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Nouvelles logiques, nouvelles compétences des cadres et des dirigeants

De
254 pages
Cet ouvrage est consacré aux cadres et aux dirigeants du secteur public et du secteur privé. Il a pour première ambition d'engager une exploration des activités de ces responsables dans un contexte de travail marqué par la complexification des organisations, des relations humaines et des tâches qui leur sont confiées. En posant le problème des compétences des cadres et des dirigeants hors de toute définition déterministe, il s'agit de montrer comment ces responsables trouvent et donnent du sens à leurs missions et à leurs activités.
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NOUVELLES LOGIQUES, NOUVELLES COMPÉTENCES DES CADRES ET DES DIRIGEANTS Entre le rationnel et le sensible

Collection Communication des organisations Dirigée par Hugues Hotier

Déjà paru GREC/O (ouvrage dirigé par Hugues Hotier), Non verbal et organisation, 2000. Gino GRAMACCIA, Les actes de langage dans les organisations, 2001 Nicole DENOIT, Le pouvoir du don, tome 1, Le paradoxe d'une communication d'entreprise par le mécénat, les années 80, 2002 Tome 2, Des "années fric" aux "années banlieues" : le mécénat des années 90, 2003. GREC/O (ouvrage dirigé par Elizabeth Gardère et Gino Gramaccia), Coexister dans les mondes organisationnels, 2003. Elizabeth GARDERE, Le capital mémoire de l'entreprise, 2003.

Rosette et Jacques BONNET

NOUVELLES LOGIQUES, NOUVELLES COMPÉTENCES DES CADRES ET DES DIRIGEANTS
Entre le rationnel et le sensible

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hm"gitau. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

cgL'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-5493-7

A Fabien et Gabrielle

Composition des schémas: Fabien Bonnet

Sommaire
Introduction. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . 9

Postmodernité, travail et communication. De nouveaux contextes, de nouvelles pratiques sociales .... 1 - Modernité et postmodernité : quels liens, quelles ruptures,

13

quelles transitions? ...... ......... .. ....... 2 - L'émergence d'une demande socialeet citoyenne Communication et organisation: complémentarité ou antagonisme? 1 - Du simpleau complexe,la lente mutationdes modèles organisationnelset communicationnels ... ... ... ... ... ... ... 2 - Les administrationsface à de nouvellesinteractions... ..... Mondialisation, TIC et nouvelles façons de travailler
dans la société du savoir... . . . . . . . . . . . . ... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . .

13 26 29 29 51
61

1 - Communication mondiale ou monde communicant?

61 68 74 76 79
80

2 - Technologies d'infonnation et de communication (TIC) et
nouvelles façons de travailler... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... 3 - Société du savoir et management des savoirs. .. ... ... ... .... 4 - Monde complexe et pensée de complexité... ... ... La complexification du travail des cadres et des dirigeants 1 - Complexificationdu travail et mutationsdu système
d'éducation et de formation. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ...

2 - La complexification du travail des cadres et des dirigeants dans les autres administrations et les entreprises. .. ... ... ... ..... 96 Vers une approche communicationnelle du travail des cadres et des dirigeants... ... ...... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... .... 131 1 - Revisiter l'analyse du travail et des organisations: quels éléments pour quel cadre théorique?
2

-

. . . . . . . . . .. . . . . . .. . . . 132 Quelle démarche pour aborder la problématique de la
des cadres et des dirigeants? ... ... ... ... ... ... ... .... 153

compétence

3 - Renforcer le sens pour piloter les organisations et
professionnaliser les acteurs.. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . . .. .. . .. . . .. .. 175

Les cadres et les dirigeants face à leur nouvelle
professionnalité ... . .. ... . . . .. . . . . . . . . . . . . . . .. . . . .. . .. . . .. . .. . .. . .. .. . . . .. 181

1 - D'une activitéà une professionnalité

... 181

2 - Repenser les compétences des cadres et des dirigeants face à leur nouvelle professionnalité ... ... ... ... ... .... 206 Quel parcours pour quelle professionnalisation des cadres et des dirigeants? ... ... 219
1 - Professionnalisation 2 - Se professionnaliser et son mode d'intervention et hétérogénéité. ou (ré)interroger . . . . . .. . .. . . . . . . . . . . . . . .. 219 son rapport au réel . . . . . .. 221

en situation professionnelle.

3 - Un processus de médiation et de métacognition professionnalisation des cadres et dirigeants.

... ....

222

4 - Repenser les réponses de la formation face aux besoins de .. ... ... ... ... ... ... 225

5 - Quelles démarchespour impulseret accompagnerla professionnalisationdes cadres et des dirigeants?
Bibliographie. .. ... ... ... ... ... ... ... . .. ... ... ... ... .. . ... ... ... ... ... ....

227
238

Introduction
Cet ouvrage est consacré aux cadres et aux dirigeants du secteur public et du secteur privé. TIa pour première ambition d'engager une exploration des activités de ces responsables dans un contexte de travail marqué par la complexification des organisations, des relations humaines ainsi que de la nature même des tâches qui leur sont confiées. Nous traiterons donc essentiellement des exigences de leur métier et de leurs pratiques au cœur de la réalité socioprofessionnelle. C'est dire que les aspects statutaires et catégoriels seront moins abordés au profit d'interrogations sur la nature de leurs activités. Que fait-on lorsque l'on encadre ou dirige un service, un établissement, une PME? Quels obstacles, quelles contraintes, quelles situations rencontre-t -on? Quelles sont les compétences requises par ce métier si particulier dont nous verrons qu'il fait de plus en plus appel à des habiletés d'interface, de médiation, de gestion symbolique, en plus des activités traditionnelles de gestion et d'administration relatives à la production et à la distribution de biens et de services? Nous serons ainsi amenés à interroger et à repositionner le concept de pilotage des organisations et les compétences exigées par les mutations profondes que les entreprises et les administrations rencontrent au plan interne et dans leurs relations avec leurs environnements. L'approche déployée donne la part belle aux acteurs, c'est-à-dire à tous ces responsables qui travaillent chaque jour sur et avec le travail des autres. Nous n'oublierons pas pour autant les contextes et les contraintes qui influencent l'ordonnancement et le déroulement des activités. Une place centrale sera donc accordée aux interactions entre les logiques de l'organisation et celles des Hommes chargés de les piloter. Une autre ambition de cet ouvrage consiste à offrir une nouvelle lecture de la problématique des compétences des cadres et des dirigeants. En posant la compétence hors de toute définition déterministe, nous montrerons qu'elle relève pour beaucoup de la manière avec laquelle chacun d'eux trouve et donne du sens à son

activité de pilote. Cette perspective conduira à explorer différents profils chez ces acteurs, comme autant de lectures du travail et des organisations. Des témoignages ainsi que des analyses d'activités viendront étayer la réflexion afin de mettre en évidence les nouvelles logiques émergeant chez les cadres et les dirigeants, par exemple à travers la recherche d'une combinaison plus étroite de leur projet de vie et de leur projet professionnel. En cela, c'est une nouvelle professionnalité qui se développe, articulant les dimensions identitaires et professionnelles de l'intervention de ces responsables. Les activités des cadres et des dirigeants ont souvent été abordées au plan fonctionnel. Nous nous attacherons à démontrer qu'elles relèvent aussi du champ du sensible, c'est-à-dire de ce qu'ils ressentent et se représentent à propos de leur position et de leurs activités de pilotes de systèmes vivants et complexes. Entre le rationnel et le sensible, telle semble bien se situer en effet leur nouvelle professionnalité. TI s'agira alors d'apporter des éléments de réponse à la question: que signifie être cadre ou dirigeant aujourd'hui ? Cette contribution vise encore à rapprocher le discours sur l'art de diriger avec celui sur l'action. C'est dire que la démarche empruntée tente d'établir un pont entre deux lectures. La première concerne une approche interdisciplinaire élaborée à partir de la mise en dialogue des apports scientifiques de la psychologie sociale et des sciences de l'infonnation et de la communication. La seconde lecture se fonde sur l'examen des pratiques propres au métier de cadre ou de dirigeant. Car il s'agit bien d'un métier exigeant des savoirs professionnels euxmêmes complexes, que la formation initiale et la formation professionnelle continue offertes aux cadres et aux dirigeants, n'intègrent que trop peu dans leurs dispositifs. Quel parcours de professionnalisation ces pilotes accomplissent-ils et peuvent-ils entreprendre, au bénéfice du développement de leurs compétences, de leur positionnement identitaire, ainsi que de leur organisation et de leurs personnels? Nous ferons l'hypothèse que ce développement engage un processus progressif et personnalisé de construction de sens, fondé sur l'évolution de leurs modes de raisonnement et d'intervention dans les organisations.

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Introduction

Encadrer, diriger, est un métier à part entière, impliquant des
ruptures et des transitions par rapport à une fonction antérieure. C'est

à la découverte de ce cheminement, de cette construction fonctionnelle et symbolique, souvent hésitante, parfois difficile, oscillanttoujours entre le raûonnel et le sensible,que nous invitons le lecteur.

Il

Postmodernité, travail et communication Nouveaux contextes et nouvelles pratiques sociales

1 - Modernité et postmodernité : quels liens, quelles ruptures, quelles transitions? Pourquoi parler aujourd'hui de postmodernité en tant que courant social et culturel porteur de nombreuses mutations dans les sociétés industrielles qui avaient basé leur essor sur l'avènement du modernisme? C'est tout d'abord de la modernité dont il convient de parler, celle qui s'est présentée comme le prolongement de la culture du lSème siècle et qui a fourni les modèles d'existence du 19èmeet du 20ème siècles. En effet, pour les sociologues 1, le courant sociétal de la modernité serait apparu au lSème siècle à la suite de la révolution industrielle qu'a connue la Grande-Bretagne, et de la Révolution française. Elle s'apparenterait, au plan de l'organisation de la société, au développement de l'industrialisation, de la division du travail et de l'urbanisation. Ce serait donc un monde fondé sur la rationalisation et la spécialisation des activités qui se serait ainsi constitué à travers la remise en cause du tissu social de l'Ancien régime français et la perte

progressive d'une organisation sociétale stabilisée depuis des
générations à travers le holisme de la tradition. Pour une pensée libérale en plein développement, l'expansion
1 Voir à ce sujet SMART B. (1992), "Modem conditions, postmodem controversies", London, Routledge; LASH S. (1990), "Sociology of postmodemism", London, Routledge.

Nouvelles logiques, nouvelles compétences des cadres et des dirigeants

concertée de la raison, de la science et de la technologie permettait, non seulement d'échapper à l'obscurantisme, mais offrait de surcroît des garanties pour l'accomplissement de valeurs comme la liberté, l'égalité et le progrès économique et social. Dans ce contexte, le travail s'est très vite constitué comme un pilier relativement incontournable de la raison d'être et du bien-être collectif au sein d'une société désormais vouée à l'essor de la production de biens et de services. C'est la fameuse époque des "ismes", suffixe désignant des grands principes organisateurs comme le communisme, le libéralisme, le capitalisme, termes synonymes d'agrégats de valeurs collectives stabilisées autour d'idéaux de progrès. Dans ce contexte de modernité, l'épistémologie recourt au positivisme en empruntant une démarche de rationalisation et en faisant de la quête de l'objectivité raisonnée et instrumentée un atout essentiel au service de la recherche de la Vérité et de la preuve. D'un point de vue culturel, la modernité peut être lue comme une tentative de détachement des traditions, comme une distanciation visà-vis des hiérarchies plus ou moins arbitraires et des croyances de toutes sortes. La modernité se serait ainsi fondée sur un idéal de progrès socio-économique articulant les connaissances, les techniques et l'amélioration des rapports sociaux. C'est ce courant socioéconomique, largement appuyé sur un espoir collectif, qui a influé sur les modes d'organisation des sociétés industrielles et sur l'engagement, la motivation et la contribution productive des citoyens jusqu'à ce que la fin du 20èmesiècle, notamment depuis les années 1970, commence à confmner une perte d'illusion vis-à-vis du progrès social, du savoir universel et de la maîtrise des environnements. Ce relatif échec de l'utopie progressiste semble pour partie caractériser l'émergence du courant de postmodernité qui fait l'objet de nombreux débats, souvent contradictoires. En effet, il apparaît à ses détracteurs comme négatif car porteur d'un monde factice qui nierait l'idée même de développement chez l'Homme. Pour d'autres, il s'agit au contraire d'une chance, puisque ce dernier se serait ainsi débarrassé du fardeau représenté par les objectifs de progrès, de perfection et d'unification, et se trouverait désormais davantage autonome et enclin à exprimer

14

Postmodemité, travail et communication

sa créativité et son unicité. Notre position2 consistera à énoncer que ce courant de modernité ne se trouve pas balayé par celui de la postmodernité, mais qu'il s'agit plutôt d'une recomposition socioéconomique et culturelle, donnant lieu à de nouvelles synergies, plus complexes, moins stables, au sein desquelles se mêlent le sacré et le profane, l'individuel et le collectif, l'archaïsme et le développement technologique, l'ordre et le désordre, l'organisé et le disjoint. Sur un plan conceptuel et méthodologique, nous sommes donc conduits à prendre en compte en priorité les interactions entre les deux termes de chacun de ces couples, ces derniers nous apparaissant comme caractéristiques des tensions, des dynamiques, des processus, qui agitent la sphère sociale. Ainsi, Gilles Lipovetsky3 parle d'un "nouvel âge où règnent séduction, détachement indifférent, narcissisme et individualisme", nouvel âge qui se substituerait aux tendances communautaires élaborées jusqu'alors dans le contexte organisateur de l'essor du monde industriel, allant jusqu'à essaimer dans la vie des quartiers et les mouvements associatifs. La postmodernité marquerait ainsi "l'émergence d'une société sans opacité, sans profondeur, une société transparente à elle-même, cynique". La montée de l'individualisme serait le vecteur central de ce changement qui se caractériserait également par la désertion du champ social, notamment dans le refus de la participation électorale ou de la prise de responsabilités. Ce dernier point est aujourd'hui manifeste dans le cadre d'institutions éducatives ou de services déconcentrés de l'Etat qui éprouvent des difficultés à recruter des responsables d'unités ou d'établissements. En effet, les candidats sont de moins en moins attirés par des fonctions qu'ils qualifient, parfois avec l'encouragement de certains médias, comme étant à haut risque et peu valorisantes. Ainsi, désertion du sens en termes d'orientation collective partagée et hyperinvestissement du Moi vont de pair, selon Lipovetsky, témoignant de l'arrivée de l'acteur sur la scène sociale, un acteur en quête
2 Le présent ouvrage articule et prolonge des travaux communs ou séparés de ses deux auteurs (cf. bibliographie). 3 LIPOVETSKY G. (1987), "L'empire de l'Ephémère", Paris, Gallimard.

15

Nouvelles logiques, nouvelles compétences des cadres et des din'geants

d'affinnation et de reconnaissance pour lui-même. De telles évolutions ne sont pas sans questionner les organisations et leur pilotage, même s'il ne peut être envisagé de prononcer ici des généralisations trop rapides ou abusives. Cependant, il est clair que les concepts d'organisation, de service, d'unité de travail, d'équipe, et plus tard, de groupe et de projet, se sont développés dans l'imaginaire et les pratiques socioprofessionnelles à partir d'un idéal communautaire, quelles qu'en soient par ailleurs les finalités: profit, partage, succès, entraide, etc. Autrement dit, le moteur de l'évolution sociale de la modernité a été celui de la mise en commun, soit comme prétexte à satisfaire des visées individuelles, soit au regard d'objectifs plus collectifs. Et c'est bien à partir des tensions entre les termes de cette dualité individueVcollectif que se sont élaborés les grands débats et les grandes négociations qui, par exemple et pour partie, ont pu aboutir, dans le contexte socio-économique français, à la création d'institutions comme la Sécurité sociale. La question posée aujourd'hui aux organisations, à leurs cadres et à leurs dirigeants devient plutôt celle-ci: comment faire du collectif avec de l'individuel dont on constate l'importance croissante dans les comportements et les pratiques, faut -il le faire et jusqu'à quel point, au regard de quels enjeux et de quelles fmalités ? De même, les discours et les gestes qui font le quotidien des individus seraient objets de dérision au point qu'une bonne part des échanges sociaux consisterait au déni et à la raillerie. TIest vrai que l'observation des situations professionnelles dans les entreprises et les administrations ne vient pas vraiment contredire cette assertion, tant il est aisé de constater que les démarches et les pratiques de coopération interpersonnelle et groupale demeurent minoritaires au regard de logiques concurrentielles largement motivées et encouragées par le contexte organisationnel et les modalités d'appréciation et de valorisation du travail individuel. De ce point de vue, si l'acteur se voit peu à peu reconnaître une place prioritaire dans les organisations, il est tout aussi remarquable que cette évolution se paie au prix d'une pression, d'un stress, d'une contrainte de tous les instants sur fond d'exigences de performance, de qualité,

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Postmodemité, travail et communication

d'excellence... Les cadres et les dirigeants connaissent tout particulièrement le poids de ces valeurs, mais ils en sont aussi souvent la source, auprès de leurs collaborateurs comme pour euxmêmes. Pour Lipovetsky, le désir de plaire remplacerait également la conviction, dans les pratiques sociales de l'Homme postmoderne, conquérir serait donc plus important qu'avoir des idées, les communiquer et les défendre, mais conquérir reviendrait alors à s'inscrire pour l'essentiel dans une logique d'empêchement d'autrui, d'où des difficultés à coopérer dans le travail. Le bonheur de l'Homme postmodeme dépendrait-il de sa faculté à identifier ou à provoquer des situations plus malheureuses que la sienne? Autrefois, l'idiot du village subissait la raillerie et provoquait les rires dans un monde social restreint, aujourd'hui les médias ont fait du cynisme matérialisé et modélisé par les "Guignols" et autres représentations des échanges sociaux, les emblèmes d'une société occupée à déconstruire ses idoles, ses nonnes et ses règles collectives. Nous serions donc parvenus à un "âge cybernétique" au sein duquel les acteurs se montrent, se voient et se parlent, y compris pour s'affronter, au sein de la société et sur les scènes provisoires inventées par cette dernière. L'interrelation serait donc omniprésente mais à des fins ostentatoires vouées à favoriser les situations conflictuelles. Par ailleurs, comme le remarque Michel Maffesoli, le rapport au temps semble évoluer chez les individus vers des formes de présentéisme. Une valeur clé consiste ainsi à partager avec d'autres un présent en un lieu donné, à "être là", à être visible et vu dans l'instant choisi et retenu comme stratégique pour l'expression de soi. Ce parasitage opéré par la quête pennanente d'identité et d'image est patent dans les relations socioprofessionnelles. Il conduit à privilégier les effets d'annonce ainsi que les prises de rôles et de territoires de pensée et d'action sans lendemains concrets. Par là même, l'action de pilotage devient plus délicate, son objet s'échappe de la logique finalisée et stabilisée qui avait prévalu dans le contexte de la modernité. Qu'y a-til à piloter dans ce contexte si mouvant, au plan humain, technique, environnemental ? Telle est l'une des questions pièges soumises aux

17

Nouvelles logiques, nouvelles compétences des cadres et des dirigeants

cadres et aux dirigeants qui se demandent, parfois, ce qui est encore établi dans l'établissement, organisé dans l'organisation, institué dans l'institution. .. Les administrations deviennent de plus en plus abstraites et désincarnées et ne semblent plus en prise avec l'exigence de proximité qui fondait leur légitimité auprès de leurs usagers. En écho à cette perte de substance et de sens au sein des organisations et des institutions, se développent des comportements individuels de type "free lance" sur des territoires d'activités qui sont autant de "niches basées sur l'affinité interpersonnelle"4 et le libre choix de l'action. Face à cette fragilisation, ou, tout au moins, à cette remise en question des formes du lien social, des institutions, tels les ministères et autres administrations, cherchent désormais à échanger avec les citoyens et ouvrent jusqu'à des "portails électroniques", des sites d'accueil et autres substituts destinés à forger des dialogues, un langage et des repères communs ainsi qu'à fournir des réponses inscrites dans une temporalité où prédominent "ici et maintenant". Confrontées au risque de perdre leur légitimité et leur crédibilité dans l'espace sociétal, les organisations publiques et privées cherchent à établir une sorte de complicité spirituelle à la différence de la relation verticale, descendante et souvent tranchante qu'elles entretenaient jadis avec les administrés, les usagers et les citoyens en général. Nos travaux montrent combien cette question se pose avec acuité pour des

institutions jusque-là habituées au mutisme externe et à une communicationinterne souventlinéaireet transmissive.
C'est l'image de systèmes complexes en quête d'ouverture et de connexions nouvelles qui apparaît donc ici, systèmes au sein desquels les interactions les plus diverses sont désonnais sollicitées, encouragées, provoquées et organisées, avec des démarches
managériales et des effets tout aussi divers.

4

MAFFESOLI M. (1997), ''Du nomadisme, Vagabondages initiatiques",

Paris, Le Iivre de poche.

18

Postmodernité,

travail et communication

Jean Baudrillard5 prolonge ce constat en montrant que les rapports

sociaux sont aujourd'hui essentiellement régis par le marché des signes, mais des signes éphémères et incertains, car de plus en plus déconnectés de leur signifié. C'est un monde marqué par la profusion des messages que décrit cet auteur, profusion qui aboutit à la confusion des significations et qui fait qu'au bout du compte, l'individu, pris dans la turbulence, la force de conviction et la densité des messages, se sent incapable de prendre position, de se situer. Il en nourrirait le sentiment d'être ballotté de proposition en proposition aux formes alléchantes, sans pouvoir discerner le sens qui nourrit une intelligibilité et permet des choix de vie, de consommation, de discours, d'opinion Dans ce contexte, l'action sociale et politique devient difficilement gérable, voire réalisable, et sa faiblesse va de pair avec des formes de rejet et de déni de l'importance des institutions. C'est une certaine inconsistance sociétale qui se trouve ainsi dénoncée. De même, dans les organisations, l'omniprésence, voire la surcharge informationnelle apportée par les Technologies d'information et de communication (TIC), interroge les effets de sens qui en découlent. L'héritage de la pensée moderne a conduit les organisations à faire de ces technologies des solutions face à des problèmes d'orientation, de gestion et d'évaluation des activités. Mais le système Intranet le plus perfectionné soit-il, ne suffit pas à lui seul, à élaborer et à faire approprier des choix politiques et stratégiques. Le mythe d'une possible réponse technique à tout problème posé à l'organisation, se trouve donc ébranlé en raison de ses limites lorsqu'il s'agit d'éclairer le sens de l'action hwnaine et de le faire partager. En écho à ces analyses, Maffesoli6 souligne l'idée selon laquelle des liens communautaires de nature plus ou moins informelle tendraient à se substituer à des liens contractuels traditionnellement fondés sur des conventions explicites. Ces interactions informelles seraient essentiellement vouées à l'expression d'une intelligibilité réciproque fondée sur le partage de goûts et d'émotions compatibles, susceptibles de s'attirer, de fusionner dans des cercles restreints. Ces
5

6

BAUDRILLARD
MAFFESOLI

J. (1981), "Simulacres
"Le temps

et simulation",
Méridiens

Galilée.
Klincksieck.

M. (1988),

des tribus",

19

Nouvelles logiques, nouvelles compétences des cadres et des dirigeants

derniers seraient construits, non pas autour d'une ambition organisationnelle collective, mais plutôt sur l'idée d'un individualisme qui consentirait à un partage "bricolé", sans engagement formalisé, très souple et inscrit dans l'incertitude et la réactivité sensible. Ainsi, fonctionnalité et rationalité se trouveraient délaissées au profit d'une communication à géométrie, densité et durée très variables selon les moments de vie, les aspirations et le ressenti de l'individu. C'est ainsi que l'on peut soutenir l'idée selon laquelle le champ social s'élargit pour s'ouvrir à des dimensions sensibles que le rationalisme moderne avait délaissées. Dans le travail et les organisations, les individus manifestent, en effet, une prise de distance, un regard évaluatif et critique ainsi qu'une exigence, révélateurs de nouvelles postures fondées sur le questionnement permanent, voire la remise en cause des idées, des propositions, des orientations, des conseils et des consignes. Ces nouveaux comportements interpellent naturellement un management qui avait basé son autorité, sa légitimité et son efficience sur le caractère certain de ses intentions et de ses énonciations. Bon nombre de cadres et de dirigeants déclarent aujourd'hui leur trouble et leur incapacité à se saisir de cette problématique qui apparaît d'abord interculturelle, de même qu'ils disent éprouver les plus grandes difficultés à élaborer de nouvelles réponses, faute "d'une compréhension de l'évolution de la psychologie humaine,,7. Cette distance prise avec la Raison et traduite dans le quotidien social des organisations, évoque également les travaux de Gilles Deleuze, lesquels mettent en cause la signification et l'intérêt pour l'Homme de construire une proposition unique face à toute question et offrent ainsi l'image d'une nécessaire mouvance de l'esprit, alors susceptible de mieux créer, s'adapter et se développer. On le verra plus loin, cette notion de mouvance ou de navigation interpelle fortement le mode d'intervention managérial ainsi que les principes et les dispositifs de formation et de professionnalisation proposés aux cadres et aux dirigeants. Les incertitudes, décrites ici à propos des
7 Expression relevée au cours d'entretiens semi-directifs.

20

Postmodemité, travail et communication

comportements et des actions que le pilotage des organisations est chargé d'encadrer, sont aussi la conséquence de la relative disparition des grands récits qui ont puisé leurs référents dans l'imaginaire collectif à propos du travail, de l'effort, de la responsabilité, de l'autorité et du progrès. Comme le remarque Maffesoli, aujourd'hui, ce sont plutôt des petits récits qui s'élaborent et sont partagés ponctuellement dans le contexte de petits groupes. On comprend donc d'autant mieux la difficulté des managers qui cherchent à établir un consensus auprès de leurs personnels ou qui basent leur argumentation sur l'esprit communautaire et la responsabilité collective, par exemple à propos d'un changement qu'ils souhaitent impulser dans leur entreprise ou leur administration. Dans le champ des sciences humaines et sociales, le concept de postmodernité a connu un premier essor autour des années 1975, notamment au sein des écoles architecturales qui se sont ouvertes à des projets de construction très composites, mais c'est Jean-François Lyotard8 qui a très vite souligné le fait que ce courant s'inscrivait comme une réponse à la déception engendrée par le modernisme. L'arclùtecture fournit un exemple précis de la logique du "et", du "à la fois" qui caractérise la postmodemité. C'est un esprit de va-et -vient qu'elle a introduit au regard des convergences et des oppositions entre culture classique et culture moderne afin de prôner le maillage, le métissage de styles, ce qui conduit Guy Scarpetta à qualifier le courant postmoderne d'impureté délibérée et revendiquée9. Lyotard note d'autres éléments caractéristiques de ce changement de conception du rapport Homme/Société. En particulier, il relève l'accélération des rytlunes et du temps comme facteur d'innovation et d'incertitude. Il note également combien l'espace se trouve contracté du fait du développement des technologies d'infonnation et de communication et des moyens de transport. L'exigence de liberté individuelle lui apparaît comme la clé de voûte du nouveau rapport
8

LYOTARD J.-F. (1979), "La condition postmodeme", Paris, Editions de
G. (1985), "L'impureté", Paris, Grasset.

Minuit. 9 SCARPETTA

21

Nouvelles logiques, nouvelles compétences des cadres et des dirigeants

que l'Homme entretient avec la société dans laquelle il évolue. La société change également parce qu'elle ne se limite plus à produire des biens, objectif lié à la conception moderniste du progrès dans le contexte industriel, mais ce seraient désormais les informations et les biens symboliques qui, selon Lyotard, joueraient un rôle essentiel dans le processus d'individuation en cours. Ce ne serait plus un idéal unique et unificateur de civilisation qui marquerait la vie partagée des êtres, mais une tentative d'accommodation relative, vis-à-vis des différences culturelles de l'Autre, et ceci sans plus d'engagement ou de projet à visée communautaire pérenne. Dans ce contexte, le management de proximité classique éprouve de fortes difficultés à comprendre que la motivation des acteurs qu'il cherche tant à susciter, ne relève et ne dépend pas d'une donnée, d'une simple impulsion ou d'un état propice chez l'individu, mais plutôt d'une construction de sens impliquant un autre regard sur l'altérité. Mais il est aussi pennis de se demander si les "individus postmodemes" ne sont pas plus abandonnés que libres de leur choix. Cela expliquerait pourquoi ils manifestent une sensibilité importante vis-à-vis de tout ce qui peut leur sembler susceptible de répondre à leurs besoins immédiats. Si cela est vrai des consommateurs1 0, la remarque semble valide pour des cadres et des dirigeants parfois prêts à adopter toutes formes de recettes leur laissant supposer qu'une réponse technique et souvent techniciste, saura faire face à un déficit communicationnel, notamment au plan interne de l'organisation. Si des différences, voire des divergences, se manifestent dans les propos respectifs des penseurs ou des chercheurs intéressés par la postmodernité, tous semblent mettre en avant l'idée selon laquelle, telle que B. Smart la résume, l'information et la communication se substituent peu à peu à la science et aux techniques comme sources d'innovation et de changement. Le concept de travail à domicile et plus globalement de télétravail s'inscrit dans cette représentation d'une information disponible, accessible, et d'une communication
10 Lire Frank Mazoyer, "Consommateurs sous influences", Le Monde diplomatique, décembre 2000.

22

Postmodemité,

travail et communication

capable de faciliter les activités hwnaines tout en exerçant le rêve du "travailler chez soi", dans la sphère contrôlée de l'intimité sociale choisie. Pour prendre un autre exemple, lorsqu'un service d'achat de programmes télévisés comme "Kiosque" avance "Sortez chez vous" en guise de slogan, il énonce bien une forme de concrétisation du fantasme d'ubiquité, le téléspectateur se trouvant désonnais en position de recevoir le monde et cela à sa guise, c'est-à-dire dans une perspective marchande de contrôle et de guidage des programmes par lui -même, confirmant ainsi la voie déjà ouverte par le "zapping". La postmodernité serait donc marquée par une vogue informationnelle et communicationnelle venant interpeller la place et la validité de la science au regard du degré d'avancement des sociétés industrialisées. Comme cela a été noté ci-dessus, si le passé historique est moins perçu comme une valeur commune, sa vacance relative ouvre l'idée du doute qui fait que l'individu cherche de nouvelles croyances, de nouvelles interprétations, de nouveaux repères au sein du bouillonnement de signes qui lui est offert. La consommation jouerait un rôle premier dans de nouveaux processus identitaires fondés sur l'émotion et le plaisir, ces deux valeurs se trouvant confondues avec la réalité dans l'esprit du consommateur postmoderne. Non seulement l'information et la communication interrogeraient la science et la raison mais la consommation de la nouveauté deviendrait un vecteur identitaire fondamental, notamment en termes d'esthétique. Simmel11, déjà, avait indiqué que l'argent pennettait certes, de multiplier les liens entre des individus éloignés mais que ce phénomène conduisait également à des échanges désincarnés, impersonnels. Dès lors, si l'individuation s'avère être la dynamique essentielle d'une société engagée dans la postmodernité, la question se pose de savoir comment il est possible de faire communiquer et coopérer des êtres soucieux de la préservation et de l'extension de

~IMMEL G. (1999), "Sociologie. Etudes sur les formes de socialisation", (1 ere édition 1908), Paris, PUF.

Il

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Nouvelles logiques, nouvelles compétences des cadres et des dirigeants

leur autonomie, voire de leur hétéronomie. Tocqueville12 avait émis cette alerte quant à la mpture de la chaîne sociale par la démocratie, laquelle "met à part chaque anneau", de même que l'égalisation des conditions de vie conduirait au même isolement, notamment par la perte des enjeux qui amènent chacun à échanger et à se confronter aux autres. En quelque sorte, l'Homme aurait besoin de vivre ces (ses) différences pour pouvoir communiquer et construire un sentiment d'appartenance. S'il semble bien refléter dans le discours des chercheurs et des penseurs, notamment en sciences humaines, les évolutions socioprofessionnelles et culturelles en cours, le concept de postmodernité apparaît aussi comme le catalyseur des paradoxes qui agitent les rapports entre l'individuel et le collectif dans le contexte de sociétés industrielles avancées qui ont cm un temps que le progrès socio-économique suffirait à garantir à long terme la cohésion et le lien qui fondent le sentiment d'appartenance à une civilisation. Baudrillard rappelle la difficulté de la tâche: "tout le problème est de faire l'analyse indétenniniste d'une société indétenniniste, d'une société fractale, aléatoire, exponentielle, celle de la masse critique et des phénomènes externes, d'une société tout entière dominée par la relation d'incertitude,,13. Aujourd'hui, un sentiment prédomine cependant à travers les analyses produites à ce sujet: celui de voir des mondes nouveaux et parallèles se juxtaposer, se percuter, se recomposer, comme si les positions sociales individuelles et collectives étaient désormais résolument mobiles et instables. Sur un plan global, ces mondes et leurs pratiques culturelles s'enchevêtrent et s'imbriquent. Ainsi, les recettes culinaires de la planète entière cohabitent et se mêlent, les traditions folkloriques et les musiques font de même, ce qui produit
12

TOCQUEVILE (1986), "L'Ancien Régime et la Révolution", Laffont
est-elle notre seule certitude", série "Les grandes questions in Le de la

"Bouquins" . 13 BAUDRILLARD J. "L'incertitude Nouvel Observateur, nwnéro hors philosophie" n° 32.

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Postmodernité, travail et communication

une atténuation des repères traditionnels, les nouveaux signes sociaux en vigueur étant plutôt basés sur l'allusion et l'évocation, ce qui n'est pas sans provoquer des chocs de cultures entre générations. De la même façon, un nouveau modèle de voiture va croiser et combiner dans son esthétique des signes de haute technologie avec des formes rappelant des années glorieuses du sport ou du luxe automobiles. Le marché du travail, quant à lui, se diversifie et rompt peu à peu la validité du fameux slogan "un métier pour une vie", au détriment des emplois stables; la délocalisation, la déconcentration et le souci de productivité et de perfonnance affectant les habitudes et les modalités d'organisation des activités. N'allons pas, cependant, conclure à la totale perdition de l'individu au cœur de toutes ces évolutions. Nos travaux et nos réflexions ne se sont d'ailleurs pas appuyés sur cette hypothèse. À travers les situations professionnelles individuelles et collectives que nous avons analysées, nous avons plutôt voulu montrer que l'acteur se trouve aujourd'hui confronté à des maillages d'idées et d'activités qu'il n'avait généralement pas été préparé à affronter dans leur complexité. Ce constat est d'autant plus valide et essentiel pour des cadres et des dirigeants qui sont justement chargés de faire construire et d'élaborer eux-mêmes des formes d'équilibre propices aux organisations et à leurs personnels. Que faire, par exemple, et comment se situer, au regard de l'évolution du travail vers, d'une part, des tentatives d'engagement du personnel dans des modèles d'organisation par projet dits "participatifs" et, d'autre part, le retour en force du mythe de l'entrepreneur-créateur, effigie d'une nouvelle réussite économique rapide mais tout aussi incertaine, comme les mésaventures des "startup" l'ont récemment démontré durant la fameuse bulle technologique du début du nouveau millénaire? Nous ne rejoindrons pas non plus l'hypothèse selon laquelle les individus, entraînés dans ce courant de postmodernité décrit par les historiens, les philosophes ou les sociologues, ne conserveraient de commun que leur condition d'Hommes. Nous avancerons plutôt l'idée selon laquelle les évolutions en cours nécessitent et invitent à une approche des faits socioprofessionnels en termes de complexité et

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