//img.uscri.be/pth/344e6ef5b586e7611fdc6976b7959c098ba604cd
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 29,74 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Syndicalisme et service public de radio-télévision

De
512 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 326
EAN13 : 9782296237131
Signaler un abus

SYNDICALISME ET SERVICE PUBLIC DE LA RADIO-TELEVISION

Georges HORNN

SYNDICALISME ET SERVICE PUBLIC DE LA RADIO-TELEVISION

A travers le SURT-CFDT, contribution à l'histoire politique et sociale du Service Public de la radio-télévision (1945 -1988)

CO-EDITION I.N.A.-L'HARMATTAN 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75005Paris

@ L'Harmattan, 1992 ISBN: 2-7384-0996-2 et Institut National de l'Audiovisuel.

Remerciements

gisement et une mine d'infoImations exceptionnelles. Outre la pertinence de son jugement, il convient de saluer ici son profond désintéressement et son entier dévouement. Ensuite, Marc Avril, pour la fmesse de ses analyses et la qualité de ses synthèses. Ses responsabilités passées à la tête du SURT-CFDT, sa parfaite connaissance des hommes et des rouages de l'institution qu'il eut en charge nous ont servi de "sésame ouvre-toi" peImettant d'accéder à une foule d'infoImationsaussi inédites que cruciales.
notamment de Valérie Chaumelle et de Michèle Pisigo, pour la documentation, de Françoise Viguié et d'Alain Conte, pour l'infoImatique. . Michèle Muriot et Théo CaImès ont apporté leur précieux et inestimable concours pour la relecture. "Epreuve" dont on ne mesure jamais assez l'importance. Sans oublier deux institutions, le SURT-CFDT et l'INA. Le SURT-CFDT a joué le jeu jusqu'au bout en nous ouvrant ses portes et ~nsupportant un regard dont il connaissait la volonté critique.

Ce livre n'aurait jamais pu être conduit à son teIme sans le soutien, la sympathie, la collaboration et la contribution d'un certain nombre de personnes. Qu'elles en soient vivement remerciées et au-delà de ce qu'elles peuvent imaginer. "Lapudeur est aux sentiments ce que l'avarice est à l'argent" écrivait La Bruyère. Faisons alors preuve d'impudeur. TIsera toujours difficile de dire combien la démarche entreprise doit à Jean-Daniel Reynaud. Sans sa direction amicale, sans ses encouragements peImanents et son attention de tous les instants, nul doute qu'elle aurait été abandonnée. Elle a bénéficié de tous ses conseils, de ses critiques et de sa haute autorité intellectuelle et morale. Deux témoins de premier plan auront contribué, par leur disponibilité et leur curiosité, à fournir la trame essentielle de l'aventure décrite. Tout d'abord, Jean Favre dont la mémoire et les archives ont constitué un
.

D'autres collaborations se sont avérées non moins précieuses. Celles

L'INA, à travers Jacques Pomonti, son président de 1984 à 1987, et ~osine Gautier, la responsable du service des publications, a témoigné son ntérêt pour un projet risqué en accordant un soutien indéfectible à sa éalisation. A eux tous ainsi qu'au grand nombre de témoins et participants de cette venture "syndicale".encoremerci.

5

PREFACE

Le livre qu'a écrit Georges Hornn, produit d'une thèse de doctorat soutenue à l'Institut d'Etudes Politiques de Paris, est une véritable histoire sociale de la radio-télévision, la première sans doute. En faisant l'histoire d'un syndicat, le Syndicat Unifié des Techniciens, créé en 1959 et devenu en 1974 le Syndicat Unifié de la Radiodiffusion et de la Télévision, affilié à la CFDT, il raconte et analyse les principaux problèmes qu'a rencontrés la jeune entreprise de la télévision. Oeuvre de professionnel, fort critique à l'égard de l'emprise des politiques et des abstractions des gestionnaires ou des "technocrates", mais qui n'oublie jamais, comme le ferait une myopie de métier, les missions du service. Oeuvre de militant, qui ne dissimule pas son jugement à l'égard des pouvoirs en place et du grand concurrent du SURT, le SNRT-CGT, mais qui les motive avec précision, et qui sait exercer la même lucidité à l'égard de sa propre organisation. Oeuvre de passion, que l'on lira avec passion, mais où jamais la passion ne supprime l'analyse; au contraire, elle la soutient et la renforce. Cette histoire est unique, comme toute histoire. Elle l'est d'abord par la diversité des salariés qu'essaie de rassembler le syndicat: permanents et occasionnels, statutaires et contractuels, mais aussi techniciens, administratifs, journalistes, personnels artistiques. Elle l'est par la nature particulière (et la complexité) des missions de l'entreprise: informer, cultiver (ou éduquer), distraire. Cet énoncé, si peu satisfaisant qu'il soit, montre au moins la difficulté de fixer des objectifs précis et d'apprécier s'ils ont été atteints. Elle l'est enfin par les transformations et les hésitations sur le statut de l'entreprise: office public, puis Etablissement public à caractère industriel et commercial, division en sept sociétés de deux natures différentes en 1974, rupture du monopole public par la liberté donnée aux radios privées dès 1981, par la création de Canal Plus, puis de la Cinq et d'un sixième réseau, puis de manière plus éclatante avec la privatisation de TF1 en 1986 (des ressources "commerciales" avaient été introduites, avec la publicité, dès 1968); enfin, succession des autorités de tutelle, tâche confiée à un ministère jusqu'en 1982, puis à une commission indépendante qui change trois fois de nom et de composition de 1982 à 1989. Histoire unique, qu'il faut suivre dans les détails (et parfois les méandres) de sa réalité, comme dans ses inflexions inattendues. n serait vain de vouloir

. la

réduire aux épisodes d'un combat éternel,que ce soit la lutte des classes,

l'opposition des professionnels et des gestionnaires (faut-il dire: des saltimbanques et des géomètres ?), ou de la liberté de la création et de l'information contre l'oppression politique. Mais refuser ces simplifications ne doit pas conduire à ignorer que, comme toute histoire singulière, celle-ci

7

est riche de conclusions générales pour l'analyse du syndicalisme et de l'actioncollective. Non sans risque d'arbitraire (mais la matière est trop riche pour qu'il ne faille pas choisir),nous en retiendronsquelques-unes. Et d'abord, qu'est-ce qui permet à une action collective de se développer, à un syndicat de se constituer? Peut-on en faire le simple résultat d'une situation de classe, ou d'une position professionnelle commune, ou de l'agrégationdes intérêtsde chacun? L'importancede ces intérêtsest évidente. Dans l'application du nouveau statut de l'ORTF à partir de 1964, l'action
catégorielle tient une place considérable, peut-être écrasante. Le vocabulaire de

classe est fréquemment employé (curieusement, dans l'analyse théorique comme dans la pratique, il y a une très bonne coïncidence entre la défense de classe et celle des intérêts catégoriels). Mais ce que l'histoire rend évident, c'est qu'il fallait d'abord, pour que ces intérêts puissent être défendus, qu'ils soient définis et reconnus, que le cadre d'une discussion (et d'une agrégation des intérêts) soit tracé. Ce qui permet à un petit groupe de dissidents de la CGT, à partir de 1959, de s'imposer et de conquérir en quatre ou cinq ans une prédominance dans le jeu social, c'est qu'ils affirment la spécificité de la radio et de la télévision à l'égard de leurs métiers par rapport aux catégories techniques et administratives, de la maison-mère; enfin, la spécificité de la télévision par rapport au cinéma, art et industrie dominants, déjà mûrs. La révolte contre la CGT emprunte au contexte de guerre froide et s'adresse aux rigidités du contrôle du Parti Communiste. Mais aussi, mais surtout, elle affirme la possibilité d'une action autonome dans sa conduite et dans ses objectifs, notamment contre la domination de la fédération CGT du Spectacle. Ce que le SUT propose au personnel de la RTF, en s'appuyant sur les techniciens, sur le poids stratégique que lui donne leur métier et leur contrôle de l'antenne et qu'augmente la croissance très rapide du service, c'est la possibilité de définir, avec une action autonome et spécifique, une communauté neuve de travail.

Plus d'un épisode de cette histoire montre l'importance qu'il faut attacher à la constitution ou à la reconstitution de cette communauté. Pourquoi la création du Comité d'Entreprise, au lendemain de 1968, devient-elle une priorité (à un moment où le mouvement syndical, dans son ensemble, n'est guère enthousiaste à ce sujet) ? Sinon, parce qu'elle est le moyen, par une longue campagne qui dure de 1968 à 1971 (le décret qui instaure un comité date de 1969, mais l'élection n'a lieu qu'en 1971) de resserrer les liens d'une communauté en rapide croissance, déjà menacée de différenciation, et notamment de la tourner vers l'accès à la gestion, voire à la discussion des
grandes orientations de l'Office. Avec une très grande habileté, le SUT fait de

l'unité syndicale l'enjeu même des élections. Il n'y réussira pas, mais en tirera bénéfice dans sa capacité de parler au nom de la communauté. La représentativitédécouled'unevocation à définirun ensembleavant de résulter du comptagedes voix. L'analyse du long processus qui conduit à la signature d'une convention collectivedu secteurpublic (il faut remonter à 1978et 1979pour comprendre 8

Lasignature de 1984) est particulièrement remarquable. Sans rien ignorer de son bilan juridique et économique (les droits qu'elle crée, l'importance des avantages consentis et la nature des compromis atteints), elle est tout entière centrée sur ce qui est la condition d'une réussite autre que d'apparence et d'un accord qui ait quelque force: la création, de part et d'autre (de celui des employeurs comme de celui des salariés: le ministre de la communication décide la création d'une association d'employeurs pour négocier, et la volonté et l'habileté de son deuxième président lui donne une réalité) non seulement d'interlocuteurs acceptés, mais de communautés qui se reconnaissent dans une représentation. Réciproquement, l'échec et la disparition du syndicat national que constitue le SURT au profit d'une fédération (des travailleurs de l'information, de l'audiovisuel, du livre et de la culture) s'explique par l'absence d'une telle communauté et de toute possibilité d'action collective réelle. Faut-il dire que le schéma d'organisation était mauvais, que l'ensemble était mal conçu soit en termes de produit, soit en termes de marché du travail?

Plutôt, qu'un syndicat ne se crée pas par décret, et qu'il y a une grande distance entre une brillante idée d'état-major et une réalité sociale, entre un plan issu d'un astucieux Kriegsspielet une communautéd'action. L'action collective constitue la communauté. Elle n'en est pas la résultante, effet de masse ou effet d'agrégation.Elle suppose le plus souvent une initiative, une invention. Il faut inventer la télévision, ses métiers, ses missions pour faire un syndicat.TIva sans dire que le syndicatn'est pas seul à le faire; mais, à la télévision, avec un pouvoir réel un peu lointain et des directions souvent éphémères, parce que chargées d'une mission temporaire, les syndicats ont une responsabilité particulière, peut-être exorbitante par
rapport à la situation commune. Elle n'en fait que mieux ressortir les forces d'initiative. On sera frappé dans ce livre de l'importance des portraits, des figures individuelles. Elle ne s'explique pas seulement par la dramatisation et l'éclat de l'aventure pionnière, ni par la chaleur et la générosité avec lesquelles l'auteur traite les personnages de son histoire. Mais aussi par la part irréductible d'invention individuelle et collective que comportent toutes les grandes décisions: le portrait de François Werner et de Jacques Pomonti permet de comprendre
comment a abouti la négociation de la convention collective.

De même, on sera frappé par la place que tiennent les débats d'idées: sur l'avenir de la télévision, sur les nouvelles technologies, sur l'extension et la mondialisation du marché, sur le service public ou sur la priorité des programmes. Même si toutes les conclusions n'en ont pas été vérifiées (l'auteur trie lucidement les anticipations bien fondées et les postulats hasardeux), il faut reconnaîtreque, pour un syndicatcatégorielet fort attaché aux avantages acquis, les débats ne manquent ni de recul ni de perspectives. Goût bien français des idées et des affrontements théoriques? Mais si les conclusions n'en sont pas toujours suivies d'effet, beaucoup d'entre elles tracent des voies d'action. Habile travestissement,"rationalisation"d'intérêts 9

bien terre à terre ? il est nonnal que des producteurs lient les intérêts de leur métier à ceux de la production, voire du client, leurs conditions de travail et la qualité de l'objet produit. Mais il serait difficile d'affinner dans ce cas que l'intérêt porté au service public est simplement le masque de la défense des privilèges. il est bien une occasion d'interroger l'avenir et de chercher le sens à tenne d'une action. Dans un cas comme dans l'autre, il faut reconnaître la place de l'invention et de l'innovation. S'intéresser aux hommes et aux idées, ce n'est donc pas faire la part trop belle aux individualités, aux dirigeants, aux penseurs. Le débat est pennanent, les oppositions fréquentes et parfois très vives. Les "bonnes idées" (si bonne idée il y a) ne s'imposent pas, Athéna tout année, dès qu'elle sort du cerveau de celui qui l'a conçue. Elles ne s'éprouvent, bien plus elles ne se fonnent que par l'échange, voire le plus souvent le conflit; elles ne s'avèrent, elles ne se définissent que par l'action commune qu'elles pennettent (et souvent, après un parcours compliqué d'essais et d'erreurs). Bien qu'on voie clairement les interventions et les initiatives des individus, l'apprentissage est bien collectif. Un syndicat est une entreprise sociale et il repose sur des initiatives, plus ou moins diffuses, parfois progressives et morcelées, mais qui ont souvent un fort caractère personnel. La mobilisation des salariés ne se fait pas en collant une affiche ou un tract, mais elle ne se fait pas non plus toute seule. On méditera volontiers, à ce sujet, sur l'épisode de 1986. Au moment où la privatisation de la première chaîne devient très probable, le secrétariat national se plaint de l'apathie des adhérents. Mais, lui objecte une section syndicale, n'est-ce pas l'inverse? Les salariés ne sont-ils pas apathiques parce que le syndicat ne les a pas mobilisés? Entendons: non pas parce qu'il n'en a pas donné l'ordre, mais parce qu'il n'a pas su proposer des orientations convaincantes et des revendications plausibles, donner un sens à la situation et à l'action?

De même, c'est l'occasion de la création du Comitéd'Entreprise,en 1971, qui suscite l'apparition de nouveaux militants et c'est le besoin de nouvelles compétencespour la gestionsocialequi obligela Fédérationà recruterdans un vivier nouveau, celui des administratifs.La possibilité d'une action crée les militants,l'orientationde cette actiondétennine où les trouver. La réflexion incessante sur les structures syndicales n'a pas seulement pour objet (bien que ce soit l'objet le plus souvent avoué, au moins aujourd'hui) d'améliorer la démocratie, c'est-à-dire l'accès le moins inégal possible de tous au débat et à la décision. Mais aussi de maintenir ou d'accroître les capacités d'initiative et d'innovation. Et, bien s6r, les deux exigencespeuvent s'opposer,même si elles ne sont pas contradictoires: vautil mieux une direction où toutes les tendances sont représentées, et qui apparaît plus démocratique, ou une direction homogène, plus capable de décisionrapide?

10

L'innovation est d'autant plus nécessaire que la création d'une communauté capable d'action n'est pas faite une fois pour toutes et que sa définition n'est jamais définitive et comme fixée au ciel des idées. Encore moins suffit-elle à répondre à tous les problèmes. Au contraire, dans la mesuremême où elle crée une culturecommunequi permetl'action collective, elle lui impose aussi des limites et des incapacités. Sans complaisance, l'auteur montre les limites d'une culture de techniciens. Cette culture rend les adhérents du SUT, puis du SURT, sensibles aux problèmes de production.. Par expérience et par projet collectif, ils savent ce qu'est la revendication d'autonomie du producteur face au gestionnaire. Mais savent-ils aussi bien quelles sont les. conditions qui permettent une information loyale et indépendante? Sont-ils aussi ouverts aux problèmes de la création culturelle, au-delà d'une préoccupation très globale (et de forme très corporatiste) de la nécessité de défendre la qualité? Noyau permanent d'une organisation qui comprendbeaucoup de périphériqueset d'occasionnels,particulièrementdans la création, les techniciens n'ont-ils pas tendance à réduire à une industrie traditionnelleles contraintesd'une industriede culture et d'information?
Peut-on en effet comprendre, sans invoquer cette inertie des cultures acquises et des communautés établies, certaines des défaillances et des échecs du syndicat? Après la crise de 1968, où le SUT joue un rôle de second plan, comment comprendre qu'il n'ait aucune réaction devant le licenciement massif des journalistes? TIne faut certes pas imaginer, nous dit l'auteur, un accord, même souterrain, qui aurait sanctionné la reprise en main de l'information par le gouvernement en échange de solides avantages sociaux. Personne n'aurait accepté, personne n'aurait osé formuler un tel échange. Mais n'est-ce pas le résultat inévitable d'un jeu où chaque partie s'attache à ce qui l'intéresse le plus et surtout à ce qu'elle a les moyens de contrôler? Et ce résultat n'est-il pas conforme au troc traditionnel, maintes fois avoué et dénoncé, entre le contrôle politique de l'information et l'autonomie des producteurs ? De la même manière, et pour reprendre en sens inverse le raisonnement déjà présenté, l'échec de la FfILAC ne montre-t-il pas les limites de la communauté et de la culture constituée? Une co~un~uté se définit aussi par exclusion (en tous cas, en se fixant des frontières). Sa spécificité fait sa force. Elle fixe aussi des limites à son action.

Bien entendu aussi, l'image d'une communauté, tendue vers une action, est abusivement simple. Une organisation peut jouer, elle joue en fait, de plusieurs communautés qui se recouvrent et se recoupent, de diverses ressources communautaires. Puisqu'un des ressorts de la mobilisation est l'antagonisme, on peut saisir cette complexité en identifiant celle des partenaires ou adversaires auxquelsl'organisation s'oppose. Le cas de la télévision est particulièrementbien choisi pour montrer cette complexité.
Avec qui le syndicat discute-t-il, avec qui fait-il accord ou entre-t-il en conflit? Une ou des directions, l'administration publique ou le Ministère des 11

Finances, une tutelle politique, l'Etat ou le Gouvernement, une majorité politique ou un parti? La réponse ne va pas sans hésitation et sans confusion. Quand les syndicats critiquent les plans d'infonnatisation, s'opposent-ils comme producteurs à un contrôle de gestion supplémentaire, ou comme hommes d'entreprise à la logique de l'administration? Quand ils défendent le monopole et l'unité de l'ORTF, est-ce par méfiance anti-capitaliste, pour défendre un territoire corporatif ou parce que les moyens d'action dont ils disposent conviennçnt mieux à la concentration bureaucratique? La défense du service public n'est-elle pas aussi un moyen de se soustraire à la pression de la concurrence et à la contrainte des audiences et de fixer ses obligations soi-même? Dans la méfiance à l'égard du pouvoir politique (jusqu'en 1981 au moins), quelle est la part de la revendication d'indépendance et celle de l'opposition partisane? La confusion n'est pas seulement due au mélange des idéologies traditionnelles et des convictions acquises par l'expérience, du faux-semblant des rationalisations commodes et des orientations véritables. Elle est due aussi à la confusion de la situation elle-même. Qu'est-ce que le "pouvoir" auquel il est si bien fondé de s'opposer? Celui qui gère (avec qui, notamment, on peut discuter l'application du statut dans les conditions les plus favorables à chaque salarié) ? Mais est-il suffisamment distinct de l'administration qui fixe les règles du jeu et impose sa logique? Ne faut-il pas, paradoxalement, lutter pour une autonomie plus grande des directions et plus d'opportunité de fixer les règles du jeu? La conclusion de la convention collective, en 1983, a peut-être remis les choses en ordre (encore ne faut-il pas oublier à quel point elle a été ouverte et rendue possible par la tutelle ministérielle). Puisque le financement vient en majorité de la redevance, avec qui négocier le "contrat de programme" qui fixait crédits et obligations de résultats? Avec le ministre de tutelle, le Parlement? Et selon quelles procédures (par exemple, pour obtenir des engagements pluri-annuels) ? Pour les grandes orientations, et notamment les lois qui viennent à chaque fois donner un nouveau départ, comment faire admettre son point de vue auprès du Gouvernement, du Parlement, de l'opinion? Par rapport aux intérêts partisans, où trouver les garanties d'indépendance et d'impartialité dans l'infonnation ? De toute évidence, "le pouvoir" n'a d'unité et de réalité que dans une polémique manichéenne ou partisane. La réalité est plutôt la pluralité des pouvoirs et des terrains d'action. Sur quarante ans, en tous cas, la différenciation est patente. Ce n'est pas avec les mêmes interlocuteurs que l'on fixe le classement des salariés et l'échelle des classifications, les règles du

jeu de la négociation et les rapports entre secteur public et secteur privé, les conditions de la négociation et celles de l'indépendance. Les syndicats se sont-ils suffisammentdémultipliéset différenciéspour faire face à toutes les négociations? Peuvent-ils le faire sans d'énonnes tensions internes? Leur organisation et les fonnes de mobilisation qu'ils savent réaliser sont-elles
adaptées pour répondre à ces problèmes?

12

Concluons par cette interrogation.Le bilan dressé ici, sur ce point, n'est
~ère optimiste. fi faut bien constater, en effet, que dans les grandes décisions la création de l'ORTF, la loi de 1974 le divisant en sept sociétés, l'apparition l'un secteur privé de 1981 à 1986), le syndicat dominant et, nous dit-on, légémonique, a protesté, critiqué, produit des analyses souvent importantes et >ertinentes. Mais il n'a guère agi, et s'est vite résigné au nouvel ordre des ;hoses, tout en cherchant à en tirer le meilleur parti. fi se peut, il est vrai, que 'insistance sur sa passivité après la décision sous-estime les effets l'anticipation (les réformes ont pu tenir compte de ses réactions possibles et ;omporter les aménagements nécessaires pour les désarmer). Il n'est pas mpossible, également, que les opposants se soient résignés aux réformes lu'ils rejetaient parce qu'ils les croyaient au fond inéluctables. C'est cependant justement pour remédier à cette emprise et prolonger les illiances nationales essayées en 1971 et 1972 que la Fédération des syndicats IlIÙtaires,après un long débat, fusionne avec le SIRT (CFDT) et adhère à la Confédération à la fin de 1974. Et, même s'il faut faire des réserves, comme tlOUS l'avons vu, sur l'efficacité de la Fédération qui devait coiffer les métiers :le l'information et de la culture, il est certain que cette adhésion n'a pas été sans conséquence, notamment dans les grandes négociations sur le nouveau gouvernement de la gauche issu des élections de 1981. Faut-il croire les analyses pessimistes qui, aux Etats-Unis, par exemple, croient les syndicats condamnés à n'agir que dans une zone moyenne, celle des conditions d'emploi et de leurs garanties juridiques, sans pouvoir se mêler ni, en bas, des conditions de travail concrètes, de l'organisation et des qualifications, ni, en haut, des politiques d'investissement et des crédits de production? Zone moyenne qui se réduirait progressivement dans la proportion même où les décisions politiques deviennent plus importantes et où les enjeux d'organisation et de qualification deviennent majeurs. L'affaiblissement du syndicalisme français donne quelque créance à ce diagnostic et à cette prévision. Du moins ne semble-t-il pas être vraiment éloigné de l'atelier, du bureau, du studio de télévision, du lieu de travail. Mais il reste vrai que son insertion dans la pyramide ou plutôt l'enchevêtrement toujours plus. compliqué des pouvoirs reste incertaine. Dans le cas d'un service public, où il est difficile de faire le départ entre les décisions proprement politiques et celles qui touchent à l'organisation, à la gestion, à la poursuite des objectifs, cette insertion est plus difficile encore. C'est le mérite de l'étude de Georges Hornn que de poser ces problèmes de fond. L'information considérable qu'il a rassemblée, l'analyse patiente et sans faiblesse qu'il présente de cette expérience déjà longue, de son courage, de sa lucidité et de ses faiblesses doivent être méditées par tous ceux qui cherchent des réponses.
Jean-Daniel REYNAUD août 1990

13

Première

partie

HISTOIRE D'UNE INSTITUTION

Chapitre I

ENTRE-DEUX-GUERRES

Télévision an zéro 1928. Ernest Chamon, administrateur délégué de la Compagnie des Compteurs de Montrouge, donne à son chef de laboratoire,René Barthélémy, les moyens de réaliser les premières expériences de télévision française. fi ignore, sans aucun doute, le formidable développement industriel et culturel .

quesa décisionva encourager...

14 avril 1931, René Barthélémy réussit la première transmission à distance d'une image. Bien que grossière(30 lignes),cette imageest cependant suffisante puisqu'elle suscite l'intérêt des pouvoirs publics. Pouvoirs publics que l'on ne peut tout de mêmepas soupçonnerde nourrir déjà quelques arrièrepensées... Nouveau Ministre des P.T.T., Georges Mandel, homme clairvoyant et
énergique, décide dès le 17 avril 1935 "d'organiser à la station de Paris PIT un service d'émissions de télévision qui fonctionnerait parallèlement avec les émissions de radiodiffusion" 1. fi accueille même dans ses propres locaux, au 103 de la rue de Grenelle à Paris, René Barthélémy et ses collaborateurs... Neuf jours après la déclaration ministérielle, et en présence d'une très grande foule, a lieu la première émission officielle de télévision (image de 180 lignes) . Avant la télévision, la radiodiffusion...

Au moment où la télévision sort à peine de ses limbes, la radio est en plein essor. Son succès, elle le doit tant à l'initiative, précoce, du secteur privé qu'à celle, plus tardive, de l'Etat dont la tutelle n'est encore ni trop pesante, ni réellement paralysante. Certes, le décret de 1923 "tolère" plus qu'il n'autorise les postes de radio privés sur le territoire français. Mais ne faut-il pas garantir la "sûreté de l'Etat et de la Défense Nationale" ainsi que le stipule la loi de finances du 30 juin 1923 ? Loi qui institue, par ailleurs, le monopole d'Etat. TIest également vrai que le régime de l'autorisation préalable et le principe des cahiers des charges (fixés par le décret du 28 décembre 1926 et confirmés par les décrets du 7 juillet 1928 et du 24 janvier 1929) brident les projets des entrepreneurs privés. Nul ne peut cependant affirmer que ces restrictions visent
1 MANDEL Georges, ministre des P.T.T., déclaration à la presse du 17 avril 1935. 17

à entraver l'initiative privée au bénéfice des radios d'Etat. Jusqu'en 1933, en effet, les radios privées font preuve d'un dynamisme que l'Etat se garde bien de leur disputer. Si celui-ci adopte des mesures qui laissent supposer qu'il songe à figer tout développement possible de la radio, il est loin cependant de les appliquer. Aussi le médiocre intérêt qu'il prête aux stations d'Etat expliquet-il le développement des radios privées. Développement sur une base essentiellement régionale, il faut le souligner.. Faute de volonté de la part des pouvoirs publics, les radios d'Etat, confiées à l'administration des P.T.T., s'organisent et se gèrent comme une affaire privée. Pour nombre d'entre elles, la publicité, les subventions de tous ordres ou les cotisations des auditeurs représentent l'essentiel des ressources. Gérantes d'un poste d'Etat, elles se constituent en associations bénévoles selon la loi de 1901. Si elles se regroupent en une Fédération Nationale de Radiodiffusion (F.N.R.), elles n'en préservent pas moins jalousement leur autonomie. Jusqu'en 1931, force est de constater la prudente expectative dans laquelle l'Etat se réfugie. Prudence motivée du reste par l'instabilité gouvernementale de l'époque plus que par la position d'arbitre qui est reconnue en théorie à l'Etat. Aussi ce dernier se contente-t-il d'une police des ondes fort relâchée au point de n'accorder à son propre réseau qu'une attention distraite. Les radios privées en profitent. C'est l'époque des feuilletons avec notamment "La famille Duraton" consommée à l'heure du souper et des "radios crochets", ancêtres des jeux radiophoniques d'après-guerre. Au même moment, les chansons de Mireille obtiennent leurs premiers succès populaires et un animateur appelé Jean Nohain entame une carrière pleine d'avenir. Mais la radio privée n'est pas seulement synonyme de distractions populaires; elle se préoccupe également d'un public plus "cultivé" et ne craint pas, pour le satisfaire, de faire appel aux plus grands talents du théâtre, de la littérature, de la musique, des sciences humaines ou des sciences exactes. Au 1er janvier 1931, la France compte 14 stations privées et 13 radios d'Etat (dont Il régionales). Rapportée à l'échelle européenne, cette statistique est défavorable à la France et se caractérise surtout par une inégale répartition. Dans certaines régions, en effet,"ce sera le trop-plein de stations mais dans la majeure partie du pays, ce sera le vide" 1. Malgré le plan établi par la Commission Ferrié2 qui prévoit l'installation d'un réseau de stations radiophoniques d'Etat couvrant tout le territoire, il faudra attendre 1933 pour voir se dessiner un véritable réseau national.
1 René DUVAL, "Histoire de la radio en France", Editions Alain Moreau, Paris, 1980, p.240. 2 Gustave-Auguste Ferrié, polytechnicien et officier du Génie, fut le père de la radio en France. Le 21 janvier 1904, il installa au sommet de la Tour Eiffel le premier émetteur de radiodiffusion pour l'expérimentation de liaisons à titre militaire. C'est à lui que devait revenir tout naturellement, dans le cadre de la commission portant son nom, la responsabilité d'équiper la France de son premier réseau de stations radiophoniques d'Etat.

18

Un Etat plus présent En rachetant, en 1933, "Radio-Paris", puissante station privée, l'Etat témoigne de son intérêt soudain pour la radio. Même si un article du décret de 1926 l'autorise à acquérir les stations privées sans le consentement des actionnaires,il préfère néanmoins agir en souplesse.n indemnisecorrectement ces derniers et, dans la foulée, reprend tous les personnels de la station qui sont intégrés au Servicede la Radiodiffusiondes P'IT. Deuxième initiative significative,l'adoption, dans la Loi de Finances de
1933, d'un article instituant des "redevances pour droit d'usage des récepteurs

de radio". En impliquant la collectivité dans le financement de la radiodiffusion, l'Etat exprime ainsi l'attention privilégiée qu'il lui accorde dorénavant. Ces deux décisions capitales révèlent le nouvel état d'esprit des responsables politiques. Par leur importance, elles ouvrent incontestablement une ère nouvelle de l'audiovisuel en France. Le pays est enfin à l'écoute de la radio. Intérêt confirmé par le succès des radio-clubs et des salons de la Radio dont les plus importants ont lieu deux fois par an à Paris et une fois à Bordeaux.

Un nouvel élan
Ce qui caractérise les années 30, c'est indiscutablement l'attention -bien que tardive- prêtée par les pouvoirs publics au développement de l'audiovisuel: développement de la radio, d'une part, avec la mise sur pied d'un véritable réseau national, développement de la télévision, d'autre part, avec les encouragements et les appuis nécessaires lors de la phase de recherche. Si la loi de Finances de 1933 atteste l'importance qu'accorde enfm l'Etat à l'essor de la radio, les décrets du 10 août 1933, et surtout l'arrêté du 29 janvier 1934, la confirment. Par la création d'un comité de coordination pour les émissions nationales ainsi que d'un comité des informations, ces textes de loi "marquent le vrai début de la prise en main des radios d'Etat, sur le plan du contenu, par le gouvernement" 1. La preuve en est immédiatement administrée, notamment dans le domaine des informations, avec les événements du 6 février 1934. En effet, dès le 4 février, un censeur, émanation directe du Ministre de l'Intérieur, est installé à la radio d'Etat. Aussi les auditeurs n'auront-ils de la journée du 6 février qu'une image déformée sans aucune commune mesure avec la gravité des incidents. A cette époque, déjà, les syndicats de journalistes ''protestent contre la limitation abusive allant jusqu'à la suppression des informations imposée par l'autorité supérieure" 2.

Sans ambiguïté possible, l'Etat vient de franchir son Rubicon, décidé qu'il est à engager une partie pleine de risqueset grosse de conséquencespour
1 René DUVAL, op. cit., p.312 2 Communiqué de presse du SNI, 08.02.1934.

19

l'avenir. L'ère de la confusion commence, le terme de "monopole d'Etat" se conjuguantdorénavantaveccelui de "monopolegouvernemental". L'envol
La radio d'Etat prend désormais son envol et se trouve en situation de relever les défis de la période. Les moyens sont accrus et l'infrastructure technique se développe considérablement. Le plan établi en 1931 par la Commission Ferrié entre progressivement en application et dessine le réseau national qui manquait jusqu'alors au pays. Mais, simultanément, l'on peut noter que le pouvoir s'immisce de plus en plus dans les contenus. Le passage de Georges Mandel à la tête du Ministère des P.T.T. est déterminant. C'est principalement à son énergique volonté que la radio d'Etat va devoir ce qu'elle deviendra, à savoir, une institution de première importance, organisée, rationnelle et cohérente. Il institue en particulier les conseils de gérance des stations d'Etat ainsi qu'un Conseil Supérieur de la Radiodiffusion. La mise en place de stations à grande puissance, l'amélioration des programmes, la part accrue de l'information, le lancement d'échanges internationaux, l'attention aux réactions des auditeurs, l'écoute des postes étrangers, toutes ces mesures marquent son passage au Ministère des P.T.T., de novembre 1934 à juin 1936. La radio d'Etat est, à présent, en mesure de rivaliser avec les stations privées, notamment dans le domaine de l'information où les journalistes sont dotés de moyens d'enregistrement pour assurer la couverture des grands événements mondiaux. Quelques chiffres en disent long sur la gestion de Georges Mandel. Alors qu'en 1935 la France ne comptait que 1.900.000 postes récepteurs, c'est plus de 4.000.000 de postes récepteurs que l'on dénombrera deux ans plus tard. Par ailleurs, les recettes de radio passent de 80 à 150 millions de francs. Comme le note Pierre Miquel, "l'impulsion de Mandel a été décisive, les progrès de la radio ne devaient plus cesser" 1.L'histoire retiendra certainement la capacité des pouvoirs publics à soutenir les innovations et à accompagner le mouvement. Elle ne peut toutefois ignorer que c'est à Georges Mandel que revient le mérite d'avoir donné ses lettres de noblesse à une radio d'Etat trop longtemps léthargique et d'avoir favorisé la naissance d'un moyen de communication appelé à un bel avenir, la télévision.

L'immédiat avant-guerre, le premier "statut"
Les successeurs de Georges Mandel, avec des fortunes diverses, compléteront l'oeuvre entreprise depuis 1934. La subvention de l'Etat aux dépenses de programmes de la radio quintuple entre 1934 et 1939 (12 à 53 millions de francs) et les effectifs, bien qu'insuffisants, commencent à devenir significatifs (près de 3000 agents, en 1938). A plusieurs égards, l'année 1937 revêt une grande importance:
1 Pierre MIQUEL, "Histoire de la radio et de la télévision", Librairie Académique Perrin, Paris, 1984, p.36.

20

tout d'abord, elle consacre l'organisation, sous la tutelle unique de 'Etat, d'une radiodiffusion en quête de rationalisation et de cohérence. 3 adios nationales et 18radios régionalespassent sous l'autoritédu ministre des >.T.T. qui désigne les membres du Conseil d'Administration de la ~adiodiffusion.

.

. ensuite, elle offre un statut aux personnels permanents de la 'adiodiffusion.
. enfin, elle calque l'organisation des structures de la radio sur le modèle le manquera pas de poser rapidement des problèmes compte tenu de la nature

l'une administration en place, en l'occurrence, le ministère des P.T.T. Ce qui
ies activités de ces deux "administrations". Problèmes analysés avec :>ertinence,dès 1934, par Paul Berché dans le journal ''l'Antenne'':''Pour les fervices techniques, le Ministère des P.T.T. auquel la radiodiffusion est -attachée, possède des fonctionnaires dont la valeur et l'expérience sont :ndiscutables. Pour les services d'émission, par contre, il faut des agents ;hoisis en raison de leur culture et de leurs aptitudes spéciales, et ['administration des P.T.T. n'est pas préparée pour fournir les éléments que .éclament des fonctions d'ordre littéraire et artistique" 1. Les responsables politiques finiront par en prendre conscience mais les mesures tardives qu'ils ildopteront paraîtront bien timides ou s'apparenteront à des compromis ooiteux. Ainsi, en 1939, le Président du Conseil, Edouard Daladier, placera la radiodiffusion sous son autorité directe...et celle du ministre des P.T.T. Les gouvernements de la Quatrième République quant à eux ne feront pas preuve de plus d'audace. Liberté surveillée

En réalité, l'intérêt des gouvernements qui se succèdent se mesure plus à L'aune des contrôles qu'ils instaurent qu'aux moyens qu'ils consentent. Avec Lavictoire du Front Populaire en 1936, intervient une première réorganisation sous la pression conjointe des organes de presse du Parti Communiste et des syndicats des P.T.T., réorganisation immédiatement suivie d'une réforme dès que l'opposition accède à son tour au pouvoir en 1938. Longtemps préservée, Laradio devient un véritable enjeu sur le terrain des affrontements politiques. C'est évidemment l'information qui va faire l'objet d'une attention particulière. En 1938, les stations de radio privées, déjà soumises au risque permanent de se voir retirer l'autorisation d'émettre, passent sous le contrôle de la censure. La conjoncture politique internationale pour le moins tendue sert de justification à "Dame Anastasie"2. En 1939, la création d'un Centre Permanent de l'Information, prélude à un Ministère de l'Information, confirme la volonté des hommes politiques au pouvoir de contrôler l'information et, à travers elle, les moyens de communication de masse.

l "L'ANTENNE", numéro du 19.10.1934, 2 Symbole de la censure.

21

Radio

et politique

Autant que pour le développement de la radio, on constate une "curiosité" grandissante des responsables politiques pour le contenu des programmes. En d'autres termes, pour le contrôle politique des activités de la radiodiffusion. Dans les années 20, la radio n'est en aucune manière considérée comme un vecteur de l'idéologie. Pas un professionnel de la politique n'envisage de la détourner à son profit, à des fins de propagande ou de campagne électorale. TI faut attendre 1932 pour qu'elle fasse son apparition dans le champ politique. Mais Tardieu en tente une si malheureuse expérience que ses contemporains n'ont du caractère opérationnel de la radio qu'une vision négative. Avec le succès du Front Populaire et notamment les performances radiophoniques de ses leaders (Thorez en tête avec son fameux discours de la "main tendue"), preuve est faite de l'influence puissante de l'instrument. Toutes les familles politiques se convertissent à l'idée que leur réussite dépendra de leur capacité à maîtriser la radio. Elles se font une religion, après tant d'années de négligence, de dominer l'outil pour conquérir ou pour garder le pouvoir. Le succès des journaux parlés participe à la prise de conscience de la classe politique française indifférente, jusqu'alors, aux expériences étrangères, américaine en particulier. L'audience des journaux parlés suscite un engouement tel qu'elle ne peut laisser insensibles les dirigeants politiques. Avec un zèle de néophyte, ces derniers passent de l'extrême prudence au plus total emballement. Aussi, comme le souligne Pierre Miquel, rIenmoins de dix ans, un phénomène marginal qui semblait étranger au monde politique est devenu d'importance nationale" 1. Si l'exécutif témoigne d'une attention nouvelle pour la radio, gardons nous toutefois des généralisations hâtives autant que des comparaisons abusives. L'intervention de l'exécutif de l'époque apparaît bien modeste au regard de celles dont souffriront les médias plus tard. Les mutations, promotions ou déplacements de responsables de la Radio d'Etat d'avant-guerre sont quantité négligeable si on les rapporte aux "faits de princes" de l'aprèsguerre. Au-delà des clivages politiques, des hommes comme Blum, Daladier, pour ne citer qu'eux, font suffisamment preuve d'attachement aux libertés fondamentales pour se permettre d'aller trop loin dans la voie de la manipulation. Même si les socialistes cèdent à quelques pressions ou tentations, ils se gardent bien cependant de confisquer la radio d'Etat et d'en faire leur pré-carré. Ils ne souhaitent certainement pas qu'on les accuse de vouloir transformer la France en état totalitaire. Tout au plus se sont-ils "évertués" à ce que la radio ne leur fût pas hostile; mais sans jamais en faire un instrument de propagande. Quels que soient les scrupules des responsables politiques jusqu'en 1939, il demeure qu'ils ont joué les apprentis sorciers et, de la sorte, ouvert la voie à des successeurs qui passeront maîtres dans l'art de faire main basse sur les moyens audio-visuels de masse.
1 Pierre MIQUEL, op.cit., p.78.

22

Un premier bilan Ainsi, la période de l'entre-deux-guerresse caractérise, tout d'abord, par .'essor de l'initiative privée, fait notable des années vingt, ensuite, par la roudaineattentionde l'Etat pour l'activité de la radiodiffusion,dans les années rente. Bien qu'en situation de délivrer les autorisationsd'émettre et de diffuser, les pouvoirs publics évitent, dans un premier temps, d'intervenir, l'initiative privée suppléant à la faiblesse du réseau d'Etat. Lorsque ce dernier se
développe réellement, dès le début des années trente, l'Etat devient plus attentif aux initiatives du secteur privé. Parallèlement, il fait preuve d'une plus grande vigilance à l'égard de l'activité de son propre réseau. La radiodiffusion nationale affirme alors sa personnalité et son particularisme. Ce qui se traduit par une grande qualité des émissions, une couverture technique satisfaisante du pays, une cohérence d'ensemble et un dynamisme communicatif. Embryonnaire, la télévision n'a encore débouché ni sur une expérimentation à grande échelle, ni sur une institution à laquelle conférer un statut. Cette situation se prolongera jusqu'à la fin de la décennie suivante durant laquelle elle continuera à grandir dans l'ombre de sa prestigieuse aînée, la radio.

23

Chapitre II

LA GUERRE, UNE PARENTHESE.

Après la défaite de juin 1940, la Radiodiffusion Nationale s'arrête. Elle renaît de ses cendres à Vichy où le Maréchal Pétain et son gouvernement prennent leurs quartiers. La création d'un Secrétariat Général de l'Information, de la Presse et de la Radio est décidée. A la radio, les directeurs se succèdent et parmi eux l'on remarque un jeune avocat parisien, Jean-Louis TixierVignancourt. Afin que les Français de la zone occupée puissent se mettre à l'écoute de la Radiodiffusion Nationale, les Allemands autorisent le régime de Vichy à compléter son réseau d'émetteurs. Dès l'automne 1940, la diffusion des programmes est assurée entre six heures du matin et minuit. Ceux-ci comprennent une partie information prise directement en charge depuis Vichy et une partie production (variétés, théâtre, musique,sport) relayée, dès le début de 1941, par l'antenne parisienne dont les locaux se situent au 103 rue de Grenelle. L'occupant, quant à lui, crée son propre réseau d'émetteurs. La Propagandaabteilung veut s'adresser aux Français sans recourir à des intermédiaires et, pour ce faire, réquisitionne "Radio-Paris" qui est captée sur tout le territoire français. Le gouvernement du Maréchal Pétain devient la cible des sarcasmes de la radio allemande mais ce dénigrement permanent va cesser avec l'arrivée de l'Ambassadeur du Reich à Paris, Otto Abetz. Ce dernier, francophile à sa manière, fait plutôt dans la dentelle en matière de propagande. De l'Allemagne, il s'évertue à présenter un visage avenant, cultivé, en d'autres termes, civilisé. Aussi n'hésite-t-il pas à faire appel à tous les talents de la capitale. n est vrai que les moyens tant fmanciers que matériels ne lui sont pas comptés. Au siège du "Poste Parisien", station privée avant la défaite, où ils élisent égalemept domicile, les Allemands disposent de studios ultra-modernes équipés de toute$ nouvelles machines à la pointe du progrès, bizalTement appelées "Magnttophon". A côté de sa rivale, Radio-Vichy fait piètre figure tant elle semble surgir de la préhistoire de la radiodiffusion. Malgré la guerre et l'occupation, l'expérimentation de la télévision se poursuit. Comble du paradoxe, ce medium va bénéficier d'une certaine "coopération franco-allemande". Les Français se donnent de l'espace et des moyens supplémentaires en rachetant deux immeubles. L'un d'entre eux, rue Cognacq-Jay, deviendra le centre névralgique de l'information télévisée de la future RTF, puis de l'ORTF, enfin, de nos actuelles chaînes nationales. Les Allemands, pris par la nécessité de distraire leurs soldats soignés dans les hôpitaux parisiens, font appel à la télévision et fournissent, au début de 1943, une dizaine de techniciens, deux cars de reportage, un dispositif de télé-cinéma 24

:t deux caméras électroniques qui avaient servi pour les Jeux Olympiques de 3erlin. Cette "coopération" avant l'heure n'est évidemment pas gratuite. Elle ;ert unilatéralement les intérêts de l'occupant en matière de programmes ;omme le soulignent Jacques Mousseau et Christian Brochand : "les blessés ~tanten transit à Paris, on n'hésite pas à retransmettre les mimes programmes :) des dates très rapprochées au grand mécontentement des 4 ou 500 réléspectateurs français" 1. Au plan technique cependant, la coopération imposée profite également aux Français qui bénéficient de la recherche et des ~xpériences allemandes. A la fin de la guerre, elle s'avérera d'une importance capitale pour la future Télévision Française qui héritera' -grâce au refus courageux opposé par l'officier allemand chargé d'en saboter les installations techniques- d'un outil de première qualité. Autre paradoxe, c'est pendant la guerre et sous un régime pour le moins autoritaire que la radiodiffusion jouit du statut le plus souple qu'elle ait jamais connu. Le monopole d'Etat est confirmé mais s'accompagne d'un régime de concessions au secteur privé. La loi du 7 novembre 1942 sort la radiodiffusion du cadre habituel des administrations publiques et la place en quelque sorte dans la situation des entreprises à caractère industriel et commercial dont les méthodes de fonctionnement et les règles de gestion se veulent plus adaptées à la nature de ses activités. Ainsi, les opérations comptables sont alignées sur les pratiques en usage dans le commerce. Les personnels quant à eux, à l'exception de quelques hauts fonctionnaires titulaires des postes de direction, sont engagés sur des bases contractuelles.
1 MOUSSEAU Jacques, BROCHAND Christian, "Histoire de la télévision", Fernand Nathan, Paris, 1982 , p.18.

25

Chapitre III

L'APRES-GUERRE

: 1945-1964

La Libération:

le monopole, une nouvelle jeunesse

Avec la Libération, la Radiodiffusion Française renaît et le primat de l'Etat s'impose comme une évidence. Un arrêté le confirme: "sont
réquisitionnés les locaux, les installations et le matériel des entreprises privées

d'émissions radiophoniques sises sur le territoire de la métropole" 1. L'ordonnance du 26 mars 1945 supprime toutes les autorisations accordées aux stations privées avant 1939 et instaure le monopole. La radiodiffusion privée dont le comportement "collaborationniste" passé est sévèrement sanctionné disparaît quasiment de l'antenne. L'état abroge, bien sûr, le statut établi par le régime de Vichy, introduit les règles de la comptabilité publique et, par une ordonnance du 25 juin 1945, institue un corps de fonctionnaires statutaires, agents titulaires de l'état. Le renforcement du monopole d'Etat s'accompagne d'une conception "culturelle" de la radio (plus tard de la télévision) au détriment du "divertissement". Ce débat est loin d'être épuisé de nos jours.. Remarquons que le rétablissement du. monopole est tout autant une sanction prise contre le secteur privé, en raison de sa collaboration avec l'ennemi d'hier, qu'une marque de défiance à l'égard des médias dont la télévision, dès ses premiers balbutiements, et à son tour, fera les frais. Relevons aussi que le retour à l'Etat de l'institution radiophonique suscite des réactions hostiles, telle celle d'un "Comité de Défense des Intérêts culturels français" créé autant par les responsables des sociétés d'auteurs que par ceux de la Fédération du Spectacle CGT. Ce comité dénonce non sans pertinence "le caractère purement étatique de cette institution avec ce que son fonctionnement comporte d'excès de centralisation et de lourdeur administrative" 2.

L'ère de la télévision Alors qu'aux Etats-Unis et en Grande-Bretagnenotamment, la télévision touche déjà un vaste public, observons que la défiance dont l'audiovisuel est l'objet en France expliquera les retards considérables que ce pays accusera dans ce domaine.Ainsi que le soulignentMissika et Wolton, "la conséquence pratique fut le refus des crédits nécessaires à la construction du réseau,
1 Arrêté du 20 novembre 1944, article 2. 2 "Combat", 19.05.1948.

26

'insuffisance chronique du budget de la RTF (Radiodiffusion Télévision ~rançaise) et l'inattention à la création d'une industrie grand public des éléviseurs" 1. Ce que relèvent également Quéval et Thévenot selon lesquels, à )artir de 1945, ffi/faudra aux Etats-Unis un an pour arriver aux premiers 2 '00.000 récepteurs, 3 ans en Grande-Bretagne, mais 8 ans en France l" Uen que la radiodiffusion ait encore quelques belles années devant elle avant lUela télévision ne lui dispute la vedette, on peut remarquer que la période qui l'ouvre verra l'intérêt du public basculer progressivement de la radio vers la élévision. Cette dernière va connaître un fulgurant développement et devenir, nalgré les retards soulignés plus haut, le véritable pôle d'attraction au létriment de la radio. Ce qui ne signifie nullement que celle-ci disparaisse, bien lUcontraire. Mais désonnais, l'histoire de l'audiovisuel se confond avec celle le la télévision... Expansion et statut introuvables

Jusqu'en 1959, les projets, pas moins de 16, sont présentés au Parlement... et rejetés. La RTF, organisme en quête d'identité ou de statut, ~onnaît un développement aveugle. Véritable bateau ivre, elle semble ingouvernable tant est lourde la logique administrative et complexe la gestion des personnels dotés des statuts les plus divers. Le paradoxe veut que cette époque marque le véritable développement de Latélévision. En dépit d'un choix coûteux en matière de système (819 lignes) arrêté par un brillant Secrétaire d'Etat à l'Infonnation appelé à un bel avenir, François Mitterrand, les problèmes techniques sont surmontés. Entre la première retransmission en direct le 5 juin 1947, retransmission d'un spectacle de variétés, et le couronnement de la Reine Elisabeth II intégralement retransmis le 25 avril 1953, la télévision française fait ses preuves et court de succès techniques en succès techniques. A une telle réussite s'impose la sanction. Elle arrive enfin sous la fonne d'une loi, celle du 30 juillet 1949, qui institue la taxe sur les récepteurs de télévision. Jusqu'à cette date, "la télévision, remarque Jean Calvel, "n'a pu fonctionner que grdce au financement de la radio et grdce au personnel de la radio. En effet, pendant cette période, les ressources de la Télévision sont dérisoires alors que la redevance alimente la radiodiffusion de façon satisfaisante" 3. Si disposer de fonds propres relève de la nécessité, se voir reconnaître son identité devient indispensable. C'est chose faite avec le changement de sigle: la RTF (Radiodiffusion Télévision Française), en remplacement de la RDF (Radiodiffusion Française) officialise dorénavant l'existence de la télévision. La RTF divertit, instruit, infonne mais en réalité,le contenu importe peu puisqu'il sert de support à l'expérimentation en cours.
1 MISSlKA Jean Louis, WOLTON Dominique, "La folle du logis", Gallimard, Paris, 1983, p.26. 2 QUEVAL Jean, THEVENOT Jean, "T.V.", Gallimard, Paris, 1957, p.189. 3 "Les sources de l'histoire de la radio et de la télévision en France", journées d'études organisées par le Comité d'histoire de la télévision, le Comité d'histoire de la radiodiffusion et le Groupe d'études historiq~es sur la radio (GEHRA), Paris, 20.10.1962. 27

Les nombreuses pièces de théâtre, l'infonnation (la première émission a lieu en juin 1949) suscitent un intérêt particulier qui ne sera pas sans conséquence au plan économique. L'attraction exercée par le nouvel instrument de communication se traduit par un accroissement de la demande en matière de récepteurs si bien que le pare passe, entre 1950 et 1959, de 3.700 postes à 1.100.000. C'est peu cependant au regard des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne. La principale raison tient au retard enregistré dans les prises de décisions en matière d'infrastructure. Ce n'est que très tardivement que le Parlement prend conscience de la nécessité d'équiper le réseau. En 1954 seulement, est adopté le premier plan quinquennal d'équipement qui prévoit la couverture de la totalité du territoire pour 1959. En outre, c'est seulement à cette date qu'est autorisé le lancement d'un emprunt favorisant la mise en place de l'infrastructure technique. Conséquence, en 1958, à peine 50% des Français reçoivent la chaîne unique de Télévision. La couverture totale du territoire n'interviendra, en effet, qu'en 1965 ! On peut s'interroger sur les causes de ce retard et se demander si les hommes politiques n'ont pas volontairement entravé le développement d'une TV accusée de sentir le soufre. Cette crainte n'a-t-elle pas provoqué des conduites dont aujourd'hui encore la classe politique ne s'est nullement débarrassée et qui touchent au contrôle de l'institution radio-télévision? Le statut de 1959 TIfaut attendre 1959 pour qu'une ordonnance fixe l'organisation de la RTF. Cette dernière devient "un Etablissement Public à caractère industriel et commercial doté d'un budget autonome placé sous l'autorité du ministre chargé de l'Information" 1 et dirigé par un Directeur Général désigné par décret en Conseil des Ministres. Le Directeur Général" est assisté d'un Directeur Général Adjoint et de directeurs à la radiodiffusion-télévision nommés (également) par décret en Conseil des ministres" 2. Enfin, la gestion financière de l'établissement est suivie par un Comité dont les délibérations doivent recevoir l'approbation conjointe du ministre chargé de l'Infonnation et du ministre des Finances et des Affaires Economiques. Mais le principal intérêt de l'ordonnance de 1959 réside dans la décision prise de créer un statut fixant "les règles de rémunération" et prévoyant "les modalités de recrutement contractuel et de gestion conformes aux conditions particulières d'exploitation de l'Etablissement". Statut dont le décret sera étudié par le "Conseil d'Etat et contresigné par le ministre des Finances et des Affaires Economiques et le ministre chargé de l'Information avant le 1er janvier 1960" 3. Tout le monde s'accorde à reconnaftre qu'un statut s'impose pour mettre un tenne à l'incohérence en matière de gestion des personnels. Les plus hautes instances dirigeantes de la RTF elles-mêmes ne craignent pas
1 Ordonnance du 04.02.1959, n° 59-273 relative à la radiodiffusion-télévision française, article 1. ' 2 idem, article 5. 3 Ordonnance du 04.02.1959 déjà citée, article 5, alinéa 3.

28

d'exprimer leur sentiment sur le sujet. Tel Gabriel Delaunay 1, directeur de la RTF en 1957, qui, lors d'une conférence de presse, avait dressé le catalogue des aberrations de sa propre administration. Parmi celles-ci, citons-en une à faire pâlir de jalousie Courteline et Jarry téunis : une équipe de reportage envoyée en mission en très haute montagne où règne un froid particulièrement vif apprend que seuls les agents placés au-dessus de l'indice 330 recevront un anorak! Les agents placés au-dessous de ce niveau auront ainsi découvert les vertus de l'indice contre les rigueurs du froid... Malgré la belle unanimité en faveur du statut et en dépit de la promesse gouvernementale, l'année s'achève sans l'ombre du moindre texte réglementaire. La réaction des personnels est particulièrement vive. A l'appel des organisations syndicales, la RTF est paralysée entre décembre 1959 et janvier 1960. Au tenne d'une douzaine de jours de grève -la plus longue qu'ait jamais connue la radio-télévision-, une issue au conflit est trouvée. Les propositions gouvernementales, malgré les restrictions qu'elles imposent, sont unanimement saluées. Le statut du personnel se trouve plus proche du droit privé que du droit public. En effet, les dispositions du Code du Travail relatives aux possibilités de licenciement des personnels s'appliquent. Ce qui semble un recul par rapport au régime précédent, puisque les personnels jouissaient de la qualité de fonctionnaire. De ce fait, une plus grande insécurité de l'emploi est officialisée de même que n'est plus garanti l'avancement automatique. Mais dans une période d'expansion où les perspectives de développement de l'audiovisuel semblent illimitées, le prix à payer apparaît acceptable au regard de tous les avantages octroyés. Désonnais, honnis les journalistes et musiciens qui disposent de statuts particuliers, les 6500 salariés de la RTF bénéficient des mêmes droits et de la même couverture sociale. Le décret de février 1960 fixe les classifications, les conditions de recrutement et les déroulements de carrière des agents du Service Public de la Radiodiffusion Télévision Française et constitue à cet égard un louable effort d'adaptation de la structure professionnelle aux exigences d'un outil moderne 2. De la RTF à l'ORTF

Les années qui succèdent à la nouvelle organisation de la RTF vont être celles du triomphe de la télévision qui conquiert un public dont l'intérêt et l'engouement pour les programmes ne se démentent pas. Une telle réussite
1 Venu de la Préfectorale, Gabriel Delaunay aura été une des rares fortes personnalités dirigeantes de la radio-télévision. En 1964, il tint ce propos admirable et prémonitoire à l'endroit du nouveau Directeur-Général de l'ORTF: "c'est là notre espoir qu'il ne connaîtra pas comme tous ses prédécesseurs cette indicible douleur de tout comprendre quelquefois et de ne rien pouvoir". 2 Notons au passage que le décret réaffirme de manière explicite les divers monopoles de programmation, de production et de diffusion de la RTF: "l'établissement fail appel exclusivement à ses personnels pour la conception, la production, la réalisation et la diffusion des émissions sonores ou visuelles à l'exception de celles provenant de radio-diffusions étrangères dans le cadre des échanges internationaux" (décret n° 60-125 du 4.02.1960, article 3).

29

justifie d'autant mieux la création de la seconde chaine. Celle-ci commence ses émissions en 1964. Bien après la Grande-Bretagne et la République Fédérale Allemande...

Mais les conditions dans lesquelles le statut est appliqué va à nouveau alourdir le climat et révéler les limites de la bonne volonté gouvernementale. En effet, l'administration ae la RTF, débordée et non dotée des moyens mécanisés pour mettre en oeuvre le statut promulgué en février 1960, se montre incapable de faire face aux échéances. En 1962, les tâches de liquidation des dossiers administratifs ainsi que le chiffrage des répercussions de changement d'indice ou d'échelon ne sont pas encore achevées. Aussi les grèves apparaissent-elles comme le seul recours possible susceptible d'émouvoir une direction ubuesque. Pas plus que le gouvernement, cette dernière ne semble prendre la véritable mesure d'une tension qui s'aggrave au fil des jours. Lassés des promesses non tenues et sans cesse reportées, les personnels s'irritent au moindre incident et recourent au blocage de la machine pour faire valoir leurs intérêts. Le climat se dégrade d'autant plus que, par ses interventions répétées dans le domaine de l'Infonnation, le gouvernement cristallise l'hostilité des personnels et provoque, à son corps défendant, la solidarité des agents, toutes professions, tous métiers confondus. Les périodes électorales se prêtent notamment aux épreuves de force entre le gouvernement et les journalistes. En 1962, quatre journalistes (notons parmi eux l'actuel député-maire RPR de la ville de Saint-Gennain-en-Laye, Michel Péricart) font l'objet de sanctions. Les grèves qui s'ensuivent bénéficient d'une certaine sympathie de l'opinion et de l'appui de nombreuses personnalités venues de tous les horizons politiques pour affinner que "la RTF ne doit pas se transformer en instrument au service des thèses gouvernementales" 1. "L'anarchie, le désordre, le corporatisme" telle se présente, aux yeux du ministre chargé de l'Infonnation, Alain Peyrefitte, la RTF trois ans après la promulgation de son statut. On pourrait ajouter la politisation en raison de l'ingérence du pouvoir et l'inadaptation de l'outil audio-visuel aux défis de l'époque. Déjà, une réfonne en appelle une autre... 1964, création de l'ORTF

En 1964, au moment où l'effectif de l'organisme public de radiotélévision atteint les 11.000salariés pennanents, l'événement marquant, outre la création de la seconde chaine, est la grande réfonne de structures qui transfonne la RTF, RadiodiffusionTélévision Française, en ORTF, Office de RadiodiffusionTélévisionFrançaise. Présentéecomme celle de la dernièrechance (ainsique les précédenteset toutes cellesqui suivront),la réfonne de 1964se propose à la fois d'allégerles procédures bureaucratiques d'une administration trop lourde, d'adapter la gestion à l'outil audio-visuel, de mettre un tenne aux abus de toutes sortes. Alain Peyrefitte n'a pas de mots assez sévères pour dénoncer devant la Commissiondes Financesde l'AssembléeNationale "lesvices de structure,un statut financier qui enserre l'Etablissement dans un carcan, la
1 Déclaration à la presse d'écrivains et d'universitaires, 22.10.1962. 30

fonctionnarisation de l'Etablissement, l'état d'esprit bureaucratique, les groupes de pression, coteries de toutes sortes ou chapelles littéraires ou
artistiques, enfin, la politisation" 1.

A l'écoute d'une telle autocritique et après une analyse aussi exigeante, quel remède prescrire? L'ORTF garde son statut d'Etablissement public à caractère industriel et commercial ainsi que toutes les attributions, obligations et droits de la RTF. fi est désonnais ''placé sous la tutelle du ministre chargé de l'Information" 2 (et non plus sous son autorité). Un Conseil d'Administration composé pour moitié de représentants de l'Etat, et pour l'autre moitié, de représentants des auditeurs et téléspectateurs, de la presse écrite et du personnel de l'office ainsi que de personnalités hautement qualifiées, administre l'établissement. Si le Conseil d'Administration élit son président, le Conseil des ministres nomme par décret le directeur-général 3 qui assure la gestion de l'Etablissement. Ce dernier est assisté par deux directeurs-généraux nommés dans les mêmes conditions que lui. Enfin, les décisions et la gestion de l'ORTF sont soumises au contrôle du ministère des Finances et des Affaires Economiques. A supposer que le secteur privé ait nourri quelque espoir quant à la "libéralisation" de l'activité audio-visuelle, sa déception ne peut être qu'à la hauteur de ses espérances. Clairement énoncé, le monopole en matière d'émission et d'exploitation des ondes de radiodiffusion (au sens technique qui englobe radio et télévision) est confié à l'ORTF. En outre, celle-ci ne doit bénéficier d'aucune source de financement autre que celles fixées par l'ordonnance et qui, pour l'essentiel, proviennent du produit de la redevance. Quant aux tenants d'une "libéralisation" politique de la radio et de la télévision, leur désillusion n'est pas moins grande. L'autorité de tutelle confiée au Ministre de l'Infonnation démontre, si besoin en est, la conception très dirigiste du gouvernement en matière d'administration de l'ORTF. Elle inspire les plus sévères critiques dont celle de Pierre Champeix : "sous couvert de libéralisation. le Pouvoir s'octroie une plus grande liberté d'action en éliminant le contre-poids du contrôle parlementaire. Jamais, sauf au temps de Vichy, on n'avait vu semblable dépendance juridique envers l'exécutif. C'est d'ailleurs parce que l'instrument le permettait en toute quiétude qu'a pu être entreprise et réussie la colonisation politique de l'entreprise "RTF" 4. Si l'on n'est pas obligé d'abonder dans le sens d'une critique aussi excessive, on peut néanmoins convenir que le texte gouvernemental apparaît comme une réfonne en trompe-l'oeil. En effet, par la désignation des responsables de l'ORTF, la composition du Conseil d'Administration et l'amoindrissement du rôle du Parlement, la boucle est bouclée, le gouvernement est plus que jamais en position de force. Il dispose à présent d'un solide outil de communication
1 Présentation du projet de réforme par le ministre chargé de l'Information, 23.04.1964. 2 Loi du 27 juin 1964 n° 64-621 "portant statut de l'Office de Radiodiffusion Télévision Française", article 2. 3 idem, article 6. 4 CHAMPEIX Pierre, "Une radio-télévision démocratique", in "Economie et Politique" revue marxiste d'économie, numéro 151, février 1967, p.34. 31

sinon à sa dévotion, du moins à son service. Aussi, rétrospectivement, ne peut-on que sourire à la lecture de certains avis autorisés comme ceux du Professeur Debbasch cité dans le rapport Diligent: "Dans la nouvelle RTF, le pouvoir moteur appartient désormais au conseil d'administration" 1.

attributions doivent ~e limiter à rédiger des notes de documentation, à jouer un r6le de relations publiques et de liaison entre les différents services d'information ministériels. Ce qui ne l'est en aucun cas, c'est une action directe quotidienne sur l'ORTF. Cette source et ce réseau gouvernementaux d'information, d'existence officielle mais clandestine, démentent toutes les déclarations de 1964" 2. Le gouvernement dispose d'une fonnidable machine de pression et d'un réseau privilégié d'adresse au public auquel il accède aussi souvent et autant qu'il le désire! 1968 illusti'erajusqu'à la caricature le système de relations entre le pouvoir et la télévision instauré par la réfonne de 1964. Si l'indépendance de l'infonnation relève de la velléité, l'autonomie financière, elle, ressortit tout bonnement au mythe. Quelques années plus tard, dans les colonnes du journal "Le Monde", Claude Durieux le dénonce: tIque sont devenus, en effet, l'autonomie financière et le contr6le des dépenses a posteriori exigés par la nature m2me du ''produit fabriqué" par l'Office? Les dispositions de l'arr2té du 31 juillet 1964 devaient enlever toute illusion à ce sujet.. les investissements, le niveau des salaires et les effectifs du personnel -trois secteurs essentiels- continuaient de faire l'objet d'un contr6le préalable des services de la rue de Rivoli. Au reste, comme la comptabilité analytique, préconisée et promise dès 1961, était demeurée dans les limbes, l'autonomie financière réelle demeurait un mythe" 3. Trop préoccupée par les enjeux du court tenne, la réfonne de la RTF est plus lourde de conséquences sur les enjeux du long tenne. Contrairement à la Grande-Bretagne, la France rejette le modèle mixte de développement de la Télévision et réaffinne plus que jamais l'autorité du pouvoir politique en place sur le devenir de l'audiovisuel. Une logique politique et administrative l'empone sur une logique sociale et économique. A nouveau, le primat du politique joue contre une évolution devenue pounant irréversible et contre les adaptations rendues non moins nécessaires. A une époque charnière où la diversification des supports et la pluralité des exigences sociales se doivent de concourir à l'adéquation entre l'offre économique et la demande sociale, lés choix de 1964 revêtent un caractère désastreux. On en connait aujourd'hui les conséquences pour la France: offre de programmes
l "Rapport DIliGENT", "Rapport de la commission de contrôle chargée d'examiner les problèmes posés par l'accomplissement des missions propres à l'ORTF", Sénat, documentaire parlementaire n° 118, 02.04.1968, p.355 et p.357. 2 idem, p.356. 3 "Le Monde", 20.06.1968.

Velléité, l'indépendance du secteur de l'infonnation n'est qu'un rêve. En effet, la timide tentative d'octroi d'autonomie va s'accompagner d'un invraisemblable contrôle de l'activité de la radio et particulièrement de la téMvision par la création du désonnais célèbre S.L.U. (Service de Liaison Intenninistérielle pour l'Infonnation). Ce que relève le rapport Diligent: "l'existence d'un tel service de liaison est peut-2tre acceptable si ses

32

suffisante, atonie de la production nationale, faiblesse chronique sur le arché international des industries de programmes, grave handicap dans :rtains secteurs des industries électroniques. 'e 1945 à 1964 : un bilan Avant même que ne soit soumis aux parlementaires le statut de l'ORTF,
I

[ifle Chef de l'Etat (décembre 1963). L'architecture de l'immeuble ultra-moderne du Quai Kennedy, un grand ~rc1e avec en son centre une tour reliée par des radiales, inspire les h.roniqueurs de l'époque. Aux symboles dont ils usent, celui d'une ère ouvelle pour les uns, celui d'une errance en rond pour les autres, on mesure ~ur degré d'optimisrne ou de pessimisme quant au devenir de la radioHévision. On peut effectivement s'interroger sur le chemin parcouru et sur les erspectives. En 1964,40% des ménages français possèdent un récepteur de télévision 5.400.000) contre 13% en 1960 et 6% en 1957. Annuellement, le nombre d'heures diffusées atteint les 4.500 heures ontre 2.700 en 1960 et 1.600 en 1957. L'effet induit sur les industries lectroniques, le commerce et les entreprises de radio-télévision est :onsidérable puisque plus de 200.000 personnes tirent leurs ressources de ce ecteur d'activité. C'est dire le rôle de locomotive joué par le Service Public de a radio-télévision dont les effectifs sont passés de 6.547 agents en 1960 à 1.655 en 1964 pour un budget qui progresse de 80% dans la même période
L

RTF prend possessionde la Maisonde la Radio inauguréeen grande pompe

de 500 Millions de Francs à900 Millionsde Francs) 1. n est vrai que les progrès de la technique favorisent l'engouement
~énéra1. La première chaîne couvre enfin tout le territoire français au moment >ùla seconde chaîne démarre (1964).

Grâce à Henri de France, la France possède son propre système de :élévision en couleur, le SECAM (séquentiel à mémoire), qui lui permet l'envisager dès 1967 la colorisation de la deuxième chaîne. Parallèlement, des innovations technologiques comme le magnétoscope . :1960) bouleversent les conditions de travail et les modes de production. Par le

JUchement des satellites de communication, les frontières et les océans )'effacent. Effective en 1962, la Mondovision, après l'Eurovision, place le téléspectateurau coeur des événements: les obsèques du Président Kennedy (1963), les Jeux Olympiques de Tokyo (1964). Sur le terrain des ondes, à
défaut des peuples, la télévision rapproche les continents. Le bilan de la production française. de télévision figure parmi les plus brillants du monde. La pépinière de réalisateurs et de producteurs encouragée par Jean d'Arcy, directeur de la télévision (1949-1959), lui-même entouré des conseils d'hommes aussi avisés que Bernard Hecht et André Franck, offre à la
1 Sources: S.J.T.I. (Services Juridiques et Techniques de l'Information), Bulletin FNIE, n028-1965, "Des chiffres pour la culture", Ministère de la Culture et de la Communication, Service des Etudes et Recherches, Documentation Française, 1977, pp.282-307.

33

de l'exploit. Toujours dans le domaine de la fiction, grâce à l'apparition du magnétoscope, l'adaptation "en direct" recule progressivement au profit de 34

production française l'occasion d'écrire, pour plusieurs années, ses lettres de noblesse. Curieuse coi'ncidence : même si cinéma et télévision se regardent en chiens de fai'ence, ils vivent tous deux des heures intenses. De la fin des années 50 au milieu des années 60, ils se donnent (ou se voient attribuer) un style: "nouvelle vague" pour le cinéma, "école des Buttes-Chaumont" pour la télévision. Comme s'ils menaient le même combat pour renverser les vieux bastions et promouvoir une autre création. Alors que Rozier, Truffaut, Godard, Rohmer, Chabrol, Rivette et Malle vilipendent le cinéma "qualité française", à la Télévision, producteurs et réalisateurs prônent les dramatiques (pièces de théâtre en direct ou enregistrées), les adaptations littéraires tournées en vidéo, puis en film 16 mm. "Les Perses" d'Eschyle, dans la mise en scène de Jean Piat, "Tous ceux qui tombent" de Beckett, porté au petit écran par Michel Mitrani, fondent l'identité novatrice de la télévision au même titre que "Hiroshima mon amour" de Marguerite Duras et Alain Resnais, "A bout de souffle" de Jean-Luc Godard attestent la modernité cinématographique. C'est d'ailleurs la télévision qui aide à mieux connaître le cinéma contemporain et qui participe à l'engouement dont il est l'objet grâce, notamment, à "Cinéastes de notre temps", de Janine Bazin et André Labarthe, émission entrée à jamais dans le Panthéon des meilleurs programmes de la télévision française. Hors du champ des dramatiques, la télévision investit toutes les citadelles, de l'information aux variétés en passant par les magazines les plus divers. En dépit de l'asservissement de l'information au pouvoir, "Cinq colonnes à la Une", des trois Pierre (Desgraupes, Dumayet, Lazareff) et d'Igor Barrère, apparaît aujourd'hui encore comme la formule inégalée. Elle ouvre sur le monde, donne la mesure du drame algérien, de la guerre du Viet-Nam, de la décolonisation au Congo. Les magazines se multiplient. Ainsi, la future génération de 68 prend conscience d'elle-même à travers "l'Avenir est à vous" de Georges Paumier, Françoise Dumayet et Jean-Pierre Chartier avant de se reconnaître dans "16.000.000 de jeunes" d'André Harris et Alain de Sédouy. Daisy de Galard aura connu des heures plus glorieuses qu'à la CNCL en produisant "Dim, Dam, Dom". Une autre femme, Eliane Victor, fera accéder les Françaises au premier rôle à travers son remarquable magazine féminin "Les femmes aussi". Un inconnu devient vite célèbre par son esprit "bête et méchant" et, surtout, par le style de l'écriture électronique dont il joue à merveille: Jean-Christophe Averty. Ses "Raisins verts" confèrent un caractère de création aux variétés mais partagent la France en deux. Curieuse et fascinante époque dont la création semble le maître-mot. Création qui suinte et transpire de partout, envahit tous les domaines, tous les genres, squatte le vieux monde, et fait tomber une à une les Bastilles. La télévision appartient encore à ses créateurs et se développe sur une échelle plus artisanale qu'industrielle. Durant cette période, la production reste tributaire des matériels, par conséquent de leur évolution. Jusqu'en 1960, l'absence de magnétoscope impose de "jouer à fond le direct", pour reprendre la formule de Marcel Bluwal. C'est le temps des adaptations, des dramatiques en direct depuis le studio, le direct en extérieur permettant d'expérimenter les progrès de la technique et relevant à chaque fois

l'écriture spécifique. Les murs du studio éclatent, des réalisateurs s'échappent et la production s'en trouve diversifiée, enrichie. Les "genres" se multiplient: grandes séries (notamment historiques), feuilletons, documentaires, magazines. Sans vouloir sombrer dans le mythe de l'âge d'or (la nostalgie d'aujourd'hui oublie trop spuvent de prendre en compte les conditions matérielles et psychologiques de l'époque: une seule chaine, par conséquent un programme unique, un outil neuf, un moyen de communication perçu comme magique, une bienveillance à l'égard des balbutiements, un public émerveillé, enfin une demande qui n'excède pas l'offre), la télévision française séduit son public et le conquiert. Télévision plus "culturelle" que "divertissante" (encore que, déjà, s'annonce le succès des émissions de variétés de plus en plus fréquentes), elle semble réaliser le grand projet culturel de l'immédiat après-guerre. Télévision des pionniers, elle a fait émerger une génération de réalisateurs qui, de fait, détiennent le pouvoir. Au moment où naît l'ORTF, c'est une certaine idée de la télévision qui disparaît: celle des pionniers, celle de la chaine unique, celle du "grand public" qui va à la découverte d'un extraordinaire instrument de "culture, de distraction et d'information". Cela signifie-t-il pour autant la fin de la radio? Si la radio souffre de l'engouement dont profite la télévision, elle n'en fait pas moins l'objet d'une ~ttention particulière. Grâce à l'apparition des postes "transistors", elle a su résister à la redoutable offensive de l'image. Aussi, son rythme d'expansion, bien que moins impressionnant, reste toutefois notable. Plus présente que la télévision, elle assure, en 1960,25.828 heures de programmes contre 2.760 à la télévision et 70% des ménages français déclarent détenir un récepteur de radio contre 13% pour la télévisionl. Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, elle se développe considérablement tant au plan de son infrastructure que de ses programmes. Une chaîne grand public, France-I Paris-Inter (aujourd'hui France-Inter) accompagne France-II Ré~ion et France-III,National que l'on peut capter aussi bien sur les grandes ondes que sur les ondes moyennes. Grâce à la modulation :le fréquence et à la stéréophonie, France-IV Haute-Fidélité est créée et, petit à petit, l'ensemble des chaines du réseau national en profite aussi. Présente sur toutes les longueurs d'ondes, la radio nationale porte également la voix de la France en dix-sept langues hors de l'Hexagone par le biais de ses émetteurs :l'Allouis et d'Issoudun. Par la renaissance de Radio-Luxembourg, poste repris par les Américains ~n 1945, et la création de Europe nOl, en 1955, on assiste à un retour de 'initiative privée dans le domaine de la radiodiffusion. Mais celle-ci est sous Stroitesurveillance: les émetteurs de ces radios doivent se trouver en territoire Stranger et leurs émissions ne sont que "tolérées". Aussi le combat que se ivrent dès cette époque la radio nationale et les postes "périphériques" ne doit >asfaire illusion sur la liberté dont jouissent ces dernières vis-à-vis de l'Etat. \ctionnaire principal d'Europe nOl, par le biais de la SOFIRAD, en position de )loquer le mécanisme de décision à RTL ou d'intervenir brutalement dans 'activité des périphériques en supprimant la "liaison par fil" assurée par 'administration des PTT, l'Etat français garde le réel contrÔle de la situation.
1 Sources: "Des chiffres pour la culture", publication déjà citée, pp.287-288. Voir gaiement "ORTF 1973", Presses de la Cité, Paris, 1973 35

Malgré ces restrictions, les radios périphériques ouvrent une voie nouvelle à l'expression radiophonique et, de ce fait, stimulent le réseau national. Jusqu'en 1965, le réseau national connait une expansion remarquable. A cette époque, France-Inter est en tête des indices d'écoute avec 34%. La radio ne cherche pas à rivaliser avec la télévision. Elle trouve son "créneau", celui de la complémentarité, met au point une politique de programmation, joue de la diversification et de "la différence". La radio nationale réussit sa mutation et s'assure une audience qui profite à l'image de marque du Service Public de la radio-télévision. Certes, la télévision assure, mieux que ne peut le faire la radio, la promotion des individus, des groupes ou des marchandises. De même, le son seul ne résiste pas à annes égales face à la coalition de l'image et du son. Dès cette époque -et plus encore aujourd'hui- rIsefaire entendre, c'est se faire entendre à la télévision (notamment dans le domaine politique) .. dans le domaine culturel, le passage à la télévision devient, dès que l'on cherche à
toucher un public d'une certaine importance, un élément obligé de carrière et de

succès" remarque Jérôme Bourdon qui relève, par ailleurs, une "osmose entre télévision et société car les influences fonctionnent dans les deux sens" 1. Mais la radio n'est pas morte et elle garde son audience spécifique. Des événements démontrent (le putsch d'Alger en 1961) et démontreront encore (les troubles de mai-juin 1968) son caractère irremplaçable. Ce qui tend à prouver qu'en dépit de la concurrence de la télévision, son avenir n'est pas derrière elle.
l "Bulletin du Comité d'histoire de la télévision", n08, Décembre 1983, pp.12-13.

36

Chapitre W

FIN DE REGNE:

1964-1969

lutres temps, autres

moeurs

Plus qu'une consécration, le nouvel immeuble de la Maison de la Radio, l l'architecture futuriste, est un symbole. Symbole de la fin de règne des 'saltimbanques", ces pionniers enthousiastes qui ont fait accéder la télévision à la majorité, symbole de l'avènement d'une nouvelle "race" de maîtres, les lauts fonctionnaires des grands corps de l'Etat. Autres temps, autres moeurs. Le succès aidant, l'artisanat est appelé à ;éder la place à l'industrie et, qui dit industrie pense bouleversement dans les nodes de production et dans l'exercice de l'autorité. Evolution difficile à idmettre, certes, mais prix à payer aux réalités tangibles, observables et nesurables d'un audiovisuel en pleine expansion) Cette mutation d'une télévision en essor marque la fin d'une époque et met en cause ce qui a été et qui ne sera plus: un enthousiasme de tous les instants, un laboratoire d'expérimentations débridées, une chaleureuse anarchie, un idéal partagé par tous les acteurs de l'instrument magique appelé télévision, une complicité et une proximité de tous dans une institution à l'échelle humaine. La principale victime ne peut en être que le personnage central, le créateur, le réalisateur. Génial démiurge dans une institution qui né vit que du produit de son imaginaire et de son talent, il a su entretenir son mythe et, de ce fait, confonner la réalité à l'ordre de son désir. En conséquence régner en maître, détenir le véritable pouvoir. Mais ce qui était possible hier, lorsque l'artiste ne devait et ne pouvait se contenter que de moyens artisanaux, ne l'est plus aujourd'hui. Dorénavant, l'entreprise est sur-dimensionnée, elle dispose d'un financement considérable, elle concerne beaucoup plus de professionnels. Pour en assurer le contrôle, il faut faire appel à des compétences plus spécialisées. Rançon du succès et exigence sociale, la télévision, tout comme la radio, ne peuvent rester l'affaire de quelques hommes qui se connaissent bien. Aussi talentueux. soient-ils, leur savoir-faire ne représente plus qu'un aspect d'une entreprise particulièrement complexe, délicate et capricieuse. A n'en pas douter, pour les "saltimbanques", l'amertume a le goût des illusions brisées. Mais rien ne peut s'opposer au cours des choses, il leur faut désonnais s'effacer au profit des" géomètres".

1 L'effectif du Service Public atteint les 11.655 agents 37

Un transfert de pouvoir Le développement de l'institution et les évolutions de tous ordres qui l'accompagnentprescrivent effectivementun nouveau mode d'organisation et de gestion,par conséquent, des spécialistes.Pour ce faire, il faut recruter dans le vivier de la République: les grands corps de l'Etat, l'ENA, en paniculier. Mais derrièrele noble souci d'une meilleuregestion, se profile, en réalité, une autre préoccupation des responsables politiques en place. La télévision étant, à leurs yeux, l'instrument privilégié de la conquête et de la préservation du pouvoir, il faut s'en emparer. C'est aux grands commis de l'Etat que la Cinquième République va confier cette mission. Transformés en techno-structureet en bras séculier des diverses familles politiques en mal de puissance, ils coloniseront désormais l'administrationde la radio-télévision. Un interventionnisme de tous les instants
Amorcé avec les gouvernements de la Quatrième République, aggravé dès la Réforme de 1959, l'interventionnisme des responsables politiques au pouvoir se banalise en 1964, à la création de l'OR1F. De 1964 à 1969, le gaullisme fait régner l'ordre, son ordre, sur les ondes de la radio et de la télévision. Par son attitude, il dénature le sens et l'objet de la Réforme de 1964, participe au discrédit du Conseil d'Administration de l'Office rendu incapable d'assumer ses responsabilités et de veiller à l'objectivité de l'information. "Je n'ai jamais craint les responsabilités, mes collègues non plus" affirmait déjà en 1966 à la presse le président du conseil d'administration de l'OR1F, Wladimir d'Ormesson; il ajoutait "mais à une condition: c'est de pouvoir les exercer" 1. "Ouvrir les écrans et les ondes aux opinions les plus diverses, c'est-àdire les plus opposées aux conceptions gouvernementales, peut servir la cause du gouvernement et de l'Etat. Quand un dossier est bon, mieux vaut l'exposer en combattant les critiques que par un discours magistral" 2. Cette généreuse déclaration de Michel Debré touche au ridicule quand l'on sait le tribut payé par

les journalistes de l'ORTF au terme des événements de mai-juin 1968 : 102 licenciements, un grand nombre de mutations et de transferts en régions. Sanctions qui s'inscrivent, en fait, dans la logique d'une gestion politicoidéologiquede l'audiovisuelobsédée par "lerisque d'ôter au gouvernementle
seul moyen qui lui permettait de communiquer avec le citoyen"

.

Le mouvement en avant Les vicissitudes politiques de l'ORTF ne l'empêchent pas de continuer son mouvementen avant Au momentoù la révolteétudianteéclate,l'Officeest autorisé à diversifier ses ressources financières par le truchement de la publicité. Evénement d'importance puisqu'il met en cause le dogme du
l "Le Figaro", 04.03.1966, propos d'un député UDR. 2 "La Nation", juin 1968

38

nancement du Service Public de la radio-télévisionpar le seul produit de la :devance. La loi plafonne les recettes publicitaires à 25% des ressources .tales de l'ORTF. La montée en charge est progressive mais, très vite, l'on rend conscience que la publicité représente un appoint considérable au nancement des activités de la radio-télévision et qu'elle ne manquera pas 'influer sur ses programmes. En 1967, la télévision en couleur démarre sur la seconde chaine dont le tandard, 625 lignes, se prête plus facilement au système SECAM que la remière chaine (8l9lignes). L'année suivante, les Jeux Olympiques d'hiver e Grenoble servent opportunément de banc d'essai et contribuent, grâce à la ,ualité des retransmissions, au renom du système français. Ce dernier est ependant concurrencé, à l'échelle européenne,par le système mis au point en
ŒA, Ie PALl.

D'ores et déjà, la guerre commerciale est engagée en Europe et sur l'autres continents pour l'adoption d'un standard en matière de télévision en :ouleur. La radio nationale est réorganisée afin de lui assurer une présence sur outes les longueurs d'onde. Tout en gardant son réseau d'ondes longues et l'ondes courtes, la radiodiffusion sonore crée trois programmes sur la nodulation de fréquence: France-Inter, chaîne de grande écoute, France:ulture et France-Musique, chaînes plus spécialisées et servies par la ïtéréophonie. Une audacieuse politique de diversification et un réseau de )rogrammes ciblés pennettent au Service Public de la radio de satisfaire un ~randnombre de publics et de préfigurer en quelque sorte la démarche que levra s'imposerla télévision des années 80.
1 Il existe un ttoisième système, le NTSC, le plus ancien de tous, créé par les Américains et exploité aujourd'hui encore sur leur réseau malgré ses médiocres performances.

39

Chapitre V

LA TELEVISION POMPIDOLIENNE 1969-1974

:

Avec le départ du Général de Gaulle et l'élection de son successeur, Georges Pompidou, un cenain modèle de domination de la télévision s'estompe. Le pouvoir, à l'opposé de la majorité parlementaire qui le soutient, prend conscience que son ascendant sur les moyens de communication ne peut plus s'exercer d'une manière trop visible. Georges Pompidou candidat annonçait déjà la couleur: "quand j'ai fait faire le statut de l'Office, je le croyais libéral. On dit maintenant qu'il ne l'est pas assez. S'il enfaut un plus libéral, je suis tout à fait d'accord" 1. Georges Pompidou Président de la République s'efforce de passer à l'acte et confie à son Premier Ministre, Jacques Chaban-Delmas la tâche de procéder au changement. Se ponant "personnellement garant de l'indépendance de l'ORTF", celuici commence par supprimer le poste de ministre chargé de l'Infonnation et place l'ORTF sous sa propre tutelle. Pour libéraliser l'infonnation, il fait appel à des équipes nouvelles, crée deux unités d'infonnation, une pour chaque chaine, plaçant, du reste, l'une d'entre elles sous l'autorité d'un journaliste de renom et producteur du fameux "5 Colonnes à la Une", Pierre Desgraupes. Enfin, suivant en cela les suggestions du rappon Diligent, il décide, afin de garantir l'objectivité de l'infonnation, de mettre un tenne aux activités du tristement célèbre Service des Liaisons Intenninistérielles pour l'Infonnation
(SUI) .

Un projet de décentralisation
L'idée de la décentralisation faisant son chemin, les chaines de télévision, à leur tour, deviennent autonomes l'une par rappon à l'autre et l'on s'aventure sur la grande route de la concurrence. Fin 19702, la commission chargée "d'étudier les modifications à apporter à la loi portant statut de l'ORTF, en vue de faciliter l'adaptation de l'Office à ses missions", plus connue sous le nom de son président, Lucien Paye, remet ses conclusions. Elle se prononce clairement pour le maintien du monopole de diffusion mais relève que "l'imprécision des textes actuels sur la limite entre le monopole des télécommunications (PTT) et celui de la radiodiffusion (ORTF) pose déjà des problèmes qui vont s'aggraver avec l'apparition des nouvelles
1 Cité dans "Histoire de la télévision" de Mousseau et Brochant, op.cit., p.12? 2 Au moment où l'effectif de l'ORTF atteint les 13.888 agents.

40

echniques" 1. Aussi propose t-elle rIquefaute d'un critère satisfaisant, des nesures soient prises pour assurer la coordination de l'exercice de ces deux
nonopoles"

. En.matière

de programmation,

elle estime qu'il "appartient ainsi

t l'autorité publique qui exerce ce monopole de décider finalement des )roductions, quelle qu'en soit l'origine, admises à passer à l'antenne, en
:'assurant, après avoir vérifié leur contenu et apprécié leur qualité, que les mpératifs du Service Public sont toujours respectés" . Si elle se prononce

lonc favorablement pour le maintien des monopoles de diffusion et de )rogrammation, en revanche, elle ne souhaite pas donner à l'ORTF "un nonopole de production sur les émissions qu'il diffuse" rappelant en cela 'ordonnance de 1959. Evoquant les relations entre l'Etat et la radio-télévision, la commission
:stime que "la tutelle sur la radio-télévision gagnerait à être partagée entre le Jouvernement et un Haut Conseil de la radio-télévision.. celui-ci pourrait ~galement remplir un rôle de magistrature morale et de conseiller du
Jouvernement pour l'ensemble de l'audiovisuel"

.

A quelques mois du démarrage de la troisième chaîne, une radioélévision régionale suscite l'intérêt des membres de la commission qui :onsidèrent qu'elle "correspond à des besoins urgents et nombreux, à lafois wlitiques, économiques et culturels". Plus originale apparaît la proposition touchant à la réorganisation des ;ervices : "l'ensemble radio-télévision devra-t-il demeurer confié à un ~tablissement unique ou ne conviendrait-il pas de créer plusieurs sociétés tistinctes, éventuellement coordonnées par une société mère (holding), afin de 'éaliser les conditions d'une véritable émulation au niveau de la conception et j'une véritable concurrence au niveau de la production ?" En d'autres termes, a commission suggère la réforme de l'ORTF par un éclatement de la structure mique au profit de sociétés spécialisées à participations majoritaires de l'Etat. ~n quelque sone, "l'indépendance dans l'interdépendance" 2. Le modèle ,réconisé préfigure la loi promulguée au début du septennat... de Valéry Jiscard d'Estaing, quatre ans plus tard. Conformément à ses voeux, le gouvernement dispose, à la fin de 1970, l'un corps de propositions pour procéder à la réorganisation de l'ORTF. Reste l savoir ce qu'il compte en faire.

~ fronde de la majorité
Début 1971, la majorité s'insurge de plus en plus contre l'expérience de ibéralisation et exhale sa mauvaise humeur. Le secrétaire général de l'UDR, lprèS s'en être pris aux magistrats, attaque violemment l'ORTF, notamment 'équipe de Pierre Desgraupes.
1 (et notes suivantes) "Rapport PAYE", "Rapport de la Commission d'Etudes du itatut de l'ORTF, 30.06.1970, Documentation Française, 297 pages, pp.44, 49,49, 297, ~95, 61. 2 Intervention de Georges Suffert lors du colloque sur "la problématique de la élévision française", le 10 octobre 1972. Ce colloque a fait l'objet d'un recueil "ORTF, 'agonie du monopole ?", Plon, Paris, 1974, p.162.

41

Si le Président de la Républiquese montre solidaire des magistrats, il ne vole cependant pas au secours de l'ORTF qui, de grèves (catégorielles et générales) en scandales (publicité clandestine, détournement frauduleux du
fichier central de la redevance), s'enfonce dans la crise. 11est vrai que "depuis les premiers jours de l'année 1971, 53 mouvements de grèves partielles onteu lieu à l'ORTF et qu'une grève générale est annoncée pour le 9 Février" 1. Les

nerfs sont à vif, ce que semble traduire le Rapport Le Tac, déposé à l'Assemblée Nationale à la session du printemps: "le visage marqué des
pustules de la publicité clandestine, malade du coeur et de l'âme, au bord de la dépression nerveuse, l'ORTF est un grand corps malade" 2. La suspicion la plus totale oppose directions et syndicats. Ces derniers indisposent la majorité "bleu horizon" issue des urnes de 1968 prompte à flairer la subversion à tout propos et prête à "faire le ménage dans cette écurie d'Augias". A cette paranoïa répond l'hostilité des personnels de l'ORTF qui, à la moindre initiative gouvernementale, subodorent la répression ou voient se profiler la privatisation dans les projets les plus anodins. Dans ce contexte, et au teffile de la tentative de libéral.isation de l'infoffilation au sein des rédactions de la télévision, intervient la réfoffile de 1972.

La réforme de 1972
Alimentée par les réflexions de la commission Paye et par les conclusions du rapport fait au nom de la "commission de contrôle de la gestion de l'ORTF" que préside Alain Griotteray et dont le rapporteur est Joël Le Tac, la décision gouvernementale intervient en juillet 1972. De toute évidence, sont rejetées les réfoffiles structurelles fOffilulées par la commission Paye. Le gouvernement suit sur ce terrain les parlementaires qui dans leur rapport estiment que "la création d'une holding (..) a paru constituer un schéma compliqué et peu approprié à un Service Public". Mais il ignore la recommandation des parlementaires qui, partageant dans ses grandes lignes le point de vue de la
commission Paye, se prononcent'pour une séparation totale de la transmission et de la diffusion d'une part, du spectacle et de l'information d'autre part, sans

subordination entre eux". Il semble que le pouvoir préfère s'en tenir à une démarche plus prudente. Par la loi du 3 juillet 1972, l'Office bénéficie de quelques innovations mais l'architecture générale reste inchangée. L'innovation tient en deux articles: "l'Office de Radiodiffusion Télévision Française est administré par un Conseil d'Administration présidé par un Président-Directeur-Général" 3, pour le premier, "le Président Directeur Général est nommé pour une durée de trois ans, par décret pris en Conseil des ministres, parmi les membres du Conseil d'Administration. Son mandat est renouvelable" 4, pour le second. Ainsi, le PDG de l'ORTF remplace les directeurs-généraux de la précédente réfoffile et
1 Note sur les mouvements de grève à l'ORTF rédigée par le Directeur-Général de l'ORTF. 2 (et suivantes) "Rapport LE TAC", Assemblée Nationale, document parlementaire n° 2291, Tome 1, Etudes et Conclusions, pp.389, 645. 3 Loi du 3 juillet 1972, article 4. 4 Idem, article 9.

42

'ègne sans partage sur l'Office. fi préside désonnais le conseil d'administration lont la représentation demeure la même mais dont le nombre de membres louble. Au poste de Président- Directeur-Général est rapidement désigné un léputé de la majorité, Arthur Conte, journaliste écrivain qui s'était signalé, les noisprécédents, par des appels à la fenneté à l'égard de l'ORTF. Partageant l'avis de la commission Paye et celui de la commission Jriotteray, le gouvernement, par l'article 16, décide la création d'un Haut :onseil de l'Audiovisuel dont 'es compétences restent cependant vagues. Par la mise sur pied de régies et d'unités fonctionnelles, l'accent est mis ;ur la décentralisation qui doit, à terme, déboucher sur la création :l'établissements publics autonomes, sortes de filiales de l'ORTF dont l'indépendance sera plus respectée que celle des régies. Enfin, est exprimée la volonté de renforcer la rationalisation administrative et comptable par l'introduction effective de la comptabilité analytique et du contrôle de gestion. La réforme de 1972 révèle rapidement ses limites. La prétendue autonomie qu'elle confère à l'instance exécutive ne résiste pas à l'épreuve des faits. Au terme d'une querelle qui l'oppose au Ministre de l'Infonnation, Philippe Malaud, le PDG de l'ORTF est très rapidement remercié par le Président de la République. Le verdict à la Salomon rendu par Georges Pompidou (peu après la démission de Arthur Conte, et à la faveur d'un remaniement ministériel, Philippe Malaud se voit confier un autre portefeuille ministériel) cache mal son irritation à l'égard. du PDG de l'ORTF auquel il reproche d'avoir ralenti le processus de décentralisation. En réalité, il ne peut admettre que celui-ci se soit fait "le défenseur des prérogatives et des responsabilités du conseil d'administration, (qu'il) en appelle à l'indépendance des organes de direction à l'égard du pouvoir et (qu'il) estime que la tutelle gouvernementale doit laisser à ces derniers leurs pleines responsabilités légales" 1. La conception fort singulière du Président de la République, qu'il partage, du reste, avec sa majorité, a eu raison de l'autonomie de l'ORTF comme elle avait eu raison de l'expérience Chaban et de son avatar, l'intermède Desgraupes. Le paradoxe veut à cet égard que Arthur Conte, l'homme d'une certaine remise en ordre, ait été celui de la remise en cause de l'autorité politique sur le devenir de la radio-télévision. Par son geste et par son passage éclair à la tête de fORTF, il a, à son corps défendant, démontré l'incapacité du pouvoir à passer des intentions aux actes. Deuxième échec de la loi, son incapacité à améliorer, dans les faits, la gestion et l'administration de l'Office. L'introduction de la comptabilité analytique de façon brutale et sans aucune préparation des esprits suscite non seulement l'hostilité des créateurs mais également celle des personnels administratifs. Par ailleurs, la refonte de la grille de classification provoque un vif mécontentement .et débouche sur un conflit perlé. Le départ du premier président-directeur-général de l'ORTF précède de peu le conflit des techniciens, notamment les plus jeunes, qui s'estiment lésés par les mesures d'application de la réfonne de 1972. Mécontents de leur position sur les grilles de classification, ils déclenchent une série de grèves qui, pour isolées qu'elles soient, n'en bloquent pas moins la machine. La télévision est paralysée pour de
1 DUMAS Roland, "Le droit de l'information", PUF, 1981, p.250.

43

longues semaines et les téléspectateurs doivent se contenter du programme minimum. Ce mouvement indispose largement l'opinion publique. Jamais grève ne fut aussi impopulaire. Ce dont profite avec habileté le pouvoir. A l'automne 1973, l'atmosphère est très tendue lors du départ d'Arthur Conte et du déclenchement des mouvements de grève des jeunes techniciens. L'arrivée du successeur de Arthur Conte est évidemment intetprétée comme le début d'une "opération de liquidation". Marceau Long, le nouveau PDG de l'ORTF, va devoir, en effet, assumer une lourde charge.

La succession
Le passage de Marceau Long à la tête de l'ORTF est symptomatique de la stratégie du gouvernement et des arrière-pensées qui l'animent. Officiellement justifié par des raisons touchant à la situation fmancière et structurelle de l'Office, le renvoi de Arthur Conte fait, on s'en doute, le silence sur le motif essentiel: le refus du pouvoir de voir s'instituer l'autonomie de l'ORTF, notamment celle de son PDG. Le vote de défiance de l'Assemblée Nationale à l'égard de la gestion latitudinaire de l'ORTF apparaît alors comme "inspiré". En effet, on peut s'étonner de la soudaine vigilance des parlementaires qui, par le passé, ont pu constater des gestions plus laxistes sans pour autant suspendre le droit de l'Office à percevoir la redevance. Lorsque deux jours après son entrée en fonction, Marceau Long obtient la levée de la sanction, on doit admettre que rIleprétexte financier cachait une opposition de fond à l'orientation prise par l'Office. Ce qui était considéré comme un "troufinancier" sous la présidence d'Arthur Conte n'est plus qu'un simple "problème" ou encore un "désiquilibre financier" dès lors que la présidence a changé" 1. En matière de décentralisation, s'il est vrai que le PDG de l'ORTF . a exprimé quelques réserves, ces dernières portent plus sur le rythme que sur le principe de la mise en application de la loi. Pour ambigu qu'il ait pu paraître, Arthur Conte n'en cherchait pas moins une solution de décentralisation qui fût compatible avec l'ossature unitaire traditionnelle. Le choix du successeur d'Arthur Conte éclaire sur les intentions du gouvernement. A la place d'un homme politique, est désigné un haut fonctionnaire dont le statut implique la dépendance et ne prédispose pas au culte de la personnalité. Il dirigera l'ORTF "en bon fonctionnaire dont l'obéissance suppose l'obéissance au pouvoir central. Avec méthode, sans émotion" 2, Avec lui, on peut être certain que rIlevéritable directeur de l'ORTF réside à l'Hôtel de Clermont, rue de Varenne: c'est le Ministre de l'Information. Et le véritable PDG demeure à l'Elysée: c'est Monsieur
Georges Pompidou" 3. française entre deux réformes", 1 CHEVALLIER Jacques, "La radio-télévision L.G.D.J., 1976, pp.80-81. 2"L'Express", 29.10.1970. 3 idem.

44

L'intérim
La nomination de Marceau Long peut donc être considérée comme une étape de transition facilitant le passage d'un type de structure à un autre et à travers lequel prévalent les conceptions du pouvoir. Moins que jamais est rompu le lien entre le pouvoir politique et la radiotélévision dont la mise sous tutelle, après un bref répit, connaît un nouveau développement Très rapidement en effet, l'emprise gouvernementale se renforce, dessinant de la sorte un singulier contraste avec les débuts du septennat de Georges Pompidou. A la "libéralisation" succède la "normalisation". Le ministère de l'Information est rétabli et par la création d'une Délégation Générale de l'Information (DGI), sorte d'agence de presse du gouvernement spécialisée dans la diffusion des informations concernant les activités des différents départements ministériels, le gouvernement renoue avec la tradition du contrôle de toutes les sources d'information. "L'institution d'un encadrement et d'une polarisation des sources d'information" réinstaure imperceptiblement mais sûrement la tutelle gouvernementale non seulement sur l'ORTF mais également sur la presse écrite et audio-visuelle. Couplée à l'action d'un CIl (Comité inter-ministériel pour l'Information), l'activité de la DGI démontre qu'elle "est indissociable d'une stratégie globale de contrôle accru sur les structures de l'information" 1. Jean-Philippe Lecat, le ministre de l'Information, a beau affirmer qu'il ne croit pas à la réalité des pressions continuelles du gouvernement mais plutôt "à la force du mythe selon lequel des pressions pourraient être exercées" 2, il n'en demeure pas moins qu'une fois de plus les moyens audiovisuels en France se trouvent prisonniers du carcan de la propagande gouvernementale. Dès son investiture, Marceau Long sait qu'il doit tout de suite rassurer les parlementaires et, pour ce faire, assainir la situation financière de l'Office. Aussi adopte-t-il un train de mesures qui, au prix du vif mécontentement des personnels, "rétablit" l'équilibre. L'abandon d'un certain nombre de projets de production ou immobiliers, une compression des personnels par le non renouvellement de contrats occasionnels, une simplification du contrôle de ~estion (ré introduit a priori) composent un ensemble de dispositions mffisantes pour s'attirer les bonnes grâces de l'Assemblée Nationale et du Sénat. Mais le nouveau PDG de l'office sait qu'il a surtout pour mission ~ssentielle de favoriser,. par un dispositif administratif et juridique, la création, lIa place de la structure unitaire centralisée de l'ORTF, d'établissements mblics autonomes tant au plan technique qu'administratif et financier. Pour Itteindre l'objectif assigné par le gouvernement, il dispose d'un délai de trois nois. Dans le secret le plus absolu et sans aucune concertation, il met au point ln plan de réforme des structures qui, soumis au Comité d'Entreprise de 'ORTF puis au Conseil d'Administration, essuie le refus de la première nstance et les réserves de la seconde. Modifié et amélioré, le projet est de
1 CHEVALLIER Jacques, op.cil., p.80. 2 idem, p.83.

45

nouveau présenté aux administrateurs de l'Office qui, cette-fois ci, émettent un avis favorable. En février 1974,le plan finalement adopté par le gouvernement prévoit de transformer l'ORTF en organisme fédérateur dont les fonctions transversales concerneraient six Etablissements Publics indépendants dotés
d'une autonomie technique, administrative et financière. Chaque Etablissement

aurait son propre Conseil d'Administration et disposerait de son propre budget. Quant à son Président,il seraitdésignépar le Conseild'Administration de l'ORTF.
Assuré du soutien de l'Assemblée Nationale et du Sénat, le plan Marceau Long, conçu dans les délais impartis par le gouvernement, est au point et peut entrer en application. Mais le 2 Avril 1974, le Président de la République, Georges Pompidou, décède.

46

Chapitre VI

DE L'UNITE A LA PLURALITE:

1974-1981

}éclatement,

la balkanisation

Son équilibre financier en voie de rétablissement, sa nième réforme sur le )Ointd'entrer en application, son effectif proche des 15.500 agents, le Service >ublic de la radio-télévision française s'apprête à revêtir son nouvel uniforme. )urvient alors le décès de Georges Pompidou. La situation ainsi créée ;onduit, d'abord, à suspendre les décisions du gouvernement, puis, à )()Uleverser la stratégie arrêtée quelques jours avant la disparition du défunt :hef de l'Etat. L'élection à la Présidence de la République de Valéry Giscard l'Estaing marque, en effet, une étape nouvelle de l'histoire de la radiotélévision nationale. Soumise au Parlement réuni en session extraordinaire, votée au galop selon la procédure d'urgence et au terme de nombreux mouvements du personnel de l'ORTF, la loi du 7 août 1974 constitue une véritable rupture avec Le passé. Parodiant un ministre de Louis XVI, le journaliste du "Monde", Oaude Durieux, écrit même: "ce n'est pas une réforme, c'est une révolution" 1. Au plan structurel, "l'Office de Radiodiffusion Télévision Française est supprimé" 2 au profit de 7 sociétés et d'un groupement d'intérêt économique (GIE). Quatre sociétés de programme indépendantes (Radio-France, TF1, Antenne 2, FR3), une société de production (SFP), et deux établissements publics (TDF et INA) se partagent les missions jadis dévolues à l'ex-ORTF. Enfin, un GIE, le GIRATEV, coordonne l'ensemble des activités informatiques des sept sociétés créées (gestion informatique, établissement des feuilles de salaires des personnels du Service Public de la radio-télévision). Confirmant la réforme de 1972, la loi maintient le Haut Conseil de l'Audiovisuel dans ses attributions et sa composition. Le gouvernement s'est bien gardé cependant de suivre l'avis de la commission Paye qui lui recommandait de partager la tutelle avec le Haut Conseil afin de se "délier d'un contrat par trop direct avec tout ce qui touche à la gestion" et pour encourager "une haute instance (...) capable d'autorité à l'égard du pouvoir politique
l "Le Monde", 05.07.1974. 2 Loi du 7 août 1974 "relative à la radiodiffusion et à la télévision", article 2.

47

comme de l'opinion" 1. Toutefois, la loi revalorise le statut de la Délégation Parlementaire dont la représentativité est améliorée, la composition nettement renforcée et les pouvoirs élargis. "Aboutissement d'un processus et rupture importante dans l'histoire de la télévision française" 2, "réforme la plus importante de toute l'histoire de la radio-télévision" 3, les analyses des spécialistes de la communication recoupent

assez les sentiments des journalistes qui, au coeur de l'événement, s'attendaient à la privatisation. La loi, qui déjoue leur pronostic, ne manque pas de les swprendre et leur étonnement le dispute à leur scepticisme. Pour reprendre la formule de Jacques Chevalier, ce qui caractérise le nouveau texte législatif est sa volonté affichée "de provoquer l'irréversible". En effet, ni le Rapport Paye en 1970, ni le rapport Le Tac en 1973, ni même le rapport Chinaud rendu public en 1974 ne mettaient en cause la structure unitaire. Si l'idée de créer des unités fonctionnelles pouvant déboucher sur des établissements publics se précisait au fil des ans, tous les projets, toutes les propositions, toutes les réformes convergeaient sur un point au moins, celui du maintien d'un échelon central. L'originalité de la loi d'août 1974 réside dans sa rupture avec ce "dogme". Par le jeu de la démultiplication des structures, il n'y aura plus désormais, au sein du Service Public, que des organismes placés en position d'autonomie et de concurrence. Pour les personnels, le traumatisme est à la hauteur du désespoir. Pour la première fois depuis l'avènement du gaullisme, le statut unifié est non seulement mis en cause mais, qui plus est, éclate. L'unité des personnels est fondamentalement menacée du fait que ces derniers relèvent soit de conventions collectives d'entreprise (Radio-France, TF1, A2, FR3), soit de statuts (TDF, INA). En conséquence, le traitement des carrières, des situations sociales et professionne¥es se négociera au sein de chaque entreprise au mépris de toute hannonisation. Mais pour originale qu'elle puisse apparaître, la loi d'août 1974 se situe en définitive dans le droit fil de la pensée dominante des années pàssées. En ce sens, la rupture avec le passé n'est pas si brutale puisque la loi ne fait que confirmer la distinction établie, dès 1970, par la commission Paye, entre le Service Public et son organisation fonctionnelle. Ce que souligne Roland Dumas dans son ouvrage "Le droit de l'information" : PIla réforme de 1974 inverse en quelque sorte les termes d'un problème dont le statut de 1972 avait clairement dissocié les aspects, en distinguant le Service Public des organes chargés de le gérer" 4. Les propositions du Rapport Paye, les conclusions des rapports parlementaires entre 1970 et 1974, le plan de réforme mis au point par Marceau Long, enfin, la loi d'août 1974 témoignent d'une même continuité d'inspiration. Certes, le nouveau texte de loi franchit le pas de la balkanisation mais le démantèlement du Service Public auquel les esprits étaient préparés à la fin du mandat présidentiel de Georges Pompidou et au début du septennat de Valéry Giscard d'Estaing ne s'est pas produit. L'irréversible se déroule sur le
l "Rapport PAYE", op.cit., p.227. 2 MISSIKA et WOLTON, Op.cil, p.66. 3 De LABAUDERE André, A.IDA, 1974, p.481. 4 DUMAS Roland, op.cit., p.252. 48

terrain structurel, non sur le terrain idéologique, même si d'aucuns préfèrent considérer la loi de 1974comme une étape, panni d'autres,"dansle processus inéluctablede privatisationdu ServicePublic de la radio-télévision. Service Public ou privatisation?
Fin 1973, la majorité est traversée par deux courants qui s'opposent sur l'avenir de la radio-télévision. En simplifiant à l'extrême, on peut distinguer, d'une part, une famille "traditionaliste", les gaullistes, attachés au Service Public, par conséquent à l'affinnation du monopole et au maintien de l'ORTF, d'autre part, une famille j'libérale", les giscardiens, sensible à la privatisation, à la concurrence, à la soumission aux lois du marché, en un mot, à la remise en cause des schémas traditionnels de fonctionnement et de gestion de la radiotélévision française. Mais chacune des familles qui composent la majorité connaît ses propres clivages entre défenseurs du Service Public (et du monopole) et tenants de la privatisation. Chez les gaullistes, par exemple, Robert-André Vivien, président de la commission de contrôle de la gestion de l'ORTF, ne cache pas ses préférences pour la suppression du monopole d'émission ou de diffusion. Le facteur décisif qui va freiner incontestablement l'élan des gaullistes "libéraux" est le résultat de la campagne électorale qui voit l'élection d'un Président de la République non gaulliste. C'est sans doute dans l'enjeu de pouvoir qui oppose les composantes de la majorité qu'il faut chercher les raisons de l'abandon du projet de privatisation. Conscient qu'une majorité parlementaire ne se dégagerait pas en faveur de la thèse libérale défendue par sa propre famille politique, Valéry Giscard d'Estaing, craignant par ailleurs une alliance probable gaullistes-opposition, se replie sur une fonnule de compromis: éclatement de l'unité fonctionnelle, autonomie des sociétés de radio-télévision, concurrence entre elles, soumission aux lois du marché mais maintien du Service Public. Comme le soulignent Jean-Louis Missika et Dominique Wolton, "le résultat a été une loi ambiguë... A supposer qu'il y ait eu une réelle volonté de réforme du système audio-visuel en 1974, ceUe...ci ne put jamais aboutir tant le rapport de forces politique était
défavorable" 1.

Motifs et réalités Les motifs L'éclatementde l'ORTF est, bien sûr, dament motivé même si les raisons qui président à la promulgation de la loi ne résistent pas toutes à un examen attentif.
devenu un monstre ingouvernable dont le déficit chronique hypothèque l'avenir et le développement de la radio et de la télévision. Aussi estime-t-il que

.

une administration

ingouvernable:

pour le gouvernement,

l'ORTF est

la démultiplicationdes structures constitue le meilleur garant pour le retour à l'équillibre financier et pour la continuitéd'une gestion saine. . une gestion impossible: à son déficit chronique, l'Office ajoute la pléthore des effectifs dont le défaut n'a pas pour contrepartie un service de
1 MISSIKA et WaLTON, op.cit., p.67.

49

qualité accrue ni un renouvellement des prestations. Pour juguler l'inflation des effectifs, des structures à l'échelle humaine semblent les mieux adaptées. . un état d'esprit inadapté: constatant la dégradation de la qualité des programmes, les promoteurs de la loi en imputent la cause au monolithisme structurel de l'ORTF incapable de favoriser une quelconque émulation. Autrement dit, l'unité, par son caractère sécurisant, incite à la démission collective et pousse au nivellement par le bas. Pour y remédier et pour contribuer à une amélioration des programmes, il convient d'introduire un esprit de compétition. La concurrence qu'implique de facto l'atomisation des structures de production et de programmation, par son caractère incitatif, va y aider grandement. La pluralité et la diversité ne peuvent qu'engendrer la qualité. . préparer la France: autonomie, responsabilité, concurrence sont bien les maftres-mots de la nouvelle loi. La réforme des structures doit provoquer l'évolution des mentalités sans laquelle on ne. relèvera aucun des défis technologiques et culturels qu'impose l'explosion des moyens de communication, audio-visuels notamment. Car il s'agit, en effet, de se préparer pour l'avenir. Par les services nouveaux qu'elles vont proposer et les besoins inhabituels qu'elles ne manqueront pas de susciter, les technologies nouvelles (câbles, télédistribution, vidéo-transmission, satellites de diffusion directe, etc..) bouleversent le paysage économique, politique, social et culturel des nations les plus industrialisées. Il importe de s'y préparer en les appréhendant au mieux, telle apparaît l'ambition de la loi d'août 1974.
Les réalités

L'application de la loi va révéler une certaine distorsion entre les intentions et les actes et les différents acteurs, adeptes ou non du nouveau cadre, participeront tous à son échec. une opération politique: au plan de la gestion et des effectifs, le scepticisme exprimé par les adversaires de l'éclatement de l'ORTF, lors du débat sur la loi en juillet 1974, s'avère fondé. Il est manifeste que les déficits "chroniques" et la "pléthore" des personnels ont servi d'alibis à une opération politique. Si le souci de doter la France d'une véritable capacité audio-visuelle ne peut être contesté, l'intention de régler un compte avec la "forteresse ORTF" ne fait pas non plus de doute. Dès 1975, la parution des comptes 1974 de l'ORTF laisse apparaître un bénéfice de plus de 35 millions. Ce qui démontre qu'au moment où il disparaît, l'Office est en train de rétablir, voire d'améliorer, sa situation financière. Si l'on considère "l'accumulation de charges abusives, les transferts de responsabilités nefaisant pas l'objet de compensationsjinancières appropriées,

.

le régimefiscal paradoxal" 1 de l'ex-ORTF, ce résultat est particulièrement
flatteur. Il confirme par ailleurs les propos de Marceau Long à l'époque où celui-ci est encore à la tête de l'ORTF: 'y a t-il beaucoup d'entreprises de cette taille qui équilibreraient leur budget sur des bases prévisionnelles de prix établis en 1973, voire même en 1972, pour certains investissements à long
l "Le Monde", 19.06.1974. 50

erme ?"1 Dans le même entretien, il souligne les "services rendus" -emboursés, dans le meilleur des cas, selon des barèmes vieux de trois ou luatre ans, les exonérations de taxe radiophonique réclamées par les )arlementaires, par conséquent imposées au budget de l'ORTF, mais jamais remboursées par le budget général de l'Etat. Quant à la pléthore des personnels, l'argument prête à sourire. Cinq ans ilprèSsa promulgation, la loi est, de toute évidence, parfaitement inopérante: dans cinq sociétés sur sept, l'effectif passe de 16.000 en 1974 à 18.000 en 1979 ! Observons qu'au moment de l'éclatement, une comparaison en termes de missions et de services analogues avec les organismes de télévision de pays voisins, Grande-Bretagne et République Fédérale Allemande, ôtait déjà tout fondement à l'argumentation gouvernementale: 16.000 agents à l'ORTF pour 23.000 à la BBC et 25.000 à la télévision ouest-allemande2. On peut donc observer que, au plan de la gestion et des effectifs, la loi d'août 1974 ne réalise pas ses objectifs. L'éclatement de l'ORTF n'empêche ni les erreurs de gestion ni l'inflation des effectifs. Est-il permis d'en conclure que la présentation erronée de la situation de l'ORTF en 1974 n'était pas motivée par la recherche d'une solution structurelle adaptée mais par un enjeu politique inavoué, un impératif politique prévalant sur un impératif socio-économique? En conséquence, n'at-on pas assisté à l'exploitation d'une situation (d'autant plus facilitée par les maladresses syndicales) pour convaincre l'opinion publique qu'un démantèlement s'imposait? . un objectif manqué: inopérante au plan économique, la loi s'avère impuissante au plan social. En effet, malgré un nouveau patriotisme de société qui tend à se substituer à celui de l'ORTF, les organisations syndicales parviennent malgré tout, en dépit de leurs oppositions mutuelles, à préserver au sein des personnels une solidarité de groupe. Les conflits de l'INA, en 1978, de la SFP, en 1979, l'attestent. Mais la loi échoue également sur le terrain des programmes. Loin de les améliorer, le jeu de la concurrence sauvage et débridée a, d'une part, réduit le volume de la production originale, d'autre part, mécontenté le public qui n'a évidemment pas constaté "la différence". L'émulation entre sociétés, quant à elle, s'est transformée en concurrence sauvage stérile et souvent coûteuse pour la collectivité. Face à la concurrence internationale, la dispersion des divers éléments du Service Public a très vraisemblablement affaibli les capacités offensives de la production française et, ainsi, réduit sa compétitivité. Mais sur le fond, le principal grief à adresser aux initiateurs de la loi porte sur le peu d'attention accordée à l'évolution du comportement du public. En effet. l'insatisfaction des téléspectateurs avant la crise de 1974 tient non à la qualiténi meilleure, ni pire- des programmes mais à "une contradiction dans le
comportement du public qui résulte du conflit entre 30 ans d'habitudes où le programme était "offert" et non choisi et une évolution socio-culturelle qui va vers une diversification de la programmation, donc vers une pratique du
l "Le Monde", 19.06.1974 2 "Le Monde", 29.06.1974, entretien avec Pierre Simonetti, Secrétaire National de la Fédération Syndicale Unifiée (FSU), la plus importante organisation syndicale de l'ORTF.

51