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Lettres médicales sur l'Italie

De
547 pages

De Paris à Civita-Vecchia. — Avignon. — Un désert au milieu de la France Marseille. — Le choléra. — Une scène de charlatan. — Toulon. — Encore le choléra. — Hygiène, hôpitaux, bagne de Toulon. — Le mal de mer.

Cher confrère.

Le voyageur a toujours été et sera éternellement causeur. Le touriste conte ses impressions, le vieux militaire ses campagnes, absolument comme la fontaine cou e, comme le feu brille, comme l’herbe pousse.

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Félix Jacquot

Lettres médicales sur l'Italie

Comprenant l'histoire médicale du corps d'occupation des états romains

PRÉFACE

Il y a deux manières d’écrire l’histoire médicale d’une armée. La première consiste à attendre la fin de la campagne ou de l’occupation, pour composer, à l’aide de tous les matériaux rassemblés pendant cet espace de temps, un ouvrage suivi, complet et méthodique, sur lequel on fait planer, après coup, des idées et des principes que souvent on n’avait point dès l’origine, mais qui sont comme la résultante des observations partielles et des méditations de chaque instant.

Qui aurait osé se flatter, avec les mutations qui ont alors agité et les épidémies qui ont décimé le corps des médecins militaires, de s’associer aux travaux de l’armée jusqu’à la fin de sa mission ; et, lorsque la pénurie de personnel et des guerres lointaines multipliaient les occupations au dedans et au dehors, qui pouvait se promettre des loisirs assez tranquilles pour mener à bonne fin une œuvre de ce genre ?

Placé dans ces conditions, en Afrique, en Italie et en Orient, nous avons cru que notre rôle était celui du médecin voyageur qui écrit ses impressions à mesure qu’elles se présentent, et résume l’histoire de chaque épidémie ou de chaque période médicale, aussitôt qu’elles finissent et font place à une autre série de faits destinés à être groupés ensemble, à leur tour, quand leur évolution sera accomplie.

Nos impressions de voyage, nos études médico-critiques, morales, etc., etc., quoique éparses dans ce volume, doivent être considérées comme formant une partie bien distincte de cet ouvrage, dont la seconde partie contient l’histoire purement médicale et scientifique du corps d’occupation.

La médecine et l’hygiène empruntent à une foule de connaissances humaines, aux sciences et même aux arts ; et, de leur côté, les sciences et les arts présentent des connexions plus ou moins intimes avec la médecine. C’est dire que, presque à chaque pas, le médecin voyageur trouve des observations qui, étrangères de prime abord, rentrent néanmoins indirectement dans son domaine, et que cette première partie du volume embrasse les sujets les plus variés : science, littérature, arts, critique, morale, etc.

La topographie médicale a fourni la lettre XIX, sur Cività-Vecchia, et la lettre suivante est relative aux eaux thermales de cette même localité ; l’histoire et l’érudition ont permis de retracer la topographie de Rome antique, dans la lettre III, et d’indiquer, dans la quatrième, les maladies qui ont régné en cette ville aux temps antiques et au moyen âge ; par l’archéologie, en déchiffrant les vieilles pierres tumulaires, nous avons pu reconstituer le personnel médical de la cour d’Auguste, dans la lettre XVIII ; les sépultures chez les anciens Romains et les catacombes font l’objet de la lettre XVII ; nous avons traité des hôpitaux et des secours publics à Rome dans la lettre IX ; Pompeïa, au point de vue médical et hygiénique, nous a occupé dans la lettre VIII ; la lettre XII a pour titre, les Musées de Rome et de Naples au point de vue médico-artistique ; la lettre VI décrit les hôpitaux militaires de Rome ; et les lettres I, X, XVI, XXI, contiennent la relation médicale de nos divers voyages à travers l’Italie, notamment à Naples, à Florence, etc.

La seconde partie, bien distincte et bien homogène dans son sujet, quoiqu’on doive également la constituer avec des lettres éparses, entremêlées à celles que réclame la première, est cousacrée à la médecine proprement dite.

La division des périodes pathologiques qui demandent à être étudiées séparément, est très-facile à Home où, comme en Algérie, une endémo-épidémie se représente régulièrement chaque année, et permet ainsi d’établir dans le temps les coupes les plus naturelles.

Après avoir tracé quelques traits d’un aperçu chirurgical, dans les lettres II et V, nous écrivons, dans cinq lettres, l’histoire médicale, détaillée et complète des années 1849, 1850, 1851, 1852 et 1853, c’est-à-dire l’histoire de l’occupation tout entière ; car, en 1854, l’immixtion du choléra, maladie trop connue pour que nous en parlions, obscurcit le caractère de l’endémo-epidemie annuelle qui nous intéresse, et l’effectif des troupes commence à être réduit aux proportions d’une simple garnison. La lettre XXII est consacrée aux fièvres pernicieuses si remarquables qui ont régné en nombre à Cività-Vecchia, en 1850 ; enfin, la lettre suivante rend compte de notre expérimentation de plusieurs succédanés du quinquina, notamment de l’arsenic.

Dans un pays où chaque été ramène comme fatalement la même endémo-épidémie, où le règne météorologique influe puissamment sur la marche et sur les caractères de cette endémo-épidémie, où certains sites jouissent d’une constante immunité, relative ou absolue, tandis que d’autres sont toujours frappés, où l’on peut enfin demander des sauvegardes à une hygiène bien entendue, il importait d’insister sur ces différents points avec plus de précision et de détails qu’on ne le fait ordinairement. Nous nous sommes efforcé de remplir ces exigences.

Nos histoires médicales s’appuient toutes sur les statistiques officielles que nous centralisions quand nous étions secrétaire des officiers de santé en chef de l’armée, et que nous avons ensuite puisées soit à l’état-major général, soit dans les registres des hôpitaux, soit dans les cartons du Conseil de santé des armées. Ces statistiques, éclairées par notre nombreux service hospitalier et par l’étude de celui des autres, nous ont servi à déterminer rigoureusement l’époque d’apparition et les différentes périodes d’évolution de l’endémo-épidémie (lettre XXVI), ainsi que la salubrité relative des sites divers occupés par nos troupes dans Rome et autour de cette ville. A ce dernier sujet, nous sommes parvenu aux résultats les plus nets, nous dirions presque mathématiques. Si jamais Rome revoit des armées étrangères, elles ne seront plus exposées à jeter imprudemment leurs soldats dans des lieux où la mort et la maladie doivent fatalement les dévorer. Nous n’avons pas toujours évité ces dangers graves pendant cette campagne, soit par ignorance des faits que notre première occupation de Rome avait pourtant livrés à la publicité, une quarantaine d’années auparavant, soit par contemption de l’expérience romaine, fruit respectable de l’observation séculaire.

Nous pensons avoir établi rigoureusement, surtout dans la lettre XXV, qu’avec une hygiène conforme aux exigences du climat, et une judicieuse répartition des troupes dans les différents sites, mesures prises dans les limites compatibles avec la sûreté de l’armée et la bonne exécution du service, on diminuerait de plus de moitié les victimes de l’endémo-épidémie annuelle. Or celle-ci atteignant parfois une telle intensité qu’un tiers de l’effectif est réduit à l’impuissance par la maladie, il en résulte qu’a l’aide des mesures fort simples dont l’efficacité est nettement démontrée. on pourrait, avec une grande réduction de la troupe, opposer à l’ennemi ou à la révolution une force aussi considérable, dégagée de l’encombrement des malades et d’une partie des impédiments hospitaliers. Quand même l’ouvrage que nous livrons au public n’aboutirait qu’a cette démonstration, nous pourrions peut-être encore nous flatter qu’il ne sera point sans utilité ; et, en tout cas, les résultats, documents et chiffres qui y sont consignés, en feront un livre historique, propre à fournir. dès aujourd’hui et dans l’avenir, des renseignements précis à l’autorité militaire, médicale et administrative.

Si nous avons consacré à la statistique des développements et des soins qu’on chercherait en vain dans les relations médicales publiées jusqu’aujourd’hui sur les campagnes des Pays-Bas, de Saint-Domingue, d’Égypte, d’Allemagne, de Russie et de Morée par Pringle, Larrey, Desgenettes, Gaspard Roux. etc., l’opposition est plus frappante encore quant à la météorologie, cette science presque nouvelle, et appliquée d’hier seulement à la médecine. notamment à l’étiologie. Nous pensons même qu’on trouvera peu d’histoires d’épidémies et peu de topographies médicales contenant des documents plus multipliés et plus détaillés sur la météorologie, dans ses rapports avec la médecine.

La thérapeutique qui, avec la prophytaxie, est le but final des efforts de la médecine, nous a aussi préoccupe. Pour arriver a la détermination du meilleur traitement, nous avons comparé non-seulement la pratique romaine et la pratique française, mais les résultats obtenus par les différents médecins de l’armée dans leurs services hospitaliers.

Enfin, la science, la doctrine, n’ont point été oubliées ; c’est le troisième point de vue sous lequel il faut envisager ce volume.

L’école romaine a été étudiée dans la lettre XV, et mise, en différents endroits, en parallèle avec l’école algérienne, qui lui est parfois si opposée. Après avoir cherché à nous dépouiller de toute idée préconçue, nous avons passé au contrôle du jugement et d’une longue observation les principes théoriques et la thérapeutique de l’une et de l’autre écoles ; et une doctrine nouvelle, exposée très-succinctement dans les lettres XXIV, XXV et XXVI, en est résultée, doctrine basée sur la triple connaissance des maladies d’Afrique, d’Italie et d’Orient, et applicable aux contrées semblables.

Dans un livre fait après coup, tout est rapporté à une doctrine, tout est jugé et coordonné suivant ses principes ; mais dans ce volume dont la publication a duré sept années, et dont les divers chapitres ont été écrits sous l’impression et avec les idées du moment, on voit cette doctrine poindre, se montrer d’abord timide et chancelante, et aboutir enfin à formuler nettement ses principes. Par suite de ce développement graduel, les idées émises dans la relation médicale des deux premières années ne sont peut-être pas conformes en tout point à celles qu’on trouve dans les trois dernières ; ou, tout au moins, les idées ne sont pas aussi avancées dans les premières lettres. C’est au lecteur àjuger si cet inconvénient, inhérent au mode même de composition de ce livre, est racheté par l’avantage de suivre pas à pas une doctrine qui se développe, et de s’associer, pour ainsi dire, à l’œuvre de l’auteur1.

Cette doctrine nouvelle, qui jaillit au contact de deux écoles, est un fait capital. Il fallait cette réunion fortuite, sur le même terrain, d’un grand nombre de médecins français et italiens, cette sorte de congrès en permanence, qu’on me passe l’expression, pour permettre à chaque école de démêler ses vérités de ses erreurs, pour l’amener à reconnaître qu’elle avait des leçons à donner et des leçons à recevoir. La campagne de Rome est, sous ce rapport, unique en son genre. Au point de vue doctrinal, elle a produit plus que les observations recueillies à la suite des plus grandes armées.

Les principes fondamentaux de cette doctrine ont été esquissés dans ce livre ; mais le plus gros de la tâche reste à faire : il faut établir cette doctrine de toutes pièces, avec ses aperçus généraux et ses détails, avec ses points fondamentaux et ses corollaires, sans oublier ses applications pratiques ; il faut enfin classer et décrire, d’après ces principes, le règne pathologique romain. Cette œuvre, pour être complétement remplie, exigerait plus qu’un traité de pathologie distribué d’après une nosologie nouvelle : il faudrait, en effet, constituer ab ovo, et déterminer de toutes pièces plusieurs espèces morbides ; car l’école algérienne, rétrécie et exclusive, ne les a pas toutes aperçues, et le chaos de l’école romaine considère souvent de simples formes d’une même maladie comme autant d’affections distinctes, ou bien englobe des maladies différentes dans une seule espèce hétérogène et artificielle. S’il s’agissait de toute la pathologie, cette tâche serait au-dessus des forces d’un seul homme, et exigerait le travail des générations ; la doctrine dont il est question n’embrasse heureusement qu’un point restreint de la pathologie, l’endemo-épidemie annuelle. Nous l’exposerons dans un livre intitulé : ÉTUDES SUR LES MALADIES DES PAYS CHAUDS, dont les trois premiers chapitres ont déjà été présentés, sous formes de mémoires successifs, et liés entre eux, à l’Académie impériale de médecine de Paris2.

I

A M. LE DOCTEUR JULES GUÉRIN

De Paris à Civita-Vecchia. — Avignon. — Un désert au milieu de la France Marseille. — Le choléra. — Une scène de charlatan. — Toulon. — Encore le choléra. — Hygiène, hôpitaux, bagne de Toulon. — Le mal de mer.

Cher confrère.

 

Le voyageur a toujours été et sera éternellement causeur. Le touriste conte ses impressions, le vieux militaire ses campagnes, absolument comme la fontaine cou e, comme le feu brille, comme l’herbe pousse. Tout cela est dans la nature. S’il est une loi physique en vertu de laquelle un corps chaud rayonne jusqu’il ce qu’il ait élevé le voisinage à sa température, il existe aussi une loi psychologique par laquelle l’homme qui voit beaucoup est porté à faire rayonner sur ceux qui l’environnent les souvenirs qui lui chargent la mémoire.

Aussi, ma foi, vais-je ne pas plus me gêner que je ne le faisais en vous écrivant autrefois mes Lettres d’Afrique.

Je vous ai impitoyablement trainé à ma suite, en Algérie, pendant quatorze mortelles étapes. Qui sait où je vais vous remorquer aujourd’hui ? Partout où le vent poussera ma voile cosmopolite. C’est terrible, n’est-ce pas, d’avoir affaire à un gaillard comme moi ? Prenez bravement votre parti, car partout, sachez-le bien, je causerai, babillerai, conterai, glanant par-ci par-là, disant un peu de tout et pas beaucoup de chaque chose, à moins que mon sujet ne soit original.

J’ai quitté Paris si inopinément, que je n’ai pas même pu vous serrer la main. Ordre reçu le 15 septembre, à neuf heures du matin, départ à midi ; trois heures pour les préparatifs d’un voyage d’outre-mer ! Que les ministres sont pressés ! Et puis il a fallu attendre, à Toulon, pendant trois jours, l’époque parfaitement connue d’avance de l’embarquement pour Civita-Vecchia. Il paraît que les ministres ne calculent pas toujours juste.

Ma bonne étoile m’a donné pour compagnons de voyage MM. Faure-Villar et Lacauchie, médecin et chirurgien en chef de l’armée. Devant les impressions de voyage et surtout, comme vous le verrez, devant le mal de mer, tous les grades se mettent au même niveau. Aussi la communauté fut-elle des plus gaies et des plus sans façon. Chacun devisait à qui mieux mieux ; mais, je l’avoue, pour fournir mon contingent, j’étais souvent obligé de remplacer la qualité par la quantité.

Paris est décidément un vaste foyer dont les rayons divergent sur toute la France. En allant vers le Midi, ils pâlissent au moins en raison du cube des distances. Cela se remarque partout et dans tout. Les voitures boitent en marchant et s’arrêtent à chaque pas, comme les vieilles gens asthmatiques pour reprendre baleine. L’aménité parisienne passe à l’état de mythe, et l’on arrive, en suivant un crescendo, à la capitale de l’empire des porte-faix, à Avignon. Le bateau à vapeur nous lit le mauvais tour de nous débarquer à une demi-lieue de la ville ; et, pour gagner celle-ci, avec nos bagages, il nous en coûta à peu près autant que pour aller de Lyon à Avignon. Une demi-lieue nous est revenue presque aussi cher que soixante !

Les hôtels étaient pleins de Marseillais fuyant l’épidémie alors fort méchante chez eux. Peu s’en fallut que nous ne fussions réduits il coucher sous un banc. Jamais, au grand jamais je n’ai vu tant de bancs que sur les promenades du Midi. A Avignon, ils s’allongent sur quatre lignes et sont presque rangés bout à bout. Dans le Nord, on se promène en se promenant ; dans le Midi, on se promène assis. Rien que cette multitude de bancs suffit pour dire au voyageur qui recueille rapidement des impressions par la portière de la voiture : Nous sommes chez des gens paresseux.

Le chemin de fer traverse un affreux pays sans habitations, sans arbres, stériles, dont le sol est presque entièrement formé de fragments de roche. Les troupeaux n’y trouvent pas même à paître. Les déserts qui bordent l’Algérie ne sont pas plus arides. Mais la vue est bientôt égayée par la nappe azurée de l’étang de Berre. Si j’ai bonne souvenance, c’est dans la triple ville qui se mire dans ces eaux, et que les habitants ne craignent pas d’appeler la Venise provençale, c’est là que Fodéré a essayé l’arsenic comme fébrifuge.

Les environs de Marseille ne seraient non plus que des landes stériles, si la main de l’homme ne les avait un peu métamorphosés. On a écarté les pierres, élevé des murs, réuni en terrasses la terre végétale, et quelques arbres s’étagent aujourd’hui le long des pentes rocheuses. Le terroir le plus ingrat du littoral algérien ne demande pas la moitié de travail pour couvrir sa nudité. Si M. Desjobert avait été inventé de ce temps-là, jamais les galères phocéennes n’eussent abordé à Marseille. Heureusement, la secte anticoloniale est une école moderne, et quoi qu’elle en dise, les races se perpétuent très-bien dans les contrées nouvelles où elles établissent leurs pénates. Regardez plutôt les filles du peuple, à Marseille ; leur beau type ne dément pas celui de leurs pères Mais ne les regardez pas trop longtemps, si vous ne faites que passer, car vous pourriez bien devenir amoureux.

Une partie des magasins de la Cannebière étaient fermés, par suite de dé-ces, nous a-t-on dit, mais surtout par la fuite de leurs propriétaires. Tout ce qui n’était pas impérieusement retenu en ville par ses affaires, tout ce qui pouvait vivre de ses rentes au dehors, avait déserté Marseille. On nous a assuré que la moitié au moins de la population couchait extrà muros. Et pourtant, proportion gardée, la mortalité par l’épidémie était incomparablement moins forte que celle qui a désolé Paris dans certains jours. Or jamais, à Paris, nous n’avons vu une semblable panique.

Cette frayeur s’était communiquée aux étrangers ; la moitié des hôtels étaient déserts. Nous nous trouvâmes, trois médecins militaires seuls, assis à la vaste table de l’hôtel Beauveau, l’un des principaux de la ville. Le lendemain, un confrère, désigné comme nous pour l’armée d’Italie, se présenta au même hôtel, où il lui fut répondu qu’on n’avait pas même fait de cuisine. Il se rabattit sur un restaurant, qu’il étrenna à huit heures du soir.

Au milieu de la désolation, le charlatanisme seul était debout, le charlatanisme, plante qui croit sur les ruines, monstre qui s’engraisse quand la misère maigrit le peuple. Pour lui, un hou choléra est un moment prospère ; c’est là, ou jamais, l’occasion de débiter sa panacée universelle et ses miraculeux préservatifs.

Nous écoutâmes d’abord un grand Turc richement vêtu, alternant ses déclamations avec les étourdissantes fanfares d’une troupe de musiciens chamarrés d’or et perchés sur la voiture. Mais un bien plus étrange spectacle révulsa bientôt notre attention. Sur une autre voiture, débitait ses drogues un homme de 55 à 60 ans, dont la voix cassée ne parvenait à appeler les passants qu’à l’aide des criards points d’orgue d’une clarinette. Le charlatan portait un uniforme complet de chirurgien-major de l’armée : habit brodé, pantalon rouge, claque, épée. Sa figure ne manquait pas d’un certain cachet militaire, grâce à une épaisse moustache et à une mouche grisonnante.

Cette ignoble parodie, cette prostitution d’un costume porté par des gens honorables, nous offensa vivement, et une plainte fut immédiatement déposée à l’Hôtel-de-Ville. En chemin, nous nous demandions comment la police pouvait souffrir cette usurpation de l’uniforme officiel d’un corps régulièrement constitué, et nous lui reprochions de ne pas prendre l’initiative pour le faire respecter. Mais nous nous rappelâmes avoir été, à Lyon et à Grenoble, témoins de faits semblables, que l’autorité ne réprima qu’après en avoir été sollicitée. Est-ce sauvegarder la santé publique, que de permettre de débiter des remèdes dans lesquels la foule ignorante a souvent confiance aveugle, de sorte qu’ils lui font négliger les mesures hygiéniques les plus importantes ? est-ce comprendre sa mission, que de tolérer cette fallacieuse parade de désintéressement et de bon marché, cet appel aux misères de familles, ces trompeuses consultations gratuites accompagnées de remèdes payés dix fois leur valeur, tous ces dangereux appâts, en un mot, dont la vigilante autorité doit éloigner le public, quand il n’est pas assez sage pour découvrir lui-même le piège ?

Après la municipalité de Marseille, nos confrères de cette ville auront bien aussi leur petit mot N’est-il pas douloureux que trois étrangers, passant quelques heures seulement chez eux, aient été obligés de solliciter la répression d’un abus préjudiciable à la dignité médicale, tandis que les médecins de la ville ont sans doute passé et repassé devant la voiture du charlatan sans s’apercevoir que ses roues les couvraient de boue ? Approchez-vous du saltimbanque, et vous verrez bientôt que nous avons raison : le diplôme médical et les noms les plus illustres sont insultés.

Mais je veux vous conter la scène complète, telle qu’elle s’est passée lorsque, au sortir de l’Hôtel-de-Ville, nous rencontrâmes de nouveau la mascarade. La première fois, nous n’avons fait que voir, écoutons maintenant. Flânerie pour flânerie, celle-ci en vaut bien une autre ; elle vaut même mieux, car elle porte avec elle une leçon.

Au nombre des concertants se trouvait un grand et maigre vieillard de 60 à 70 ans. Il avait une vraie physionomie moscovite, avec ses cheveux jadis blonds, aujourd’hui couleur de filasse, relevés sur le sommet de la téte et noués en panache. Un habit de général anglais flottait sur son torse grêle, et pour achever le pittoresque du personnage, une énorme mèche de poils avait malencontreusement poussé sur le bout de son nez. Pendant qu’il souillait dans sa clarinette, le cheval fit un brusque mouvement, et le vieillard tomba rudement de la voiture sur le pavé. Je le crus mort. Il ne put se relever ; mais des bras officieux traînèrent tant bien que mal au cabaret voisin le pauvre homme tout meurtri. Cette triste scène tempéra par la pitié la mauvaise humeur qui nous indisposait si fort contre la troupe du charlatan.

Celui-ci cependant laissa partir pour le cabaret son vieux compagnon, sans songer à lui administrer sa panacée universelle, son grand remède infaillible contre les coups, chutes et contusions. Un verre de vin lui parut sans doute meilleur que tout cela.

Pour commencer à amasser la foule, le pseudo-major prit un grand livre coutenant des planches d’anatomie, et livra chaque feuillet aux regards du peuple toujours avide de ces sortes d’images. Des squelettes de fœtus de tout âge, puis un squelette d’enfant de 4 à 5 ans, furent ensuite tirés d’une grande botte où ils gisaient pêle-mêle comme dans un ossuaire. L’attention redoubla, et la foule devint plus nombreuse. Une grande verrière, contenant toute sorte d’instruments, compléta l’exhibition, et nous eûmes enfin l’exorde attendu si impatiemment.

Cependant, désireux de savoir quel degré d’estime le soldat accorde aux médecins militaires chargés de veiller sur sa santé, je m’approchai d’un tambour qui regardait comme moi. J’étais en voyageur, en bourgeois, Camarade, lui dis-je pour le sonder, est-ce là le chirurgien-major de votre régiment qui est sur la voiture ? Ça a l’air d’un homme bien habile. Mais le tambour me tourna brusquement le dos, après m’avoir jeté par-dessus l’épaule un regard méprisant. Il n’y a qu’un bourgeois assez bêle, dit-il à un caporal, son voisin, pour croire qu’un vrai major monterait sur une voiture comme ça. Le digne garçon ne se figurait pas quel plaisir il faisait au prétendu bourgeois en lui adressant ce mauvais compliment. Je lui aurais volontiers payé la goutte ; mais je craignais de me trahir.

Ce l’ut bientôt à mon tour de m’indigner. Le charlatan se donnait pour un ancien chirurgien-major de la garde impériale, et pour l’élève particulier du baron Larrey. Alin de mieux faire valoir ses arcanes, il en attribuait l’invention à l’illustre chirurgien en chef des armées impériales. Un murmure approbateur parcourut la foule, qui ne tarda pas à être entièrement convaincue, quand le drôle lui montra deux parchemins : l’un était, disait-il, un diplôme de médecin de première classe de la Faculté de Montpellier ; l’autre portait les armes du royaume des Deux-Siciles. Enfin il déroula une longue guirlande de certificats signés par des comtes, des marquis, des financiers, des notabilités. La foule admira les parchemins, mais ne remarqua pas les énormes fautes de français que faisait à chaque parole le pseudo major. Cent mains se précipitèrent vers la voiture ; à chaque demandeur fut distribué l’arcane avec la manière de s’en servir, et les coffres du charlatan s’emplirent de pièces de 1 franc ; car, pour se mettre à portée des pauvres familles, et en considération de la misère du moment, le philanthrope donnait pour ! franc ce qu’il avait, disait-il, vendu ailleurs, 3, 4 et 5 francs. La vente continua longtemps ; on achetait, on achetait.... Descendants des Phocéens, ne seriez-vous pas plutôt des enfants de la Béotie ?

Je quitte sans regret votre port fangeux ; niais, de grâce, vous voulez donc nous poursuivre jusqu’au bout, Figurez-vous, cher confrère, qu’on nous a enterrés huit dans l’intérieur de la diligence, vrai nid à choléra. Nous en fûmes heureusement quittes pour de moins malfaisants miasmes ; mais, parole d’honneur, les mangeurs d’ail ne sont pas d’agréables voisins dans une boite où l’on est huit à se regarder face à face.

A Toulon, nous trouvâmes aussi le choléra ; il était dans sa période ascendante et répandait déjà quelque terreur. Les souvenirs de la première épidémie légitimaient bien plus ces craintes qu’à Marseille ; car Toulon a été atteint à plusieurs reprises et avec une extrême gravité. La ville semble, du reste, un véritable foyer où tout doit concourir à donner à l’épidémie un caractère de haute gravité. Encaissée par un demi-cercle de hautes montagnes qui ne permettent pas aux vents du nord de la rafraîchir, rôtie par des ardeurs torrides pendant l’èté, elle est formée de rues étroites courant entre des maisons à quatre ou cinq étages ; des lignes de platanes épais tempèrent bien un peu la chaleur, mais leur feuillage arrête les courants d’air et perpétue l’humidité. Le port et les bassins, quoique bien supérieurs, au point de vue hygiénique, au cloaque de Marseille, laissent pourtant encore à désirer. Voilà Toulon.

A ce portrait nous pourrions ajouter l’affreuse habitude de n’avoir pas de lieux d’aisances dans les maisons, et de se servir d’un vase auquel les gens civilisés n’ont recours qu’exceptionnellement, Autrefois ce résidu était jeté par les fenêtres ; aujourd’hui la police force à l’apporter le matin sur la voie publique. Une seule rue, la rue de la Corderie, a conservé le privilège de se débarrasser de ses immondices au profit des passants ; et, le croiriez-vous ? cela parait si précieux aux Toulonais, que les logements y sont plus chers qu’ailleurs.

Si de l’ensemble nous passons aux détails, nous ne trouvons pas une meilleure hygiène. L’hôpital militaire surtout est un bouge où les forçats ne voudraient pas résider. On ne comprend pas que l’administration de la guerre ose condamner nos soldats à s’empoisonner dans les miasmes de ces corridors sans air et sans lumière qu’on appelle dérisoirement des salles. Notre ami Haspel, médecin en chef, avait été obligé d’évacuer ses malades sur un autre établissement provisoire : le choléra menaçait en effet de les enlever tous. Cette mesure produisit tout le résultat qu’on en attendait ; l’épidémie se ralentit immédiatement.

Le percement de quelques ouvertures a été proposé comme moyen d’assainissement et d’aération, mais le génie militaire a refusé, et pour cause, les améliorations demandées : le bâtiment, a-t-il répondu, se tient comme par hasard, c’est un problème d’équilibre ; le premier coup de marteau le renverserait comme un souffle fait crouler un château de cartes. Pauvres soldats !

L’hôpital de la marine est un vrai palais, en comparaison de l’établissement hospitalier destiné à l’armée de terre. Ce n’est pas seulement une exquise propreté qui y règne, mais véritablement du luxe, du confortable. L’alimentation est en rapport avec le local ; un simple matelot y est souvent mieux nourri qu’un officier dans les hôpitaux militaires. Aussi nos soldats de l’armée d’Italie, hébergés d’abord par la marine, ont-ils eu grand’peine à s’habituer au régime exigu qui les attendait ensuite chez nous. Il faut ajouter que, proportionnellement, le budget de la marine est ausi large que celui de la guerre est rétréci. Ici la journée d’hôpital ne dépasse guère 1 fr., tandis que l’an dernier, à l’hôpital de la marine de Toulon, elle a atteint 2 fr. 60 c. Une telle dépense ne serait pas possible au département de la guerre.

M. Auban, premier chirurgien en chef, président du conseil de santé, nous a fait voir l’établissement avec une extrême obligeance. Tout y est bien disposé pour donner l’instruction médicale aux trente ou trente-cinq élèves qui fréquentent cette école, et qui concourent ensuite pour le grade de chirurgien de troisième classe. L’espace manque un peu, les amphithéâtres, salles, cours, cabinets, sont trop pressés peut-être les uns sur les autres ; mais, au fait, il n’était pas nécessaire d’avoir le grandiose et l’ampleur du Val-de-Grâce, où près de deux cents auditeurs sont quelquefois appelés à s’asseoir au même cours. Il est fortement à désirer que la marine, à l’imitation de l’armée de terre, centralise l’instruction médicale : trois écoles, dont les élèves n’atteignent pas le chiffre moyen de trente dans chaque établissement, sont sans contredit un gaspillage de professeurs et de fonds. Des questions de personnes, qui devraient disparaître devant des considérations d’intérêt général, s’opposent seules à la réduction des trois écoles à deux.

Nous avons rencontré aussi M. Levicaire, second médecin en chef, professeur distingué et praticien des plus occupés. Dans une brochure publiée sur le choléra, M. Levicaire prétend que cette affection est un véritable empoisonnement dû à la formation anormale de l’acide cyanhydrique. Au sujet de la singulière immunité dont jouit Lyon : dans cette ville, dit-il, chaque allée est un passage ouvert au public et, de plus, un infect urinoir. Or c’est précisément parce qu’on pisse dans toutes les allées que Lyon est exempt du choléra, l’ammoniaque neutralisant l’acide cyanhydrique à mesure que celui-ci se forme. Cette explication vaut toutes les autres raisons qu’on a données ; il est vrai que celles-ci ne valent pas grand’chose.

La marine possède, outre l’hôpital que nous venons de visiter, le magnifique établissement de Saint-Mandrier, qui peut contenir cinq cents lits, c’est-à-dire à peu prés le double du premier. Saint-Mandrier, entièrement isolé de la ville, est situé dans une presqu’île baignée par les eaux de la grande rade. Eaux vives, ombrages, atmosphère pure, belles constructions, tout concourt à faire de Saint-Mandrier un hôpital type. Les courants d’air y sont néanmoins trop violents et trop froids, ce qui aggrave les afleclions de poitrine, et les fait naître chez les sujets traités pour d’autres maladies. Malgré cette grande aération, les blessés de Rome, amputés à Saint-Mandrier, sont presque tous morts de résorption purulente. Des quatorze premiers, aucun n’a survécu, malgré l’habileté du coup de couteau et les soins consécutifs bien entendus. Les hommes amputés sur le champ de bataille sont, au contraire, arrivés à Saint-Mandrier dans un excellent état. Cette comparaison n’est-elle pas de nature à déposer en faveur des amputations immédiates, si préférables aux amputations consécutives, d’après la plupart des chirurgiens militaires ?