communication langagière en Méditerranée, 2006. Serge LA BARBERA, Les Français de Tunisie (1930-1950), 2006. Pierre-Alban THOMAS, Pour l'honneur de l'armée. Réponse au général Schmitt sur la guerre d'Algérie, 2006. Maâmar BENGUERBA, L'Algérie en péril, 2006. Abderrahim LAMCHICHI, Femmes et islam: l'impératif universel d'égalité,2006. Abderrahim LAMCHICHI, Jihad: un concept polysémique, et autres essais, 2006. Jean-Charles DUCENE, De Grenade à Bagdad, 2006.

Rabah NABLI

LES ENTREPRENEURS

TUNISIENS

La difficile émergence d'un nouvel acteur social

Préface de Pierre-Noël DENIEUIL

L'Harmattan

(Q L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique;

75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com di tfu sion. harmattan@wanadoo. harmattan 1@wanadoo.fr

fr

ISBN: 978-2-296-05058-7 EAN : 9782296050587

A Oussama, Chahrazèd et Ghassen

Remerciements
Les idées et les analyses que je développe dans cet ouvrage sont le fruit de plus de dix ans d'études sur la dynamique sociale en Tunisie. Ces études sont ici repensées et intégrées à la théorie générale des acteurs et des réseaux sociaux. Je suis tant redevable de nombreuses contributions que je propose d'en faire la synthèse. Je tiens à souligner l'apport de certains de mes collègues de la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines de Sfax dont Fathi Rékik, Sénim Ben Abdallâh, Zouheir Ben Jannet, Adel Hadj Rhuma, Chokri Memni, Amor Zaafouri et Mohamed Ali Ben Zina avec lesquels j'ai débattu plusieurs questions relevant de la sociologie économique, de la sociologie du travail ou encore de l'espace et des réseaux sociaux. Je les remercie vivement, ils ont été pour moi une source constante d'inspiration et de critique. J'aimerais remercier tout particulièrement Fathi Rékik pour son regard d'expert et ses judicieux conseils sur le fond de plusieurs passages essentiels. D'autres collègues ont lu des versions manuscrites de l'ensemble du livre ou de certains chapitres et les ont largement commentées; ils m'ont aidé à corriger certaines erreurs et à raffermir l'analyse. Mon sentiment de gratitude s'adresse notamment à Nourréddine Fellah et Kamel Skander du département de Français. Plus immédiatement, j'avoue que j'ai été très touché que Pierre-Noël Denieuil accepte de me lire avant les autres et surtout qu'il me fasse don d'une préface révélant à la fois une lecture fine et une grande connivence sur le fond. Ce sentiment de vive reconnaissance s'adresse aussi au Doyen Mohsen Dhieb, qui m'a prêté gracieusement son assistance. A vrai dire cet ouvrage est une entreprise largement collective, même si j'assume son résultat dans la solitude du statut d'auteur. Sfax, juillet 2007

PREFACE

Un nouveau champ d'analyse de l'entrepreneuriat tunisien
La sociologie contemporaine a érigé l'entreprise en une construction sociétale et en un lieu de socialisation pour ses protagonistes. C'est dans cette tendance de valorisation de l'entrepreneuriat comme sujet de son histoire et acteur social « négociateur de sa position dans le groupe », que se situe le projet de Rabah Nabli. Il dessine à ce titre la physionomie moderne d'une rationalité de l'entreprendre, née dans un contexte d'affaiblissement économique et social des anciens modèles de légitimité, et dont l'objectif serait moins de satisfaire un profit que d'aménager sa position individuelle dans la structure sociale. Et cela en s'émancipant tout à la fois d'une raison économique strictement utilitaire et de l'asservissement à un Etat tout puissant. Ce nouvel acteur, que l'on ne peut plus aborder en termes de rôles tenus dans un cadre social prédéfini, devient un stratège raisonnable plus que rationnel, engagé dans un espace de négociations «spontanées» et « régulées ». Cet espace se trouve d'ailleurs de plus en plus investi par les femmes qui signent ainsi un changement de société et marquent le passage à un monde de mixité sociale. Le présent ouvrage rend judicieusement compte de ces négociations stratégiques. Son projet global et radioscopique vient habilement quadriller le champ de l'entrepreneuriat selon ses quatre pôles de référence que je détaillerai succinctement.

- Le pôle du projet personnel. Le vécu et les ressources de l'entrepreneur. Ils apparaissent dans la biographie orientée sur des évènements fondateurs de la création de l'entreprise, liés à 1'histoire personnelle, au type de formation suivie, aux reconversions et aux changements de secteurs d'activités. A cet égard, les motivations de l'entrepreneur se placent dans le registre de la motivation personnelle, le désir de construire et de s'affirmer pleinement, la recherche d'interdépendances personnelles et professionnelles qui viennent concrétiser une idée, le refus de la routine, les conflits personnels survenus dans l'ancienne entreprise, la mésentente avec l'ex patron etc.. ..

Dans cette perspective du projet personnel, le cadre conceptuel et méthodologique de Nabli se caractérise par une approche humaniste insérant la subjectivité au cœur de la production des réseaux sociaux. Il s'agit là d'une approche anthropologique qui vient donner du sens à l'économique. A ce propos l'auteur nous montre par exemple que le projet personnel de sortir du pays, d'émigrer pour rapporter par la suite un capital, envoyer des fonds à la communauté ou assurer le suivi ou la réalisation d'un projet de type industriel, constitue un acte de développement économique venant réenchasser la volonté individuelle dans l'intérêt collectif. - Le pôle relationnel des réseaux qui environnent l'entrepreneur. Il concerne les relations familiales, par exemple l'association d'un père et d'un fils ou des oncles, ou encore l'acceptation par la femme que son mari ne rapporte pas de salaire avant de longs mois, la volonté de rompre avec un environnement familial ou au contraire de s'associer avec un beau frère. C'est aussi la rencontre avec les collègues, les clients, les fournisseurs, ou l'ancien patron qui propose la reprise de sa boite, ou encore les connaissances sociales du milieu local par des réseaux d'amis. Notre auteur illustre bien le rôle de la famille comme un capital social opérateur et catalyseur de développement. Marquant un compromis où l'origine sociale prime sur la compétence, la famille est un mode de contrôle social et de régulation économique. En ce sens les travaux de Riadh Zghal ont bien montré que la valorisation des relations interpersonnelles dans le code islamique, référait à une «appartenance sociale extra organisationnelle» échappant à la compétence technique ou professionnelle (être de la même famille, du même pôle amical ou régional). Elle a souligné que les relations de sang fonctionnent comme « supports des solidarités et de la domination sociale». La famille fonde ici l'entreprise comme une naturalité, pour le meilleur (la continuité, l'autonomie) et pour le pire parfois (les associés qui n'ont pas de descendance masculine, la complexité du partage de l'héritage entre oncles, fils et neveux, les servitudes d'une trop grande proximité affective). - Le pôle professionnel. Il caractérise tout d'abord les «temporalités socio économiques» construites par le succès ou l'échec du projet des entrepreneurs (mise à niveau, protection du marché local, concurrence sauvage etc.). L'auteur distingue à ce niveau: les « groupes en difficultés », notamment les artisans et les petits entrepreneurs à marché local; les «groupes en situation ambiguë », notamment les entrepreneurs anciens ouvriers ou anciens gros artisans et négociants; les « groupes renforcés » qui doivent leur réussite au commerce et au négoce; et enfin le groupe des entrepreneurs issus de l'émigration. Le pôle professionnel concerne d'autre part la compétence technique et les savoir-faire acquis ailleurs. Par exemple la connaissance du marché et la 10

maîtrise de la gestion, issus d'une expérience précédente de vie d'entreprise, et donc d'une connaissance approfondie du contexte industriel local, constituent autant d'atouts pour l'entrepreneur. De même l'exercice préalable du métier dans la fonction publique ou dans l'administration permettent à l'entrepreneur de mieux construire ses réseaux de clients et de fournisseurs, et apparaissent comme une voie d'accès privilégiée à l'entrepreneuriat. Cette connaissance préalable du milieu vient alors renforcer la volonté de faire le saut du salariat à la mise à son compte. Signalons aussi les excellentes analyses faites par Nabli sur la question du morcellement et de la démultiplication des entreprises. Il y voit d'abord un souci pour l'entrepreneur d'être « insaisissable» notamment politiquement. Ce qui en fait une stratégie de contrôle financier et social: diviser les actionnaires et les sous traitants pour mieux minimiser les coûts puis asseoir un empire. L'auteur parle à ce propos de la vulnérabilité du « puissant» en Tunisie, mal aimé du pouvoir central, qui verrait en lui un concurrent. D'où chez lui la crainte de l'immixtion politique et une volonté de s'éparpiller et de se démultiplier. - Le pôle institutionnel et la relation à l'Etat. Le démarrage de toute entreprise exige des relations fortes avec les banques, les administrations, les chambres commerciales et industrielles etc. Les difficultés d'insertion dans ces réseaux sont énormes, et les entrepreneurs subissent souvent la légitimité rationnelle-légale des institutions auxquelles ils sont liés. De ce fait, Rabah Nabli montre bien la dépendance historique de l'entrepreneuriat tunisien, témoin de 1'histoire politique, selon les fluctuations des interventions étatiques: le socialisme économique des années 1960, le passage d'une économie dirigée à une économie libérale des années 1970, le choix du PAS et de la politique économique libérale des années 1980 etc. Plusieurs témoignages et histoires de vie évoquent sur ce point l'instrumentalisation de l'économique par le politique, souvent l'antichambre de l'action entrepreneuriale. L'auteur note une ambiguïté récurrente: tout à la fois une forte demande des entrepreneurs que l'Etat protectionniste les protège contre la concurrence, et simultanément l'émergence d'une nouvelle culture de l'organisation et du partenariat, et' la remise en cause du rôle de « l'Etat patron» venant à manquer de ressources. L'auteur parle alors, face à la mondialisation, d'une « déprotection progressive» de l'Etat. Il y voit peutêtre une chance pour les jeunes entrepreneurs, d'aborder la notion de citoyenneté comme une autre manière de penser le politique dans la gestion de la cité. Ces 4 pôles se structurent et interfèrent mutuellement. Ils constituent le socle culturel du système d'action stratégique de l'entrepreneur, tout à la fois par l'évaluation qu'il fait des ressources dont il dispose et des Il

enjeux/contraintes qui les structurent, et par ses choix et pratiques. Ils se construisent toujours par référence à un milieu support qui vient avec plus ou moins de bonheur mobiliser la culture locale, et étoffer ou amoindrir l'efficacité de la conjonction des quatre pôles de référence détaillés cidessus. Je dirai à cet égard que la problématique individuelle d'un entrepreneur, quels que soient sa volonté et son sens de l'initiative, est indissociable des systèmes sociaux enracinés dans son milieu d'incubation. La description fine et minutieuse de chacun des systèmes sociaux qui sous tendent l' entrepreneuriat tunisien, constitue le point fort de cet ouvrage. Dans cette perspective, Nabli explore judicieusement les dimensions régionales de la culture des entrepreneurs tunisiens. L'auteur nous décrit en premier lieu les pôles communautaires, ces deux « îles» que sont Sfax la ville entreprise et Djerba marquée par le commerce et le passage du négoce à la fabrication, où la région fonctionne comme un système coopératif large. Il aborde en second lieu les pôles du pouvoir politique du Sahel comme mosaïque de solidarités locales, communales et villageoises, longtemps en concurrence marquée par les appartenances politiques, rentes, subventions et reconversions des fonctionnaires en industriels. Viennent ensuite les arrangements sociopolitiques des villes industrielles du sud, extension de projets commerciaux initiaux, tels les gabèsiens qui auraient recherché une identité non dans l'accumulation des richesses mais dans des rapports de dépendance avec les élites du pouvoir et le prestige. Il faut ajouter à cela les entrepreneurs des régions défavorisées (Gafsa, Kairouan) souvent issus des milieux agraires ou formés dans le secteur public, en déficit de tradition entrepreneuriale forte tel le Nord, qui tendraient à tourner leurs investissements plutôt vers les régions côtières. Enfin, d'autres analyses portent sur le pôle des entrepreneurs tunisois, qui appartiennent à ce que Nabli nomme le réseau extra communautaire. Il montre que Tunis menacé par les investissements coloniaux n'a pas pu se constituer en district industriel. Il évoque son espace industriel monopolisé par l'oligarchie financière métropolitaine, liée aux capitaux et bénéfices agricoles et commerciaux. Il s'agirait là d'un espace de rencontres et de débouchés pour les biens économiques produits, et qui fonctionnerait sur le mode des réseaux sociaux, « cité de projet» et lieu de rencontres réactivées et de connexions temporaires. Je dirai pour terminer, que ce livre constitue une véritable « somme» sur les entrepreneurs de Tunisie. L'un de ses intérêts entre autres, réside dans sa volonté réussie de confronter différents systèmes régionaux tunisiens et d'en appréhender les dynamiques régionales dans leur ensemble. Il ne se veut pas le chantre de telle ou telle région. Ainsi, cette exhaustivité 12

géographique permet de dépasser le régionalisme partisan ou le particularisme monographique sous-jacents à nombre de travaux antérieurs qui ont ouvert la voie sur les approches de l' entrepreneuriat tunisien, y compris les miens propres.
Pierre-Noël DENIEUIL

CERLIS-CNRS, Université Paris V, Sorbonne

Avant-propos
«Quelle que soit l'attention que nous mettons à écrire, nous resterons toujours, hélas, de simples sociologues; nous ne serons jamais capables que d'imiter de loin le talent des écrivains, des poètes, des auteurs de théâtre et de roman»
Bruno Latour, Changer de société/ Refaire la sociologie, La Découverte, Paris, 2006, p. 187.

Faire l'étude approfondie de l'entrepreneuriat tunisien n'est évidemment pas une entreprise facile, bien au contraire, elle est ardue voire rebutante. Nous nous sommes heurté à plusieurs difficultés dont la plus fastidieuse relève de la conception même de l'étude à entreprendre. Certains chercheurs l'ont envisagée en termes d'infrastructures économiques et technologiques ou institutionnelles. Or, durant les dernières décennies, la recherche sur le développement a effectué un tournant concernant le rôle du secteur privé dans le processus de développement. Dans les travaux théoriques précédents les professionnels des sciences sociales s'accordaient unanimement à placer l'Etat au centre de toute stratégie de développement. Avec le temps, cependant, la léthargie et l'inefficacité associées à l'expansion du secteur public désenchantèrent plusieurs théoriciens du développement, l'attention se porta de plus en plus sur le rôle actif que le secteur privé pouvait jouer dans le processus de développement. Effectivement, au cours des dernières années, sous l'influence de plus en plus grandissante de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international, l'Etat dans les pays sous-développés fut contraint à adopter des politiques favorisant l'expansion du secteur privé; des termes comme privatisation et libéralisation devinrent, dans cette partie du monde, les leitmotivs de la rhétorique, parfois même de la politique. Ce changement dans la rhétorique s'étendit dans le monde arabe et, cause ou effet, coïncida avec l'émergence dans la région d'un entrepreneuriat tourné vers les activités productives.

L'attention des chercheurs en sciences sociales se focalisa alors sur les hommes, les acteurs du changement, sur leurs histoires de vie et leurs systèmes de valeurs. La tendance devint de s'introduire au cœur même de leurs modes de penser et d'agir. On évoqua de plus en plus le comportement économique de ces acteurs et les ressources sociales et culturelles inscrites dans leur quotidien: héritage religieux, réseaux familiaux et extra-familiaux, tendance à l'indépendance au travail, savoir-faire et techniques d'innovation. L'acteur social dont il est question, dans cet ouvrage, n'est cependant pas un simple porteur des règles intériorisées, mais se présente plutôt comme négociateur de sa position dans le groupe. En privilégiant une approche sociologique conciliant macro et micro sociologie, nous nous sommes référé aussi bien au structuralisme génétique qu'à l'interactionnisme pour pouvoir explorer un tissu entrepreneurial fortement diversifié où se rencontrent les artisans et les petits industriels à marché local, les entrepreneurs-anciens ouvriers, les entrepreneurs anciensgros artisans et négociants, les entrepreneurs issus de la nouvelle petite bourgeoisie, la bourgeoisie marchande, les entrepreneurs issus de l'émigration et les entrepreneurs d'origine rurale. De toutes les façons, au lieu de traiter les structures comme des faits, nous avons tenté de comprendre comment les acteurs créent le social Ceci dit, il nous semble que cette diversité du tissu entrepreneurial s'explique aussi bien par les circonstances particulières qui sont à l'origine de la formation des différentes composantes de la « bourgeoisie tunisienne» que par les stratégies que les membres de ces couches sociales emploient pour réussir dans leur vie professionnelle. C'est d'ailleurs pourquoi nous nous sommes intéressé en particulier aux stratégies mises en œuvre par ces acteurs sociaux pour atteindre leurs buts matériels et symboliques, tout en accordant aussi une attention aussi distinguée aux réseaux familiaux et extra-familiaux susceptibles d'assurer ou d'entraver la réussite de l'action entrepreneuriale. En effet, contrairement aux sociologies objectivistes, nous avons analysé comment les acteurs produisent l' objectivation. Les observateurs sont unanimes à considérer que c'est grâce au rôle indéniablement positif joué par le secteur privé dans la création d'emplois et dans l'investissement des capitaux, que l'image de l' entrepreneuriat s'est transformée, alors que dans d'autres sociétés du «Tiers-monde », l'entrepreneuriat est encore dénigré par le discours officiel. Par contre, en Tunisie, l'entrepreneur est de plus en plus considéré comme le nouvel acteur du développement économique. Aujourd'hui, les hommes d'affaires bénéficient du soutien de la presse nationale et des organisations officielles comme l'Agence de promotion de 16

l'industrie (l'APl) qui ne cessent d'organiser des séminaires et des forums à leur attention, sur la politique économique à prôner. La reconnaissance du rôle positif joué par le secteur privé les a encouragés à défendre, parfois, leurs intérêts à haute voix. Toutefois, si nous avons établi l'existence d'un entrepreneuriat tunisien, la question de ses liens avec l'Etat reste posée. Certains de ses éléments préfèrent le plus souvent s'enrichir grâce aux liens privilégiés tissés avec l'appareil d'Etat plutôt que de contribuer activement au développement de l'économie nationale. Force est de constater que la réalité courante de l' entrepreneuriat tunisien ne semble pas être pourtant toujours ainsi, le contact avec certains entrepreneurs nous a révélé que les fortunes de certains entrepreneurs comme: Les Ben Ayed, Les Sallami, Les Chérif, Les Bouricha, Les Affès, Les Ben Yedder, Les M'zabi, Les Hamrouni, et bien d'autres étaient liées à des secteurs n'ayant aucune relation privilégiée avec l'Etat. Aujourd'hui, le contexte n'est plus à l'euphorie; l'aiguisement de la concurrence, aussi bien à l'échelle nationale qu'à l'échelle internationale, laisse augurer des ruptures structurelles dramatiques. Il y a lieu de se débarrasser de l'ancien mode de gestion marqué par une structure rigide où les unités sont cloisonnées et l'information bloquée. Se débarrasser de ce mode de gestion est d'autant plus nécessaire que ce système semble être peu motivant et les possibilités de développement des capacités productrices plus limitées. Doit-on rappeler qu'il ne suffit pas cependant que l'entreprise se débarrasse de ce mode de gestion, encore faut-il que le chef d'entreprise ait d'abord le profil requis pour que son entreprise puisse réaliser les performances tant recherchées? De toutes les façons, la tendance chez les entrepreneurs tunisiens n'est pas encore au partage du pouvoir qui se traduirait probablement par la délégation des décisions et des responsabilités à tous les échelons. Le patron de l'entreprise continue à se comporter à la manière d'un monarque; accapare toutes les fonctions de décision et conduit ainsi l'ensemble de ses employés comme un contingent au feu de l'action. Pire encore, de nombreux observateurs et chercheurs avertis1 estiment que les entrepreneurs tunisiens sont pour la plupart dynamiques, mais ils leur reprochent d'être régionalistes; ils continuent d'agir en fonction de leur
1

BCHIR Abdelkhalek, Le profil socio-historique de Sfax. Quelques pistes de

réflexions, Post-face in « La PME tunisienne », de Pierre Noël DENIEUIL, Abdelkhalek BCHIR, Stanisias HUTIN et Pierre LENEL, Paris, CNRS, 1994.

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appartenance régionale. Or, l'heure serait à la solidarité entrepreneuriale qui s'étendrait sur l'ensemble du territoire tunisien. En effet, on ne peut pas traiter cette question sans évoquer cependant, les actuelles difficultés économiques de certains entrepreneurs tunisiens qui travaillent dans la production des cosmétiques, des meubles ou encore le textile. Ces signes d'épuisement que montrent ces différentes activités s'expliquent, d'abord par le maintien de méthodes de production dépassées, ensuite par le fait que la concurrence n'est plus aujourd'hui interne entre sfaxiens ou entre djerbiens ou encore entre sahéliens, mais se fait avec le capital international par le biais des produits importés ou par la délocalisation des entreprises occidentales en perte de vitesse. L'environnement des entreprises tunisiennes est aujourd'hui incertain, complexe et mouvementé, il serait donc nécessaire pour s'assurer la pérennité escomptée de procéder à des alliances opportunes d'abord avec le capital national, ensuite avec le capital international, quand cela est possible pour obtenir des avantages comparatifs décisifs ou pour pénétrer et dominer rapidement les marchés globalisés.

INTRODUCTION
« Le développement doit être compris comme le mouvement par lequel les peuples se constituent sujets historiques de leur avenir, recouvrent avec la diversité de leurs cultures la maîtrise de leurs choix économiques, politiques et idéologiques. » Yves GOUSSAULT Développement: de la Socio-Économie à la Sociologie". Revue Tiers Monde, n° 112. SII, outubro-dezemvro, tomo XXVIII, 1987.

Depuis l'accès de la Tunisie à l'indépendance (1956), on assiste à des mutations importantes dans plusieurs domaines. En effet, d'après les recensements de la population, on constate que celle-ci a doublé en l'espace de 30 ans: elle est passée de 5. 127 000 habitants en 1970 à 9. 910 872 habitants en 2004.1 Par ailleurs, il convient de signaler que cette population est majoritairement jeune, qu'elle accède de plus en plus à l'instruction, que le taux de chômage est de 13,90/02 qu'elle est composée pour la première et fois dans son histoire par une majorité de citadins: 64,9% en 2004. Cela nous engage à poser quelques questions qui semblent préoccuper autant le citoyen et le politique que le chercheur en sciences sociales: les richesses dont dispose la Tunisie lui souscriront-elles de répondre aux espérances et aux besoins de cette population en termes d'emplois, d'hôpitaux, d'écoles, de logements, etc.? La quête du bien être social, rendue manifeste par l'apparition d'une société de consommation de masse, dans les grandes cités urbaines pourra-t-elle aider à soutenir un mouvement de réformes des structures? On peut se demander aussi si ces évolutions peuvent donner lieu ou non à la mise en place, et à temps, de nouveaux rapports entre la Société politique et la Société civile? Ces questions sont vraiment lancinantes surtout que nous vivons actuellement, dans un contexte mondial marqué, d'une part par la putréfaction des équilibres socio-politiques traditionnels, le désenclavement des Etats et des espaces régionaux, le renforcement des interdépendances et
1 2

Recensement de la population tunisienne 2004, p. 1. Ibid, p. 2.

d'autre part par une propension à l'uniformisation des pratiques et des modèles sociaux à l'échelle de la planète tout entière. En d'autres termes, la situation qui prévaut actuellement semble être marquée par la crise des anciens systèmes de légitimité et de production et par l'affermissement des solidarités, la résurgence de mouvements religieux radicaux qui spolient avec facilité les incertitudes et les indigences engendrées par la crise de la société. Le problème ainsi posé serait non un problème de justice sociale, mais plutôt de création de richesses. On constate que depuis les années 1970 que les Tunisiens investissent de plus en plus leurs capitaux dans des entreprises personnelles ou familiales. Le nombre de ceux qui ont préféré s'installer sur leur propre compte est passé de 525,800 en 1994 à 575,900 en 2004, soit 20,3 % de la population active. Doit-on aussi rappeler que ce secteur revêt de plus en plus d'importance et qu'il fait travailler aujourd'hui plus de 40% de la population active. Certes, la volonté de réaliser des profits constitue une des motivations de ces entrepreneurs. Cependant, cette motivation ne peut constituer un résultat cherché pour lui-même. L'entrepreneuriat apparaît dans ce contexte beaucoup moins comme une affaire d'argent ou de spécialistes en gestion ou en génie mécanique que comme une affaire de compétition sociale. On est en droit de se demander, quel rôle pourront jouer ces entrepreneurs dans le postulat d'une réforme culturelle et politique visant à établir une symbiose entre vie politique et vie sociale tout en sauvegardant les intérêts de tous les acteurs sociaux en présence? L'analyse du processus de modernisation amorcé, surtout depuis l'indépendance, montre que des contradictions et des conflits peuvent assurément voir le jour et se développer entre ces groupes d'entrepreneurs: d'abord, la formation de ceux-ci est le produit d'une lente gestation et circonstances particulières, ensuite, leurs systèmes de valeurs et leurs intérêts peuvent être très différents. Nous avons pu constater également que des problèmes peuvent surgir même à l'échelle des individus, de leur vécu quotidien et des rapports qu'ils entretiennent avec leur environnement. Effectivement, de nombreux entrepreneurs semblent être tiraillés entre les espaces sociaux communautaires et leurs ambitions personnelles. Bien entendu, ces tiraillements sont, de ce point de vue, très révélateurs. Le raisonnement qui suit, a pour objet d'examiner ce phénomène autour des axes suivants: quels sont les principaux itinéraires qui peuvent mener à l'entreprise économique privée? Quelles sont les origines géographiques, sociales et culturelles des entrepreneurs tunisiens?

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L'entrepreneuriat tunisien qui évolue aujourd'hui, dans un contexte, radicalement nouveau, marqué surtout par l'aiguisement de la concurrence économique et de la compétition sociale, tant sur le plan national que sur le plan international, serait-il en mesure de relever le défi, de faire face à la mondialisation, en prenant des risques sur le terrain de la construction économique, en dépit de ses faiblesses structurelles? Est-il question d'un acteur social autonome,. ou tout simplement un ensemble hétéroclite d'hommes d'affaires qui acceptent passivement les initiatives économiques décidées pour eux par la bourgeoisie métropolitaine avec la connivence de l'Etat local? En d'autres termes, la mondialisation qui semble prendre aujourd'hui la forme d'un large processus d'intégration à l'économie monde permettrait-elle le développement par l'entreprise privée? Il s'agit de faire ici l'analyse de l' entrepreneuriat en rapport avec la problématique du développement à supposer que l'articulation des conduites entrepreneuriales aux modèles de développement de la société soit communément admise.

Pour une nouvelle conception du développement
Pour les tenants de la démarche marxiste orthodoxe comme René Gallissot, qui demeure pour nous certes, une référence mais incontestablement classique, il y a lieu de s'interroger sur l'extension du capitalisme, en Afrique et même sur le sens à accorder aux concepts d'entreprise et d'entrepreneur, à la lumière des changements qui ont affecté les structures économiques et politiques dans cette partie du monde, durant le XXèmesiècle. Traitant des rapports actuels qui existent dans les pays africains entre l'entreprise privée et l'Etat, il en déduit que la caractéristique principale de l'entreprise africaine réside dans le fait qu'elle n'est pas « une clef de la production »3, puisqu'il ne s'effectue sur place qu'une part première de conditionnement pour l'exportation ou à l'importation, qu'un conditionnement final pour la distribution; la production n'existe que par extraction ou au mieux aux bouts de la chaîne productive. Le raisonnement de l'auteur le conduit à affirmer que l'entreprise africaine, qui «ne peut-être distinguée du réseau qui la recouvre, est parfaitement" une clef de l'exploitation", le lieu où se nouent les rapports
3GALLISSOT René, « De la colonisation à l'indépendance, les métamorphoses du couple~'Entreprise privée et entrepreneurs" en Afrique, XIXè et XXè siècles)} (2 tomes), Paris, L' Harmattan, 1983, pp .609-634. C'est au premier tome que l'on se réfère dans cette étude. 4Ibid, p. 613. 21

d'exploitation, sous apparence pré-capitaliste même, sous prépondérance marchande, et dans la dépendance d'une production qui échappe à l'Afrique» 4. Gallissot finit par conclure que le continent africain reste en deçà du renversement de tendance au terme duquel une société accède au capitalisme industriel en imposant solennellement la primauté de la production sur la circulation. Gallissot pense que « l'accumulation primitive a eu lieu une fois pour toutes en Europe occidentale, en Amérique du Nord et au Japon; Le capitalisme est un mode de production qui tend à être exclusif. En d'autres termes, le capitalisme ne va pas renaître dans toutes les autres parties du monde; mais rien n'empêche que celles-ci soient à la fois

ruinées et transformées par ce capitalisme qui y pénètre de toutes parts» 5.
Bien entendu, cette manière de voir les choses qui comporte certes, un fond de vérité en établissant une jonction entre le développement et le sousdéveloppement, n'est pas sans avoir toutefois, du mal à cacher le fait que l'on continue à penser le monde en référence à un dualisme bâti sur le couple anciennes métropoles/anciennes colonies, parfois dissimulé derrière les apparats d'un nouveau vocabulaire qui se veut plus neutre (Nord, Sud). L'occident demeure, même chez Gallissot, au centre d'une nouvelle grille de lecture établie en fonction d'une même échelle de valeurs: les sociétés ne sont plus rangées à l'aune du modèle culturel occidental (primitifs/civilisés) mais plutôt à celui de son modèle économique (sous industrialisés/industrialisés). A l'ancien monde colonial se substitue ici un nouveau monde, pensé et porté par une bonne conscience humanitaire emplie, certes, de bonnes intentions mais terriblement réductrice6. Oui, on aurait cru, au début de l'indépendance des Etats excolonisés, à l'avènement d'un monde nouveau alors qu'il n'y eut que relecture du même paradigme qui pose toujours l'Occident au centre de l'ordre des choses. Le concept de développement devient alors critiquable pour n'être qu'une nouvelle ruse sciemment entretenue par la pensée positiviste occidentale en vue de projeter sur les autres, confinés pèle-mêle dans une « périphérie », le seul éclat de sa civilisation. L'agnosticisme de Gallissot, à ce sujet, n'y change rien. Lorsque ce dernier affirme que le développement ne peut être réduit à l'occidentalisation de la planète dans la mesure où celle-ci semble avoir produit à la fois le développement et le sous-développement. Poussé à l'extrême, ce type de raisonnement pourrait même signifier que ce processus, en l'occurrence, l'occidentalisation du monde n'a pas produit le développement, mais plutôt l'opposition entre le monde riche et le
5
6

Ibid, p. 61. FRANÇOIS Alain, Le concept de développement/La fin d'un mythe, Article paru
géographique », n066 (décembre 2003), pp. 323-336.

dans « L'Information

22

monde pauvre. Par conséquent, il n'est donc pas étonnant de voir Gallissot tomber dans le piège du développementalisme, dénoncé par Gilbert Rist,7 et ce en s'enfermant dans un schéma de pensée binaire et banalisé au point qu'il ne peut concevoir et percevoir le monde autrement qu'en référence à deux situations extrêmes mises en opposition (développés / sous-développés, riches/pauvres ). Le sous-développement serait alors le résultat d'un certain déséquilibre dans les échanges économiques entre les pays du Nord et les pays du Sud. De nombreux penseurs, pas seulement Gallissot, mais aussi des néo-marxistes comme André Gunder Frank,Christian Palloix, Pierre Salama et Samir Amin semblent l'envisager dans cette même perspective. Or, prendre une position pareille,c'est transposer les contradictions internes au niveau international pour ne pas remettre en cause la légitimité politique des élites au pouvoir dans les pays du Sud. C'est cette manière de voir les choses qui aurait amené à une prise de position qui remet, d'emblée, le pouvoir de décision du destin des peuples du Sud aux mains des élites dirigeantes, comme l'indique Meillassoux, à propos d'une critique faite à Samir Amin: «Les choix qui consistent à écarter du débat le problème de l'exploitation du travail et par conséquent de la lutte des classes, pour n'envisager le sous-développement qu'à travers les échanges n'est pas sans implications idéologiques. Si en effet, le sous-développement trouve sa cause et son explication dans les mécanismes du commerce international, il se réglera entre États, comme les institutions internationales prétendent le régler (GATT, FAO, Conférence internationale sur les matières premières, etc.).Si, par contre, le sous-développement provient d'une surexploitation du travail, l'action politique retombe aux mains des révolutionnaires de ces pays, débarrassés des tutelles de la coopération bien-pensante. En se situant au plan des échanges internationaux, les thèses d'Amin opposent des États dont les uns seraient les victimes des autres, mais non des classes. Ces thèses sont en vérité tout à fait acceptables (et acceptées) par les bureaucraties locales à prétention nationale qui, si elles ne profitent pas à leur gré de l'exploitation coloniale, en sont néanmoins les complices. »8 Le concept de développement apparaît dans le paradigme positiviste, comme le produit d'une lecture exagérément matérialiste du monde d'autant plus importune qu'elle est frappée du timbre attractif de la nouveauté épaulée d'un arsenal conceptuel économique substantialiste, venant à temps faire montre d'une rationalité instrumentale jugée plus attentive.
7

RIST Gilbert, Le développement. Histoire d'une croyance occidentale, Presses de MEILLASSOUX, Claude (1982). Femmes, greniers et capitaux. Paris, François

Sciences Po, 2001 (2èmeédition).
8

Maspero, p. 142

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Il est vrai que l'économie prise en son sens le plus général peut se définir comme l'ensemble des processus de production, de distribution, d'échange et de consommation de biens et de services. Cette définition qui renferme l'idée que les mécanismes et les comportements économiques correspondent à une relation de l'homme avec des réalités matérielles; les ressources, les moyens rares dont il a besoin et qu'il peut échanger, gagnerait d'être enrichie en y ajoutant "impérativement la propriété individuelle ou collective des moyens de production, de manière à ce qu'elle soit exhaustive et permettre par conséquent de rendre compte d'une réalité si complexe. Faut-il rappeler aussi que l'activité économique se présente sous la forme d'une double relation: une relation de l'homme avec la nature et une relation de l'homme avec l'homme? C'est cette dernière relation que les substantialistes feignent d' oublier. En outre, on sait désormais que l'on produit, on fait des échanges et on distribue des biens économiques, dans toute société humaine en fonction non seulement des rapports sociaux de production mais aussi de la morale, de la religion, et de la culture en vigueur. Il est impossible de comprendre l'économie en la dissociant du corps social dont elle fait partie. Phénomène éminemment social, l'économie est avant tout donc une affaire de culture et de société. Le recours à l'anthropologie devient alors indispensable. Ici comme dans chacune de ses entreprises, l'anthropologie confrontée à l'extrême diversité des formes de la vie sociale, se doit de réexaminer les catégories de pensée proposées, souvent avec une évidence sournoise, par le cadre conceptuel positiviste, pour pouvoir mieux reconstruire ensuite son objet. L'exercice est obligatoire sous peine de verser dans un européocentrisme déplorable. Et, c'est peut-être pour la même raison que les anthropologues ne cessent d'appeler de tous leurs vœux, notamment depuis les travaux de Karl Polanyi, George Dalton, Claude Lévi-Strauss et de Maurice Godelier à relever que dans de nombreuses sociétés l'économie ne présente pas l'aspect de système (séparé) et qu'elle n'opère pas selon une logique propre, indépendante des autres registres du social. C'est ce que propose expressément Dupuy: « Il faut relativiser la donne économique qui se pose de plus en plus comme un en-soi apodictique et dont la violence, réelle ou idéelle, tend à nous submerger. La posture anthropologique semble permettre d'éviter la naturalisation de l'économique. Nulle immanence dans ce que les hommes élaborent en société, mais bien plutôt le fait de choix culturels ».9

9 DUPUY Francis, l'Anthropologie économique, Armand Colin, Paris, 2001, p. 5. 24

Bien évidemment, replacer le fait culturel au centre de l'explication des phénomènes économiques ne vise pas à donner un aspect plus agréable à l'analyse, mais plutôt à répondre à une exigence heuristique. C'est une réflexion épistémologique en profondeur qu'il convient désormais d'engager. Pourquoi faudrait-il en effet se faire convaincre que les dynamiques entrepreneuriales, ou celles de l'urbanisation, les bouleversements sociaux et politiques contemporains obéissent partout aux mêmes logiques? Il est dorénavant admis par les chercheurs en sciences sociales s'inspirant des études en anthropologie économique que la culture en général, et les relations sociales en particulier, englobent la manière dont 1'homme exerce son emprise sur la nature (prélèvement, transformation, production, distribution, consommation de la ressource), les rapports économiques (compétition et concurrence) ne s'inscrivent pas alors dans la nature des choses mais bien dans un ordre social. Chez les uns, la loi dominante est celle du « marché », chez les autres celle de la « réciprocité »,

ailleurs encore celle de la « redistribution». 10 Aussi faudrait-il rappeler, à la manière d'Alain François,Il que même
dans le contexte occidental, la loi du marché peut elle aussi souffrir parfois quelques entorses; la morale, les pratiques religieuses, la mode, le respect de l'environnement invitent chez les Occidentaux à l'observation de certains comportements qui outrepassent une rationalité comprise comme devant aller vers la seule maximisation du profit? Ce qui compte, c'est finalement le respect des règles d'un «jeu de société» toujours savamment harmonisé et communément désigné par ce que les occidentaux appellent un « savoirvivre », garant essentiel d'intégration et de prestige. Le concept de développement, en se référant à une lecture substantialiste de l'économie entretient l'illusion d'un monde débarrassé de ses spécificités socioculturelles, un monde engagé dans une seule et même course menant à une seule forme de progrès. C'est le mythe de l'occidentalisation achevée et réussie qui imposa aux peuples colonisés, obnubilés par l'image de quelques sociétés dominantes se présentant comme « exemplaires» (converties au monothéisme, à l'économie de marché, à la raison moderne, à l'individualisme), de poursuivre les mêmes desseins. Or, Jacques Berque et surtout Georges Balandier nous rappellent que «les théories de la modernisation et du développement; l'évolutionnisme et le diffusionnisme, ont en commun d'oublier les processus d'« internalisation », c'est-à-dire de décomposition /reconstitution des logiques traditionnelles
10

11FRANCOIS

POLANY Karl,Trade and Market in the early Empires, 1957.
Alain, op.cit.

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dans les processus d'innovation: la continuité est envisagée par les sociétés en mutation comme « le moyen de se protéger contre les bouleversements répétés et insécurisants, contre un avenir dont la configuration reste imprécise».12 A l'opposé de la lecture développementaliste du monde, en emboîtant le pas à Berque et à Balandier, certains penseurs; économistes, géographes et anthropologues comme André Guichaoua, Yves Goussault, Serge Latouche et bien d'autres, manifestent leur désapprobation pour le discours véhiculé par les partisans de cette approche qu'ils n' hésitent pas à qualifier de nouvelle idéologie moderniste aux présupposés douteux, et finissent par déclarer mort-né le concept de développement dès les années 1960: «Le discrédit dans lequel est tombée [la théorie de la modernisation] vers la fin des années 1960 provient sans doute en partie de la fragilité des résultats obtenus, mais surtout du fait qu'on y a décelé à ce moment un point de vue sociocentrique; les sociétés modernes étant implicitement assimilées aux sociétés occidentales, lesquelles prenaient alors valeur de modèle. Au moment où la décolonisation battait son plein, où le tiers-monde élevait la voix, la théorie de la modernisation paraissait donc comporter des préjugés inacceptables. En outre, elle était perçue comme impliquant un évolutionnisme à la fois peu crédible et peu souhaitable ».13 Dans la même lignée que celle des auteurs précédemment cités, Albert Marouani, Georges Beccattini, et Pierre-Noël Denieuil estiment que le ralentissement de la croissance économique intervenu au milieu des années 70 et qui perdure depuis, combiné aux nombreux échecs du modèle standard d'industrialisation enregistrés dans plusieurs pays sous-développés, posent en termes nouveaux la question du développement. Un regain d'intérêt se manifeste pour les pratiques économiques et sociales tenues auparavant pour quantité négligeable, mais considérées désormais comme une voie de développement possible et prometteur.14
12BALANDIER Georges, Sens et puissance, Presses universitaires de France, Paris, 1986,p.l09. Faut-il voir également à ce propos le livre' de Jacques BERQUE « L'Orient Second », Paris, 1970. 13GUICHAOUA André et GOUSSAULT.Yves, Sciences sociales et développement, Armand Colin, 1993, (p.37)). La thèse développementaliste est ici dénigrée pour avoir substitué à l'idéologie coloniale et sa mission « civilisatrice» une nouvelle idéologie universaliste et moderniste qui présente le danger d'un autre « lissage» du monde et de ses humanités. Et Serge LATOUCHE d'y voir «la poursuite de la colonisation par d'autres moyens» (Serge Latouche, « En finir, une fois pour toutes, avec le développement », in Le Monde diplomatique, mai 2001, (pp.6-7)). 14 Dans cette même logique qui accorde un intérêt particulier au local et intégre dans le processus du développement l'orientation culturelle des acteurs et à partir d'une 26

Enfin, pour d'autres penseurs; comme Manuel Castells et Alain Touraine, la crise du modèle de développement économique du capitalisme et de l'étatisme à partir du milieu des années 70 semble avoir contraint tout le monde-Développé et Sous-développé- à entreprendre des restructurations. Ces restructurations qui, sont en cours ont convergé pour aboutir à une redéfinition historique des relations de production, de pouvoir et de vie commune qui fondent les sociétés. Devant de telles exigences et au-delà de tout déterminisme technologique, il serait peut-être nécessaire d'opter pour une nouvelle culture du travail, une nouvelle dynamique de l'emploi et un nouveau mode de gestion permettant d'impliquer et les travailleurs et les cadres dans la promotion de l'innovation, de la recherche de l'efficacité dans l'organisation du travail, de l'amélioration de la qualité, de la productivité et

enfin la réduction des coûts. 15 Aperçu historique
Pour répondre aux questions posées et étudier par conséquent, les potentialités réelles de ce nouvel acteur social, en l'occurrence, les entrepreneurs tunisiens, il serait peut-être indispensable d'en faire au préalable l'arrière plan historique.16 Au cours des années soixante du siècle précédent, la Tunisie a connu l'ascension sociale et politique de la nouvelle petite bourgeoisie14. Pour donner un contenu à son pouvoir, cette nouvelle force sociale va essayer de débloquer la crise qui prévalait à l'époque, en étendant la sphère des rapports de production capitalistes par une destruction sans précédent des rapports de production précapitalistes et en prenant en charge les grands travaux permettant de créer ainsi les conditions nécessaires à la conversion de ses alliés les grands propriétaires terriens et les gros commerçants en une bourgeoisie industrielle.

étude menée sur le comportement économique des habitants d'une petite ville frontalière du Sud Tunisien, Fathi REKIK semble avoir été conduit à conclure que ce qui constitue vraiment un frein au développement réel des « sociétés locales », ce ne sont pas nécessairement les conditions objectives, mais plutôt les représentations que s'en font les acteurs. REKIK Fathi, Migration et développement régional dans le SudTunisien.Le Cas du Gouvernorat de Médenine,Faculté des Sciences Humaines et Sociales de Tunis, 1990. 15TOURAINE Alain, Critique de la modernité, Fayard, 1992. 16NABLI Rabah, Petite bourgeoisie et lutte de libération nationale (1934-1954), Mémoire d'aptitude à la recherche (CAR), Sous la direction de Lilia Ben Salem, soutenu en octobre 1987, Tunis, F.SC.H.S.T

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Durant cette décennie, la nouvelle petite bourgeoisie a encouragé la promotion des industries de substitution aux importations travaillant pour la consommation locale et fournissant d'appréciables débouchés aux industries étrangères exportatrices de biens d'équipement. Mais malgré une rhétorique socialiste, le contenu d'inspiration socialisante du plan de développement était en fait très maigre. La tentative étatique de collectiviser l'agriculture, de monopoliser les réseaux commerciaux et de diriger le processus d'industrialisation visait plus à centraliser le pouvoir de décision économique entre les mains des fonctionnaires qu'à implanter le socialisme en Tunisie. Néanmoins, l'économie tunisienne connut de profonds changements pendant les années 60, grâce en partie au rôle primordial de l'Etat. Ceci ressort des chiffres des investissements concernant cette période. Durant les années 62-71, le secteur public tunisien représenta plus de 72% de l'investissement brut en capital immobilisé; dans le secteur industriel son rôle était plus prononcé. La part du secteur public était de 77,7% alors que celle du secteur privé ne dépassait pas les 22,3%.17 Sous la direction du Secrétaire d'Etat Ahmed Ben Salah, la technostructure établit des entreprises d'Etat dans la plupart des secteurs industriels et des régions de Tunisie, des raffineries de sucre de Béja et Jendouba, aux usines de traitement du papier de Kasserine. En outre, ce programme de développement fut exécuté dans un contexte idéologique bien particulier; l'efficacité, le dynamisme et l'attachement à l'intérêt national du secteur public étaient mis en exergue, alors que la bourgeoisie locale était dénigrée pour son aversion pour le risque et son attitude essentiellement passive et non motrice, dans la marche vers le développement. Cependant soulignons que même à l'apogée de la période étatiste le régime ne discrédita jamais totalement le secteur privé, aussi bien dans les intentions que dans les faits.I8 Dès les premiers jours du développement planifié, l'élite dirigeante de Bourguiba à Ben Salah, affirma son attachement au secteur privé, soulignant que les secteurs: public, coopératif et privé avaient chacun leur place dans la construction de l'économie nationale. Concrètement le régime maintint et compléta les décrets antérieurs encourageant le développement du secteur privé: exemptions fiscales, marchés locaux protégés, prêts garantis, financements, biens intermédiaires et infrastructures subventionnées, les entrepreneurs
17

GOUIA Ridha, « Le rôle du capital bancaire dans l'accumulation dépendante du
et de Gestion, n02.1985. n05, Tunis 1987, p. 68-71.

capital industriel en Tunisie », revue d'Econome
18

MANOUBI Khaled et BEDOUI Abdeljélil, Economie tunisienne,. Etat et capital

mondial. Cahier du CERES, série économique

28

pouvaient encore bénéficier de tout cela dans les années soixante. Dans le but de rationaliser et de rendre plus efficace le secteur commercial, l'Etat prit directement en main le commerce extérieur et réorganisa les circuits de gros et de détail en un système supervisé par lui. L'objectif était d'inciter les riches spéculateurs tunisiens à quitter le secteur commercial pour investir dans des activités productives comme l'industrie. En fait les espérances du gouvernement furent déçues. Mais cette politique dénote que malgré toute la gêne que cela occasionnait, l'Etat restait fermement engagé à favoriser l'émergence d'une bourgeoisie industrielle privée. Certes, la petite bourgeoisie a réussi à imposer l'Etat comme une instance d'accumulation capitaliste et d'allocation de ressources, mais étant donné que la réalisation de l'accumulation exigeait un important budget de fonctionnement et que l'épargne nécessaire n'a pu être réunie, l'Etat va se trouver alors dans l'obligation de recourir à un endettement croissant. Ainsi, dés le début des années soixante-dix, sous la pression des intérêts étrangers et avec la complicité de certaines factions bourgeoises, l'Etat a décidé de passer des formes d'exploitation publiques à des formes d'exploitation de plus en plus privatives, en s'efforçant de promouvoir des industries de substitution aux importations orientées, cette fois-ci, non vers le marché local, mais plutôt vers le marché international. 19 A la fin des années soixante-dix, le secteur privé est devenu majoritaire dans l'industrie du textile, du cuir et de chaussure avec 800/0 des investissements, et dans les industries diverses avec 84% des investissements. Alors que dans les industries agroalimentaires et les industries mécaniques et électriques, les investissements publics et privés semblent être équilibrés, la décennie (1980-1990) a été marquée d'abord, par un essoufflement de l'activité manufacturière qui s'explique surtout par une forte baisse des ressources en devises, absolument nécessaires aux importations exigées par cette industrie. En effet, les recettes pétrolières se réduisaient d'année en année du fait de la chute du prix de baril. Il en est de même des phosphates, à la suite de l'effondrement des prix et de la forte concurrence internationale. On a ainsi pu observer chez les entrepreneurs tunisiens une tendance à l'investissement dans les activités de circulation. Ensuite et à partir de 1986 une nouvelle étape a été inaugurée dans les processus de développement; de nouveaux choix ont été adoptés dans le cadre du programme d'ajustement structurel (P.A.S) dans le but de redresser la situation économique du pays et de faire éviter aux entrepreneurs tout retour aux activités de circulation: suppression de toutes les restrictions à l'importation des matières premières, des semi-produits et des biens
19

MANOUBI Khaled et BEDOUI Abdeljélil, op, cit.

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d'équipement et libération de l'acte d'investissement. Dès lors, l'élite politique change de discours en mettant l'accent cette fois-ci sur l'urgence de prôner une politique économique libérale. Et cause ou effet, ce changement dans la rhétorique a coïncidé avec l'émergence dans ce pays d'une bourgeoisie industrielle. La libéralisation élargie du milieu des années quatre-vingt, consacrée par le programme d'ajustement structurel, a reflété sur un fond de crise économique la vulnérabilité et la faible capacité de ces entrepreneurs à répondre au défi propre à ce contexte (compétitivité, performance, extraversion). L'urgence s'est alors imposée de disposer d'une catégorie d'entrepreneurs maîtrisant les informations et les moyens d'accès aux mécanismes internationaux, et aptes à engager une modernisation de leur style de gestion, en somme des entrepreneurs disposés à prendre le risque de s'investir avant d'investir. Un programme de grande envergure a été engagé en ce sens: séminaires de formation et d'information, renforcement du taux d'encadrement, promotion du partenariat international, appui aux opérations de promotion commerciale. Ceci à côté de tout l'arsenal juridique relatif à l'emploi et à la fiscalité, destiné à délester cette nouvelle catégorie d'entrepreneurs des charges pouvant entraîner sa déstabilisation. Effectivement, la restructuration de l'économie tunisienne ne va tarder à donner des conséquences d'une importance capitale dont la plus décisive demeure, à notre sens, l'émergence au cours des années 80 et 90, d'une nouvelle fraction de la bourgeoisie, il s'agit en l'occurrence des entrepreneurs des industries manufacturières. L'élargissement quantitatif de cette catégorie sociale: 32.200 entrepreneurs dont 5400 entrepreneurs femmes, selon la dernière enquête nationale sur l'emploi (INS 2001), ainsi que son développement qualitatif l'exercice d'un pouvoir d'influence sur les affaires du pays montre que nous sommes en présence d'une nouvelle dynamique sociale et politique.

Plan de l'ouvrage
Dans cet ouvrage, nous avons essayé d'explorer le monde entrepreneurial dans un pays où la population a été socialisée durant plusieurs décennies à l'idée que l'Etat avait pour tâche non seulement de consacrer sa souveraineté sur tout le territoire national mais aussi d'intégrer tous les gens actifs au marché du travail. Le premier chapitre, intitulé: Préalables épistémologiques, propose une clarification des concepts utilisés. Il montre la polysémie et l'ambivalence du

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concept d'acteur social et le restitue dans un contexte historique de mutation socioculturelle. Il présente également, la démarche de recherche. Le second chapitre rend compte du tissu entrepreneurial tunisien manifestement fortement diversifié où se côtoient les artisans et les petits industriels à marché local, les entrepreneurs-anciens ouvriers, les entrepreneurs anciens- gros artisans et négociants, les entrepreneurs lettrés, la bourgeoisie marchande, les entrepreneurs issus de l'émigration et les entrepreneurs d'origine rurale. Le troisième chapitre offre de vérifier l'hypothèse selon laquelle le comportement économique des entrepreneurs tunisiens porterait la marque de leur culture d'origine. L'approche culturaliste d'un acteur économique relativement déterminé par sa culture de base retrouve ici sa pertinence, puisqu'il s'agit d'un contexte sociétal où les différences et les conflits culturels ne sont pas toujours sans intérêt. Ainsi, il n'est pas étonnant de voir les réactions de ces entrepreneurs varier face à la mondialisation, en fonction de leur communauté d'origine et par conséquent de leur culture. Les entretiens ainsi que la mise en évidence de la dimension historique et sociologique du processus de structuration de cette catégorie sociale, nous ont permis d'identifier, dans le cas tunisien, deux communautés d'une culture spécifique mais génératrices d'initiative privée, celles de Sfax et de Djerba. Le quatrième chapitre avance de vérifier l'idée selon laquelle l'immixtion de L'Etat dans le domaine économique semblerait avoir favorisé, dans le Sahel tunisien, le développement d'une logique de pouvoir politique; logique distributive reposant non sur des critères de compétence, de professionnalisme et d'efficacité, mais plutôt des critères d'allégeance. Il en résulte un entrepreneuriat beaucoup plus inscrit dans les questions politiques qu'économiques, plus revendicateur d'un soutien de l'Etat, moins combatif à l'égard des importateurs et qui ne semble pas du tout disposé à prendre des risques sur le terrain de la construction industrielle. Le cinquième chapitre part d'un constat selon lequel Tunis, qui passe pour être une ville cosmopolite, très ouverte sur l'extérieur semblerait avoir réussi à projeter sa population dans une logique de modernisation éblouissante, tendant à transformer son système social en un système sociétal. La métamorphose de la société tunisoise s'est traduite par un allègement du contrôle familial sur l'individu, laissant, dans une certaine mesure son encadrement à des institutions comme l'école, le syndicat, le parti politique, l'entreprise économique, etc. Ceci dit, on ne doit nullement dissimuler les survivances communautaires. En effet, dans le contexte tunisois, l'acteur individuel en l'occurrence l'entrepreneur est de moins en moins perçu en référence à sa communauté 31

d'origine, et de plus en plus situé dans un réseau local, familial, associatif, professionnel mobilisable. Il y a lieu, donc de recourir à la notion de réseau social pour pouvoir rendre compte du comportement de ce nouvel acteur. Le sixième et dernier chapitre envisage de comprendre pourquoi les entrepreneurs des régions de l'intérieur du pays n'ont pas été aussi dynamiques que ceux du littoral, ceux de Djerba, de Sfax, du Sahel et de Tunis. En effet, si dans ces régions côtières, les entrepreneurs bénéficient d'un soutien familial ou amical et d'une culture et de traditions d'entreprise confirmées, ils ont aussi apparemment, toutes les possibilités d'intégration en amont et en aval, en revanche, ceux de l'intérieur du pays, dans des contrées comme Kébili, Médenine, Tataouine, Bouzid et Siliana souffrent, à la fois d'un manque de culture et de traditions entrepreneuriales bien établies, d'absence d'une infrastructure fiable, de structures d'accompagnement de l'initiative privée et de l'éloignement des centres de décision. Tous ces facteurs constituent les obstacles majeurs à surmonter que les avantages fiscaux accordés par l'Etat n'ont pas suffi à neutraliser. Par delà les analyses auxquelles nous nous sommes livré tout au long de cet ouvrage nous croyons avoir mis en évidence que l'homme en économie, qu'il soit entrepreneur ou ouvrier, dans un pays développé ou sousdéveloppé, est une partie indistincte d'entités globales (les unités économiques de base ménages, entreprises, institutions) et quelquefois un individu en interaction sociale, mais que l'économie oblige pourtant, à reconnaître comme « hors norme». Sans doute, s'il est manipulé par la « main invisible» ou produit inconscient des structures, il n'est qu'homoeconomicus. Il est déterminé fatalement par le marché ou le mode de production, mais, il est aussi gêneur; il résiste à la politique économique et plus encore l'invalide par sa capacité d'apprentissage, ses anticipations et ses surréactions. Après les modes intellectuelles du structuralisme et de l'introspection analytique, l'économisme a failli triompher, s'il n'y avait pas eu les aléas posés par l'homme aussi bien dans la société civile que dans la société des besoins. L'échec des modèles structuralistes et plus généralement des politiques macroéconomiques trouve en grande partie sa source dans l'homme; ce dernier est présent avec son égoïsme « naturel» et déforme en permanence les meilleures idées à son profit. Il est présent aussi en tant qu'être social, élément constitutif des sociétés qui élaborent nécessairement leurs particularismes et leurs résistances. L'économie qui a cette tendance fâcheuse à n'accorder d'intérêt qu'aux règles (maximisation sous contraintes) ou normes universelles (optimum) hors de toute altérité, et signification de terrain, ne peut donc rendre compte de la réalité humaine. Et c'est peut-être pourquoi l'approche anthropologique nous semble être la seule qui puisse donner sens à l'économique.

CHAPITRE I PREALABLES EPISTEMOLOGIQUES

«Trompée dans les encres frelatés du réalisme, de la lucidité ou du prophétisme, la plume sociologique habille la virtuosité de l'évidence des parures du déterminisme abstrait. L'effet précède les faits: on finit par induire dans le texte théorique une cohérence qui ne se rencontre jamais dans la vie sociale» . Patrick Taccussel, L'attraction sociale, La dynamique de l'imaginaire dans la société. monocéphale, Méridiens, 1984, p.13

Délimitation recherche

du cadre théorique

et méthodologique

de la

L'un des enjeux de cette étude est d'établir la légitimité du questionnement sociologique sur les faits économiques. Dès sa naissance l'économie politique semble être prisonnière du mythe fondateur de la théorie de la valeur, elle est par nature normative et instrumentale, à l'image de l' homo oeconomicus lui-même.l Pour les fondateurs de l'économie politique à la recherche des principes d'une économie « rationnelle », les structures et les règles économiques de l'ancien régime, échues de la féodalité apparaissaient comme autant d'obstacles au progrès du commerce et de la production, donc au bien être et à l'harmonie de la société. Il devenait nécessaire de changer ou de détruire le vieil édifice économique « irrationnel» pour mettre le monde en harmonie avec les principes de la raison naturelle. Dès son origine, la réflexion économique se trouvait ainsi engagée dans la double tâche d'expliquer scientifiquement le fonctionnement différent de deux systèmes économiques historiques dont l'un était encore en train de naître dans les flancs de l'autre et de justifier idéologiquement la supériorité de l'un par rapport à l'autre. C'est peut-être pourquoi, elle a perdu selon Godelier2 une grande partie de sa capacité à rendre compte de l'économie comme totalité sociale. Et, c'est ici donc, que prend sens la sociologie des pratiques économiques.
1 SIMMEL Georg, Philosophie de l'argent, 1987, PUF, p.5. 2 GODELIER. Maurice, Rationalité et irrationalité en économie, Maspero, Paris, 1968, p.239

La démarche qui sous-tend cette étude3 envisage le phénomène en question sous l'angle des hommes, de leurs histoires de vie et de leurs systèmes de valeurs. Elle nous permet, en effet, de nous introduire au cœur même de leurs modes de penser et d'agir. Il va de soi que l'un de nos objectifs est de construire l' idéal- type de l'entrepreneur tunisien. Bien évidemment l' idéaltype dont il est ici question, n'est pas un modèle, car il ne sert qu'une fois (il est strictement lié à une conjoncture historique singulière). Il est la voie royale pour rechercher sens et explication de l'action sociale. Il schématise une interprétation compréhensible des phénomènes sociaux observés. Toutefois, donner une certaine importance aux motivations personnelles comme l'esprit d'entreprise incitant tant bien que mal, l'individu à créer et à diriger une entreprise pour son propre compte, ne doit pas nous empêcher d'essayer de rendre compte aussi de certains cas d'entrepreneurs ayant trouvé dans la communauté ou l'Etat une structure d'accompagnement d'envergure. Car, dans ce pays ou au moins, dans certaines de ses régions,
3

Ce travail se situe dans le prolongement de notre thèse de doctorat intitulée: La

Politique économique tunisienne et l'émergence des entrepreneurs des industries manufacturières, soutenue en 1999, à la Faculté des Sciences Humaines et Sociales de Tunis. Mais, compte tenu de l'enchevêtrement et du caractère parfois masqué des rapports sociaux et de leurs effets, nous avons jugé plus adéquat de recourir, cette fois-ci, à la démarche qualitative. Et ce en raison de l'impossibilité de nous procurer les listes de la population- mère et de fait que les listes mises à notre disposition par les responsables de certains organismes officiels comme L'Institut national de la statistique ou l'Agence de promotion de l'industrie ou encore la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS), sont non actualisées. Nous avons choisi un échantillon de 200 cas. La constitution de cet échantillon est guidée par la volonté de couvrir tout le tissu industriel tunisien dans les différents types qui le constituent. Des entretiens ont été effectués dans tout le pays, en particulier à Tunis, Sfax, Grombalia, Nabeul, Sousse, Gabès et Zarzis, dans les secteurs d'activité suivants: le textile, l'agroalimentaire et les industries manufacturières. Ces entretiens nous les avons menés à partir d'entretiens qualitatifs individuels. Ces entretiens ont été conduits à partir du canevas suivant: Création de l'entreprise Apprentissage, formation et traj ectoire Les relations du travail Le thème de l'entreprise familiale Les rapports à l'Etat et à l'administration La mondialisation et l'insertion internationale L'appartenance régionale et nationale La concurrence et les stratégies de maintien. 36

s'installer, se mettre à son compte s'inscrit historiquement dans une volonté collective. C'est le cas semble-t-il de Sfax ou de Djerba ou même deSousse. En Tunisie, les parcours sociaux et économiques des entrepreneurs privés se caractérisent par la grande diversité4. Cela s'explique non seulement par les contingences qui ont présidé à la formation des différents éléments de cet acteur social, mais aussi par les stratégies que les membres de ce groupe ont adoptées pour réussir et conquérir des positions d'influence. Ces stratégies semblent reposer sur la mobilisation d'un capital et d'un ensemble d'atouts. Dans le contexte tunisien, ce capital se manifeste généralement sous la forme d'un savoir-faire, de revenu provenant d'une activité commerciale, d'une rente foncière, d'une fonction bureaucratique et politique, et d'une formation intellectuelle. Quant aux atouts que les acteurs économiques peuvent faire valoir, et mobiliser, ils sont de divers ordres. Disons, brièvement, qu'ils peuvent aller de la qualité des expériences sociales vécues par ceux-ci, jusqu'à l'entretien de relations et de contacts avec des personnes d'influence ou plus généralement avec des personnes qui peuvent servir. Par ailleurs, ce qui a le plus frappé notre attention, durant nos recherches sur le terrain, c'est l'expression avec laquelle les entrepreneurs distinguent deux périodes: de l'indépendance politique (1956) jusqu'au milieu des années 1980 et du milieu des années 1980 jusqu'à nos jours. Les propos qui suivent cherchent à montrer que cette distinction n'est ni arbitraire, ni circonstancielle, et qu'elle ne se limite pas à l'économique stricto sensu. Elle suggère également une évaluation des transformations qualitatives qui affectent les manières de penser et d'agir, ainsi que les types de rapports qui

4

Selon les statistiquesde La Caisse Nationale de Sécurité Sociale (CNSS) de 2001,

on distingue en Tunisie cinq catégories d'entreprises:

- La première catégorie comprend toutes les entreprises qui emploient chacune moins de 10 personnes et qui représentent pourtant 84,30/0du tissu entrepreneurial, -La deuxième catégorie comprend les entreprises qui emploient chacune entre 10 et 49 personnes. Ces entreprises représentent Il, 3 % du tissu entrepreneurial, - La troisième
catégorie comprend quant à elle, les entreprises de taille moyenne qui emploient chacune entre 50 et 99 personnes et qui ne représentent que 2,0 % du tissu entrepreneurial,

- La quatrième - Enfin,

catégorie comprend les entreprises qui emploient chacune entre 100 et 199 personnes et qui ne représentent que 1,3% du tissu entrepreneurial, la cinquième et dernière catégorie comprend toutes les entreprises qui emploient chacune plus de 200 personnes et qui ne représentent que 1,2 seulement du tissu entrepreneurial. Rapport de la Banque mondiale, n025456 TUN, volume 2, Annexe 81p. 158. 37

se nouent et se dénouent entre les hommes, et entre ceUX-CIet leur environnement5. L'usage des termes «hier» et «aujourd'hui» est récurrent dans le discours de ces acteurs économiques. Mais il faut dire aussi qu'ils ne le font pas pour les mêmes raisons, et qu'ils n'en tirent pas les mêmes leçons. Pour les uns, et en particulier pour les artisans et les anciens ouvriers qui n'ont pas reçu d'instruction et dont la formation se limite à quelques années dans le primaire et à l'apprentissage traditionnel d'un métier auprès d'un « Maallem. », c'est une période qui s'achève, et qui est marquée par la remise en question des valeurs auxquelles ils croient le plus. Ce phénomène qui se traduit, selon eux, par l'affaiblissement des solidarités de groupe, le respect de moins en moins méticuleux de la parole donnée et de l'engagement personnel, la perte progressive de la confiance dans les contrats entre les individus (d'où une grande méfiance dans les rapports
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Cette approche s'inscrit en faux contre toute démarche qui considère le

comportement entrepreneurial comme un objet en soi aux contours bien défmis et clos sur lui-même. Pour appréhender ce phénomène à sa juste valeur, et rendre compte par voie de conséquence de sa complexité, nous devrions à notre sens remonter aux fondements des lois qui le régissent; l'ordre social et culturel. Au cœur même de la société, la culture semble être une force d'adaptation mais également une source de changement. C'est toujours dans une élaboration collective des représentations du monde que les hommes trouveront la force pour survivre ou se développer. Sans méconnaître l'importance de toute interprétation donnant un intérêt particulier à l'individu, l'individuel ne saurait être autonomisé parce qu'il est englobé dans des structures qui le transcendent. Cette approche se démarque également de la démarche adoptée par certains sociologues et économistes du développement qui mettent l'accent de manière répétitive sur le rôle prépondérant de l'Etat sans tenter de repérer les nouvelles dynamiques qui se manifestent au sein d'une société en transition comme c'est le cas de la société tunisienne. En effet, la dynamique entrepreneuriale dans certaines régions à l'instar de Sfax, montre que les entrepreneurs sont parfois, même dans un contexte de sous-développement, en rupture avec les plans de l'Etat. Si donc pour comprendre une société donnée, nous ne pouvons, en aucun cas, nous passer de l'analyse culturelle de ses processus sociaux, le comportement entrepreneurial peut-il se comprendre d'un point de vue purement psychologique ou purement politique alors qu'il est inséré dans la culture d'une société, d'une région et d'une profession? Bref, nous avons choisi la méthodologie socioanthropologique parce qu'elle est la seule qui puisse nous permettre de comprendre un phénomène si complexe. Voir à ce sujet Pierre BOUVIER, Le travail au quotidien, une approche socioanthropologique, Paris, PUF, 1989. 38

sociaux), le renforcement des plus forts et l'affaiblissement des petits. En fait, ce tournant des choses qui s'annonce se caractérise, selon eux, par la remise en cause des valeurs qui n'ont cessé de conférer à la société tunisienne ses lettres de noblesse. Pour les autres, les entrepreneurs issus de la nouvelle petite bourgeoisie, c'est le début d'une ère nouvelle qui sera disent-ils profondément marquée par le savoir, la science et la technologie. Certes, ils prennent parfois acte, de l'inquiétude et de l'embarras des premiers, mais on ne les voit jamais faire preuve de solidarité avec eux. Ces nouveaux entrepreneurs préfèrent les colloques, les symposiums et les discussions improvisées à propos des derniers ouvrages en économie ou en gestion. Quant aux commerçants et aux négociants, on pense qu'ils appréhendent les mutations en cours de deux manières différentes: certains d'entre eux prennent très peu d'initiatives et se contentent des positions sociales déjà acquises; alors que d'autres sont en train de rechercher des modes de valorisation modernes de leurs ressources, et d'explorer de nouveaux espaces économiques: l'industrie. Bien entendu, cette typologie de l'entrepreneuriat tunisien montre que l'on fait ici référence à la sociologie compréhensive (Max Weber) qui envisage le subjectivisme comme un outil de travail. Mais cela signifie-t-il que seul le sujet sera pris en considération, métamorphosant ainsi la sociologie en une psychologie? Pierre Bourdieu le suggère lorsqu'il parle de l'opposition entre objectivisme et subjectivisme. Le subjectivisme que vise Bourdieu est entendu dans un sens extrêmement large puisqu'il assimile pêle-mêle, la sociologie compréhensive, l' éthno-méthodologie et la phénoménologie sociale. Or, les méthodes appliquées par ces disciplines n'entendent pas identiquement les modalités du dévoilement de l'objectivité d'une situation, leur regroupement sous la catégorie générique le subjectivisme est vraiment abusif. La subtilité du problème tient à ce qu'opposants et tenants de l'approche subjective tout en usant de la même notion de subjectivisme lui prêtent des sens pour le moins contrastés. Si la sociologie compréhensive revendique l'usage de ce terme, c'est qu'elle vise la compréhension des structures de la vie telles que les discerne la conscience, allant ainsi de la compréhension quotidienne des relations sociales à la compréhension des motifs, du sens visé par l'acteur. Le monde social ne sera pas réduit bien évidemment aux représentations que s'en font les acteurs, mais ces représentations à l'aide desquelles le sujet s'oriente au sein du monde social, seront, quand-même, considérées comme une donnée première pour l'enquête sociologique. La tâche de la sociologie serait non d'entériner les constructions sociales, mais bien d'observer la

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création permanente des normes, les rationalités des agents et les méthodes par lesquelles ils définissent leur situation6. Avec la crise économique et politique (et notamment celle de l'EtatNation) qui se manifeste à partir du milieu des années 1970, le marxisme et le keynésianisme perdent non seulement leur légitimité, mais aussi une grande partie de leur pertinence pour rendre compte du développement économique. En effet, dans la foulée de la crise de la régulation fordiste, de l'autonomisation des marchés financiers internationaux et de l'accélération de la mondialisation qui s'en suivit, nous assistons à une vaste remise en cause des socialismes réels et plus largement des politiques économiques d'inspiration keynésienne. Cette crise ne tarde pas à provoquer le changement paradigmatique de l'ensemble des sciences sociales qui s'est opéré par le passage d'un paradigme critique, où les structures occupaient une place centrale, à un paradigme où le thème de l'historicité s'impose comme référence, savoureuse revanche des acteurs sur les structures. Dans le nouveau paradigme en émergence, certaines disciplines comme l'histoire et la science du droit s'affirment de par leur capacité à prendre au sérieux non seulement les acteurs individuels, mais également l'imprévisibilité de l'avenir des sociétés que révèlent aussi bien la crise économique que l'effondrement du rêve révolutionnaire. En raison de l'incompétence à rendre compte de l'agir des acteurs individuels et collectifs, certains postulats du paradigme critique sont aujourd'hui caducs. C'est le cas entre autres des postulats affirmant: 1/ la coupure entre capacité scientifique et capacité commune en vertu de laquelle les propos des personnes relèvent de l'illusion idéologique, 21 l'intérêt comme l'unique motif de l'action, 31 la dénonciation du caractère normatif de tous les acteurs, 4/1'incompétence des acteurs quant au sens de leur action. En revanche, la nouvelle configuration intellectuelle visera moins l'exhaustivité d'un paradigme unitaire que le ressourcement pragmatique de la théorie de l'action, l'humanisation des sciences humaines et l'interrogation de ce que fonde le lien social, à partir notamment de l'individu. Ainsi, au lieu de supposer l'existence de déterminations entre les structures et le comportement, faudrait-il alors considérer, et à titre d'exemple, la carrière d'un entrepreneur comme une succession de choix et une suite de décisions dont on étudiera les fréquences et la distribution? Non, Il faudrait rappeler plutôt que dans les cas qui nous occupent ceux de Sfax, de Djerba, de Ksar Héllal, de Sousse et même de Tunis, les
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BLIN Thierry, Phénoménologie et sociologie compréhensive, Paris, L'Harmattan, 1995, p.155. 40

conditions de création des entreprises, puis de leur pérennité sont largement dépendantes des réseaux de soutien à la création. En ce sens, le projet individuel n'existe pas sans accompagnement social; les qualités personnelles et la volonté individuelle n'ont en réalité une certaine importance que dans la prise en considération du contexte qui les structure. D'ailleurs, nous ne faisons ici que réitérer une idée chère établie par Denieuil et son équipe (1993/ 1994). Sur le modèle des «ethnosciences », nous proposons d'exprimer la connaissance que les acteurs ont de leur culture et les méthodes qu'ils utilisent pour établir leurs pratiques communes. Dans cette orientation la notion de « fait» se trouve remise en cause. Le fait social n'est pas un objet donné, mais le résultat de l'activité continuelle des acteurs qui mettent en œuvre des savoirs faire, des règles de conduite, toute une méthodologie, dont l'analyse constituerait la véritable tâche du sociologue. Ce modèle est d'autant plus opératoire que nous avons à traiter ici, un cas de développement spécifique. Il s'agit en l'occurrence, d'un développement ontologique: c'est le prototype d'autonomie professionnelle qui traduit le désir de se mettre à son compte. Ce désir est fortement ancré, semble-t-il, dans un patrimoine culturel qui fonctionne, apparemment, comme un inconscient collectif structurant le comportement économique de la plupart des individus appartenant à la même communauté. A l'opposé des sociologies objectivistes, nous appelons à analyser comment les acteurs produisent l' objectivation. Au lieu de traiter les structures comme des faits, il s'agit au contraire, de comprendre comment les acteurs construisent le social. Par ailleurs, comme la posture du chercheur est une posture de déconstruction compte tenu du fait que les concepts sont souvent construits dans un contexte idéologique, il ne faut pas tarder à les soumettre à l'examen critique, d'autant plus que l'un des objectifs de ce chapitre est de délimiter le cadre théorique de la recherche.

1. Vers un essai d'élaboration d'entrepreneur

d'une définition

de la notion

Comme l'entrepreneur constitue l'unité principale de notre étude, il conviendrait bien évidemment de tenter de définir cette notion d'autant plus qu'elle semble être sujette à controverses et susceptible de plusieurs interprétations. Historiquement, c'est la société industrielle moderne des XVIIlème et XIXèmesiècles qui semble avoir donné naissance à ce nouvel acteur social. Et compte tenu du fait que les historiens se sont entendus à reconnaître que 41

l'expérience française donne une représentation infiniment bien meilleure que toutes les autres, en tout cas bien lisse et plus linéaire, c'est sur cette expérience que nous allons nous appuyer pour rendre compte de la complexité de ce phénomène et pour tenter d'élaborer une définition permettant d'éclairer une réalité si enchevêtrée. Tous les hommes d'affaires nés dans ce contexte révolutionnaire, à bien croire Joseph Schumpeter, avaient en commun cette volonté de s'affranchir des règles ancestrales de la reproduction et de la coopération de rang local. Leur manière d'utiliser les structures médiévales pour les soumettre à l'enjeu nouveau de la circulation de la monnaie augure de tout ce qui va suivre: d'abord et bien entendu, la transformation progressive du système productif. Mais aussi derrière celle-ci, le bouleversement de tout l'ordre social luimême. L'entrepreneur, l'entreprise sont donc nés dans un contexte de trouble et d'agitation. Même si certains ont tardé à le comprendre, la révolution dont il s'agit tient toute entière dans ces deux mots7. Entreprendre, c'est mobiliser des moyens pour d'autres fins et selon d'autres voies que celles qui sont déjà tracées par la société. C'est du même coup se séparer des institutions sociales établies pour en explorer d'autres. Or, pour la première fois et comme l'expliquera Joseph Schumpeter théoricien de l'évolution économique, l'entrepreneur postmédiéval se trouve dans cette situation. En avançant de l'argent, en achetant ce qu'il n'a pas l'intention de consommer et qu'il n'a pas encore vendu, l'entrepreneur procède à un engagement dont aucune règle ou instance ne saurait par avance garantir le résultat. 8 Ainsi, sa relation à la société est en cause: les moyens qu'il mobilise n'ont plus de rapport direct avec la vie et les besoins des gens. A l'opposé du tisserand ou du maître verrier, il n'est même plus en quête de position sociale. Sa quête est celle du gain, et dans une certaine mesure, le marché lui tient lieu de réseau social. Dans la même logique, Hélène Vérin répète après Schumpeter que l'acte d'entreprendre est par nature un « acte subversif» de l'ordre prédonné du seul fait que les espaces économiques qu'il fait sortir du néant n'ont aucune raison de coïncider avec les espaces antérieurs de la coopération productive.9

7

SEGRESTIN Denis, Sociologie de l'entreprise, Armand Colin, 1996, p.7et9.

8

SCHUMPETER Joseph, La théorie de l'évolution économique, Dalloz, Paris, 1935. 9 VERIN Hélène, Entrepreneurs, entreprises Histoire d'une idée, PUF, Paris, 1982, p. 17.

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Avant l'entreprise, les réseaux de la production et de l'échange s'étaient toujours greffés de quelque manière sur les réseaux de sociabilité. On observait une sorte de superposition spontanée des liens familiaux, locaux et corporatifs. L'entrée en scène de l'entreprise annonce la rupture de cette conjonction. Devant ces faits historiques bien établis, il n'est pas étonnant de voir Aron conclure que l'entreprise industrielle est incontestablement fondatrice de la société industrielle et que le développement des techniques ou celui de système capitaliste n'est finalement que des évènements dérivés. Tout procède, explique-t-il, de ce que« l'activité économique est séparée de l'ensemble social» que «l'entreprise est séparée de la famille », «il en résulte un type original de production, une division technique du travail, une accumulation du capital et le caractère progressif de l'économie; le calcul économique devient inévitable, et il s'ensuit une concentration ouvrière».l 0

1.1. Les notions d'entrepreneur des fondateurs

et d'entreprise dans la pensée

Au regard de ce qui nous occupe, nous pouvons soutenir que cet ensemble d'idées est le fait d'un groupe de penseurs relativement restreint: celui des fondateurs; économistes et surtout sociologues. Le traitement qu'ils apportent à la question du progrès de la nouvelle société n'est certes exempt ni de confusions conceptuelles, ni d'antagonismes idéologiques. Mais, sur le fond, les thèmes sont bien proches et récurrents. Aujourd'hui et avec beaucoup de recul tous les chercheurs avertis se laissent tirer sans peine vers l'idée force que c'est bien dans les Leçons de Raymond Aron, que l'idée de désencastrement de l'économique par rapport au social semble être manifestement au plus claire: tout aurait commencé le jour où l'entrepreneur s'est désolidarisé des liens sociaux de proximité pour fonder un nouvel espace d'échange, de production et de vie collective. Le premier des penseurs fondateurs à traiter cette thématique est le Comte de Saint-Simon (1760-1825), mais son souci majeur a été décidemment de s'interroger -semble-t-il- sur les conditions de l'avènement d'un nouveau système politique et social, « le système industriel» appelé à se substituer au «système féodal ». Celui-ci, étant organisé en vue de la guerre et de la défense, s'était alors appuyé sur les instruments de soumission constitués par les autorités militaires et religieuses. Or, selon Saint-Simon, la logique féodale est maintenant condamnée par le
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ARON Raymond, Dix-huit Leçons sur la société industrielle, Paris, Gallimard,

1986, p. 102 et Il O.

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développement des forces productives. La société nouvelle devra reposer tout entière sur l'industrie et sur la classe des industriels. Elle deviendra une société positive mettant en relation non pas des seigneurs et des fidèles mais des sociétaires associés pour l'action commune de production. Pour Karl Marx (1818-1883), philosophe allemand, la société, quelle qu'elle soit est le produit de l'action réciproque des hommes. A la question les hommes sont-ils libres de choisir telle forme sociale? Marx répond par la négative. Dans une lettre adressée à Pavel Annenko et qui date du 28 décembre 1846, Marx rappelle à ce propos: « Posez un certain état de développement des facultés productives des hommes et vous aurez une telle forme de commerce et de consommation. Posez certains degrés de développement de la production,du commerce,de la consommation,et vous aurez telle forme de constitution sociale, telle organisation de la famille, des ordres ou des classes, en un mot telle société civile. Posez telle société civile et vous aurez tel état politique, qui n'est pas l'expression officielle de la société civile. Voilà ce que Proudhon ne comprendra jamais, car il croit faire grand-chose, quand il appelle de l'état à la société civile, c'est-à-dire du résumé officiel de la société à la société officielle ».11 Apparemment aucune place ne semble être réservée à l'individu comme acteur; s'il y a lieu de parler d'acteur, ce statut ne pourrait être attribué qu'aux grands ensembles comme les classes sociales, le peuple, la nation, etc. Ainsi, la bourgeoisie comme classe sociale fondamentale de la société capitaliste est censée jouer un rôle éminemment révolutionnaire: «Là où elle a conquis le pouvoir, elle a foulé aux pieds les relations féodales, patriarcales et idylliques. Tous les liens complexes et variés qui unissent l'homme féodal à ses supérieurs naturels, elle les a brisés sans pitié pour ne laisser subsister d'autre lien entre l'homme et l'homme que le froid intérêt, les dures exigences du paiement au comptant. Elle a noyé les frissons sacrés de l'extase religieuse, de l'enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste. Elle a fait de la dignité personnelle une simple valeur d'échange; elle a substitué l'unique et impitoyable liberté du commerce. En un mot à la place de l'exploitation que masquaient les illusions religieuses et politiques, elle a mis une exploitation,
ouverte, éhontée, directe, brutale. » 12

Herbert Spencer (1820-1903), philosophe anglais contemporain de Marx utilisera plus tard un cadre d'analyse pas substantiellement différent, si ce
11

MARX Karl, Lettre à Pavel Annenko, œuvres choisies de MARX ENGElS,
p. 114.

Editions du progrès, Moscou, 1981 Tome l, p. 538. 12 MARX-ENGELS, Ibid, Manifeste du parti communiste,

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