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Français

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S.I. 13.7

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Description

2045. Internet permet d’interconnecter la totalité de la population mondiale et a tissé la trame d’une société dont les valeurs reposent essentiellement sur la communication en ligne.
Isaya, tout comme ses semblables, ne vit que par les réseaux, avec les réseaux, pour les réseaux. La virtualité réelle a pris la place de la réalité virtuelle. Le jour où internet n’est plus accessible, ce sont tous ses repères qui s’écroulent. Il est alors amené à croiser le chemin de Valentine, cette marginale considérée comme atteinte de troubles psychologiques pour ne pas se plier à toutes les normes dictées par la virtualité réelle…
Ce matin-là, lorsque Isaya se réveilla, il n’y prêta pas attention. D’ailleurs, personne ne l’avait remarqué au début. Après tout, ce n’était pas la première fois que son réseau faisait des siennes, il n’y avait pas de quoi fouetter un chat. Il se dirigea vers son routeur et appliqua la bonne vieille méthode qui avait toujours fait ses preuves: débrancher et rebrancher l’appareil. Puis il s’assit à son bureau. Sa tasse de café fumant à la main, il fixa l’écran pendant quelques minutes, perplexe.Chaque jour, il avait pour habitude de se nourrir d’informations numérisées qui rassasiaient son besoin médiatique. Au gré des liens, il surfait sur des sites plus ou moins authentifiés et imprégnait son cerveau de données qui pour la plupart lui étaient inutiles, mais occupaient son esprit; et son temps. Il lui arrivait souvent de se laisser absorber par la multitude d’informations qui  défilaient devant ses yeux. Au lieu de cela, Isaya resta interdit face au vide de son écran. Après avoir regroupé ses pensées éparpillées, il se leva et posa sa tasse maintenant vide dans l’évier, puis se rendit dans la salle de bains. Par automatisme, il alluma le moniteur sur lequel il poursuivait habituellement sa contemplation numérique, pour n’y voir qu’un écran bleu qui affichait « Aucune information disponible ». Son routeur avait dû rendre l’âme, se dit-il. Une fois qu’il eut fini de se préparer, il saisit son téléphone portable et sortit de chez lui. Dans la rue qu’il connaissait dans les moindres détails pour l’avoir empruntée des milliers de fois, il y avait quelque chose de différent, quelque chose d’étrange qu’il ne pouvait définir.Isaya aurait pu prendre le temps d’observer davantage son environnement afin de déterminer ce qui provoquait cette singularité, mais il préféra se plonger dans son smartphone comme il le faisait d’ordinaire.À ce moment précis, il comprit que quelque chose se passait. En dehors des fonctionnalités de base qui reposaient sur le réseau de téléphonie mobile, rien ne marchait. Toutes les applications en ligne, sans exception, étaient inaccessibles.Il releva la tête et regarda à nouveau autour de lui. La plupart des passants ne marchaient pas tête baissée ou le regard dans le vide, et ceux qui fixaient leur écran affichaient une mine déconcertée, désemparée ou agacée. Ce fut à cet instant qu’Isaya comprit : personne n’avait accès à internet ! À vingt-huit ans, Isaya était un employé tout ce qu’il y avait de plus ordinaire, dont le travail consistait à alimenter les réseaux sociaux pour le compte de son entreprise.Le community manager qu’il était avait pour tâches principales de définir des stratégies de présence et de visibilité sur les réseaux, d’attirer l’attention des membres, d’informer, de fidéliser; de « fédérer » comme le lui mentionnaient fréquemment ses supérieurs.Pour lui, ne pas avoir accès à internet, c’était comme un chanteur qui aurait perdu sa voix ; il ne pouvait rien faire et il n’était d’ailleurs pas le seul dans ce cas. Ses collègues comme la quasi-totalité des employés du monde entier utilisaient des outils numériques tout au long de leur journée et l’absence de connexion limitait grandement leur travail.Assis dans son cubicule, les cloisons qui séparaient les différents bureaux l’empêchaient de voir ce que faisaient les autres. Lui attendait que la connexion soit rétablie, sans rien faire. Non pas qu’il fût paresseux ou indolent, bien au contraire, il avait souvent été félicité pour ses accomplissements au cours des trois dernières années. Isaya était juste désorienté. Qu’il n’eût pas à travailler n’était pas à l’origine de son embarras. Il était suffisamment efficient pour atteindre ses objectifs avant les échéances et se permettait fréquemment de vaquer à d’autres occupations, caché dans son cubicule. Mais ses passe-temps prenaient tous place sur la Toile. Il pouvait passer des heures à regarder les publications de ses milliers d’amis sur les réseaux sociaux, à partager lui-même des publications et à commenter les commentaires des autres, ou bien encore à visionner des vidéos.Ce jour-là, face à son écran déshérité de sa fonction principale, il découvrit l’ennui.Confronté à lui-même, Isaya commença à angoisser. Il n’avait jamais passé autant de temps à ne rien faire; à vrai dire, du plus loin qu’il s’en souvienne, il n’avait jamais laissé son esprit « tourner dans le vide » de la sorte. Que ce soit pour faire des déplacements de quelques mètres comme lorsqu’il se rendait aux toilettes ou dans l’ascenseur, en compagnie de quelqu’un ou même dans son lit juste avant de s’endormir, Isaya était toujours connecté et son cerveau recevait continuellement des informations. L’absence d’internet l’obligea donc à penser. Penser à ce qu’il pourrait bien faire en attendant qu’internet ne soit rétabli; penser à sa vie; penser à ce qu’il était; penser à ce qu’il deviendrait. Le directeur du département interrompit ses préoccupations anxiogènes. Isaya ne l’avait vu qu’une seule fois, le jour où il avait passé son entretien. Tout comme avec ses collègues, il n’échangeait pas directement avec lui, mais par texto ou par e-mail. Il  avait presque oublié à quoi il ressemblait.L’homme de la cinquantaine, de constitution moyenne, parlait d’une voix ténue qui portait tant bien que mal jusqu’à lui. Il n’avait pas l’air accoutumé à de telles interventions en public.- Il semble que le réseau internet soit inopérant sur une grande partie du pays. Pour l’instant, personne ne sait pourquoi ni quand il sera de nouveau fonctionnel, annonça-t-il avec fébrilité.- Mais du coup, on fait quoi, nous, sans internet ? intervint un employé qui se trouvait à quatre cubicules d’Isaya.- En attendant qu’internet soit fonctionnel, tâchez d’avancer sur vos dossiers en cours. Vos ordinateurs, eux, ne sont pas en panne, répondit le directeur du département sans grande conviction.- Oui, mais comment je fais pour transmettre mes dossiers à mes collègues ? demanda un autre employé à qui la situation semblait avoir fait perdre tout bon sens.- Eh bien, vous les imprimez et vous les leur apportez en main propre, répondit le directeur quelque peu effaré par la question. Faites preuve de jugeote ! Sa suggestion laissa néanmoins plusieurs employés dubitatifs. Depuis des années, la politique environnementale interdisait aux entreprises d’imprimer des documents, et toutes les transmissions de dossiers, les signatures et les validations se faisaient de façon numérique. Il n’y avait d’ailleurs qu’une seule imprimante qui se situait au sous-sol, à côté de la salle des serveurs, et qui ne servait que dans des cas exceptionnels. Personne ne l’avait utilisée depuis des années et ne savait si elle était en état de marche.Si les employés devaient désormais échanger des informations sous format papier, ils devraient se rendre dans cet espace peu accueillant et ainsi parcourir plusieurs étages.Isaya pensait au paradoxe que cela constituait au regard de la politique environnementale. Les déplacements des employés et l’impression de documents représenteraient une consommation de papier et d’énergie considérable, consommation qui se répercuterait également sur les finances de l’entreprise. Sans parler de la perte de temps qui affecterait les rendements.- Mais je suis persuadé que le réseau internet sera rétabli dans les plus brefs délais. Il n’y a pas de quoi s’inquiéter, conclut le directeur avant de quitter ses employés.Les plus brefs délais. Tout était relatif. À la pause déjeuner, il n’y avait toujours pas d’internet. 

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Date de parution 28 février 2019
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EAN13 9782363158376
Langue Français

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