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Figures contemporaines de la santé en Inde

De
296 pages
Comment dans l'Inde d'aujourd'hui se vivent les questions de santé ? Cet ouvrage aborde l'adaptation de l'Inde aux concepts de santé internationaux à travers les cas de VIH/sida, les hépatites, la santé mentale, les soins de proximités tant dans les zones rurales qu'urbaines, marqués par le recours à des spécialistes populaires (rebouteux, matrones, guérisseurs de la jaunisse...) et, enfin, comment les conceptions du corps et de la santé en viennent à structurer une identité communautaire.
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Figures contemporaines de la santé en Inde Sous la direction de Patrice Cohen
Figures contemporaines
de la santé en Inde
Avec le soutien du
Groupe de Recherches Innovations et Sociétés
Université de Rouen
armattan L PeEn couverture :
Photo de Marc Bonnet, « Consultation chez un praticien de médecine Siddha
dans le Tamil Nadu, Inde - Prise des pouls », octobre 2008.
© L'Harmattan, 2008
5-7, rue de l'Ecole polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
di ffusion. harmattan@wanadoo. fr
harmattanl@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-06991-6
EAN : 9782296069916 Publications de Patrice Cohen
Ouvrage
collection Le cari partagé — Anthropologie de l'alimentation à l'île de la Réunion,
Hommes et sociétés, Ed. Karthala, 2000
Direction d'ouvrages et de revues
Regards croisés sur la santé — Itinéraires en anthropologie et en sociologie,
Innovations et sociétés n°2, L'Harmattan, Paris, 2002 (Avec Danièle Carricaburu)
Water Management in Rural South india and Sri Lanka, Emerging Themes and
Publication du Département de Sciences sociales, n°7, Institut Critical Issues,
Français de Pondichéry, Pondichéry, 2002 (Avec S. Janakarajan)
AIDS and Maternity in India — From Public Health to Social Sciences Perspectives,
Publication du Département de Sciences sociales, n°8, Institut Français de
Pondichéry, Pondichéry, 2004 (Avec S. Solomon) Figures contemporaines de la santé en Inde
Sommaire
Remerciements 9
11 Introduction, PATRICE COHEN
Première partie : Maladies contemporaines et réponses indiennes 21
La « jaunisse » en Inde. Généalogie d'un espace public de santé
23 PATRICE COHEN
lndigenisation of Psychiatry in India
59
lndigénisation de la psychiatrie en Inde (Résumé détaillé en français)
79
Making AIDS lndian: Examining the Impact of Siddhars On the HIV
Epidemic in Tamil Nadu India
85
Rendre le sida indien L'impact des médecins Siddha sur l'épidémie du
VIH dans le Tamil Nadu (Résumé détaillé en français)
109
Deuxième partie : Figures de soignants populaires 117
Soigner la jaunisse dans un village du Tamil Nadu : un champ spécialisé
de la pluralité médicale
119
Rebouteux en Inde du Sud. Légitimités, savoirs et pratiques
TIPHAINE PO/DEVIN, PATRICE COHEN ......... ......... 147
« Tourner les maux ». Des musiciens itinérants au Kerala et de leurs
services de guérison au porte-à-porte
173
Transformations contemporaines des pouvoirs, des savoirs et des pratiques
de Satchadie, matrone à Pondichéry
195
Troisième partie : Santé et vie communautaire 215
A l'épreuve des maux. Les expériences médicales d'une communauté de
lépreux en Inde
217
Pratiques corporelles, genre et santé chez les Français tamouls de
Pondichéry
245
La prise en charge de la maternité en Andhra Pradesh rural. Un exemple
de santé maternelle au masculin
269
Postface
289
293 Présentation des auteurs
7
Remerciements
a conception de cet ouvrage a été initiée lors de mon séjour à l'institut
Français de Pondichéry (IFP) où j'ai été responsable du département des L sciences sociales et du programme « santé et société en Inde » entre 2000 et
2002. Les séminaires organisés au sein de l'IFP et l'attractivité de ce centre pour la
recherche en sciences sociales ont permis à des chercheurs français et indiens qui
menaient une recherche originale sur la santé en Inde de se rencontrer et d'échanger.
A partir du thème de la pluralité des soins et des pratiques de santé, cet ouvrage
constitue le résultat des réflexions menées au cours de ces échanges scientifiques. La
réalisation de ce livre doit ainsi beaucoup à l'IFP et à son ministère de tutelle, celui
des Affaires Etrangères. Je m'associe donc aux auteurs pour exprimer notre
reconnaissance à l'égard de ces institutions.
Par ailleurs, c'est dans le cadre de mes activités au sein du Groupe de Recherche
Innovations et Sociétés (GRIS) de l'Université de Rouen que ce projet d'ouvrage
s'est concrétisé. Je remercie ici le GRIS d'avoir apporté la contribution financière
pour les frais de publication.
Je suis très reconnaissant à Jean Benoist pour ses remarques pertinentes et
constructives, ainsi qu'à Sébastien Ruffié pour m'avoir fait bénéficier de ses
commentaires sur certains textes. Je remercie Martine Blanc, Maïa Martin et
Stéphanie Queval - chercheures au GRIS - qui ont participé de façon efficace à la
relecture de l'ensemble du manuscrit.
Je suis très reconnaissant à Yamina Bensaâdoune, ingénieure d'étude au GRIS,
d'avoir effectué la mise en page et la mise au point du prêt-à-clicher.
Enfin ma gratitude va aux auteurs qui ont su extraire de leurs recherches des
illustrations et des analyses pertinentes au thème de l'ouvrage.
Patrice Cohen Figures contemporaines de la santé en Inde
Introduction
Patrice Cohen'
n Inde comme dans la plupart des sociétés au monde (Benoist, 1996), c'est le
pluralisme des offres de soins et des recours thérapeutiques qui caractérise le E champ de la santé. Ce système médical indien est soumis non seulement à de
nombreuses variabilités selon les Etats, les régions ou les espaces sociaux, mais
aussi à de nombreuses influences, qu'elles soient politiques, économiques, sociales
ou culturelles. La circulation des biens, des idées et des personnes s'est énormément
2
accrue , la gestion collective par la santé publique indienne s'est généralisée 3 et un
secteur privé de la biomédecine en pleine expansion constitue une alternative au
secteur public qui rencontre des problèmes d'organisation et de financement. Par
ailleurs, ce pays, tout en enregistrant un essor économique, doit faire face à
l'entretien et à la santé d'une population toujours plus importante. Depuis
l'Indépendance, l'état de santé des populations indiennes s'est globalement amélioré 4 .
Néanmoins, ce pays enregistre actuellement des pathologies héritées de son passé
comme la malnutrition ou la dénutrition, les maladies infectieuses en régression
mais mal contrôlées (paludisme, choléra, hépatites), des pathologies plus récentes
mais qui marqueront son avenir (diabète, cancers, maladies cardio-vasculaires), des
problèmes d'addictions (alcoolisme, drogues) ; il doit encore affronter les effets de
la pauvreté et de la marginalisation sociale. Par ailleurs, l'Inde est devenue la nation
la plus quantitativement touchée par l'épidémie de sida, ce qui constitue un problème
de santé publique majeur 5 .
Comment dans un tel contexte général se vivent les questions de santé en Inde '?
C'est la question à laquelle les auteurs de cet ouvrage ont tenté de répondre en
proposant des réflexions anthropologiques sur les dynamiques de la pluralité des
soins et des vécus du corps et des maladies dans ce pays. A partir d'études de cas' —
le plus souvent étayées par des recherches de terrain de longue durée — des
chercheurs français, indien ou américain rendent compte de la localité des faits de
santé en articulation avec la globalité du système médical indien et avec une
mondialisation à plusieurs facettes. Par le jeu des échelles prises en compte —
nationale, régionale, locale ou micro-locale — ces textes s'intéressent à la
I Groupe de Recherche Innovations et Sociétés (GRIS), EA 3232, Département de sociologie de
l'Université de Rouen. Contact : patrice.colicentniv-rouen.fr
2 Notamment par les nouvelles technologies de l'information ou par l'augmentation en Inde des
migrations autant intérieures qu'extérieures.
3 En lien avec les institutions internationales - comme l'OMS, l'Unicef, la FAO ou même le BIT, ou la
Banque mondiale - et en complémentarité avec de nombreuses ONG indiennes ou étrangères implantées
en Inde.
4 L'espérance de vie s'est considérablement élevée depuis l'Indépendance (32 ans) pour atteindre 60 ans
vers 1990.
5 Voir notamment à ce sujet : Bourdicr (1999, 2001), Cohen & Solomon (2004).
L'ensemble de ces textes se réfère à une Inde actuelle étudiée entre la fin des années 1990 et le début
des années 2000.
11 Figures contemporaines de la santé en Inde
contemporanéité des faits de santé en Inde ainsi qu'à leur intégration dans des
dynamiques sociales plus larges qui concernent la société indienne dans sa globalité.
Trois dimensions principales des faits de santé sont proposées dans cet ouvrage.
La première partie explore comment l'Inde — son gouvernement fédéral ou celui de
certains Etats, ses responsables de santé publique ou plus simplement certaines
catégories d'acteurs sociaux — a réagi spécifiquement à certaines des affections ou
des maladies qui ont touché la péninsule. La deuxième partie présente quelques
figures spécifiques d'acteurs populaires de santé. Ces guérisseurs décrits au sein de
leur contexte social ou dans la pratique même de leur activité permettent de
comprendre certains aspects de la pluralité médicale indienne. La troisième partie
présente des cas spécifiques où des ensembles communautaires construisent une
partie de leur identité ou de leur mode de vie à travers une vision particulière du
corps, de la santé, ou de la maladie. Ces trois perspectives s'avèrent
complémentaires à travers l'entrecroisement de leurs thématiques, ou à travers des
éclairages différents sur des faits sociaux similaires ou contigus. Ainsi, c'est le
contexte social de ces phénomènes qui est exploré ici en faisant apparaître des
questionnements très actuels sur le pluralisme médical indien, dont nous soulignons
ci-dessous certaines lignes de force.
Réponses locales et nationales à des faits de santé globalisés
Le gouvernement indien soutient actuellement le secteur traditionnel de sa
médecine, tout en ayant une politique de santé publique renforcée sur la base de la
biomédecine 7. En Inde, cette coexistence entre biomédecine et médecines
traditionnelles ou populaires s'inscrit dans le contexte socio-historique d'un pays
post-colonial en pleine expansion économique qui possède des compétences
réputées au plan international, tant au niveau de sa médecine, des sciences, ou de
l'informatique. Ainsi face à certaines maladies ou affections contemporaines, la
réaction de la société indienne rend compte de nombreux processus sociaux et
politiques mettant en évidence des dynamiques se retrouvant dans d'autres domaines
(religieux, linguistique, culturel, économique, alimentaire) : une confrontation entre
la valorisation de la singularité indienne et une forte capacité à réinterpréter voire
absorber des concepts et des pratiques venant de l'étranger, une confrontation entre
les représentations et logiques sociales traditionnelles (ou néo-traditionnelles) et des
logiques d'ouverture sur le monde.
Les trois exemples présentés dans la première partie — jaunisses / hépatites
(Cohen), santé mentale (Addlaka), épidémie VIH/sida (Razon) — illustrent la façon
dont les réponses indiennes se construisent. On identifie ici une multitude
d'adaptations, de réajustements, et de réinterprétations entre les conceptions
occidentales et internationales de la pensée médicale et les multiples manifestations
indiennes (autant biomédicales, traditionnelles que populaires) de l'interprétation
des maladies et des soins à y apporter. Les questions politiques et économiques liées
à des questions d'identités culturelles et nationales y jouent un grand rôle et
permettent d'identifier entre ces trois exemples des similarités fortes.
On trouvera infra dans les articles de Cohen (1° partie), de Razon et de Chasles des présentations de
cette situation et des conséquences très concrètes.
12 Figures contemporaines de la santé en Inde
La psychiatrie indienne (Addlaka) offre l'exemple d'un rapprochement entre
psychiatrie occidentale et conceptions locales du corps et de la psyché, qui est
analysée comme une véritable indigénisation des pratiques. Cette adaptation permet
de repenser les rapports entre la biomédecine et le contexte culturel. Cette
indigénisation décrit tout autant un processus historique qui permet aux psychiatres
indiens de s'opposer aux principes de ségrégation et d'isolement initiés par leurs
prédécesseurs anglais lors de la colonisation, qu'un processus de réaction face au
gouvernement indien voulant maintenir un contrôle de santé publique. Ils s'intègrent
ainsi dans un mouvement plus général qui a concerné les mondes de la psychiatrie
aux Etats-Unis ou en Europe par la remise en question de leurs pratiques en prenant
en compte le contexte culturel de leurs patients. En même temps, on voit apparaître
une plasticité - évoquée pour certaines figures de la deuxième partie de cet ouvrage -
non seulement dans l'interaction avec leurs patients, mais dans l'appropriation d'une
discipline venue d'ailleurs. C'est ce même phénomène d'appropriation qui est décrit
dans la première partie pour définir la revitalisation des médecines savantes
indiennes, et notamment l'appropriation de la connaissance de la maladie engendrée
par l'infection HIV/sida par les médecins siddha (Razon). Enfin, les enjeux de
catégorisations des jaunisses ou des hépatites (Cohen) montrent que des maladies
très anciennes peuvent faire partie des nosologies biomédicales et des médecines
locales actuelles (ethnomédecines, médecines savantes). Ce jeu de catégorisation
entre le scientifique, le savant ou le populaire permet de décrire des phénomènes qui
concernent l'ensemble du pluralisme médical indien.
Les dimensions politiques accompagnent très souvent les dimensions
identitaires à travers non seulement la définition de la légitimité des « acteurs de
santé », mais aussi de leurs produits ou de leurs pratiques. La revitalisation des
médecines traditionnelles et populaires indiennes favorisée par le gouvernement
indien (Cohen pour la jaunisse, Razon pour le VIH/sida) et relayée par des
associations de défense du patrimoine médical indien joue un grand rôle dans la
construction identitaire de la crédibilité des médecines locales et de leurs produits.
La confrontation avec les modèles venus de l'extérieur suscite à la fois des
inquiétudes, mais aussi des réponses chargées d'identités. Que ce soit à travers
l'introduction de concepts de philosophie hindoue et de médecines traditionnelles
dans la psychiatrie indienne (Addlaka), ou l'identification du sida comme une
maladie très ancienne par les médecins siddha (Razon), ou encore les solutions
locales apportées aux traitements des hépatites (Cohen), les réponses valorisent les
valeurs identitaires indiennes. Mais en contrepartie, dans un monde en pleine
globalisation, les enjeux de la propriété intellectuelle des produits thérapeutiques
(Cohen) constituent une préoccupation politique et économique en pleine expansion
face à la concurrence internationale et aux modes internationaux de reconnaissance
des brevets. Tous ces éléments apportent ainsi des éclairages sur des phénomènes de
mondialisation ainsi que sur leurs manifestations localisés à partir de l'Inde qui -
comme Jackie Assayag (2005) a pu l'analyser sur d'autres sujets' - constituent des
Jackie Assayag (2005) étudie les effet de la mondialisation en Inde à partir de cinq domaines : l'histoire
et la géographie de la modernité entre « centre » et « périphérie » ; le marché de la beauté et le statut du
corps féminin ; l'expansion et la recomposition des « classes moyennes » déterminant des styles de vie et
de représentation inédits ; la croissance de l'industrie high-tech et la mutation de l'agriculture sur fond de
13 Figures contemporaines de la santé en Inde
mutations profondes et des réappropriations du passé qui ne sont pas néanmoins
limitées à la zone indienne ou asiatique.
Une mise en perspective des différents systèmes de soins de santé
Les « acteurs de santé » décrits dans cet ouvrage permettent d'illustrer des pans
très actifs de la pluralité médicale indienne. La question des savoirs, de leurs
transmissions, mais aussi de leur remise en question ou de leur adaptation est posée
à travers celle de la légitimité de soigner et les façons dont les relations avec les
patients sont construites. Si un grand nombre de légitimités sont ici illustrées,
qu'elles soit traditionnelles, charismatiques ou professionnelles — pour reprendre les
idéaux-types wébériens — elles sont régulièrement remises en compte ou
contextualisées par l'évolution des dynamiques contingentes au pluralisme médical
(compétitions, complémentarités, légalité, lobbying, etc.), aux types de maladies,
aux affections traitées, aux types de patients. La vie, l'insertion sociale, les activités
sociales et professionnelles, les savoirs et les pratiques utilisés de ces « acteurs de
santé » révèlent des pans entiers de la vie sociale indienne tout en délimitant des
identités personnelles, sociales et professionnelles.
L'analyse à une échelle locale des pratiques populaires de soins présentées dans
la deuxième partie — jaunisse (Cohen), rebouteux (Poidevin & Cohen), castes de
musiciens (Guillebaud), matrones (Hancart-Petitet) — montre que des spécialistes
populaires jouent toujours un très grand rôle dans les soins du corps et de la santé
autant dans les zones rurales que dans les zones urbaines. Ces études de cas
illustrent les liens entre ce qui a été appelé « petites traditions » et « grandes
traditions » médicales, et l'on voit apparaître à bien des égards des continuités, des
similarités entre ces pratiques populaires et les médecines savantes indiennes
(surtout pour le traitement de la jaunisse et les traitements des rebouteux), et des
réinterprétations de pratiques biomédicales (pour les matrones). Ces représentations
du corps, de la santé et des maladies s'inscrivent dans une construction d'un savoir
constitué de transmissions, d'expériences et de pragmatisme. Mais ce sont
finalement les logiques sociales qui sous-tendent le succès de ces thérapeutes. Les
légitimités traditionnelles et charismatiques de ces « acteurs de santé » et les
réputations d'efficacité ou de pertinence, les pouvoirs attribués aux personnes ou à
celui de la caste sont en effet fondamentaux pour comprendre la vigueur actuelle de
ces recours. Par ailleurs, ce sont ici des parcours autant sociaux qu'individuels qui
sont présentés et qui illustrent comment les réalités sociales sont vécues et
réactualisées à l'échelle individuelle.
Le succès de ces spécialistes populaires dépasse largement la sphère rurale dont
ils sont originaires et s'inscrit aussi dans des recherches de soins au centre même des
villes. Leur réputation ou les modes de transmission de leurs savoirs ont favorisé en
certains lieux des concentrations de guérisseurs spécialisés dans la même fonction.
Ainsi, les cas des villages spécialisés dans les traitements de la jaunisse (Cohen) ou
dans la pratique de reboutage (Poidevin & Cohen) étudiés ici ont été identifiés à
partir de la réputation régionale qu'ils avaient depuis les villes du Tamil Nadu ou du
Territoire de Pondichéry. La persistance de ces pratiques, tout en se nourrissant de
mythologie ; la transformation du paysage visuel et idéologique incitant à la consommation de masse et
au nationalisme hindou.
14 Figures contemporaines de la santé en Inde
références mythiques et traditionnelles, est renforcée non seulement par leur
réputation d'efficacité mais aussi par le rôle très complémentaire de ces pratiques
avec les autres recours thérapeutiques, comme la biomédecine ou les médecines
savantes indiennes (siddha, ayurvéda, unani). En favorisant la mobilité de leurs
patients, leur faisant parcourir parfois plusieurs centaines de kilomètres pour venir se
faire soigner, ces guérisseurs constituent non seulement des recours de proximité,
mais aussi des recours recherchés sur une aire régionale relativement large incluant
les villes d'alentour. Et c'est notamment dans ces villes que persistent les pratiques
de matrones ou celles des castes de chanteurs. A travers le cas d'une matrone
exerçant à Pondichéry (Hancart-Petitet), initiée aux soins des femmes et des enfants
et à l'accouchement, les pratiques urbaines du matronage sont décrites à partir de
son itinéraire social et personnel qui lui permet de maîtriser plusieurs savoirs
s'inscrivant dans une adaptation très plastique avec son milieu. Les matrones
traditionnelles, véritables pièces maîtresses du fonctionnement des naissances dans
les milieux ruraux avant la médicalisation, conservent ainsi toujours un rôle social et
des pratiques qui s'adaptent aux nouvelles configurations du système de santé,
comme le montre le cas de Satchadie présenté ici. C'est la même plasticité qui se
remarque dans les pratiques qui conduisent les castes de chanteurs du Kérala
(Guillebaud) à exercer un pouvoir thérapeutique. Constamment à la recherche de
leurs clients par leur itinérance, les vertus thérapeutiques de leur chant s'enracinent
dans une interaction étroite entre le désir, les besoins, et l'écoute de leurs
« patients ». L'analyse ethno-musicale du rôle thérapeutique de deux castes du
Kérala révèle une réalité peu connue du pluralisme médical indien.
Les acteurs de santé perceptibles à travers les espaces communautaires étudiés
en troisième partie montrent malgré tout la prégnance du pouvoir biomédical au sein
des populations économiquement défavorisées et socialement marginales, souvent à
la recherche d'une qualité de soins et de relations médecins-malades dans des
situations de maladie chronique comme la lèpre (Martin), ou de santé de la
reproduction (Chasles). Si le médecin/l'hôpital représentent un pouvoir médical et
social, les recherches pragmatiques de solutions de santé ou les recherches de sens
peuvent amener les patients à décrire l'ensemble du pluralisme médical.
Identités, vie collective et santé
Face à l'évolution des faits de santé en Inde, les dimensions identitaires
présentes dans ces articles - tant au niveau des individus, de leur famille et de leur
contexte social que des communautés et de leurs membres - apparaissent comme très
mobilisées. En effet soit à l'échelle individuelle, d'une caste, d'une activité
« traditionnelle » ou d'une profession, les acteurs thérapeutiques construisent leurs
identités dans des altérités multiples, qui les incitent à composer avec leur lignage,
leur communauté, leur environnement, les institutions de santé ou avec les autres
membres de leur profession ou de leur activité et avec leurs patients. L'acte de
soigner se révèle ainsi comme la résultante de dynamiques sociales et culturelles qui
englobent les faits de santé et de maladie et qui interfèrent sur elles.
Si ces dimensions sont très présentes dans les deux premières parties, elles
acquièrent un sens tout particulier dans la troisième partie. Tous ces textes révèlent à
travers les communautés, les représentations de la maladie ou de la santé, ou les
15 Figures contemporaines de la santé en Inde
thérapeutes étudiés des « bricolages » culturels qui dévoilent des dynamiques
sociales indiennes contemporaines que l'on peut rencontrer dans le champ du
religieux, du politique, ou de l'économique.
Ainsi deux dynamiques convergentes sont identifiables. L'espace
communautaire produit non seulement des constructions culturelles et sociales de la
9 mais qui continue santé et de la maladie - ce qui n'est pas complètement nouveau
d'être étudié en Inde dans des zones urbaines (voir notamment Bir, 2001) - mais
aussi certaines de ces communautés se sont construites et ont évolué à travers les
maladies-mêmes de leurs individus, de leurs stigmates et des ressources locales pour
y remédier, créant ainsi des néo-communautés fondées par un destin partagé autour
de la maladie ou des soins du corps. Ces communautés se révèlent de véritables
matrices de construction identitaire à travers des faits de santé (perpétuation de
dimensions traditionnelles mais aussi d'apports ou de recompositions au contact de
facteurs endogènes ou exogènes au groupe social). Si ces divers modes
d'incorporation des faits de santé à la vie communautaires sont ici décrits, les
représentations du corps, de la santé, de la maladie et leurs gestions sociales
apparaissent à des degrés divers comme co-substantiels de l'identité communautaire.
La définition et les contours de la communauté ainsi que son histoire s'avèrent très
importants pour comprendre les constructions identitaires autour du corps et de la
santé. Des néo-communautés sont ainsi décrites à travers le regroupement de
patients (et de leur famille) d'une même maladie (communauté de lépreux venant de
toute l'Inde au Rajasthan, Martin). Des communautés plus traditionnelles sont
analysées à travers l'importance des relations de genre dans les logiques de santé
maternelle en Andra Pradesh (Chasles). Enfin des communautés biculturelles -
comme les Pondichériens français vivant en Inde - développent une problématique
marquée par l'interface et la co-existence des deux cultures (Ruffié). Leur approche
de la santé, du corps ou leur façon de faire face aux maladies s'associent — parfois de
façon étroite — à la façon dont la communauté a construit son identité et à la façon
dont les individus construisent leurs identités en son sein.
Ainsi à travers ces deux perspectives, les faits de santé et de maladie tout en
révélant certains pans de la pluralité médicale sont en écho avec les faits sociaux
beaucoup plus globaux qui concernent actuellement la société indienne. En effet, le
contrôle social présent dans ces trois communautés se manifeste à la fois à
l'intérieur par le rôle des valeurs dominantes et des usages (très présent dans Ruffié
et Chasles) et à l'extérieur à travers le rôle normatif d'institutions comme les ONG
ou les institutions médicales (Martin, Chasles). Il modèle les représentations du
corps et les activités physiques socialement acceptables (Ruffié), les soins d'un
corps malade (Martin) ou l'attention portée aux corps des femmes à travers le statut
obtenu par la maternité (Chasles). De son côté, la mobilité géographique et sociale
des membres de la communauté est au centre même de la construction identitaire et
génère de multiples références d'appartenance. Les membres de la communauté du
Rajasthan se réfèrent constamment au lieu - l'hôpital Victoria - qui a constitué la
première étape de leur regroupement en Andra Pradesh (Martin) tout en ayant une
forte identification à la communauté dans laquelle ils vivent et qui accueille toutes
les générations. Les Pondichériens français sont toujours dans une référence à la
Voir notamment Marriott Mac Kim (1955), Hasan (1967), Djurfeldt & Lindbcrg (1975), Mattcws &
Benjamin (1981), Bourdier (1993, 1996), J ose Bonan (1998), Bir (2001), Deliège (2005).
16 Figures contemporaines de la santé en Inde
France — où ils ont pour la plupart vécu plusieurs années, et d'où viennent
régulièrement des apparentés pour les vacances — mais gèrent d'une façon complexe
leur statut local entre un retour aux valeurs de leur culture tamoule et leur sentiment
d'appartenir aussi à la culture française (Ruffié). La quête de soins, d'institutions
médicales et de médecins incite les femmes de l'Andra Pradesh à parcourir des
distances plus ou moins grandes avant de trouver des solutions adaptées à leurs
attentes et à celles de leur mari. Et ces pérégrinations sont grandement influencées
par le statut de la femme en Inde, générant des espaces d'interactions et de
négociations gouvernés par la primauté du masculin. Les relations qu'entretiennent
ces communautés avec des acteurs sociaux et institutions spécifiques (ONG,
hôpitaux, médecins, maternités, guérisseurs, prêtres, clubs de sport) sont
significatives des enjeux sociaux de chaque milieu. Citons ici une prise en charge
des corps souffrants d'une maladie stigmatisée dans une marginalité sociale
néanmoins aidée par le rôle ambigu des ONG (lèpre au Rajasthan), un rapport au
corps très marqué par le genre dans une société au milieu de repères culturels
français et tamouls pour des nationaux français vivant en Inde (Pondichériens), le
poids culturel très fort des relations dissymétriques de genre dans la maternité
mettant en évidence le statut de la femme en Inde (maternité en Andra Pradesh).
Enfin on trouve dans ces trois illustrations la présence permanente de la
référence aux traditions ; très enracinées et présentes dans toute la péninsule pour les
conceptions de genre (Ruffié, Chasles), ou plus récentes à travers les usages et les
relations sociales construites dans la constitution d'un regroupement de malades
(Martin). Mais ces traditions, si elles constituent des références, deviennent en
même temps de véritables outils pour penser la contemporanéité comme on a pu le
voir dans la première partie. En offrant un repère à l'enracinement de l'histoire
culturelle de ces communautés, elles permettent de multiples adaptations au monde
moderne sans échapper pour autant aux diverses confrontations des valeurs ou de
sens que la modernisation de la société indienne suscite.
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20 Première partie
Maladies contemporaines
et réponses indiennes Figures contemporaines de la santé en Inde
La « jaunisse » en Inde'.
Généalogie d'un espace public de santé
Patrice Cohen
a jaunisse offre l'exemple caractéristique d'une affection corporelle parmi les
plus anciennement répertoriées et qui est encore d'une très grande actualité L en Inde. Facilement identifiable par la coloration jaune de la peau et des
tissus conjonctifs (ictère), ce signe pathologique a longtemps eu le statut de
« maladie » à part entière, jusqu'au moment où la biomédecine a identifié plusieurs
causes pathologiques caractérisant ainsi différentes affections. Néanmoins cette
entité nosologique permet des continuités, des contiguïtés et des complémentarités
entre les conceptions des médecines savantes, des ethnomédecines, des thérapies
religieuses et biomédicales. L'étude d'un village situé en Inde du sud (Cohen, infra)
ou d'un district du Tamil Nadu (Anand, 1998) montre qu'à une échelle régionale,
des guérisseurs se sont spécialisés dans le traitement de la jaunisse et qu'ils occupent
actuellement une fonction sociale et médicale centrale dans la santé des populations
rurales, mais aussi urbaines. Les médecines savantes indiennes sont aussi très
souvent sollicitées lors d'épidémies de jaunisse comme ce fut le cas au Népal dans
les années 1980 (Durkin, 1988). Le succès social de ces spécialistes ou des
médecines savantes pour le traitement de la jaunisse est ainsi symptomatique de
l'importance de cette maladie dans la société indienne et révèle des espaces de
concurrence médicale, des conceptualisations et des traitements divers de la maladie.
A une échelle plus large — celle de la société indienne dans sa globalité — la
jaunisse apparaît comme une pathologie atypique qui mobilise toutes les médecines
ou thérapies pratiquées en Inde, et qui atteint tous les espaces sociaux. Par ailleurs,
elle s'inscrit actuellement dans des préoccupations de santé publique, notamment à
partir des hépatites virales et de leurs sources de contamination. Ainsi, cette maladie
est au centre de faits sociaux tout à fait contemporains qui investissent l'espace
public. En rassemblant ici différentes sources, cet article présente une mise en ordre
de la présence de la jaunisse dans la société indienne et des enjeux sociaux auxquels
elle participe. C'est donc dans une volonté de dresser une généalogie des faits
sociaux - comme l'ont fait certains auteurs pour d'autres faits de santé (Dodier,
2003, Fassin, 1996, Zimmermann, 1995) - que cette « maladie » est présentée ici.
Dimensions historiques et contemporaines de la jaunisse en Inde
La jaunisse accompagne l'histoire de l'humanité et l'histoire de la nation
indienne. Sa désignation actuelle en Inde suit toutes les étapes historiques de sa prise
Le terme « jaunisse » est ici entre guillemets pour souligner son utilisation contextuelle. Durant les
étapes historiques présentées, la référence à la jaunisse ou à ses équivalents vernaculaires appartient à des
registres divers : médecines savantes, références populaires, biomédecine, etc. Pour éviter des confusions
d'interprétation, il convient de donner un sens émique à ce terme, afin de le resituer dans le système de
référence considéré.
2 Cet article s'est nourri de la recherche effectuée dans le village du Tamil Nadu (Cohen, infra) et d'autres
sources très diversifiées dont les détails sont mentionnés dans le texte : ouvrages et articles généraux et
spécialisés sur la santé et les épidémies en Inde, articles de presse, recherche de sites Internet, etc.
23 Figures contemporaines de la santé en Inde
en compte. Un détour par l'histoire permet donc ici de définir au mieux la
contemporanéité de cette affection en Inde.
Une nosologie très ancienne
La jaunisse apparaît comme une des maladies parmi les plus anciennement
recensées au monde comme en témoignent les plus vieux textes médicaux. Son
identification et sa description sont inscrites dans le premier traité de médecine
connu 3 attribué aux Sumériens, soit près de 5.000 ans avant notre ère où elle est citée
comme une entité maléfique au même titre que d'autres maux personnifiés comme
la fièvre, l'angoisse, la terreur ou le délire (Hrouda, 1991). En Inde, la jaunisse
(hariman4) est décrite aux temps védiques, où la médecine se définit aussi en termes
magico-religieux. Elle est attribuée à l'action de démons aux pouvoirs surnaturels
comme les maladies les plus couramment citées dans l'Atharva-véda 5 , le plus récent
des quatre textes védiques : la fièvre, la diarrhée, la toux, l'hydropsie (gonflement du
corps), les maladies héréditaires, la lèpre, la consomption (terme ancien de la
tuberculose), la folie et les maladies de peau 6. Ces maladies affectant tout autant les
hommes et les sages (rishis) que les dieux sont traitées par des rituels (charmes,
prières, amulettes) et l'utilisation de plantes et de produits tant végétaux
qu'animaux. L'Atharva-véda propose ainsi le charme de guérison de la jaunisse :
1, 22. Charm against jaundice and related diseases 7.
1. Up to the sun shah go thy heart-ache and thy jaundice: in the colour
of the red Bull do we envelop thee!
2. We envelop thee in red tints, unto long life. May this person go
unscathed, and be free of yellow colour!
3. The cows whose divinity is Rohini, they who, moreover, axe
(themselves) red (reihinin)-(in their) every form and every strength we do
envelop thee.
4. Into the parrots, into the ropanâkâs (thrush) do we put thy jaundice,
and, furthermore, into the hâridravas (yellow wagtail) do we put thy
jaundice 8 .
3 Ces traités de médecine sont écrits sur six cents tablettes cunéiformes écrites par les Sumériens et
découvertes entre 1885 et 1884 dans les vestiges de Ninive, capitale de l'Assyrie. On trouvera dans
l'ouvrage de R. Labat (1951), Traité acadien de diagnostics médicaux la citation d'une de ces tablettes :
« La jaunisse : si son corps est jaune, son visage jaune, ses yeux jaunes, si ses chairs deviennent flasques :
c'est la jaunisse », Thorwald J. Histoire de la médecine dans l'antiquité. Munich : Dromersche
Verlagsanstalt; 1962. Source : J-L Paycn, Histoire des hépatites virales - Des Sumériens à la découverte
du virus de l'hépatite C : 5000 ans d'histoire (http://www.angh.org ).
4 "hariman" définit en sanskrit tout autant la couleur jaune que la jaunisse.
L'Atharva-véda est composé exclusivement d'hymnes en vers, (plus de sept cents) qui ont surtout pour
objet les puissances malfaisantes de la nature, les animaux nuisibles, les maladies, les ennemis publics et
surtout privés. Sa datation est soumise à interprétation.
Cette liste de maladies se réfère à celle en anglais donnée par le site de Vigyan Prasar, institution fondée
par le Government of India's Department of Science and Technology en 1989. Dans un document
présentant les plus grands scientifiques de l'Inde ancienne, les maladies les plus citées dans l'Athan,a-
véda sont énumérées : fever (takman), diarrhoea (asrava), cough (kasa), dropsy (jalodara), jaundice
(hariman), inherited diseases (ksetriya), lcprosy (kusyha), consumption (rajayaksma), insanity and skin
diseases. Cf. http://www.vigvanprasar.corn
Traduction en anglais effectuée par Maurice Bloomfield : http://www.sacred-texts.com
Parrot = perroquet ; thrush = grive ; yellow wagtail = bergeronnette printanière (ventre jaune).
24 Figures contemporaines de la santé en Inde
Apparaissent dans ce charme plusieurs images se rapportant au traitement de la
jaunisse, définie par la couleur jaune donnée à la personne. Il est ici mentionné la
nécessité d'aller au soleil, de s'envelopper avec une couleur rouge (celle du boeuf
rouge), et d'utiliser des animaux (perroquet, grive, bergeronnette printanière) pour y
transférer la jaunisse. Ces références sont soumises à interprétation, mais elles
soulignent le caractère analogique (chaleur, couleur) et transmissible (vers des
animaux dont certains sont explicitement jaunes) du traitement du mal. Hubert et
Mauss (1899) soulignent la dimension sacrificielle de ces charmes en les désignant
de « sacrifices-médecines hindous ». Et c'est en voulant illustrer leurs propos qu'ils
choisissent justement le cas du traitement de la jaunisse qui utilise l'élimination
symbolique du mal et son transfert dans des oiseaux jaunes 9 .
Avec Hippocrate - au V ème siècle avant JC - nous avons les premières traces
d'une définition non magico-religieuse de la jaunisse (définie par le terme d'ictère' °)
à partir d'une pensée humorale définissant les équilibres physiologiques (Byl, 1992).
Son caractère épidémique est mentionné pour la première fois à travers les
hécatombes qui lui sont imputées sur les champs de bataille de l'antiquité,
impliquant les défaites des troupes les plus touchées (Khuroo, 2004 : 291). La
jaunisse fait ainsi partie du corpus nosologique des médecines savantes indiennes,
arabes et européennes. Le caractère épidémique de la jaunisse a été tout au long de
l'histoire source d'interprétations différentes. Des tentatives de compréhension de sa
survenue ont accompagné le développement des sciences médicales en Occident et
en Inde.
De la jaunisse aux hépatites : une nosologie accompagnant le développement
des sciences médicales
Dès 751 après JC, il est répertorié pour la première fois une forme épidémique
de jaunisse à Mayence qui a entraîné la quarantaine des malades (Tygstrup, 1980).
Par la suite, de nombreuses épidémies de jaunisse sont recensées notamment parmi
les soldats des armées européennes (désignée par « jaunisse des camps »), ou à
cause des variations saisonnières (désignée au XVIII ème siècle par le terme d'ictère
« vernal » ou « automnal »). Diverses théories ont été ainsi élaborées pour expliquer
ces épidémies". Les carences alimentaires ont été avancées pour expliquer
l'épidémie de jaunisse à Gôttingen pendant la famine de 1780. Le temps humide, le
manque de nourriture, la peine, la tristesse, les troubles psychiques et les chocs
nerveux étaient mis en avant par J-P. Herliz en 1761. La notion de l'« ictère
catarrhal » au XIX ème siècle supposait de son côté que la jaunisse pouvait être
produite par des poisons putrides formés dans l'intestin ou par des chocs nerveux
(comme le passage de la vie civile à la vie militaire).
Ils citent dans leur texte le charme suivant : "Pour guérir de la jaunisse, au-dessous du lit du patient, on
lie des oiseaux jaunes ; on lustre ce dernier de telle façon que l'eau tombe sur les oiseaux qui se mettent à
jacasser. Comme le dit l'hymne magique, c'est à ce moment que « la jaunisse » est « dans les oiseaux
jaunes »".
icteros en grec traduit par les latins en icterus : définit la coloration jaune du corps.
I ' D'après J-L Payen, op. cit.
25 Figures contemporaines de la santé en Inde
A la fin du XIX ème siècle et au début du XX ème, notamment grâce à la
vaccination et à la transfusion, la notion d'« hépatite sérique » émerge comme une
nouvelle entité nosologique pouvant expliquer les phénomènes épidémiques de la
jaunisse''. Néanmoins il faut attendre 1947 pour que les termes d'hépatite A —
contagieuse et épidémique transmise par voie oro-fécale - et d'hépatite B — sérique
transmise par le sang et ses dérivés - soient proposés n. La vérification de la
transmission de ces hépatites par des virus n'est établie que dans les années 1970
(1973 pour le virus A et 1970 pour le virus B). Mais depuis cette époque, la biologie
moléculaire tente d'identifier des nouvelles situations d'hépatite non expliquées par
les virus A et B. Après la désignation des hépatites non A et non B, de nouvelles
découvertes se succèdent jusqu'à présent sans épuiser toutes les explications de
transmission 14. La découverte en 1989 du virus C de l'hépatite constitue une étape
importante puisqu'il est considéré à l'origine de près de deux cents millions de cas
dans le monde, puis sont identifiés les virus D, E, F, et G, puis, en 1997, le TT virus,
et en 1999, le SEN virus.
L'émergence d'une préoccupation de santé publique en Inde
Les écrits laissés par les puissances coloniales en Inde et leurs ressortissants ont
donné de nombreuses traces de cas de jaunisse dans les populations de soldats, de
fonctionnaires ou dans leur famille. Mais les historiens qui étudient les maladies en
Inde durant la période coloniale n'identifient pas la jaunisse comme cause principale
d'épidémie, comme celles de choléra, de variole, de peste bubonique ou de rougeole.
Il faut peut-être voir en cette absence d'intérêt les choix de la plupart des historiens
de n'étudier que les épidémies qui ont joué un rôle dans l'affirmation du pouvoir
colonial à travers la gestion des corps et des maladies. David Arnold (1993) est
connu par exemple pour avoir étudié comment ces épidémies — et spécialement les
épidémies ayant eu des conséquences politiques — ont favorisé en même temps
l'hégémonie coloniale et la cristallisation d'un mouvement de résistance local au
pouvoir britannique. Elles ont entraîné par ailleurs un nombre considérable de morts
(par exemple, entre 1896 et 1914 : 183.984 morts de peste bubonique, et dans la
seule année de 1900, on compte 800.000 morts de choléra). Si la jaunisse n'est
pratiquement pas étudiée, les historiens insistent sur les travaux d'assainissement de
l'environnement qui avaient été entrepris par le pouvoir britannique notamment
après les épidémies de peste, et de choléra.
La question de la jaunisse n'investit le champ de la santé publique en Inde qu'à
partir des années 1950. Les épidémies de jaunisse ont ébranlé le nouvel Etat
indépendant en 1955 (Viewanath, 1957). Cette première mention d'une véritable
importante épidémie de jaunisse à cette époque n'est certainement pas fortuite. A
sont nommées et identifiées peine dix ans plus tôt, les hépatites A et B
scientifiquement par leurs modes de transmission, et cette épidémie a été à l'origine
de l'identification d'un virus spécifique à l'Inde, événement bien connu des
12 Selon J-L Paycn op. cit.
" Ces termes ont été proposés par MacCullum en 1947 dans un article du Lancet (1947; 2:691-692) dont
le titre était : « Homologous serum hcpatitis ».
Le 14 Voir notamment l'article d'Eric Favereau : « La valse des hépatites entame la foi des chercheurs »,
Parisien, 14 novembre 2000.
26 Figures contemporaines de la santé en Inde
spécialistes. Cette année là, les pluies diluviennes d'octobre font déborder dans la
banlieue de New Delhi un égout à ciel ouvert qui pollua une station de pompage
desservant un million d'habitants. Ainsi, entre décembre 1955 et janvier 1956,
29.300 cas d'hépatites aiguës sont répertoriés. Cette flambée épidémique est d'abord
attribuée par les chercheurs de l'Indian Council of Medical Research (ICMR) à
l'hépatite A (définie en 1947), mais des analyses faites en 1983 sur des échantillons
de sang récoltés lors de cette épidémie identifient un nouvel agent de l'hépatite. Il
n'est désigné qu'en 1990 sous le nom de virus E.
Dans les années 1970, de grandes épidémies de jaunisse se déclarent en Inde du
sud vers le nord faisant craindre un problème de santé publique majeur : à
Ahmedabad (entre 1975-76 : 2.500 cas), à Pune (1978) et au Cachemire (en 1978 :
20.000 cas dont 600 morts). L'épidémie du Cachemire donne lieu à des recherches
épidémiologiques qui permettent de statuer que la transmission de cette hépatite est
oro-fécale, mais qu'il ne s'agit pas de l'hépatite A, et qu'elle touche gravement les
femmes enceintes et les nourrissons. La découverte du virus E en 1990 permet
d'identifier qu'il est à l'origine de toutes ces épidémies (Khuroo, 2004). Mais cette
identification ne parvient pas à expliquer tous les cas de jaunisses et d'hépatites.
Dans les années 1990, les cas des hépatites transmises par le sang ou ses dérivés
(notamment hépatites B et C) sont identifiés dans la population indienne et
constituent vite un problème de santé publique, notamment par la préoccupation de
la transmission des virus par seringues contaminées ou par les relations sexuelles
non protégées comme pour le V1H/sida (Hutin, 2005).
Contemporanéité de la jaunisse en Inde
Maladie très courante, maladie très visible et relativement facile à
diagnostiquer, la jaunisse sert de pont entre les médecines savantes et les
ethnomédecines indiennes qui la désignent toutes de « maladie jaune » : comme
kamala en sanskrit (ayurvéda) ou kamalai en tamoul (siddha) ou yargan en arabe
(unani).
Ainsi en Inde, une large pharmacopée de plantes médicinales est-elle accessible
pour la soigner 15. Certaines de ces plantes ont connu une très grande publicité au
sein de la population indienne et sont même actuellement commercialisées pour leur
efficacité prouvée concernant son action réparatrice du foie. Mais il serait illusoire
de penser que toutes les plantes utilisées ont une efficacité prouvée scientifiquement.
Certaines d'entre elles font appel à des dimensions symboliques de traitement
comme au temps védique, et l'on trouve dans l'Inde contemporaine des continuités
toujours d'actualité à travers la théorie des signatures. De nombreuses plantes de
couleur jaune ou orange sont en effet identifiées pour soigner la jaunisse en lnde' 6 —
comme dans de nombreuses autres aires géographiques. En dehors de la
pharmacopée indienne, des pratiques populaires et religieuses subsistent pour traiter
la jaunisse. Les conseils populaires de s'exposer au soleil sont toujours d'actualité,
et le recours à l'action de divinités spécialisées ou non pour soigner la maladie est
15 De nombreuses recherches sur le sol indien tentent de recenser les plantes médicinales utilisées par les
ethnomédecines, et de nombreuses plantes sont connues pour traiter la jaunisse.
16 On peut citer parmi les plus connues le safran, le curcuma ou le turméric.
27 Figures contemporaines de la santé en Inde
courant dans toute l'Inde'. Ainsi dans les espérances de guérison auprès de Notre
Dame de Velangani (Tamil Nadu) 18, il est d'usage de faire brûler un cierge de la
forme rappelant la maladie : un foie pour la jaunisse, un coeur rouge pour les
complications cardiaques, des poumons jaunes en cas de tuberculose. Par ailleurs,
les demandes d'intercession divine par la prière ne sont pas rares, et bien des lieux
religieux et spirituels s'enorgueillissent actuellement de soigner tous types de
maladies, et notamment la jaunisse sévère qui peut entraîner la mort 19 .
La jaunisse est ainsi l'une des plus anciennes maladies, mais aussi l'une des
plus courantes dans l'Inde contemporaine. Elle n'épargne aucune couche de la
population, tant dans les campagnes que dans les villes. Sa mention est très
régulièrement faite dans toutes les études épidémiologiques qui concernent les
maladies liées à l'eau, au même titre que le choléra ou la malaria. Et les difficultés
d'approvisionnement de l'eau potable constituent actuellement un enjeu majeur de la
société indienne. La catégorie nosographique « jaunisse » se trouve par ailleurs
relayée dans la société indienne par des termes y associant des caractéristiques
supplémentaires comme lorsque l'on parle de « jaunisse épidémique », de « jaunisse
aigue » ou alors encore de jaunisse liées aux hépatites. Terme générique très large,
elle fait ainsi un lien entre les nosologies locales -- savantes ou populaires — et les
plus récentes qui définissent des affections biomédicales. La désignation de jaunisse
s'inscrit ainsi dans un traitement complexe des statistiques officielles et de la santé
publique indienne.
Le taux de jaunisse en Inde constitue une catégorie officielle de morbidité dans
les enquêtes nationales (par exemple dans le National Family Health Survey). Les
cas des épidémies de jaunisse liées à l'hépatite A et E, ou les cas d'hépatite
sexuellement transmissibles se traduisant par des stades aigus (jaunisse toujours
présente) ou chroniques (jaunisse non systématique) constituent actuellement des
préoccupations majeures de santé publique en Inde. La jaunisse est ainsi citée de
façon générique tant dans la presse et les médias que dans l'utilisation populaire de
l'anglais (jaundice) et des langues indiennes. Ces appellations devenues populaires
désignent une nosographie définie par des représentations transmises au sein même
des familles, des espaces communautaires ou professionnels, et aussi par la
désignation socialement reconnue de thérapeutes populaires'''. Ainsi le traitement
social, politique, économique de la jaunisse se réfère-t-il à des représentations de la
maladie qui s'inscrivent dans une diversité de perceptions liées à son histoire, à son
traitement politique et à sa distribution dans la société indienne.
Un exemple détaillé est donné dans cet ouvrage par Fabienne Martin dans son article sur la 17
communauté de lépreux au Rajasthan, où un membre de la communauté au détour de sa quête d'être
soigné pour sa jaunisse envisage d'aller voir un prêtre hindou qui récite habituellement des mantras et
prescrit un régime alimentaire spécifique.
' 8 Un véritable culte est dédié à Notre Dame de Velangani, définie souvent de Notre Dame de Lourdes de
l'Orient. Depuis près de trois siècles, ce lieu a acquis la réputation de soigner les maladies et des foules se
pressent pour le pèlerinage annuel ou viennent régulièrement pour être soignées.
' 9 En faisant une recherche sur Internet, des guérisons miraculeuses de la jaunisse sont répertoriées autant
dans l'ashram de Sai Baba en Inde qu'aux Etats-Unis ou dans des temples catholiques dédiés à Jésus.
20 Voir à ce sujet l'article infra sur les guérisseurs de la jaunisse dans le Tamil Nadu (Cohen).
28 Figures contemporaines de la santé en Inde
Jaunisse et morbidité en Inde
La coexistence des notions populaires, de celles des médecines savantes et des
notions biomédicales de la jaunisse confère à la définition de sa morbidité en Inde
un éventail très large de références. Si des statistiques prennent en compte la
jaunisse comme entité nosologique, les politiques de santé publique s'appuient sur
les conceptions biomédicales de cette affection. Il est donc nécessaire d'identifier les
référentiels de chacune des approches, ce qui sera présenté ici à partir de la
consultation d'une source officielle de la morbidité en Inde et sur les définitions
biomédicales de jaunisse. Par ailleurs, les causes de jaunisse étant très diversifiées,
sa visibilité sociale est très large et est liée à la fois aux conditions de vie, à
l'environnement et aux comportements alimentaires ou sexuels, ce qui sera
développé dans un troisième temps.
La jaunisse, une catégorie officielle de morbidité
Le terme de jaunisse, compris dans son sens populaire, en définissant en même
temps les signes pathologiques - coloration jaune de la peau, des yeux et des urines —
renvoie à une maladie à part entière et rend indifférenciées les différentes causes
physiologiques définies par la biomédecine. Si les guérisseurs populaires de la
jaunisse ont toujours un grand succès, c'est que cette catégorie nosologique entre en
écho avec les représentations de la maladie en Inde.
Au niveau des chiffres officiels de morbidité en Inde, la « jaunisse » est
considérée aujourd'hui comme une pathologie référencée, montrant l'importance
qu'elle a dans cette société. Elle apparaît en effet sous la rubrique « jaundice » dans
les données du « National Family Health Survey, 2 » qui évalue notamment la
morbidité à l'échelle nationale (période 1998-99). Cette « maladie » apparaît dans le
même tableau que l'asthme, la tuberculose ou la malaria 21 . Ces données ont été
reproduites 22 dans le tableau ci-dessous en présentant le nombre de jaunisses par
âge, par sexe et par lieu de résidence.
Les chiffres présentés ici à l'échelle nationale font apparaître des taux de
jaunisse plus importants dans les zones urbaines que rurales, des catégories les plus
touchées comme les enfants de moins de 15 ans et les personnes âgées de plus de 60
ans. Le taux de personnes de sexe masculin est par ailleurs plus élevé que celui des
personnes de sexe féminin. Ces caractéristiques concernent aussi la malaria et l'on
remarque une similarité dans la distribution de ces deux pathologies 23 .
21 Le tableau original a le titre suivant : « Morbidity: Number of persons per 100,000 usual household
residents sufléring from asthma, tuberculosis, jaundice or malaria by age, sex and residence in Initia:
1998-99".
22 Les données National Family Health Survey, 2 ont été ici reformatées afin de faire apparaître dans le
même tableau les données sur la jaunisse des milieux urbains et ruraux. L'anglais a été ici conservé pour
rendre compte des termes exacts des tableaux utilisés. Les effectifs et les catégories sont ici fidèlement
conformes au tableau originel. Seuls les pourcentages ont été calculés et ajoutés par moi-même. NB : Ces
données sont écrites sous leur forme anglaise. 1.000 en français = 1,000 en anglais ; 1,5 en français = 1.5
en anglais.
23 La comparaison avec la malaria s'avère légèrement biaisée puisque les durées de référence sont
différentes. Néanmoins, on remarque que si la jaunisse est moins fréquente que la malaria, elle a
sensiblement les mêmes distributions relatives selon les âges.
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