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Sortir du chômage, retrouver un emploi

De
310 pages
La matière de cet ouvrage est constituée d'une enquête dans une entreprise d'insertion, le Relais, créée en 1985 par une communauté Emmaüs du Nord de la France. L'étude minutieuse de cette entreprise et de ses publics révèle le long chemin que certains doivent accomplir pour sortir du chômage. Cet ouvrage permet de comprendre beaucoup d'autres structures qui se réclament de l'insertion par l'activité économique, voire du champ de l'économie sociale et solidaire. En ce sens, la démarche entreprise est celle d'une approche monographique visant à la généralité.
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SORTIR DU CHÔMAGE, RETROUVER UN EMPLOI

Travail du Social Collection dirigée par Alain Vilbrod
La collection s'adresse aux différents professionnels de l'action sociale mais aussi aux chercheurs, aux enseignants et aux étudiants souhaitant disposer d'analyses pluralistes approfondies à l'heure où les interventions se démultiplient, où les pratiques se diversifient en écho aux recompositions du travail social. Qu'ils émanent de chercheurs ou de travailleurs sociaux relevant le défi de l'écriture, les ouvrages retenus sont rigoureux sans être abscons et bien informés sur les pratiques sans être jargonnants. Tous prennent clairement appui sur les sciences sociales et, dépassant les clivages entre les disciplines, se veulent être de précieux outils de réflexion pour une approche renouvelée de la question sociale et, corrélativement, pour des pratiques mieux adaptées aux enjeux contemporains. Déjà parus Laurence MOUSSET-LIBEAU, La prévention de la maltraitance des enfants, 2004. Arlette LABOUS, Et si je faisais marin ?, 2004. Emmanuelle SOUN, Des trajectoires de maladie d'Alzheimer, 2004.

Jean LAVOUE; (sous la dir), Souffrances familiales, souffrances sociales, 2004 Pierre HEBRARD, (sous la dir.), Formation et professionnalisation des travailleurs sociaux, formateurs et cadres de santé, 2004. L. MELLIN!, A. GODENZI, J. De PUY, Le sida ne se dit pas: analyse des formes de secret autour du VIH/sida, 2004. Jean LAVOUÉ, La demande de justice en protection de l'enfance,2004. François ABALLÉA et Charlotte SIMON, Le service social du travail: avatars d'une fonction, vicissitudes d'un métier, 2004. Bénédicte ALLOUCHERY, Bébé au coeur d'une relation parents-assistante maternelle, 2003. Stéphane MARTIN, Le Brevet Professionnel Jeunesse et Sports. Analyse d'une politique ministérielle d'éducation populaire,2003. Alain VILBROB (dir.),L'identité incertaine des travailleurs sociaux, 2003.

Gilles Lazuech

SORTIR DU CHÔMAGE, RETROUVER UN EMPLOI
Ethnosociologie d'une entreprise d'insertion par l'économie

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

Du MÊME AUTEUR

L'exceptionfrançaise. Le modèle des grandes écoles à l'épreuve de la mondialisation,Rennes, Presses Universitaires de Rennes,1999. Toute confiance est d'une certaine confiance aveugle, Nantes Editions Pleins Feux, collection Variations, 2002.

@L'Hannatlan,2005 ISBN: 2-7475-8342-2 EAN : 9782747583428

Je dédie cet ouvrage à mes deux fils, Julien et Etienne, à mon père, Gilbert et à mon grand-père, Léon.

Ftenaercienaents Ce travail n'aurait pas pu aboutir sans le concours de nombreuses personnes. Mes remerciements vont à Philippe Laforge qui a facilité mon immersion dans l'entreprise et qui m'a accordé son soutient. Je tiens également à remercier l'ensemble des salariés du Relais-Atlantique pour leur accueil et leur disponibilité. Je remercie aussi Véronique Guienne pour sa lecture du manuscrit et ses nombreuses suggestions d'analyse ainsi que Valérie Lacaille, Danielle Lassort et Gwénola Mabileau pour leur patiente relecture et pour leurs conseils d'écriture. Je tiens également à remercier Charles Suaud, directeur du Centre Nantais de Sociologie, qui a accordé à l'ensemble du projet un soutien sans faille.

Introduction
Il Y a parfois, dans l'entrée en recherche, une relation nonscientifique entre un chercheur et son objet. La règle vaut pour les chercheurs ordinaires comme pour beaucoup de ceux qui sont consacrés par la disciplinel. Ce n'est que patiemment à l'aide d'une démarche spécifique, propre au métier de sociologue, que la relation intime entre le chercheur et l'objet de ses recherches a quelques chances de se transformer en objet scientifique2. Rien en ce qui me concerne ne me destinait a priori à travailler auprès d'une population en insertion, une population ayant connu des formes diverses de mise à l'écart du monde social. La sociologie que j'avais abordée touchait à la formation et à l'insertion professionnelle des cadres et ingénieurs, loin du monde des exclus donc. Si j'ai connu le Relais-Atlantique3 par le hasard d'une rencontre, j'y suis resté par la conviction qu'il y avait là un vrai objet d'étude sociologique. J'ai eu le sentiment que cette entreprise d'insertion présentait des principes moraux et organisationnels, sinon semblables à ceux existant dans d'autres structures de ce type, du moins qui leur seraient opposables. En ce sens, ma démarche est bien celle d'une approche monographique visant à la généralité. Elle aboutie à la production d'un texte qui s'appuie sur la description minutieuse d'un terrain très localisé pour proposer, par touches successives, des éléments d'interprétation et d'analyse beaucoup plus généraux.

Je pense ici, pour n'en citer que quelques-uns, à Richard Hoggart, Howard Becker, Pierre Bourdieu et Abdelmalek Sayad. 2 Sur les principes méthodologiques qui doivent être appliqués lors d'une démarche de sociologie scientifique, l'ouvrage co-rédigé par Pierre Bourdieu, Jean-Claude Chamboredon et Jean-Claude Passeron, Le métier de sociologue, Paris, Mouton, 1968, reste une des meilleures références. 3 Le Relais-Atlantique est l'un des douze sites de production et de commercialisation du groupe Le Relais. Les observations et les entretiens ont été réalisés au Relais-Atlantique dont l'usine se trouve en périphérie de l'agglomération nantaise.

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Le Relais-Atlantique est une entreprise d'insertion par l'économie de soixante salariés. On y collecte des vêtements usagés au porte-à-porte qui, ensuite, sont triés puis revendus aux particuliers dans des boutiques de friperie ou à l'exportation. C'est une salariée de l'entreprise qui m'a fait connaître le Relais. C'est en parlant avec elle de son travail auprès de salariés en insertion que j'ai eu envie d'en savoir un peu plus. Un terrain de recherche est né de cette première rencontre. Le fait d'être étranger, c'est-à-dire parfois un peu gauche, maladroit, sur un terrain d'enquête ayant pour le chercheur un caractère exotique, plutôt que d'emblée à l'aise, à sa place, sur un terrain plus familier4, ne mérite d'être signalé que dans la mesure où, du point de vue méthodologique et scientifique, cette connaissance apporte quelque chose au lecteur sur la production de l'enquête, sur la collecte des données et leur analyse, sur l'écriture également. Peut-être faudrait-il préciser que d'aller sur un terrain inconnu, auprès d'une population dont on ne sait, par expérience personnelle ou professionnelle, presque rien, n'évite pas d'importer dans la recherche des formes de préconstructions le plus souvent héritées de son propre passé social. Le fait d'avoir été préservé de toutes sortes de galères pouvait laisser penser que j'arriverais au seuil de cette recherche dans un état de neutralité bienveillante, voire même de naïveté touchante - dispositions qui, au moins au commencement du travail d'enquête, peuvent être profitables lorsqu'elles poussent à la découverte - si l'on ne se souvient que le chercheur, même dans les terrains les plus éloignés de son monde, court toujours le risque de voir et de penser ce qu'il observe à travers ses propres catégories de perception et d'analyse, à travers celles qui sont de sa culture sociales.

4 Sur la relation de proximité entre le chercheur et son terrain, M. Gauirir, « L'observatrice, indigène ou invitée? Enquête dans un univers familier », Genèse, n032, septembre, 1998, p. 108-126. 5 Voir ce que dit Claude Lévi-Strauss à propos de l'ethnocentrisme. C. LéviStrauss, Race et Histoire, Paris, Folio, 1987.

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Je ne crois pas avoir échappé au choc des cultures. Ce fut le cas le premier mois. À chaque fois que je devais rencontrer les salariés, j'y allais avec une certaine appréhension, une gêne pour être exact. Une de mes premières ruptures fut à faire sur les représentations que je me faisais du corps, comme corps normal et usage normal du corps6. Quelles impressions me firent ces corps souvent marqués, tatoués, déformés, peu attirants le plus souvent? Ces visages vieillis avant l'âge, les dents souvent jaunies, grises, en mauvais état, ces cheveux sans coupe, ces essais de maquillage sans grâce. Quelles impressions me firent ces corps en mouvement, ces façons de parler entre soi lors des pauses, de prendre un café, de manger une part de gâteau, de fumer une cigarette, de rire ensemble? Quelles impressions, enfin, me firent ces corps au travail, lorsque, justement, après quelques mois, j'y ai également engagé le mien? L'entrée véritable dans le terrain se fit par le corps, le jour où j'ai passé quelques heures, avec eux tous, à charger, sac après sac, près de 20 tonnes de textile dans un semi-remorque. On doit rappeler à cette occasion que le sociologue est toujours un intrus dans les terrains qu'il parcourt, qu'il doit, lui aussi, faire ses preuves, mouiller sa chemise, parfois au sens propre du terme. Les échanges sociaux ne se font pas durablement à sens unique, si le sociologue demande beaucoup, il doit aussi apporter quelque chose à ceux qu'il sollicite lors de l'enquête7.

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On sait que le corps est l'un des plus puissants marqueurs sociaux. La façon

d'être avec son corps, les goûts et les dégoûts qui l'entourent, les répulsions et les interdits qui, pour chacun, en règlent l'usage, la perception la plus intime que l'on en a en disent long sur ce que l'on est socialement et culturellement, mais également sur ce que l'on a vécu, sur la façon dont on a traversé le temps, car le corps est aussi notre mémoire. Cf. Luc Boltanski, « Les usages sociaux du corps », Annales Économies, Sociétés, Civilisations, 26èmeannées, n° 1, janvierfévrier 1971, p. 205-233. 7 À l'instar de Loïc Wacquant, lors de ses recherches sur la boxe, il est parfois indispensable que le chercheur paie un peu de sa personne, comme condition minimale d'accès au terrain et comme condition minimale d'accès à une sociologie compréhensive. L. Wacquant, Corps et âme. Carnets ethnographiques d'un apprenti boxeur, Marseille, Agone, 2000.

Il

Dans quelle mesure le fait d'être différent est-il un atout ou un handicap dans un travail d'enquête sociologique? Les différences corporelles, sociales et culturelles, entre le chercheur et ceux qui constituent son terrain, permettent-elles une meilleure empathie, une forme singulière d'altérité? Une plus juste compréhension de ce qui est dit? Ou, au contraire, forment-elles un obstacle incontournable? J'essaierai de répondre à ces questions, mais je pense pouvoir affirmer, indépendamment du degré de familiarité du chercheur avec son terrain, que les biais sont toujours possibles. Ils le sont tout particulièrement dans les enquêtes qui reposent sur les rencontres, les contacts, les interactions, à chaque fois que le chercheur est dans une relation de proximité avec son terrain, dans laquelle l'observation visuelle, auditive, olfactive, tactile parfois, constitue l'une des formes essentielles de recueil des données8. Situation d'enquête où la présence physique du chercheur contribue à faire le terrain, à le produire par le simple fait de le faire exister en tant qu'objet de recherche.

Le choix d'un titre
« Construire un objet scientifique, c'est, d'abord et avant tout, rompre avec le sens commun, c'est-à-dire avec des représentations partagées par tous [... ] en particulier avec les notions classificatoires communes ». Je partage le souci de la «mise en question» et celui du «doute radical» chers à Pierre Bourdieu9. Les études sur les populations stigmatisées nécessitent, plus que d'autres, un travail permanent de prise de distance: par rapport à soi, par rapport à ce que peuvent laisser dire ou entendre ceux avec qui on s'entretient, par rapport à tout ce qui a pu se dire ou s'écrire sur le sujet.

8 Sur ce point se reporter aux analyses de Daniel Bizeul, « Le récit des conditions d'enquête: exploiter l'information en connaissance de cause », Revue française de sociologie, XXXIX-4, 1998, p. 751-787. 9 Pierre Bourdieu, Réponses, Paris, Seuil, 1992, p. 207.

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L'expression « s'en sortir» 10,au départ choisi comme titre pour l'ouvrage, par sa généralité d'emploi, ne désigne aucune situation précise. Ce n'est pas davantage une catégorie sociologique ni même un terme qui désignerait un état ou un processus sociologiquement identifiéll. C'est une expression du sens commun qui, sur l'espace de l'insertion, fonctionne un peu comme un mot d'ordre permanent: "on est là pour aider les autres à s'en sortir",. "si vous suivez mes conseils, vous allez vous en

sortir ", etc. Cette expression mobilise tout un univers de
représentations mentales: «le bout du tunnel », «le fond du puits », « remonter la pente », « rebondir », etc., qui en disent long en définitive sur la façon dont notre société pense l'exclusion et la gère. Il faut rappeler brièvement que l'exclusion est au fondement des sociétés marchandes capitalistes telles qu'elles se sont inventées à partir de la fin du XVIIIe siècle. Les différentes doctrines libérales qui prônent l'individualisme et la libre initiative rendent crédible - voire désirable pour certains - un monde économique régulé principalement par le jeu de la «main invisible» d'Adam Smith. Ce jeu du marché libre, private market pour reprendre les termes de Fernand Braudel, est un marché de l'exclusion comme le montrera Karl Polanyi12. Au cours de la seconde moitié du XXe siècle se produit une démarchandisation partielle du travail salarié. La construction progressive de l'État social et de la société salariale permettra en partie, et dans une conjoncture économique très favorable à l'emploi, une mise à l'écart du travail des principes de la régulation marchande. Depuis les années 80, des situations de travail régies par les principes du marché sont réapparues comme l'atteste l'augmentation considérable des intérimaires et des travailleurs à temps partiel ou à
10Le titre « Sortir du chômage, retrouver un emploi» a été finalement retenu pour l'ouvrage, au lieu de « S'en sortir» qui avait la préférence de l'auteur. 1I Comme le sont, par contre, les termes de désaffiliation .. Robert Castel.., de disqualification sociale.. Serge Paugam .. ou de désinsertion .. Vincent de Gaulejac. Voir l'ouvrage de Martine Xiberras, Les théories de l'exclusion, Paris, Armand Colin, 2000. 12 Karl Polanyi, La grande transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps, Paris, Gallimard, 1983.

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horaires réduits. Parallèlement à cette première évolution une part significative du chômage (environ un tiers) est constituée de chômeurs de longue durée dont la probabilité de retrouver un emploi décroît en fonction de la durée du chômage. Le retour de l'exclusion économique marqué par la présence considérable de travailleurs sans véritable emploi, va donner lieu, à partir des années 80, au développement d'un nouveau champ d'activité sociale: celui de l'insertion et d'une idéologie à l'action, un peu fourre-tout, celle du « s'en sortir ». La thèse que Bénédicte Herrgott a consacrée aux «plus démunis 13» montre les enjeux sociaux et politiques qui entourent la catégorisation des pauvres. Au travail de classification des « plus démunis» en catégories distinctes et homogènes14, effectué par des agents de l'État, s'oppose parfois les logiques des agents concernés. Logiques individuelles, ou système d'intérêts, qui vont de la production d'une identité sociale à diverses stratégies d'obtention d'avantagesI5. Selon Bénédicte Herrgott, le « s'en sortir» fonctionnerait à l'état pratique, à l'occasion des rencontres avec les agents du travail social, de catégories d'appréciation et de jugement autour desquelles s'organiseraient les relations entre les travailleurs sociaux et les démunis. Il serait, à ce titre, à la fois la mesure d'une capacité à devenir (expression d'une motivation, d'un projet, d'un itinéraire) et, dans un parcours individuel d'insertion, il servirait d'appoint, de langage commun et de référence commune «aux
13 Bénédicte Herrgott, « HS 'en sortir". Les catégorisations de la pauvreté et leurs effets identUaires sur les plus démunis. », Thèse de doctorat en sociologie, Faculté de Droit et des sciences Politiques, Rennes, 2003. 14 Catégorisations qui rendent possible l'application des différentes politiques assistancielles d'État mises en œuvre depuis les années 70. 15 Comme le souligne B. Herrgott, les « plus démunis» se caractérisent par un fort repli sur soi, parfois également par un sentiment de honte et de culpabilité, qui ne favorisent ni la production d'une identité collective positive, ni des formes de regroupement collectif visant à mettre en avant des intérêts communs ou visant à peser sur les politiques d'État. B. Herrgott, « HS'en sortir". Les catégorisations de la pauvreté et leurs effets identitaires sur les plus démunis. », op. cU.

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plus démunis et aux agents de l'État pour se comprendre et s'identifier16 ». Mobilisée par les professionnels du travail social, la catégorisation du «s'en sortir» serait doublement subjective: «d'un côté, elle s'appuie sur les jugements intimes des acteurs officiels qui évaluent la volonté des plus démunis à en finir avec leur situation de pauvreté. D'un autre côté, elle implique de considérer les plus démunis comme des sujets actifs ou autonomes, capables de décider eux-mêmes de leur avenir et de choisir les

formes les plus appropriées à la résolution de leurs difficultés17».

Il y a, par conséquent, avec la catégorie du «s'en sortir», la participation active des démunis qui contribuent à produire les principes de classement qui servent à les classer. Bénédicte Herrgott montre l'importance des entretiens de face-à-face qui se déroulent entre les travailleurs sociaux et les démunis. Lors de ces entretiens, ces derniers exhibent les signes qui rendent crédible, ou non, leur classification dans la catégorie des aptes au «s'en sortir». Étape indispensable avant que ne soit décidée la mise en œuvre, par les travailleurs sociaux, d'une aide spécifique d'insertion par le travail. Ces signes (que les professionnels du travail social suscitent aussi par les questions qu'ils posent) constituent le curriculum vitae du pauvre: être à l'heure aux rendez-vous, avoir effectué des démarches pour la recherche d'un emploi, accepter le cas échéant une cure de désalcoolisation, suivre un programme d'alphabétisation, proposer un projet de vie, montrer que l'on fait des efforts, être prêt à prendre un CES, être disponible tout de suite, etc. Au Relais, la motivation à «s'en sortir» constitue le principal critère de sélection puis d'appréciation du personnel18. Cette motivation, qui est aussi une forme concrète d'adhésion au
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B. Herrgott, op. cil. p. 66.
Ibid. p. 67.

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18 Précisons d'emblée qu'il s'agit là d'un processus de réinsertion par l'activité économique dont l'objectif ultime est de permettre aux agents concernés de trouver un emploi sur le marché du travail non aidé. À ce titre, les salariés du Relais sont dans la phase ultime d'un «processus d'insertion ». Ils ne sont donc pas, au moment de leur recrutement, ni totalement exclus ni totalement désaffiliés. Pour ces derniers, d'autres structures d'insertion existent comme les CHRS (Centre d'Hébergement et de Réinsertion Sociale).

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proj et de l'entreprise, constitue également une frontière, à la fois symbolique et pratique, entre les salariés. Il y a ceux qui veulent « s'en sortir », qui y croient, qui s'accrochent, qui sont volontaires, indépendamment de leurs difficultés initiales, et ceux qui ne peuvent pas, ou pire qui ne veulent pas. Qui, en quelque sorte, refusent de jouer le rôle pour lequel ils ont été choisis. Ces derniers sont rapidement mis à l'écart. Le temps que leur contrat se termine, ils éprouvent qu'une entreprise d'insertion peut aussi exclurel9. En réalité, face aux situations diverses, vécues par les uns et les autres, et face aux différentes raisons qui les font venir au Relais, l'appel au « s'en sortir» - qui renvoie dans les faits à un certain type de comportement au travail et de relations aux autres dans le travail sert de grammaire commune à l'ensemble des salariés de l'entreprise, d'accord qui les réunit autour d'un même projet. Les salariés qui arrivent au Relais sont donc tous, au sens du processus de catégorisation décrit par Bénédicte Herrgott, des candidats à l'insertion par le travail, des personnes dont les motivations au «s'en sortir» ont été estimées satisfaisantes. Pourtant, les individus qui relèvent de cette désignation sont très loin de former un groupe homogène. D'une part, parce que tous n'ont pas les mêmes dispositions à contrôler les représentations publiques qu'ils peuvent donner d'eux-mêmes (lors des entretiens de recrutement notamment), autrement dit tous n'ont pas la même aptitude à exhiber des signes de leur bonne volonté et à mettre en valeur leur curriculum vitae20.D'autre part, parce que le Relais ne
Dès lors, il est déjà possible d'affirmer qu'au sein même de l'espace vécu de l'insertion par le travail, existent des principes internes d'exclusion. L'exclusion au Relais repose, essentiellement, sur le non-respect individuel de la règle commune. Les salariés exclus - c'est-à-dire, dans un premier temps, mis à l'écart par les autres, puis, dans un second temps dont le contrat de travail ne sera pas reconduit ne le sont jamais eu égard à des normes économiques dominantes comme celles de la productivité du travail, du rendement, etc., même si ces normes existent dans l'entreprise - mais en fonction de leur attitude morale, de leur rejet de la règle du «s'en sortir». 20 Cette aptitude socialement différenciée à se mettre en valeur aux yeux de recruteurs, (que ce soit des DRH, des membres de commissions de spécialistes ou des travailleurs sociaux), traverse tous les univers sociaux comme j'ai pu le montrer à propos du recrutement des jeunes diplômés des écoles françaises de
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revêt pas la même importance pour tous les salariés dans leur trajectoire biographique. Quelques-uns vivent leur présence dans le dispositif de l'insertion comme un simple passage, un sas, voire un tremplin vers un emploi normal, dans une logique du « rebondir ». Ce sont souvent des personnes encore jeunes, marquées par un accident de vie, qui sont là pour se reconstruire. Pour d'autres, l'emploi d'insertion est une planche de salut. Ce sont des personnes dites «très fragiles », le principe d'un parcours d'insertion qui les conduirait vers l'emploi non aidé ne leur est généralement pas adapté21. Enfin, pour les «anciens », ceux qui sont en CD! et qui constituent le personnel permanent du Relais, l'emploi actuel représente un tournant dans leur vie professionnelle, une réorientation durable dans les métiers de l' insertion. Pour ces derniers, on est en droit de se demander quelles sont les conditions sociales qui rendent possible le passage d'un appel un peu général et diffus à la mobilisation pour le «s'en sortir », à l'état de mobilisation effective, voire l'incorporation du discours sur la mobilisation? Faire de l'insertion un métier ne semble pas possible si au préalable une conversion à l'idéologie et à l'éthique du « s'en sortir» n'a pas été accomplie. Au Relais, cette conversion s'exprime par le sentiment qu'ont certains salariés d'accomplir une mission qui va au-delà du simple exercice d'un métier ou d'une compétence. Quelque chose qui relèverait de la notion de Beruf, une tâche de l'existence, voire pour certains une tâche imposée par Dieu. En tout cas une activité dont le sens dépasse, transcende quelque part, la simple mission fixée par les pouvoirs publics d'aider des démunis. Si la plupart des salariés quittent le Relais après quelques mois, pour ceux qui restent, les permanents, l'accomplissement de
commerce et d'ingénieurs dans le courant des années 90. Gilles Lazuech, «Recruter, être recrutable. L'insertion professionnelle des jeunes diplômés d'écoles de commerce et d'ingénieurs », Formation Emploi, n069, 2000, p. 5-20. 21 Voir l'article de Valérie Cohen et Brigitte Larguèze, « Processus d'entrée dans le dispositif du RMI et modalités d'insertion », Économie et Statistique, n° 346347, juin-juillet 2001, p .53-74.

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la mission n'est pas sans exigence et sans renoncement. C'est à ce niveau qu'intervient le collectif, le groupe de travail, groupe de pairs également, qui contribue à faire passer l'appel au « s'en sortir» du destin individuel dans lequel il semble s'enfermer au destin collectif dans lequel il s'exprime en vérité et qui lui donne valeur dans le sens où il exprime une communauté d'action. Le recours au « s'en sortir» comme justification à l'action, à ce qui est fait dans le temps présent, contribue à réunir idéalement des individus isolés dans une trajectoire commune, voire un destin commun, fut-il illusoire. Chaque organisation se donne des raisons d'être, des formes de justification à l'action individuelle et collective, qui constituent, parfois, le socle d'une croyance commune. Ce que Pierre Bourdieu appelle la doxa est, dans tout espace social, ce qui constitue le sens du jeu social et ce qui donne au jeu social du sens. La doxa est aussi une forme de mobilisation, un rappel à l'ordre collectif, le lien entre les agents privés et le tout collectif. C'est dans cette perspective théorique que le recours au « s'en sortir» comme titre se justifiait. On aura compris que cette expression, commune dans le monde de l'insertion a, grosso modo, les mêmes fonctions sociales et symboliques que tous les discours tenus par d'autres agents, dans d'autres lieux et dans d'autres espaces sur « le service public », « l'intérêt général », « l'intérêt des actionnaires », « la grandeur de la France ». Ce qui caractérise les entreprises d'insertion par l'activité économique, comme entreprises à vocation sociale produisant de la valeur économique, c'est une forme particulière d'organisation du travail, de culture d'entreprise et de management du personnel dont le sens général est à ramener à ce qui, dans chacune des entreprises d'insertion, fait sens et valeur et à ce qui pour l'entreprise « classique» fait également sens et valeur. L'étude de ces principes d'organisation interne permet de rendre compte de quelles façons s'enchâssent des conceptions, des croyances et des pratiques qui sont étroitement inscrites dans l'espace économique marchand dominant et dans l'ordre de la gestion de l'exclusion sociale. C'est de cet entrecroisement singulier dont j'aimerais rendre compte à partir de l'exemple du Relais qui constitue un très bon exemple,

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tant se mêlent, se croisent, s'interpellent et se contrarient le réalisme économique marchand capitaliste, la nouvelle question sociale qui est constituée par les personnes en exclusion, la force de principes idéologiques et moraux qui s'enracine dans le mouvement Emmaüs. Il ne s'agit pas de faire du Relais une entreprise à part, hors du monde dans lequel elle est inscrite, mue par des principes de justification qui ne seraient que les siens. Démarche qui irait à l'opposé de mes intentions, démarche dangereuse, dans laquelle se conjuguent souvent des sentiments divers, d'attirance ou de rejet, alors même que l'analyse monographique tend déjà à produire ce type d'analyse. À propos de la démarche L'enquête a duré près de trois ans, avec des moments de forte implication et d'autres ponctués d'absences plus ou moins longues. Sur le site de l'entreprise, j'ai alterné l'observation participante et les entretiens de face-à-face avec la posture du badaud ou du simple client (lors des braderies et dans les boutiques). Au fil des mois, l'entreprise m'était devenue familière, j'y avais ma place, la fréquence de mes apparitions avait fini par me banaliser. Certaines des intuitions qui ont nourri ce texte proviennent de rencontres hors du lieu de travail, en fin de journée à l'heure de la débauche, autour d'un verre dans un bar, lors de fêtes ou de soirées. Une des principales difficultés rencontrées lors de l'analyse a été de penser ensemble ce qui relevait du monde social global, ce qui tenait à l'entreprise et ce qui renvoyait aux individus pris dans leur histoire biographique. On sait qu'il existe des logiques historiques de l'exclusion qui prennent racine dans des formes de dérégulation du social22. Depuis vingt ans, les nouvelles configurations de l'organisation du marché du travail, couplées à l'émergence de nouvelles compétences au travail et à une nouvelle organisation du travail, ont rendu plus difficile l'intégration dans la
22Voir ici le travail de R. Castel, Les métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat, Paris, Gallimard, 1995.

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sphère économique ('our ceux qui, déjà, avaient connu un parcours scolaire difficile. A cela s'ajoutent des formes diverses de précarisation et de fragilisation sociale. Comme la maladie (le sida, l'alcoolisme, tous types de pathologies invalidantes), les fragilités familiales (liées au divorce, aux divers cas de violence, à l'abandon), les manifestations insidieuses de stigmatisation qui s'expriment par de multiples expressions de discriminations raciales, sexuelles, ou d'âges. Enfin, à tout cela encore, s'ajoutent ou se soustraient, les liens que tisse, ou ne tisse pas, autour d'un individu singulier, l'environnement social proche23. Les salariés que j'ai rencontrés, sont un peu le produit de tout ce qui vient d'être brièvement évoqué. Chacun, à des degrés divers, relève de formes de fragilisation sociale qui, pour des raisons jamais totalement identiques, les empêchent - temporairement ou définitivement - d'accéder au marché du travail normal. Le parti pris de l'ouvrage n'est pas de trancher dans les débats qui traversent la thématique récente de l'insertion ni même de dévoiler les enjeux qui parcourent ce champ de la vie sociale, mais plutôt d'offrir une monographie raisonnée d'une entreprise d'insertion à partir d'une approche croisant la sociologie et l'ethnologie. C'est donc avant tout une enquête de terrain qui est livrée aux lecteurs, mais un travail qui se veut réflexif et analytique. En ce sens, comme toute production intellectuelle spécifique, l'ouvrage constitue en lui-même un point de vue sur le terrain étudié et la façon de le faire. Il est constitué de deux parties qui en forment le cœur central et qui retracent l'essentiel de l'investigation de terrain. Si beaucoup de choses ont été écrites sur l'exclusion, si certains travaux ont été consacrés à l'insertion par l'activité économique, peu d'enquêtes systématiques ont été réservées aux entreprises d'insertion, à leurs salariés et aux interactions qui s'y déroulent. L'ensemble des structures visant à l'insertion par l'activité économique constitue un espace et un temps normalement privilégiés dans lesquels certaines pratiques, aptitudes ou
23 Vair S. Paugam (dir), L'exclusion, l'état des savoirs, Paris, la Découverte, 1996.

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, . . 24 competences au travat 1 peuvent se renouer ou se pro dutre. D ans cette perspective fonctionnaliste, ces structures ne constituent qu'un des éléments d'un dispositif plus global d'aide à l'insertion par le travail. Pourtant, chaque structure d'insertion développe une culture qui lui est spécifique et donne à l'insertion un sens particulier. On verra comment le Relais, fondé par une communauté Emmaüs du Nord-Pas-de-Calais, conjugue le « s'en sortir ». On observera aussi la manière, finalement assez singulière, avec laquelle se conjugue efficacité économique et intégration sociale.

Il m'est apparu important de prendre en compte les salariés dans leur histoire de vie, car le « s'en sortir» n'est pas qu'un dispositif, c'est aussi un appel qui s'adresse à tous ceux qui sont dans l'entreprise. Or tous ceux qui sont là ne viennent pas du même milieu social, tous n'ont pas eu la même histoire familiale et scolaire, tous n'ont pas, non plus, le même âge, la même façon d'organiser leur quotidien, ni les mêmes projets pour l'avenir. Ces salariés en insertion se distinguent par ce qu'ils sont en dehors de l'entreprise, mais aussi par la façon dont ils se perçoivent et sont perçus au sein de l'entreprise. Il existe plusieurs niveaux de réalité vécue autour de l'insertion, que permettent de faire émerger des entretiens de types biographiques. Le « s'en sortir» comme invitation à la mobilisation et comme idéologie servant de soubassement au dispositif d'insertion, s'il est contextualisé dans un temps et un espace morphologiquement repérable, exprime aussi des façons singulières, pour les agents qui s'en réclament et/ou qui sont (re) définis par lui, ou qui s'y opposent, d'être dans une totalité sociale. En définitive, les observations réalisées conduisent à l'idée que le recours au « s'en sortir» comme expression banale, courante dans l'espace de l'insertion et du travail social, utilisée ici pour désigner un aspect de l'existence sociale mais également des processus et des interactions liés aux

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Il existe un ensemblede structuresvisant à l'insertion par l'activité économique
Associations Intermédiaires, Chantiers d'Insertion,

: Régies de quartier, Entreprises d'Insertion.

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processus de réaffiliation sociale, a plusieurs sens en fonction des situations réellement vécues25.

25 Sur le sens des termes ou des catégories selon les acteurs qui les utilisent ou qui sont désignés par eux, on se reportera aux analyses d' Abdelmalek Sayad dans La double absence, Paris, Le Seuil, 1999.

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Première partie
L'esprit d'Emmaüs au service de l'insertion

Avec 2 000 salariés en 2003, le Relais est l'un des plus importants groupes français d'entreprises d'insertion (E.I). Le premier site de production a été ouvert en 1985 dans le Nord à Bruay, deux autres ont été créés en 1993 (Est et Val de Seine), trois autres en 1994 (Eure, Loire-Atlantique et Cambrésis). En 2003, quinze sites de production sont en activité. Pour comprendre comment un tel développement a été possible dans une période assez peu favorable à la création de nouvelles activités, je propose de conduire l'analyse sociologique de l'entreprise en s'inspirant, dans l'esprit, de celle que Norbert Elias consacra à la vie et à l'œuvre de Mozart!. L'idée est de penser qu'un tel groupe ne peut exister sans que ne se constitue durablement un ensemble de conditions socio-économiques, culturelles et idéologiques qui, au départ, rend possible cette existence puis, par la suite, contribue à assurer sa pérennité. De fait, le groupe Relais s'inscrit dans une configuration historique singulière à partir de laquelle il a pu écrire sa trajectoire. Il y a une situation économique marquée, à partir des années 70, par la mise en marge de la société salariale d'une partie de la population active. Les chômeurs de longue durée, les jeunes actifs en situation d'exclusion ainsi que des femmes sorties depuis longtemps de l'emploi vont finir par constituer, malgré eux, un nouveau segment du marché du travail, dont l'une des caractéristiques est l' inemployabilité. Il y a, d'autre part, des acteurs qui vont faire de la gestion de l'exclusion leur métier. Le Relais est un exemple d'innovations organisationnelles qui furent, au cours des années 80, inventées par de véritables entrepreneurs. Formes organisationnelles relativement nouvelles dont la mission inscrite comme objectif national depuis la loi de 1998 est explicitement de combattre les situations d'exclusion.
1 Norbert Elias, Mozart, Sociologie d'un génie, Paris, Editions du Seuil, 1991.

L'espace

de l'insertion

Il serait hors de propos d'évoquer en détailles politiques de l'emploi conduites par les différents gouvernements français depuis le milieu des années 70. Rappelons seulement que face à l'exclusion du travail et de l'emploi plusieurs mesures liées à l'insertion ont été prises. Gérard Mauger offre un point de vue intéressant sur les politiques d'insertion qui « apparaît [l'insertion] comme le label qui désigne les réponses étatiques successives au « chômage des jeunes}) et à « la nouvelle pauvreté 2 » ». L'auteur distingue deux âges de l'insertion. Jusqu'en 1988 et le vote de la loi sur le RMI, l'exclusion est intimement liée, dans le discours politique, aux insuffisances du système scolaire: sont exclus de l'emploi ceux dont le niveau de qualification scolaire est trop bas ou inadapté aux besoins des entreprises. L'extrême fin des années 80 et les années 90 marqueraient un second âge de l'insertion, le chômage étant désormais «imputé à l'inemployabilité des individus3 }).Cette différence d'approche du chômage d'exclusion est importante. Dans le premier cas, le chômage de longue durée est perçu comme lié à un manque de qualification qui peut être comblé à travers des dispositifs de formation. Dans le second cas, le chômeur de longue durée est un inemployable, du moins dans le marché du travail dit normal. Il est, d'une certaine manière, envisagé comme un handicapé social à qui il manque quelque chose (des qualifications, des projets, de la personnalité, de l'autonomie, etc.). Le traitement politique de cette forme perçue du chômage a conduit à inventer des dispositifs d'insertion par l'économie qui tendent, indépendamment de leur succès, à faire de ces chômeurs une catégorie de salariés à part. Ces politiques cherchent par ailleurs à promouvoir une nébuleuse de nouvelles activités productives plus ou moins reliées avec l'espace économique dominant (tiers secteur, économie solidaire, etc.). Dès lors, le traitement de l'inemployabilité devient également un enjeu politique et économique pour ceux dont le métier est de vivre du
2 Gérard Mauger, «Les politiques d'insertion. Une contribution paradoxale à la déstabilisation du marché du travail», Actes de la recherche en sciences sociales, n0136-137, mars 2001, p. 3-14. 3 Gérard Mauger, art.cil., p. 7.

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traitement de d'intervention.

cette

inemployabilité à

tous

les

nIveaux

Un des effets des politiques de lutte contre l'exclusion du travail et de l'emploi a été de promouvoir une nouvelle activité professionnelle. Le travail des professionnels de l'insertion va consister, (les chômeurs de longue durée étant envisagés comme des personnes présentant un manque vis-à-vis des exigences en compétences exprimées par les employeurs ), à identifier l'ampleur de ce manque puis à proposer aux personnes concernées un projet de réinsertion qui peut s'échelonner sur plusieurs années. L'évaluation des compétences, sorte de diagnostic préalable à toute proposition d'insertion, va contribuer à la production « indigène» d'un ensemble de catégories d'employabilité. Celles-çi vont inspirer et ordonner les différentes mesures d'insertion impulsée par l'État.

Un dispositif d'évaluation des compétences au travail L'association Trajet
Pour illustrer les propos tenus ci-dessus, la lecture des fiches de synthèse réalisées par les personnels de l'association Trajet (responsables d'ateliers, directeur de l'établissement, assistantes sociales, psychologues et psychiatres) offre un grand intérêt pour objectiver les catégories de perception et de jugement mis en œuvre par les travailleurs sociaux sur les personnes en insertion de cette institution. L'association Trajet qui est un centre d'hébergement et de réinsertion sociale - CHRS - apparaît comme l'un des points de départ possible d'un «parcours d'insertion ». Elle accueille des hommes sans domicile et sans travail auxquels elle fournit un logement en chambre individuelle, un lieu de séjour et du travail dans l'un des deux ateliers dont elle dispose dans les environs de l'agglomération nantaise. Trajet s'occupe également du suivi professionnel des résidents ainsi que de leur suivi psychologique et sanitaire. Comme dans la plupart des centres de réinsertion sociale le public est très hétérogène. Une partie des résidents est originaire d'un pays non-européen, sans papier et sans travail. Ces personnes trouvent ici un refuge, le temps de clarifier leur situation administrative (demande de régularisation, obtention d'une carte de séjour, etc.). Une partie est constituée de SDF, de

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routards, d'errants, souvent sans CMU. Une autre partie, la plus importante, est composée de personnes fortement dépendantes de l'alcool, en rupture avec toutes leurs attaches professionnelles et familiales. Les fiches de synthèse, qui retracent brièvement I'histoire sociale et familiale de la personne - son comportement dans la structure d'accueil et son comportement au travail - ont pour but de préparer la discussion des personnels qui se fait autour de chaque cas ainsi que d'argumenter une proposition de projet professionnel pour l'avenir: maintien dans la structure, transfert dans une autre structure, proposition d'un CES, aide à la recherche d'emploi, etc. Les critères utilisés pour évaluer une personne reposent presque toujours: 1 - sur ses compétences relationnelles (être agréable, bien s'intégrer, ouvert aux autres, etc.) ; 2 - sur des compétences comportementales autres (autonomie, dynamisme, stabilité, souplesse d'esprit, maturité, etc.) ; 3 - sur l'absence de pathologie grave (alcoolémie, problème de santé invalidant) ; 4 - sur l'aptitude au travail (minutie, respect des consignes, travail bien fini, rapidité, capacités d'initiatives, ponctualité, adaptabilité). Pour se voir proposer un projet professionnel chaque personne doit répondre au plus grand nombre possible des critères précédemment énoncés. Serge Ebersold montre avec justesse que les travailleurs sociaux, intervenant dans le champ de l'insertion, mobilisent des catégories de perception et de jugement en cours dans les entreprises traditionnelles4. Le jugement porté sur l'employabilité des personnes n'échappe pas aux critères dominants dans le monde marchand libéral, a contrario, est inemployable celui qui ne satisfait pas à ces critères. La proximité à l'emploi correspond donc à l'évaluation de dispositions personnelles et professionnelles en référence à une norme d'employabilité qui s'impose aux évaluateurs, qu'ils le veuillent ou non. On a là une manifestation très précise de la violence symbolique, qui s'apparente ici à un ensemble de normes, dont la force tient dans le fait qu'elles s'imposent à l'ensemble des acteurs (inséreurs et insérés) comme un allant de soi indiscuté5.

4 Serge Ebersold, La naissance de l'inemployable, op. cit. S Voir Pierre Bourdieu, « violence symbolique et luttes politiques », in Méditations pascaliennes, Paris, Seuil, 1997.

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À partir des années 80, les contours d'un espace de l'offre d'insertion par le travail se dessinent de plus en plus nettement. Selon le degré présumé d'employabilité6 des postulants à l'insertion par le travail, un type de structure est recommandé. Pour les plus démunis en compétences professionnelles un emploi dans un chantier d'insertion peut être proposé. Par contre, ceux qui sont jugés proches de l'employabilité seront dirigés vers des emplois dans les entreprises d'insertion. Les types de contrats de travail reflètent aussi la hiérarchisation des personnes en insertion et qualifient les structures d'accueil. Pour celles et ceux dont la « distance à l'emploi» est jugée importante7 des CES seront proposés, d'autres, présentant moins de déficiences, seront dirigés vers des emplois-jeunes ou les emplois aidés du secteur marchand. Dans tous les cas, les professionnels de l'insertion, envisagés comme les professionnels de jugement de compétence - ou d'incompétence - professionnelle et jouant objectivement le rôle de placiers ou de prescripteurs, doivent minimiser leurs risques d'échecs (salarié inadapté à l'emploi proposé, en particulier pour les emplois en entreprises) dans le sens où leur légitimité professionnelle repose sur leur aptitude à proposer des individus aptes au travail8.

6 Pour un jeune chômeur, il s'agit, pour les personnels des missions locales, d'évaluer le degré de pertinence d'un projet professionnel, sa capacité à gérer son temps, à être assidu, à s'engager, à être autonome et responsable, etc. Voir Aziz Jellab, «De l'insertion à la socialisation. Mission locale, jeunes de 1625 ans et problématique de l'exclusion», Formation Emploi, n062, avril-juin 1998, p. 33 -47. 7 C'est-à-dire qu'ils sont jugés inaptes à occuper un emploi salarié à plein temps même dans une structure spécialisée dans l'insertion. S Sur ces différents points, voir l'ouvrage de Serge Ebersold, La naissance de l'inemployable, op. cil., p. 103-161. Dans le cadre de notre enquête, si l'entreprise est tenue, lorsqu'elle propose un emploi en insertion, de le diffuser à l'ensemble des structures qui accueillent des chômeurs de longue durée (ANPE, PLE, missions locales, etc.), il s'avère que certains «prescripteurs» jouissent auprès des responsables de l'entreprise d'une « bonne réputation». Ainsi, telle ou telle personne envoyée par tel ou tel prescripteur est souvent perçue d'emblée comme une personne capable.

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Les politiques d'insertion, comme politiques de la remise au travail, visent donc pour l'essentiel les chômeurs de longue durée et combinent des politiques d'emploi et des politiques d'assistance (accès au logement, à la formation, à la santé et, plus récemment, au crédit bancaire). L'insertion est pensée du point de vue institutionnel comme un « processus individuel articulé autour de trois objectifs: permettre l'autonomie de fonctionnement de l'individu; encourager la participation à la vie sociale; faciliter 9 l'accès à l'emploi et à la vie professionnelle ». Partant de là, les travailleurs sociaux opèrent un tri à l' employabilité. En pratique, ils « distinguent plusieurs sous-groupes en fonction de leur capacité à rejoindre le marché du travail et à s'y maintenir de façon durablelo ». Comme l'écrit Jean-Luc Outin, il s'agit, aux deux extrêmes de l'employabilité, de « sauver les chômeurs et occuper les pauvres Il ».

Les politiques d'allégement

du coût du travail

Depuis le milieu des années 80, l'un des axes de la politique de l'emploi destinée aux chômeurs de longue durée a constitué en un allégement du coût du travail pour les employeurs. Pour les contrats aidés dans le secteur marchand, il y eut les contrats de retour à l'emploi (CRE entre 1989-1995) puis les contrats initiative-emploi (CIE depuis 1995). De leur côté les travaux d'utilité collective (TUC en 1984-1989), les contrats emploisolidarité (CES, depuis 1990) puis les emplois-jeunes (à partir de 1997) ont été destinés au secteur non-marchand. Les effets de ces politiques d'allégement du coût du travail ont été sensibles à court terme. Selon les évaluations du ministère de l'Emploi et de la Solidarité, 500 000 chômeurs supplémentaires auraient été évités entre le milieu des années 80 et la fin des années
9 Bénédicte Herrgott, op. cil. p. 104. 10 Dominique Vuillaume, «Le RMI entre opportunité et discrimination», Revue française des affaires sociales, 2, 1991, p. 43-57. Il Jean-Luc Gutin, «La politique de l'emploi et le chômage de longue durée: entre le tri des chômeurs et la mise en forme des marges de l'emploi », in Bernard Gazier (dir.), Emploi: nouvelles donnes, Paris, Economica, 1993, p. 158-161.

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90. À long terme, les résultats de cette politique semblent plus incertains. Selon une enquête réalisée en 1996 par la DARES, 56% des emplois qui ont été pérennisés dans le secteur privé marchand à l'issue d'un CIE correspondent à des empJois qui auraient été tout de même créés sans l'aide financière de l'Etat. À l'issue d'un CES, la plupart des salariés concernés ont retrouvé le chômage. Ceci s'explique à la fois par les caractéristiques des personnes concernées par les contrats CES (généralement des chômeurs de longue durée, âgés, actifs très peu diplômés ou des jeunes considérés en grande difficulté) et par les politiques de gestion des pauvres au niveau local. Tout se passe comme si les CES étaient devenus un outil de gestion de la pauvreté et de la marginalité économique et sociale selon le principe de la file d'attente (espérer un CES ou espérer la prolongation d'un premier CES). Par ailleurs, si le CES permet une certaine réinsertion sociale des bénéficiaires, pour les employeurs du secteur marchand il apparaît ultérieurement être un critère de discrimination négative à l'embauche. Ces différences d'efficacité des mesures d'insertion par l'économie s'expliquent pour partie par les publics concernés, les bénéficiaires de contrats CRE et CIE étant généralement choisis parmi les plus insérables a priori, ainsi que par le type dominant d'emplois proposés par les employeurs: emplois productifs dans le secteur marchand, emplois occupationnels à faible contenu en formation professionnelle dans les collectivités locales et les associations. Si les contrats CRE et CIE apparaissent dans les faits comme des mesures facilitant l'accès - ou le retour à l'emploi -, les CES relèvent davantage de la mise en activité pour des personnes durablement écartées du travail. Ce qui rend possible le développement d'une forme d'économie dite sociale et solidaire, ou encore du « tiers secteur », c'est qu'il existe un marché pour ce type d'activités. Il y a, en amont, un marché du travail spécifique, celui des inemployables, dont la taille va permettre, à partir des années 80, d'alimenter abondamment en main-d'œuvre les structures productives concernées. Ce marché est lié, en partie, aux transformations du système productif et aux modes d'utilisation de la main-d'œuvre par les entreprises post-tayloriennes. Comme le montre Danièle

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Linhart, à propos de la fermeture de l'usine Chausson, toute vague de licenciements produit son lot d'inemployables, soit tous ceux qui ne seront ni reclassés, ni mis en préretraites, ni bénéficiaires d'une formationl2. Il doit y avoir également, en aval, un marché de la consommation qui permette d'écouler les biens et services produits par les entreprises concernées. Ce marché reste à ce jour assez peu structuré compte tenu de la diversité des entreprises, de leur faible niveau d'intégration, des volumes de production réalisés et de la faiblesse des réseaux de distribution existant.
L'invention du Relais

Les entreprises d'insertion occupent une position assez singulière au sein du système productif puisque leur principale activité est de produire de la réinsertion. Partant de ce point de vue, le chiffre d'affaires réalisé par une E.I est un très mauvais indicateur de la production objectivement réalisée par l'entreprise dans le sens où il ne mesure qu'une production dérivée et non la production principale. Toutefois, la mesure de la réinsertion est objectivement difficile à définir. Le nombre de salariés ayant signé un contrat de travail chaque année dans une E.I n'est qu'un indicateur très partiel de l'activité de l'entreprise, puisqu'il faudrait prendre en compte aussi la qualité de la réinsertion et les probabilités réelles de stabilisation dans un emploi en CD!. Les entreprises d'insertion sont presque toujours à l'origine de l'initiative de quelques-uns, représentants de la société civile, œuvrant souvent pour un autre rapport entre le capital et le travail, entre l'entreprise et l'État, entre les dirigeants et les exécutants 13. Le Relais a une histoire qui lui est spécifique, il constitue une forme salariale dérivée des principes d'organisation des
12Danièle Linhart, Perte d'emploi, perte de soi, Paris, Erès, 2002. 13Voir l'article de Christophe Guitton et Agnès Legay à propos des associations intermédiaires qui sont généralement nées à l'initiative de militants locaux, le plus souvent bénévoles. Christophe Guitton et Agnès Legay, « La professionnalisation de l'emploi associatif. L'exemple des associations intermédiaires », Céreq Bref, n° 180, novembre 2001.

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communautés Emmaüsl4. S'il y a beaucoup de différences entre les communautés Emmaüs et le Relais (en particulier les employés de l'entreprise perçoivent un salaire ce qui n'est pas le cas des Compagnons, le Relais est un espace de travail mais pas un lieu de vie totale, etc.), il existe néanmoins entre les deux entités une culture commune. La culture d'entreprise au Relais est inspirée des œuvres chrétiennes et du message de l'Abbé Pierre: la lutte contre la pauvreté, la mise à distance de la charité au profit de l'indépendance de soi par le travail, la valorisation de la solidarité contre toute forme d'individualisme, la recherche de l'égalité entre les salariés devant celle de la production de différences et des hiérarchiesl5. Culture qui, certes, n'est pas toujours affichée explicitement, ni même revendiquée constamment, mais qui flotte de façon diffuse, qui enveloppe tous ceux qui passent un peu de temps dans l'entrepriseI6. HOn est une structure Emmaüs, mais on ne l'affiche pas partout. C'est une fierté sans plus, l'important c'est être dans l'esprit Emmaüs" a pu dire un responsable du Relais devant les salariés réunis en réunion générale. Tout contribue ici à ce que l'entreprise s'affirme comme providentielle. Une entreprise qui tend la main à ceux qui n'ont plus rien, qui met du pain sur la table, qui redonne de l'espoir, pour reprendre des propos plusieurs fois entendus. On comprend alors que les responsables soient perçus par quelques-uns des salariés non comme des patrons ou des chefs mais comme des êtres à part, marqués par la grâce, la vocation et la détermination. Mais peut-il en être autrement? Peut-il y avoir de providence sans que celle-ci ne s'incarne fortement et durablement dans des individus? Le Relais voué à la cause du « s'en sortir»
14 Se reporter ici à l'ouvrage de Bertrand Bergier, Compagnons d'Emmaüs, Paris, les Éditions ouvrières. 15Voir ici l'article de Fabrice Liégard, « La conquête de la dignité ou comment la richesse vient aux hommes d'Emmaüs », in « Travail et redistribution: le pari de l'inconditionnalité (CRIDA) », Convention n031, Commissariat général au plan, 1994. 16Emmaüs France, constitué en 1985, est organisée en trois branches: la branche communautaire qui regroupe, en 2003, 115 communautés, la branche action sociale et logement, la branche économie solidaire et insertion dont le Relais fait partie depuis mai 2003. Sources: Le Monde 2, 1-2 février 2004.

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