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LE SERVICE DE SANTÉ DES ARMÉES : LA FACE CACHÉE

De
223 pages
En fonction à l’hôpital militaire de Marseille, Stéphane Lewden, médecin militaire titulaire d’une formation juridique, découvre à partir de 1993 un vaste réseau d’escroquerie impliquant des personnels civils, des administrateurs et des médecins de la Défense. Dominique Paillé, député des Deux-Sèvres et ancien directeur des hôpitaux, l’épaule bientôt en demandant à l’Assemblée nationale la création d’une commission d’enquête. Autre médecin militaire confronté dans l’ombre à de sérieux dysfonctionnement, Marc Lemaire se voit infliger deux mutations disciplinaires successives et le gel de son avancement pour avoir tenté de réagir auprès de sa hiérarchie. Cet ouvrage est le premier à s’attaquer à un bastion que les politiques, par crainte ou ignorance, n’ont jamais osé réformer. Non seulement il fera date mais, de plus, il ne pourra rester sans suite.
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LE SERVICE DE SANTE DES ARMEES
CORRUPTION, ABUS DE POUVOIR,

:LA FACE CACHEE

OMERT A.. . AVENIR

cgL'Harmattan, 2002 ISBN: 2-7475-3499-5

Marc LEMAIRE

- Stéphane

LEWDEN Dominique

-

PAILLE

LE SERVICE DE SANTE DES ARMEES
CORRUPTION, ABUS DE POUVOIR,

:LA FACE CACHEE

OMERT A.. . AVENIR

L'Harmattan 5-7. rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava. 37 10214 Torino ITALIE

LES AUTEURS
(par ordre alphabétique)

Marc Lemaire, médecin militaire, est issu de l'Ecole du Service de santé des armées de Lyon-Bron, où il fut président de promotion et lauréat du prix de camaraderie "Dominique Fèvre". Titulaire en 1991 du diplôme d'Etat de docteur en médecine délivré par la faculté de Lyon, il s'est d'emblée porté volontaire pour les unités opérationnelles de l'armée de Terre. Tropicaliste et urgentiste, comptant plusieurs missions d' aguerrissement en milieux hostiles, il a effectué deux séjours opérationnels, le premier au Tchad en poste isolé, le second au Kosovo au lendemain du retrait des forces serbes. Ecrivain et doctorant en Histoire militaire, il s'intéresse désormais aux questions liées à la Défense nationale, au rôle de la médecine militaire, ainsi qu'à la prise en charge des victimes civiles et militaires des conflits armés. Stéphane Lewden, médecin militaire issu de l'Ecole du Service de santé des armées de Bordeaux, est celui par qui le scandale est arrivé. Titulaire depuis 1989 du diplôme d'Etat de docteur en médecine délivré par la faculté de Bordeaux, il commence sa carrière dans le régiment nucléaire de Laon (02). Sensibilisé à la protection nucléaire, il est envoyé à Mururoa, en Polynésie Française, de 1992 à 1993. Il est affecté ensuite, et jusqu'en 1997, à l'Hôpital d'instruction des armées Laveran de Marseille. Depuis lors, il exerce sa profession au sein de la Gendarmerie nationale. Parallèlement, titulaire d'une formation de juriste, diplômé en responsabilité médicale, et engagé dans la vie associative, il s'emploie à aider bénévolement les militaires et civils de la Défense victimes d'abus de pouvoir. Dominique Paillé est directeur d'hôpital et parlementaire. Après des études secondaires dans les Deux-Sèvres, il poursuit son cursus en économie à Paris IX Dauphine et à l'Institut d'études politiques de Paris. Diplômé de l'Ecole Nationale de la Santé Publique, il intègre l'Assistance Publique de Paris en 1980. Parallèlement à ses fonctions professionnelles, il s'implique dans la vie politique. Elu maire des Aubiers (79) en 1989, il devient député des DeuxSèvres en 1993. Régulièrement réélu, il siège au sein de l'Assemblée à la Commission des Affaires Culturelles, Familiales et Sociales. A ce titre, il est à l'origine de plusieurs missions d'information et commissions d'enquête parlementaires concernant le domaine sanitaire et social. Il participe également, à travers plusieurs associations, à la réalisation d'actions humanitaires.

REMERCIEMENTS

Pour des raisons pratiques mais aussi par discrétion, nous ne pourrons énumérer les noms des femmes et des hommes auxquels nous souhaitons adresser nos plus sincères remerciements. Une étude comme celle qui suit ne peut être l'œuvre de seulement trois auteurs. Il a fallu des documents et des témoignages en nombre, issus de personnes indignées et courageuses, provenant de toutes les catégories de personnels, civils et militaires, des unités des forces, des hôpitaux et de l'administration du Service de santé des armées; l'aide spontanée de personnes non impliquées, des trois armées et de la Gendarmerie ou de la société civile (politiques, journalistes, etc.), soucieuses de vérité et de justice; les avis techniques d'avocats, d'historiens, de médecins, de sociologues, etc. Il a fallu enfin le soutien des proches, des amis, des collègues et... des compagnons d'infortune. Que toutes ces personnes anonymes nous pardonnent de ne pouvoir les citer et trouvent ici l'expression de notre plus profonde gratitude.

... Allez

où la Patrie et l'Humanité

vous appellent,

soyez-y toujours prêts à servir l'une et l'autre et s'il le faut, sachez imiter ceux de vos généreux compagnons qui, au même poste sont morts martyrs de ce dévouement intrépide et magnanime qui est le véritable acte de foi des hommes de notre état. Baron PERCY
Chirurgien en chef de la Grande Armée aux chirurgiens sous-aides

- 1811 -

AVANT-PROPOS

"C'est en gardant le silence alors qu'ils devraient protester que les hommes deviennent lâches." Abraham Lincoln

Ce livre surprendra par son contenu, certes, mais aussi et plus simplement par sa parution. Il sera question, par exemple, de 1'hôpital militaire Laveran de Marseille. Dans un article du journal La Provence, le médecin général Lucien Aubert, qui en est actuellement le directeur, fit remarquer que l'affaire soulevée par le médecin capitaine Lewden était ancienne et que l'établissement jouissait de services efficients ainsi que d'une solide assise au cœur de la cité phocéenne. Le professeur Aubert fut, en anesthésie-réanimation, le chef de service de bon nombre de stagiaires et, à l'Institut de médecine tropicale du Pharo, l'enseignant de nombreux candidats à l'outre-mer. Par sa rigueur et sa volonté dans le travail, sa compétence et son souci constant de préparer les jeunes médecins aux situations d'exception, ce grand patron forçait le respect et l'admiration. Ses anciens étudiants lui en sont encore aujourd'hui profondément reconnaissants. Il ne fait aucun doute qu'il a su mettre toutes ses qualités humaines et professionnelles au service de la performance et du rayonnement de l'hôpital dont-il a aujourd'hui la charge. Et il va sans dire qu'à son exemple, bien d'autres officiers santé" jeunes et moins jeunes, s'acharnent à améliorer le Service de santé des armées et à en défendre une image aussi favorable que possible.

C'est l'une des raisons pour lesquelles la décision d'écrire ce livre fut un choix douloureux. Notre souci n'a pas été de mettre à mal leurs efforts et encore moins de condamner l'institution, bien au contraire. La réalité est que I'hôpital Laveran, dans le courant des années 1990, a servi de plateforme à un vaste réseau de corruption et qu'ailleurs, dans d'autres établissements hospitaliers et dans des unités des forces, apparaissent régulièrement, sous différentes formes et dans des proportions diverses, des affaires qui, par leur répétition et l'impunité dont jouissent leurs auteurs, gangrènent insidieusement l'institution et altèrent l'enthousiasme des plus dévoués. Au nom de l'infaillibilité du chef, de la discipline ou encore de I'honneur de l'armée, ceux qui osent dénoncer ces affaires à leur hiérarchie, parce qu'ils en sont victimes ou parce qu'ils refusent de les cautionner, sont impitoyablement broyés par l'institution. L'opportunisme, l'indifférence ou encore la peur des sanctions et de la disgrâce, ont fini par instaurer cette loi du silence qu'affectionnent tant la dépravation et l'imposture. Ne pouvant être entendus à l'intérieur, malgré des rapports oraux et écrits répétés, adressés à différentes autorités, nous n'avons donc eu d'autre choix, pour rompre l'omertà, que celui de nous tourner vers la société civile, bien mieux pourvue en mécanismes de dialogue et de régulation. En d'autres termes, ce livre n'est pas le résultat d'une quelconque volonté de nuire mais l'aboutissement logique de recours, multiples et légitimes, que l'institution, préférant laisser fleurir ici et là la médiocrité et l'arbitraire, a été incapable d'accueillir. Il nous faut à cet égard saluer les journalistes qui ont pris la peine de traiter dans leurs colonnes l'affaire Lewden comme celle d'Adam, ainsi que l'éditeur qui s'est lancé dans 12

l'aventure audacieuse de cette publication. Il nous faut également remercier le député Dominique Paillé qui a courageusement pris l'affaire Lewden en compte - endossant d'ailleurs en cela le rôle théoriquement dévolu à l'inspecteur général du Service de santé des armées - et qui, fort de ses responsabilités de parlementaire et de ses compétences administratives dans le domaine de la santé, a accepté de s'associer à la réalisation de cet ouvrage.
M. LEMAIRE - S. LEWDEN

L'affaire Lewden, au-delà de la corruption qu'elle mettait à jour, révélait un dysfonctionnement majeur au sein de l'institution. C'est en tout cas l'hypothèse qu'il fallait poser avant d'engager une enquête de fond. La démarche entreprise dans ce sens auprès de l'Assemblée nationale en 1999, et sur laquelle nous reviendrons en détail dans les pages suivantes, n'a malheureusement pas abouti. Le Parlement était pourtant fondé à exercer son droit de contrôle du fonctionnement des pouvoirs publics. Le travail d'une commission d'enquête aurait sans nul doute permis non seulement une transparence totale sur les faits mis en lumière, mais également de proposer, avec poids, les axes d'une réforme profonde du Service de santé des armées. Nous nous sommes donc attelés à la tâche à trois, compte tenu des compétences de chacun, des dossiers réunis, et aussi de l'aide et des réflexions précieuses apportées par les personnes, civiles et militaires, intéressées par l'évolution du dossier. L'objectif de notre travail étant de relever les anomalies structurelles d'une institution et non d'écorcher des individus, précisons qu'aux noms encore inconnus de la presse seront 13

substitués des pseudonymes. De la même façon, nous éviterons de situer avec précision certains événements dans le temps et l'espace. D. PAILLE

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I

MEDECIN MILITAIRE ECHANGERAIT FAUX CERTIFICATS...

"Quiconque mettrait mon honneur enjeu, serait un homme mort l". La phrase a retenti, pareille au claquement d'une arme à feu. Le témoin, présent dans le bureau aux murs capitonnés, sent un courant glacial lui parcourir la colonne vertébrale. L'auteur de la menace, du haut de son mètre soixante, un doigt boudiné pointé en direction de son interlocuteur, n'en finit pas de vociférer des propos agressifs. En face de lui, impassible, Stéphane Lewden, un médecin... militaire! Car nous sommes dans un hôpital du Service de santé des armées, à Marseille pour être plus précis, un certain 17 décembre 1995. L'honneur d'un homme, qui sera bientôt celui d'une corporation, vient d'être jeté dans la balance en contrepoids de la vérité et de la justice! Ce même honneur que, un siècle plus tôt, les anti-dreyfusards évoquèrent pour s'opposer à la révision d'un procès que chacun savait inique et lourd de conséquences pour un condamné innocent. Stéphane Lewden n'a pourtant pas pris le parti d'un Zola lançant son" J'accuse". Non, il s'est contenté de faire son devoir d'officier et de citoyen, c'est-à-dire de rendre compte. Mais c'est déjà trop! Les règlements et l'obligation de probité appartiennent au discours officiel de l'institution, à l'entretien de sa réputation. En interne, pour la pratique quotidienne, la consigne est de se taire, de respecter la sacrosainte omertà, quoiqu'il advienne, quoiqu'il en coûte!

Lorsque, le 22 août 1993, il prend ses fonctions de médecin du personnel à l'Hôpital d'instruction des armées Laveran, des hommes et des femmes viennent de tomber pour avoir crié au scandale. Au début de cette même année, Vincent Bruyère, responsable syndical, avait dénoncé à la direction de l'établissement le détournement de matériels et l'emploi de main-d'œuvre au bénéfice du domicile privé de certains chefs de service, consentis avec largesse en échange de faux certificats médicaux. L'attitude passive des autorités l'avait conduit à envisager sérieusement une grève de la faim. La Direction centrale du Service de santé des armées à Paris (DCSSA) avait alors provoqué une enquête administrative. Le colonel Pyé, du Corps technique et administratif du Service, mandaté pour cette mission, s'était rendu sur place pour entendre deux délégués syndicaux ainsi que plusieurs personnels civils. A l'issue de ses investigations, il avait déclaré à Bruyère: ''je ne pourrais pas recevoir tout le monde, mais j'ai bien compris que j'ai affaire à un système mafieux". Le responsable syndical et ses collègues avaient cru leurs efforts récompensés. Mais, le 25 mai, soit quatre mois plus tard, par une décision arbitraire, Bruyère avait perdu sa prime de chef d'équipe. Ses compagnons de route avaient également été l'objet de sanctions administratives abusives: avancements gelés contre toute prévision et mutations internes. Quant aux personnes mises en cause par l'enquête, aucune n'avait été inquiétée. Un certain José Dubois notamment, sérieusement impliqué dans le système frauduleux, avait conservé sa place stratégique auprès du directeur de I'hôpital. Les affaires avaient donc pu suivre leur cours... Ainsi, le médecin capitainel Stéphane Lewden, marié, père
Les grades des officiers de santé, médecins, pharmaciens et vétérinaires sont alignés sur ceux des armes mais avec des appellations en général 1

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de trois enfants, arrive-t-il sans le savoir sur un terrain périlleux, miné en surface et creusé de multiples galeries en sous-sol. Et sa nouvelle fonction va l'obliger à plonger dans la mêlée. Le rôle du médecin du personnel consiste en effet à veiller à la santé des personnels de l'hôpital, qu'ils soient militaires, ouvriers d'Etat ou employés de la Défense, à s'assurer de leurs aptitudes à tenir leurs emplois, à défendre enfin leurs droits à indemnité ou à pension s'ils contractent des affections ou des handicaps dans le cadre du service. Dans son nouveau poste, son rôle sera triple. Il assurera tout d'abord une médecine de soins au profit des personnels de l'hôpital ainsi que de leur famille. Ses qualités de thérapeute et la confiance qu'il inspirera augmenteront cette activité de 75 %. Il s'occupera ensuite de médecine du travail, pour les personnels militaires et, accessoirement, pour les personnels civils - qui ont leur propre médecine du travail. Enfin, volet plus ingrat mais non moins indispensable, il assumera, sur ordre et délégation expresse, des fonctions d'expertise et de contrôle à propos des congés de maladie et des dossiers d'invalidité de tous les personnels civils de la Défense - au nombre de 3002. Arrêtons-nous là-dessus. Parmi les arrêts de travail figure le congé longue durée pour maladie (CLD) qui permet à l'intéressé de ne pas travailler, pendant une période pouvant aller jusqu'à cinq ou huit ans, tout en bénéficiant de ses droits à retraite ainsi que, pendant une
différentes: médecin pour capitaine, médecin principal pour commandant, médecin en chef pour lieutenant-colonel et colonel, etc. Par souci de clarté pour le lecteur, nous emploierons la dénomination des armes et non celle du Service. Cette démarche apparaît d'autant plus importante que, même dans l'armée, le grade de médecin général inspecteur, équivalent au grade de général de division (trois étoiles) est volontiers confondu avec la fonction de médecin inspecteur. 2 Le contrôle des dossiers d'invalidité est effectué pour le compte du Service des pensions des armées, sous couvert du médecin-chef de l'hôpital. 17

durée de trois à cinq ans, de sa solde entière. Les droits de l'individu sont d'autant plus étendus que son affection est reconnue imputable au service, c'est-à-dire directement liée à son activité professionnelle. Prenant sa fonction très au sérieux dans ce domaine, en deux ans, le docteur Lewden divisera le nombre de CLD par quatre et fera globalement reculer l'absentéisme de 40 %. Mais c'est sur les dossiers de pension-invalidité, conditionnés en premier lieu par cette fameuse imputabilité, qu'il mènera son combat le plus épique. Car toute séquelle héritée d'une maladie ou d'un accident lié au travail fait l'objet d'une évaluation, exprimée en pourcentage, et d'indemnités financières calculées à partir du pourcentage en question et du statut de l'intéressé. Une invalidité reconnue à 40 % pour, par exemple, une main blessée, permet d'augmenter un salaire de 20 %. Un ouvrier d'Etat gagnant 1200 €/mois (7.870 F) - nets d'impôts - ajouterait ainsi 240 € (1.575 F) à ses revenus mensuels. S'attachant à vérifier l'imputabilité au service, sésame donc de la fortune, Lewden, sur deux ans, divisera par 25 les dépenses perdues par l'employeur pour accident du travail! Pour le reste, dès qu'il en aura l'occasion, c'est-à-dire dès qu'il sera sollicité pour réévaluer le pourcentage d'invalidité des pensions déjà accordées, il ne manquera pas de sonder le bien-fondé des dossiers, induisant de la sorte de nombreuses guérisons miracul euses. .. Ajoutons pour terminer que l'imputabilité au service conduit à une prise en charge totale des soins par l'employeur, permettant à l'intéressé d'économiser certains frais. En outre, vis-à-vis d'un crédit, un arrêt de travail prolongé - hors CLD - ou une invalidité, imputable ou non au service, provisoire ou définitive, permet de laisser à l'assurance le soin d'acquitter complètement ou en partie la dette... 18

Au terme de ces quelques explications, nous avons compris que, pour des escrocs, le système patiemment mis en place par le passé pour prémunir des employés contre les mauvais coups du sort, peut constituer une véritable mine d'or. La prise de crédits couverts par des assurances privées, à condition de prouver secondairement une incapacité administrative - à travailler, peuvent également constituer une excellente source d'enrichissement. Il suffit, pour ouvrir un filon, d'impliquer quelques médecins prêts à troquer leur éthique contre quelques avantages en nature. C'est donc dans le cadre de sa fonction de contrôle que le docteur Lewden saisit, bien malgré lui, le premier fil de la pelote. Moins de quinze jours après son arrivée, il doit procéder à la réévaluation d'une pension d'invalidité pour un patient qui, atteint par le passé d'une rupture ligamentaire des deux genoux, se plaint d'une aggravation de ses séquelles. Après lecture du dossier médical, il fait entrer l'intéressé. Un homme de taille moyenne, la cinquantaine, se présente avec une certaine décontraction. Après un bref interrogatoire, il s'installe sur la table d'examen. Il conserve dans chacun de ses mouvements une aisance qui, relativement à la pathologie déclarée, ne manque pas d'intriguer le praticien. Celui-ci s'efforce dès lors de peaufiner l'examen clinique. Il redouble d'attention lorsque son patient lui annonce qu'il est délégué syndicaL.. Il comprend qu'il ne doit pas se froisser avec lui, surtout pour ses premiers pas dans 1'hôpital. Mais, à l'évidence, le dossier médical ne correspond pas à la réalité. Tout en restant très cordial, il demande un avis spécialisé en se contentant de signaler sur le billet de consultation, de façon très laconique: "Suspicion d'atteinte ligamentaire du

genou fl.
Quelques jours après, le délégué syndical se représente avec la réponse du spécialiste. Avant de la tendre au médecin, il lui annonce qu'il n'est pas question de toucher à sa 19

pension. Il ajoute qu'à défaut, en sa qualité de délégué syndical, il mettrait l'hôpital en grève dès le lendemain. Outre les désagréments occasionnés pour les services, cela pénaliserait le jeune médecin, encore novice dans l'établissement. Pour celui-ci, il n'est pas question de céder à un quelconque chantage. Le billet qu'il a maintenant sous les yeux confirme qu'il n'existe aucune anomalie d'aucun genou. Il est en présence d'un vrai-faux dossier de pensioninvalidité! Sans se laisser impressionner, s'exprimant au contraire avec assurance, il propose deux options à son interlocuteur: soit il annonce de lui-même qu'il a miraculeusement guéri, ce qui permettra de classer définitivement son dossier sans que ni lui ni l'Etat ne subisse de préjudice; soit il maintient sa position, auquel cas il devra procéder à un recours en contentieux avec le risque à terme d'être poursuivi pour escroquerie. La nuit portant conseil, Lewden lui fixe un rendez-vous pour le lendemain. Ne voulant pas pousser sa témérité au-delà de la menace, le délégué syndical revient le lendemain en se déclarant guéri. L'affaire est donc close en bonne intelligence. L'intéressé ne révélera jamais à ses camarades la perte de ses avantages, tandis que le docteur Lewden respectera ses engagements en observant le silence. Cependant, le médecin ne manque pas d'être affecté par cet épisode. Il s'en confie deux semaines plus tard à un chef de service, médecin colonel de son état - bientôt médecin général -, qui ne se montre pas surpris. - Tu as un poste qui te permet d'avoir ce que tu veux, se contente-t-il de répondre, presque avec envie. En échange de quelques "petits" services, poursuit-il, il te suffira de demander. Ici, tout le monde est bagué. - Je suis encore vierge, rétorque Lewden encore plus dépité, et j'ai l'intention de le rester! 20

Malheureusement, pour la suite, certains escrocs ne voulant pas de règlement à l'amiable, il lui faudra engager le fer. Cela le mettra aux prises avec tout un réseau parasite, solidement ancré dans 1'hôpital. Pour 1'heure, il en est au stade des découvertes. Certains patients, excédés par les profits indus dont bénéficient certains de leurs collègues, se confient de plus en plus à lui. Cela lui permet de reconstituer progressivement les mécanismes de la corruption mais aussi d'éviter les pièges qu'on ne manque pas de lui tendre. Il prend tout d'abord connaissance des dossiers de pension, de prise en charge à 100 % ou d'arrêt de travail prolongé établis avant son arrivée et contre lesquels il ne peut plus rien faire. Madame Dupon-d, bien qu'ayant dépassé la limite d'âge pour une embauche à l'hôpital, parvient à décrocher un emploi à titre civil. Peut-être a-t-elle été aidée en cela par son mari, personnage influent de l'établissement? Après seulement cinq années d'exercice, elle est déclarée malade et bénéficie d'une retraite anticipée. Le système de protection des victimes de la fonction publique lui pennet de jouir d'une retraite confortable avec une pension à vie calculée sur la base de 25 années de service. Madame Dupont fait encore mieux. Embauchée à l'âge de 25 ans, elle ne compte que quatre années de travail dont trois en arrêt maladie lorsqu'elle obtient sa retraite anticipée avec la même pension que Madame Dupon-d. Grande invalide sur le papier, elle ajoute rapidement à sa jolie pension le salaire d'un emploi déniché en libéral. A noter, pour l'anecdote, que son mari a un poste stratégique concernant l'achat des matériels de l'hôpital... D'autres dossiers en revanche peuvent être repris ou désamorcés. Monsieur Martin est un employé civil de la Défense qui bénéficie d'une invalidité à 50 % pour une affection contractée lors de la guerre d'Algérie. Passé dans le 21

civil, où les dossiers de pension militaire ne sont pas communicables, il est parvenu à faire prendre en charge cette même affection à hauteur encore de 50 %. Non content de cumuler déjà deux pensions d'invalidité pour une même maladie, il s'est progressivement constitué un troisième dossier de pension-invalidité dans les suites d'un accident de travail survenu le 24 novembre 1974, à l'hôpital Laveran. Le rapport circonstancié établissant officiellement le lien avec le service signala une douleur de l'épaule ressentie lors de la pose de câbles électriques. A partir de là, Monsieur Martin déclara avoir développé avec le temps une paralysie du bras ainsi que des douleurs de la nuque et une baisse de l'audition. Par naïveté ou complaisance, tous les médecins généralistes et spécialistes qui l'ont examiné jusque là ont reconnu les handicaps décrits par l'intéressé et considéré qu'ils étaient bien secondaires à l'accident de 1974, donc imputables au service. Jouant de ces "handicaps", ils lui ont accordé une mise à la retraite anticipée à quinze jour seulement de sa limite d'âge. La retraite anticipée pour invalidité, qui ne se justifie plus dans la dernière quinzaine d'une carrière, confère à vie un statut avantageux d'invalide. Avec le temps et l'accumulation des certificats médicaux, Martin a déjà fait évaluer son invalidité à 50 % pour une rente mensuelle de 2.000 F net (305 €). En continuant tranquillement son bonhomme de chemin, il atteindra bientôt, depuis sa déjà très confortable retraite, la barre des 66 % d'invalidité. Cela lui permettra d'accéder à un statut de grand invalide avec tous les avantages financiers, sociaux et fiscaux que cela comporte. En attendant, pour le quotidien, personne dans son entourage ne relève le moindre handicap. Stéphane Lewden, alerté par quelques propos indiscrets, l'a repéré. Et lorsque celui-ci lui demande le remboursement intégral d'un scanner réalisé pour ses cervicalgies, il oppose un refus. L'intéressé renouvelle sa demande. Second refus. Il revient à la charge une troisième fois, parfaitement 22

inconscient du risque qu'il encourt. Pour trancher, Stéphane Lewden est dès lors autorisé à provoquer une expertise sur la réalité du handicap. Martin se rend chez l'expert accompagné d'un médecin généraliste voué à sa cause. L'expertise ne relève aucun trouble articulaire ni aucune fonte de la masse musculaire et, pour toute anomalie, ne retient que le refus inexpliqué du patient de mobiliser le bras à la demande. Le compte rendu étant peu favorable, le médecin généraliste envoie un courrier au directeur de l'hôpital afin de mettre en cause les compétences du docteur Lewden. La copie du courrier en main, Lewden appelle son confrère et lui donne 24 heures pour adresser une lettre rectifiant ses propos infamants. En fait, la stratégie de défense du jeune médecin est simple: ne rien laisser passer des propos ou des écrits diffamatoires. Il ne veut pas se laisser enfermer dans un quelconque personnage obscur pour être ensuite lapidé en place publique. La lettre d'excuses lui parvient dans les délais impartis. Mais comme Martin, après près de 20 ans d'efforts, ne peut se résoudre à abandonner sa pension, l'expert doit réclamer une seconde expertise. Celle-ci a bien lieu mais aboutit aux mêmes conclusions si ce n'est que ce n'est plus le bras gauche qu'il refuse de bouger mais le droit. A croire qu'il y a un réel handicap mais qui toucherait plus la mémoire que le membre. En tout cas, il faut recourir à une troisième expertise afin de déterminer le côté en cause. Entre temps, par le biais de son avocat, Martin multiplie les courriers, dont l'un au président de la République, afin de dénoncer les magouilles du docteur Lewden et la situation insupportable dans laquelle il est obligé de se débattre. Il se rend également auprès de l'administration de l'hôpital pour y faire entendre ses revendications. Il y est bien reçu, et peut s'en vanter, tandis que Lewden dans le même temps ne peut compter que sur lui-même. Il est vrai qu'avant de bénéficier de sa retraite anticipée Martin occupait un poste d'observation privilégié concernant le transfert du matériel de 1'hôpital à destination 23

des villas privées... Mais Lewden tient bon et la troisième expertise lui permet de faire tomber l'invalidité à 0 % et de fermer définitivement, une fois de plus, un vrai-faux dossier de pension-invalidité. L'intéressé a-t-il pensé à prévenir les assurances, en charge de ses crédits, de la fin de son invalidité définitive? Madame Vedette, femme de service de 50 ans, se présente dans le bureau du docteur Lewden afin de faire enregistrer un accident du travail. - De quoi s'agit-il? - D'une infection vaginale à mycoplasmes qu'a détecté mon gynécologue. - Mais Madame, une telle maladie - sexuellement transmissible - ne peut avoir de lien avec le service. Mais Madame Vedette s'obstine. Elle veut sa maladie professionnelle. Pour faire comme les copains, qui ont décroché à la volée des prises en charge à 100 %, ou pour fermer les yeux sur les origines possibles de la contamination? Le docteur Lewden, au fil des consultations qui se succèdent, s'efforce de lui expliquer qu'un accident du travail implique une cause subite, soudaine, violente, irrésistible et imprévisible. Puis il finit par lui dire que, dans son cas, il faudrait qu'il y ait eu viol sur les lieux du travail. Il aurait pu ajouter que des passes amoureuses organisées par note de service auraient aussi pu l'aider. Mais elle a déjà quitté le bureau, outrée. Elle se représente quelques jours après avec, pense-t-elle, la solution: - C'est à cause d'une cuvette de W-C mal nettoyée (c'est une femme de service qui parle !). Quelque peu lassé, pour lui faire lâcher prise, le docteur Lewden organise une expertise gynécologique. Il se demande encore aujourd'hui ce qu'elle était venue chercher. Dans tous les cas, l'assurance qu'elle afficha dans sa démarche reflétait 24