Être vu : contrainte ou besoin vital ?

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Constamment posé sur nous, le regard des autres nous interpelle. Comme l'oeil de Caïn, il semble nous épier, tenter de faire la lumière sur nous. Du coup, il nous dérange, mais comme aimantés, nous ne cessons d'être attirés par lui. Partagés entre le désir de lui plaire et le désir de lui échapper, entre narcissisme et complexe, face à lui nous ne sommes jamais pleinement nous-même et nous usons si besoin de quelques masques. Jusqu'où le regard des autres est-il nécessaire ? à partir de quand devient-il un danger ? Le point sur ce que nous apporte ou nous enlève le regard des autres.

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Être vu : contrainte ou besoin vital ?

Noël a passé, puis le jour de l'An et enfin la Saint-Valentin. Les spots publicitaires, les messages radio, la voisine de palier nous souhaitaient à cette occasion de passer un joyeux Noël en "famille", un jour de l'an arrosé entre "amis", et puis un agréable week-end en "amoureux". Et nous nous disions ; "Faites que je ne sois pas seule !" Etait-ce simplement pour ne pas déroger à la règle ? Ou était-ce parce que tout d'un coup, nous avions du mal à nous faire à l'idée que nous pourrions être seules ? Pourquoi ai-je tant besoin d'un parent, d'un ami, d'un compagnon ? Pourquoi, comme ce SDF que je croise chaque matin dans le métro, j'ai moi aussi besoin d'un sourire, d'un regard bien plus que d'une pièce de monnaie ou d'un ticket restaurant ? Etre reconnu Tout simplement parce qu'à travers les autres, je me sens exister. De l'amour, à la reconnaissance, à l'affirmation, en passant par la capacité à faire un choix, à la liberté, à la créativité, tout ce que je suis en tant qu'être humain, tout ce que je puis, sentir ou faire, je le dois à l'autre. Sans lui, nous ne serions jamais pleinement conscients de nous-même. Nous serions comme ces enfants sauvages qui face au miroir ne se reconnaissent pas. Un homme à qui personne ne ferait appel manquerait à coup sûr de l'essentiel. C'est là toute l'histoire de Robinson Crusoé - conte sublime de la solitude. Privé des autres, celui-ci sent peu à peu qu'il perd de son identité, de ses possibilités, de son intégrité physique et morale, jusqu'à l'arrivée salutaire de Vendredi, ô combien bénéfique, qui lui permet de redonner du sens à sa vie. Comme lui, enfant, adolescent ou adulte, nous attendons que quelqu'un - père, mère, ami, enfant, patron - daigne poser un regard bienveillant sur nous. Chacun de nous a besoin de rencontrer quelqu'un, de lui parler en toute confiance, de lui confier sa lassitude, ses ressentis, ses aspirations, ses doutes, d'être reconnu par lui et écouté, compris, accueilli et supporté, sans jugement ni récrimination. Vu et approuvé. Ce sont autant de besoins qui font du regard de l'autre une étape indispensable, si ce n'est vitale, dans la construction de notre propre existence. Et quel bonheur paradoxal que ce coup de téléphone qui vous fait lever au milieu de la nuit : "Accours ! J'ai besoin de toi".

Besoin démesuré de plaire Mais voilà, si dès le début de notre existence, nous éprouvons le besoin d'être reconnus, d'être aimés, valorisés par nos parents et les personnes significatives de notre entourage, si nous attendons le sourire radieux, le regard ébloui, le son de la voix de maman ou de papa nous confirmer que nous sommes importants, précieux, chéris... Cela ne se passe toujours comme nous le désirons. Et pour peu que nous ayons des professeurs, des patrons ou un entourage peu gratifiants, nous devenons des affamés, avides de combler tous ces manques premiers. Cela se traduit souvent, comme le souligne le psychosociologue Jacques Salomé, par une quête sans fin, une quête dans laquelle « nous nous mettons à attendre des manifestations de reconnaissance de la part de ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas nous en donner. Et le cercle est d'autant plus vicieux que même si nous recevons des marques d'attention et d'amour d'autres personnes, celles-ci nous paraissent sans valeur car elles ne viennent pas de ceux qui devraient, dans notre esprit, nous les donner ». Triste constat. Et pourtant les autres ne peuvent pas toujours nous donner ces marques d'attention ou d'amour que nous attendons comme un passe pour commencer à se construire. Et cela pour des raisons complexes, et notamment parce que les sentiments ne se commandent pas. De fait, si bien souvent nous sommes incapables de prendre soins nousmême de nos besoins - y compris celui d'être reconnu et aimé - nous nous installons dans une dépendance quasi obsessionnelle de l'autre : du sentiment d'être regardé, quasiment épié à longueur de journée, d'être jugé, au sentiment de devoir absolument être parfait, à la peur de blesser, de déplaire, d'être rejeté, à la volonté de prouver qu'on est génial, indispensable, aimable, paré de toutes les qualités... Nous tentons de laisser une trace de quelque manière que ce soit, une bonne image de nous.

Le travail de l'apparence Le mot est lâché : il nous faut à tout prix donner une bonne image de soi. Et cela passe par l'apparence. Aux yeux de l'autre, une femme tente de paraître belle, intéressante, cultivée, sympathique... Et d'ailleurs, combien de fois le regard de l'autre ne nous a t-il pas fait changer d'attitude, nous redresser, passer d'une mimique idiote à un visage radieux et souriant ? Combien de fois ne me suis-je pas moi-même surprise à prendre des attitudes que je ne me connaissais pas, parce que quelqu'un d'autre m'observait ? Combien de fois ne nous nous sommes pas montrées plus séduisantes, aimables ? Quel étrange sentiment de dédoublement. Inutile de se le dire ! Nos comportements de tous les jours trahissent cette attention toute soudaine qu'on porte à soi-même, dès que quelqu'un d'autre est en mesure de nous observer. D'ailleurs, une grande partie de nos comportements sont souvent plus occupés à nourrir notre image qu'à tout autre chose. Se maîtriser, se surveiller, ne pas dire non, ressembler, appartenir à un groupe, être fidèle à ses codes implicites, boire, fumer comme les grands, porter le même pull qu'Emmanuelle Béart... sont autant de manières qui révèlent notre désir de faire plaisir ou de nourrir une image de soi positive. Nourrir, alimenter la bonne image de soi peut même devenir pour certains une activité à temps plein. Le corps souvent conserve les traces plus ou moins visibles de cette préoccupation centrale. Et comme à chaque époque, certains veulent absolument coller au modèle de perfection que véhiculent les médias, la société. à l'heure où les corps se découvrent à tous, exhibant leur nudité aux regards émoussés, s'ouvrant au milieu des magazines, s'étalant sur les affiches et les écrans, à l'heure où les filles apparaissent toujours plus minces, plus bronzées, plus parfaites... le corps revêt une importance toute particulière et ceci parce qu'il est porteur d'un message sur nous. Nous le cultivons à coup de crèmes innombrables, d'ascèses alimentaires, d'exercices physiques, voire d'opérations chirurgicales. Détecter la moindre disgrâce, le moindre signe de relâchement devient une angoisse, d'autant plus insupportable qu'elle nous exposerait d'emblée à la pénalisation sociale. Le corps est épilé, hydraté, tonifié, raffermi, assoupli, adouci, lissé, gonflé de silicone, infiltré de vitamines et toujours tourné vers cette quête laborieuse de perfection. Il se porte comme un nouveau vêtement sans faille, sans couture, sans accroc, sans plissure. Et tout le monde plus ou moins tente de se cacher derrière ce corps, que l'on a pas choisi, mais qui nous sert bien à nous camoufler. Du moins, ça ne peut pas être le cas de tout le monde. être superbe, cela n'est pasdonné à tout le monde. Nous sommes ordinaires. Du coup, ces fausses valeurs nous amènent à être complexés et ce sentiment d'indignité est parfois très virulent et peut saper toute confiance en soi. Mais la beauté ou l'image qu'on se donne n'est qu'un masque qui cache nos insuffisances, nos manques qui restent là, latents. Et n'y a t-il pas lieu de s'interroger sur cette volonté de rejoindre la norme, de moduler son image pour qu'elle soit parfaite, lorsqu'il ne s'agit pas tant de norme ou de perfection, que d'idéalisation et de fantasme ? Pourquoi est-il si dangereux de réagir uniquement par rapport aux autres, de se construire une sorte de carapace ?

Prisonnier du masque

Nous le pressentons : la personne devient facilement esclave du miroir, de ces miroirs que lui tendent les autres ou qu'elle se tend elle-même, prisonnière aussi du personnage social dont elle croit devoir jouer le rôle. Si nous souffrons de nos idéalisations, c'est que derrière se cache cette peur de s'affirmer et d'oser les différences. Les idéalisations nous cachent à nous-même, au monde tel qu'il est. Elles nous empêchent de vivre et de véritablement nous exprimer, ce qui peut finir par nous rendre amers ou pleins de ressentiments. Détecter ce qui ne va pas chez les autres peut sembler facile, comme il peut nous paraître plus simple de dissimuler les aspects de notre personnalité que nous trouvons négatifs. De cette façon, aucun étiquetage extérieur ne permet de supposer ce qui est pour nous source de mal-être, et nous nous sentons plus libres d'user de petits mensonges envers notre entourage et envers nous-même. Mais est-ce cette fameuse image qu'on renvoie, qui renseigne sur la valeur de notre personne ? N'y a t-il pasun danger à prendre pour une réalité immuable l'image que notre entourage s'est faite de nous ou que nous nous sommes faite de lui ? Combien d'enfants offrent à leurs parents l'apparence qu'ils attendent, font semblant d'être untel ou untel, au point de devenir un jour esclave de leur personnage ? Si une clef de voûte de la relation à soi-même, aux autres et au monde réside dans la façon d'utiliser les images, n'est-il pas dangereux, de se cacher derrière ? Oscar Wilde a écrit que « ceux qui portent un masque sont condamnés à le porter », ce qui est malheureusement très juste.

Quête de soi avec et sans les autres Mais méfiance, si toute image est considérée comme une vérité ou comme un jugement, elle n'est qu'une opinion, une possibilité, en aucun cas une vérité. Nous n'avons pas choisi ce corps. Personne ne l'a choisi. Alors est-ce tout ce que nous sommes ? Besoin de se rassurer, manque de confiance en soi, l'image que les autres ont de nous est primordiale. Pourtant, penser cela, c'est faire semblant de croire que tout est simple, et encore plus, que nous sommes réductibles à ce que les autres pensent de nous. Connaîton mieux les autres en leur collant une image qui les enferme dans un modèle explicatif, d'où sont exclus les émotions, l'inattendu et ce que précisément la personne tait. Pouvoir faire abstraction du regard des autres est une absolue nécessité, il faut savoir se confronter à soimême, pour apprendre à être avec l'autre. Chacun a besoin de l'ennui et de la solitude pour savoir où il se trouve, donc pour mieux être avec l'autre. La solitude le rend humain autant que l'autre. Et quelquefois le regard de l'autre ne cherche qu'à nous posséder et quelque part à nier notre existence. Prétendre tout comprendre de l'autre, c'est chercher à prendre sa place. Mais s'il est important de savoir qui nous sommes au-delà de ce regard, il ne faut pas s'y soustraire. La rencontre avec autrui bouscule, décentre, émancipe. Fini le face ronronnant avec soi-même. Pour obtenir une vérité quelconque sur moi, il faut que je passe par l'autre. Autrement dit, les peurs qu'on ressent face au regard des autres ou ce besoin en permanence d'être rassuré par lui, indique qu'il faudrait instaurer un rapport plus sain et créatif avec autrui. Puisque ce regard est incontournable, autant le positiver...