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Santé gaie

De
301 pages
Les gais sont bien vivants et créatifs. On pourrait sérieusement douter de la pertinence de cette affirmation si l'attention se focalisait simplement sur les politiques de lutte contre l'épidémie de VIH. Les cultures LGBT (lesbiennes, gays, bisexuels, transsexuels) sont en renouvellement. Ce sont de nouveaux rapports au corps, à la sexualité, à la santé, qui sont en cours d'élaboration, de formulation, prenant en particulier pleinement en compte la culture de la fête et du plaisir, fondamentale dans la construction gaie.
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Santé gaie

Santé gaie
Sous la direction de Olivier Jablonski Jean-Yves Le Talec Georges Sidéris

L’Harmattan – Éditions Pepper

Collection Sexualité et société dirigée par Marie-Élisabeth Handman

À Eric Rofes
1954-2006

Sommaire
Préface Georges Sidéris, Olivier Jablonski ...................................................... 9 Introduction La santé gaie, une ancienne « idée neuve » Jean-Yves le Talec ............................................................................. 13 Histoire d’un concept Une histoire de la santé gaie en France Georges Sidéris, Michael Sibalis ....................................................... 21 Gay Bodies, Gay Selves. Comprendre le mouvement de santé gaie américain Eric Rofes .......................................................................................... 45 Hommage à Eric Rofes, 31 août 1954-26 juin 2006 Tony Valenzuela ............................................................................... 67 Questionnements théoriques Le concept de santé gaie répond-il à des inégalités sociales de santé liées au genre et à la sexualité ? Jean-Yves Le Talec ........................................................................... 73 La santé des hommes gais, est-ce le temps ? Bill Ryan et Michael Chervin ........................................................... 89 Minorités ethniques : impact de l’ethnicité sur la santé des hommes gais Sébastien Barraud ........................................................................... 105 VIH, santé sexuelle et cultures gaies contemporaines Michael Hurley ............................................................................... 117 Pour une promotion de la santé sexuelle gaie. Quelques réflexions à partir de l’exemple du sexe anal Rommel Mendès-Leite ................................................................... 143 Données de recherche Décrire et évaluer la santé des gais : les enquêtes et leur problématique Jean-Yves Le Talec ......................................................................... 163 Santé lesbienne : un état des lieux Clotilde Genon, Cécile Chartrain, Coraline Delebarre ................. 181 Tentatives de suicide à travers l’enquête Presse Gay ANRS : enjeu de santé publique dans une société hétéronormée Annie Velter .................................................................................... 213

Expériences de terrain Pourquoi la santé gaie à Warning ? Olivier Jablonski ............................................................................. Aides et la santé des gais : action, mobilisation… plaisir ! Jean-Marie Le Gall, David Monvoisin .......................................... Le projet santé gaie de Dialogai : de la recherche à l’action Michael Häusermann, Jen Wang, Guillaume Mandicourt ............ Séro Zéro : relier la santé et le mieux-être au développement de la communauté et au changement social Thomas Haig ..................................................................................

231 243 255 279

Conclusion Jean-Yves le Talec ........................................................................... 293 Liste des auteur-e-s .................................................................... 297

Préface
Georges Sidéris, Olivier Jablonski1
Fin 2004, Warning publiait une interview2 du militant américain Eric Rofes, au titre prémonitoire « Les gays et le sida : un nouvel agenda de santé ». Warning, dont l’activité avait débuté au sein d’Act Up-Paris, tournait ainsi définitivement la page de ses origines pour s’inscrire pleinement dans l’esprit et l’action du mouvement de santé gaie initié par Eric aux États-Unis. C’est grâce à son amitié, à son ouverture d’esprit, au soutien qu’il nous a apporté, que notre initiative est devenue ce qu’elle est aujourd’hui, une des principales associations communautaires françaises de lutte contre le sida et de promotion de la santé gaie, reconnue au niveau national et international. Il est utile de rappeler ici quelques uns des points fondamentaux qui animent Warning, qui ont motivé la tenue de la conférence de santé gaie organisée en 2005 et qui font que ce livre paraît aujourd’hui. Notre action s’ancre dans la conviction que s’engager dans la lutte contre l’endémie d’infections à VIH qui sévit parmi les gais, promouvoir la santé LGBT, c’est d’abord mener un combat « politique », c’est-à-dire qui questionne les préjugés, les stéréotypes, les idées acquises et dont l’enjeu fondamental est la capacité pour chaque personne LGBT de construire en connaissance de cause sa vie au quotidien dans la dignité et la fierté de son identité, sans exclusive. Ce combat s’inscrit donc dans une vision progressiste de l’individu LGBT, de la communauté et de la société. Pour Warning, la protection sociale universelle est un droit fondamental de l’individu, qui doit être accessible à tous. La liberté est une valeur à laquelle nous sommes particulièrement attachés. Il ne s’agit certes pas pour reprendre une formule célèbre de défendre le « renard libre dans le poulailler libre », qui consacrerait le pouvoir et l’arbitraire du plus fort, mais de respecter les choix de l’individu et d’être attentif aux effets induits par les normes. D’où l’attitude de non-jugement des comportements qui est la nôtre dans
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Georges Sidéris, actuel président et Olivier Jablonski, ancien président, comptent parmi les cofondateurs de lʼassociation Warning en 2004. 2 « Les gays et le sida : un nouvel agenda de santé », Entretien avec Eric Rofes, décembre 2004, http://www.thewarning.info/spip.php?article69

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Santé gaie notre conception de la politique de prévention. Cette approche privilégie la prise en compte des pratiques réelles des gais, l’écoute et la confiance dans la capacité des individus à construire une démarche conjuguant plaisir et santé. Il ne saurait donc être question à nos yeux d’essayer d’imposer aux gais une idéologie, notre conception trouvant plutôt sa pertinence dans cette formule que nous privilégions : « la communauté que j’aime ». Que signifie cette formule ? Tout simplement que la communauté LGBT « je l’aime, je m’y reconnais et j’accepte que la culture de plaisir en soit l’un des fondements », une dimension culturelle qui a permis aux personnes LGBT à travers l’histoire de se reconnaître, de créer des liens forts, de s’accepter et de se rassembler pour affronter la haine homophobe ou les violences de la vie, dont l’endémie de VIH/sida. Les Marches des fiertés, la culture de la fête ou des parties mettent en scène aujourd’hui cette affirmation qui est une manifestation de la force vitale LGBT. En ce sens, la conférence « VIH et santé gaie » a marqué un tournant. Alors que le débat sur la prévention et la réalité du bareback était jusque là dominé et stérilisé par la mise en scène publique de l’opposition violente entre Act Up-Paris et Aides, la conférence a montré que cette façon d’aborder la question était très franco-française. Les interventions successives, de militants, acteurs de prévention, chercheurs venant d’Australie, des États-Unis, de Suisse, du Royaume-Uni ou du Canada, et bien évidemment de France, ont fait découvrir à l’assistance que ces questions étaient abordées différemment et de manière beaucoup plus dépassionnée à l’étranger, permettant alors d’approfondir les réflexions, bref d’aller au-delà et vers la santé gaie, pour trouver une nouvelle dynamique associative. L’approche de réduction des risques sexuels, qui soulevait tant de polémiques en France, est apparue comme mise en pratique depuis des années, par des acteurs de santé disposant de nouveaux outils essentiels, comme le dépistage communautaire, l’existence de lieux d’accueil, d’écoute et de soins que sont les centres de santé gaie ou LGBT. On était loin du débat conflictuel extrêmement réducteur opposant en prévention le « tout préservatif » à la réduction des risques sexuels. Quelques années plus tard, en 2009, le Conseil national du sida puis la commission France Lert-Gilles Pialoux remettaient leurs avis et rapport3. Au cours de cette année ont été reconnus en
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Avis suivi de recommandations sur lʼintérêt du traitement comme outil novateur de la lutte contre lʼépidémie dʼinfections à VIH, Conseil national du sida, Paris, avril 2009. Pialoux G. et Lert F.,

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Santé gaie particulier l’utilité de l’approche de réduction des risques sans l’opposer au préservatif, la nécessité d’accentuer le dépistage du VIH, l’ouverture de centres de santé sexuelle LGBT. Autant d’aspects évoqués lors de la conférence de 2005, qui ouvrent ainsi une nouvelle approche de la prévention du VIH et mettent enfin la France à l’unisson des autres pays occidentaux. La situation ayant profondément évolué, il est désormais possible de voir surgir cette nouvelle dynamique, que nous espérons, autour de la santé globale LGBT. Car plutôt que seulement viser à réduire les risques de transmission du VIH, il est maintenant temps d’élargir l’approche pour réduire l’impact d’autres problèmes de santé qui nous affectent particulièrement. Beaucoup de chantiers sont à ouvrir ou à développer, peu ou pas du tout pris en compte par la santé publique, comme le vieillissement, la santé mentale, la santé anale, l’impact de l’homophobie sur la santé et le suicide chez les plus jeunes. Ces questions de santé non résolues font aussi des dégâts dans notre communauté en terme de mortalité et morbidité. C’est un plaisir de remercier ici tous les orateurs et participants qui ont fait de cette conférence un grand succès et un moment fort dans l’histoire du mouvement de santé gaie. Nous avons une pensée toute particulière pour Eric Rofes, qui nous a quittés en 2006. Nous saluons tout particulièrement Christian Saout, alors président de l’association Aides, qui nous a apporté un soutien essentiel et nous a permis de surmonter bien des oppositions. Nous remercions l’Hôtel de Ville de Paris qui nous a généreusement prêté ses salles de réunion et a grandement facilité la tenue de la conférence, ainsi que tous nos partenaires institutionnels dont nous rappelons les noms dans l’introduction. Mais nos remerciements vont bien évidemment d’abord aux membres de Warning qui se sont donnés sans compter pour que cette conférence puisse avoir lieu, avant, pendant et après. Nous n’aurons garde d’oublier Sylvie Rouby qui l’a coorganisée et a mis toutes ses compétences et son énergie dans cette aventure. À toutes et tous, encore un grand merci. Un post scriptum de Georges Sidéris : Eric Rofes m’avait adressé et dédicacé un exemplaire de son tout dernier ouvrage4, consacré
Prévention et réduction des risques dans les groupes à haut risque vis-à-vis du VIH et des IST, Mission RDRs, Paris, 2009. 4 Rofes E., A Radical Rethinking of Sexuality & Schooling. Status Quo or Status Queer ?, Lanham, Rowman & Littlefield Publishers, 2005.

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Santé gaie aux questions de sexualités et d’éducation, un sujet qui lui tenait à cœur. Je voulais l’en remercier et lui dire à quel point son attention me touchait, mais je pensais que nous aurions le temps plus tard d’échanger tranquillement. Je ne savais pas alors que c’était la dernière fois que je le voyais. Je lui rends hommage aujourd’hui et, à mon tour, je lui dédie ce livre.

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Introduction
La santé gaie, une ancienne « idée neuve » Jean-Yves Le Talec
Après une longue gestation, cet ouvrage constitue le point d’orgue de la Conférence internationale « VIH et santé gaie : nouveaux concepts, nouvelles approches », tenue à Paris fin novembre 20051. La plupart des conférenciers ont accepté de formaliser ici leurs propos d’hier, sous la forme des différents chapitres de ce livre, et plusieurs textes, originaux ou réédités, viennent compléter ce panorama. Le concept de santé gaie s’avère complexe et suggère de multiples approches. Il est développé selon quatre perspectives, qui forment chacune une partie de ce livre : sa construction historique, sa dimension théorique, les recherches qu’il suscite et ses applications sur le terrain. Chacun de ces aspects est éclairé de plusieurs regards. La santé gaie est une « idée neuve » déjà ancienne, y compris en France, comme le montrent Georges Sidéris et Michael Sibalis. Elle se développe sur le thème de la santé sexuelle, alors même que l’homosexualité est encore considérée comme une pathologie mentale, au cours des années 1950-60, comme en témoignent des publications telles qu’Arcadie ou Futur, mais aussi autour de représentations du corps « sain », dans le premiers titres d’une presse érotique destinée aux homosexuels. La « révolution gaie » produit une critique bien plus radicale de la médecine, en tant qu’institution répressive dans le champ des sexualités, mais ouvre aussi la possibilité de nouveaux rapports avec les professionnels de santé, qu’emblématise l’Association des médecins gais, quelques années avant l’irruption de l’épidémie de sida dans la société française. L’organisation militante homosexuelle se trouve bouleversée par la naissance des associations de lutte contre le sida, qui placent les personnes atteintes par le VIH au cœur de leurs actions et de leurs réflexions. Peu à peu, au cours des années 1980-90, les
1

La conférence a été organisée grâce aux financements de la Direction générale de la santé (DGS), de la Direction régionale de lʼaction sanitaire et sociale dʼÎle-de-France (DRASSIF), de lʼInstitut national de prévention et dʼéducation à la santé (INPES), avec le soutien de la mairie de Paris, du laboratoire Roche, du site Cité Gay et de Connection. Lʼédition de cet ouvrage est soutenue par lʼINPES et le laboratoire Tibotec. Tous ces partenaires sont ici chaleureusement remerciés.

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Santé gaie préoccupations de santé sexuelle évoluent vers un questionnement sur la santé globale des personnes LGBT, jusqu’aux années 2000, où la « santé gaie » redevient un enjeu militant. Celles et ceux qui ont suivi la Conférence « VIH et santé gaie : nouveaux concepts, nouvelles approches », fin 2005, ont eu la chance d’apprécier l’une des dernières apparitions publiques d’Eric Rofes, puisqu’il nous a quittés le 26 juin 2006. Son ami Tony Valenzuela lui rend ici un hommage particulièrement émouvant et souligne son rôle éminent dans la (re)naissance d’un mouvement de santé gaie contemporain aux États-Unis. L’intervention d’Eric Rofes à Paris a heureusement été sauvegardée2, mais nous avons choisi, dans ce livre, de traduire l’un de ses derniers textes, initialement paru dans la revue White Crane à l’automne 2005. Dans cet article, il retrace son engagement personnel d’infatigable militant et développe les réflexions qui l’ont conduit, avec quelques autres activistes, à revivifier une mobilisation sur le thème de la santé globale LGBT. Le titre même de cet article, qui nous reste comme un leg intellectuel et politique de première importance, constitue un hommage explicite au féminisme contemporain et au fameux ouvrage Our bodies, Ourselves3 sur la santé des femmes, paru en 1970. Eric Rofes pensait que le mouvement gai doit renouveler ses rapports au corps, à la sexualité et à la santé, et pour cela s’inspirer des idées et des réalisations du mouvement des femmes. Trois idées-clés guidait sa pensée : il soulignait tout d’abord que l’homosexualité n’est ni un « mal », ni une maladie – gay is good, insistait-il ; il était ensuite convaincu que les gais sont capables de prendre soin d’eux-mêmes ; il soutenait enfin que l’action politique va de pair avec la protection de la santé et du bien-être de la communauté. Il affirmait que les politiques de santé santé publique visant à lutter contre l’épidémie de sida ont eu comme effet pernicieux de repathologiser l’homosexualité au tournant des années 1990, avec l’idée – homophobe – que les gais se montraient irresponsables et incapables de se prendre en charge. Au contraire, Eric Rofes soutenait que, passé le « tournant des anti-protéases » (en 1995), les gais sont entrés dans une « période post-sida » propice à l’évolution de leurs cultures sexuelles. C’est dans ce contexte qu’il décrit la mobilisation qu’il a largement animée en faveur d’un mouvement de santé gaie, fondé sur les atouts et les talents d’une communauté durement éprouvée, et non sur ses supposés défauts. Il appelle de ses vœux une approche inclusive,
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Voir la captation vidéo de cette intervention : http://sante-gaie2005.thewarning.info/video/ Rofes.mov 3 Our bodies, Ourselves, publié en 1970 par le Boston Womenʼs Health Book Collective, a été traduit en France en 1977 chez Albin Michel, sous le titre Notre corps, nous-mêmes.

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Santé gaie fondée sur une perspective globale de la santé, qui ne se limite pas aux questions relatives au VIH, et sur la notion d’attention et de soin apportés à soi-même, aux autres et à la communauté. C’est bien là un programme politique qu’Eric Rofes laisse à notre réflexion. Pour autant, ce concept de santé gaie soulève plusieurs questionnements théoriques, notamment dans le contexte insitutionnel français, qui privilégie un idéal d’égalité citoyenne en regard d’un droit commun et écarte les notions de « droits spécifiques » qui seraient reconnus à des « communautés ». De ce point de vue, une analyse relative aux inégalités sociales de santé s’impose et Jean-Yves Le Talec en développe les différentes facettes en termes de genre et d’orientation sexuelle, mais aussi d’analyse du risque. Les arguments en faveur d’un projet global de santé LGBT demeurent évidents, mais les conditions de sa réalisation immédiate ne semblent pas être encore réunies, du moins en France. Tout au contraire, Bill Ryan et Michael Chervin montrent qu’au Canada, le concept de santé gaie s’inscrit bien plus facilement dans un cadre de politiques publiques fondées sur la « santé de la population ». La prise en compte bien différente des « communautés » a permis d’inscrire les réflexions issues des mobilisation collectives LGBT dans un schéma officiel de santé, certes avec l’argument de la lutte contre le VIH/sida, mais avec des ouvertures réelles sur des perspectives de progrès en matière de santé globale. Sur un plan plus général, Sébastien Barraud aborde judicieusement le rôle de l’ethnicité dans les rapports sociaux liés à l’orientation sexuelle et aux conséquences qu’il convient d’en tirer en termes de santé. Il questionne ainsi le modèle d’affirmation identitaire des gais occidentaux, qu’il confronte à la dimension culturelle de l’ethnicité et à la notion de « colonialité ». Les deux chapitres qui suivent sont plus précisément consacrés aux cultures sexuelles des hommes gais. Michael Hurley s’intéresse spécifiquement à l’ère « post-sida », ou plus exactement à la période « post-crise » qui suit l’avènement des « trithérapies ». Certes, il se réfère au contexte anglophone de l’Australie, où la réponse sociale à l’épidémie et les politiques publiques de prévention ont pu différer du contexte français, mais ses réflexions sur les relations sociales et les cultures sexuelles des gais sont du plus grand intérêt. Il développe en particulier le contexte de l’hypersexualité récréative (intensive sex partying), certes minoritaire au sein des cultures gaies, mais emblématique des débats contemporains sur les rapports non protégés, la séroadaptation et la réduction des risques sexuels. L’auteur serait assurément voué aux gémonies par certains, de ce côté du monde, lorsqu’il écrit que « le 15

Santé gaie bareback entre hommes séropositifs est une stratégie de safe sex ». Pour sa part, Rommel Mendès-Leite propose une réflexion centrée sur la santé sexuelle et sa signification au temps du sida. Il prend l’exemple de la pénétration anale et illustre, à partir de deux études, les attitudes en regard du risque liées à cette pratique et leur intrication avec les rapports de pouvoir entre partenaires. Pour l’auteur, les dispositifs de promotion de la santé sexuelle ne peuvent s’appuyer que sur les significations culturellement construites des rapports et des rôles sexuels et sur les stratégies individuelles et communautaires qui en découlent. La santé des personnes LGBT, au delà de leur sexualité, n’est pas non plus une idée neuve dans le champ de la recherche. En s’appuyant sur une revue de littérature, Jean-Yves Le Talec montre que la santé des hommes gais procède d’abord d’un projet politique et d’une théorisation, relevant du constructivisme social et des modèles d’analyse des déterminants d’inégalités sociales de santé. Parallèlement, un ensemble d’enquêtes menées en Europe, en Amérique du Nord et en Australie tentent d’objectiver les différences associées à l’homosexualité, en termes de déficits de santé et d’accès aux soins. Malgré de notables avancées et une certaine reconnaissance académique, les recherches sur la santé gaie demeurent problématiques sur le plan de la méthode et un compromis semble devoir s’imposer entre approches ciblées fondées sur des échantillons de convenance et enquêtes comparatives représentatives de la population générale. Il est enfin remarquable de constater que depuis le XIXe siècle, les thèmes majeurs explorés n’ont guère changé, s’agissant des homosexuels masculins : la santé mentale et la santé sexuelle restent de loin au premier plan des recherches, bien que l’idéologie scientifique ait été bouleversée, passant d’une définition pathologique de l’homosexualité à une perspective d’inégalité sociale de santé. Un tel constat suggère d’interroger l’étendue de ce changement de paradigme apparemment radical et sans doute la manière dont les liens entre santé, genre et sexualité sont appréhendés sur le plan scientifique. C’est d’ailleurs à un tel questionnement que se livrent Clotilde Genon, Cécile Chartrin et Coraline Delebarre sur le thème de la santé des lesbiennes, puisqu’aux inégalités de santé liées au genre s’ajoutent celles liées à la sexualité. Les auteures soulignent d’emblée une assymétrie évidente, assimilable à l’invisibilité sociale des lesbiennes et au fait qu’elles ont été largement ignorées par les politiques publiques de lutte contre le VIH. De manière plus générale, la domination masculine et l’injonction à l’hétérosexualité procréative sont une source de violences multiples et tendent à sévèrement marginaliser les besoins de santé des lesbiennes, y compris dans les structures s’adressant 16

Santé gaie spécifiquement aux femmes. À partir d’une revue de littérature très complète, les auteures abordent différents aspects de la santé lesbienne : santé mentale, usage de produits psychoactifs, troubles cardiovasculaires et cancers, santé sexuelle et IST, violences entre partenaires. Leurs conclusions convergent avec celles des précédents chapitres, en termes de méthodologie et d’objectifs de recherche, mais aussi d’implication tant des pouvoirs publics que des structures communautaires. Toujours dans le domaine de la recherche, Annie Velter développe une analyse spécifique des tentatives de suicide et des actes homophobes à partir de l’Enquête Presse Gay 2004. Ces données françaises récentes montrent que la prévalence des tentatives de suicide au cours de la vie chez les gais est élevée, et révèlent une vulnérabilité particulière des jeunes homosexuels. Bien que la société semble se montrer plus tolérante, l’auteure souligne le rôle capital de l’homophobie et du rejet dans le passage à l’acte suicidaire. La dernière partie de cet ouvrage présente des expériences de terrain menées par quatre associations dans le domaine de la santé gaie. En France, Olivier Jablonski expose la démarche de Warning en faveur de la santé gaie, issue d’une analyse du contexte épidémiologique et préventif récent de l’infection à VIH chez les homosexuels. C’est de là qu’est née la volonté d’organiser la Conférence internationale « VIH et santé gaie : nouveaux concepts, nouvelles approches », à l’origine de ce livre. C’est de là aussi qu’est née l’initiative du portail d’informations sur la santé « Belle tapiole », qui propose six thèmes spécifiques : « Gays en couple », « Sérolove » (s’adressant aux couples sérodifférents), « ABC hépatite », « LGV », « J’en veux » (consacré au traitement postexposition) et « Gay friendly » (portant sur les relations des gais aveec leurs médecins). Pour Warning, une perspective de santé gaie, non exclusivement centrée sur le VIH, doit permettre de changer le paradigme « de crise » sur lequel repose la lutte contre le sida en France et, à terme, ouvrir une nouvelle dynamique communautaire avec le soutien des pouvoirs publics. De santé communautaire il est aussi question à Aides, comme l’exposent Jean-Marie Le Gall et David Monvoisin. La santé gaie trouve aujourd’hui sa place dans l’implication historique de l’association aux côtés des homosexuels. Elle fait l’objet d’une mobilisation sur tout le territoire au travers d’actions concrètes, de groupes de parole, de partages d’expériences. Hors de nos frontières, l’association Dialogai à Genève fait figure de référence en matière de santé gaie. Michael Häusermann, Jen Wang et Guillaume Mandicourt en retracent la genèse, depuis l’adhésion à 17

Santé gaie l’Aide suisse contre le sida jusqu’à l’ouverture de services de santé spécifiques. Ces réalisations – souvent citées en exemple – n’auraient pu voir le jour sans une réflexion théorique menée dès la fin des années 1990 et surtout sans un investissement dans le champ de la recherche, qui s’est concrétisé par un enquête qualitative puis quantitative sur la santé des gais à Genève, menée en collaboration avec l’Institut de médecine sociale et préventive de l’université de Zurich. Des résultats de ce travail de recherche sont nés les différents services proposés par Dialogai aux gais et aux personnes LGBT (information, dépistage du VIH, santé sexuelle, santé mentale). L’expérience de Séro Zéro en matière de santé gaie, cette fois au Québec, procède aussi d’une longue progression, comme le rappelle Thomas Haig. Un effort de formalisation théorique et l’implication dans des programmes de recherche ont permis, là aussi, d’identifier des axes d’intervention prioritaires en matière de communication et de services. Au Canada et au Québec, le degré de concertation et d’implication avec les pouvoirs publics dans l’élaboration des politiques de santé, y compris dans l’implication des communautés, a de quoi étonner – et faire rêver – de ce côté-ci de l’Atlantique. C’est sur ces expériences francophones que s’achève cet ouvrage : elles donnent beaucoup à réfléchir et peuvent rendre optimistes sur les chances de réussite de projets de santé LGBT en France, même si les conditions locales diffèrent sur le plan social et politique. Ce livre a l’ambition de présenter « l’état de l’art » à un moment donné, même si le panorama présenté aurait pu être encore plus vaste, en abordant notamment la santé des personnes transsexuelles. Puisse-t-il au moins apporter à chacune et chacun s’impliquant dans le mouvement LGBT ou partenaire de celui-ci, les éléments propices à la réflexion, à la connaissance et à l’élaboration de projets, d’action et de services de santé.

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Histoire d’un concept

Une histoire de la santé gaie en France Georges Sidéris, Michael Sibalis1
La santé gaie est à l’ordre du jour en France. Le rapport rédigé par France Lert et Gilles Pialoux (2009), préconise la création de « centres de santé sexuelle LGBT » dont l’un des objectifs devrait être de favoriser une meilleure communication sur le VIH et les IST chez les personnes LGBT, notamment sur le dépistage, le traitement postexposition et la prise en charge d’une primo-infection. La notion de santé gaie semble s’opposer à l’idéologie dominante d’une France républicaine et universaliste, opposée aux communautarismes. Comment cette notion est-elle apparue et a-t-elle pu être légitimée en France, jusqu’à s’imposer dans un rapport officiel commandé par le directeur général de la Santé ? L’approche médicale jusqu’aux années 1970 : l’homosexualité comme pathologie sexuelle Historiquement, les rapports entre le monde médical et les homosexuels ont toujours été assez difficiles. Dès le XIXe siècle, la science médicale s’intéresse aux traces physiques que la sodomie laisse sur le corps : dilatation du sphincter, abrasions autour de l’anus, déformations péniennes. Ces travaux sont utilisés par les tribunaux pour preuves de pénétration anale afin de condamner les personnes pratiquant la sodomie, que celle-ci fût consentie ou forcée (Sibalis, 2006). En France, l’ouvrage du médecin légiste Ambroise Tardieu intitulé Étude médico-légale sur les attentats aux mœurs a un succès considérable puisqu’il est réédité sept fois entre 1857 et 1878. Pour Tardieu, les sodomites passifs étaient reconnaissables à leur postérieurs féminins et leurs rectums en forme d’entonnoir, tandis que les pénis des sodomites actifs étaient « semblables à [ceux] des chiens » (Sibalis, 2006)2. Pour Tardieu, les pratiques sodomites créent donc des anatomies spécifiques (Le Talec, 2008).

1

Georges Sidéris est maître de conférences en histoire à lʼuniversité Paris 4 Sorbonne (IUFM) et préside actuellement lʼassociation Warning, quʼil a co-fondée. Michael Sibalis est professeur dʼhistoire à Wilfrid Laurier University, Waterloo, Canada. 2 Dans la traduction française de mon (M. Sibalis) article cʼest le terme “cheminée” qui est employé, mais cʼest le terme “entonnoir” qui est celui utilisé par Tardieu.

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Santé gaie Bien qu’inventé par un homme de lettres hongrois, Karoly Maria Kertbeny, vers 1869, le terme « homosexuel », adopté et popularisé par le milieu médical, a eu, dès ses origines des relents de médecine. En effet, ce sont les théories médicales et psychiatriques qui ont contribué à la spécification de l’homosexualité. L’homosexualité est alors définie comme une « dégénérescence » ou une « perversion » innée ou acquise et, dans ce dernier cas, peut donc être soignée au moyen d’un traitement approprié (Tamagne, 2000 ; 2006). En France, les psychiatres Martin Charcot et Valentin Magnan publient en 1882 dans les Archives de Neurologie un article intitulé « Inversion du sens génital et autres perversions sexuelles », dans lequel l’inversion du sens génital, c’est-à-dire l’homosexualité, est abordée comme un symptôme d’un désordre plus global, la « dégénérescence ». L’homosexuel est donc vu comme un malade mental qui relève du soin médical et non pas de la justice (Tamagne, 2000 ; Murat, 2006 ; Chaperon, 2007). Si cette conception est très dépréciative et fait des homosexuels des malades à interner, elle a toutefois pour implication que des médecins pénétrés de ces idées comme Richard von Krafft-Ebing (1840-1902) ou Carl Westphal (1833-1890) prennent position pour l’abrogation en Allemagne du paragraphe175 qui punit de prison les relations entre hommes (Murat, 2006 ; Tamagne, 2006). Si Freud ne considère pas l’homosexuel comme un malade congénital ou un criminel et s’il a pris position pour la suppression du délit d’homosexualité entre adultes consentants, l’homosexualité correspond toutefois à ses yeux à une phase infantile de la vie sexuelle (Freud, 1987 ; 2001 ; Badinter, 1992 ; Tamagne 2000 ; Murat, 2006). De ce fait les homosexuels éprouvent de la défiance envers les médecins et leurs discours sur l’homosexualité. C’est aussi parce que le terme « homosexuel » est chargé de cette histoire négative que se diffuse le terme « gay » dans la seconde moitié du XXe siècle, davantage porteur pour les homosexuels de fierté identitaire (Tamagne, 2000). Ce n’est pas un médecin, mais un juriste, Karl Heinrich Ulrichs (1825-1894) qui se bat en Allemagne contre la conception de l’homosexualité comme maladie et pour la reconnaissance des droits des homosexuels, qu’il appelle « uraniens ». Il les définit comme un « troisième sexe », les uraniens étant nés avec « une âme de femme dans un corps d’homme » (Tamagne, 2000 ; Murat, 2006). C’est un médecin, Magnus Hirschfeld, qui est le fondateur, le 14 mai 1897 à Berlin, du mouvement homosexuel allemand, le Wissenschaftlich-humanitäres Komitee (Comité scientifique humanitaire). Il s’inscrit dans cette lignée d’une approche médicale et scientifique de l’homosexualité mais aussi dans les 22

Santé gaie conceptions de Karl Heinrich Ulrichs de l’homosexuel comme « troisième sexe » et il mène le combat en Allemagne pour l’abrogation du paragraphe 175. Hirschfeld fonde à Berlin en 1919 l’Institut für Sexualwissenschaft (Institut pour la science sexuelle) qui est à la fois un centre de recherche scientifique comportant une bibliothèque et un musée, et un centre d’accueil pour les homosexuels où ils peuvent recevoir une aide médicale ou un soutien psychologique, voire rencontrer des amis. Le 6 mai 1933 l’institut est pillé et détruit par les nazis (Tamagne, 2000). Ce saccage inaugure une longue persécution des homosexuels et se traduit par des placements en détention préventive, l’envoi des « triangles roses » en camp de concentration et la pratique d’expériences « médicales » (traitements psychiatriques, hormonaux, castrations) visant notamment à « guérir » les « anormaux ». Des lesbiennes sont envoyées en camp de concentration et pendant la guerre la castration est de plus en plus utilisée pour renvoyer des homosexuels « guéris » dans l’armée (Tamagne, 2000 ; 2006). La conception médicale de l’homosexualité comme pathologie sexuelle se perpétue après la guerre et jusque dans les années 1970. Pour Marcel Eck, médecin français qui publie en 1966 un ouvrage intitulé Sodome, l’homosexualité est « une déviation qui se constitue progressivement », elle s’inscrit dans un « stade d’immaturité » par rapport à « l’évolution vers l’hétérosexualité ». C’est ce « défaut d’évolution psychique » qui fait que les homosexuels sont sujets à la névrose. Le docteur Eck énonce clairement sa pensée : « alors que chez les homosexuels les manifestations névrotiques sont à peu près constantes, elles existent mais sont loin d’être la règle chez les hétérosexuels » (Eck, 1966 : 83-86). Pour lui l’homosexualité est un « péril » dont la « contagiosité » menace les jeunes qu’il faut protéger de cette « déviation » par la mise en place d’une « prophylaxie » (ibid. : 253-258). Cette conception reflète aussi la position de la loi française. Le 18 juillet 1960, profitant d’une discussion à l’Assemblée nationale portant sur les fléaux sociaux, en particulier l’alcoolisme et la prostitution, le député UNR de la Moselle, Paul Mirguet, dénonce « la gravité de ce fléau qu’est l’homosexualité, fléau contre lequel nous avons le devoir de protéger nos enfants ». Il fait adopter un sous-amendement qui inclut l’homosexualité parmi les fléaux sociaux et qui permet au

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Santé gaie gouvernement de prendre « toutes mesures propres à lutter contre l’homosexualité » (Sidéris, 2000 : 133)3. L’après-guerre : un intérêt des premiers mouvements homosexuels pour la médecine Après-guerre apparaît le mouvement homophile qui se bat au niveau international pour la réforme de l’opinion publique, la remise en question des préjugés moraux à l’encontre de l’homosexualité, l’abolition des législations discriminatoires vis-à-vis des homosexuels et pour la promotion de l’égalité sexuelle dans tous les domaines. Il s’agit d’appréhender l’être homosexuel dans sa globalité et pas seulement à travers le prisme de la sexualité (Daniel et Baudry, 1973 ; Sidéris, 2000 ; Jablonski, 2003). Le Comité international pour l’égalité sexuelle, en anglais ICSE, fondé à Amsterdam, joue un rôle important pour le mouvement homophile européen, par ses congrès, la publication d’une brochure périodique et les liens qu’il permet d’établir entre les différents groupes nationaux. Le Comité a pour origine les Pays-Bas et c’est à Amsterdam qu’il tient son premier congrès en 1951 (Warmerdam et Koenders, 1987; Sidéris, 2000). En France, le projet homophile est porté notamment par un homme, André Baudry. Il réunit autour de lui un groupe qui publie une revue mensuelle, Arcadie, dont le premier numéro paraît en janvier 1954. Ce groupe prend forme officielle lors de la création du Clespala (Club littéraire et scientifique des pays latins) en 1957 (Jablonski, 2003). Les questions scientifiques et médicales sont essentielles pour Arcadie, notamment du fait de la publication aux États-Unis en 1948 du rapport Kinsey (1948). Alfred Kinsey établit un continuum entre homosexualité exclusive et hétérosexualité exclusive et démontre que les pratiques homosexuelles sont plus répandues que les scientifiques le pensaient jusqu’alors. Ce rapport ouvre la voie à une reconsidération de la place de l’homosexualité et des homosexuels dans la société (Fassin, 2003). Pour Arcadie, la science et la biologie, en expliquant l’existence de l’homosexualité, devaient permettre de mettre fin à la répression dont souffrent les homosexuel-le-s et, dans cette perspective, André Baudry cite le rapport Kinsey dès le premier numéro de la revue (Baudry, 1954 ; Talbot, 1954 ; Jackson, 2006). Il est essentiel aussi pour Arcadie d’être en mesure de répondre de façon argumentée et scientifique aux thèses et ouvrages écrits par des médecins, en particulier des psychiatres, mettant en relation
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JO, 19 juillet 1960, Assemblée nationale - 2 séance du 18 juillet 1960, p. 1981 à 1983.

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Santé gaie l’homosexualité avec les névroses, les psychoses, la folie dépressive et l’alcoolisme. C’est cette tendance parmi les médecins à pathologiser l’homosexualité qui amène André Baudry à dénoncer l’attitude du corps médical dans ces termes : « De tous les grands corps scientifiques ou intellectuels, c’est – sans aucun doute possible – le corps médical qui a écrit les choses les plus fausses, les plus bêtes, les plus méchantes, les plus gratuites sur l’homophilie », puis un peu plus loin : « Ah, oui, vraiment, les homophiles n’ont rien à faire du corps médical, dans son ensemble… Il est rare que je me laisse emporter, dans mes éditoriaux, à de tels cris. Mais, le mal qui a été fait à des centaines d’homophiles par les médecins, m’imposait cette saine colère, m’imposait cette nouvelle mise en garde. Oui, l’homophile n’a peut-être pas d’ennemi plus à craindre que les médecins. Puisqu’ils osent parler au nom de la Science ! ils sont trop écoutés. Alors, Arcadiens, homophiles, méfiez-vous ! » (Baudry, 1962). Ainsi, c’est pratiquement tout un numéro qui est consacré à répondre au livre du docteur Eck sur l’homosexualité (Arcadie, 1966). Mais cette attention est aussi due au fait qu’au fil des années, Arcadie s’organise autour d’André Baudry comme une micro-société (Jablonski, 2001). Il faut donc informer mais aussi mettre en garde les homophiles arcadiens en particulier sur les questions touchant à la vie et à la santé sexuelles. Ainsi, on peut lire dès avril 1954 un compterendu du livre du psychanalyste Wilhem Stekel, traitant de l’onanisme et de l’homosexualité, affirmant d’abord le caractère normal et même bénéfique pour la société de l’onanisme puis présentant l’homosexualité comme une possibilité sexuelle (Cambrai, 1954). Mais c’est d’abord par des « lettres personnelles », envoyées par André Baudry aux adhérents, qu’est diffusée l’information sur les questions médicales, que ce soit sur les maladies vénériennes, sur la vie et les pratiques sexuelles, l’attitude à adopter face à un médecin et que sont même fournis aux membres des noms de médecins auprès desquels ils pourront trouver un accueil favorable (Jackson, 2009). Arcadie était particulièrement inquiet de l’incidence élevée des maladies vénériennes chez les homosexuels. Au moins deux fois, en mars 1966 et en juin 1971, on peut lire dans les « lettres personnelles » des articles (identiques) de neuf pages écrits par un médecin homophile sur la syphilis et les homosexuels. Ils traitent en détail des causes et symptômes de cette maladie, laissant intentionnellement de côté les traitements, « ceci ne concern[ant] que les médecins ». En 1964, ce praticien avait examiné 140 Arcadiens et 31 de ceux-ci (22 %) avaient été testés positifs (16 se savaient syphilitiques, 6 avaient 25

Santé gaie été guéris mais en portaient toujours des traces dans le sang, mais 15 ignoraient totalement leur infection). Il concluait par conséquent que « l’homophile est plus exposé que tout autre, à cause de la multiplicité de ses contacts, de ses imprudences et de son insoucience. Si nous n’avons aucun espoir de modifier la première cause, nous espérons au moins contribuer à faire diminuer les deux suivantes. »4. Les maladies vénériennes étant de plus en plus répandues, André Baudry rappelait aux Arcadiens en 1966 que : « CHAQUE HOMOPHILE devrait se soumettre TOUS LES SIX MOIS au moins à un examen sanguin, surtout s’il a de nombreuses aventures (une seule suffit d’ailleurs, hélas, parfois) […] ». Et Baudry d’enchaîner : « Même dans le milieu homophile, pourtant en bien des choses si audacieux, si décontracté, si libre, règne encore un climat d’obscurantisme concernant ces maladies. […] On n’ose en parler. Stupidement, elles restent les “maladies honteuses” »5. Arcadie éditait par conséquent deux brochures, vendues chacune 3,50 F : « Les maladies vénériennes non syphilitiques chez l’homosexuel » et « La syphilis chez l’homosexuel »6. Il y a donc une véritable démarche de santé sexuelle en direction des homosexuels à Arcadie et, de façon générale, les maladies vénériennes étaient un sujet pris au sérieux par les militants. De même, un article publié dans Futur, journal qui paraît dans la première moitié des années cinquante et dirigé par Jean Thibault (Girard, 1981), et qui défend les modes de vie homosexuels (Sidéris, 2000), prône la diffusion auprès des « écoliers » d’un « livre d’instruction morale et sexuelle », dans lequel se trouveraient en particulier « la fameuse information conceptionnelle, des considérations minimum sur une bonne hygiène sexuelle, quelques chapitres indiscutables sur ce que quelques-uns s’obstinent encore à appeler les “perversions”; une documentation détaillée sur les maladies vénériennes ». Plus loin l’auteur précise : « Cet ouvrage, dont l’édition supérieure demeurerait sa [l’enfant] propriété, serait consulté plus tard avec profit, pour la préservation des maladies vénériennes, pour l’hygiène sexuelle, problème (sic) sur lesquels les jeunes, intelligents ou obtus, sont d’une ignorance navrante » (Futur, 1952 : 2). C’est évidemment l’homosexualité qui est désignée sous l’expression « perversions » et il s’agit d’abord pour l’auteur de l’article de faire bouger, grâce à l’éducation, les mentalités sur les
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Dr. Vénéréologue, « La syphilis et ses aspects chez lʼhomosexuel », Lettre personnelle, mars 1966 et juin 1971. 5 « Maladies », Lettre personnelle, décembre 1966. 6 Voir Lettre personnelle, avril 1969.

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Santé gaie relations homosexuelles qui tombent alors sous le coup de la loi. Mais l’article montre aussi qu’il existe une véritable préoccupation dans le monde homosexuel sur la santé sexuelle et la diffusion des maladies vénériennes. Les gais et le corps sain Les années 1950-1960 voient s’épanouir aux États-Unis et en Europe l’intérêt des gais pour le corps sculptural, le culturisme. Outre le goût pour les corps masculins athlétiques cet intérêt présente de plus l’avantage non négligeable de pouvoir s’exprimer publiquement et légalement sous l’alibi du culturisme À partir de 1951, le magazine Physique Pictorial7, vendu aux États-Unis mais que l’on peut se procurer aussi dans des capitales européennes, diffuse une image de corps masculins athlétiques, sains, musclés, bodybuildés, en particulier à travers les dessins de George Quaintance (Ramakers, 2000 : 76-78). En France, cette culture est diffusée à partir de l’après-guerre, notamment par Muscles magazine, revue illustrée de culture physique, homoérotique, éditée en Belgique où sont présentés des hommes culturistes, la vigueur et la camaraderie virile, à travers les dessins de Jean Boullet ou George Quaintance ou encore des photographies8. L’attrait pour un corps masculin sain et parfait est une façon pour de nombreux homosexuels de réinvestir des conceptions masculinistes (Ramakers, 2000). En 1967, Pierre Guénin fonde les éditions SAN pour « Sport, Art, Nature » dont les publications, comme Eden, Olympe ou Hommes, présentent des nus masculins, favorisant ainsi l’expression d’une érotique destinée aux homosexuels, (Jablonski et Chevaux, 2003 ; Guénin, 2006). Mais cette disposition est aussi pour certains une façon de se démarquer de l’image dominante de l’homosexuel comme efféminé, image que George Chauncey a bien mise en lumière dans son étude du New York d’avant la seconde guerre mondiale à travers la figure des fairies (« tantes »), image qui peut fonctionner aussi comme repoussoir au niveau du grand public dans la France des années 1950-1960 (Sidéris, 2000 ; Chauncey, 2003). En France, si Arcadie soutient un discours antifolles (Le Talec, 2008 ; Sidéris, 2000), c’est la revue Juventus qui porte le discours plus loin en promouvant la jeunesse et la masculinité. Juventus est un mensuel qui paraît entre mai 1959 et mai
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Lʼensemble de la collection, depuis les années 1950, a été réédité en 1997 par les éditions Taschen. 8 Par exemple, dessins de George Quaintance dans Muscles magazine n° 73, avril-mai 1954, de Jean Boullet dans le numéro 78, hiver 1955-1956. Sur Muscles magazine et sur les homosexuels et les revues de culturisme voir Jablonski et Chevaux, 2003 ; sur Jean Boullet voir Chollet, 1999.

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Santé gaie 1960. Ce magazine milite pour une conception masculiniste de l’homosexualité et dans cette perspective la folle et l’homosexuel efféminé sont dénigrés : « Tu dis que l’on te rejette ? Va donc un soir à Saint-Germain-des-Prés et ouvre ton œil, le bon, pour regarder tes semblables. Vois leur allure, vois leurs gestes, entends leurs cris et considère leurs manies. Si tu te révoltes, c’est que tu as compris. Tu as compris qu’un homme, un vrai, ne peut pas supporter qu’un autre homme caricature une femme » (Juventus, 1959b ; Sidéris, 2000 ; Jablonski, 2001). Dans cette perspective, son discours et ses photos sont tournés vers la santé, le corps, la nature, la jeunesse. La santé pour Juventus est étroitement associée au corps viril et au bien-être. L’éditorial qui ouvre le premier numéro et donne la ligne de pensée du magazine affirme avec force : « Si, au contraire, tu aimes la gaité, la santé, si tu veux être un homme avec dignité, continue cette lecture ». Et un peu plus loin : « Virilité, santé, vérité seront [pour Juventus] ses meilleures armes » (Juventus, 1959a). Il n’est donc pas surprenant de voir Juventus consacrer un dossier de plusieurs pages à la sodomie. Ce dossier se présente sous la forme d’un entretien entre un journaliste et un docteurpsychanalyste, anonymes. La sodomie y est abordée dans ses aspects à la fois physiques et psychologiques (Juventus, 1960). Le souci de la santé au service d’une culture du corps sain est donc présent depuis longtemps dans le monde des cultures masculinistes homosexuelles. Les années 1970 et l’émancipation des homosexuels En 1971 commence une nouvelle ère, car André Baudry et Arcadie sont dépassés par un militantisme homosexuel héritier de Mai 68 en France et de Stonewall aux États-Unis, qui veut et a maintenant l’occasion de revendiquer lui aussi le bénéfice des Trente glorieuses. Ce mouvement déborde alors dans l’espace public. Le Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR), fondé en 1971, est donc en rupture radicale avec les conceptions d’Arcadie. Il pose comme primat que l’homosexualité est politique ce qui signifie que l’émancipation homosexuelle passe nécessairement par la lutte politique et que l’homosexualité en elle-même est politique. Elle l’est parce qu’elle subvertit l’ordre hétérosexiste, ce que le FHAR appelle « l’ordre hétéroflic », qui impose la domination des femmes et des homosexuels. La priorité est donc de faire sortir les homosexuels de la honte, voire de la haine de soi, et donc de la discrétion. Avec le FHAR, la réalité minoritaire du point de vue numérique ne se vit plus de la même façon. 28

Santé gaie La situation minoritaire ouvre sur une perspective révolutionnaire d’émancipation individuelle et collective par le sexe (Girard, 1981). C’est pourquoi le FHAR (1971-1974) est tout particulièrement remonté contre le monde médical : « Au Moyen-Âge, on nous brûlait sur un bûcher […]. Aujourd’hui […] le flic et le psychiatre ont remplacé l’inquisition » (FHAR, 1971 : 30). Dans ces années, régnait une ambiance de défiance, source d’hostilité contre ce que Jean-Louis Bory appelait en 1977 (d’après Gide) « l’intolérable odeur de clinique ». Et Bory, d’ajouter :
« Pratiquant le terrorisme scientifique grâce à un jargon de médicastre […], ils [les médecins] imposent d’un ton catégorique la notion de normal pour mieux imposer la notion de pathologique. Prétendument sérieux, objectif, informatif, leur savoir est en fait le savoir du mâle blanc hétérosexuel cautionné par la réussite en société bourgeoise, grades, décorations, titres, diplômes, clientèle. Ce savoir camoufle un jugement moral. Et ce savoir dénonce la libre inclination qu’il qualifie, puisqu’elle prétend ignorer les règles ou leur échapper, de dérèglement sexuel, c’est-à-dire de perversion. Qu’il importe de réprimer. Pardon : de guérir ». Bory et Hocquenghem, 1977 : 28-29.

En 1981, Guy Hocquenghem affirme : « Il n’y a qu’un seul acquis du FHAR qui soit passé dans le mouvement [gay] actuel, c’est la défiance vis-à-vis de la médecine, je n’en vois guère d’autres » (Joecker et Sanzio, 1981 : 11). En fait, l’apparition du FHAR est étroitement liée aux profondes transformations de la société française. Les effets du baby boom d’aprèsguerre sont la montée en nombre et en puissance d’une jeunesse qui conteste l’ordre traditionnel. Le passage de la France d’une société rurale à une société urbaine, l’arrivée en masse des jeunes dans le système scolaire, l’apparition de la pilule contraceptive, l’évolution des mœurs, les revendications féministes, la banalisation au cinéma et dans la presse de la culture du corps libre qui se donne à voir, favorisent la remise en question de l’ordre moral et sexuel dans tous les domaines (Girard, 1981, Éribon, 2003). Dans ce contexte, la médecine elle-même commence à subir l’influence de l’évolution de la société et des nouveaux courants de pensée :
« Dès le XIXe siècle, les désignations et les interventions médicalisées ont surtout consisté en la répression ou l’inhibition de conduites sexuelles […] ne visant pas à la procréation, telle que la masturbation, l’homosexualité et les différentes “aberrations sexuelles”. […] À partir des années 1960, la mise au point de la pilule

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contraceptive introduit un tournant radical […]. La dissociation des dimensions érotiques et reproductives de la sexualité prépare le terrain à l’exclusion de l’homosexualité du champ de la pathologie mentale et à la reconnaissance de la masturbation comme forme d’activité sexuelle normale à l’adolescence. » Giami, 2000 : 126.

Pourtant, l’Organisation mondiale de la santé n’a définitivement supprimé l’homosexualité de sa liste des maladies mentales qu’en 1992. En 1974, alors que le FHAR s’éteint, apparaît à Paris un Groupe de libération homosexuelle (GLH). Il nait de la rencontre d’un groupe de jeunes ayant quitté Arcadie et des militants du FHAR-Jussieu (Girard, 1981). Fin 1975, le GLH se scinde en trois branches, dont deux éphémères (le GLH-14 décembre et le GLH-Groupes de base) et une troisième active jusqu’en 1978, le GLH-Politique et quotidien. Le GLH-PQ est mixte et se nourrit de la réflexion politique des courants marxistes gauchistes, en particulier des trotskystes de la Ligue Communiste Révolutionnaire (LCR). Pour le GLH-PQ, révolution socialiste et révolution sexuelle doivent aller de pair, car la reconnaissance réelle de l’homosexualité ne serait pas possible dans une société capitaliste bourgeoise dont toutes les institutions sont fondées sur la primauté du mâle hétérosexuel et donc sur la négation de l’homosexualité. Il faut donc faire sortir l’homosexualité latente au grand jour dans la société en interpelant notamment les partis de gauche et les syndicats pour les contraindre à prendre position en faveur des homosexuels (Girard, 1981 ; Éribon, 2003). À partir de 1976, une tendance « folle radicale » apparaît au sein du PQ qui met davantage l’accent sur l’identité homosexuelle (Le Talec, 2008). Avec une vingtaine de groupes en France, les GLH inaugurent un véritable militantisme homosexuel, en pointant les contraintes psychosexuelles et sociales qui fondent une identité commune : les discriminations et l’homophobie, analysée comme une forme de racisme. Ils proposent des débats publics, distribuent des tracts et contribuent à sortir les homosexuel-le-s du ghetto et de l’autorépression. En éduquant et en informant, ils rejoignent les objectifs d’Arcadie, mais les dépassent aussi en promouvant une véritable contre-culture. Dès juillet 1975, le GLH met en place à Paris, sans grands résultats, semble-t-il, une commission médicale, chargée de « travailler sur les psychiâtres et la psychiatrie » et de rédiger « une liste noire » des psychiatres, mais aussi de collecter « les noms des centres de soins, des médecins et psychanalystes “sympatisants” » et d’éditer « une brochure [à l’intention des homosexuels] sur les maladies vénériennes » (GLH, 30