//img.uscri.be/pth/656a741feece7b6a06ed969010ba80ab88191e1a
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 7,50 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

QUELQUES MOTS SUR UNE ABSENCE

De
109 pages
Un instant de séparation, d’ivresse, de douleur, d’extase et d’angoisse. L’instant d’une naissance, j’ai accouché de toi, Guillaume, mon fils. Il y a cinq ans, un 30 mars, tu es rentré doucement un vendredi soir et tu es parti en silence pendant la nuit par erreur… Juste une petite boîte de médicaments, une petite boîte verte et blanche. La vie ne me demande pas mon avis et elle continue. Rien à faire il faut y aller. Ces pages retracent avec sensibilité, justesse et poésie, l’histoire de ces années, de cette errance qu’on appelle le deuil.
Voir plus Voir moins

QUELQUES

MOTS SUR UNE ABSENCE

Collectioll Au-delà du témoignage
dirigée par Dominique Davous

Quand le meilleur devient le pire! Quand soudain, sur le chemin surgit l'événement, celui-là même qui peut vous terrasser et vous laisser au bord, celui-là même aussi qui peut faire de vous un autre. .. Des hommes, des femmes racontent et se racontent. Ils utilisent l'écriture comme un filet pour empêcher la chute. Ils refusent la violence du silence qui enferme. Ces hommes, ces femmes qui écrivent ne s'arrêtent pas au pourquoi mais s'engagent sur le chemin du pour quoi, en vue de quoi... Ils retraversent leur vécu et en dégagent les lignes de force. Ils introduisent la pensée dans l'expérience, rejoignent l'universel dans le singulier et risquent une parole critique pour suggérer d'autres possibles. Ils jettent un pont vers le lecteur et l'incitent à les rejoindre. Dominique Davous, que la mort d'un de ses enfants a conduite à l'écriture, dirige la collection Au-delà du témoignage, dont elle propose qu'elle devienne pour ceux qui la fréquenteront, auteur ou lecteur, un jardin où l'on se promène avec envie... contre le pire et pour le meilleur

Déjà parus
Aline BOULETREAU, Un enfant né très prématurément, 1999. Jeanne JORAT, Une enfantface au sida, Daphné ou l'art de vivre, 1999. Marie DELL'ANIELLO, Gilles DESLAURIERS, Rencontre entre un thérapeute et une fantille en deuil, 2000. Jeannine DEUNFF, Dis maîtresse, c'est quoi la mort ?, 2001. Annick ERNOULT, Dominique DAVOUS, Animer un groupe d'entraide pour personnes en deuil, 2001. l LA VILLONNIERE, E. CLEMENTZ, Naître tout simplement, 2001. Michèle BROMET-CAMOU, Milie, enfant à naître... -Un certain regard sur l'autisme-, 2002. Christiane CAMURAC, Deuil et racines - retour aux Corbières, 2002.

CARPENTIER MICHEUNE

QUELQUES MOTS SUR UNE ABSENCE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

cgL'Harmattan, 2002 ISBN: 2-7475-3149-X

A Claudine qui m'a inlassablement ouvert les bras et sans qui ce livre n'aurait jamais existé.

LA NUIT DU VENDREDI

AU SAMEDI

Cette nuit là, tu es rentré sur la pointe des pieds. Je ne t'ai pas entendu. Tu es passé comme une ombre dans le couloir, en veillant à ne pas faire craquer les marches. Tu as pendu ta veste au portemanteau, à ce que nous appelons le porte manteau et qui n'est, en fait, que la pomme de la rampe au bas de l'escalier, juste à l'entrée de nos pièces à vivre. J'ai retrouvé ta veste le samedi matin. Il Y avait la foire à la place Bockstael, et je n'ai jamais vraiment aimé que tu y trames. C'est à deux pas de chez nous et les échos très assourdis des musiques de manèges parviennent jusqu'à la ma1son. Je ne sais pas si c'est là que tu es allé ce vendredi là. Les rumeurs de la foire étaient éteintes avant ton retour, cela je le sais, je ne les entendais plus au moment où je me suis couchée.

Dans ce silence retrouvé, j'ai bien dormi cette nuit là. Déjà commençait le règne du silence mais je ne le savaiS pas. Dans ce silence je dormais et tu veillais encore. Tu veilles encore.
Tu es rentré doucement un vendredi soir, et tu es parti, en silence et pour toujours pendant la nuit. Sans un mot, sans un cri, tu m'as quittée en laissant ta veste pendue sur la pomme de la rampe au bas de l'escalier. A ton retour le chien a dû agiter la queue, vaguement comme elle le fait dans ce cas, sans même lever la tête, le nez posé sur ses

cuisses. Juste une oreille qui se redresse à demi et qui pivote un peu, un mouvement paresseux du panache de la queue. La porte de la rue était soigneusement refermée et ta clef était remise en place dans la poche de ta veste pendue au bas de l'escalier. Ton porte-clefs est un petit fantôme hilare et bedonnant. Toi, tu es long et mince. Tu as glissé ton grand corps d~adolescent dans la cage d>escalier, doucement, soigneusement, débarrassé de l'épaisseur de ta veste qui t'élargit. Tu es monté comme une ombre, comme un fantôme, sans allumer la lumière de peur de me réveiller. Tu y as presque réussi, je t'ai vaguement entendu mais je ne suis pas sortie de mon lit et je me suis rendormie aussitôt. J'ai continué à dormir. C'était notre vie, c'était la vie, la mienne qui continue, la tienne que tu essayais de construire. Je n~aimais pas que tu rentres tard, tu avais envie, très fort envie, de te passer de mes conseils et surtout de mes ordres. C'était notre vie dans l'écoulement du quotidien, jour enftlé après jour, soleil ou pluie, matin et soir, bonnes et mauvaises heures, journées maussades ou gaies. La vie tout simplement au ffi du temps. Depuis a commencé le f11 des nuits, ténu) tenace, et tes pas feutrés dans ta chambre au-dessus de la mienne. Tes pas du silence. Je t'ai reconnu de dos, hier à la foire de la place Bockstael. Tu jouais aux jeux vidéo. J'ai toujours trouvé ces jeux stupides. Tu te tournais lentement vers moi au moment où je passais en voiture, très lentement et puis subitement c'est un autre visage qui a pris ta place. Où es-tu? Je t'ai vite retrouvé devant le manège clinquant des chevaux de bois mais tu t'es évanoui vers le stand de tir à la carabine. Là tu t'es fondu dans la grisaille. Mais en 10

même temps tu t'appuyais au comptoir des beignets et croustillons dans l'odeur violente de la friture. Tu te dissous partout A la foire tu es noyé dans les vagues chaotiques ne peux pas entendre ton nouveau silence. de la musique, je

Tu n'étais pas quelqu'un de discret. Ton claquement de porte faisait vibrer la maison sur ses assises et ton passage dans l'escalier évoquait une charge d'éléphants. Ton pas était pesant, tu aimais les grosses chaussures, celles qui se posent solidement sur le sol et alourdissent le pied et la marche. Le plafond de ma chambre est haut. C'est un plafond ancien avec de belles moulures. II sépare ta chambre de la mienne, ton sommeil du mien. Ton pas si pesant me faisait parfois craindre la naissance et le cheminement d'une fissure dans le plâtre. Maintenant ton pas n'est plus qu'un souffle et je n'ai plus peur.

Dans l'escalier aussi tu passes comme une ombre, les marches ne craquent plus. Tu es devenu léger. Bien sûr, il y a encore l'écho de tes pas dans la rue le soir, à l'heure où les bus se sont arrêtés et où les trams ne ferraillent plus dans la courbe de la rue Fran sman. Mais comment être sûre que ce soient les tiens? J'écoute dans la nuit. D'ailleurs tu ne peux pas rentrer aussi tard, tu le sais bien. Il Y avait la porte qui claquait en bas et je savais que tu étais rentré. Je suis soulagée de te savoir là.

Il

Tu n'arrivais jamais à aller te coucher, amateur des heures nocturnes, et souvent tu veillais tard dans ta chambre. J'entendais ton pas, je l'entends toujours mais il est ténu, maintenant. Je veille aussi maintenant. Je veille encore. Pour te savoir là, pour te sentir, il faut attendre. Le silence c'est plus difficile que le bruit. Alors j'attends que tu fasses signe. Parfois les murs vibrent un peu, quelque chose fait tressaillir la table de la cuisine. Nous vivons encore dans l'univers du bruit et les verres qui s'entrechoquent doucement dans l'armoire me disent que nous sommes encore au royaume de la pesanteur.

Autour de moi, il y a encore des choses lourdes.
La dernière chose lourde que tu m'aies laissée, c'est ce grand corps blême d'adolescent que j'ai retrouvé sur ton lit ce samedi matin. Un corps endormi, oui mais trop pâle, trop froid, trop immobile et surtout beaucoup trop lourd. Jamais tu n'as été aussi lourd que ce matin là, quand j'ai voulu te réveiller et que je t'ai secoué pour te faire ouvrir les yeux et te ramener à moi. Tu n'as pas voulu, tu es resté cette chose encombrante froide et pesante. Cette chose morte. Il a fallu deux brancardiers pour te faire redescendre cet escalier que tu avais monté sur la pointe des pieds après avoir soigneusement rangé ta veste. Tu n'as jamais pesé aussi lourd. Je sais et que passes encore maintenant que tu es entré dans le monde de l'impalpable nous faisons beaucoup trop de bruit pour t'entendre. Tu dans l'escalier sans faire craquer les marches. Je n'ai pas enlevé ta veste tu pourrais en avoir besoin. 12