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Handicap mental et majorité

De
174 pages
Les personnes en situation de handicap mental peuvent-elles prétendre au statut d'adulte ? Ces personnes ont-elles un âge ? Comment les accompagner vers la société des adultes avec ses droits et ses devoirs ? Voici une étude de la question à partir de l'observation d'un rite de passage vers l'âge adulte élaboré au sein d'un Institut Médico-Educatif (IME). Ce livre étudie les modalités de l'acquisition de ce nouveau statut d'adulte et interroge son contenu.
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Sommaire

Préface__________________________________________________________7
Introduction_____________________________________________________11

L’ethnologie à la rencontre de la déficience mentale______________________16
Pourune ethnologie des terrains proches_______________________________17
Un certain regard_________________________________________________17
Mon arrivée à l’IME______________________________________________20
Akan : l’histoire d’une première rencontre_____________________________22
Une doublevie institutionnelle______________________________________25
Les différents acteurs duquotidien___________________________________25
De ma place comme professionnel à mon arrivée en tant qu’ethnologue______34
L’errance constructive oula rencontre avec « l’essentiel anodin », la question de
l’observation____________________________________________________38
Un rôle local à inventer____________________________________________45

La majorité oul’inscription dans l’inachèvement de lavie_________________47
Des mots ouautres stigmates sur des parcours devie_____________________48
Handicap :un nouveauconcept pour combler la différence________________49
L’intégration oule danger de dissoudre la déficience dans la norme_________53
La personne handicapée mentale,une grande inconnue___________________56
La controverse dudifférent : quelques mots duquotidien__________________62
La majorité oucomment imposerun nouveauconcept dans l’élaboration des
prises en charge__________________________________________________70
Une histoire de portail : la question entre le dedans et le dehors_____________71
La majorité : l’apparition d’une nouvelle problématique institutionnelle______77
La réalisation des instances de l’IUJM oula difficulté de prendre en compte le
« temps pluriel »_________________________________________________88
Les instruments de la majorité_______________________________________96
Le choixd’une Inter-unité__________________________________________96
Les instances de l’IUJM____________________________________________98
Les temps de la majorité__________________________________________101

L’IUJM,un nouveaurite de passage « ambigu»_______________________103
Le rite,une entrée dans l’espace social_______________________________104
L’élaboration d’un nouveaurite moderne_____________________________105
Âge et rôle : l’IUJM,une entrée dans lavie sociale_____________________110
L’IUJM, l’avènement d’une classe d’âge_____________________________114
De l’individuaugroupe___________________________________________115
Créer l’envie de partager__________________________________________120

5

L’IUJM oula création d’une cohésion sociale à partir d’une classe d’âge____125
La modification de l’individu: l’Inter-unité,unezone de liminarité________134
VanGennep et le rite de passage____________________________________134
Les trois temps durite de passage___________________________________136
Les « temps de la majorité »,un espace de liminarité____________________138
L’Inter-Unité des Jeunes Majeurs :une initiation « ambigüe »_____________143
Entre désirs devie, « désavantages » et proposition institutionnelle : la question
de la sexualité___________________________________________________149

Conclusion_____________________________________________________161
Bibliographie___________________________________________________165

6

Préface

L’ouvrage d’Éric Santamaria questionne la place des jeunes en situation
de handicap mental dans l’espace social. Plus précisément, il abordeun sujet très
pertinent bien que peutraité par les chercheule passage drs : ustatut légal de
mineur à celui de majeur pour ces jeunes et les implications pour les
établissements qui les accueillent.Cette question interroge la socialisation des
intéressés, les pratiques institutionnelles, les attitudes de la société globale
envers les handicapés mentaux, etc.
Élaborée dans le cadre d’une thèse de Sciences de l’éducation, la
recherche sur laquelle s’appuie le contenude l’ouvrage, est construite à partir de
l’analyse fine et minutieuse d’une modalité particulière, l’Inter-unité des jeunes
Majeurs, mise enœuvre dansun institut médico-éducatif envue de marquer le
changement de statut lié à la majorité.Cette modalité peut être analysée, ce que
fait l’auteur, commeun rite de passage à l’âge adulte. Le développement
proposé parÉric Santamaria permet d’apprécier tout l’intérêt durite dans la
construction identitaire et dans la socialisation des personnes en situation de
handicap.
J’ai été personnellement sensible authème de ce travail, car j’ai
moimême réaliséune thèse, ilya bien longtemps, sur la thématique duhandicap
mental, on parlait alors de « débilité ».Àl’époque, cette question était très peu
travaillée par les chercheurs en sciences sociales.Aujourd’hui la situation est,
me semble-t-il, bien différente.Cependant, l’approche proposée ici est originale
tant en ce qui concerne le sujet précis retenuque la façon dont il a été traité.
Lors de son inscription en thèse,Éric Santamaria était très éloigné des
préoccupations propres à cette recherche et des thématiques éducatives, en
général. Il a menéun travail d’acculturation auxquestions posées par la situation
de handicap, à la fois en tant que nouveauprofessionnel dans le champ
socioéducatif et en tant que chercheur en sciences de l’éducation. Le présent ouvrage
témoigne d’une réorientation particulièrement réussie sur ces différents plans.
Aprèsune licence de sociologie à Toulouse Le-Mirail etune maîtrise à Paris
VII,Éric Santamaria, en s’inscrivant auDEAd’ethnologie duMusée de
l’homme,va adopterune orientation nettement ethnologique qui se trouve
confirmée dans la recherche qui structure cet ouvrage. Par les hasards d’une
rencontre, son itinéraire professionnel débute, ilyaun peuplus de dixans, dans
un institut médico-éducatif. Son embauche d’abord provisoire et ponctuelle
débouchera rapidement surun emploi stable, lui permettant de s’inscrire
durablement dans ce secteur professionnel. Sa formation spécifique et ses
compétencesvont inciter des organismes de formation de travailleurs sociauxà
faire appel àÉric Santamaria pour réaliser des enseignements relatifs au
handicap, mais aussi auxpratiques professionnelles, à la méthodologie de
recherche…Il assure également des cours à l’Université Paris Ouest Nanterre La

7

Défense. Plus récemment, il est devenuchargé de recherches auprès de l’équipe
de rechercheÉducation familiale etinterventions sociales auprès des familleset
duCentre de recherche etd'études en action sociale. Il poursuit ainsi son
activité de recherches dans le champ dutravail social en élargissant les
thématiques étudiées. Il s’intéresse notamment à l’analyse des pratiques
d’intervention socio-éducative en milieuouvert dansun département de la
région parisienne et auxparcours dans les dispositifs d’accueil et d’hébergement
dansun département de la régionCentre. Il est, par ailleurs, membre duComité
scientifique deGRIFqui regroupe lesCentres de formation de la région
Île-deFrance envue de promouvoir des recherches sur le travail social et la formation.
Je l’ai déjà évoqué, l’itinéraire de l’auteur et ses choixl’ont amené à
s’inscrire dansune approche ethnologique.Cette option s’avère particulièrement
pertinente et féconde pour le thème étudié. Il apporte de façon très judicieuse des
éléments de réflexion pour le chercheur, mais aussi pour le praticien, pour
l’éducateur. Il permet d’interroger la société globale et, à travers la situation des
jeunes handicapés, de s’intéresser à la façon dont cette société traite ses
membres.Au-delà de la perspective disciplinaire retenue, celle de l’ethnologie,
jevoudrais souligner la qualité de l’approche duterrain qui a été effectuée.À
partir de dizaines et de dizaines de pages résultant de prise de notes
d’observation quotidienne,Éric Santamaria a réussi à élaborerun travail de
compréhension et d’analyse de l’institution et de ses acteurs. Notons que si
l’étude s’intéresse àun terrain particulier, les remarques dépassent le seul
établissement étudié. L’approche développée illustre de façon appropriée le
propos deDurkheim concernant le particu: « Il nlier et le général ’ya qu’une
manière de parvenir augénéral, c’est d’observer le particulier non pas
1
superficiellement et en gros, mais minutieusement et par le détail » -.
Je souhaite enfin releverun aspect qui, parmi d’autres, apporte des
éléments de connaissance, objectif de tout travail scientifique. Il s’agit d’une
thématique forte de l’ouvrage et qui s’est imposée en raison dusujet traité, à
savoir la question dudedans et dudehors, de l’intérieur et de l’extérieur de
l’établissement, de la relation entre l’institution et « le monde de la normalité »,
selon les termes mêmes de l’auteur.Éric Santamaria note en fin d’ouvrage que,
malgré les actions dudispositif Inters-unité jeunes majeurs, ce rapport
dedans/dehors n’est pas satisfaisant.Des pistes sont évoquées pour tenter de
dépasser le manque d’ouverture sur l’extérieur qui est analysé commeun échec
par rapport auxobjectifs de l’Inter-unité.Éric Santamaria propose, ainsi, que les
professionnels jouentun rôle de «passeur »entre les deux« mondes » et il
indique les apports possibles de l’ethnologie dans ce domaine. Il fait remarquer,
à juste titre, que les changements ne peuvent résulter des seules actions internes
à l’établissement spécialisé. Poursuivant dansun cadre qu’il défend, celui de la

1
Durkheim,E. (1975). La science positive de la morale enAllemagne.Textes. 1.Éléments d’une
ère
théorie sociale. Paris :Ed. de Minuédition 1887), p. 333.it (1

8

proximité, je suggéreraiune autre piste, à savoir la prise en compte duréseau
2
social des familles, comme on a pule faire dans d’autres domaines ,voireun
appui sur le réseausocial des jeunes eux-mêmes.
Compte tenude sa double inscription institutionnelle, de chercheur et
d’éducateur,Éric Santamaria était particulièrement bien placé pour aborder la
question des liens entre recherche et pratique. Son approche permet de
comprendre qu’il s’agit d’une tension entre deuxpostures et qu’il ne convient
pas d’abandonner l’une pour l’autre.En tout cas, l’engagement manifesté dans
ce travail est explicité et discuté, ainsi, dès l’introduction,Éric Santamaria
affiche son souparticiper àci de « un projet en faveur d’une plus grande
reconnaissance de la situation des personnes déficientes mentales ».

Orléans,le20février 2009

Université ParisOuestNanterre LaDéfense

MichelCorbillon
Professeur desuniversités

2
Citons l’intervention de réseauoules familles relais, auQuébec qui soutiennent es familles de
leur environnement, repérées négligentes dans l’éducation de leurs enfants.

9

Introduction

L’ethnologie estune invitation aux voyages. Il faut prendreun avion,un
bateau,unevoiture oule métro pour s’installer chez un autre. Les motivations de
cette quête relèvent de l’individuqui la mène. Mais le désir de comprendre
l’autre, celui qui fait face, semble traverser toutes ces démarches. Ilya dans
cettevolonté comme le besoin de créerun lien,une histoire commune,
l’exigence de lier tout individudansune commune humanité. Les différences
ressenties aupremier abord ne survivent pas auregard soutenu. Quel que soit
l’espace géographique de sa naissance ouson lieudevie, l’être humain reste
toujours confronté auxmêmes questions. Les réponses divergent suivant les
groupes, les peuples oules nations.C’est à ces différences et à leurs explications
que s’attache l’ethnologue. Mais, pour s’acquitter de sa tâche, celui-ci doit
considérer l’individuqu’il observe commeun semblable, c’est-à-dire commeun
membre de la communauté humaine. Les différences ne sont rien lorsqu’on
reconnaît à l’autre la participation à la même nature humaine.Elles deviennent
rencontres, curiosités, apprentissages.
Suivant cette perspective, le chercheur tente d’expliquer que ce qui est
ressenti par «l’homme de la rue» commeune divergence ontologique n’est
autre que des circonstances culturelles. Mais, que peut-il espérer si les
particularités d’un individutrouvent naissance dans son essence ?En d’autres
termes, les sciences humaines, ici l’ethnologie mais aussi la sociologie et les
sciences de l’éducation, atteignent-elles les limites de leur démarche heuristique
lorsqu’elles rencontrent la question de la pathologie ?
Sous-jacente à ces interrogations, la question de la faisabilité d’une
recherche guide les premiers pas de ce présent travail.Elle fut dépassée, avec
patience et, dansun premier temps, à l’aide d’une revue de la littérature.Avec
certains auteurs, je partage le choixde travailler en compagnie de personnes en
situation de handicap mental. La littérature existe, comme la preuve de la
validité de notre projet. Pour reprendre les mots deGardou(2005, p. 173), les
sciences de l’éducation sontutiles à la compréhension de ce domaine car « le
psychologue peut expliquer le présent de l’enfant. Le pédagogue peut aider à le
transformer ». L’ethnologie peut aussi jouerun rôle dans le quotidien des
personnes déficientes intellectuelles en interrogeant les pratiques.Certains
concepts comme les rites de passage, l’identité oul’altérité peuvent ici être
utiles. Quant à la sociologie, elle nous enseigne que la réalité quotidienne est le
fruit d’une construction sociale.Aussi, débarrassé de tout sentiment de fatalité,
ce savoir nous autorise à questionner la place des personnes en situation de
handicap mental ausein de la société comme la résultante d’une « production
sociale » (Berger et Luckmann, 1996).
Ce travail souhaite s’inscrire dans la lignée des réflexions portées sur la
place de ces personnes dans l’espace social. La question de l’intégration des

11

personnes en situation de handicap mental s’invite périodiquement dans le
calendrier politique de laFrance. Mais, la création de ces liens sociaux, la
rencontre entre le monde de la déficience mentale et celui communément
nommé de la normalité neva pas de soi. La peur de l’autre traverse les deux
espaces, d’oùle sentiment persistant de travailler sur la question de l’absence.
Les personnes en situation de handicap mental connaissentunevie
jalonnée par l’absence. Sans présence, donc sans reconnaissance, elles restent
absentes des cours d’école, des clubs de sport, des lieuxdevie, de socialisation,
des rapports sociauxordinaires.Cette participation minorée dans lavie sociale
leur assigneun statut d’inconnuet les éloigne des diverses initiations qui
façonnent nos identités.Àcôté, toujours à côté, elles paraissent coincées dansun
temps suspendu, figé dansune histoire devie privée « d’inachèvement »
(Lapassade, 1997), engoncées dansun statut « d’éternel enfant » (Sausse, 1996).
Leur quotidien se déroule encore aujourd’hui sous le regard stigmatisant d’une
société pétrie d’angoisses et de préjugés.Ces individus paraissent loin de notre
réalité quotidienne comme si leur condition leur imposait d’exercer le « métier
d’Homme » (Jollien,2002) à la périphérie de nos sociétés. Prisonniers d’une
zone « liminaire » (Murphy, 1987) qui les prive de tout passage dans le monde
de la «normalité». La communauté scientifique peut accompagner la rencontre,
sensibiliser ses contemporains sur la question, les informer et les former.
Mais, pour prétendre participer à cette démarche, je devais échafauderun
objet d’étude. Une anecdote se chargera de construire les prémices d’un sujet de
recherche.Éducateur en internat dansun Institut Médico-Éducatif (IME),
j’apprends,une matinée de réunion, que l’équipe de l’Institut
MédicoProfessionnel (IMPro) dumême établissement a inauguréune Inter-Unité des
Jeunes Majeurs (IUJM). Le propos de ce nouveauprojet avait pour finalité la
reconnaissance de la «majorité» desusagers et l’amélioration de leur passage
vers l’âge adulte. Lors des travauxpréparatifs à l’ouverture de l’IUJM, les
majeurs réclamèrent en priorité le droit de sortir sans être accompagnés parun
professionnel et celui de pouvoir fumer. La seconde requête nous interpella.
Pourquoi ont-ils considéré le droit de fumer commeun signe caractéristique de
leur entrée dans la majorité, de leur passagevers l’âge adulte ? Une première
réponse mettrait en avant l’importance de s’accaparerun signe distinctif réservé
auxprofessionnels. Mais, au-delà, la revendication interroge sur l’appropriation
de concepts comme la majorité oule passage à l’âge adulte par lesusagers. Que
veut dire être majeur ouadulte lorsqu’on estune personne en situation de
handicap mental ? Lorsque l’individuévolue à l’intérieur d’une prise en charge
institutionnelle ?
Un thème de travailvenait de s’imposer. Il traite dupassage à l’âge adulte
des personnes en situation de handicap mental.Aussi, cette recherche porte sur
l’observation dutravail initiatique effectué ausein de l’IUJM. J’utilise la notion
de passage à l’âge adulte car j’émets l’hypothèse selon laquelle la création de
l’Inter-unité doit s’analyser comme l’instauration, ausein de l’institution, d’un

12

rite de passagevers l’âge adulte. Mais comment doit-on interpréter ce passage ?
SelonBarillet-Lepley(2001), le concept d’adulte accolé auqualificatif de
personne en situation de handicap mental relève du« paradoxLae ».
confrontation de ces deuxtermes place les travailleurs sociauxface àune
« contradiction fondamentale ».D’un côté, le terme «adulte» renvoie à la
responsabilité de l’individu, de l’autre, «handicap mental» replace la personne
dans les stigmates de l’éternelle enfance et de l’irresponsabilité. Quelle
incidence entraîne cette contradiction dans le rite de passagevers l’âge adulte
instauré ausein de l’IUJM ? Peut-elle être dépassée ouengendre-t-elleun
mouvement réducteur risquant d’aller le plus souvent dans le sens d’une
minimisation dustatut d’adulte auprofit d’une accentuation dustatut de
handicapé mental ?Autant de questions dont l’association construitune
problématique cherchant à répondre à la question suivante : l’élaboration d’un
rite de passage concernantune classe d’âge, sélectionnée à partir ducritère de la
majorité, permet-elle des transformations dans les prises en charge des personnes
en situ? Par «ation de handicap mental transformations», j’entends des
évolutions dans le projet institutionnel mais aussi dans la reconnaissance de
l’usager en tant que sujet de droit.
Dans ce dessein, la récolte des informations s’est organisée à partir d’une
enquête de terrain. L’enquête de type ethnologique, c’est-à-dire l’observation
participante, seveut auplus près des situations naturelles des sujets, dansune
situation d’interaction prolongée entre le chercheur et la population étudiée.
L’imprégnation longue et continue duterrain de recherche permet de produire
des connaissances in situ, contextualisées, transversales,visant à rendre compte
dupoint devue de l’acteur, des représentations ordinaires, des pratiques et de
leurs significations.En accompagnant le quotidien de ces personnes, des
familles et des professionnels, le chercheur est témoin desvulnérabilités
engendrées par les diverses formes de handicap, des réponses portées par lavie
institutionnelle. Il devientun observateur privilégié dupoids dusocial dans le
développement des déficiences et dans leur prise en charge.
Le cadre de la recherche se limite àune seule institution. Unité de
dimension réduite, la structure offre auchercheur de terrain toutes les
possibilités de menerune enquête approfondie de type monographique. Mais
l’objectif de cet ouvrage ne se limite pas à la seule évocation de l’institution
étudiée. Il s’agit de soulever de nouvelles hypothèses de travail concernant le
travail de l’ensemble des pratiques éducatives, de démontrer en quoi les
observations recueillies ici éclairent ce qui se joue ailleurs.Ce travail sur la
question de la majorité et dupassage à l’âge adulte des personnes handicapées
ne se limite pas àune réflexion sur lavie ausein de l’IME«Louis leGuillant».
Il pose les questions de l’interaction entre l’environnement de la personne et son
handicap, dutype d’intégration proposé et durôle social que la personne
handicapée mentale est susceptible de jouer dans le futur, avec, pour finalité, de
nouvelles propositions de prises en charge et d’interventions auprès de ce public.

13

Le premier chapitre dutexte reviendra sur ces questions de méthodologie.
La faisabilité d’une étude ethnologique se complique dufait de la double facette
de mon personnage institutionnel.En effet, peut-on être à la fois éducateur dans
une institution et prétendre effectuer en son seinune rechercheuniversitaire ?Ce
chapitre souhaite présenter la méthodologie élaborée pour mener la recherche
ainsi que le cadre dans lequel s’exercent mes observations.Àcet effet, nous
reviendrons sur l’acte fondateur de toute étude, la rencontre entre le chercheur et
le groupe qu’il étudie. Le récit n’a rien d’anecdotique.Aucontraire, il renseigne
sur les motivations qui induisent le travail et annonce les choix
méthodologiques. Il n'est pas facile de s’immiscer dans lavie des gens. Je
ressentirai le besoin d’évoquer ce point. Le lecteur me pardonnera ces
digressions ouanecdotes personnelles. Je tenterai de lui montrer que la
compréhension de l'ethnologue et surtout de son travail réclame parfoisun
éclairage ponctuel sur la personne qui mène l’enquête, sur sa méthodologie et
sur l'évolution de sa réflexion. Il estvrai que l’expérience duterrain est «un
dialogue intérieur entre l’ethnographe et la personne qui endosse le rôle de
chercheu(r » Ghasarian,2002, p.23).Ce dialogue peut être évoqué mais en
évitant ce queFainzang (2002, p. 8) nomme «une réflexivité narcissique » en
rienutile pour notre projet. Le premier paragraphe sera également propice à la
présentation de l’institution.
L’IME«Louis leGuillant» débute son histoire durant l’année 1973, soit
quelques mois avant la loi 74.631 fixant à 18 ans l’âge de la majorité. Pourtant,
ironie de l’histoire, il aura falluattendre21 ans, date anciennement fixée pour
atteindre la majorité, pour que le sujet s’émancipe dusimple cadre «dumonde
extérieur» et s’invite dans les débats de l’institution. Pourquoiun tel retard ? La
question interroge sur la place de ce type d’institution ausein de l’espace social.
Elle suppose égalementune réflexion envers le regard posé par la société
actuelle sur la personne en situation de handicap mental. La seconde partie
débutera sur l’étude de ce «regard». Le retard d’adéquation entre l’instauration
de la loi et son évocation dans le projet institutionnel met en lumière les tensions
que suppose l’opposition entreun «dedans», représentant l’espace délimitant le
centre etun «dehors», l’espace social restant. Il interroge le lien entre ces deux
espaces, l’influence qu’ils exercent l’un sur l’autre. Un temps sera pris pour
aborder les questions institutionnelles posées par cette délimitation mais aussi
pour expliciter son rôle dans l’émergence de l’IUJM. Puis, autravers de
l’évocation des débats engendrés lors de la réalisation de l’Inter-unité, nous nous
arrêterons surune question importante pour la suite duprojet : peut-on proposer
à l’ensemble de la population accueillieune même loi, des droits et des devoirs
similaires alors que le groupe est marqué par des pathologies et des capacités de
compréhension hétérogènes ? Surtout lorsque cette loi repose sur la référence à
un instrument dont la maîtrise échappe àune part importante desusagers, l’âge
calendaire et son corollaire, le marquage de l’écoulement dutemps.Enfin, la
suite dutexte permettraune présentation des diverses instances de l’IUJM.

14

Le troisième chapitre portera sur l’étude durite.Dansun premier temps,
nous nous arrêterons sur l’importance duphénomène rituel dans l’univers
institutionnel. Puisviendra le temps d’étudier l’IUJM en tant que rite. Organisée
autour ducritère d’âge, l’introduction de l’Inter-unité dans le quotidien de
l’IMPro est concomitante avec la création d’une classe d’âge. La fonction
sociale des classes d’âge relève, suivant Pellegrin (1981), d’une finalité
idéologique, l’initiation de ses membres, et politique, la solidarité interne au
groupe et l’organisation des relations avec les générations alternes. L’Inter-unité
peut-elle se prévaloir des mêmes finalités ? Par la suite, le texte s’intéressera aux
évolutions concernant lesusagers. Les pratiques institutionnelles portent en elles
le risque d’un effet réducteur dustatut de la personne, avec, pour conséquences
une réduction de l’individuà son symptôme. La reconnaissance de la majorité
desusagers de l’IMEva-t-elle assurer leur « promotion sociale » (Loubat,2002),
renforcer leur autonomie et faciliter l’accès austatut de sujet de droit ? Suivant
l’hypothèse de départ, la création de l’Inter-unité doit s’analyser comme
l’instauration d’un rite de passage reprenant la structure ternaire étudiée par Van
Gennep (1981).Dès lors, à travers l’analyse des divers temps durite, nous
étudieronsune des fonctions premières durite de passage, le changement d’état
de la personne impliquée dans le rituel. Notre réflexion ne s’arrêtera pas aux
murs de l’institution. Nous chercherons à savoir si la création d’un rite de
passage en lien avec la question de la majorité favorise l’émancipation des
usagers, renforce leur accès à la cité.
Nous pourrions nous demander siune recherche perd de son caractère
rigoureuxlorsqu’elle prétend servirun objectif. Par souci d’honnêteté, nous ne
cachons pas notrevolonté de participer àun projet en faveur d’une plus grande
reconnaissance de la situation des personnes déficientes mentales.Cependant,
souhaiter s’inscrire dansun projet de « reliance » (Gardou,2005, p. 12) entre
cette population et le reste de la société ne signifie pasune négation des
problématiques propres à notre terrain. Nier les difficultés de celui qui nous fait
face relève de laviolence. Si le projet parle d’intégration, alors celle-ci doit être
« respectueuse des allures devie » de chacun (Gardouet Kerlan,2002, p. 12).
Les sciences humaines sont en droit de se pencher sur ce phénomène social.De
la sorte, elles nous rappellent que ces hommes et ces femmes font partie de notre
humanité.

15

L’ethnologie àlarencontre dela déficiencementale

L’ethnologie est souvent perçue comme synonyme d'aventures, de paysages
lointains et de peuples étranges. L’aventure humaine s'impose commeun facteur
essentiel de la pratique car il n’est pas neutre de rencontrer l’autre. Mais à
l’inverse de nos illustres prédécesseurs, l’ethnologie d'aujourd'hui ne se fait plus
seulement aubout du voyage.Ce là-bas exotique, cet autre différent, cette
coupure avec son quotidien et sa culture, signes attachés auxterrains lointains,
ne sont plus des priorités sine qua non pour exercer la discipline. Pour rejoindre
leBrésil et écrireTristestropiques, Lévi-Strauss (1955) traversa l’Atlantique.
Moi, je traverse deuxfois par jour le périphériqueEst de la capitale pour réaliser
mon travail. Je concède que la chose semble moins romantique mais il ne
faudrait pas croire que l’ethnologue n’a rien àytrouver.C’est peude dire que le
handicap mental et le monde dans lequel il évolue, sont méconnus de l’ensemble
de la société et encore trop rarement étudié par notre discipline.
Mais l’ethnologie duprésent réclame l’élaboration d’une méthodologie
appropriée à son terrain de recherche. La distance entre la culture occidentale
des premiers ethnologues et celle des peuples étudiés assuraitune protection
contre la subjectivité duchercheur,une certaine neutralité. L’ethnologie
réflexive à laquelle je me réfère est synonyme de similitude.Étudierun groupe
inscrit dans sa propre société,voire proche duquotidien duchercheur, comporte
le risque d’une réflexion faussée, sans distanciation dans l’analyse.De plus, ce
type d’ethnologie poseune question qu’il ne faut pas omettre : tous les terrains
sont-ils propices à la pratique de cette science huPomaine ? ur cette recherche,
l’interrogation porte sur la confrontation de ma pratique avecun terrain marqué
par les pathologies des personnes étudiées.
L’énigme se transforma en doute dans les premiers temps de l’analyse.
Difficile en effet de se confronter à des réponses qui empruntent le plus souvent
auxthéories avancées par la psychologie, de sortir de la problématique de
chaqueusager pour construireun groupe à étudier.
Ce chapitre souhaite présenter la méthodologie élaborée pour mener la
recherche ainsi que le cadre dans lequel s’exercent mes observations.Àcet effet,
la première partie revient sur l’acte fondateur de toute étude, la rencontre entre le
chercheur et le groupe qu’il étudie. Le récit n’a rien d’anecdotique.Aucontraire,
il renseigne sur les motivations qui induisent le travail et annonce les choix
méthodologiques. Puis, décrire la découverte permet de commencer à entrevoir
le terrain de recherche. La présentation de l’IMEnous permettra d’aborderune
problématique imposée par mon double rôle ausein de l’institution.Ethnologue
la journée, je deviens éducateur à l’heure de l’internat.Cette double posture
estelle envisageable dans le cadre d’une recherche ? Nousverrons que notre étude
fut rendue possible suite à l’élaboration d’une posture de terrain adaptée à la
problématique posée.

16

Pour une ethnologie des terrains proches

L'ethnologue s'intéresse désormais à sonvoisin, à saville ouà des aspects de la
vie de ses concitoyens.Certains ontvudans l'intérêt pour ces nouveauxterrains
la fin d'une discipline appelée à disparaître ouà se dissoudre dansune science
humaine qui en avait fait sa chasse gardée, la sociologie.De nombreux
chercheurs s'attachent à contredire ces noires prémonitions et démontrent la
validité et la spécificité de l'approche anthropologique pour ces nouveaux
thèmes de recherches.Eln effet, « ’anthropologie dunproche » ’est pasune
« anthropologie par défau(t » Augé, 1992) orpheline de nouveauxterrains ou
rassasiée de paradis lointains parfois perdus sous les fourchesCaudines d’une
globalisation galopante.Aucontraire, elle élargit les intérêts et oblige
l’ethnologue, conscient de sa proximité avec son sujet, àune réflexion accrue sur
sa pratique.Celui-ci doit en permanence s’interroger sude sonr la légitimité
enquête, sur la façon dont il a géré sa présence parmi les sujets d’étude, sur les
modalités de son enquête et sonvécud’ethnographe.Dès lors, il questionne des
paradigmes qui semblaient jusqu’ici intrinsèques à la pratique, comme le besoin
d’une altérité radicale entre l’objet et son chercheur.Dédouané d’une culpabilité
qui faisait peser sur lui le spectre de la non-scientificité, l’ethnologue qui
s’intéresse auxterrains proches revendique qula distance ne « ’est plus gage
d’objectivisme » (Abélès,2002, p. 35). Sans renier l’ethnologie dite classique et
son « regard éloigné » (Lévi-Strauss, 1983), ces travauxtendent à démontrer que
« la distanciation avec l’objet n’est plus la condition sine qua non de l’acuité et
de la profondeur de la description objectiv(e » Ghasarian,2002, p.24).
L’essence de la discipline se trouve dans sa méthodologie. L’ethnologie n’est
donc pas nécessairement ailleurs, prisonnière de frontières ouréservée à
quelques territoires, c’estun savoir-faire.

Un certain regard

L’ethnologie affirme sa spécificité par rapport auxautres sciences
humaines non pas en s'attachant àun objet empirique mais en s'appuyant surune
approche méthodologique, avecu» (Laplantine, 1987, p. 17)n « certain regard
fondé surune imprégnation longue et continue des groupes humains étudiés.
Cette démarche nécessite l'intériorisation de la société par le biais de rapports
personnels avec la population étudiée à l'aide d'instruments susceptibles de
dévoiler la complexité duréel. Les instruments sont multiples.
Tout d'abord, l'ethnologie s’est construite dans l'oralité.Dès son origine, la
discipline en faitun outil indispensable à la réalisation de sa quête. Ilyen a
d'autres. L’ethnologue doit écouter mais aussi regarder, se promener, flâner,
prendre le temps d'accompagner celui des autres. Quand le groupe qu'il étudie le
lui permet, il lit sa littérature. Il s'attache à son organisation sociale, familiale, à
ses faits culturels, à ses croyances et à ses rites. L'ancien étudiant dumusée de

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