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L'Hôpital : allô quoi ?

De
260 pages

Cet ouvrage s’inscrit dans le cadre des réflexions actuelles sur les missions de l'hôpital. En presque un demi-siècle de carrière, l’auteur a vu les médecins perdre leur prestige et leur pouvoir au profit du gestionnaire. Il a vu la mission prioritaire de soins pour tous devenir une recherche de soins financièrement rentables. Il a vu la protection sacrée de la vie reculer devant des fins de vie apparentées à de l’euthanasie. L’auteur s'efforce de traiter avec humour ces sujets graves, à travers des cas cliniques vécus, l'histoire de la médecine et des réflexions personnelles. Il donne ici le point de vue du praticien qui n’est ni politique ni philosophique ni religieux mais qui a été, cependant, journellement confronté à des attitudes que lui dictent des personnalités compétentes mais inexpérimentées.


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Couverture

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Copyright

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-13252-7

 

© Edilivre, 2017

Exergue

 

A mon épouse, Denise
A mes enfants, Stéphane, Caroline, Gregory, Marie-Charlotte et Rodolphe

Remerciements

Je remercie Madame le Professeur Marie Paule Suret Léonard et Madame Janine Dewasme pour leurs conseils et leurs corrections

Avertissement

Toute ressemblance d’avec les malades et les histoires médicales évoquées ou décrites dans cet ouvrage ne saurait être fortuite. L’anonymat n’empêchera peut-être pas qu’ils se reconnaissent. Je leur demande pardon d’avoir sans leur permission raconté leur histoire. Qu’ils sachent, encore de ce monde ou déjà dans l’autre, qu’ils sont toujours présents et vivants dans mes pensées.

Ça y est, ils sont partis

1969. Ça y est, ils sont partis. Tous sauf la garde. Tous les docteurs sauf moi qui ne le suis pas encore. Tous ceux qui savent, sauf moi, qui savait peu mais qui, ce soir, ne sait plus rien. Je marche d’un pas vif, tête droite, regard fixe, l’air préoccupé. Je marche comme j’ai vu marcher ceux qui se pensent importants. Ça me rassure de savoir que je peux marcher comme eux. Je renoue mon tablier blanc à poche kangourou, indispensable insigne de ma fonction d’interne des hôpitaux. La branche de stéthoscope qu’avec soin j’ai laissé dépasser, achève de signifier à tous, ce que je suis. Je relève un instant le col de ma blouse comme le font en signe de reconnaissance certains chirurgiens, puis je l’abaisse en position normale. Si on me prenait pour le chirurgien de garde ! Sans but précis j’arpente les longs couloirs démesurément hauts et sinistres de l’hôpital. C’est l’hiver, novembre 1968, la nuit sera longue, triste et humide de crachin. Ce soir j’ai la responsabilité des malades de ce vieil hôpital. Il accueille des malades tuberculeux dans deux étages de sanatorium. Mais aussi des maladies respiratoires, de la néphrologie, et de la réanimation. Plus de cinq cents malades, pour moitié des adultes, les autres sont des enfants. Je suis fier et inquiet. C’est ma première garde. Si les malades savaient !

Un malade adulte hospitalisé appartient déjà à une spécialité. C’est un malade de pneumologie, de néphrologie, de médecine interne, de gastro-entérologie… et depuis peu de réanimation. Je suis de garde et je ne connais rien à la réanimation. Un réanimateur est présent tard le soir, ensuite, il peut être joint au téléphone. Il y a aussi des enfants en réanimation. Des petits parfois de deux ans. C’est très petit un malade de deux ans. J’ai peur des enfants malades. Ils ne disent pas s’ils ont mal, ni comment, ni où, ni depuis quand. Ils pleurent dès qu’ils me voient. On leur a trop dit si tu n’es pas sage tu auras une piqûre ou pire tu iras à l’hôpital. C’est mieux quand ils ne sont pas conscients. Ils ne pleurent plus, mais c’est plus grave et alors c’est moi qui panique. Il faudrait un service de réanimation rien que pour les enfants. Les enfants âgés de moins de 15 ans sont hospitalisés en pédiatrie. A 15 ans et quelques jours, un enfant malade est encore un enfant, mais hospitalisé il devient un adulte, la maladie fait grandir. Ce n’est pas pour des raisons de maturité ou de responsabilité, c’est uniquement pour des raisons techniques, pratiques… La taille des lits par exemple. Un enfant hospitalisé n’appartient pas pour l’instant à une spécialité autre que la pédiatrie. Il n’y a pas de « sur-spécialités » pour les enfants, pas encore. Il y a quand même les services de prématurés. Un prématuré est un grand ou un petit prématuré. Mais un grand prématuré est plus petit qu’un petit prématuré. En fait on dit grand par référence à l’importance de la prématurité. Un grand ne dépasse pas 800 g. Ce n’est pas très gros 800 g, ça gigote un peu des bras des jambes, en petits mouvements saccadés comme pour chercher à agripper sa mère. Ça dort beaucoup, ça geint faiblement, une plainte fragile de souris. Une vie qu’un souffle pourrait éteindre. Dans leur couveuse, leur grosse tête les fait ressembler à des têtards dans un aquarium. Je suis de garde et je ne connais rien aux prématurés. J’ai l’impression que tout le monde s’en fiche. Sauf moi qui prie qu’aucun prématuré n’aille mal cette nuit. – Je ne crois pas que quelqu’un m’entende. Je ne crois pas en Dieu. Il est difficile de trouver à l’hôpital des preuves de son existence. Je ne veux pas l’offenser, on ne sait jamais, une petite intervention de sa part serait la bienvenue en particulier ce soir. La vierge Marie c’est autre chose. C’est elle que l’on trouve depuis toujours dans les chambres des malades, en image d’Epinal ou statuette fluorescente, magnifique de tendresse, enfermée et mystérieuse dans son globe de verre où tombe la neige en légers flocons. C’est à elle que s’adressent ces exvotos pathétiques qui tapissent les murs gras des chambres et forcent la raison d’y croire. La Vierge, je sais que je peux compter sur son aide et l’interpeller intérieurement. Jésus Marie Joseph ! Pendant quarante ans j’ai entamé chaque bataille pour la vie que je pressentais difficile par ce cri intérieur. Mon haka à moi, à chacun son truc.

Des petits « prémas » j’en ai seulement aperçu à travers les vitres de l’unité de néonatalogie, figurines aztèques en file indienne, bras et jambes au carré. Les petits prématurés ne m’inquiètent pas trop. Mais les grands c’est une autre histoire. Heureusement, il y a un pédiatre quasiment toujours sur place, il n’y pas encore de garde organisée, mais il est là et s’occupe d’eux nuit et jour, un inlassable combattant, un rare, un dévoué nyctalope, tel un hibou, il semble ne dormir jamais.

Mentalement je retrace les parcours qui mènent à tel ou tel service. Il ne manquerait plus que je me perde ! Les autres, ceux qui ont déjà fait deux ou trois gardes m’ont recommandé de ne pas m’aventurer dans les souterrains. Des malades s’y seraient perdus ! C’est évidemment faux mais restons prudent. L’hôpital a été réquisitionné et occupé pendant la guerre 40. Un blockhaus trône encore à l’entrée. Des visiteurs impressionnés, échine courbée, l’œil au travers des meurtrières cherchent l’entrée de ce peu avenant poste d’accueil. Partie émergée d’un réseau complexe, il est encore relié à des kilomètres de souterrains sombres et humides qui contiennent tout ce qu’il n’est pas convenable de montrer dans un hôpital : tuyauterie sanitaire, câblages, vieux matériels… Ils servent de galeries de liaison entre les services logistiques et permettent d’acheminer discrètement les poubelles, le linge sale et les morts vers la morgue ou la salle de nécropsie. J’ai, un jour où la curiosité l’emportait sur la prudence, entrouvert la porte de cet étrange monde souterrain et osé quelques pas dans la pénombre. J’ai vite rebroussé chemin redoutant d’y croiser quelque squelette oublié là, mort d’ennui. Je rigole, comme disent les ados.

Il est 21 heures. Il y a trois heures que la garde, ma première garde a commencé et personne ne m’a encore appelé. J’avance à grands pas sonores qui résonnent dans les hauts couloirs comme issus d’un mauvais polar. Ce bruit fort et décidé me rassure, c’est mon bruit. La nuit est tombée depuis longtemps et le signal lumineux vert, qui indique la sortie, projette timidement au sol une ombre noire. Mon ombre. Attachée à mes pas, même si elle tremblote comme un vieux parkinson, c’est une présence. J’ai la gorge un peu sèche. L’hôpital, la nuit, a toujours quelque chose d’angoissant. Si personne ne m’appelle je ne saurai pas ce que je sais. Demain je pourrai toujours raconter que j’ai eu une nuit horrible, que j’ai sauvé un enfant atteint de méningite foudroyante, une détresse respiratoire, deux accidents vasculaires cérébraux, une hypothermie chez un SDF… chaud l’hypothermie ! On apprend vite à ne pas soigner des hommes mais des pathologies. L’anonymat rassure. J’aurais assuré comme un vrai docteur. Je souris, la statistique est contre moi. La probabilité pour que dans un hôpital il y ait des malades et qu’ils n’aillent pas tous bien est raisonnablement forte. J’ai été major du concours de l’internat, donc forcément je m’en sortirai bien, en tout cas, mieux que les autres, enfin pas pire. Quand même, ce soir je suis seul. Pour la première fois je suis seul et responsable. Jésus Marie Joseph ! Un instant je pense à partir, à rentrer chez moi, à être auprès de ma femme et ma fille qui n’a que quelques jours. Je pourrais me dire que je ne suis pas bien… que je suis malade. La honte ! En vrai je ne suis pas tout à fait seul. Dans l’hôpital voisin ils sont quatre. C’est mieux que d’être seul. Deux internes en médecine, un de porte et un d’aile. Un portier et un volant. Etre de porte signifie s’occuper des entrées et des urgences. Etre d’aile ou volant n’a rien à voir avec Spiderman, encore que… C’est avoir la charge des malades déjà hospitalisés. Il y a aussi deux internes en chirurgie et un chirurgien. C’est le personnage central de la garde, un vrai docteur, un seigneur, un chef de clinique qu’on ne dérange qu’en cas d’absolue nécessité. Et chacun a intérêt à avoir examiné son malade de la racine des cheveux au trou du… sinon c’est l’engueulade, le sermon, la leçon publique. Ça gueule un chirurgien, quand ça a raison, et plus fort quand ça a tort, souvent les moins bons, comme ailleurs. Un chirurgien aime à être servi au bloc, comme à table. Le chirurgien de garde a sa salle à manger où il invite qui il veut. Surtout des filles. Je m’en fiche, je ne serai pas chirurgien. De toute façon les médecins de garde ne peuvent pas quitter leur établissement. Personne ne se déplacera. Au mieux je peux espérer un conseil de vieux, un interne de troisième année. Le plus vraisemblable sera le pire, la blague à mes dépens dont je ferai les frais et qui demain fera le tour de l’internat. Le coup de la prise en charge en urgence d’un syndrome de « Sprountz et Weber1«, chez un malade privé du grand patron, celui que l’on redoute et que l’on ne voit jamais, qu’il faudra déranger si le malade arrive ou, et surtout, s’il n’arrive pas. Pourquoi avoir affirmé que, bien sûr, je connaissais cette maladie… Où trouver la nuit des renseignements sur le « Sprountz et Weber » en poussée aiguë ? Le mieux est de compter sur les infirmières de nuit. C’est fou ce que sait une vieille infirmière, la trentaine, expérimentée d’une petite dizaine d’années de métier. Un petit sourire ou un clin d’œil complice suffit souvent à vous sortir d’embarras : tu fais comme d’habitude hein, mets une perf vasculaire, fais une diurèse osmotique. Elle saura ce que cela veut dire. Parfois même elle l’aura déjà mise en route. La garce.

Je retourne sur mes pas. Le téléphone mobile n’ayant pas encore été inventé, il ne faut pas m’éloigner de l’internat et de son téléphone fixe qui, noir et triste à mourir, trône à côté du lit de garde. C’est un vieux téléphone, modèle CIT 1958. Il est laid et a l’air hargneux. Ses deux gros yeux le font ressembler à E.T. Sans aucun doute l’un de ceux qui prennent plaisir à sonner la nuit. Un téléphone comme ça ne peut pas donner de bonnes nouvelles. C’est un téléphone de mauvais augure. On n’imagine pas comment un téléphone qui se prépare à sonner la nuit peut avoir l’air sournois. D’abord il se tait pour donner confiance, il attend qu’on l’oublie, il émet alors un cling… cling affable, à titre de semonce, puis il se déchaine en un autoritaire « drinnnng drinnnng drinnnng ». On comprend alors que sonner est son état stable, normal et que son silence n’est qu’une occultation, un état instable et transitoire. Il vous arrache chaque fois un tressautement, une accélération du pouls, une poussée tensionnelle, une décharge d’adrénaline. Le spécimen dit « de garde » trône sur une table de nuit métallique d’hôpital, celle à un tiroir et une tablette, dont la peinture écaillée, jadis blanche, est décorée de graffitis parfois drôles, souvent obscènes. La tablette est couverte de signatures, celles de ceux qui m’ont précédé. Il ne manque que les bâtonnets par paquets de cinq, barrés, qui ont compté les nuits de garde. Le lit est du genre inhospitalier. Le sommier, en lames de fer croisées, chuinte sous la moindre contrainte. Cette particularité n’est pas étrangère à son choix, juste bon pour les internes dont la galanterie légendaire sécrète des envies. Les draps sont d’un blanc râpeux, douteux. Les couvertures, comme tout ici, puent. Il est vrai que les internes, ces sagouins, dit notre directeur, cassent et salissent. Ils ont souillé les murs, les plafonds, les rideaux et la table avec de la bouffe, des restes et des dessins, voire pire. Certains graffitis sont des œuvres d’art. Les artistes sont des inconditionnels de « la grosse bite à Père Dupanloup et des couilles de mon Grand-Père ». Nos maîtres, vénérés et redoutés sont ici caricaturés exhibitionnistes, voyeurs, bandeurs ou à micro pénis, Hercule et sodomites. Se voir ainsi caricaturé est offensant, ne pas l’être est infamant. Hommes de pouvoir, ils aiment ça et affichent leur tolérance. Ici les murs ont la parole. Ils racontent la petite histoire de l’hospitalière, les grandes guerres de territoire, les luttes d’influence, les vices que l’on croyait cachés, les secrets que chacun connaît et ceux qui auraient dû le rester. On étale, on invente, on traite, on amplifie, on démolit, on se venge, on salit, bref on se marre.

J’ai faim. Le repas est la soupe des malades. Mal préparée, mal cuite, mal servie. Je trempe du pain dans une lavasse tiède. La tranche de roastbeef froide, trop fine, trop dure, tellement rouge qu’elle en est suspecte et ses pommes de terre à l’eau ne m’inspirent pas. L’époque est marquée par la malbouffe dans les collectivités. Armée, prisons, hôpitaux, la cantine est la même. Sauf le midi car nous avons Maman. Femme forte, mamelles pesantes, franc-parler et cœur grand comme les steaks, qu’à midi, elle nous sert. Maman détient des secrets et en tire un certain pouvoir. Elle se flatte d’avoir vu les fesses et la « zigounette » de tous les patrons actuels de l’établissement. Je crains que cela soit vrai. Elle mourra à l’hôpital dans la complainte d’une ultime et respectueuse paillarde, « va laver ton cul salope ».

Aucun malade ne se plaint de la soupe. Les soins à l’hôpital sont gratuits, depuis pas si longtemps et c’est extraordinaire. On ne se plaint pas encore de ce qui est gratuit. D’ailleurs personne ne leur demande un avis, ni sur la nourriture, ni sur leurs soins, ni sur autre chose. Quand même de temps en temps il y a de la manif dans l’air. Une manifestation de malades c’est rare, embêtant et toujours liée à la malbouffe. On ne peut pas leur envoyer les CRS, ni les lances à incendie, ni les fumigènes lacrymogènes. La manif prend toujours naissance au second étage, celui des tuberculeux, des « tubards ». L’hôpital fait encore sanatorium, pour ceux dont les familles ne peuvent pas aller régulièrement à la montagne au soleil, un sana de pauvres, « crachinopathologie » au lieu d’héliothérapie. Certains sont là depuis plus d’un an. Ils auront la chance de connaître deux fois la fête annuelle qui se déroule dans le grand parc qui entoure ce vieil hôpital. Un vrai parc avec des pelouses, des serres de jardiniers, une pinède et un bassin aquatique au bord duquel les internes pique-niquent parfois le midi, accompagnés de quelques infirmières, pas les plus moches. Quand le soleil brille les blouses tombent et les tubards reluquent. C’est thérapeutique, ça réveille les sens et ça fait du bien. Dimanche est jour de visite, les conjoints sont là, ils ont bravé un interdit, celui d’apporter à l’hôpital des boissons alcoolisées. Ce n’est pas tous les jours dimanche et les visages retrouveront les couleurs de la vie et les corps le chemin des envies. Les chambres sont à trois lits. Deux chambres à trois lits se font face, séparées par un cabinet de toilette à six lavabos et six placards. Toilettes communes, au fond du couloir à gauche. A la porte de chaque chambre deux couples attendent, ils montent une garde patiente et attentive, toute ouïe dehors. Ils comprennent à un petit je ne sais quoi que leur tour est pour bientôt, en effet la porte s’ouvre sur un troisième couple. Monsieur, un peu essoufflé, a retrouvé des couleurs, satisfait, il en oublie d’avoir l’air malade. Madame un peu honteuse mais résignée baisse la tête et s’en excuse : « ça lui fait tellement de bien ». Un couple remplace l’autre et la ronde continue sous les yeux intéressés et envieux de quelques isolés que l’on ne visite pas. Chassés de leur chambre, ils font grise mine, trouvent le temps long et le font savoir. Les infirmières apprécient ces goûters divertissants du dimanche après-midi dont l’efficacité thérapeutique se lit sur les visages. C’est mieux que la Streptomycine qui rend sourd, et le Trécator®2 qui pue. Elles suivent et notent ainsi les progrès vers la guérison et se gardent bien d’intervenir. Hélas l’administration ne peut pas tolérer cette entorse grave au règlement. Pour l’alcool c’est incontestable, c’est écrit partout, mais il n’y a aucun texte, article de règlement, décret qui interdise l’amour à l’hôpital. Quant à mettre une pancarte « interdit de baiser ! » Ce sera donc la chasse à l’alcool, avec un risque de sanctions pour les infirmières trop tolérantes. Et voilà comment se déclenche une manifestation de malades « a potu suspenso3 » Pour être juste la manifestation « a potu immoderato4 » était tout aussi fréquente et plus difficile à maîtriser.

Vingt-deux heures. Il ne s’est toujours rien passé. L’idée me vient à l’esprit que les malades refusent d’être hospitalisés le bruit s’étant répandu que j’étais de garde. J’en souris mollement. Cela m’est déjà arrivé alors que je remplaçais un médecin généraliste. Dès que j’avais entrouvert la porte de la salle d’attente pour faire entrer le premier malade, elle s’était vidée dans un murmure paniqué : c’est le remplaçant ! Ces choses-là laissent des traces.

La sonnerie métallique du téléphone retentit brutalement.

J’ai déjà décroché.


1. Ce syndrome n’existe évidemment pas

2. Trécator® éthionamide, vieux traitement de la tuberculose et de la lèpre.

3. A potu suspenso : qui se produit lors de l’arrêt des boissons alcooliques.

4. A potu immoderato : qui se produit lors de l’absorption immodérée d’alcool.

Mon premier

« Allo l’internat ?

– Non c’est l’interne.

– C’est les prémas.

– Les petits ?

– Vous en avez déjà vu des gros ! C’est l’infirmière qui vous demande.

– Maintenant ?

– Eh-bien oui, pas pour demain.

– Pourquoi ?

– Je ne sais pas, moi je suis l’aide-soignante.

– C’est pour un prématuré ?

– Je ne sais pas un nourrisson je crois !

– Et de quoi se plaint-il ?

– C’est assez rare qu’ils disent où ils ont mal, mais je vais le lui demander. Je crois qu’il est un peu déshydraté.

– J’arrive ! »

Je cours, pars dans la mauvaise direction, et reviens en arrière. J’ai oublié mon stéthoscope, ce serait dommage, il a encore si peu servi. Je cours en réfléchissant, j’anticipe : un nourrisson déshydraté, le problème, c’est surtout la quantité de soluté à apporter. Combien ? Du sel ? Du sucre ? Et le potassium, faire attention au potassium, non au calcium, aux deux peut-être. Dans la poche de mon tablier je cache un petit carnet. Mieux que dans l’encyclopédie médicale à l’usage des familles, on y trouve tout ce qui, je le pensais, pourrait m’être utile en garde. Une sorte de bouée de sauvetage, un pense-couillon. Je le feuillette fébrilement. Pourquoi n’ai-je jamais pris le temps de mettre de l’ordre dans ce bordel ? Je finis par trouver « déshydratation aiguë du nourrisson » entre « céphalée rebelle et crise hémorroïdaire ». Rapidement, en marchant, je révise. Les signes, les étiologies, la prise en charge, la surveillance. Rien que je ne sache déjà par cœur, mais le voir écrit me donne de l’assurance. J’en oublie de regarder où je vais et je dépasse le service de pédiatrie. De nouveau quelques pas en arrière et j’y suis. « Service de Pédiatrie, Unité des prématurés ». Je souffle. Je pousse la porte. Une odeur aigre de lait caillé me prend à la gorge. Il ne manquerait plus que je sois malade ! Il fait chaud et humide, matriciel. L’aide-soignante m’a vu et vient à ma rencontre. Elle est potelée avec des gros seins qui débordent de son pyjama-uniforme bleu. C’est vrai qu’elles sont presque nues sous leur blouse ! J’aurais mieux fait d’en faire autant, j’étouffe, la cravate mise pour faire sérieux me noue la gorge. Beaucoup d’aides-soignantes en service de nuit sont rondes ; sans doute du fait des grignotages nocturnes ; avec un côté Mama qui rassure et ne réconforte pas que les petits enfants. Je me surprends à penser qu’avec des mamelles comme celles-là elle pourrait donner le sein à tous ces petits « prémas ». Cette mauvaise pensée se double de la vision de cette jeune femme couchée, poitrine aux seins multiples, Artémis, offerte à une multitude de petites mains avides et goulues. Je souris franchement, cela me décontracte un peu. Elle a l’âge de ma mère, 45-50 ans, et un beau visage souriant qui m’appelle « docteur ». Ce n’est pas la première fois que l’on me donne du « docteur ». D’habitude cela me fait m’étirer vers le haut, me grandir, sans doute pour signifier à l’interlocuteur que je mérite cette AOC. Je ne sais pourquoi, cette fois, j’ai un peu honte et je rougis. Elle s’en aperçoit, me sourit, me demande de revêtir un sarreau et précise que je serai plus à l’aise sans ma chemise et ma cravate. Puis elle m’indique, l’air un peu amusé, que le sarreau se noue par derrière et non par devant et enfin me prie de la suivre à travers un labyrinthe de petites bulles en plastique qui contiennent, chacune, ce qu’elle appelle ses « crevettes ». Chaque crevette a un nom et une très courte histoire, celle d’un mauvais départ. Elle me dit quelques mots de chacun. Je ne suis pas sûr qu’ils me soient adressés. Sa voix, tendre et douce comme une caresse, calme ses petits bouts de bébés, provoque un réflexe de succion chez les plus grands et parfois un sourire. Je me dis qu’une aide-soignante comme cela mérite le respect, mon respect. Elle connaît chacun de ces noms, chacune de ces histoires, chacun des drames et des joies vécus par les parents au fil de l’évolution de la courbe de poids, des premiers regards et des premiers sourires. Il n’y a pas si longtemps la majorité de ces enfants n’aurait pas survécu. Il a fallu beaucoup d’acharnement pour en sauver quelques-uns, puis une majorité. On ne saura que bien plus tard combien parmi eux seront « différents ».

J’aperçois l’infirmière. Elle se tient penchée sur un grand bébé, presqu’un enfant qui, à côté des autres, me semble gigantesque. Il geint, gigote un peu et n’a pas l’air trop malade. J’examine maladroitement l’enfant en essayant de ne rien oublier.

« Vous le trouvez comment ? Ma question la surprend.

– C’est à toi de me le dire ! Moi je le trouve un peu déshydraté, la fontanelle est déprimée.

– Voix « off » : J’ai oublié la fontanelle, merde ! Je confirme : oui déshydraté, un peu, et j’interroge : a-t-il de la diarrhée ?

– Elle sourit, ça se sent et ça se voit. D’un geste elle m’indique le lavabo. Lave-toi les mains, pour ta blouse je ne peux pas faire grand-chose ! Un coup d’œil m’informe qu’effectivement l’enfant a la diarrhée et, perspicace, je sais maintenant quelle est très abondante, verdâtre et nauséabonde.

– En effet, dis-je, et, enhardi par ce tutoiement qui nous rapproche, j’ajoute autoritaire : il faut lui poser une « perf » avec du glucose et des électrolytes. Combien pèse-t-il ?

– 2320 g. Tu es sûr qu’il faut le perfuser ?

– Je pense que oui, il y a un problème ?

– Il n’y a pas de problème sauf qu’il faut trouver une veine, je t’apporte le matériel ?

– Ah, oui, non, euh, tu penses que ce sera difficile, on peut essayer per os5. Il boit, il ne vomit pas ?

– Non, je lui ai déjà préparé un biberon.

– Ah bon ! bien, alors tu continues comme ça et surtout, si ça ne va pas, tu me rappelles. N’hésite pas surtout.

– Non, non, je n’hésiterai pas, sois tranquille ! ».

Je lance un « bonne garde » plein de conviction, précise que l’on m’attend ailleurs et quitte l’unité des « prémas » avec le sentiment de m’en être plutôt bien sorti, mais en m’interrogeant sur la raison de cet appel. J’attends quelques secondes derrière la porte refermée, guettant une remarque, un commentaire, un compliment. J’entends : « qu’il est mignon, on en mangerait ! » Un peu désappointé je regagne l’internat. Le bruit courait que chez les « prémas » une infirmière nymphomane et très belle, surnommée « petites lèvres en feu » par référence à un film récent6, faisait appeler l’interne de garde, rien que pour voir sa tête. S’il était consommable, le bruit disait aussi que, Messaline ou mante religieuse, elle se retrouvait dans le lit du minet avant qu’il n’ait eu le temps de rejoindre l’internat, prête à le déguster. Je n’ai, évidemment, jamais cru à ces histoires improbables. Perplexe, je ralentis quand même le pas.

Un téléphone sonne, étouffé, lointain. Il sonne avec insistance sans s’arrêter. Au fur et à mesure que je me rapproche de l’internat, la sonnerie se fait plus forte, plus nette. Elle a l’air de venir de l’un des bureaux administratifs voisins. Je trouve saugrenue l’idée d’appeler un poste administratif à cette heure-là, en pleine nuit. Pourquoi un administratif serait-il à l’hôpital la nuit. Le feu à l’hôpital ? Un plan d’urgence subitement déclenché ? Soudain s’impose à moi la certitude que ce téléphone m’appelle et me cherche, que cette sonnerie ne peut-être que pour moi. A qui d’autre serait-elle destinée ? Je cours, j’arrive à temps à la porte de l’internat pour entendre la fin de l’appel. Pas de mante religieuse. Ouf. Je décroche quand même pour prouver à un éventuel interlocuteur resté au bout du fil que j’étais là. Allo, allo… rien ni personne. On a appelé et je n’ai pas répondu. J’ai loupé l’appel. J’ai décroché trop tard ! Quel con ! Peut-être la réanimation ! Peut-être était-ce vraiment urgent. Sans doute vont-ils rappeler. Ils rappellent en effet.

« Allo, c’est l’interne ?

– C’est le standard. La voix est sèche, impatiente, autoritaire, presque brutale.

– On vous demande en pneumo RDC ouest, 101, troisième gauche, c’est urgent. Faut décrocher quand on vous appelle ! »

Je cours. On m’attend, chambre 101 troisième gauche. Je mets du temps à comprendre que 101 est le numéro de la chambre et que le lit concerné est le troisième à gauche. J’entre, le 101 troisième gauche a maintenant un visage. Un visage que je devine. Il est dans l’ombre. Pour ne pas réveiller les autres malades l’infirmière tient une lampe électrique. Précaution inutile ils ne dorment pas. Ils tournent le dos à leur compagnon d’infortune. Par pudeur sans doute. Ils doivent aussi penser que cette fois le couperet tombe bien près et que tourner le dos est la manière la plus simple de ne pas se faire remarquer. Heureusement cette fois, c’est pour le voisin. Le jeu d’ombre et de lumière donne au malade un aspect surréaliste. Il est assis, tête baissée, jambes à demi pliées, les deux mains accrochées aux genoux, J’entends sa respiration siffler. Chaque souffle semble devoir être le dernier. Chaque inspiration n’est obtenue qu’au prix d’un effort qui ouvre les ailes de nez, fait saillir les muscles de son cou, creuse le dessus de ses clavicules, avale son ventre et déprime les espaces intercostaux. J’ai appris On appelle cela un « tirage ». Chaque expiration est active et n’en finit pas de se terminer. Je suis presque émerveillé de constater que ce que j’ai lu dans les livres, ce que j’ai entendu au cours, est exactement ce que je vois et ce que j’entends. Ce qui n’était, pour moi, qu’une association de signes abstraits entre dans la réalité. Mais que simplement respirer puisse devenir aussi difficile a quelque chose dont la précarité me terrifie. Je jette un coup œil à sa pancarte. Stanislas… ski… avec un i, un polonais. Ses mains, ses avant-bras sont couverts de traces grises fines laissées par les coups de gaillettes7. Stanislas était mineur, il est silicosé. J’interroge : 100 % ? Il confirme d’un mouvement de la tête. Le souffle manque à Stanislas pour parler. Il ouvre et ferme les deux mains deux fois, vingt. De la main gauche, il indique cinq. Puis et enfin, des deux mains, il indique huit. Stanislas, polonais, 28 ans de travail au fond de la mine, silicosé à 100 % depuis cinq ans est en train de mourir d’une détresse respiratoire aiguë sur un bronchospasme. Une sorte de crise d’asthme sévère. L’infirmière me donne son dossier. Banal, sa lecture ne m’apprend que peu de choses. La radiographie du thorax montre deux énormes masses blanches, une de chaque côté. Parce que c’est blanc, on dit des opacités. La radiographie est un négatif. La gauche est creusée en son centre. Elles sont entourées de bulles noires que l’on dit hyper claires, géantes et distendues. Prêtes à éclater elles compriment le peu de poumon normal restant. La silicose je connais, mon grand-père était mineur. L’insuffisance respiratoire aiguë, première cause du décès du mineur silicosé. Monsieur Stanislas n’a que 52 ans, il en parait 70. On devine qu’il a beaucoup maigri. Son thorax, distendu, est déformé en tonneau par une gibbosité. Sa tête s’enfonce entre les épaules que soulève chaque inspiration. Ses lèvres, ses doigts, sont bleus. On dit cyanosés. Sa tension artérielle a fortement augmentée. La maximale atteint 180 mmHg. Je demande de l’oxygène. L’infirmière met en place elle-même la sonde nasale qui permettra de le lui administrer. Il tousse lors de l’introduction de la sonde. Il tousse si fort que sa ventilation s’arrête et ne reprend que dans le bruit sinistre de l’effort inspiratoire. Stanislas rosit un peu, de bleu noir son visage vire au violet, mais ses difficultés respiratoires, la dyspnée, ne semblent pas diminuer. J’augmente le débit de l’oxygène bien que mes maîtres m’aient appris qu’il faut donner peu d’oxygène et en discontinu car trop d’oxygène induit un risque que le gaz carbonique augmente, d’hypercapnie. Je demande une perfusion avec de la théophylline et je fais inhaler à Mondieur Stanislas, à l’aide d’un vaporisateur semblable à ceux qu’utilisent les coiffeurs, un mélange d’eau, de chlorure de sodium et d’adrénaline à très faible concentration. J’ai aussi appris à redoubler de prudence avec l’adrénaline et à n’utiliser le vaporisateur qu’en dernière extrémité en raison de dangereux effets secondaires. « Primum non nocere ». La dyspnée ne s’améliorant pas, je pense devoir prendre le risque d’effets secondaires. J’augmente encore le débit d’oxygène et renouvelle l’aérosol. L’infirmière me rappelle que d’habitude est de ne pas faire cela. Je pense sans oser le dire à haute voix : on fait quoi alors on le regarde mourir ? Et la réanimation. On peut appeler la réanimation.

Le « Nin cha, j’veux nin cha » de Monsieur Stanislas met subitement fin à toute réflexion. L’oxygène lui ayant rendu un peu de vie, il illustre son « Nin cha » d’un geste de l’ongle du pouce au travers de la gorge. « Nin cha » en chti signifie « pas ça », le geste du pouce signifie la trachéotomie et le regard disait s’il vous plaît.

Il ajoute « t’énerf pas min ptiot, Tè vo bin que j’va passer. C’est rin, j’a eu une belle vie, j’a toujours eu du boulot et du pain d’alouettes8pour mes rogins, laisse me rintrer dans min coron et mourir din min lit9«.

Sa main prend la mienne et la tient comme s’il voulait m’empêcher de partir ou d’agir. J’ai honte de ma main ridiculement petite, blanche, fragile et qui tremble un peu. La sienne est large, forte et lourde des tonnes de charbon qu’elle a remuées. Une belle main sur laquelle le charbon a tatoué « mineur ». Vingt-huit ans au fond, plus de la moitié de sa vie dans le noir, la poussière, la chaleur, à la lumière des lampes, vingt-huit ans à descendre dans la cage10, au fond du puits, à l’abattage, dans la bowette11, à remonter au jour, le visage noir et les yeux démesurément agrandis par deux cernes blancs, géants, tels ces faux nègres de cirque qui font rire les enfants. A sauver sa peau lorsque les sirènes hurlent l’alerte au grisou. Une mort encore préférée de tous à la fin de vie à l’hospitalière…

La belle vie de Stanislas, mineur, fier de l’être et mourant. J’ai un tsunami dans la tête qui balaye tous mes repères, anéantit toute vérité, toute prétention de savoir. Un malade va mourir devant moi et je tremble, je ne suis rien, je ne sers à rien, je ne sais rien. Il faut pourtant que je fasse quelque chose pour Monsieur Stanislas pour mon premier vrai malade de ma première garde d’interne. Je le regarde, je cherche dans ma mémoire le souvenir d’une situation comparable, d’un exemple d’un senior, d’une procédure, d’un protocole, de quelque chose qui ne se discuterait pas. Je consulte mon petit carnet, je n’y trouve rien concernant un malade qui va mourir, qui sait qu’il va mourir et qui demande qu’on lui foute la paix. Je me dis que Monsieur Stanislas n’a pas de chance de présenter une détresse respiratoire aiguë alors que c’est moi qui suis de garde, qu’un autre aurait fait mieux que moi, mais qu’il exagère aussi de vouloir mourir justement ce soir-là et que quand on ne veut pas être soigné on ne va pas à l’hôpital ! Puis je me dis que peut-être l’accumulation du gaz carbonique perturbe le jugement de Monsieur Stanislas du fait d’une encéphalopathie hypercapnique12 et subitement je prends une décision. En réanimation, on l’emmène en réanimation. Si Monsieur Stanislas a encore une chance de s’en tirer c’est en réanimation : là il y aura de vrais docteurs et du matériel. Je lis dans le regard de l’infirmière qu’il était temps. Après un « à l’aide 101 gauche » qui appelle au renfort, Monsieur Stanislas qui a perdu jusqu’à la force de protester, est mis sur un brancard et poussé vers le couloir. Ses deux compagnons de chambre se sont un peu plus tournés de côté pour éviter de le croiser du regard. Les premiers pas de cette cavalcade, prélude à toute entrée en réanimation, sont mal supportés par Monsieur Stanislas. Le faible bénéfice que lui avait procuré l’oxygène disparaît en quelques instants. Il ne supporte pas d’être allongé sur le brancard. Dans un ultime effort il se redresse. On entend de gros râles d’encombrement. Il tousse violemment. Les râles disparaissent pour réapparaître immédiatement. Il devient très bleu. Le réanimateur, lui aussi très jeune, l’intube avec d’énormes difficultés. Le geste, pratiqué sans sédation au prétexte qu’elle aurait tué le malade, me semble d’une extrême violence. Je regrette d’avoir demandé le transfert en réanimation. Dans un ultime effort Monsieur Stanislas vomit plus qu’il ne crache un épouvantable liquide noir : le charbon, le poison, qui l’a tué. On appelle cela la « mélanoptysie13«. Puis sa fréquence respiratoire se ralentit. Il devient étrangement calme, il va s’arrêter dit une infirmière. Monsieur Stanislas mineur de fond, silicosé à 100 % cesse de lutter, il meurt, comme il a toujours su qu’il allait mourir, au cours d’une insuffisance respiratoire aiguë, comme les autres mineurs de fond, à l’hospitalière.

Je questionne l’infirmière :

« Il est vraiment mort ? Il ne va pas se réveiller ?

– En général, quand on est mort, c’est pour un moment »

Je n’arrive pas à me persuader de la mort de Stanislas...