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LES INSTITUTIONS MONÉTAIRES DU CAPITALISME

De
366 pages
La pensée économique de J.A. Schumpeter connaît aujourd'hui un réel regain d'intérêt. L'auteur nous invite ici à relire l'œuvre de Schumpeter à la lumière de ses travaux portant sur la monnaie. A partir de cette grille de lecture, elle montre que l'unité et l'originalité de l'analyse schumpeterienne tiennent dans une tentative de définition monétaire du capitalisme. Ainsi chez Schumpeter, ce sont les institutions bancaires et le mécanisme du crédit qui, bien plus que l'entrepreneur ou l'innovation, représentent les fondements mêmes de l'économie capitaliste.
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Les Institutions monétaires du capitalisme La Pensée économique de J .A. Schumpeter

Collection Economiques dirigée par Pierre-Jean Benghozi
Economiques veut être une collection qui traduise la richesse de la recherche française actuelle en économie et en gestion. A ce titre, elle souhaite rester ouverte à tous les courants de ces disciplines, qu'il s'agisse d'histoire économique, de modélisation, d'analyses sectorielles, d'économie politique, ou de stratégies industrielles... La collection a pour vocation de publier les thèses de jeunes doctorants talentueux comme les ouvrages de chercheurs plus confirmés qui pourront trouver là un espace de diffusion de leurs travaux. Les lecteurs visés sont bien sûr les économistes et les gestionnaires" de profession". Mais ce sont aussi les "honnêtes hommes" d'aujourd'hui, à la recherche d'outils et de clés de lecture qui leur permettent de mieux appréhender les phénomènes de société auxquels ils sont confrontés dans leur vie quotidienne ou en suivant l'actualité. La collection vise à rendre accessibles des textes et des travaux pointus à un public qui n'est pas uniquement constitué de spécialistes. Les ouvrages publiés dans Economiques s'efforcent de mettre donc essentiellement l'accent sur les résultats et les éléments d'explication obtenus dans les recherches plutôt que sur les démarches et les méthodologies adoptées. Les textes publiés contribuent à éclairer les enjeux économiques et sociaux actuels à partir d'approches solides et rigoureuses, en mobilisant des matériaux, des données, des informations, des théories, des modèles ou des analyses inédites. Le seul critère que se donne la col1ection est un critère de qualité et d'originalité. Déjà parus Philippe ANTOMARCHI, Les barrières à l'entrée en économie industrielle, 1998. Louis DUPONT, Sécurité alimentaire et stabilisation macroéconomique en Haïti, 1998. Alain CLEMENT, Nourrir le peuple - Entre Etat et marché, 1999. Jacques PERRIN (ed.), Pilotage et évaluation des processus de conception, 1999. Alain FAYOLLE, L'ingénieur entrepreneur français, 1999. Jean-François FERRANDI, La Corse dans le miroir sarde, 1999. Gilles CAIRE, Analyse économique des biens durables de consommation, 1999.

Odile LAKOMSKI-LAGUERRE

Les Institutions monétaires du capitalisDle La Pensée économique de J.A. Schumpeter

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026Budapest HONGRIE

L'Harmattan I talia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@ L'Harmattan,

2002 ISBN: 2-7475-2179-6

REMERCIEMENTS

Ce livre est issu du travail de recherche que j'avais mené pour ma thèse "Monnaie, banques et crédit dans l'œuvre de J.A. Schumpeter", dirigée par Sylvie DIATKlNE. a fin d'une thèse tient L souvent de l'épreuve lnarathonielme ; ce fut véritablement mon cas. Aussi n'avais-je pas eu l'occasion de remercier comme il se devait toutes les personnes qui avaient, de près ou de loin, contribué à l'achèvement d'un tel travail.
Je tiens ell prelnier lieu à remercier très chaleureusement Sylvie DIATKlNE, pour son soutiell inconditionnel et précieux pendant toutes ces années. Sa compétence, son professionnalisme et sa gentillesse ont été pour moi des repères très importants dans les moments les plus difficiles. Je remercie également Daniel DIATKlNE, dont j'ai pu bénéficier des encollragements et des remarques stinlulantes. Je leur dois beaucoup à tous les deux.

Envers Jean CARTELIER ensuite, je suis infiniment reconnaissante pour le regard bienveillant qu'il porte sur mon travail, pour ses conseils et sa disponibilité. Je ne puis 111allleureusement remercier tous ceux qui, directement ou indirectement, m'ont offert leur soutien, mais je pense tout particulièrelnent à mes collègues d'Amiens, Christian PALLOIX Stéphane LONGUET,auprès de qui j'ai pu trouver une et oreille attentive pour discuter de Ina recherche. Enfin, mille mercis à ma famille et surtout à Pascal, qui partage ma vie et dont la patience exemplaire et l'immense respect qu'il porte à mon travail sont pour moi un véritable trésor. Cet ouvrage bénéficie, pour sa publication, d'une subvention du Ministère de l'Education Nationale, de la Recherche et de la Technologie. Je relnercie Roger FRYDMANpour la confiance qu'il m'a accordée.

INTRODUCTION
Faut-il encore s'intéresser à Schumpeter? Manifestement, oui. Longtemps éclipsée par la suprématie des idées de Keynes, la pensée schumpeteriem1e connaît alljollrd'hui un réel regain d'Î11térêt, voire même un certain succès, C0111111e témoigne la profusion en d'ouvrages et d'articles qlli lui 011tété consacrés durallt ces dernières années [AUGELLO, 1990]. A ce titre, certains ont même pu voir avec la fin du vingtième siècle, l'avèl1el11ent d'un "âge de Schumpeter" [GIERSCH, 1984]. LA PENSEE ECONOMIQUE DE J.A. SCHUMPETER: UN ETAT DES LIEUX Schumpeter apparaît incontestablelnent COlnme une grande figure de la discipline éconolnique ; les qualificatifs et les éloges ne manquent d'ailleurs pas quand il s'agit d'en relater l' œuvre 1. S'il fallait la résumer, les termes "développement économique", "im10vation" et "entreprelleur" trollveraient Î11évitablement une place de choix dans l'exercice qui consisterait à présenter les principales cOl1tributions de cet alltellr. A ce titre, la Théorie de l'Evolution Economique éditée en 1911 apparaît COll1111e'œuvre n1011umelltale de la carrière de l Schulnpeter. Ce dernier y développe une théorie nouvelle, dynalnique, grâce à laquelle il souhaiterait rendre compte des dellx mouvements essentiels qui rythment l'économie de type capitaliste: le processus de développement, conçu de manière elldogène, puis les cycles d'affaires. Dans cet ouvrage, l'auteur met en lumière le rôle éminent de l'action hUlnaine, 110taffill1el1t elle de l' elltrepreneur, ainsi c que celui non moins Î1nportant du changement technique. Les idées ainsi développées constitueront la tralne d'une réflexiol1 homogène et

1

Voir notamment

[LEONTIEF, (1950)

; HABERLER, (1950)

; SPIETHOFF, (1949)].

cohérente qui animera Schumpeter jusqu'à la fin de sa vie. La thèse soutenue est la suivante. Le processus économique capitaliste se caractérise par un cycle complet d'essor et de récession, qui apparaît comme une vague de "destruction créatrice". En effet, dans un premier temps, l'innovation technologique attribue à l'entrepreneur le privilège d'une position de monopole, mais elle est rapidement menacée par l'arrivée des imitateurs attirés par les perspectives de profits élevés. Dans un deuxième temps, les marchés deviennent très concurrentiels et la pression sur les prix altère les rentes tirées de l'innovation pionnière. Parallèlement, l'économie absorbe peu à peu les effets de la nouveauté et reconquiert petit à petit une situation d'équilibre. Mais si certains concepts apparaissent définitivement attachés à la pensée schumpeterienne, ils ne peuvent retranscrire qu'une part mineure de son ampleur et de son originalité. Ils n'en représentent que la caricature [STOLPER, 951]. 1 L'économiste contemporain est habitué à une accélération de la spécialisation et à une fragmentation toujours plus étendue des connaissances et des thématiques de recherche. Nous vivons dans des espaces intellectuels de plus en plus cloisonnés. Par contraste, ce qui frappe le plus à la lecture des écrits de Schumpeter, c'est sans aucun doute cette volonté d'offrir une approche globale des phénomènes économiques et sociaux. Cette "vision" élargie de l'économie nous apparaît alors, non seulement totalement décalée, mais aussi et pour cette même raison, extrêmement rafraîchissante. Selon Haberler, si Schumpeter pouvait être identifié à "l'un des plus grands économistes de tous les temps", cette gratification émanait très certainement du fait qu'il était bien plus qu'un simple économiste [HABERLER, 1950, p. 333]. Doté d'un savoir encyclopédique, manifestant une grande tolérance à l'égard des points de vue différents, la spécificité de cet auteur tient à la mise en perspective des forces purement économiques avec des facteurs d'ordre psychologique, sociologique, politique, institutionnel. L'influence de Max Weber y est pour beaucoup: soucieux de 10

trouver une issue au Methodenstreit (conflit des méthodes), ce dernier avait l'ambition de construire lIne Sozialokonomie dépassant les frontières de la théorie pure inductive. D'un point de vue méthodologique, SChl1111peter lui aussi clairement revendiqué la a nécessité d'enrichir l'économie pure en lui conférant une épaisseur historique et sociologique. Cet aspect pluridisciplinaire en a fait Ull auteur d'autant plus attrayant pour nombre de chercheurs émanant des horizons les plus divers. Mêlne si notre intérêt s'est porté principalement sur ses apports en tant qu'économiste, le caractère éclectique de ses préoccupations fut pour nous Ulle dimension majeure, à la fois de la curiosité initiale et du plaisir que nous avons ressenti à en restituer l'analyse théorique. L'approche économique de Schumpeter et sa conception du capitalisme sont en rupture de ton vis-à-vis de la démarche standard qui caractérise notre discipline. L'originalité ne réside pas tant dans l'introduction de la notion de développement économique, qui était déjà l'une des préoccupations centrales des auteurs" classiques" . Mais ce phénomène était appréhendé comme le résultat de forces extérieures imposant au systènle économique et aux hommes des comportements d'ajustement. Les COllditions de l'environnement étaient donc perçues comme les sources primordiales de l'action humaine. Comme le rappelle à jllste titre A. Berthoud, la pensée schumpeterienne se distingue de cette optique par sa vision évolutionniste et organiciste des activités économiques [BERTHOUD, 1996]. Ce qui semble en effet caractériser le cadre conceptuel de l'analyse "classique" ou bien ellcore "néoclassique", c'est que les choix effectués par les Ï1ldividus et, notamment, les producteurs, le sont toujours pour un état donné des techniques et des préférences. A l'inverse, Schumpeter conçoit l'économie capitaliste comme un système capable de 1110difierde l'Ültérieur ces techniques et ces préférences, sous l'impulsion d'un esprit créatif, celui de l'entrepreneur. Ce sont les "nouvelles combinaisons productives" qui modèlent les transfoffilations qualitatives de l'économie. Aussi le capitalisme, comme tOlIt organisl11e vivant, est-il susceptible de générer son propre développement et son propre déclin. Il

La pensée de Schumpeter a été abondamment discutée, commentée et critiquée. Elle redevient à la mode. Le contexte historique et idéologique de nos économies contemporaines y est peut-être pour beaucoup. La résurgence des crises à partir des années 1970, la redécouverte théoriqlle des cycles, l'avènement d'une nouvelle "révolution technologique" annollcée avec le foisonnement des innovations dans le domaine de la communication et de l'information sont autant d'évéllelllents qui incitent à relire les travaux de Schumpeter. Il n'est donc pas étonnant de les voir occuper aujourd'hui Ulle position privilégiée dans des recherches portant notamment sur la croissance et les fluctuations [GAFFARD, 1997]. Il suffit de consulter par exemple l'ouvrage de Aghion et Howitt [AGHION HOWITT,1998], deux grandes références de la et théorie de la croissance endogène, pour s'apercevoir que certains concepts mobilisés par Schumpeter, tels que l'innovation, la "destnlction créatrice" ou encore le progrès techniqlle, ont de beaux jours devant eux. La notion d'Evolutioll Econonlique, quant à elle, a également fait école; elle a même donné lieu à la naissance d'une revue scientifique spécialisée, le Journal of Evolutionary Economies. L'analyse évolutionniste impulsée par Schumpeter et reprise notaffiluent par Nelson et WÜlter [NELSON WINTER,1982], et vise ainsi à offrir un cadre théorique alternatif au modèle néoclassique d'équilibre, en insistallt sur trois points essentiels: II rendre compte des phénomènes économiques en ce qu'ils sont en mouvement; 2/ introduire les éléluents d'incertitude qui peuvent modifier les données et affecter les variables économiques; 31 mettre en évidence les processus d'apprentissage et de découverte, ainsi que les mécanisnles de sélection qui sont à l'œuvre dans un environnenlent changeallt [DOS! et NELSON, 1994]. D'alltres problématiques sont davantage centrées sur les liens existant entre l'innovation et le cycle long, Sllr les systèl11estechnologiques, ou encore sur les relations entre innovation, structures de marchés et changement technique [DOS!, FREEMANet NELSON, 1988]. Ces travaux peuvent trouver un écllo privilégié dans l'environnement 12

actuel. En effet, le capitalisnle se transfonne sous l'influence de la globalisation et les institutions qui caractérisaient la période de croissance de l'après seconde guerre lllondiale vivent une crise de légitimité. L'effondrement des régimes socialistes à l'Est marque le début de mutations profondes et d'incertitudes radicales quant au devenir des économies concernées. Tous ces éléments nous invitent à repenser les phénomènes économiques dans un esprit schumpeterien, c'est-à-dire, dans une perspective de changement historique.
Plus que jamais, illl0US paraît donc important d'évaluer ce que la cOffilllunauté scientifique a retellU de la pensée de Schumpeter. Qu'en est-il du contenu véritable de son projet? Son ambition théorique a-t-elle pu être restituée dans toute sa profondeur et dans toute son originalité?

Notre réflexion part d'tUl simple constat: l'héritage de l'auteur repose à l'heure actuelle exclusivement sur la dimension réelle de sa théorie, à savoir, l'analyse de l'imlovation et de l'entrepreneur. D'une certaine manière, cette lecture traditionnelle (pour ne pas dire, "dicllotoluique") reflète symptomatiquement l'orientation méthodologique de la discipline économique, dans sa volonté de se constituer COffilnescience autonome. L'essentiel des résultats établis par la théorie est ainsi contenu dans la sphère réelle. Ce parti pris se retrouve dans l'i11terprétation de la pensée de Schumpeter. En effet, si nous parCOllronsl'abondante littérature qlli lui a été consacrée, nous pouvons aisément 110US rendre compte qu'elle n'a réservé qu'une place tout à fait marginale à ses écrits portant sur la monnaie. Quant aux travaux contemporains qui se réclament de ses idées, ils négligent purement et simplement cette partie de son œuvre, puisqu'ils lllobilisent exclusivement des concepts réels. La question est la suivante: pouvons-nous obtenir une représentation acceptable de l'économie en s'abstenant d'une réflexion portant sur les phénomènes monétaires? Dans le même ordre d'idées, pouvons-nous restituer de façon satisfaisante l'œuvre de Schumpeter en faisant l'impasse sur ses travaux concernant la 13

monnaie? La réponse est non, car nous pensons que cette lacune conduirait à affaiblir, voire mênle à dénaturer sa vision du capitalisme. Entendons-llouS bien. Il ne s'agit pas ici d'ajouter simplement un "ingrédient" supplénlentaire pour aboutir à une meilleure compréhension de ce grand auteur. L'objectif n'est pas, encore une fois, de rajouter la mOlmaie pour compléter l'analyse: cela reviendrait à retoll1ber dans les travers d'une démarche dont nous souhaitons justement sOlllever les insuffisances. Dans cette entreprise, nOllSproposons une approclle plus radicale, qui consiste à reconsidérer toute l'œuvre de Scllumpeter à la lumière de sa théorie monétaire. Et 110US pensons fenuement qu'elle peut nous amener aussi à redécouvrir une pensée économique originale et différente.
UN OUBLI: MONETAIRE LE PROJET SCHUMPETERIEN D'UNE THEORIE

Si, comme le souligne à juste titre Tichy, la théorie monétaire de Schunlpeter dellleure une "dimensioll injustement négligée de son œuvre" [TICHY,1984], des travaux existent tout de nlênle, qui s'efforcellt d'en relldre C0111pte. Outre des examens à caractère ponctue12,nous devons noter l'apport significatif des approclles qlli ont penllis de lnettre ell lumière l'une des spécificités du 1110dèle chulllpeterien : le problème S du financemellt des Ï1111ovations. Ainsi, le rôle fondamental du crédit et des banques dans le processus d'évolution capitaliste, leur impact dans la dynalllique cyclique et l'inlbricatioll des facteurs réels et mOllétaires sont autant de thèmes qui ont pu être soulevés pour marquer l'intérêt de la démarche de Schunlpeter [BELLOFIORE

2

Il serait difficile de tous les citer, mais on peut voir par exemple [STOLPER
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(1943) ; FANNO(1950) ; WARBURTON (1953) ; DE BOYER(1985) ; ARENA(1985)].

(1985); lvIESSORI 1986); (1987); (1996); (1997)]. Dans une ( perspective plus contemporaine, la revendication d'un héritage schumpeterien est même clairemellt affichée par les théoriciens de la croissance endogène qui rappellent l'influence positive des structures financières sur le dynamisme des activités réelles [KINGet LEVINE, 1993]. Toutes ces analyses doivellt bien sûr être prises en compte, leur mérite étant d'avoir attiré l'attention sur cette orientation fondamentale de la pensée de l'allteur. Cependant, nous estimons que la problématique ellvisagée dans la plupart de ces travaux n'est pas toujours en mesure de restituer toute l'ampleur du projet de Scllulnpeter. En effet, en majeure partie les phénomènes liés à la Inonnaie, aux banques et au crédit, ne sont appréhendés que comme des aspects d'une théorie plus générale de l'évolution capitaliste fondée sur l'innovation et l'action des entrepreneurs. Force est de constater que, pris dans leur enselnble, les écrits monétaires de l'auteur demeurent plutôt méconnus, sa pensée dans ce domaine n'ayant jamais fait l'objet d'un travail exclusif et approfondi. La plupart du temps cette question est restée l'affaire de spécialistes avec, parfois, l'impression qu'elle ne consistait qu'à sonder les curiosités d'un auteur décidémellt singulier. Et comme si elles appartenaient à une époque désormais révolue, les seules contributions importantes qui ont été apportées à ce niveau sont le fait de deux théoriciens de la prenlière moitié du siècle dernier, Marget [MARGET,1938-1942] et Ellis [ELLIS,1933], qui se sont attachés à exposer l'analyse Inonétaire de Schulnpeter en la situant par rapport aux principaux courallts théoriques de la période. Dans une certaiIle mesure, ce "vide monétaire" peut s'expliquer pOllr des raisons pratiques. En premier lieu, il est vrai que Schumpeter a éparpillé ses réflexions sur la mormaie dans plusieurs ouvrages ou textes de portée plus générale, ce qui rend plus difficile l'appréhension de ses travaux comme un ensemble cohérent. En second lieu, un autre obstacle important reste celui de la langue maternelle de l'auteur: les écrits exclusivement consacrés aux problèmes monétaires ont été rédigés en allemand et n'ont quasiInent pas été traduits en anglais ou en français. C'est 15

notamment le cas d'une œuvre incontournable, Das Wesen des Geldes, dont la seule version Ï1ltégraleluenttraduite Il'est disponible qu'en italien [J.A.S., 1996]3. Au delà de cet aspect technique, il reste deux autres possibilités: soit les idées développées par Schumpeter sur la monnaie ne présentent pas un grand intérêt; soit, plus fondamentalement, les phénomènes monétaires constituent encore et toujours un problème que la discipline économique ne juge pas utile de traiter. L'objectif de ce livre est double. Il vise tout d'abord à vérifier et à expliciter l'appartenallce de Schumpeter à cette autre tradition de la pensée économique. Il consiste, ensuite, à montrer qlle la monnaie ne relève pas d'ul1esÏ111plellriosité dans le paysage c analytique de l'auteur, mais qu'elle représente au contraire une nécessité théorique pour construire un projet collérent. L'histoire des idées économiques incite au travail de relecture et aux redécouvertes qui peuveIlt apporter un éclairage nouveall sur les débats contemporains. Elle permet également de faire resurgir des perspectives et des llypotllèses différentes et d'interroger la discipline sur sa capacité à expliquer son objet. L'Analyse Monétaire, pOllr reprel1dre l'expression que Schulupeter introduit lui-même dans son Histoire de l'Analyse Economique, constitue une optique altenlative pour ceux qui ne sauraiellt se satisfaire de la vision et des résultats contenus dans l'édifice néoclassique. La pensée de Keytles en fut un exemple brillallt. Une réflexion Sllr la monnaie nous paraît fondamentale pour que la théorie économique puisse répondre correctel11ent aux qllestions qu'elle se pose, ainsi que pour décrire de manière satisfaisante son objet: les économies de l11arché décel1tralisées. Or sur ce p0Î11t, les travaux de

3

Trois chapitres sont cependant traduits en français: les chapitres 9 et 10 [C. JAEGER,Journal des Economistes et des Etudes Humaines, vol. 8, n02/3, pp. 293508, 1998] et le chapitre 4 [O. LAKOMSKIet D. VERSAILLES,Cahiers d'Economie

Politique, n035, pp. 105-123, 1999] ~les deux premiers chapitres ont été traduits en anglais sous Ie titre "Money and Currency" dans Social Research, vol. 58, automne 1991, avec une introduction de R. Swedberg. 16

Schulupeter n011s selllblent très Î1l1portants, dans la mesure où ils soulignent cet enjeu et mettent en évidence les défaillances des hypothèses sur lesquelles repose la théorie écol10mique standard.

Notre évaluation de la pensée schumpeterienne repose ellemême sur une analyse monétaire de ses écrits. Schumpeter se plaisait lui-même à "mettre les choses sens dessus-dessous". Alors pourquoi ne pas relire son œuvre en suivant ses propres critères? Nous proposons donc un réexaluen du traitement qui est habituellement réservé à ses écrits: au lieu de considérer que les facteurs monétaires ne forment qu'un aspect de son analyse, nous préférons émettre l'hypothèse selol1 laquelle la monnaie doit constituer le point de départ logique pour restituer son édifice théorique. Ce faisant, nous souhaitons rendre justice à l'entreprise intellectuelle de SChulllpeter, en redoill1antune place éluinente à ses travaux sur la monnaie, pour lesquels il a consacré une part non négligeable de son énergie et de sa carrière. Cela passe par l'exploitation et la valorisation des textes qui portent exclusivement ou principalelllel1t sur les problèllles monétaires, dont le plus important s'intitule Das Wesen des Geldes. Cet ouvrage, sur lequel nous allons revenir peu après, renferme les idées essentielles qui fonnel1t le corps de la théorie Schull1peteriennede la monnaie. Nous espérons ainsi faire découvrir Ulle pensée originale et toujours d'actualité, en proposant quelques éclaircissements sur les concepts introduits et 1110bilisés SCl1ull1peter. nsuite, nous pensons que par E cette théorie monétaire constitue un point de départ intéressant pour une relecture de l'ensemble de SOIlœuvre éconoll1ique. En effet, l'auteur a vraisemblablement été amené, pour des nécessités théoriques, à approfol1dir l'étude des phénomènes luonétaires pour pouvoir penser le fOl1ctionnementd'une économie hors de l'équilibre. De manière assez Sytllptomatiql1e, certains théoriciens des années 1930 ont été conduits sur cette mênle voie alors qu'ils développaient dans un premier temps une analyse sur les fluctuations cycliques (c'est le cas de Hayek, par exemple). Chez Schumpeter, la démarche 17

prend encore une dimension sllpplémentaire. Il nOllS semble que l'ambition contenue dans son œuvre consistait à élaborer une théorie capable de rendre compte, non seulement des états dynamiques engendrés par l'évolution capitaliste, mais aussi des situations statiques de l'économie. Cet objectif devait alors fortement conditionner la conception de la monnaie et devait déboucher logiquement sur la construction d'une théorie monétaire, adaptée à ces deux états fondan1entaux du capitalisme: l'équilibre et le déséquilibre. Aussi cette investigation dans les écrits consacrés à la monnaie nous semble-t-elle constituer un passage obligé pour restituer la cohérence de la pensée schumpeterienne. Schumpeter a souvent revendiqué une dette intellectuelle envers Marx. A ce dernier, il doit sa conviction que le capitalisme n'est qu'un moment de l'histoire et qu'il contient en lui-même des forces susceptibles de générer le changement. Mais il a émis de sérieuses réserves à l'égard du n10dèle théorique développé par Marx. Il lui reproche notamment sa vision trop mécanique du développement, celui-ci reposant implicitement sur la transformation automatique de l'épargne en investissement productif, sous l'initiative du capitaliste. Puis il critique également la thèse marxiste de l'exploitation du salariat, qu'il juge essentiellement statique. Enfin, il reproc11e à Marx de ne pas avoir proposé une analyse de l'entreprise. Schumpeter avait sans aucun doute l'ambition de combler les lacunes de Marx, en substituant à son système théorique ses propres c011ceptset en redonnant une place primordiale à l'action l1ulnaine, par le biais de l'entrepreneur. Mais ce n'est pas tout. Nous pensons que son projet contenait un autre enjeu: remplacer le conflit marxiste salariat / capitalistes par un autre conflit typique, celui qui émane de la disposition du capital financier et qllÎ implique deux age11ts,l'entrepreneur et le banquier. Nous en arrivons ainsi à l'hypothèse centrale de notre travail: elle revient à considérer que chez Schumpeter, le capitalisme se définit par des critères monétaires etfinanciers.

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Or, cette lecture n'est possible qu'en prenant très au sérieux les textes que l'auteur consacre à la mOilllaie, au crédit et aux banques. Car l'esprit créatif et l'action de l'entrepreneur n'ont aucune signification s'ils ne sont pas reliés aux institutions monétaires qui caractérisent le capitalisme: les banques. En fournissant les moyens financiers nécessaires à la réalisation des innovations, grâce à leur capacité de création monétaire, les banques apparaissent en effet comme les conditions d'entrée dans la dynamique économique. Par conséquent, toute analyse, toute interprétation de la pensée schumpeterienne qui 11égligeraitcette idée très forte, ne pourrait en offrir qu'une restitution partielle et insatisfaisante. L'auteur postkeynesien H.P. Minsky ne s'est d'ailleurs pas trompé Sllr ce point: "Les activités d'innovation et d'entrepreneur ne sont pas restreintes aux procédés de fabrication et aux produits chez Scllumpeter. Elles sont des caractéristiqlIes de la finance capitaliste. [...] Le point de vue essentiel de Schunlpeter sur la 1110nnaie t sur les banques réside e dans le fait que les nouvelles combinaisons dans la production et dans les produits ne pOlIrraiellt pas apparaître sans un financement préalable: la finance et le développement sont en relation syIubiotique. Restreindre la visioll schumpeterienne à la technologie ou même à l'organiation industrielle reviendrait à manquer son caractère essentiellell1entintégré" [MINSKY,1990, pp. 55-61]. Est-il nécessaire d'éluettre des remarques supplémentaires pour mettre l'accent sur les faiblesses des Ï11terprétations cOllteluporaines de Schumpeter?
SCHUl\'IPETER ET SON "TRAITE DE LA MONNAIE" : LES ENJEUX THEORIQUES

Après avoir réalisé la preluière ébauclle d'une réflexion systématique Sllr la mOlmaie dans un article datant de 1917-18 et intitulé "Das Sozialprodukt und die Rechenpfennige. Beitrage zur Geldtheorie von heute", Schumpeter a ensuite entrepris la rédaction d'un Traité de la Monnaie, mais malheureusement ce projet n'a jamais pu être concrétisé de son vivant. Demeuré à l'état de

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manuscrits, il a cependant pu être publié de manière posthume par un éditeur allemand en 1970, sous le titre Das Wesen des Geldes. Les circonstances qui entollrel1t l'inacl1èvement de cet ouvrage révèlent de nombreux obstacles rencontrés à la fois par l'auteur lui-même et par ceux qui se sont essayés à Ul1epublication des manuscrits. Au terme d'une enquête minutieuse accomplie récemment par M. Messori, nous disposons aujourd'hui d'une image beaucoup plus claire concernal1t l'histoire très mOllvementée de ce Traité [1vIESSORI, 1997]. Schumpeter en aurait comn1encéla rédaction dès la seconde moitié de la décennie 1920, plus précisément vers 1925, dès son retour à la vie académique de l'Université de Bonn [TICHY(1984) ; ALLEN(1991, I)]. Une première anl10l1ce d'éditiol1est alors effectuée par la maison Springer en 1929, concernant un ouvrage intitulé Geld und Wahrung, qui devait constituer le 36ème volulue de l'Enzyclopadie der Rechts- und Staatswissenschaft dans la section "Science Politique" éditée par A. Spiethoff et E. Salin. Dès 1930 cependant, Schumpeter doit se rendre à l'évidence: il ne parviendra pas à termÏ11erson Traité dans les délais escoll1ptés. Une longue série de décol1venues sllivra cette première tentative. Selon K. Mann, l'auteur aurait confié SOIll11al1uscrit A. Spiethoff, son ami, à avant de partir pour un séjour aux Etats-Unis à l'Université de Harvard, avec des consignes visal1t à autoriser sa publication au cas où un événement quelconque enlpêcherait son retour l'année suivante [MANN,1970]. Puis, revenu à Bonn, Schumpeter aurait réclamé le manuscrit avec la ferme intention, finalement, de ne pas le faire publier. L'Ï11terprétatiol1la pIllS courante fonde cet échec dans l'édition du Treatise de Keynes en 1930, ce qui aurait sérieusement contrarié le travail de Schunlpeter. Cette circonstance fâcheuse a sans doute affecté l'auteur, d'autant plus que les propositions théoriques COl1tenuesdans les recl1erches luenées par les deux économistes sont souvent assez proches. Néanmoins, la thèse de l'abal1don définitif dll projet SChul11peterienn'est pas valable. Les nombreux échanges épistolaires montrent en effet que l'auteur a continué à travailler sur son l11anuscrit, nOllrrissant 20

toujours l'espoir de le terminer et de le faire paraître et ce, jusqu'à la fin de sa carrière [MESSORI,1997, pp. 642-45]. En outre, les références présentes dans l'édition allemande de 1970, tout comme le contexte historique auquel l'aI1alyse renvoie, attestent que la majeure partie du travail avait été effectuée avant 1930. Force est de constater, pourtant, qll'iII1'est jaI11aisparvenll à en extraire une version définitive. Après la mort de Scl1umpeter, les douze pren1iers chapitres formant l'ébauche du Traité ont COl11l11encé longue et complexe une migration, passaI1t entre les mains de deux éditeurs potentiels, A. Marget et W. Stolper. Chacun d'eux a essayé de produire une version satisfaisante à partir du I11anllscritallen1and Î11complet, ais m sans succès. Puis le texte fut oublié pendant de nombreuses années, jusqu'à sa publicatioI1 en 1970 par K. MaIID.Professeur de finance à l'Université de Cologne, ce dernier a choisi de le faire éditer sous le titre Das Wesen des Geldes (L'essence de la monnaie)4, correspondant à celui du chapitre central. Suite aux recherches el1treprises dans les archives de Scl1un1peterà Harvard, M. Messori a pu établir que cette version du traité n'est pas totalement satisfaisante. Deux raisons sont avancées: d'une part, cette publication est incomplète, car elle ne contient que douze des quinze chapitres effectiven1ent disponibles; d'autre part, K. Mann Il'a pas pris la peine de comparer le manuscrit original de Schumpeter avec la version partiellell1eI1t corrigée par Marget [MES SORI, op.cit., pp.648-658]. M. Messori a pu retrouver les chapitres additionnels tout en attestant qu'ils faisaient à la fois partie des manllscrits rédigés de la nlain de Schumpeter et du même projet de Traité de la Monnaie. Il existe donc actuellen1ent une version complète italienne éditée par M. Messori et L. Berti [I.A.S., 1996]. Notre recherche s'appuie cependaI1t sur l'exploitation de la versiol1 allemande de 1970, préférant utiliser un outil disponible dans la langue d'origine de l'auteur. Malgré SOIl caractère incomplet, cela Il'entanle en

4

Désonnais,

nous utiliserons

l'abréviation

W. G. pour désigner cet ouvrage.

21

aucune façon les propositions que nous pouvons en tirer. En effet, nous avons surtout essayé d'extraire l'esselltiel du contenu analytique de ce texte, en le reliant aux autres écrits de Schumpeter et notamment à SOIlarticle de 1917-18. C'est une reconstitution logique de son projet théorique qui constitue la trame de ce travail. En ce sens, elle nous paraît être assez complénlentaire de la démarche entamée par M. Messori. L'objectif visé par Scllunlpeter consiste en la construction d'une théorie monétaire d'un genre nouveau, alternative aux conceptions dominantes du début du vingtièlne siècle. L'auteur espère alors contribuer aux progrès d'une analyse, freinée à l'époque par une querelle d'écoles opposallt deux visions antagonistes sur la nature de la mOlll1aie. Les thèses "métallistes" assimilent cette dernière à une marchandise et restent prisolll1ières d'une référence inconditionnelle à l'or, qui ne peut qu'offrir une perspective très rédllctrice dll fait monétaire; les thèses "nominalistes" ne sont guère plus satisfaisantes car elles réduisent la monnaie à un pur signe ou à la simple volonté de l'Etat, ce qui exclut la possibilité d'un examen économique du problènle [I.A. S., 1917-18]. L'optique théorique de Schlunpeter va s'affinner en rejetallt ces deux positions extrêmes et en proposant une issue particulière. L'essence de la monnaie doit être recherchée dans la fonction qu'elle remplit all sein du système économique. Cette llouvelle problématique débouche sur l'introduction d'un concept central, Sllr lequel repose tout l'ouvrage Das Wesen des Geldes: la "colnptabilité sociale". Cette notion signifie qlle la mOlmaie est identifiée à un mécanisme d'enregistrement et de compensation des dettes et des créances, formées à l'occasioll des opérations d'échanges. Dès lors, elle n'est ni une nlarchandise, ni un pur signe, tnais un mode d'organisation des rapports économiques qui relève à la fois des actions individuelles et de la totalité sociale. Autrement dit, la monnaie est une institution indispensable à la représentation de l'économie. Le point de vue de Schumpeter présente un double avantage: il accorde une place prinlordiale aux banques, qui incanlellt les "comptables sociaux" ; il 22

permet d'intégrer à l'analyse nl0llétaire le phénomène fondamental du crédit. Mais surtout, il s'appuie sur trois principes majeurs qui nous semblent constituer toute la force de la pensée monétaire schumpeterienne. -1/ La réflexioll engagée sur la monnaie est étroitement reliée à celle qui porte sur les modes de coordination et sur la réalisation des transactions dans une économie de marché décentralisée. Les phénomènes monétaires apparaissent donc comme une condition indispensable pour pouvoir se représenter les mécanismes marchands. -2/ En associallt étroitelnent l'activité économique à Ull mouvement permanent de création puis de compensation de dettes et de créances, Schulnpeter peut fonlluler une théorie de la monnaie fondée sur le crédit (a credit theory of money), soit, sur une opération de création de pouvoir d'achat indépendante de l'existence d'une épargne préalable. Or, seule cette conception du fait monétaire est compatible avec une représentation du capitalisme comme processus d'évolution, car seul le crédit bancaire peut financer les besoins en capital exorbitants nécessités par la mise en œuvre des innovations. Par conséquent, l'objet central de Das Wesen des Geldes n'est autre que l'élaboratioll d'une théorie dynamique de la monnaie, comme instnnnent logique d'une conception de l'économie en termes de changelllellt historique. Mais il ne s'agit pas que de cela. L'analyse monétaire de Schumpeter pennet aussi d'unifier son modèle économique en englobant à la fois les situations d'équilibre et de déséquilibre dans une mêlne architecture théorique. En effet, le principe de la comptabilité sociale demeure, dans les deux cas, le tissu institutionnel nécessaire au déroulement des activités économiques. En fait, la différence essentielle apparaît au niveau du rapport au temps: dans une écoll0mie stationnaire, l'équilibre assure une compensation inllnédiate des soldes mOllétaires ; en revanche, l'évolution capitaliste suppose la possibilité d'un report de ces 23

soldes, ou encore, du report des contraintes budgétaires dans le futur. Par conséquent, le passage de l'un à l'autre requiert une différenciation dans le comportement des individus: le capitalisme de Schumpeter repose sur les anticipations et sur l'esprit créatif de l'entrepreneur; mais celui-ci ne trouve pas d'application concrète sans la présence d'un banquier qui prend en charge le risque lié à l'innovation. L'essence de l'évolution consiste en une logique d'endettement. -31 Avec la notion de comptabilité sociale, Schumpeter propose une théorie qui met en évidence le caractère nécessairement institutionnel de la monnaie. Cette dimension se manifeste d'abord avec l'affinnation du caractère abstrait et arbitraire de l'unité de compte, posée comme hypothèse fondatrice de la théorie monétaire. Elle se traduit ensuite par l'existence d'un taux d'intérêt purement monétaire, lié à la présence des institutions bancaires. Enfin, elle apparaît dans l'affinnation d'un principe de régulation nécessaire, destiné à assurer la pérennité de l'unité de compte et des paiements lorsque ceux-ci sont rattachés à une monnaie de crédit. Nous verrons en particulier que Schumpeter a envisagé la question de l'ancrage nominal, qui traduit la nature institutionnelle (et non marchande) de la gestion de la monnaie. Cela sous-entend que l'organisation monétaire repose sur un système bancaire hiérarchisé avec une banque centrale, qui veille à la stabilité de la dynamique de crédit et de l'unité de compte. Ainsi configuré, le monde bancaire remplit une fonction sociale, d'abord en opérant la sélection des projets entrepreneuriaux, puis en prenant en charge collectivement le risque d'innovation. En concédant un pouvoir d'achat nouveau aux entrepreneurs, les banques transfonnent les dettes privées en monnaie et procèdent de ce fait à la socialisation du risque. En outre, Schumpeter fait clairement apparaître le rôle de contrôle et de surveillance des finnes joué par les banques. Ainsi, dans ce contexte dynamique, ce sont les règles édictées au sein de la comptabilité sociale qui semblent constituer le mode spécifique de coordination des agents. Finalement, une idée essentielle se dessine derrière l'analyse schumpeterienne. Bien que la 24

caractéristique du capitalisme soit une décentralisation des décisions (grâce aux marchés), il n'en cOlltient pas moins, à l'instar d'une économie socialiste, un principe nécessaire de centralisation. Là est la signification profonde du concept de comptabilité sociale.

L'évolution capitaliste fondée sur la logique du crédit confère à l'économie des propriétés bien spécifiques et exige de l'analyse qu'elle sorte du cadre théorique établi par le modèle stalldard d'équilibre; notamnlent, elle suppose d'abandol1l1er l'hypothèse de la stabilité permanellte des processus de marché. En effet, l'équilibre ne peut plus figurer que COl11lne moment un exceptiol1l1el de la vie écollomique, tandis que les fluctuations cycliques en constituent la nonne. Celles-ci ne sont que la conséquence logique du caractère lnonétaire de l'économie. Le financement bancaire des il1l1ovations génère des effets de répartition qui imposent à la sphère réelle une série de bouleversements et de transformations qui caractérisent le cycle et l'évolution. Le crédit apparaît ainsi comme ce levier extraordinaire dont disposent les entrepreneurs pour contraindre la société à les suivre dans l'introduction de la nouveauté. En lnême temps, il représente l'instrument analytique qllÏ permet à Schumpeter de construire une théorie homogèlle qui rende compte à la fois du développement capitaliste et de sa nature discontinue. Finalement, cette théorie lllonétaire représente un élément clé pour la constitution d'un modèle économique dynamique visant à expliciter, non seulelnent le lnouvement, mais aussi la nature des mécanismes de coordination qui SOlltà l'œuvre dans une économie qui se trouve en dehors de l'équilibre.
UN PROJET NOVATEUR ET RADICAL?

Seloll Streissler, la pensée scllumpeterielme ne contiendrait aucune "il1l1ovation",dans la lnesure où la plupart des concepts qu'elle cOlltient sont déjà présents dans les écrits des auteurs de l'époque [STREISSLER, 994]. Tout cela est sûrement très juste: 1 25

nous verrons notammellt que les idées développées dans les textes monétaires de Schumpeter sont souvent très proches de celles que soutiennent par exemple Wicksell, Hawtrey ou Keynes. L'influellce de la thèse d'Hilferding à propos du capital financier est également incontestable. Mais la portée analytique d'un tel argument est-elle réellement capable de relnettre ell qllestion le statut de la démarche théorique de l'auteur? L'originalité et l'ampleur du projet de recherche de Schumpeter ne réside-t-il pas dans le fait d'avoir intégré l'ensemble de ces conceptions dans un édifice cohérent et, somme toute, différent? En considérant notre hypothèse de départ, ne pourrions-nous pas émettre cette autre proposition, à savoir que le caractère original de la théorie schumpeterienne réside précisément dans son approche monétaire des phénomènes économiques? Cette supposition trouve un appui dans l'interprétation avancée par Allen, l'un des deux biographes de Schumpeter, qui affirme que l'auteur avait tenté de construire une "théorie de la monnaie tout à fait nouvelle" dans le cadre d'un projet ambitieux visant à établir une théorie dynamique de l'équilibre général [ALLEN, 1991, I, pp. 264-65 et 278-79]. D'autres théoriciens ont aussi pu souligner que, comparativement au Treatise de Keynes, la dimension novatrice de Das Wesen des Geldes était plus nettement affirmée [MARGET, 1938; SCHEFOLD, 1986]. Selon Messori l10tamment, on doit à Schumpeter des apports notables allant plus loin que la plupart des travaux qui ont marqué son époque, comme par exemple la formulation d'une théorie embryonnaire consistant à poser les fondements Inicro-économiques d'une analyse des banques et du fonctionnement du marché du crédit [MESSORI,(1996a), (1996b), (1997)]. On peut noter ainsi plusieurs points soulignés par Schumpeter, qui constituent aujourd'hui l'essentiel des résultats de la théorie contemporaine de la banque: l'importance de la fonction d'évaluation des projets d'innovation, le rôle de l'information et du contrôle de la clientèle d'emprunteurs, le lien entre l'activité bancaire 26

et le risque de défallt lié à la spécificité du financement des innovations, l'explicitation des contraÏ11tes par lesquelles les banques sont amenées à limiter lellr offre de crédit. En reliant le système capitaliste à une logique d'endettelnent et aux contraintes monétaires qui en découlent, Schumpeter 110USoffre une analyse qll'il est intéressant de mobiliser pour comprendre les évolutions contemporaines. Elle 110US utile, par exemple, pour souligner que est les structures financières ne sont neutres, ni par rapport aux choix des entreprises, ni par rapport à l'orientatio11 gé11érale du système économique. Les crises financières qui ont marqué la fin du vingtième siècle, les difficultés re11co11tréespar les pays en transition ou même simplement les pays en voie de développement, sont autant d'événements qui nous rappellent que les contraintes monétaires sont des réalités économiques évidentes. Chez Schumpeter, le processus de développemel1t éconolnique n'est possible que s'il est porté et contrôlé par des institutions monétaires solides et stables. C'est là un message essentiel de sa théorie de l'évolution éCOl101uique.Et nous pouvons nous en inspirer pour interpréter les transformations financières qlli sont à l'œuvre alljourd'hlli dans les économies capitalistes occidentales.

Pourquoi l'œuvre de Scl1un1peterconstitue-t-elle un projet radical? Nous voyons deux raisons essentielles: d'une part, elle tente d'élaborer une analyse dynamique, ce qui suppose d'abandonner l'outillage traditionnel et d'expliquer les mécanismes économiques à partir d'ul1econceptualisation nouvelle; d'autre part, elle suppose la construction d'une théorie économique de la monnaie, ce qui semble représel1ter, e11coreaujourd'11ui,un véritable "challenge" pour la discipline [HELLWIG, 1993]. Quant aux difficultés liées au preIuier aspect, elles sont assez bien illustrées par les propos de l.R. Hicks: "La plupart des problèmes économiques typiques sont des problèlnes de changemel1t, de croissance et de récession, et de fluctuations. La Inesure dans laquelle cela peut être traduit en termes scieI1tifiquesest relativemeI1tlimitée; car à chaque étape du processus écoI10mique de nouvelles choses se produisent, qui n'étaient pas advenlles auparavant. NOllS avons besoin d'une 27

théorie qui nous aiderait à traiter ces problèmes; mais il est impossible de croire qu'elle pOllrra jaluais être une théorie cOluplète. Elle est vouée, par sa nature, à être fragmentaire. [...] Toutes les fois que l'économie sort de la statique, elle deviellt de luoins en moins une question de science, et de plus en plus une question d'histoire"s. Ainsi, Schumpeter s'inscrit de manière stratégique dans un débat important de l'analyse économique, relatif à deux approches distinctes des luouvell1ents de l'écononlie (croissance et fluctuations) [GAFFARD,1997]: l'une les interprète comme des phénomènes d'équilibre, les problèmes de coordination étant supposés résolus; l'autre les considère comme des processus hors équilibre, leur étude suggérallt donc d'accepter l'existence de difficultés de coordination. La pensée schumpeterienne appartient à cette dernière probléluatique. Mais alors, il faut biell reconnaître, comme Hicks, que l'intégration d'un tel modèle relève de la gageure tant que la science écollomique reste construite sur les hypothèses théoriques que nous cOlmaissons. Au risque de perdre l'originalité de la vision schumpeteriemle, il vaut luieux, plus modestemellt, en accepter l'inachèvemellt et la considérer comme une voie de recherche souhaitable.
DE LA THEORIE MONETAIRE A LA THEORIE DE L'EVOLUTION L'idée celltrale qlle nous défelldons consiste à penser que les phénomènes monétaires doivent constituer le point de départ logique d'une reconstruction de l'argunlelltatioll de Scllunlpeter. L'étude de sa théorie mOllétaire apparaît alors comme un préalable nécessaire pour comprendre le problèlue de l'évolution capitaliste.

Par conséquellt, notre dénlarche ne correspond pas à un agencement chronologique des écrits monétaires de l'auteur, qui retracerait les étapes successives de sa réflexion depuis le tout début de sa carrière. A travers l'étude de son œllvre, nous avons dOllC
S

John R. Hicks, Causality in economics, Oxford, 1979. 28

privilégié l'attitude consistant à saisir l'''essence'' analytique de ses propositions concernant la mOlmaie, en négligeant l'examen des changements possibles de perspective au cours du temps. Bien que la pensée monétaire schumpeterienne demeure éparpillée dans des publications diverses, ou dans des versions inachevées, nous l'avons toujours appréhendée comme fOffilant un ensemble cohérent d'idées fermement établies. Si nous partons des principes exposés dans la Théorie de l'Evolution Economique6, jusqu'aux remarques énoncées dans l'Histoire de l'Analyse Economique, en passant par la thèse contenue dans Das Wesen des GeIdes ou dans des articles antérieurs, les convictions affichées par l'auteur sur la monnaie nous paraissent renfermer le même message et elles sont toujours de la même veine. Nous avons donc cllerché à défendre l'idée d'une unité et d'une homogénéité de ses réflexions sur la monnaie. Par conséquent, notre recherche s'appuie avant tout sur une reconstitution logique de la théorie de Schumpeter, afin de montrer comment, à partir d'une représentation monétaire des mécanismes économiques, l'auteur tente de constnlÎre un projet radical. Dans une prelllière partie, llOUSproposons tout d'abord d'établir les fondements de la pensée monétaire de Schumpeter, c'est-à-dire de procéder à une nlise à plat des prÎ1lcipaux concepts et présupposés qui forment le socle de sa théorie. Nous nous appuierons principalenlent sur une exploitation de l'ouvrage Das Wesen des Geldes, en explicitant les principales thèses qui y sont contenues et en proposallt quelques solutions ou quelques clés de compréhension de certains concepts. Nous évaluerons, parallèlenlent, l'appartenallce de Schumpeter à cette tradition d'analyse mOllétaire que nous avons exposée précédemment. L'objectif de l'auteur consiste à édifier une théorie économique de la luollllaie, d'un genre nouveau, en "mettant les choses sens dessus-dessous" par rapport aux principes édictés par l'analyse traditionnelle. La déluarche critique adoptée par

6

Désonnais, nous désignerons cet ouvrage par l'abréviation T.E.E. 29

Schumpeter suppose notamment l'abandon d'un certain nombre de présupposés dont: 1) l'idée que pour comprendre la monnaie, il faut en faire la genèse; 2) la référence au paradigme de la monnaie marchandise comme base de toute théorie monétaire (et son complément logique, la référence à l'or comme monnaie); 3) la construction d'une théorie monétaire à partir du concept de demande de monnaie. En d'autres termes, l'un des premiers résultats de l'analyse schumpeterielme, apparaît dans le rejet du traitement de la monnaie en termes de théorie des clloix. Pour introduire le concept de "comptabilité sociale" qui préfigure sa théorie monétaire, Schumpeter mobilise un schéma hypothétique a priori assez surprenant. Il commence par étudier le problème de la formation de l'équilibre économique au sein d'une communallté socialiste. En fait, il est possible de tirer de ce modèle un certain nombre d'enseignements quant au statut de la monnaie dans l'analyse de l'auteur [LAKOMSKI (1999a), (1999b)]. En tant qu'artifice théorique, il présente l'intérêt majeur de poser le problème de la coordination dans une économie qui, contrairelnent à la communauté socialiste, n'est pas dirigée par un centre. Or, la comptabilité sociale apparaît alors judicieusement placée, pour montrer que la coordination marchande repose nécessairement sur des institutions monétaires. Mais dans ce cas, la théorie schulnpeterienne vise aussi à intégrer ces mécanismes monétaires au processus de fonnation des prix, puisque les transactions lle se réalisent pas indépendamment de la monnaIe. Le dernier aspect de l'approche schumpeterienne consiste à expliciter les fOlldementsd'une théorie monétaire qui soit compatible avec une vision du capitalisme comme processus d'évolution (dynamique écononlique). En d'alltres termes, l'hypothèse de la monnaie conlffie comptabilité sociale doit être applicable aussi bien à l'étude d'un cadre statique, qll'à celui d'une économie en mouvement. Schumpeter suggère donc de repel1ser les phénomènes monétaires en prenant le principe du crédit comme point de départ logiqlle. Les notions de dettes, créances, comptes-courants et soldes monétaires apparaissel1t comme des éléments clés de cette théorie monétaire. En même temps, cette perspective sOll1igne déjà la 30

nécessité de certains agents, les banques, chargées de la tenue des comptes. Il devient alors impossible de faire l'impasse sur la question de l'organisation et de la perpétuation des échanges dans un univers qui se modifie constamment, sous l'impulsion de l'activité créatrice des entrepreneurs. Schumpeter introduit alors deux notions importantes: le "chiffre critique" et les "méthodes monétaires". La première renvoie elle-même à deux idées essentielles. Tout d'abord, elle suppose l'instauration d'une unité de compte, dont l'autonomie logique vis-à-vis de tout support marchandise est clairement revendiquée. Hypothèse fondatrice de la théorie monétaire, elle apparaît comme la conséquence d'un acte arbitraire hors marché et pennet l'expression COll1lnunedes créances et des dettes qui se fonnent dans l'économie. Ensuite, comme elle est directement définie par rapport à une mOl1l1aie e crédit, l'existence de l'unité de compte d est intimement reliée à la question de sa stabilité (ancrage nominal). Les "méthodes monétaires" apportel1t une réponse institutionnelle à ce problème. Elles impliquent l'idée d'une régulation nécessaire, contenue dans le principe même de la monnaie. Elles supposent également que la valellr de la monnaie (pouvoir d'achat) n'est pas susceptible de recevoir un traitement en termes de confrontation d'une offre et d'une den1ande, mais qu'elle résulte d'une gestion des contraintes de liquidité imposées aux banques par la politique de la banque centrale. En contrepartie, il faut accepter que la monnaie impose aux marchés un élément totalement étranger à leur logique, rendant ainsi illusoire l'idée même de neutralité Inonétaire, recherchée notamment par le courant théorique autrichien dans les almées trente (MisesHayek). L'existence d'une monnaie de crédit confère nécessairement des propriétés très particulières à l'économie. C'est l'objet de l'analyse schumpeterienne de l'évolution capitaliste. Aussi proposons-nous, dans une deuxième partie, d'appliquer cette grille de lecture monétaire à l'œuvre magistrale de Schumpeter. Cette démarche nous conduit à réexaminer la théorie de l'évolution économique à la IU111ière concepts établis dans la des 31

première partie. Cela suppose de revenir sur la conception schumpeterielme du capitalisme afin d'en préciser la nature. L'idée fondamentale est la suivante: la logique capitaliste doit être distinguée d'une siluple circulatioll marchande impliquée dans la statique. Elle repose principalement sur une dynamique d'accumulation et de création de surplus, comme l'avait déjà montré Marx. Mais Schumpeter élabore une théorie alternative, en remplaçant le couple conflictuel salariés / capitalistes par un autre duo composé de l'entreprenellr et du banquier. Par conséquent, la monnaie n'est pas un simple appendice, mais bel est bien la condition pour pouvoir penser le système capitaliste. Dans le cadre dynamique de l'évolution, la comptabilité sociale s'enrichit d'un mécanisme supplémentaire: l'endettement. Dès lors, le capitalisll1e n'est plus une catégorie COll1patible avec les propriétés de stabilité globale du marché: l'existence de la monnaie de crédit introduit la possibilité permanente d'ulle rupture de l'équilibre. L'entrepreneur incarne cette force déséquilibrante : il se différencie des comporteluents routiniers par sa capacité à anticiper et à imaginer un futur autre. Le proceSSllS de l'innovation est impensable sans SOIlpendant logiqlle: le crédit. SOIl finallcemellt requiert donc la création d'un pouvoir d'achat nouveau, impliquant la participation active des banques. En avançant le capital nécessaire à la mise en œuvre des projets d'innovation, les banques prennent en charge le risque lié à l'illtroduction de la llouveauté. La relation qui se noue entre le créancier et le débiteur n'est donc pas anodine et l'étude du COluportenlentdes agents par rapport à l'accès au crédit devient un problème central de cette économie capitaliste. Par conséqllent, on cOluprend qlle l'analyse de Scllumpeter devait nécessairement intégrer une théorie de la banque. En partant tout d'abord d'une optique micro-écollomique, 110USessaierons de montrer le rôle crucial joué par les banques au niveau de la sélection et du contrôle des entreprenellrs. L'idée est de faire apparaître qlle, dans la conception schulupeterienne, l'accès à la monnaie de crédit n'est pas une procédure autoluatique : elle implique une asymétrie liée au fait que la réalisation des Ï1movationsdépend d'une contrainte institutionnelle, incanlée par le systèlue ballcaire. Le rôle des 32

banques fait apparaître la nature anlbivalente d'un financement par le crédit. D'un côté, en délivrant aux entrepreneurs des moyens de paiement acceptés par tous et dotés d'un pouvoir d'achat général sur les biens (notamment sur les facteurs de production), les banques assurent une fonction sociale. Celle-ci est d'autant mieux remplie qu'elles ont accès à la liquidité supérieure, la monnaie de la banque centrale. Cette dernière est dOllCà la fois la gardiemle du crédit (prêt en dernier ressort) et la gardiemle de la monnaie (gestion du pouvoir d'achat de l'unité de COll1pte). En contrepartie de leur activité, les banques perçoivent un taux d'intérêt. L'analyse des mécanislues expliquant sa formation est un moment crucial de la théorie schumpeterienne. Sur cette question, Schulllpeter s'écarte encore de l'approclle traditionnelle qui consiste, avant Wicksell et Keynes, à considérer le taux d'intérêt COllllueune variable réelle. SCllulllpeter amellé à émettre deux propositions radicales: le taux d'intérêt est un phénomène purement dynamique et exclusivement monétaire. Il suit alors la piste de Wicksell, lequel émet l'idée que l'existence d'un système bancaire de crédit introduit dans le systèlue écollomiqlle un tallX d'intérêt de nature institutionnelle, dont la logique est autonome par rapport à la sphère réelle. Mais Schumpeter va plus loin en supposant que seul un taux d'intérêt mOllétaire a un sens, à partir du moment où la monnaie est Ï1ldispensableà la représentation de l'économie. Le taux d'intérêt représente la rémunération des banques pour le service social qu'elles rendent, à savoir l'évaluation et la sélection des entrepreneurs et l'octroi, en leur faveur, d'un pouvoir d'achat nouveau. Le taux d'intérêt ne peut dOllCêtre que dynaluique, puisqlle cette fonction spécifique des banques n'est exercée que dans le cadre de l'évolution capitaliste. Sa formation est expliqllée au moyen de l'examen du 111arché crédit. Le résultat est assez logique eu égard du aux hypothèses théoriques concenlallt la mOlmaie : le taux d'intérêt est nécessaireluent exogène, c'est Ulle variable clé de la politique mellée par la ballque celltrale Sllr le 111archéllonétaire. l Nous avons fait le choix de ne pas présenter la théorie schumpeteriemle du cycle et ce, pour deux raisons. En premier lieu, 33

cet aspect de l'œuvre de Schumpeter est sans aucun doute le plus connu et, par ailleurs, celui qui a été le plus défriché. Nous souhaitions plutôt, dans ce livre, nlettre l'accent sur une dimension plus originale de sa pensée, de manière à en faire découvrir tout l'intérêt aux lecteurs. Ensuite, le cycle apparaît COlmne propriété une logique et inhérente au fonctionnement d'un système capitaliste défini par le crédit et l'innovation: ces deux forces sont déséquilibrantes et provoquent des transformations brutales et discontinues de la spllère productive. Par conséqllent, il nous semblait plus essentiel de restituer cette architecture monétaire que Schulnpeter met en place pour représenter la dynamiqlle capitaliste. En revanche, nous proposons de discuter les mouvements cycliques du capitalisme dans 110treconclusiol1 générale, en insistant sur un autre élément intéressant mais pourtant peu valorisé de l'analyse de l'auteur: les tendances à long terme dll capitalisme et l'interdépendance entre l'évolution des institutions et celle de l'économie. Nous essaierons d'en tirer quelques implications concernant les institutions monétaires.

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PREMIERE

PARTIE

LES FONDEMENTS DE LA PENSEE MONETAIRE DE SCHUMPETER