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Manuel Elkin Patarroyo

De
246 pages
Le récit de la vie du docteur Manuel Elkin Patarroyo révèlent une attitude morale capable de changer la réalité. Sa vocation précoce à la recherche scientifique, son succès après la création du premier vaccin de synthèse contre la malaria et les conséquences médicales et sociales de son travail sont les objectifs voués à jeter des ponts de solidarité entre les êtres humains. Soucieux de contribuer à la construction d'un monde plus prospère, pacifique et solidaire, il a fait don à l'O.M.S. du brevet de sa découverte avant sa commercialisation.
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MANUELELKlNPATARROYO:
UN SCIENTIFIQUE MONDIAL

Documents Amériques latines Collection dirigée par Denis Rolland et Joëlle Chassin
La collection Documents Amériques latines publie témoignages et textes fondamentaux pour comprendre l'Amérique latine d'hier, d'aujourd'hui et de demain.

Déjà parus

DEBS Sylvie, Brésil, l'atelier des cinéastes, 2004. VILLANUEVA Michèle, Le peuple cubain aux prises avec son histoire, 2004. HOSSARD Nicolas, Alexander von Humboldt & Aimé Bonpland - Correspondance 1805-1858,2004. PACHECO Gabriel, Contes modernes des Indiens huicholes du Mexique, 2004.

ABREU DA SILVEIRA M.C, Les histoires fabuleuses d'un conteur brésilien, 1999. EBELOT A., La guerre dans la Pampa. Souvenirs et récits de lafrontière argentine, 1876-1879, 1995. TEITELBOIM V., Neruda, une biographie, 1995. CONDORI P., Nous, les oubliés de l'Altiplano. Témoignage d'un paysan des Andes boliviennes recueilli par F. Estival. 1995. ATARD B., Juan Rulfo photographe, 1994. VIGOR C.A. Parole d'Indien du Guatemala, 1993. WALMIR SILVA G., La plage aux requins, épopée d'un bidonville de Fortaleza (Brésil) racontée par un de ses
habitants, 1991. DURANT-FOREST (de) J., tome 1 : L'histoire de la vallée de Mexico selon Chimalpahin Quauhtlehuanitzin (du XIe au XVIe Siècle), 1987 ; tome 2 : Troisième relation de Chimalpahin Quauhtlehuanitzin, 1988.

@L'Hannatian,2004 ISBN: 2-7475-6901-2 EAN: 9782747569019

Flor ROMERO

MANUELELKlNPATARROYO. UN SCIENTIFIQUE MONDIAL
Inventeur du vaccin de synthèse de la malaria

Présentation

de

Federico MAYOR
Introduction de

Carlos ALONSO
Traduction de l'espagnol de Françoise T AKALI -BLASCO

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti 15 10214 Torino ITALIE

REMERCIEMENTS

À Claude COUFFON À Benjamin KRUK

À l'Ambassade de France à Bogota Aux laboratoiresMérieux

PRESENTATION

LA RESPONSABILITE

DU SCIENTIFIQUE

par Federico Mayor Secrétaire Général de l'U.N.E.S.C.O.
A mesure que la Science et la Technique prennent de l'importance dans le monde contemporain, s'accroît la responsabilité sociale de la communauté scientifique qui ne peut rester indifférente aux défis de la modernité. Ceux qui vivent dans les sociétés respectueuses de la liberté d'expression ont l'obligation morale de hausser le ton, au risque de n'être ni écoutés ni compris. Les scientifiques doivent avoir aujourd'hui assez de courage pour expliquer à la jeunesse ses devoirs envers son prochain qu'impliquent les privilèges du savoir et de la richesse, sans oublier de préciser comment l'intrépidité, l'imagination et la créativité permettent d'affronter les défis, quand la détermination et les perspectives de réussite les accompagnent. La vie du docteur Patarroyo, magnifiquement racontée par Flor Romero illustre ces simples vérités. Le récit passionnant de l'exceptionnelle trajectoire de la vie du Docteur Manuel Elkin Patarroyo et de son parcours scientifique révèlent une attitude morale capable de changer la réalité, malgré des circonstances peu favorables, alors que le talent, la discipline et la volonté créatrice sont de la partie. Sa vocation précoce à la recherche scientifique, son succès après la création du premier vaccin de synthèse contre la malaria et les conséquences médicales et sociales de son travail sont les objectifs voués à jeter des ponts de solidarité entre les êtres humains, sans distinction de race, de sexe, de couleur ou de

nationalité. « Un noir du Zaïre atteint de la malaria, en pâtit au même titre qu'un Thaïlandais ou un Colombien. La douleur et la souffrance sont identiques... La Science est universelle et l 'Humanité est unique. Il faut résoudre les problèmes avec elle et pour elle» affirme-t-il dans un de ses entretiens avec Flor Romero.

C'est avec une singulière opiniâtreté et beaucoup d'imagination que Patarroyo a surmonté le double obstacle de sa naissance dans un pays en voie de développement et de la violence dont il est souvent victime. Convaincu que seule la connaissance indique l'orientation que doivent prendre la société actuelle et l'effort collectif pour construire un monde plus prospère, pacifique et solidaire, il a fait don à l'O.MS. du brevet de sa découverte avant sa commercialisation. Depuis sa prime jeunesse, Patarroyo a compris que le scientifique qui s'enferme dans la tour d'ivoire de la pure recherche ou qui fait passer avant le devoir civique, l'intérêt économique ou professionnel, laisse le champ libre aux démagogues qui cherchent à le supplanter. Il est convaincu que l'expression la plus importante pour la condition de citoyenneté est son entière participation aux affaires publiques. Animé de la ténacité et de la lucidité qui le caractérisent, le chercheur va agir progressivement sur les parcelles de la société qui lui sont accessibles par son travail et plus tard, grâce au succès mondialement reconnu, par ses découvertes. « Je ne veux m'élever au-dessus des autres que si mon travail est utile à l 'Humanité» avoue-t-il modestement.
L'UNE.S.C.O. reconnaît l'importance des travaux du Docteur Manuel Elkin Patarroyo et compte sur sa présence et ses apports dans les différents congrès scientifiques. Mes titres de professeur de biochimie et plus récemment de Secrétaire Général de l 'UNE.S. C. O., font que j'ai sollicité en diverses occasions sa candidature au prix Nobel de Chimie.

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En raison de ses nombreuses qualités scientifiques, indestructible engagement dans l'homme et de sa foi monde meilleur, c'est un honneur pour moi d'ajouter commentaire à l'excellente biographie écrite par Flor

de son dans un ce bref Romero.

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INTRODUCTION

Carlos Alonso
Président du Comité de Bioéthique du C.S.l.S.(Conseil supérieur de la recherche scientifique) : Professeur au C.S.l.S.

Les grands objectifs du premier vaccin contre la malaria mis au point par le Docteur Manuel Elkin Patarroyo dans l'histoire de la médecine actuelle sont au nombre de trois: le premier est contenu dans la réalisation du vaccin en soi, le deuxième répond au « pourquoi» de ce vaccin et le troisième illustre la portée d'universalité que ce vaccin confère à la Science. La nouveauté que représente la mise au point du vaccin contre la malaria est l'importante apparition de procédés chimiques définis d'abord dans l'élaboration d'un produit à activité biologique capable de provoquer une réponse du système immunitaire contre un organisme aussi complexe qu'est un protozoaire, de forme semblable, mais avec plus de précision que ne le fait l'agent biologique intègre et en second lieu dans la définition des molécules chimiques que le parasite utilise pour envahir la cellule-hôte.
Selon le Docteur Patarroyo, cette nouveauté ouvre le champ à la préparation de vaccins contre l'ensemble des agents infectieux mais aussi à la formulation d'un modèle moléculaire précis de ces produits ou encore à la capacité de la Chimie, à défaut de la Biologie, d'introduire des adaptations stéréochimiques dans la structure finale du produit.

L'avis favorable d'un savant aussi éminent que le professeur Bruce Merrifield, prix Nobel de Chimie, pour la candidature "Prix Prince des Asturies" au vaccin de Patarroyo conforte cette distinction. Dans le passé et même à l 'heure actuelle, le principe de la vaccination repose sur l'inoculation chez l'individu d'agents infectieux provocant la maladie mais dans les limites d'une réaction de défense de l'organisme et non de la maladie déclarée. C'est ainsi qu'on continue de produire avec succès de nombreux vaccins contre les virus reposant sur l'hypothèse de pouvoir produire n'importe quel type de vaccin face à des organismes encore plus complexes. On ignorait - à défaut de connaissance, du moins par impossibilité et presque par nécessité - non seulement les particularités de la défense immunitaire aux virus à travers des mécanismes spécifiques mais le décalage de complexification biologique existant entre ces organismes et les bactéries, surtout les protozoaires. On prétendait tromper le système immunitaire en lui faisant croire qu'il avait été investi par un agent agresseur sans tenir compte que cet agent avait développé tout au long de la cohabitation avec l'hôte des molécules spécifiques transcendant le processus infectieux et que l 'hôte ne reconnaît pas étrangères parce qu'elles présentent des caractéristiques analogues aux siennes et contre lesquelles l'hôte ne développe pas de réponse immunitaire. On ignorait en outre et dans ce cas par défaut que l'agent envahisseur, pour exprimer ouvertement sa stratégie, avait développé des molécules capables de renforcer le processus infectieux au cas où celui-ci se produirait. En fait, un grand nombre de vaccins créés à partir de ces méthodes, non seulement ont abouti à des résultats inefficaces, c'est-à-dire nuls, mais ont été préjudiciables à l'organisme car ils renforcent les effets délétères de l'infection. Par sa démarche, le Docteur Patarroyo a rompu avec la tradition naïve qui prétendait venir ainsi à bout des parasites,. il introduit un souffle nouveau dans une recherche qui semblait condamnée à l'échec et à l'invalidation. Mais rompre avec la tradition et ouvrir de nouvelles voies dans une démarche solidement implantée, c'est s'exposer à de gros risques et désagréments. Le

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danger ne consistait pas seulement à affronter un organisme dont l'énorme complexité biologique peut leurrer mais aussi un organisme porteur d'un bagage historique séculaire et dont les dégâts au niveau des populations transparaissent déjà dans les premiers écrits qui les mentionnent. A titre d'exemple, les guerres du Péloponnèse sont dominées par ce fléau,. Alexandre le Grand meurt de malaria cérébrale et Darwin lui-même se consume dans des fièvres dues à la contamination par le Plasmodium. Aujourd'hui, le paludisme ou malaria continue à être un problème majeur de Santé Publique pour les pays du tiers-monde ou en voie de développement,. selon les statistiques de l'O.MS., environ 2 milliards d'individus vivent dans des zones où cette affection est endémique et on évalue à peu prés à 200 millions les personnes contaminées. L'incidence, chaque année, de nouveaux cas cliniques est très difficile à calculer bien que son évaluation soit terrifiante,. elle tournerait autour de dizaines de millions d'individus. Il est affligeant d'apprendre et de constater que dans de nombreuses régions de l'Afrique Tropicale des enfants de moins de cinq ans sont hospitalisés une à plusieurs fois par an et que trois millions meurent chaque année, contaminés par le Plasmodium. Le spectacle d'une salle d'hôpital africain envahie d'enfants désespérément tristes avec des yeux hagards et qui vous dévisagent avec une douceur infinie quand ils ne sont pas plongés dans une méditation incapable de soulager le mal, est une expérience inoubliable et qui vous transforme parce qu'elle touche au plus profond de l 'homme et de ses obsessions. Patarroyo le savait bien et c'est pourquoi dès le premier problème qui se présente dans sa vie de chercheur, il doit répondre soit en poursuivant à l'Université Rockfeller de brillantes études scientifiques auprès des plus brillants immunologues, soit en y coupant court pour se lancer dans une carrière dont il ne connaît que les prémices. Le choix était fait à l'avance car au fond de lui-même couvait l'idée que « la science doit être faite pour l 'Homme et par l 'Homme, faute

de quoi, elle et nous, sommes

condamnés au suicide» comme il

devait le déclarer en 1995 à Paris, à l'occasion de la remise du Prix «Médecin de l'Année ». Il savait aussi qu'affronter le Plasmodium relevait d'un défi guerrier historique que seules

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pourraient vaincre des armes inconnues par l'envahisseur. Au moment où il prit sa décision, il ne connaissait pas les véritables armes et encore moins les stratégies,. il devait l'apprendre plus tard, mais il espérait déjà un résultat positif d'un tel affrontement, étant guidé et soutenu par les vertus d'un visionnaire à la recherche d'une vérité sans préjugés: l'imagination, l'inspiration, le rêve et l'amour de l'humanité constituaient sa vérité. «J'aimerais transmettre au monde un message: quand on est habité par des songes, des desseins, des projets et un idéal appelant la réponse à donner à des problèmes universels, rien n'est impossible ,. l'impossible devient possible ». Les audacieuses affirmations de Patarroyo concernant l'impossible se changeraient en « possibilités» quand l'audace et l'opiniâtreté se conjugueraient. Cette imagination, cette utopie et cette originalité l'ont conduit à

explorer personnellement des voies déjà empruntées par
d'autres, à tracer des chemins pratiquement inexplorables, mais aussi à accumuler une série d'échecs qui ne le sont que d'apparence parce que porteurs de sagacité, _et qui l'ont finalement conduit à des succès susceptibles de transformer son exploit en un des principaux faits marquants de I 'Histoire Universelle des maladies infectieuses,. ils sont jalonnés par les récits du papyrus d'Ebers, ceux de la Bible, d'Aristote, d 'Hippocrate, de Gallien auxquels il faut ajouter un grand nombre de chercheurs de l'époque moderne d'après la revue Parasitilogy Today. Le Docteur Patarroyo veut arriver à transformer le cours de l'histoire épidémiologique de la malaria pour qu'à l'avenir cette terre de la désolation ne soit plus cadastrée dans les zones les plus défavorisées de la planète, qui en outre, pour des raisons économiques, sont si éloignées de la solidarité humaine qu'on ne peut y pratiquer la prévention adéquate pour éviter la mort de millions d'enfants. Mais demandons-nous quel est le schéma du vaccin de synthèse? Etant donné que le parasite a un cycle de vie assez complexe dans l'organisme qu'il infecte, le Docteur Patarroyo savait très bien que les points d'impact offerts au parasite par le système immunitaire sont nombreux. Il existe un premier point d'impact 10

contre le sporozoïte dans la première étape de l'infection et un second, contre le mérozoïte dans la deuxième étape de l'infection. Le chercheur restait convaincu que n'importe quel vaccin qui agirait exclusivement contre le sporozoïte, à moins d'être efficace à 1 00% et en quelques minutes, ne serait plus valable puisque les sporozoïtes envahissent rapidement les cellules hépatiques en se convertissant en mérozoïtes, et que ceux-ci, à l'abri du système immunitaire, contamineraient à leur tour d'autres érythrocytes, reproduisant ainsi de nouvelles générations de ces formes. Il postulait qu'un vaccin qui serait dirigé contre le cycle hématologique du parasite, même s'il n'était efficace qu'à 70% permettrait d'abord de contrôler la virulence de l'infection et ensuite au système immunitaire de l 'hôte de la contenir. Sans nul doute, le vaccin idéal serait celui qui s'attaquerait aux deux formes du parasite,. il serait d'autant plus efficace qu'il parviendrait à contrecarrer les éléments que ce dernier utilisait pour envahir son hôte à l'exclusion de ceux qui induisent à une immunodépression. C'est pour cette raison que le Docteur Patarroyo et son équipe mettent au point en 1986 un produit vaccinai SpF66 élaboré sur la synthèse chimique non seulement d'un, mais de plusieurs éléments protecteurs du domaine protéique que le parasite utilise pour envahir les érythrocytes. Attaquer sur plusieurs fronts était plus efficace que sur un seul. Le chercheur me confia que cela était une évidence déjà utilisée par d'habiles stratèges, mais il est troublant de penser que l'évidence ne soit pas généralement le fruit de l'intelligence, et même du génie. Formulé ainsi, tout est facile. Mais le produit blanc SpF66 fut l'aboutissement de longues et laborieuses années d'enquêtes en biologie moléculaire et cellulaire, de patientes mais trépidantes recherches et synthèses dans les domaines d'interaction parasite-cellule hôte et pour finir d'une angoissante expérimentation sur les singes Aotus. D'après une légende de la forêt amazonienne rapportée dans le « Le Fleuve de la Vie» par Jairo Anibal, ces bêtes se seraient prêtées, au péril de leur vie, à la réalisation des études de Patarroyo. Il en accepta le don et conclut avec eux un pacte: ils couraient un risque, ils allaient recevoir un parasite qui serait certainement dangereux

Il

mais il restait écrit que le docteur s'engageait à faire les efforts nécessaires pour qu'aucun d'eux ne succombât. Les Aotus acceptèrent le pacte dont le résultat devait les transformer en protagonistes de la découverte du premier vaccin contre la malaria, dont on évaluait à 80% l'efficacité. En décembre 1986, le Docteur Patarroyo dut prendre une nouvelle décision,. le vaccin n'était pas toxique, mieux, il était efficace, mais il restait à l'administrer à son dernier destinataire, I 'homme. Répétons-le: la chose était facile à dire mais l'angoisse fut aussi mortelle que pouvaient s'avérer l'être

les résultats de l'infection expérimentale. Qu 'allait-t-il se
passer si le vaccin était toxique ou inopérant chez les êtres humains ou si une des personnes soumises à l'expérimentation contractait une hépatite chronique ou venait à décéder? Après y avoir réfléchi, j'ai dit à Patarroyo qu'étant donné que tous les faits définissaient le vaccin comme atoxique et efficace, le passage à l'homme se justifiait du point de vue éthique. « Mon cauchemar, me rétorqua-t-il, c'est de me retrouver avec treize jeunes gens décédés. L'expérimentation se fit pour cette raison au département des soins intensifs de I 'hôpital militaire. Quand le moment crucial arriva et qu'il fallut inoculer le parasite dans les veines ajoute-t-ilje n'ai pas pu trouver le sommeil pendant onze jours. J'étais devenu un zombi,. pris de panique, je me rendais à I 'hôpital à n'importe quel moment du petit matin pour prendre des nouvelles des jeunes gens car je connaissais l'aspect erratique de la malaria. » Les résultats de l'expérimentation furent publiés en 1987. Le vaccin
apparaissait comme efficace à 70% dans l'espèce humaine. De nouvelles données vinrent corroborer les anciennes pour affirmer que le vaccin était fiable, atoxique et immunogène. On constata avec surprise que le parasite, au cours de sa longue histoire, était devenu capable de provoquer la sélection génétique de la part de l'hôte, dans certains domaines que le parasite lui-même utilisait pour le contaminer. Mais l'imagination, le rêve et l'originalité sont toujours à disposition du chercheur. Grâce à la chimie, Patarroyo dessine et construit

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les variantes possibles des domaines d'interaction qui peuvent passer outre l'aveuglement du système immunitaire de l'hôte sans provoquer chez lui une réaction auto-immune. Il analyse le problème, l'ébauche, synthétise le produit et vérifie son efficacité. L'avenir est prometteur, car de nouvelles données qu'il appartient à lui seul de dévoiler rendent périmées les anciennes. Ces champs d'expérimentation se poursuivant au Venezuela, en Equateur, au Brésil et en Colombie, prouvent que l'efficacité globale du vaccin oscille entre 40 et 70 % selon les âges. Le gouvernement espagnol - par sa coopération tant au niveau du Plan National de la Recherche que du C.S.I. C., l'Institut de Médecine Tropicale de Suisse, l'D.MS., l'Ecole de Médecine Tropicale de Londres, d'une seule voix de portée internationale, proclament que dans une zone d'Afrique où la malaria sévit à l'état endémique, l'efficacité du vaccin est de 31%. Les Ministres de la Santé du continent africain, d'Inde et d'Indonésie commencent à demander plus qu'auparavant la vaccination de leur population. Le Docteur Patarroyo n 'a pas seulement élaboré le premier vaccin efficace contre la malaria produit chimiquement,. il a aussi montré que la Biochimie de protéines est .une voie susceptible de révolutionner la technologie de production des vaccins en la rendant très aisée, économique, contrairement aux techniques en usage, disponibles sur le marché. Les vaccins de synthèse pourraient être accessibles aux plus nécessiteux, c'est-à-dire à la plus grande partie de l 'Humanité. A l'intérêt d'utiliser la Chimie comme outil de production des vaccins s'ajoute un autre aspect: le contrôle de la qualité du produit, sa pureté chimique pouvant atteindre les 99-1 00%. Il est évident que ces produits seraient exempts de contaminants capables de provoquer des réactions contraires. Voilà le message que le Docteur Patarroyo veut faire passer constamment chez son auditoire quand il démontre que les vaccins produits par synthèse chimique sont fiables, immunogènes, et ne produisent pas d'effets latéraux
indésirables.

On peut donc dire que Patarroyo a diffusé à partir de la Colombie, et pour la terre entière, une des plus importantes 13

découvertes scientifiques, laquelle pourrait servir de modèle universel. Normalement, un groupe de scientifiques dessine les produits, un autre les élabore et un dernier les teste. Ce compartimentage de la Science est dû à des restrictions techniques à l'intérieur des groupes et qui génèrent autant d'inconvénients que d'avantages. En produisant les vaccins de synthèse, le Docteur Patarroyo a parcouru le chemin qui va de l'élaboration du moule conceptuel physique et moléculaire du vaccin à la production massive de ce dernier en passant par les tests cliniques et pré-cliniques, les champs d'expérimentation en différents points du globe. Sans nul doute, et il le sait, ce parcours n'est pas seulement lefruit de son propre labeur mais aussi de l'effort presque mystique d'un groupe d'experts en différentes disciplines et d'un peuple qui poursuit avec lui le
même objectif. Est ce que la Science, produit d'élaboration

culturelle au service de l 'Humanité, doit être soumise au Pouvoir? En faisant don de la première de son vaccin à l'O.MS., Patarroyo veut que la production de celui-ci ne soit pas prétexte à des bénéfices économiques démesurés, qu'il puisse être indépendant -de l'industrie pharmaceutique internationale et que le sacrifice et la douleur de l 'Humanité ne soient pas encore plus dépendants d'impératifs économiques. Avec ce geste, Patarroyo est sur les traces de son prédécesseur, Albert Sabin, Prix Nobel de Médecine qui a offert à l 'Humanité le vaccin de la Polio. Le vaccin contre la malaria se veut profondément Colombien,. aussi Patarroyo souhaite-t-il que, si les résultats de la Science sont universels (comme l'affirme Pasteur), ils n'en revendiquent pas moins une patrie et une fierté nationale.

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PREAMBULE

Manuel Elkin Patarroyo, considère, comme Pasteur, son modèle, que la science doit être au service de l'humanité, et il affinne volontiers qu'elle n'a pas de patrie. Ces postulats et d'autres semblables rapprochent les deux scientifiques, le Français et le Colombien. De plus, il existe une grande similitude dans certains de leurs comportements et attitudes. Patarroyo et Pasteur sont des êtres de communication-nés, des leaders capables, d'une parole convaincante, enthousiaste et aisée, de transporter leur auditoire. Le Colombien et l'Européen ont eu à pâtir des conflits d'intérêts qui affectent la communauté scientifique; ils ont été attaqués et qualifiés de charlatans. Mais tous deux ont su aussi se battre avec ténacité pour atteindre leur objectif. Ils ont défié les préjugés de leur temps et se sont lancés dans des recherches de grand~ envergure. La science a été leur religion, leur raison d'être, et ils s'y sont entièrement consacrés. Héros, à la fois simples et fiers. C'est ainsi que je l'ai perçu, quand, lors de notre première rencontre, Manuel Elkin Patarroyo cita la phrase d'Hôlderlin : « 1'homme est Dieu quand il rêve, mais quand il raisonne, il n'est autre qu'un mendiant qui, au bord du chemin, compte les miettes que la vie lui a laissées. » Je venais de rentrer en Colombie, après avoir résidé pendant 18 ans à Paris, quand j'ai rencontré pour la première fois, dans un petit restaurant de Bogota, Ie scientifique Manuel Elkin Patarroyo. Un autre scientifique colombien, Fernando Plata Uricochea, qui se consacrait à des recherches sur le sida, m'avait parlé en termes élogieux des travaux de Patarroyo: « Ce sera peut-être le nouveau Pasteur. Je suis sûr que s'il avait découvert le vaccin contre le sida, le monde entier le comparerait à Pasteur, même si la malaria tue plus que le sida. Je ne comprends pas pourquoi la communauté scientifique l'a ignoré pendant si longtemps. Peut-être parce que les chercheurs sur la malaria des pays qu'on appelle développés ne voient pas

d'un bon oeil qu'il ait découvert quelque chose qu'eux cherchent sans succès depuis tant d'années: le vaccin de synthèse de la malaria. Je suis sûr que l'humanité verra bientôt en Patarroyo le héros d'une des victoires médicales les plus importantes du siècle. » Nous ne nous connaissions que par ouï-dire. Lui avait lu quelques-unes de mes oeuvres, alors qu'il était étudiant en médecine. Moi, je le considérais comme un des candidats les plus probables au prix Nobel, puisqu'il avait mené à bien, élaboré et expérimenté à un très haut niveau le vaccin de synthèse contre le paludisme. Nous avions décidé de nous rencontrer, chez moi, avec également Alvaro Gonzalez, Javier Sanin, sa sœur Gloria Patarroyo, et mon fils David Nohra. Patarroyo nous parla de ses aventures et de ses mésaventures dans la recherche du vaccin contre la malaria, ainsi que de ses goûts pour la peinture, de son amitié avec Alejandro Obregon et de sa rencontre avec Picasso à l'entrée d'un ascenseur en Espagne quand le peintre se trouvait en compagnie d'une voluptueuse africaine. Ses yeux expressifs de Patarroyo, pailletés d'or, étincelaient en nous racontant des anecdotes sur son enfance à Ataco et à Tolima, son village natal où il grimpait sur les spondias du patio de la demeure paternelle pour observer un nid installé au sommet. Mais avant qu'il n'ait pu attraper le premier oisillon, la femelle troupiale l'avait criblé de coups de bec avec un tel acharnement que l'enfant était tombé sur le sol, au milieu de grands cris. Il avait reçu une leçon inoubliable: on ne barre jamais le chemin à une mère. Elkin et Gloria évoquèrent leur enfance heureuse à Ataco, libres comme la brise, qui arrivait du Saldana; seul le ronflement bruyant de l'autobus de cinq heures du matin venait troubler la paix de la bourgade. Le village appartenait aux enfants qui disposaient de ses rues poussiéreuses pour jouer aux gendannes et aux voleurs, aux boules et à la toupie, ou pour monter à bicyclette. La simplicité et l'ardeur avec laquelle Patarroyo racontait ces anecdotes, sa mémoire prodigieuse pour évoquer des noms et des dates, sa foi dans ses intentions, sa volonté inébranlable 16

d'être un bienfaiteur de l'humanité et l'idéalisme de ses rêves d'enfant m'ont conquise et m'ont poussée à devenir le témoin de son oeuvre et de sa vie. Cependant, cette nuit-là, je ne pus arriver à trouver le sommeil. Je pensais que peut-être, se lancer dans une telle entreprise, raconter pareil exploit scientifique, me dépassait. Malgré mes connaissances, je ne m'étais jamais retrouvée devant un savant d'une telle envergure; pourtant, en tant que journaliste, j'avais interviewé de nombreux inventeurs, chercheurs et artistes. La crainte m'envahit: serais-je capable de répondre aux attentes du scientifique et de son entourage? ... Je me suis souvenue qu'à la maison, nous avions toujours été en contact avec la médecine et que dans la bibliothèque familiale, les livres scientifiques côtoyaient les ouvrages

littéraires. Mariée à l'époque avec un gastro-entérologue,je
m'étais intéressée à cette spécialité pour sonder quelques-uns de ses mystères. Dans les années 60, la médecine colombienne était influencée par la médecine française et les étudiants étaient autant à l'aise dans les textes espagnols que français. Patarroyo subit l'influence de l'école française à l'Université Nationale; mais il alla plus loin, il voulut s'imprégner de l'esprit de ses écrivains, devenant ainsi l'admirateur inconditionnel de Camus, dont il est capable de réciter par cœur des passages entiers de ses oeuvres; les sages vérités qu'on y trouve guident sa vie: « le temps viendra d'un nouvel humanisme, et une éthique humaniste basée sur le respect de l'être humain s'instaurera », dit-il. Je mobilisai ma mémoire pour voir comment je pouvais rendre l'atmosphère dans laquelle avait grandi le scientifique, et comment s'était développé son idée d'inventer des vaccins tout en rêvant de devenir le nouveau Pasteur. Je suis née dans un petit village caché des montagnes colombiennes, La Paz de Calamoyna, au bord du Magdalena et qui ressemble beaucoup géographiquement et humainement à Ataco. Je me suis souvenue que mes ancêtres avaient parcouru le pays de Tolima et que j'aimais autant que le chercheur, les pâtés de viande, les galettes de maïs et le cochon de lait. 17

Mon grand défi était donc de rassembler les idées du savant et de les traduire dans un langage universel accessible à n'importe quel lecteur, tout en gardant le rythme de la narration. Ce travail ne devait pas être une biographie guindée, mais une série de conversations humaines, simples, si transparentes que le lecteur resterait captivé par la philosophie fondamentale du scientifique. Mon propos était de raconter l'histoire d'un homme qui, sans être né dans un milieu influencé par la science, et sans moyens matériels pour se procurer la meilleure documentation ni créer son propre laboratoire ou s'introduire dans les cénacles des spécialistes, mais originaire d'un village perdu de Colombie, était parvenu à faire une découverte aussi importante que le vaccin de synthèse, une découverte qui partagerait en deux l'histoire de l'immunologie, quand la communauté scientifique reconnaîtrait entièrement la validité de son apport, c'est-à-dire un « un avant et un après Patarroyo. » De plus, sa philosophie toute nouvelle sur l'attitude du scientifique dans le monde d'aujourd'hui m'encouragea à m'investir en tant qu'écrivain dans cette tâche: Patarroyo voulant démystifier la science et l'at-racher à son ghetto, en la rendant accessible au grand public, en désirant sortir des schémas codifiés par quelques initiés et toucher un large auditoire. Sa mission englobe une pensée politique destinée à aider des millions d'êtres humains, essentiellement dans les pays en voie de développement. C'est un leader de talent, imaginatif et généreux. Mon travail consisterait donc à traduire pour le lecteur ordinaire le difficile langage scientifique, à faire qu'il comprenne ce qu'est un vaccin, un virus, une bactérie, un parasite ou un placebo sans avoir fréquenté les bancs de la faculté de médecine ou de chimie. Par ailleurs, je désirais rapprocher le savant des «autres» en leur montrant son côté humain pour qu'ils puissent sentir, comprendre et apprécier ses mérites à leur juste mesure. Bref, démystifier le héros. Une de mes passions ayant été de faire entrer dans la littérature la mythologie colombienne, je pensais disposer de quelques codes qui allaient me faciliter la tâche.

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La raison qui fmit peut-être par m'inciter à ce travail a été son altruisme. Quelqu'un qui, sans posséder de ressources excessives, décide d'offrir son brevet d'inventeur pour le bien de 1'humanité mérite respect et admiration. Patarroyo a été le premier scientifique à faire don de sa découverte à l'O.M.S. afin que celle-ci la mette au service des plus défavorisés, la malaria affectant surtout les populations pauvres de notre planète. TIoffre sa découverte avant même que ne commence sa commercialisation, faisant en sorte que le prix de revient du vaccin ne dépasse pas la somme dérisoire de 30 centimes de dollars. On a calculé qu'ainsi trois millions d'êtres humains seraient sauvés chaque année. A partir du soir où nous avons décidé, lui et moi, d'écrire sa biographie, je me suis fIXée un calendrier où figurait entre autres, un voyage à son village natal d'Ataco. Sa mère, Julia, sa sœur, Gloria, médecin, et le chef de vaccination de son équipe, Roberto Amador m'ont accompagnée. C'est par un après-midi ensoleillé de janvier que nous sommes arrivés en jeep au village minier, après avoir roulé péniblement pendant trois heures sur une route abrupte. Nous avons parcouru Chiparco, la fenne où, enfant, il passait ses vacances. J'ai visité la demeure où il est né, l'église où il a été baptisé, j'ai parlé avec ceux qui furent ses camarades de l'école publique et de ses aventures du côté du Saldana. Je me suis entretenue avec ses oncles, ses frères et ses neveux, avec les chercheurs d'or de la région et les commerçants. J'ai partagé leurs après-midi, assise dans les cafés des chaudes rues d'Ataco. Là se trouve l'école où l'enfant Manuel Elkin rêvait de devenir un scientifique, en suivant la voie tracée par Pasteur et tout en lisant la revue Billiken et les biographies d'hommes illustres que lui achetait son père, Manuel, sergent du poste de police d'Ataco. Je suis arrivée à Ataco à peine un an après la mort de Manuel Patarroyo, plus connu sous le nom de « Patas», le patriarche de la famille; le souvenir de celui qui fut le fondateur d'une descendance aussi nombreuse que remarquable, était très présent. Julia, femme énergique et décidée, qui a mis au monde onze enfants, m'a décrit son mari. Philosophe empirique et homme d'action, il avait été très strict avec ses 19

enfants pour lesquels il concevait de grands projets au point que le couple Patarroyo-Murillo s'est retrouvé dans la réussite de sa progéniture. Je me suis arrêtée à Girardot où Manuel Elkin avait fmi ses études primaires et suivi quelques classes d'enseignement secondaire, car la famille fut obligée de partir, chassée par la violence « partidiste » qui dévastait la région. En tant que seule famille libérale dans un village conservateur, elle s'exposait à de grands dangers. En ce temps d'intolérance, la rivalité entre « rouges» et «bleus» était extrême. Le curé du village les cacha souvent, mais il continuait d'arriver sur la place des sacs pleins d'oreilles coupées et des cadavres descendaient le Saldana sans qu'on puisse espérer la moindre accalmie dans cette guerre civile non déclarée. Manuel Elkin garde-t-il ces scènes d'enfance au fond de sa mémoire ou les a-t-il effacées? . .. il refuse catégoriquement de parler de ces épisodes cauchemardesques. Autour des années 60, Girardot, dont le nom évoque les exploits ~u valeureux militaire qui accompagna Simon Bolivar dans sa lutte pour l'indépendance, était déjà un port important sur le Magdalena. Fuyant la chaleur, c'était le lieu privilégié des gens de Bogota pour y passer les vacances, à deux heures seulement de la capitale. Avec ses rues étroites, rafraîchies par les acacias et les ocobos*, Girardot possédait déjà deux lycées: le Santander, situé au centre de la ville où Elkin débuta, et le Anastasio Girardot. De vastes terrains s'étendaient à l'extérieur de la ville et c'est ici que l'enfant devait se retrouver quelques années plus tard. J'ai fait venir ensuite ses frères qui ont évoqué leurs souvenirs de Manuel Elkin. C'est une famille solidaire, une tribu qui se soutient à tout instant. Comme tombé du ciel, l'autre Manuel, le plus jeune, arriva soudain; c'est un scientifique éminent, spécialiste d'oncologie, attaché à l'Institut

(1) Ocobo

: arbre de la vallée du Magdalena,

réputé comme remède

antisyphilitique.

Son bois est utilisé en ébénisterie.

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Karolinska de Suède. TI était venu en Colombie passer les vacances auprès de sa famille. J'ai recueilli aussi les témoignages de ses collègues, amis et compagnons d'aventures dans la recherche du vaccin de l'Institut d'Immunologie de San Juan de Dios ; celui du psychiatre Ismael Roldan, un de ses plus grands amis et aussi de Roberto Amador, chef de vaccination de l'Institut. Plus tard, j'ai pu contacter un autre grand ami de Patarroyo : Carlos Alonso, Directeur du Centre de Biologie Nucléaire « Severo Ochoa» de Madrid, qui considère que Patarroyo est un « formateur de jeunesses. TI symbolise l'effort, qui pour grand qu'il soit, ne sera jamais inutile s'il sert à faire quelque chose d'important et à résoudre des problèmes à l'échelle mondiale. » Après une brève pause due à une intervention chirurgicale que je dus subir, Manuel Elkin et moi reprîmes nos rencontres fixées à sept heures du matin pour continuer à parler et à enregistrer. Il était toujours très ponctuel, dispos - après avoir pris un petit déjeuner de pâtés de viande, galettes de maïs, oeufs brouillés- plein d'allant et d'aisance. C'est un leader-né qui possède ce talent d'orateur séducteur qui captive son interlocuteur au point que ce dernier ne se lasse pas de l'écouter. S'il n'avait pas été un scientifique, je pense qu'il aurait pu s'imposer comme leader politique. Il a un charme fou, et comme ses arguments sont à la fois extrêmement convaincants, humains et simples, son message passe très facilement. J'en ai eu la preuve dans les conférences de presse et les tables rondes de scientifiques et journalistes auxquelles j'ai pu assister en Colombie ou en France. C'était la première fois que cet homme de science racontait sa vie et son oeuvre. « Cette biographie est exclusive - me dit-il. Je n'aurai plus jamais le temps de raconter les péripéties de ma vie à personne d'autre ». Nous avons travaillé pendant deux ans, en conversant et en parcourant les lieux les plus divers. J'ai décidé de le faire parler à la première personne dans la plus grande partie de ce récit afm qu'il gagne en force et en crédibilité. Je me sens privilégiée d'avoir reçu ses confessions de vive voix. 21

Après avoir apporté les dernières retouches au premier livre sur sa vie, son oeuvre et corrigé par lui, j'ai continué à écrire sa biographie et à m'intéresser à ses succès et interventions, soit dans «les Journées sur Pasteur» à Bogota, ou le prix « Médecin de l'Année» pour la revue « Impac Médecin» ou bien encore lors de la première remise de nos conversations à la Maison de l'Amérique Latine à Paris. Alors que plus de 300 groupes étudient la possibilité de créer un vaccin chimique contre la malaria dans le monde, Patarroyo peut s'enorgueillir d'avoir atteint le but. Cependant, il a dû endurer de nombreuses années d'incertitude avant que la communauté scientifique internationale n'accepte sa découverte. Les facteurs qui interviennent dans un tel conflit, à caractère aussi bien scientifique qu'économique, constituent peut-être un des chapitres les plus passionnants de sa biographie, car il s'agit d'une guerre qui est loin d'être terminée. Avant d'atteindre la cinquantaine, Patarroyo a fait beaucoup parler de lui, et continuera de le faire pendant de nombreuses années puisqu'il ne se limite pas à poursuivre les travaux avec son équipe scientifique à Bogota et sur l'Amazonie dans le perfectionnement du vaccin contre la malaria; actuellement le champ de ses recherches s'est étendu à la mise au point d'un vaccin de synthèse contre la tuberculose et l'hépatite. Sa sérénité, sa capacité de travail et son credo scientifique lui 'permettront sans doute de nous étonner encore avec de nouvelles découvertes. Son génie a consisté à se servir des -rares -moyens mis à sa portée: «Dans mon pays, dit-il, les problèmes peuvent se résoudre plus facilement avec de l'originalité et de l'imagination qu'avec de l'argent.» Ceci lui a permis de surmonter avec talent les obstacles d'ordre scientifique et économique. Il est devenu un chercheur aux multiples facettes; il a pu aussi bien fonder un Centre de Recherches qui lui appartient qu'utiliser avec succès une colonie de singes de la Forêt Amazonienne pour ses expériences.

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