//img.uscri.be/pth/ed68b53de4a914bb4e0890bb5318f30b89c3707b
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 25,16 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

PHILOSOPHIE, TRAVAIL, SYSTÈME (S)

De
418 pages
Cet ouvrage est un témoignage d'amitié et d'estime adressé à Guy Caire. Il a été réalisé par des collègues ainsi que par certains de ses anciens thésards. La variété des contributions reflète l'étendue de sa culture, de sa curiosité et de ses recherches : rapports entre philosophie et économie, méthodes des sciences sociales, économie du travail dans toutes ses facettes, développement et sous-développement, systèmes et structures…
Voir plus Voir moins

PHILOSOPHIE,

TRAVAIL, SYSTEME(S)

Hommage à Guy Caire

Collection Économie
dirigée par Sophie Boutillier

et Innovation
et Dimitri Uzunidis

Dans cette collection sont publiés des ouvrages d'économie industrielle, financière et du travail et de sociologie économique qui mettent l'accent sur les transformations économiques et sociales suite à l'introduction de nouvelles techniques et méthodes de production. L'innovation se confond avec la nouveauté marchande et touche le cœur même des rapports sociaux et de leurs représentations institutionnelles. Ces ouvrages s'adressent aux étudiants de troisième cycle, aux chercheurs et enseignants chercheurs.
Les séries Krisis et Clichés font partie de la collection.

La série Krisis a été créée pour faciliter la lecture historique des problèmes économiques et sociaux d'aujourd'hui liés aux métamorphoses de l'organisation industrielle et du travail. Elle comprend la réédition d'ouvrages anciens et de compilations de textes autour des mêmes questions. La série Clichés a été créée pour fixer les impressions du monde économique. Les ouvrages contiennent photos et texte pour faire ressortir les caractéristiques d'une situation donnée. Le thème directeur est: mémoire et actualité du travail et de l'industrie.

Jean-Pierre FAUGERE AnilléeI<ARTCHEVSKY (coordination)
MUERS-FORUM, Université de Nanterre ADIS, Faculté Jean Monnet Université Paris-Sud

PHILOSOPHIE, TRAVAIL, SYSTEME(S)
Hommage à Guy Caire

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

(Ç)L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-1099-9

SOMMAIRE
Entretien avec Guy Caire, par Andrée Kartchevsky et JeanPierre Faugère

PARTIE I
PHILOSOPHIE, PENSÉE, MÉTHODES Travail, sélection contraire et aléa moral: l'abus des probabilités nuit à l'analyse, par François Stankiewicz L'économiste et l'ingénieur, par Michel Hollard Système économique et système de pensée: quelques aspects intellectuels de la recherche économique, par Jean-Paul Courthéoux

PARTIE II
TRAVAIL, EMPLOI, SYNDICALISME L'antagonisme entre salaire et profit, par Jean-Louis Cayatte Assurance chômage, employabilité et marchés transitionnels du travail, par Bernard Gazier Les syndicats et l'activité de placement: l'enseignement des bourses du travail, par Muriel Maillefert Les syndicats et la privatisation: le cas de Thomson, par Claude Durand Syndicalisme européen ou syndicalismes en Europe?, par Jacques Freyssinet

Flexibilité bien ordonnée et management de l'entreprise, par Bruno Henriet Quand l'innovation a besoin des relations humaines: une association d'intérêts, par Bertrand Bellon Les systèmes de formation dans la régulation des pays des Tiers-Mondes, par Michel Vernières Mondialisation et informalisation des marchés du travail dans les économies du Tiers-Monde, par Philippe Hugon

PARTIE III
SYSTÈME, SYSTÈMES, CONSTRUCTION EUROPÉENNE
Intervention publique et construction européenne: l'État malgré tout, par Colette Voisin et Jean-Pierre Faugère Protection sociale et solidarité: ou les limites des vertus comparées du "tout État" et du Marché, par Andrée Kartchevsky Système de retraite et équité, un commentaire des débats actuels, par Florence Legros Les finances publiques à l'heure de l'Euro, par Pierre Llau La difficile transition du système financier en Russie, par Françoise Renversez Le tournant néo-libéral des gouvernements de gauche: le cas de la Nouvelle-Zélande et de la Suède, par François-Xavier Merrien Système économique et système urbain: une lecture historique, par Pierre Henri Derycke L'évolution du tourisme rural en France, par Monique Roullet-Caire et Gilles Caire

6

ENTRETIEN A VEC GUY CAIRE
-A. Kartchevsky, J-P. Faugère: Comment s'est formée votre pensée? Les lectures, les influences de nos jeunesses sont souvent déterminantes. Comment, rétrospectivement, voyez-vous les influences qui ont contribué à forger votre pensée?
'

Guy Caire: Pour répondre à cette délicate question je dois raconter ma vie, car les événements, plus que les hommes, m'ont façonné et, dans ces événements, certains sont des événements sociaux massifs, qui imprègnent une génération, la mienne en l'occurrence, d'autres sont des événements particuliers, des espèces d'aléas, qui sont tout à fait personnels. Je suis d'une génération où existait encore ce que Prost appelle l"'école du peuple" et l"'école bourgeoise", puisque je suis allé dans une EPS (Ecole Primaire Supérieure). Pour une raison très simple: j'avais une dispense d'âge, j'avais passé mon certificat d'études trop jeune pour pouvoir aller travailler; il a donc fallu me maintenir à l'école, d'abord dans un cours complémentaire, puis dans cette EPS et j'ai légèrement débordé l'âge de fin d'obligation scolaire puisque j'y suis allé jusqu'à 16 ans. Mais, à l'époque, en 1946, dans ma famille, un de mes frères avait 19 ans et travaillait, un autre qui avait 17 ans, travaillait, et ma plus jeune sœur qui avait 14 ans commençait à travailler en apprentissage. Je ne pouvais plus rester en dehors des obligations familiales. Après avoir passé le brevet élémentaire, le brevet d'enseignement primaire supérieur, je suis donc allé travailler. 1946, c'était la période de l'après-guerre, une période marquée par la reconstruction, donc des heures de travail relativement longues, nous faisions tous des heures supplémentaires, puisque nous réalisions en gros 50 heures par semaine. C'était en même temps une époque où, dans une petite ville ouvrière, il était difficile d'être autre chose qu'à gauche. A la sortie de l'école, allant travailler, le jour même où je deviens un travailleur, j'ai une carte syndicale, j'ai une carte politique. L'organisation de la jeunesse c'est le parti com-

muniste. Je suis donc tout à fait dans les normes, et mon premier marquage a été immédiatement de participer aux grèves de 1947. Donc, j'ai fait grève, à 17 ans, j'étais dans le bureau des comités de grève. Pas la peine de raconter comment ça se passe, organiser les piquets de grève... Et, bien entendu, étant de gauche, je lisais Marx dans les Editions Sociales. Parallèlement, dans cette période de travail de militance, j'ai suivi des écoles politiques. Voilà, pour le contexte de l'époque. Maintenant mon contexte particulier. Je travaillais dans une raffinerie de pétrole, je travaillais aux écritures, je faisais de la comptabilité de stocks, ce n'était pas très compliqué, je faisais tourner une machine à longueur de journée. La municipalité était une municipalité communiste, mais le secrétaire de la mairie était un "adversaire", il fallait donc quelqu'un qui soit l'''œil''. Parce que, comme c'est une petite ville, le maire n'était là qu'en dehors de ses heures de travail. On m'a donc demandé d'être l'''œil''. J'ai passé pour ce faire le concours de rédacteur de mairie, ce qui était relativement simple, mais il s'est trouvé un aléa. Entre le moment de la délibération du concours et ma prise de fonctions, il s'est écoulé un mois et demi, pendant lequel est sorti un texte sur le statut des fonctionnaires municipaux qui impliquait que, pour être rédacteur de mairie, il fallait avoir le Bac, alors j'ai dit au Maire "est-ce que ça s'applique à moi puisque j'ai été recruté avant mais je suis rentré après ?". Et j'ai passé le Bac. Comme ça, la situation a été régularisée. C'est le premier élément aléatoire, parce que je n'avais pas du tout l'intention de faire des études, mon ambition c'était d'être un parfait militant, d'acquérir un métier, un vrai métier. Le sort en a décidé autrement. J'ai donc passé le Bac, sans problèmes, et puis j'ai eu un autre aléa, un problème de santé, j'ai dû être "charcuté". Durant une courte période j'ai été en arrêt maladie, et comme je devais me reposer, je travaillais au lit, je me suis inscrit à l'université, en fac de droit et en fac de lettres. J'ai repris mon travail après consolidation, j'ai continué, j'ai donc passé la licence de droit, la licence de philo, en allant à la fac uniquement pour m'inscrire et pour passer les examens. A tel point qu'en dernière année, en troisième année de licence en droit, je suis interrogé à l'oral et un 8

étudiant me demande à la sortie: "qu'est-ce qu'il vous a demandé 7" (parce qu'à l'époque on se vouvoyait), je lui réponds, et il me dit "c'est bien, c'était dans le polycopié" et je lui demande "qu'est-ce que c'est qu'un polycopié 7", je ne savais pas ce que c'était qu'un polycopié! Je suis toujours à la mairie. Et c'est aussi par hasard sur la suggestion d'un camarade que je suis devenu "pion", et j'ai fait les deux DES d'économie, d'économie politique puis un DES de philo, en songeant à l'époque que, comme ça avait bien marché en philo, je pourrai être professeur de philo et passer l'agrégation. J'ai été pion dans plusieurs endroits, l'Isle sur Sorgue, Aix en Provence, Henri IV, ça devenait une vie de château, d'être payé pour pouvoir étudier. Donc j'ai fait dans la foulée une thèse. Je n'ose pas dire aux étudiants que j'ai fait ma thèse en 18 mois, le temps de l'écrire, de la soutenir. Je suis resté au Parti. Pendant toute cette période-là où je travaillais à la raffinerie de pétrole ou à la mairie, c'était simple. Je me levais à 4 heures, j'étudiais jusqu'à 7 heures, j'allais au boulot et à 18 heures je prenais ma bicyclette et j'allais militer. Le premier "pionicat" c'était l'Isle sur Sorgue, à l'Isle. On était libre, une nuit une fois par semaine mais je ne pouvais pas en profiter à cause de I'heure de reprise du service. A Aix ensuite, c'était déjà mieux parce qu'on avait une vraie chambre pour chacun en dehors des dortoirs. Après, à Henri IV, c'était le paradis puisqu'il s'agissait de cagneux, ce n'était pas de la surveillance, ils se surveillaient eux-mêmes: je fais ma thèse, je présente la même année l'agreg de philo, et bien sûr, je m'inscris à Sciences Po. L'ENA c'est en 1958. Quand je me suis présenté à l'ENA, je suis docteur, DES de philo, diplômé de Sciences Po, etc. C'était à Henri IV. Et à l'époque il existait un pré-concours pour les fonctionnaires. J'en ai bénéficié. Ça marche très bien et puis, quand arrive le concours de l'ENA, mon nom ne figure pas sur la liste des candidats admis à concourir. Alors j'ai demandé pourquoi, en termes administratifs. C'était après le célèbre arrêt Barel. Le Ministre le connaissait, il a la liberté d'empêcher mon inscription, mais il ne faut surtout pas qu'il motive sa décision. J'ai introduit un recours devant le tribunal administratif, et, dans les échanges de mémoires, il y a eu une bizarrerie: au départ, le Ministre se 9

contentait de son pouvoir discrétionnaire et ensuite il a invoqué le "manquement à l'obligation de réserve", pourquoi? Et bien parce que, en 1954, lors d'un mouvement national des fonctionnaires contre les décrets Laniel, je travaillais encore à la mairie, j'étais secrétaire de section syndicale à la mairie, j'avais fait grève et nous avions organisé un meeting sur la place publique pour expliquer pourquoi les fonctionnaires municipaux étaient en grève, j'avais pris la parole. C'est ce dont les renseignements généraux se sont servis. Effectivement l'obligation de réserve existe mais elle ne s'exprime pas in abstracto; elle doit se définir dans un certain contexte. Dès lors, de deux choses l'une. Ou bien je manquais de réserve à l'égard de mon maire, mais mon maire présidait le meeting. Ou bien je manquais de réserve vis-àvis du Ministre, mais, en tant que rédacteur de mairie j'avais un statut proche de celui d'un instituteur, et l'instituteur ce n'est pas un secrétaire général de préfecture! Le tribunal administratif a donné raison au Ministre en disant que ça relevait de son pouvoir discrétionnaire, donc j'aurais pu faire appel au Conseil d'Etat. Mais, nouvel aléa entre temps, je travaillais à la salle d'économie politique au Panthéon, Mademoiselle Leblanc, la responsable de cette salle de bibliothèque, me demande qui je suis. Je lui réponds que je suis pion, que je fais ma thèse, etc. et elle parle de moi à Goetz-Girey, qui était le directeur de la salle. Nouvel aléa, on me nomme assistant. On est en 1959, je deviens assistant, je rencontre des gens qui connaissent le cursus universitaire. J'ai passé le premier concours d'agrégation en 1960, je faisais équipe avec Austruy et Mouchez, Mouchez est reçu, Austruy et moi ne le sommes pas. Je représente le concours de 1962, je fais toujours équipe avec Austruy et Pierre Llau. Austruy et Llau sont reçus, moi non. Je présente le concours de 1964, là je fais équipe avec Derycke, avec Abraham, avec 8abeau et on est tous les quatre reçus. Vous voyez, si l'arrêté n'était pas paru..., si je n'étais pas tombé malade, si je n'avais pas rencontré Mademoiselle Leblanc, si je n'avais pas rencontré un type qui m'a dit comment on devenait pion... J'ai été façonné par une série d'aléas. 10

-

Et vos lectures pendant toute cette période?

GC : En philo. J'étais à Aix. Et à Aix, il y une école aixoise, ça ne vous dit rien, c'est un peu bizarre, c'est marqué par un homme qui s'appelle Blondel qui a écrit un livre qui s'appelle "L'action", c'est du christianisme, à tel point que j'ai dû plancher sur la prière. Pour ce qui est de l'économie, en DES j'ai eu comme professeurs Marcy, Tabatoni, Sellier, et Guilléneuf.

- Vous avez été plus marqué par les philosophes que par les
économistes? GC : Les philosophes que j'ai lus, c'est comme de l'eau qui coule dans un ruisseau, ça a passé, il fallait la boire. Et puis, non, l'économie et la philo c'était tout un chacun, c'était Marx. Ma formation, tout en étant autodidacte à l'origine, est globalement littéraire, juridique et économique. L'économie, et bien, ma thèse, ce n'est pas de l'économie. Elle s'intitule "Le syndicalisme et l'automation", mais je me suis servi de mon travail et de mes rapports et des documents de la raffinerie Shell où je travaillais, donc c'est du genre monographie, mais Sellier, mon directeur de thèse, et je dois lui en rendre hommage, a considéré qu'une monographie, que l'on dirait peut-être plus sociologique qu'économique, c'était du sérieux, il l'a acceptée comme telle. Cette thèse est marginale. Quand j'ai vu, après les travaux de Mouchez sur les indices de prix, de Derycke sur l'élasticité, de Llau sur les taux d'intérêt, je me suis senti petit à côté. Ma thèse a été publiée, elle a eu une subvention, mais quand même ce n'est pas la norme. Mon mémoire de philo "L'aliénation dans les œuvres de jeunesse de Karl Marx" a aussi été publié. - Qu'en est-il de l'enseignement de I 'histoire de la pensée GC: Pour ce qui est de l'histoire de la pensée, elle s'est réduite en peau de chagrin. Quand il y avait un cours d'histoire de la pensée annuel, un cours annuel de systèmes et structures, avec TD, en dernière année d'économie, je crois que l'on pouvait lancer nos gens dans le monde avec une Il

ouverture d'esprit. Il faut dire que maintenant on fait micro approfondie 2, micro approfondie 3 et 4. Quand je faisais un cours sur l'histoire de la pensée, où je leur parlais de Marshall mais et aussi de Walras, je leur montrais que Marshall ce n'était pas seulement l'équilibre partiel et que Walras ce n'est pas que l'économie pure et que si on méconnaît les travaux de Marshall sur ce qu'on pourrait appeler l'économie industrielle, c'est difficile de savoir pourquoi il a fait de l'équilibre partiel et si on méconnaît l'économie sociale de l'économie appliquée de Walras on se demande pourquoi on a refusé de le prendre en France! ! !

-

Comment vous situez-vous au sein du champ de l'économie du travail?

GC : Par rapport aux autres qui écrivent en économie du travail, je dis "ils racontent des conneries, ils feraient bien d'aller travailler un petit peu avant de fabriquer leurs beaux modèles" . Par rapport aux grands courants en économie du travail, il y a des auteurs dont je me sens très proche parce que je considère que leurs travaux c'est du sérieux, comme Piore, Amartya Sen, etc. Puis il y a des gens que je peux admirer pour leur virtuosité mais je considère que c'est absolument sans intérêt. Le dernier bouquin de Sen, contient un chapitre qui s'appelle "Les idiots rationnels". "Les idiots rationnels" sont ceux qui raisonnent, construisent la logique, mais idiots parce qu'ils ne voient pas la réalité. Le JEL, il y a quelques années, a publié une enquête qui a été faite par l'American Economic Association auprès de ses adhérents et auprès des étudiants et qui porte un jugement sur ces types de travaux; le rapport qui en a été fait utilise une formule voisine et il l'explicite en disant "c'est vrai nous fabriquons des gens qui font de magnifiques constructions logiques mais qui ne se demandent pas si c'est quelque chose qui trouve application dans le monde réel". Au même moment dans l'Economic Journal de grands noms ont été interrogés, comme Allais, notre prix Nobel, qui dit à peu près la chose suivante "oui, moi j'ai plaidé pour qu'on donne une formalisation 12

mathématique à l'économie, je le regrette maintenant, si c'était à refaire je dirais qu'il faudrait faire faire aux étudiants un peu plus d'histoire". Ainsi, on voit des gens qui ne sont pas suspects de méconnaître la technique mais qui sentent bien la dérive vers laquelle on va. On cherche ici parce qu'ici il y a de la lumière mais on sait bien que ce n'est pas là que l'on a perdu la clé, alors que justement il faut aller à l'endroit où on a perdu la clé, et pour cela il faut que nos collègues aient un petit peu plus le sens de l'Histoire et le sens de la sociologie. D'ailleurs, dans un des premiers numéros de la Revue Economique, quand elle a été fondée, il y a eu un article de Braudel, qui parlait en tant qu'historien jugeant des économistes, et utilisait la formule suivante "Oh, ces économistes, ils ont vraiment une mémoire courte, cinq ans c'est à peu près tout ce qu'ils connaissent", et c'est vrai.

13

PREMIERE PARTIE
PHILOSOPHIE, PENSÉE, MÉTHODES

TRAVAIL, SÉLECTION CONTRAIRE ET ALÉA MORAL: L'ABUS DES PROBABILITÉS NUIT À L'ANALYSE
François STANKIEWICZ

Ainsi que l'écrivent Piore et Sabel (1989, p. 429) : "la caractéristique la plus prévisible est désormais l' imprévisibilité". Dans cet univers où produits et procédés subissent des transformations de plus en plus rapides, la nature du travail semble aussi avoir changé. Les analyses économétriques concluent plutôt à l'existence d'un "biais technologique" en faveur du travail qualifié (Duguet et Greenan, 1997) et les enquêtes statistiques du Ministère du Travail montrent que l'autonomie du salarié progresse, ce qui n'implique pas que les contraintes économiques imposées par le respect des délais ou des coûts se sont allégées (Aquain et alii, 1994) ni que la régression du Taylorisme est uniforme. Les théories économiques du travail ont elles-mêmes évolué mais il n'est pas sûr qu'elles permettent de conceptualiser les nouvelles caractéristiques du travail. On admet que l'employeur est confronté à une double incertitude concernant les qualités du salarié (lors du recrutement) et le comportement de celui-ci au travail. Toutefois le problème bien réel de l'incertitude ou des limites de l'information a conduit à l'élaboration de théories où les agents apparaissent en réalité hyper-informés. Pour désigner cette situation paradoxale, il n'est pas exagéré de parler du stratagème de l'incertitude compensée (Stankiewicz, 1999). LE STRATAGÈME DE L'INCERTITUDE COMPENSÉE

Pour conceptualiser l'incertitude relative au travail et au travailleur, l'analyse néo-classique emprunte à la théorie de l'assurance (Spence et Zeckhauser, 1971) et à la Théorie de l'Agence (Ross, 1973) où un mandant (principal en anglais) confie un mandat à un mandataire (agent). Cette approche débouche sur la problématique de la sélection contraire

(adverse selection) et de l'aléa ou risque moral (moral hazard). Le problème de la sélection contraire se pose avant la signature du contrat. L'assureur a besoin de connaître les caractéristiques de l'assuré susceptibles d'influer sur le risque. Par exemple, l'individu qui veut souscrire une assurance-vie a-t-il des problèmes de santé? Bref, il s'agit de trouver les moyens d'obliger le futur assuré à révéler le type de population auquel il appartient. Le problème du risque moral se pose, quant à lui, après la signature du contrat. Il s'agit de dissuader l'assuré d'adopter des comportements qui augmentent l'occurrence du risque tel que négliger la protection des biens parce qu'on est couvert par une assurance contre le vol. On se propose de montrer que l'application de cette problématique aux rapports entreprise/salariés aboutit en fait à nier l'incertitude alors même qu'elle prétend offrir une démarche permettant de l'affronter. Sélection contraire: le recruteur est en réalité bien informé.. . On prendra comme exemple le modèle connu d'Andrew Weiss (1980) dont la proposition principale est que la "qualité" d'un salarié est positivement corrélée avec ses exigences salariales (c'est-à-dire son salaire de réserve). En conséquence, une entreprise qui déciderait d'abaisser la rémunération prendrait le risque de voir partir ses meilleurs éléments et de ne pas attirer les bons candidats. Le modèle de Weiss fournit ainsi une explication de la rigidité à la baisse des salaires et, à ce titre, constitue l'une des versions des théories du salaire d' efficience (Yellen, 1984). L'idée que l'entreprise rejette les candidats dont les prétentions salariales sont faibles parce qu'elle les juge peu ambitieux est plausible et conforme aux observations. Mais ce point de départ acceptable aboutit à une construction invraisemblable qui constitue une illustration parfaite du stratagème de l'incertitude compensée. Supposons, à la suite de Weiss, que chaque salarié possède une "dotation en travail" (labor endowment) qu'on notera P. Il s'agit d'une sorte de talent intrinsèque, indépendant de l'emploi occupé et donc invariant. Dans le modèle, on suppose implicitement que les moyens d'investigation 18

usuels (tests, entretien) ne permettent pas au recruteur de déterminer la valeur de P. Mais par ailleurs, on introduit des hypothèses qui créditent le recruteur d'une "dotation informationnelle" impressionnante et le transforment en une sorte de voyant extralucide. En effet: - on suppose que P est positivement corrélé au salaire de réserve w et que le recruteur a une connaissance parfaite de

la relation P == few).
- Par ailleurs, les candidats s'auto-évaluent correctement de telle sorte que le salaire exigé w traduit parfaitement leur dotation en travail P. - De plus, le recruteur connaît la répartition des candidats en fonction du salaire exigé w. Il est donc en mesure, connaissant la fonction P == few), de calculer l'espérance mathématique de P, E[P(w)], pour toute valeur de w proposée par la firme. Si celle-ci maximise son profit, on démontre que le salaire optimal qu'elle devra proposer est celui qui minimise le rapport w/E[P(w)]. - Plus précisément encore, les salariés étant segmentés en plusieurs groupes à partir des caractéristiques observables (telles que sexe, âge...), le recruteur connaît la fonction

P == few) ainsi que la répartition des chercheurs d'emploi
selon w pour chacun des groupes considérés! Aléa moral: le travail reste descriptible On présente comme un progrès de l'analyse, la reconnaissance par les théories du salaire d'efficience, de l'autonomie du salarié. Toutefois, il est important de noter que l'autonomie en question porte sur la possibilité du salarié de moduler son effort dans un cadre productif donné et non pas d'agir sur ce cadre productif lui-même. Au lieu de Q ==f(eL) où e est un coefficient pondérateur du temps de travail (L) dont la valeur est fonction de l'intensité de l'effort. En d'autres termes, le travail reste descriptible au sens où l'entreprise est capable de décrire ex ante la nature des biens et services qui seront produits (Q) ainsi que les combinaisons techniques efficaces qui seront utilisées à cet effet. Parfois le déterminisme productif absolu cède la place à un déterminisme probabiliste: on suppose par exemple que la

s'écrire Q == f(L), la fonction de production s'écrit désormais

fonction de production est du type Q == f(e, 8). On commence
19

par affirmer que l'entreprise est incapable d'observer directement l'effort e et ne peut que mesurer le résultat de l'activité Q. Mais dans un second temps, on suppose que l'entreprise connaît la loi de probabilité de l'aléa 8. En fin de compte, l'incertitude est compensée et l'entreprise dispose des informations nécessaires pour inciter le salarié à choisir un niveau d'effort optimal. On notera que la fonction de production ex ante n'est pas non plus remise en cause dans la théorie des contrats implicites: on y suppose que la production Q subit des "chocs" dont les agents connaissent la loi de probabilité, ce qui suppose aussi qu'ils sont capables d'énumérer par avance tous les "états de la nature" possibles. Dans cet univers prétendument incertain, les agents sont, en réalité, hyper-informés et en position de prendre des décisions optimales où l'erreur n'a pas sa place (Mirrlees, 1997). Il est possible que I'hypothèse probabiliste convienne pour analyser les problèmes d'assurance. En revanche, elle ne paraît guère appropriée pour décrire le comportement des acteurs lorsque s'affirme le travail indescriptible. COMMENT SÉLECTIONNER ET INCITER DANS LE CADRE DU TRA VAIL INDESCRIPTIBLE? Le travail est en réalité partiellement indescriptible. Lorsque l'entreprise embauche un salarié, elle est incapable de décrire à l'avance (fût-ce en probabilité) ce que sera le contenu de son travail. En premier lieu, l'amortissement des coûts de recrutement et de formation impose une durée minimale d'emploi au cours de laquelle les produits et les procédés peuvent changer d'une façon qu'il est impossible d'imaginer. En d'autres termes, la durée de validité de la fonction de production est inférieure à la durée anticipée d'emploi. En second lieu, le travail peut être indescriptible même à court terme lorsque les clients n'achètent pas un produit" sur catalogue" mais soumettent à l'entreprise leur problème pour lequel ils attendent une réponse personnalisée sous la forme d'un produit sur mesure. Il convient alors que le salarié s'adapte, prenne des initiatives et fasse preuve de créativité. En conséquence, faute de pouvoir prévoir les produits et les procédés, l'entreprise tendra à privilégier des inputs humains adaptables et reconvertibles. S'il est vrai que le 20

travail indescriptible consiste en l'affrontement de situationsproblèmes auxquelles le salarié doit apporter des solutions, alors l'efficacité du travail doit prendre en compte le coût d'adaptation (Stankiewicz, 1995 et 1998). Le choix du potentiel d'adaptation Le choix de la capacité d'adaptation du travailleur n'est pas trivial si un salarié dont le potentiel est plus grand (le coût d'adaptation plus faible) est en position d'exiger un salai re plus élevé. II reste que I' adaptabil ité dépend de variables multiples: aptitudes (motrices, intellectuelles, verbales), savoirs et savoir-faire, personnalité, intérêt professionne1... Le diplôme en tant qu'il renseigne sur le potentiel cognitif joue, en matière de sélection, un rôle important. En sus du diplôme, le recours à l'expérimentation est peut-être le moyen le moins aléatoire de jauger le potentiel d'un candidat. Il pourra s'agir d'expériences en laboratoire (jeux de rôle, tests in basket où le candidat doit traiter un problème à partir de documents placés dans une "corbeille", assessment center initialement inventé par Murray, le père du TAT, pour recruter des espions) ou d'observations in situ dans le cadre des séquences d'emploi (stage, contrat à durée déterminée ). Toutefois, la difficulté d'évaluer cette variable complexe qu'est le "potentiel" n'exclut pas les erreurs de recrutement. Celles-ci peuvent conduire à des ruptures du contrat mais également à des "promotions" et aussi être la cause de certaines formes de développement de l'organisation informelle: un salarié dont le potentiel est sous-utilisé pourra "redéfinir" son poste, prendre des initiatives dans le but d'accaparer des responsabilités supplémentaires... Il apparaît ainsi que les erreurs de recrutement n'ont pas toujours des conséquences négatives (stress ou démission)...
Travail indescriptible et systèmes de rémunération

Les systèmes de rémunération existants présentent des différences significatives avec les mécanismes d'incitation imaginés par les modèles Principal-Agent ou, si on préfère, par la théorie du bilatéralisme contractuel. Par exemple, même si le salaire aux pièces n'a pas disparu, la rémunération à la performance se présente en pratique sous une 21

forme atténuée où le résultat n'est pris en compte que pour déterminer un complément qui s'ajoute au salaire de base attaché à l'emploi. Or si les économistes n'ignorent pas l'existence des emplois (il suffit d'ouvrir un journal à la rubrique des offres d'emploi), certaines théories économiques ont imaginé des univers où les emplois (jobs) n'existent pas (Lazear, 1992). A défaut de pouvoir évaluer la productivité marginale des salariés (d'un ouvrier de maintenance, d'une secrétaire, d'un chef d'équipe, d'un directeur de ressources humaines...) ou simplement leur productivité individuelle, on a construit des méthodes qui servent à mesurer le degré de complexité des situations-problèmes que les salariés doivent affronter. Au moyen de critères gradués tels que l'autonomie, l'initiative, la responsabilité, on tente de parvenir à une évaluation cardinale des emplois nécessairement hétérogènes qui composent l'entreprise. Ces conventions d'évaluation évoluent. Dans certaines firmes, l'emploi a été détrôné comme référentiel (dejobbing) au profit des compétences. Dans ce cas, le salaire dépend des activités maîtrisées (et de leur degré de maîtrise) et progresse avec l'acquisition de compétences supplémentaires dans le cadre d'un processus contrôlé par l'entreprise. Parmi les raisons de ce changement de perspective, il y a la possibilité donnée au salarié d'augmenter son "portefeuille de compétences" sans avoir à attendre que des places se libèrent au niveau supérieur. Cet argument a été décisif dans la signature de l'accord A CAP 2000, signé en 1990 dans la sidérurgie, dont l'objectif affirmé était d'offrir aux salariés un parcours minimum de carrière et de les inciter à développer une attitude active au regard du développement de leurs compétences. En raison de la variété changeante des produits et des procédés, celles-ci valident une capacité à faire qui ne se réduit pas à la maîtrise d'un mode opératoire déterminé. Au total, dans l'univers du travail indescriptible, les acteurs ne bénéficient pas d'une manne informationnelle. Ils s'emploient à construire, sur la base de leurs croyances et de leurs idéaux, des systèmes d'évaluation sans doute approximatifs mais qui leur paraissent équitables et donc incitatifs. Ces tentatives de dominer la complexité et de réduire l' incertitude n'excluent pas les erreurs de décision qui constituent autant d'éléments d'évolution et de différenciation des entreprises dans l'univers concurrentiel où elles s'affrontent. 22

L'ÉCONOMISTE

ET L'INGENIEUR
Michel HOLLARD

L'ouvrage de Guy Caire (1967) sur la planification se termine par une citation de J. Austruy selon laquelle "la trinité nécessairement hiérarchisée du prophète, de l'instituteur et du gendarme apparaît comme devant trôner sur tout processus de développement". Cette trinité a été quelque peu mise à mal par les trente dernières années et, il semblerait que les prophètes aient laissé leur place aux "gourous" (Maris, 1999). Ce texte voudrait introduire une quatrième figure dans les métiers de référence pour le développement, celle de l' ingénieur1. Ce métier ne figure pas dans cette trinité, sans doute parce que, dans les années 60, l'idée largement dominante était que les techniques de production étaient exogènes. Les ingénieurs ne sont alors les vecteurs d'un progrès technique sur la nature duquel on ne s'interroge alors qu'assez peu. "La prévision s'effectuant par référence au progrès technique, puisque l'invention laisse présager l'innovation, et au précédent historique, des hypothèses peuvent être faites, éclairées au besoin par la consultation des techniciens, sur la vitesse de diffusion du progrès des secteurs de pointe au secteur retardataire. On peut ainsi échapper au danger des coefficients (de la matrice de Leontief) constants..." (G. Caire, op. cil., p. 344). Les rapports entre les économistes et les ingénieurs ou plus exactement entre l' économte et les ingénieurs existent pourtant de longue date. Ainsi l'Ecole des Mines de Paris en 1848, introduit dans ses enseignements un cours de Législation et d'économie industrielle, mais "le conseil, considérant qu'il s'agissait de l'application de l'Économie politique aux Mines et aux usines, avait été d'avis qu'il convenait de confier ces leçons à un ingénieur qui seul pourrait saisir les relations existant entre le droit des Mines et les questions
1 Philippe Lorino, comme on le sait, s'est intéressé aux rapports entre l'économiste et le manageur (Lorino, 1989). 23

d'art". (Hatchuel, 1994). En 1885, apparaît un cours d'Économie industrielle. En 1945, est créé, dans le cadre des enseignements de "techniques générales", le cours d'Économie générale, confié à Maurice Allais. Dans les années 60, la structure des enseignements, beaucoup plus diversifiée, avec un grand nombre d'options offertes aux élèves, se traduit par la montée en puissance des enseignements de gestion et de sociologie, parallèlement au développement de la recherche. Cette diversification des enseignements s'inscrit dans la mise en place de ce que A. Hatchuel appelle le "modèle généraliste universel" de l'ingénieur. C'est un modèle typique de l'ingénieur issu des grandes écoles françaises: après une sélection sévère, les élèves sont mis en contact avec des enseignants de haut niveau. Cette période initiatique leur permet d'accéder à un ensemble de carrières de dirigeants dans l'administration et dans les entreprises. Dans ce modèle, le rôle des enseignements d'économie (et plus généralement de sciences sociales) est essentiellement de favoriser le débat, entre un enseignant, désireux de faire partager sa passion pour un sujet sur lequel il mène des recherches, et des élèves qui ne savent pas encore quelle sera la nature de leur activité professionnelle, mais qui savent qu'ils occuperont des emplois de haute responsabilité. Ce contact avec la discipline leur permettra, ensuite, d'assimiler rapidement les données indispensables pour traiter d'un dossier ou, le cas échéant, de se spécialiser dans l'une des disciplines qui les aura particulièrement attirés (par exemple en s'orientant vers la recherche). Mais cette catégorie d'ingénieurs est très spécifique, en France, et, plus encore dans le monde, car ,elle doit son existence à une imbrication parti.culière entre l'Etat, ses corps de fonctionnaires, et l'enseignement (Gre Ion, 1993). Une autre histoire est celle des écoles d'ingénieurs dont la vocation a été, dès leur création, de former des cadres pour la production dans les entreprises. En Françe, il s'agit, entre autres, des ingénieurs formés dans les Ecoles Nationales Supérieures d'Ingénieurs (ENSI). Le mouvement vers la "généralité" n'est pas de même nature et il se manifeste plus tard. Les ENSI, plus éloignées du pouvoir central, mais plus proches des Universités, que les "grandes écoles" s'appuient sur des technologies, elles-mêmes adossées à des savoirs scientifiques particuliers (mécanique, électrotechnique, chimie, informatique,...). Ces écoles sont donc le plus souvent 24

orientées vers des branches industrielles particulières: par exemple, les ingénieurs électrotechniciens vont trouver leurs emplois dans les industries électriques où ils valoriseront leurs connaissances en électricité. La disparition progressive du patronat familial et l'internationalisation des entreprises va toutefois induire des transformations importantes. En effet, si ces ingénieurs veulent éviter d'être sous la direction, soit des ingénieurs généralistes du premier type, soit des gestionnaires issus des écoles de commerce ou de management, il est indispensable qu'ils acquièrent des formations supplémentaires. Ceci s'est réalisé assez largement par des modalités diverses, soit en cours de carrière (stages, conférences, réflexions personnelles...) soit à l'issue de l'obtention du diplôme (année de formation à la gestion dans les instituts d'administration des entreprises, ou même études parallèles en gestion, sciences politiques, ou sciences économiques). Mais un autre mouvement vers la généralité trouve son origine dans l'évolution des technologies elles-mêmes et dans les modes de gestion des entreprises. Il s'agit, bien évidemment, des modifications liées à l'arrivée de ce que l'on a appelé le post-taylorisme (Stankiewicz, 1988 ; Cohendet et alii, 1988). Sans entrer dans la discussion sur la signification des changements en cours, on sent bien que l'une des questions posée est celle de savoir comment des activités vont pouvoir se coordonner de manière la plus efficace possible. On est ainsi passé de la question de la division du travail à celle de la coordination, au sein même de l'entreprise. La réponse taylorienne fournit les bases d'une division du travail dans l'entreprise. La distinction entre le travail du chef d'atelier et celui du bureau des méthodes et des études donne aux ingénieurs un rôle précis. Elle oriente leur activité vers le passage de la connaissance scientifique à l'application industrielle, sans avoir à se préoccuper a priori des questions de coordination ou de motivation des individus, pas plus que de l'articulation avec les marchés des produits. L'ingénieur aura tendance à être celui par qui le progrès arrive dans l'entreprise. On lui demandera d'abord d'être compétent dans son domaine de spécialité et de faire en sorte que les rendements soient les plus élevés possibles. Une des caractéristiques du post-taylorisme est son caractère "systémique". On veut dire par là que ce qui est remis en cause, c'est la possibilité de définir des optimums 25

locaux dont la somme fournirait l'optimum global de l'entreprise, voire d'un réseau ou d'un groupement d'entreprises. Ce changement induit une modification des rapports entre l'économiste et l'ingénieur. Quelques exemples récents1 montrent comment les ingénieurs sont amenés à "faire de l'économie". On discutera ensuite de la réponse possible des économistes. L'ECONOMIE DES INGENIEURS Une distinction est à faire entre les situations à l'intérieur des entreprises et les programmes d'enseignement ou de recherche.
Des ingénieurs dans les usines

Commençons par présenter deux cas d'entreprises pour situer mieux les rapports entre l'économie et les ingénieurs travaillant au cœur de la production industrielle. a. Cas n01 En avril 1994, nous visitions, en compagnie d'autres enseignants de l'Ecole Nationale Supérieure de Génie Industriel de Grenoble une usine appartenant à un grand groupe de construction de véhicules poids lourds. On y produit des boîtes à vitesses. Neuf ans auparavant, avec d'autres chercheurs de l'IREPD, nous nous trouvions dans la même usine, pour une recherche qui portait sur les" ateliers flexibles" (Hollard, Margirier, Rosanvallon, 1987). Ces ateliers flexibles étaient considérés alors comme le prototype d'une nouvelle génération d'équipements en machines-outils. Ils annonçaient, disait-on, après l'arrivée des machines à commande numérique, une nouvelle vague d'automatisation de la production, caractérisée par l'intégration de différents centres d'usinage, grâce à des systèmes informatiques de pilotage complexes. L'usine, dont nous parlons, en avait installé un, particulièrement perfectionné, depuis peu de temps. Cet atelier flexible représentait en effet ce qui se faisait de mieux dans le genre: il utilisait les techniques les plus avancées pour résoudre les problèmes posés par la coordination et l'automatisation des activités d'un atelier de mécanique.
1 Nous nous permettons de reprendre ici des cas évoqués également dans la présentation de l'ouvrage collectif sur le Génie industriel (Ho lIard, 1994). 26

Produit de recherches de laboratoires publics et de bureaux d'études d'entreprises, il était capable d'effectuer les opérations d'usinage nécessaires pour la production de n'importe quelle pièce ne dépassant pas une dimension déjà respectable, puisqu'il servait à usiner des carters de boîte à vitesses pour poids lourds. La recherche qui nous était demandée visait à évaluer les conséquences du développement de ce type d'équipements en Europe, d'apprécier notamment ses effets sur l'organisation du travail, sur les qualifications des salariés, sur la compétitivité des entreprises (Hollard, Margirier, 1988). Un souci dominant s'exprimait chez les responsables des secteurs publics et privés: les entreprises européennes seront-elles capables d'être compétitives par rapport à celles des autres nations? Parmi cellesci, figuraient évidemment le Japon, mais aussi les nations de l'Europe du Nord, la Suède en particulier. La compétitivité de l'industrie des pays européens s'analysait alors pour l'essentiel en termes d'équipements automatisés: nombre et qualité des "robots" utilisés, niveaux d'intégration atteints, variété des productions possibles... Cette recherche nous avait permis de mesurer l'ampleur des transformations qui étaient en train de s'opérer dans l'organisation de la production industrielle. Mais un certain nombre de faits avaient alors frappé les économistes et sociologues qui y participaient avec nous. Tout d'abord, nos collègues allemands nous avaient mis en garde contre une fascination trop grande à l'égard de la technique. Les industriels de leur pays cherchaient à éviter au maximum ce genre de rupture technique que représentait l'introduction d'un système très automatisé dans une unité de production traditionnelle. N'y aurait-il pas, en France, une insistance trop marquée en faveur de la coordination par des systèmes informatiques, qui conduirait à sous-estimer les problèmes liés à la maîtrise des opérations mécaniques proprement dites et à vouloir brûler les étapes? Quant aux économistes danois, ils nous expliquaient que le qualificatif de "flexible" était un abus de langage, rien ne valant, du point de vue de la flexibilité, un atelier d'usinage formé de bons ouvriers professionnels travaillant sur des machines spécialisées et capables de réaménager très rapidement les ateliers (Hollard, 1986). Mais ce qui nous avait le plus frappé, c'est que, pour l'ensemble de l'entreprise, cet équipement dont l'installation avait fait l'objet d'une large publicité, représentait un évé27

nement finalement peu important au regard d'une autre innovation, plus discrète, dans l'organisation de la production: le passage d'une gestion de la production à flux "poussés" à une gestion à flux "tirés". Pour les responsables de l'entreprise, cette novation était plus significative, parce qu'ils voyaient bien qu'elle allait toucher tous les services de l'entreprise, modifier les relations sociales dans l'entreprise et, au-delà de celle-ci, ses relations avec ses clients et ses fournisseurs. Le retour dans la même usine, neuf ans après, montrait le chemin parcouru, dans les faits comme dans l'esprit des responsables de l'entreprise. L'atelier flexible était toujours en place. Mais il avait subi des transformations profondes, après de longues périodes de mise au point tant des équipements que des logiciels. Un autre atelier, plus simple, plus compact, avait été installé. Et, surtout, le reste de l'usine s'était transformé profondément. Par une tout autre voie, qui faisait appel en premier lieu à des transformations dans l'organisation et la disposition des postes de travail. Là, les ouvriers n'avaient pas été remplacés par des automates. Au contraire, on les avait installés au centre d'un espace bien identifié d'où ils pouvaient effectuer une série d'opérations diversifiées. Chacun d'entre eux était à la tête d'une "microunité" de production disposant de ses propres indicateurs de performance. b. Cas n02 : un exemple d'instrumentation du choix faire ou faire- faire L'expérience d'un cours enseigné, avec Olivier Servais1, à l'Ecole Nationale Supérieure de Génie Industriel de Grenoble nous a permis d'analyser deux cas (A et B), opposés quant à la place du calcul des coûts et quant aux procédures permettant de choisir entre fabriquer à l'intérieur de l'entreprise ou d'acheter à un fournisseur extérieur2. Dans les deux cas, il s'agit de grandes entreprises livrant des produits complexes, tant par les connaissances scientifiques mobilisées dans la conception que dans le nombre des composants à assembler pour aboutir au produit final. Dans le cas A, il s'agit d'automobiles, dans le cas B, il s'agit de matériel électrique. La question posée concerne la fabrication de composants qui ne sont pas considérés comme caractéristiques du "mé1 Université de Savoie. 2 Sur ce point cf la thèse de Bocquet (1997).

28

tier" central de l'entreprise, mais la qualité de ces composants est déterminante pour la qualité du produit final. Dans les deux cas, l'entreprise est en mesure de les fabriquer elle-même et entend continuer, surtout dans le cas B, à en fabriquer au moins une partie, ne serait-ce que pour pouvoir suivre l'évolution des techniques et des coûts chez les fournisseurs. Dans le cas B, on a surtout insisté sur la déconnexion entre le calcul économique et le choix de faire ou de faire faire. Le choix est en effet considéré comme "stratégique", et donc ne pouvant pas être le résultat d'un calcul. En réalité, l'entreprise est engagée dans une politique de croissance externe très rapide et entend réserver ses capacités de financement disponibles à des prises de participation dans des entreprises étrangères, nord-américaines essentiellement. La règle est, en pratique, de confier à l'extérieur le maximum de la fabrication des composants et ne fabriquer à l'intérieur que ce qui est justifié par l'absence de fournisseur possible ou par des raisons stratégiques impérieuses. Dans le cas A, au contraire, on procède à une analyse systématique, préalable à la décision finale, deux types de variables intervenant, les coûts de production d'une part, le niveau des investissements d'autre part. Si une solution apparaît, qui nécessite peu d'investissements initiaux, et si les écarts entre les prix proposés par le fournisseur et les coûts "équivalents" évalués par l'entreprise sont significatifs, c'est cet écart qui entraîne la. décision en faveur de la solution la moins coûteuse. Dans le cas contraire le calcul est poussé plus loin (calcul d'un taux de rendement interne). On débouche donc sur un paradoxe: pour décider de la localisation des frontières de l'entreprise, on se réfère à une théorie qui fait comme si ces activités étaient en concurrence sur des marchés, alors que, pour expliquer la cohérence de l'entreprise, d'autres notions sont nécessaires (Dosi, Teece et Winter, 1990): coûts de transaction, processus d'apprentissage, contraintes de sentier, sélection liée à l'environnement de l'entreprise... En entrant plus à fond dans le détail des calculs effectués, on s'apercevrait que ces notions sont cependant prises en compte, de manière implicite et partielle, dans ces calculs et plus encore dans les décisions finales. Les ingénieurs qui pratiquent ces calculs et participent aux décisions concernant ces choix entre faire ou acheter sont parfaitement conscients de l'importance stratégique de 29

ces choix. Ils sont en revanche manifestement réticents à considérer comme "économique", un critère qui intégrerait explicitement des choix stratégiques, parce qu'ils ont besoin de disposer d'une méthode d'évaluation qui garde ses distances vis-à-vis des dimensions "stratégiques", voire "politiques" des décisions finales (choix d'un fournisseur contrôlé par les actionnaires de leur entreprise, privilégier pour des raisons politiques tel ou tel pays ou région, etc.). La référence à l'équilibre concurrentiel est un moyen de conserver une certaine rationalité dans les décisions. Ces deux cas, auxquels pourraient s'ajouter bien d'autres, montrent l'effort qui reste à faire aujourd'hui pour aboutir à un dialogue fructueux entre ingénieurs et économistes. Beaucoup d'ingénieurs l'ont compris mais il reste aux économistes à trouver les formes pédagogiques appropriées pour montrer que les travaux des économistes ne se sont pas arrêtés avec la théorie de l'équilibre walraso-paretien. QUE PEUVENT DIRE DES ÉCONOMISTES A DES INGENIEURS? Les exemples présentés ci-dessus montrent des démarches d'ingénieurs concernés par la définition des systèmes de production à mettre en place dans les entreprises industrielles. Tous les ingénieurs, nous l'avons dit, n'ont pas des fonctions de ce type. Outre les ingénieurs qui se destinent aux grands corps de l'administration, subsisteront toujours des ingénieurs chargés de la mise au point de procédés s'appuyant sur des connaissances scientifiques nouvelles et répondant à un cahier des charges défini. Mais le processus, qualifié "d'intégration", c'est-à-dire de prise en compte d'interactions fortes entre les choix de systèmes de production et le contexte technique, économique et social dans lequel ils s'insèrent paraît irréversible. Ce processus d'intégration donne aux ingénieurs des responsabilités croissantes. Le premier cas examiné nous a permis d'observer que des choix techniques étaient fortement dépendants des conditions de financement de l'entreprise, de la formation de son personnel, des conditions de l'emploi. Une solution, a priori très efficace, s'est avérée fort coûteuse à l'usage, notamment parce qu'elle ne fonctionnait pas dans les conditions prévues initialement. La prise en compte de ces différentes contrain30

tes, ajoutée à l'acquis technologique lié au premier investissement, conduit à des formes d'organisation accordant une autonomie nouvelle aux salariés. Dans le cas du choix entre faire ou faire-faire que nous avons envisagé ensuite, nous voyons apparaître le problème de la détermination des frontières de l'entreprise, traité comme un problème de choix d'investissement. Ceci nous renvoie à deux réalités industrielles essentielles, la concurrence (celle des fournisseurs) et le temps (le temps du projet de fabrication d'un véhicule). Le concurrent engineering, notion plus récente, fait référence également à la démarche d'intégration, en insistant sur la nécessité de liaisons horizontales entre les divers services de l'entreprise. La préoccupation dominante est celle de réduire le time to market et pour cela de mettre en place des processus de production compétitifs. Cette présence permanente, mais difficile à expliciter, de la concurrence dans la conception des systèmes de production, se manifeste aujourd'hui, par exemple, l'émergence du benchmarking (ou repérage concurrentiel). On désigne par là "une approche continue et systématique qui consiste à rechercher en dehors de son entreprise, en particulier auprès de sa concurrence, l'état de l'art des modes et méthodes de conception-fabrication-distribution dans son propre domaine ou un domaine avoisinant" (Jagou, 1993 p.18). On voit ainsi se dessiner peu à peu, à partir d'une logique typiquement "industrielle" (Boltanski et Thévenot, 1987), un espace de concurrence entre des systèmes de production. C'est dans cet espace que se déterminent les choix des ingénieurs, ce qui les force à "faire de l'économie". Comment les économistes peuvent-ils être associés à cette démarche? On peut distinguer trois niveaux où l'apport des économistes peut apparaître comme utile: - un niveau, classique pour l'économie industrielle et l'économie du travail, est celui de la présentation des observations et des analyses économiques permettant de mieux situer les enjeux économiques (A) ; - un niveau plus conceptuel, partant du fait que l'économie politique a accumulé des réflexions au cours de son histoire qui peuvent servir de référence à des conceptions différentes des systèmes de production (B) ; - un niveau, plus spécifique au champ étudié, sur la rationalité des choix à opérer dans cet espace de concurrence 31

particulier (C). Situer les enjeux économiques de la démarche des ingénieurs La démarche d'intégration conduit les ingénieurs à concevoir des systèmes englobant des champs de plus en plus vaste de l'organisation de la production. Comme ces systèmes de production débordent les frontières des entreprises et des nations, ces enjeux vont des problèmes d'emploi l, à ceux de la concurrence sur les marchés mondiaux Développer des outils d'analyse Nous avons noté plus haut que les catégories utilisées par les ingénieurs lorsqu'ils "font de l'économie" sont issues de travaux d'économistes. Outre l'équilibre walraso-paretien, l'économie industrielle traditionnelle fournit l'essentiel les références avec les notions de production, de branche et de valeur ajoutée. Mais cette approche suppose un anonymat des intervenants sur le marché et ne répond pas à la question du comportement des personnes qui ont à mettre en œuvre les systèmes de production (Arena, 1999). Il en résulte, du côté des ingénieurs, le sentiment que ces questions relèvent de la psychologie, de la sociologie, de l'ergonomie, ou de la gestion. Pourtant, on peut dire que, dans la dernière décennie, la plus grande partie des efforts conceptuels des économistes ont porté sur les dynamiques technologiques, les dynamiques d'entreprise, les processus et les équilibres dans des situations d'incertitude, d'asymétrie d'information, et d'interaction stratégique, avec des difficultés évidentes pour intégrer processus cognitifs, incitations et structures des organisations (Cohendet, Llerena, Marengo, 1998). Les ingénieurs ont certainement intérêt à prendre connaissance de ces analyses. Les questions de coordination entre activités, de motivations des individus, sont évidemment essentielles pour l'efficacité d'un système de production. Mais on sent bien l'existence de deux limites à l'utilisation effective de ces résultats:
1 Nous avons tenté de rassembler des informations de ce type dans un ouvrage collectif, rédigé par des chercheurs de l'IREPD et de l'IEPE de Grenoble: Génie industriel: les enjeux économiques (Hollard (éd.), 1994). 32

- la première tient à l'absence d'une traduction opérationnelle standardisée, ou au moins stabil isée, des résultats obtenus; - la seconde limite tient à la place de l'ingénieur par rapport à l'entreprise et aux personnes concernées. L'accent mis sur les externalités, sur la spécificité des actifs ou sur l'importance des interactions entre acteurs (comme le fait la théorie des jeux) va à l'encontre d'une conviction profonde de l'ingénieur: l'existence d'un progrès technique général, échappant à la contingence des institutions et des stratégies individuelles ou collectives. Cette dernière difficulté n'est pas seulement de l'ordre de la représentation que l'ingénieur peut avoir de son propre rôle, elle tient aussi à l'organisation des activités d'ingénierie. C'est en fait l'autonomie de ces activités par rapport à celle de la production et de la commercialisation qui est en cause. Retour sur la valeur et les prix Les deux niveaux précédents désignent, au fond, des rôles assez traditionnels des économistes. Restant relativement à la périphérie des actions des ingénieurs, ils se limitent au développement de leur discipline, en sélectionnant dans leur présentation ce qui peut concerner plus particulièrement ces actions. Nous avons vu le besoin de repères permettant d'apprécier la supériorité d'une solution technique par rapport à une autre. R. Arena, rappelle que, pour Veblenl, il y a un "divorce entre l'objectif véritable du système productif qui est de produire des biens utiles aux consommateurs et l'objectif pratique des grandes entreprises qui est de gagner de l'argent". L'évolution que nous avons décrite montre que ce divorce, s'il existe toujours, a pris une forme nouvelle. Si l'on se souvient que les recherches sur le reswitching des techniques ont montré que, pour hiérarchiser les techniques, il fallait connaître la répartition du produit net entre profits et salaires (Sraffa, 1970), le fait que la technique puisse faire l'objet d'une production pose le problème de la rationalité des choix qui s'opèrent dans ce secteur. Ne sommes-nous pas dans une situation où resurgit la
1 Veblen, The engineers and the price system, 1921 (d'après R. Arena, L'émergence de l'économie industrielle in Arena et alii, 199I, p. 23). 33

question de la valeur et des prix? Ceci paraît une nécessité, parce que toute activité organisée, de type marchand, a besoin d'indicateurs stables pour pouvoir fonctionner de manière durable]. Ceci repose la question de "l'hypothèse de nomenclature" des produits (Benetti, Carte lier, 1980) dans la mesure où la flexibilité des systèmes rompt la correspondance entre le produit final et les moyens de production. De ce point de vue, la notion de design dominant (Boissin, Ruffieux, 1994) paraît très stimulante. Ceci suppose également que la référence à l'échange sur le marché soit précisée en tenant compte de la dimension temporelle des processus de production. C'est ce que suggère J. Lesourne lorsqu'il écrit: "aujourd'hui, dans son travail de conception des systèmes, l'ingénieur a besoin d'approfondir la notion d'acceptabilité sociale. Par le passé, on ne considérait que le prix comme facteur d'acceptabilité. Or, le prix du système est de plus en plus une variable secondaire. Car le prix n'est qu'une composante d'un facteur plus large, déterminant, qui est le coût pour l'utilisateur. Il faut associer au prix d'un système le coût du temps d'apprentissage et le coût du temps nécessaire pour utiliser le système". On peut même se demander si le temps à prendre compte est encore susceptible de se traduire par un coût. Que signifie, de ce point de vue, Ie time to market? Voici donc quelques questions aux économistes qui me paraissent valoir la recherche de réponses et de pédagogies appropriées.

] Cette idée est rappelée par lB. Waldner (1990, p.50) dans un autre contexte: Une fois encore, la théorie des systèmes nous démontre que la stabilité du processus de production et des coûts est conditionnée par des standards (temps alloués, coûts, quantités de calcul) à grandes constantes de temps. Ce principe de détermination d'une valeur moyenne sur une période donnée est appelé "correction intégrale".

34

SYSTÈMI} ÉCONOMIQUE ET SYSTÈME DE PENSEE: QUELQUES ASPECTS INTELLECTUELS DE LA RECHERCHE ÉCONOMIQUE
Jean-Paul COURTHÉOUX Comme toute activité humaine, la recherche économique ne tend pas nécessairement d'elle-même vers la perfection ou, comme l'on dit volontiers, vers "l'excellence". Le fait même qu'en divers domaines, on affiche expressément la nécessité d'atteindre des pôles d'excellence prouve que cette perfection ne va pas toujours de soi et suppose de nombreux

efforts et remises en question 1.
Plus précisément, en matière de recherche économique, deux phénomènes peuvent dénaturer plus ou moins le travail scientifique: le risque "opportuniste", par excès d'extraversion; à l'opposé le risque "autonomiste", par excès d'introversion. Il y a risque opportuniste lorsque, pour des raisons d'intendance ou de conformisme, la recherche est par trop entreprise en fonction d'objectifs définis extérieurement par des bailleurs de fonds ou des "technocrates". Les mots d'ordre d'une telle recherche sont plutôt de satisfaire à des impératifs de rentabilité si les bailleurs et technocrates sont politiquement de droite, plutôt de répondre à la "demande
1 Ce texte expose certains éléments de conférences données en avril 1999 à la Faculté de Droit et de Sciences économiques de Casablanca, à l'invitation du Doyen El Bachir Kouhlani dans le cadre du milieu scientifique aussi stimulant que convivial de l'Université Hassan II.

sociale" s'ils sont de gauche. Mais, en toutes hypothèses, ces recherches risquent d'être influencées par la logique de "contrats" dont le champ d'application demeure souvent trop partiel, trop pointu et dont le temps d'opération relève plus du court terme que du long terme, plus de la "période-cadre" que de la "période délai", pour emprunter au langage de la théorie économique. Bien sûr, il ne saurait être question d'accabler particulièrement la recherche. L'opportunisme à court terme peut affecter tous les comportements humains, à l'exception des comportements religieux axés au contraire sur le très long terme, mais en déclin dans les sociétés occidentales. De façon tout à fait flagrante, cet opportunisme est très répandu en matière politique. Pour rester dans le domaine économique, on sait à cet égard, que les difficultés de maintes entreprises viennent notamment d'une importance excessive, dans leur conduite, d'objectifs financiers à court terme, par rapport aux objectifs de développement à long terme. A l'opposé, le risque "autonomiste" apparaît, lorsque, excessivement détachée des conditions d'utilité et d'application, la recherche travaille surtout pour elle-même, pour la satisfaction de ses propres agréments. Là aussi, le risque n'est pas propre à la recherche. Faut-il rappeler, en ce qui concerne la fonction publique, la très célèbre "loi de Parkinson" selon laquelle les fonctionnaires se créent mutuellement du travail. Transposée à la recherche, toujours dans un esprit d'humour caricatural, une telle loi pourrait être formulée ainsi: "les chercheurs consomment leur propre travaiL..". Sans aller jusque là, il est tout de même difficilement contestable que certains jeux, au reste élégants, de l'économie pure tiennent plus d'une gymnastique intellectuelle que d'une contribution bien évidente à la connaissance du réel. Dans un autre style de recherche, plus empirique mais également critiquable, diverses compilations érudites, sur des sujets parfois de faible utilité, font le plaisir de leurs auteurs mais n'apportent guère de valeur ajoutée. Il ne s'agit plus tellement alors de création; et il y aurait plutôt lieu de parler de "recréation scientifique", selon une expression de nos ancêtres qui avaient au moins, en la matière, le mérite d'une belle franchise! Mais l'ironie est facile et constitue elle-même une activité plaisante. L'important, face à ces risques opportunistes et autonomistes, est de réfléchir aux conditions de la recherche 36

économique. Une telle réflexion doit être menée avec humilité, tant il est vrai que les jugements sont relatifs et faillibles. Elle devrait être aussi effectuée par référence aux observations de ceux qui se sont déjà interrogés sur ce problème. Aussi ces références ont-elles été ou seront-elles incluses dans des travaux plus développés1. Dans les dimensions limitées du présent texte, on se limitera à quelques observations partielles n'ayant d'autre ambition que de constituer des hypothèses de travail et de susciter les propres observations des lecteurs. A cet égard et bien qu'en la matière toute classification puisse aboutir à un excès de simplification, il est possible de distinguer, d'abord, des conditions méthodologiques de la recherche, dans la mesure où l'observation et l'explication des faits économiques impliquent que soient notamment résolus des problèmes d'homogénéité des données étudiées, de relativité des faits et des analyses, de recevabilité de la recherche elle-même. Il y aurait lieu ensuite et surtout, au niveau de la nature profonde de la recherche, de s'attacher aux conditions fondamentales d'objectivité des interprétations et de perméabilité des raisonnements. Enfin, même s'il s'agit de conditions sinon secondaires du moins plus "terre à terre", il serait dangereux d'ignorer les conditions pragmatiques de la recherche économique: conditions de clarté (rédactionnelle et conceptuelle) sans lesquelles il ne saurait y avoir communicabilité des résultats, conditions de simplicité, et plus précisément de synthèse et de parcimonie, sans lesquelles il n'y aurait guère d'efficacité. ASPECTS MÉTHODOLOGIQUES: RELATIVITÉ, RECEVABILITÉ HOMOGÉNÉITÉ,

En ce qui concerne les aspects méthodologiques, la condition d'homogénéité pose le problème de la représentativité des mesures économiques, la condition de relativité celui de la diversité des phénomènes et des hypothèses, la condition de recevabilité celui de la possibilité et de l' intérêt mêmes de la recherche. Sur ces trois conditions évoquées

1

Voir sur ce point, nos contributions aux Cahiers de l' ADIS numéro 26 37

(1995) et numéro 36 (1996).

par ailleurs1 , on se limitera ici à quelques généralités et brefs exemples. La condition d'homogénéité Les éléments et données sur lesquels travaille la science économique ne sont pas toujours homogènes dans le temps et dans l'espace. De ce fait, ils posent de difficiles problèmes de représentativité et de comparabilité. Soit les mesures ne portent que sur des signes apparents et leur coïncidence avec les faits réels n'est que plus ou moins assurée, variant selon les moments et les lieux. Soit encore les mesures portent bien sur des faits réels, mais n'en saisissent que des éléments partiels. Soit enfin, ces mesures sont affectées par leur caractère conventionnel, le contenu des séries statistiques différant sensiblement selon les définitions qui sont appliquées aux phénomènes observés. Citons ainsi, sur l'écart entre mesures apparentes et faits réels, les statistiques relatives à la durée du travail, qui se rapportent généralement à la durée annoncée par les entreprises, en raison de leurs horaires de base, et ne tiennent pas compte alors de divers phénomènes d'absentéisme, de pause, d"'amplitude", de congés exceptionnels etc... Sur le problème, voisin, de l'écart entre mesures partielles et phénomènes totaux, le cas le plus fréquemment controversé est vraisemblablement celui du produit national ou encore celui de l'indice des prix auquel on reproche souvent de ne pas inclure tels produits ou services. Mais on pourrait évoquer aussi le cas de la consommation, dans lequel les statistiques traditionnelles ont été parfois complétées par des statistiques de "consommation élargie", incluant les parts de services collectifs "divisibles" qui peuvent être imputées aux différentes catégories de ménages. Enfin, en ce qui concerne le caractère conventionnel de certaines mesures, le cas des statistiques de population active est notoire, qui selon les pays, les époques et les circonstances tiennent compte ou non de catégories telles que les épouses d'agriculteurs, les étudiants stagiaires, les militaires du contingent, les chômeurs...

1 Voir, pour un exposé plus approfondi, Cahiers de recherche de l'AD/S, numéro 36, 1996. 38

La condition

de relativité

Le problème de la relativité de sciences humaines est lui aussi tellement "classique" qu'il n'y aurait guère lieu de le rappeler, s'il n'était pas néanmoins parfois oublié. Certes, on admet généralement que dans les sciences sociales et en économie notamment, il n'existe guère de lois et déterminismes au sens strict. Certes encore, on convient volontiers en ce sens, au niveau des principes, que les mêmes causes n'y produisent pas toujours les mêmes effets, que les mêmes phénomènes puissent y être regardés de façon très différente. Cependant, au niveau des applications, les études pragmatiques sont parfois menées comme s'il y avait, notamment en économie, des relations causales, régulières, nécessaires. Plus précisément, la science économique pose tout à la fois un problème de relativité objective et de relativité subjective. La relativité objective tient à la diversité des faits, la relativité subjective à la diversité des analyses. Bien sûr une telle distinction est elle-même "relative", dans la mesure où l'on peut soutenir que tout objet scientifique se ramène finalement à la façon dont il est saisi par le sujet de l'observation. Une certaine dose de subjectivité se retrouve donc en toutes hypothèses. Cependant dans le cas de la relativité objective, cette dose demeure faible et négligeable; l' incertitude provient essentiellement du "comportement" de la matière étudiée. Par contre, dans les cas de relativité subjective, l'incertitude tient surtout à l'attitude même de l' observateur, c'est-à-dire à la diversité des analyses et appréciations possibles face à un même ordre de phénomène. Citons ainsi, parmi les cas de "relativité objective", celui des "effets de structure". L'évolution globale d'un ensemble peut se révéler sensiblement différente de la moyenne des évolutions particulières des éléments qui le composent. C'est ainsi que le salaire moyen n'évolue pas dans les mêmes proportions que la moyenne des salaires, que les termes de l'échange entre nations peuvent se détériorer à prix inchangés, que le taux de chômage des plus de 50 ans est relativement bas, que les petites entreprises créent moins d'emplois qu'il n'y paraît, que la mobilité sociale paraît différente selon que l'on observe la situation des fils par rapport à celle des pères, ou la situation des pères par rapport à celle des fils. Quant à la "relativité subjective", on sait que, même face à des faits homogènes et déterminés, les résultats des 39

analyses peuvent diverger selon le choix des variables observées, selon la nature des questions posées, selon les modalités des traitements statistiques. Ainsi existe-t-il en matière de chômage, des statistiques juridiques restrictives (nombre de chômeurs indemnisés), des statistiques sociologiques extensives (nombre d'intentions de travail) et, entre les deux, des statistiques économiques limitées au nombre de demandes d'emploi exprimées et insatisfaites. Autre exemple, les termes de l'échange précités, qui donnent lieu à tant de controverses, évoluent différemment selon qu'ils sont bruts (en volume) ou nets (en valeur) ou encore selon qu'ils sont "factoriels simples" (prenant en compte la productivité des vendeurs) ou "factoriels doubles" (tenant compte aussi de la productivité des acheteurs). Que dire encore des mouvements des taux de change souvent inverses selon qu'ils sont exprimés en valeur "nominale" ou en valeur "réelle", corrigée des variations de prix...
La condition de recevabilité

Alors que les conditions d'homogénéité et de relativité concernent la mise en œuvre de recherches dont le principe n'est pas mis en question, la condition de recevabilité concerne l'opportunité même d'entreprendre ou non une recherche. En d'autres termes, un projet de travaux, d'études, de thèse etc... doit-il être considéré comme désirable et possible? Est-il "recevable" par rapport aux moyens disponibles et par rapport aux besoins de connaissance? Pour répondre à une telle question, on peut distinguer une "recevabilité ascendante", relative à la quantité d'informations qui peuvent remonter jusqu'au chercheur, et une "recevabilité descendante" relative à la destination finale de la recherche, à la qualité d'affectation des éléments réunis et exploités par les chercheurs. En ce qui concerne la "relativité ascendante", le problème de l'information paraît a priori simple: dispose-t-on ou non des informations nécessaires pour entreprendre une recherche? En fait, ce problème est plus complexe, car il n'existe pas seulement un risque d'information insuffisante; il existe aussi - et peut-être même surtout - un risque d'information excessive, génératrice d'encombrements et de délais de traitement excessifs. En ce qui concerne la "recevabilité descendante", le 40

problème posé, celui de la qualité d'affectation, est plus crucial que, celui, précédemment évoqué, de la quantité d'accumulations. Une recherche trop volumineuse par rapport à son produit présente, par définition, une productivité faible. Mais, cette productivité peut néanmoins être effective, quoique diluée. Par contre, une recherche mal affectée peut être entièrement inopportune. Certains sujets de recherche portent, en eux-mêmes, l'annonce de leur inefficience, et il semble qu'en la matière trois "risques" au moins sont à redouter: le risque de banalité, le risque d'inutilité, le risque de circularité. Le risque de banalité se réalise en cas de redondance, lorsqu'une recherche ne fait que répéter des résultats déjà acquis sans conteste (ou donner simplement un "habillage mathématique" à une vérité d'évidence). Le risque d'inutilité, voisin du précédent, apparaît lorsqu'il y a offre sans demande. Si un travail concerne une question résolue 1, ne correspond à aucun besoin de la communauté scientifique ou d'une catégorie quelconque de "consommateurs", on peut s'interroger sur l'opportunité de ce travail. Mais, en l'espèce, la condition de relativité interfère avec la condition de recevabilité. Plus précisément, la relativité des jugements implique de reconnaître que certaines recherches sont trop originales pour rencontrer au départ une demande déjà formulée. Enfin, le risque de circularité, à son tour proche du précédent, se manifeste lorsqu'il y a autoconsommation excessive d'une recherche par ses propres producteurs. C'est là tout simplement le cas du "risque autonomiste" précédemment évoqué. Homogénéité, relativité, recevabilité sont donc trois grands sujets de réflexion méthodologique en matière de recherche, notamment économique. Toutefois, par delà ces aspects, la recherche économique pose aussi des problèmes fondamentaux de perméabilité intellectuelle et d'objectivité scientifique. Il serait bien "lourd" d'évoquer à la fois deux problèmes aussi graves. Aussi, on se limitera ici à quelques observations sur la "condition de perméabilité", observations limitées mais, pour l'essentiel inédites; et l'on reportera aussi à d'ultérieures publications les réflexions, elles aussi
1 Le problème de l'évolution du pouvoir d'achat à long terme selon les classes sociales dans les pays développés, par exemple; par opposition à celui, toujours en discussion, de l'évolution des termes de l'échange entre nations. 41