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Petits voyages nocturnes

De
120 pages
Déterminée à comprendre pourquoi elle est différente des autres, une femme entreprend un voyage au bout de la mémoire. Ce parcours initiatique - jalonné d’épreuves, de questionnements, mais également de découvertes et de prises de conscience inattendues - durera le temps d’une vie et lui permettra, peu à peu, de dénouer l’écheveau des souvenirs. Ce n’est qu’à l’issue de ce long cheminement qu’elle sera confrontée à l’horreur de ce qui fut à l’origine de ses troubles et trouvera la force de recommencer une nouvelle vie.
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Émilie Leclerc
Petits voyages nocturnes





MEMOIRES











Le Manuscrit
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Éditions Le Manuscrit
20, rue des Petits-Champs
75002 Paris
Téléphone : 01 48 07 50 00
Télécopie : 01 48 07 50 10
www.manuscrit.com
contact@manuscrit.com
 Éditions Le Manuscrit, 2005
ISBN : 2-7481-5065-1
ISBN : 2-7481-5064-3










EMILIE LECLERC



Prologue




A présent que le temps façonne mon corps en
reliefs incertains et qu’Antoinette s’est éteinte dans le
calme, je m’applique à rassembler ma mémoire. Ou
plutôt quelques uns de ses aspects cachés que j’ai
longtemps ignorés. Ils m’ont fait plonger en eaux
troubles, dans les territoires inconnus d’un monde
parfois effrayant et toujours mystérieux que la nécessité
m’a poussée à connaître.
Parce que c’était un monde souverain et que très tôt
dans l’enfance il m’avait indiqué la limite à ne pas
franchir, celle qui épousait et protégeait ma chair: la
peau. A la moindre chute, mes yeux d’enfant repéraient
la blessure et conduisaient l’information à mon cerveau.
Si la rugosité du sol avait trop largement entamé la
tendresse de cette délicate protection, il ne voulait plus
rien savoir. Après avoir été quelques instants en sur-
régime sous l’effet de la stupeur, la machine s’arrêtait
brusquement et je m’affaissais. Quand je reprenais
conscience, les yeux des adultes me transmettaient leur
frayeur d’avoir été les témoins de ces étranges
faiblesses. Avant de m’évanouir, je pressentais
l’imminence d’un grand danger dont j’ai atteint le point
culminant au cours de ma première grossesse. Mon
énergie me quitta du jour au lendemain et je sombrais
dans la dépression. L’acharnement que je mettais pour
maîtriser la situation en essayant de la rationaliser ne
9 PETITS VOYAGES NOCTURNES
tempérait pas la menace. Mais je pouvais en repérer
l’origine: l’accouchement au cours duquel je craignais
que ma fragile enveloppe n’éclate sous la pression
d’une force incontrôlable qui, cette fois, viendrait de
l’intérieur. Cependant, l’approche de l’évènement
parvint à déjouer mon imagination au cours des
derniers jours. Je retrouvai le contrôle et j’accouchai
l’esprit pacifié.
Pendant neuf mois mes fonctions cérébrales
avaient refusé de fonctionner normalement. A
l’exception pourtant de deux moments très brefs. Le
premier survint au début du quatrième mois quand
Pierre se manifesta pour la première fois. J’eus alors la
sensation qu’une force bienfaisante, partant du centre
de moi-même, se propageait dans tout mon être sous la
forme d’une grande bouffée de chaleur et l’émotion me
submergea. Plus tard, vers la fin du huitième mois, j’ai
profité d’un court moment de bien-être, le temps de
boire un grand chocolat dans le cadre rassurant d’un
bar tranquille.
Quand Pierre eut dix mois, j’étais de nouveau
enceinte. Je plongeais dans une autre dépression et dus
être hospitalisée pendant un mois et demi.
10 EMILIE LECLERC



I




De mon arrivée à l’hôpital, je garde le souvenir
d’un grand soulagement. J’avais le sentiment d’être à
l’abri d’une menace qui ne disait pas son nom. A cette
époque, j’ignorais tout des symptômes de la dépression
et aucun des médecins que j’avais consultés jusqu’ici
n’avait prononcé ce mot devant moi. Mais l’attitude
chaleureuse de l’infirmière qui m’accueillit semblait
légitimer à mes yeux cet état d’extrême fatigue que mon
entourage, à l’exception de Jos, avait beaucoup critiqué.
Ma voisine de chambre parlait volontiers de la
vie qui ne l’avait pas épargnée. Elle était là depuis trois
semaines après un divorce et un suicide manqué. Elle y
retrouvait peu à peu ses forces et son sourire grâce aux
médicaments et aux visites fréquentes d’un nouvel ami
qui lui redonnait confiance en l’avenir. Elle me posa
des questions sur la raison de ma présence, mais après
que j’eus évoqué les deux grossesses qui m’avaient
menée au désespoir, elle me rétorqua que les meilleurs
moments de sa vie avaient été de porter la petite Anna
pendant neuf mois et qu’elle espérait bien, d’ici son
départ, me communiquer tous les sentiments positifs
qui doivent occuper l’esprit d’une femme enceinte. Je
me sentais misérable et faisait la douloureuse
expérience de l’incommunicabilité.
Chaque semaine son compagnon lui apportait
des revues illustrées qui l’informaient sur la vie des
11 PETITS VOYAGES NOCTURNES
grands de ce monde. Elle me les prêtait généreusement,
mais les feuilleter augmentait ma détresse de ne
pouvoir m’intéresser à un univers que je semblais avoir
quitté. Tout comme m’étaient insupportables les bruits
qui me parvenaient de son petit poste de radio.
Jos était le seul élément extérieur qui pouvait me
rassurer. Ses visites quotidiennes me réchauffaient le
cœur. Elles avaient le pouvoir de m’insuffler un peu de
cette vitalité qui me manquait tant.
Trois semaines après mon arrivée, je fus conviée
à m’exprimer devant un auditoire d’infirmières et de
médecins qui formaient un cercle autour de moi. Leur
mutisme bienveillant me surprit. Je leur dis que j’avais
« peur pour mon corps », les seuls mots dont je
disposais à l’époque pour traduire mon désarroi. A la
fin de la séance, le Professeur P. me demanda si je
souhaitais avoir une fille ou un garçon. Aussitôt j’eus
devant moi ma propre image. Les larmes aux yeux, je
lui répondis que je ne voulais pas d’une petite fille car
dans mon esprit confus, je craignais qu’elle soit victime
des mêmes souffrances que moi.
Ces inconnus avaient été un court moment une
protection et la première indication que mon état avait
un sens. Je retrouvai de l’appétit, .repris du poids et
sortis de l’hôpital la veille de Noël avec le numéro de
téléphone du docteur F.
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