Genre et pouvoir dans les pays industrialisés

-

Français
272 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Cette étude porte sur les hommes et les femmes qui composent l'univers des élites politique et économique dans les vingt-sept pays les plus industrialisés du monde. De tout temps, dans tous les pays et dans la plupart des domaines, les postes à responsabilité ont été occupés par les hommes. Il aurait été difficile, il y a un demi-siècle, de trouver des femmes au sommet de la vie publique. Les choses ont changé, mais notre compréhension de comment ces changements ont eu lieu est incomplète. Cet ouvrage, fruit de la coopération de chercheurs de plusieurs pays, y remédie.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 avril 2004
Nombre de lectures 39
EAN13 9782296355019
Langue Français
Poids de l'ouvrage 8 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème

GENRE ET POUVOIR
DANS LES PAYS INDUSTRIALISÉSLogiques Sociales
Collection dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même
si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales
entend favoriser les liens entre la recherche non fmalisée et l'action
sociale.
En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à
promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou
d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des
phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique
ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes
conceptuels classiques.
Déjà parus
P. ANCEL et A. PESSIN (dir.), Les non-publics, Tome 1,2004.
P. et A. (dir.), Les Tome 2,2004.
Vincent MEYER, Interventions sociales, communication et médias,
2004.
ZHENG Lihua et XIE Y ong, Chine et mondialisation, 2004.
Annie CA THELIN, Le mouvement raëlien et son prophète, 2004.
Louise-Mirabelle BllffiNG-MARTINON, Voyage au pays des
relieurs,2004.
Gilbert ELBAZ, Les différentes couleurs du SIDA aux Etats-Unis,
2004.
Claudine DARDY, Objets écrits et graphiques à identifier: Les
bibelots de la culture écrite, 2004.
Ludovic GAUSSOT, Modération et sobriété :Etudes sur les usages
sociaux de l'alcool, 2004.
Ismaïla DlAGNE, Les sociétés africaines au miroir de Sembène
Ousmane,2oo3.
Monique LEGRAND et Didier VRANCKEN (sous la dir.),
L'expertise du sociologue, 2004.
Ivan SAINSAULIEU, Le malaise des soignants, 2003.
Jacqueline FREYSSINET-DOMINJON et Anne-Catherine
WAGNER, L'alcool en jëte, manières de boire de la nouvelle
jeunesse étudiante, 2003.
Hervé TERRAL (Textes choisis, introduits et présentés par), Paul
Lapie - Ecole et société, 2003.
Michel CLOUSCARD, L'être et le code, 2003.
@ L'Harmattan, 2004
ISBN: 2-7475-6163-1
EAN: 9782747561631Coordonnée par
GWEN MOORE
MINO VIANELLO
GENRE ET POUVOIR
DANS LES PAYS INDUSTRIALISÉS
Enquête sur les disparités hommes/femmes
Avant-propos de
Eva ETZIONI HALEVY
L'Harmattan L'Harmattan Hongrie L'Harmattan Ualla
5-7, rue de l'École-Polytechnique Hargita u. 3 Via Bava, 37
75005 Paris 1026 Budapest 10214 Torino
FRANCE HONGRJE ITALlELa préparation du Prêt-à-clicher
est due à Maria Rosaria DeI Ciello
Traduction de Odille CampestreTable des matières
Pag.
Avant-propos
de Eva Etzioni Halevy 9
Remerciements et historique de la recherche 15
Introduction 19
1 -Description de l'échantillon et méthodologie
de Silvia Sansonetti 25
2 - Caractéristiques démographiques et vie familiale
de Giovanna di Stefano et Antonella Pinnelli 37
3 - Cursus
de Brigitte Liebig et Silvia Sansonetti 69
4 -Milieu professionnel et style de leadership
de Litsa Nicolau Smokoviti 109
Annexe - Les leaders politiques
de Mino Vianello 129
5 - Valeurs
de Renata Siemienska
135
6 - Capital social, réseaux et parrainage
de Gwen Moore et Michal Palgi
1697 - Réseaux - une Application de l'Échelonnement
Multidimensionnel
195de Rosanna Memoli
8 -Pouvoir
219de Mino Vianello
239Conclusion
247Annexes
257Bibliographie
8A V ANT-PROPOS
de Eva Etzioni-Halevy
Ce n'est que très récemment que le sujet des élites féminines et
de la place des femmes dans les élites a commencé à susciter l'intérêt de
la littérature dominante dans ce domaine. En effet, les membres de l'élite
- même dans les démocraties industrialisées - ont toujours été
principalement des hommes, et cela a toujours semblé si naturel que la
théorie classique de l'élite, tout comme sa version moderne, ont considéré
inutile d'en débattre. Dans ses ouvrages précédents, et plus encore dans ce
livre, Mino Vianello a comblé une incontestable lacune dans la littérature
sociologique en interrogeant l'évidence et en la transformant en sujet
d'étude.
De même que les membres de l'élite ont longtemps été
essentiellement des hommes, les théoriciens de l'élite étaient aussi
principalement des hommes. Et cela explique probablement en partie
pourquoi ils ont montré si peu d'intérêt envers l'exclusion relative des
femmes (soit de la moitié de la population) des positions de pouvoir. Juste
retour des choses: les théoriciens féministes qui se sont occupés de la
relative exclusion des femmes des postes de direction sont essentiellement
des femmes."Vianello représente l'exception qui confIrme la règle des
deux côtés: il est l'un des rares théoriciens de l'élite, d'une part, et l'un
des rares théoriciens féministes hommes, de l'autre, à s'être intéressé à la
question des femmes et du pouvoirl.
Dans leur livre The Gender of Power (Sage, 1991) Kathy Davis,
Monique Leijenaar et Jantine Oldersma ont utilisé d'une façon
innovatrice les théories du pouvoir pour analyser les relations entre les
genres. Mais, dans l'ensemble, les tentatives de rapprocher les théories de
l'élite et celles des genres ont été rares. La double exception représentée
par Mino Vianello le place donc dans une position stratégique unique qui
lui permet de faire de la recherche dans les deux domaines, de leur
apporter sa contribution simultanée et de poser les bases de leur
rapprochement. C'est ce qu'il accomplit, de fait, dans ce livre préparé en
collaboration avec Gwen Moore, une renommée scientifIque, avec la
participation de chercheuses de 27 pays.
Mino Vianello et Gwen Moore sont également renommés pour
l'étendue et la portée comparative de leurs recherches. Avec leur ouvrage,
Access to Power: Cross-National Studies of Women and Elites (London:
Allen & Unwin, 1981), Cynthia Fuchs Epstein et Rose Laub Coser ont
accompli un pas important dans cette direction. Depuis lors, plusieurs
I Voir, Un Nouveau Paradigme pour les Sciences Sociales - Genre. Espace. Pouvoir.
L'Harmattan,2001.spécialistes se sont intéressés à l'exclusion quasi permanente des femmes
des postes clés dans de nombreux pays. Mais ce n'est pas suffisant: il
reste encore beaucoup à faire dans une perspective comparative. Et cette
lacune n'est pas due au simple hasard. La recherche comparative
comporte des difficultés exceptionnelles. Elle requiert une vision unitaire
associée à de grandes facultés d'organisation et de coordination. Ainsi, la
perspective comparative de Mino Vianello et ses capacités à coordonner
des projets de recherche à travers le monde entier apportent une
contribution bienvenue dans ce domaine.
En tant que théoricien de l'élite, théoricien féministe et
comparatiste, Vianello s'est engagé dans l'étude des élites et des genres il
y a une bonne trentaine d'années. Ses publications - dont Gender
Inequality (1990) avec Renata Siemienska, et Gendering Elites (2000) en
collaboration avec Gwen Moore - ont déjà attiré l'attention de ses
collègues dans le monde entier. Gendering Elites, en particulier, incluait
un grand nombre de sujets et reflétait une grande variété d'intérêts2.
Ce livre est extraordinairement complet. Basé sur les études
d'une équipe distinguée de chercheurs, il recueille des données sur les
différences et les ressemblances entre les genres dans les élites du monde
des affaires et de la politique dans bien vingt-sept pays démocratiques et
industrialisés. En dépit de l'étendue de ses sources, et bien que les divers
chapitres aient été rédigés par des auteurs différents, cet ouvrage est
centré sur un ensemble de questions fondamentales en étroite corrélation.
Etant donné qu'il y a désormais des femmes qui ont accédé à des postes
de pouvoir, cette recherche montre comment elles y sont parvenues,
comment elles vivent leur situation et comment elles exercent leur
leadership.
Dans le monde entier, les hommes au pouvoir sont toujours
beaucoup plus nombreux que les femmes au pouvoir. En 2000, les
femmes représentaient seulement 14% des membres du parlement et
occupaient un dixième des postes ministériels à travers le monde. Malgré
tout, les choses avancent car un nombre grandissant de femmes ont
conquis une place au sommet. Cependant, les résultats de l'étude
multinationale rapportés dans ce livre montre que, si le tabou a été
enfreint, il n'a pas disparu pour autant. Même si les élites ne sont plus la
chasse gardée exclusive des hommes, il faudra attendre longtemps encore
avant que les femmes, de plus en plus nombreuses dans les élites,
obtiennent la parité totale avec leurs homologues masculins.
Il existe de grandes différences selon les pays, et pratiquement à
tous les égards. Ainsi, comme Brigitte Liebig et Silvia Sansonetti (chap.3)
2
Cette recherche a été le premiére étude dans la domain des sciences sociales qui a été
incluse parmi les finalistes du prix Descartes.
10le montrent, au cours des vingt dernières années plusieurs pays
démocratiques ont fait de grands progrès pour uniformiser les chemins
qui mènent au pouvoir, parcours qui ont toujours été plus longs et
tortueux pour les femmes. D'autres pays ont été plus lents à réagir. Quoi
qu'il en soit, dans l'ensemble, les femmes continuent à être défavorisées
par le seul fait de leur appartenance au geme féminin.
En premier lieu, comme nous le révèlent Antonella Pinnelli et
Mino Vianello (aux chapitres 2 et 8), les femmes ont besoin de ressources
familiales plus importantes que les hommes pour pénétrer dans les élites.
Leurs parents tendent à être plus instruits, ce qui signifie que les femmes
doivent posséder un capital culturel plus important pour se hisser au
sommet de l'échelle. Le statut professionnel de leurs parents est
également supérieur: ils occupent plus fréquemment des postes de
direction. Cela signifie que les femmes ont besoin d'un contexte familial
privilégié, plus encore que les hommes, pour atteindre le même but.
Enfin, comme le démontrent Gwen Moore et Michal Palgi (chap. 6), les
femmes doivent avoir des relations sociales plus étendues car il leur faut
être parrainées, guidées, plus que les hommes, dans l'élite où elles
souhaitent s'introduire. C'est justement sur ce point qu'elles rencontrent
le plus de difficultés, par rapport à leurs homologues masculins.
En deuxième lieu, les femmes membres de l'élite se heurtent à de
nombreux obstacles lorsqu'elles veulent mener une vie familiale normale.
Une fois qu'elles ont accédé à leur poste, le fait qu'elles disposent, plus
que les hommes, de ressources familiales importantes n'est plus vraiment
essentiel. Mais elles ont dû, dans une certaine mesure, sacrifier la vie de
famille à leur carrière. Les tâches domestiques et l'éducation des enfants
ne sont habituellement pas équitablement partagées entre ces femmes et
leurs partenaires, et c'est probablement une des raisons pour lesquelles
leur vie familiale est en général plus discontinue que celle des hommes.
Les femmes aux postes de pouvoir ont moins de chances de
former un couple ou d'avoir des enfants. Il est moins probable qu'elles
aient un partenaire dans la vie, et si oui, il est fréquent qu'elles s'en
séparent. Plus souvent, ces femmes restent célibataires après une rupture.
Bien sûr, ce style de vie peut dépendre d'un choix délibéré. Mais si l'on
en croit la convaincante interprétation donnée dans ce livre, il apparaît
que les femmes doivent faire des sacrifices plus importants que les
hommes pour parvenir aux mêmes positions.
Par conséquent, comme l'affIrme Siemienska (chap.5), les
femmes, plus que les hommes, sont conscientes des inégalités existant
entre les gemes, et des obstacles culturels qui contrecarrent leurs
possibilités d'avancement. Elles savent aussi qu'elles doivent faire plus et
mieux que les hommes pour émerger. Une fois au pouvoir, les femmes,
plus volontiers que les hommes, vont au-delà du simple matérialisme et
Ilsont généralement plus favorables aux interventions gouvernementales
privilégiant une plus équitable répartition des ressources. Les hommes,
eux, sont plus axés sur les exigences du marché.
Malgré les ressemblances entre les modes de leadership masculin
et féminin, Litsa Nicolau-Smokoviti (chapA) démontre que les femmes
managers sont, plus que les hommes, enclines à un type de leadership
démocratique, qui met l'accent sur le partage non compétitif du pouvoir et
sur la participation consensuelle, plutôt que sur l'imposition de la
prédominance.
Plus loin, Rosanna Memoli, dans son analyse des réseaux
sociaux (chap. 7), nous apprend que les femmes cadres supérieurs sont
moins nombreuses que leurs homologues masculins à fréquenter clubs et
organisations, probablement à cause des contraintes horaires imposées par
les obligations familiales. Malgré cela, elles tendent, plus que les
hommes, à tisser des relations sociales formelles ou informelles, hors de
leurs propres secteurs d'activité. Elles accordent plus d'importance à la
solidarité et au soutien dans l'univers professionnel, aussi bien que dans
la sphère familiale, et sont ainsi caractérisées (selon l'expression de
Parson) par un mode de leadership plus «expressif» que celui des
hommes, défini comme «instrumental».
Ce livre est digne d'attention car il foumit une réponse
convaincante à la question qui est souvent posée, de savoir pourquoi il
importe que les femmes accèdent ou non à des postes de direction dans
les affaires publiques. Est-ce véritablement le geme des dirigeants qui
compte? N'est-ce pas plutôt leur attitude en tant que personnes de pouvoir
qui est significative? A cet égard, notre recherche montre que
l'introduction des femmes dans les élites est importante, et ce non
seulement d'un point de vue quantitatif, vu que la moitié de la population
(précédemment point représentée au sommet de l'échelle) y occupe une
place croissante. L'importance du phénomène tient surtout au fait que les
femmes sont nettement plus démocratiques, égalitaristes et axées sur le
soutien et la solidarité sociale que les hommes. Ainsi, la pénétration des
femmes dans les élites du monde entier aurait pour corollaire la
promotion de tendances conduisant à un type de société plus
démocratique, égalitariste et humanitaire.
Dans son livre Gender Equity (Sage, 1988), 1.S. Chafetz indique
l'égale représentation des femmes et des hommes dans les élites comme
le plus important facteur de parité entre les sexes dans l'ensemble de la
société. Indirectement, le présent ouvrage confirme cette affirmation
théorique. On n'y prétend pas que les femmes au pouvoir perdent de vue
leurs objectifs de carrière pour tendre la main aux autres femmes, ou
qu'elles font de la promotion de l'égalité hommes-femmes leur principale
aspiration. Cependant, comme elles sont reconnues pour avoir
12généralement un esprit plus égalitariste et humanitaire, si elles ont la
faculté d'influencer les lignes d'action, il y a fort à croire que celles-ci
iront dans le sens du progrès vers l'égalité des genres.
La théorie des élites s'est longtemps intéressée au rapport entre
les élites et la démocratie. Elle devait déterminer quels types d'élites
entravent la mise en place de ce régime politique et quelles élites, au
contraire, en favorisent l'apparition et la consolidation. La démocratie et
la démocratisation ont été diversement attribuées à l'imposition de ce type
de régime par l'élite, à l'autonomie des élites non institutionnelles
vis-àvis de l'état, aux compromis, décisions et accords des détenteurs du
pouvoir concernant les règles de la démocratie. Dernièrement, l'accent a
été mis sur l'importance, pour la démocratie, de leurs relations avec les
élites de niveau inférieur et le public en général. Dans mon dernier
ouvrage, Classes and Elites in Democracy and Democratization (New
York: Garland Publishing, 1997»), j'ai d'ailleurs souligné le fait que les
relations de l'élite avec les classes et les groupes défavorisés de la société
facilitaient l'avènement de la démocratie. L'un des «avantages sociaux»,
pour ainsi dire, du livre que nous présentons ici est qu'il étend les
perspectives théoriques mentionnées ci-dessus concernant l'interface
entre les élites et la démocratie.
Ce livre attire, en effet, notre attention sur un type de relations
qui vient s'ajouter aux autres: le partage du pouvoir et le mode de
leadership consensuel -pratiqués plus volontiers par les femmes que par
les hommes - apparaissent comme potentiellement significatifs pour la
démocratie. Aussi sommes-nous obligés de prendre conscience d'une
question trop souvent négligée dans la théorie des élites, soit le lien entre
microcosme et macrocosme, entre ce que les élites accomplissent dans
leur milieu immédiat et la démocratie dans l'ensemble de la société.
Finalement, ce livre offte des perspectives encourageant à
l'égard des possibilités de changement vers une égalité homme-femme
plus poussée dans les élites. Gwen Moore et Michal Palgi, dans leur
chapitre (7) sur les réseaux et le parrainage, montrent que les différences
sont plus petites dans les pays social-démocrates que ailleurs. Cela
signifie, d'après elles, que la considération donnée dans les discours
publics a ce sujet dans ces pays a mené à une diminution de ces inégalités.
De mobiliser les consciences sur ce point peut donc conduire au
changement, un fait auquel les élites des autres pays feraient bien de
réfléchir.
C'est pour toutes ces raisons que ce livre ouvre une brèche dans
la tradition. Il se veut point de départ, et non ligne d'arrivée. Le sujet des
femmes et du pouvoir a tout juste été abordé: un grand travail
d'approfondissement reste à faire.
13Les sociétés évoluent et leurs élites aussi: la proportion de
femmes qui en font partie et les chemins (suivis tant par les femmes que
par les hommes) menant au pouvoir changent également. Toutes ces
transformations doivent être étudiées et documentées continuellement, les
résultats des recherches doivent être revus et les théories doivent
s'adapter à une réalité en constante évolution.
De plus, les temps qui changent engendrent de nouvelles élites.
La société de l'information, post-industrielle, a donné le jour à des
groupements de pouvoir rapprochés par les techniques de pointe,
l'ordinateur et l'internet. La mondialisation s'accompagne de la montée
d'organisations de gouvernement transnational et a vu la multiplication
des sociétés multinationales. Toutes ces entités ont généré leurs propres
élites. Or l'on ne sait encore pratiquement rien du rôle qu'y jouent les
femmes. Il s'agit là d'un domaine vierge pour la recherche.
Connaissant l'énergie créatrice de Mino Vianello, je suis sûre
qu'il se lancera lui-même dans l'étude de plusieurs de ces problématiques
et qu'il s'occupera de diriger des recherches pour en explorer les
différents aspects. Et tandis qu'il continue de nous indiquer la voie à
suivre, il faut espérer que d'autres sauront, non seulement lui emboîter le
pas, mais aussi apporter leur contribution originale à la recherche. Les
études de Vianello sur les voies qui mènent les hommes et les femmes au
pouvoir contribueront de même au fructueux développement de cet
important secteur.
14REMERCIEMENTS ET HISTORIQUE
DE NOTRE RECHERCHE
Il faut remonter à l'année 1973, lorsque, grâce à une subvention
octroyée par le Conseil National de Recherche, Mino Vianello organisa
une rencontre d'une semaine près de Zagreb pour voir s'il était possible
de réaliser une recherche sur la participation des femmes dans les prises
de décisions aux échelons les plus élevés des affaires publiques. Des
collègues de douze pays différents prirent part à la réunion, mais il
apparut rapidement que la grande majorité d'entre eux voulait étudier les
problématiques de genre à partir d'autres points de vue, tels que le
marché du travail, la famille et les droits civils. Ainsi, un groupe
beaucoup plus réduit se réunit trois ans plus tard à Assise pour entamer le
long travail d'organisation que suppose une étude comparative. L'année
suivante, lors d'une rencontre à Ariccia (près de Rome), le groupe fut en
mesure de fixer le plan de la recherche et de décider des outils appropriés
pour la collecte des données. Ces deux ateliers furent financés par
l'Université La Sapienza de Rome. Les résultats de cette recherche furent
publiés en 1990 par Sage sous le titre Gender Inequality.
Cependant, entre-temps, la question de l'exclusion des femmes
des affaires publiques était devenue une partie intégrante de la sociologie.
Ainsi, en 1990, la proposition de Mino Vianello (moralement soutenu par
le parrainage de l'Association Internationale des Sciences politiques, de
l'Association Internationale de Sociologie et du Centre des Nations-Unies
pour l'Avancement des Femmes) de mettre sur pied une nouvelle
recherche, dont les résultats devaient paraître en 2000 (Gendering Elites,
Macmillan), attira l'attention des collègues dans bien vingt-sept pays, de
fait dans les pays les plus industrialisés du monde.
En novembre 1990, grâce au support de l'administration locale,
il fut possible d'organiser une rencontre de trois jours à Bevagna (Italie
centrale), à laquelle participèrent des spécialistes de dix-sept pays
différents.
Les principes de base de la recherche furent arrêtés; chaque
participant eut la faculté d'inclure, dans un questionnaire commun, des
points intéressant particulièrement son secteur d'études sur les genres et
le pouvoir. La recherche se concentrerait sur les élites dans le monde de la
politique et des affaires. La circonscription de l'analyse aux élites ne
permettait pas d'envisager les problématiques liées à la mobilité sociale, à
l'introduction de l'individu dans l'élite (ce qui, du reste, avait été fait dans
Gender Inequality). Mais, en nous limitant volontairement aux élites,
nous augmentions notre capacité à examiner les différences et les
ressemblances entre les genres au sein même des élites, conformément au
but premier de notre recherche. Tous furent d'accord pour utiliser unquestionnaire commun (traduit de l'original anglais) et la même méthode
d'échantillonnage.
En 1991, après avoir testé un questionnaire préliminaire,
quelques membres du groupe se réunirent de nouveau à Bevagna pendant
trois jours, grâce à la Fondation Elsa de Giorgi. Le plan de la recherche
ainsi que le questionnaire, tous deux décrits dans le chapitre
méthodologique, furent élaborés au cours de cet atelier.
Une ultérieure rencontre de trois jours, à laquelle participèrent
six. membres du groupe international, se tint l'année suivante à Rome,
grâce à une subvention de l'Université La Sapienza de Rome.
La collecte des données commença alors dans les vingt-sept pays
intéressés et dura deux ans, de 1993 à 1995. Elle fut fmancée par des
ressources locales et par l'Union Européenne, avec une allocation de
200.000 euros.
En juillet 1994, douze membres du groupe international se
rencontrèrent à Bielefield, l'espace d'une demi-journée, pour évaluer les
progrès de la recherche et discuter de certains problèmes secondaires.
Fin 1996, une autre réunion de deux jours fut organisée à Rome,
avec le soutien financier du Conseil National de Recherche italien.
Douze membres y participèrent pour résoudre certains problèmes de
codage et d'analyse des données.
L'ensemble des données provenant des vingt-sept pays
concernés fut envoyé à tous les membres de l'équipe, en 1997, pour
qu'ils puissent rédiger un chapitre fondé sur l'ensemble complet des
données. Les ébauches furent distribuées à tous les collaborateurs pour
être soumises aux critiques et révisions.
En avril 1998, lors d'une réunion de dix.jours à Bevagna, encore
une fois subventionnée par l'Université La Sapienza de Rome, les
premières versions des différents chapitres furent discutées en détail et
des changements furent proposés. Seize membres du groupe international
participaient à cette rencontre.
Quelques mois plus tard, à Montréal, après d'ultérieures
révisions effectuées par les auteurs eux-mêmes, six membres du groupe
international examinèrent de nouveau le manuscrit qui fut, au cours des
mois suivants, encore revu par Mino Vianello, avant d'être ultérieurement
reparcouru par Gwen Moore de l'Université de l'Etat de New York à
Albany, celle-ci ayant aidé Mino Vianello à coordonner le projet. Leur
tâche consistait à éliminer les empiètements et à relier entre eux les divers
chapitres, vu que ceux-ci avaient été écrits indépendamment par des
auteurs différents et fournissaient, par conséquent, une représentation peu
homogène du problème que nous voulions étudier. En fait, quelques
collègues chargés de la révision de certains chapitres proposèrent des
modifications que les auteurs refusèrent d'effectuer. Tous les
16collaborateurs étant sur un pied d'égalité, chacun était, en définitive, libre
de décider du contenu de ses propres chapitres. C'était, on le comprend, à
la fois un bien et un mal. Nous espérons avoir éliminé celui-ci dans cet
ouvrage qui présente les résultats de la recherche d'une manière plus
articulée et couvre des domaines non encore explorés au préalable (les
chapitres 3 et 4, par exemple, sont totalement nouveaux, puisque les
sujets de la construction de carrière ou des modes de leadership n'avaient
pas été traités précédemment). En fait, l'exigence d'une présentation plus
systématique des résultats se faisait sentir, et nous espérons l'avoir
satisfaite avec ce livre plus complet, et à la lecture plus accessible.
Nous avons dit que cette recherche avait une longue histoire. De
fait, elle n'est pas finie. Les résultats présentés ici, fondés sur la méthode
de l'enquête, constituent les prémisses d'une autre recherche en cours sur
les genres et le pouvoir, cette fois de nature qualitative et basée sur des
interviews approfondies.
* * *
Malheureusement, certains participants qui ont recueilli des
données dans leur pays n'ont pas rédigé de chapitre dans l'œuvre
collective publiée par McMillan. Nous tenons à les remercier pour leur
inestimable contribution. Il s'agit de: Lois Bryson en Australie, Maria
Cermakova en République Tchèque, Julia O'Connor au Canada, François
de Singly en France, Yoko Hosoi au Japon, Katalin Koncz en Hongrie,
Valentina Konstantinova en Russie, Ilona Ostner en Allemagne et Bj0rg
Aase S0rensen en Norvège. Nous voulons également remercier ceux qui
ont effectivement contribué à la rédaction d'importantes parties de ce
livre: Gunnar Anderson en Suède, Jeannette Baker aux Pays-Bas, Burt
Baldwin aux Etats-Unis, Maria Carrilho au Portugal, Maria Antonia
Garcia de Leon, Maria José Alonso Sanchez et Helena Rodriguez Navarro
en Espagne, Gertraud Diem-Wille et Judith Ziegler en Autriche, Eileen
Drew en Irlande, Johanna Esseveld en Suède, Lis H0jgaard au Danemark,
Kaisa Kauppinen, lira Nuutinen et Jaana Kuusipalo en Finlande, Alison
Woodward en Belgique, Bogdan Kavcic et Marjana Merkac en Slovénie,
Joanna Liddle, Dawn Lyon et Elisabeth Michielsens au Royaume-Uni.
Nous avons contracté des obligations nombreuses et diverses en
menant à bien cette recherche. Nous devons beaucoup, surtout, aux
spécialistes -pour la plupart des femmes - qui ont, pendant longtemps,
travaillé sur les problématiques liées au genre. Nous avons largement
puisé dans le savoir constitué grâce à leurs efforts. Ce livre a aussi
grandement tiré profit des critiques qui sont parvenues de différents côtés.
Nous ne pouvons pas mentionner tous les collègues qui ont donné leur
précieux avis sur l'ensemble du manuscrit ou sur certains passages, mais
17nous tenons à remercier pour le temps qu'elles nous ont consacré avec
beaucoup de patience, Laura Balbo, Janine Mossuz-Lavau, Carole
Pateman, Sydney Verba et, particulièrement, Eva Etzioni Halevy qui a
accepté d'écrire l'avant-propos.
En ce qui concerne le financement, nous désirons remercier
encore une fois les organisations mentionnées ci-dessus pour avoir rendu
possible, grâce à leur généreux soutien, un projet qui, au total, aura coûté
environ un demi-million d'euros. Nous sommes également reconnaissants
à l'Association Internationale de Science politique, à l'Association
Internationale de Sociologie et au Centre des Nations-Unies pour
l'Avancement des Femmes, de nous avoir apporté leur encouragement.
Nous remercions la Faculté de Statistiques de l'Université La Sapienza de
Rome, et tout particulièrement le Département de Comptabilité Nationale
et d'Analyse des Processus Sociaux, de nous avoir donné accès à ses
services et appuyé nos demandes de fonds. Un merci personnalisé à Silvia
Sansonetti pour nous avoir prêté son aide au niveau de la coordination
internationale de la recherche, et à Maria-Luisa Rocco qui a dû
promptement écrire et. expédier des centaines de documents parfois très
longs au cours de toutes ces années.
18INTRODUCTION
Quand on parle d' «élites», on peut s'étendre longuement sur le
sujet ou, au contraire, se limiter à quelques mots. Il n'y a pas de milieu.
En effet, c'est un thème lié aux problématiques fondamentales des
sciences sociales, comme le rapport entre la répartition de la richesse, le
prestige et le pouvoir; l'exercice du pouvoir; la composition du groupe
qui le détient; et ainsi de suite.
Nous avons ici l'intention d'étudier le problème sous un angle
bien précis: celui de la relation entre le genre et l'élite, relation
traditionnellement ignorée par les recherches sur les élites.
Aujourd'hui, cependant, le stéréotype selon lequel les affaires
publiques sont réservées aux hommes n'a plus beaucoup de sens.
Nous sommes convaincus que cette recherche arrive à point pour
approfondir notre connaissance des élites, en y soulignant le rôle
émergent des femmes. Nous espérons qu'elle donnera lieu à de nombreux
débats scientifiques et publics, et, qui sait, à des politiques tendant à
l'extension du pouvoir féminin.
En effet, depuis que le sujet a commencé à intéresser les
spécialistes des sciences humaines -soit il y a environ quatre cents ans,
avec l'avènement de la société bourgeoise et la substitution du critère
d'attribution par celui de méritocratie - il a toujours été tenu pour acquis
que les élites étaient exclusivement masculines.
De fait, celles-ci, au sens large comme au sens strict (la «classe
supérieure au gouvernement» de Pareto), ont toujours été considérées
comme un fief masculin.
Autrement dit, qu'il s'agît d'entrepreneurs ou de leaders
syndicaux, de hauts dignitaires du clergé, de personnages du monde
politique, ou encore d'intellectuels, il était implicite que c'étaient des
hommes.
Pour quelle raison? Aussi simpliste que cela puisse paraître, la
réponse (explicitement énoncée dans certains des plus importants textes)
est que les hommes ont une passion innée pour le pouvoir et se battent
pour s'en emparer et le conserver. Toutes les organisations, les états, les
partis, les syndicats sont, dès lors, considérés comme des oligarchies
masculines. On peut perdre le sommeil (c'est, dit-on, ce qui arriva à de
nombreux socialistes après avoir lu Michels) parce qu'il semble
impossible de fonder une société démocratique, égalitaire, où aucune
minorité ne commande la majorité, mais il apparaît normal de ne pas
s'interroger sur la composition à 100% masculine des oligarchies.
Point n'est besoin d'étudier leur phénoménologie dans
différentes sociétés ou à des époques diverses, ou encore de parcourir
I'histoire de la théorie des élites qui, depuis ses débuts avec Machiavelli,a essentiellement été élaborée en Italie (ce n'est d'ailleurs pas un hasard:
toute société se reflète dans l'œuvre de ses penseurs). Même si on laisse
de côté le machisme évident de Machiavelli, ni Pareto ou Mosca, ni
Michels, Sartori ou Bobbio (pour ne citer que des auteurs italiens, mais on
pourrait dire exactement la même chose de Schmitt, Lasswell, Mills, Aron
ou Dahrendorf...), n'ont estimé qu'il valait la peine de se demander
pourquoi la moitié de la population, dans toutes les sociétés, avait
toujours été exclue du pouvoir dans le domaine public.
Naturellement, plusieurs auteurs féministes, surtout à partir de la
moitié des années soixante, attirèrent l'attention sur ce fait; mais leurs
observations passèrent inaperçues pour les théoriciens de l'élite.
Le débat portait sur qui avait le pouvoir; on se demandait si
c'était un «bien» en soi ou une «relation»; si le pouvoir occulte comptait
plus que le pouvoir déclaré; si c'étaient les groupes qui formaient les
élites ou quelques «grands hommes» seulement; si c'était la force ou bien
la manipulation à travers des symboles qui était la plus utile pour
conserver le pouvoir; si c'étaient les dons personnels ou bien les
circonstances qui comptaient le plus; et ainsi de suite. A un certain point,
on souleva le problème de ceux qui sont exclus du pouvoir; mais
bizarrement (ou plutôt, assez naturellement) personne ne posa la question
de savoir pourquoi les femmes, toutes les femmes (à quelques rares
exceptions près explicables par des circonstances familiales), n'y
participaient pas.
Les recherches qui se développèrent sur ce sujet, à commencer
par les plus classiques de Floyd Hunter et de Robert Dahl, qui marquèrent
un point de départ important pendant la période de la deuxième guerre
mondiale, en introduisant la distinction de base entre élite pluraliste et
élite monolithique, approfondirent de nombreux aspects du problème: les
conditions requises pour faire partie de l'élite; les liens existant entre les
élites dominant les sphères économique, militaire, religieuse,
intellectuelle et politique; à l'intérieur de celle-ci, les relations entre les
politiques et les bureaucrates; et ainsi de suite. Pratiquement personne,
parmi ceux qui se sont intéressés à la théorie des élites, n'a étudié la
question de l'absence des femmes des élites, à l'exception de Zweigenhaft
et de Dornhoff.
On s'interrogea encore moins sur la significativité et les
implications que l'accès des femmes au postes clés des affaires publiques
pouvaient avoir, premièrement sur les mécanismes du pouvoir lui-même,
et deuxièmement, sur l'évolution de l'histoire humaine. Il semblait acquis
que «chaque société devait nécessairement être dirigée par une minorité
masculine essentiellement motivée par la soif de pouvoiD>.
Dans un certain sens, malgré le développement des recherches, la
théorie des élites apparaît terriblement statique, indissociable des
20hypothèses - somme toute simplistes - formulées par Mosca, Pareto,
Michels, Weber et Ortega y Gasset.
Il n'y a pas grand 'chose de nouveau dans les recherches qui
suivene. Même si de nombreux aspects et des réalités diverses sont
explorés, il n'y a rien de bien spécial à souligner. On y ressasse toujours
les mêmes sujets: le débat entre les tenants du monolithisme et les
défenseurs de l'hétérogénéité des élites; la relation entre formes d'élites et
formes de gouvernement; l'autonomie des élites politiques par rapport
aux élites du monde économique; le rapport classe/élite; la question de
savoir si, dans les régimes démocratiques, les élites font l'objet de
contrôles et, si oui, jusqu'à quel point; comment les élites se reproduisent
et comment elles exercent le pouvoir; et d'autres problématiques de ce
genre.
Nous nous sommes donné comme but de déterminer qui sont les
femmes faisant aujourd'hui indiscutablement partie de l'élite dans les
affaires publiques, et quelles sont les implications de ce choix dans leur
vie privée, par rapport à ce qui se passe pour les hommes.
Nous n'oublions pas, bien sûr, que nous nous référons à une
infime minorité de femmes: nous savons - et la vie quotidienne nous
l'enseigne au même titre que les livres - que les femmes désireuses
d'entreprendre une carrière dans le domaine public se heurtent à des
obstacles de toutes sortes, dérivés du monopole masculin des affaires
publiques. Ce n'est pas tant leur infériorité numérique qui joue, mais la
forme de compétitivité grossière et sans scrupules qui caractérise
l'interaction masculine et se trouve à l'origine des barrières structurelles
dressées contre les femmes. Les hommes veulent perpétuer cette façon de
faire, car cela leur convient parfaitement. Cela ne dépend pas de leur
importance numérique: en effet, quand il leur arrive de se retrouver en
minorité dans des organisations dominées par des femmes, ils ne
rencontrent pas les mêmes difficultés que les femmes isolées dans un
cadre professionnel à dominance masculine. C'est pourtant ce qui devrait
se produire si le problème était réductible à une question de grandeur
numérique. Nous sommes conscients de cela, et aussi du fait que
beaucoup de femmes qui en ont les capacités renoncent à faire carrière, se
refusant à affionter une situation hostile. Mais dans cette étude, nous
voulons nous concentrer sur les femmes qui relèvent le défi.
La méthode utilisée, comme nous l'expliquons en détails dans le
premier chapitre, est celle déjà proposée par Mosca et reprise
dernièrement par Domhoff: il s'agit d'identifier les hommes et les
femmes qui occupent des positions clés dans la vie économique et
3
Il est intéressant de consulter, à ce sujet, les deux études monographiques publiées dans la
Revue internationale de Sociologie par Eva Etzioni-Halevy (V01.9, N.2,1999), et John
Highley et Gwen Moore (V 01.11 ,N.2,200 1).
21politique, en les choisissant exclusivement dans le très petit groupe de
ceux qui prennent les décisions au sommet, de façon à pouvoir saisir les
différences entre les genres. Nous connaissons les limites de cette
approche qui doit laisser de côté bien des aspects cachés, informels ou
non, du pouvoir, mais nous pensons que c'est la seule qui puisse être
utilisée avec profit et facilité dans une étude empirique.
* * *
De nombreuses questions sont soulevées concernant les femmes
membres de l'élite, outre la plus évidente de toutes, à savoir: qui
sontelles et comment vivent-elles, en comparaison avec leurs homologues
masculins? Nous tenterons d'apporter une réponse à certaines de ces
interrogations, particulièrement importantes, spécialement du point de vue
des femmes.
Nous avons eu recours aux paradigmes employés dans des
recherches empiriques notoires sur les élites, qui prenaient pour acquis
que leurs membres étaient des hommes. Nous avons ainsi voulu vérifier
l'hypothèse selon laquelle les conditions structurelles et culturelles
auxquelles les femmes sont soumises lors de leur «ascension» au pouvoir,
et une fois qu'elles y sont arrivées, leur sont hostiles et entrainent toute
une série de problèmes inconnus des hommes.
Voici quelques-uns des points les plus fréquemment soulevés:
o Quels pays offrent le plus de possibilités aux
femmes qui veulent parvenir à des positions clés dans le monde des
affaires ou de la politique?
o Existe-t-il des différences parmi les élites des divers
pays quant à la sensibilité envers les problématiques liées au genre et à la
discrimination des femmes?
o La sensibilité au problème de l'inégalité des genres
contribue-t-elle au développement d'une attitude plus positive en matière
d'égalité des chances?
o Les femmes plus jeunes ont-elles eu plus facilement
accès au «sommet» que celles de la génération précédente?
o Est-il vrai que les hommes font plus rapidement
carrière que les femmes?
o Les femmes ont-elles emprunté d'autres chemins
que leurs prédécesseurs pour arriver au pouvoir?
o Quels rôles spécifiques jouent-elles?
o Font-elles réellement partie du noyau décisionnel de
l'élite ou servent-elles plutôt d'alibis et d'intermédiaires?
22IJ Qu'est-ce qui contribue effectivement à la réussite
féminine?
IJ Où se trouvent les femmes qui participent aux prises
de décisions aux plus hauts niveaux? Il y a, en effet, des domaines -par
exemple, l'église ou l'armée -où elles apparaissent totalement absentes.
IJ Les hommes considèrent naturel de pouvoir
conjuguer une brillante carrière et une vie familiale. En est-il de même
pour les femmes, ou doivent-elles, plutôt, faire un choix? La famille
représente-t-elle un obstacle ou une ressource pour ces femmes
appartenant aux élites?
IJ Qui sont leurs partenaires?
IJ Ceux-ci leur apportent-ils leur soutien ou, au
contraire, sont-ils contrariés par les obligations professionnelles de leur
femme?
IJ Les femmes appartenant à l'élite proviennent-elles,
elles-mêmes, des classes sociales supérieures?
IJ Les femmes prises en considération ici sont-elles
soutenues par d'autres femmes déjà parvenues au «sommet»?
IJ Réserve-t-on aux femmes les fonctions qui, en
général, n'intéressent pas les hommes?
IJ Les femmes dirigeantes ont-elles le même mode de
leadership que les hommes?
IJ Sont-elles plus compétitives, dignes de confiance ou
démocratiques?
IJ Les femmes qui prennent les décisions au plus haut
niveau ont-elles la sensation d'avoir autant d'influence que leurs
homologues masculins?
IJ Enfin, les femmes ont-elles besoin de qualifications
supérieures à celles des hommes, du point de vue des études, de la
formation et de l'expérience, pour parvenir aux mêmes positions qu'eux?
Voilà quelques-unes des questions fondamentales auxquelles
notre étude essaie de répondre en prenant en considération la vie politique
et le monde des affaires dans les vingt-sept pays les plus industrialisés du
monde. Nous espérons que d'autres auront envie, à leur tour, d'explorer
d'autres domaines de la vie privée ou publique.
... ... ...
C'est par un souhait que cette introduction s'achève. Jusqu'à
présent, I'histoire a été celle des «lions» et des <<renards»qui détenaient le
pouvoir et en faisaient usage au détriment de la masse. Nous sommes
convaincus qu'une participation plus équitable et importante des femmes
dans les processus de prises de décisions peut modifier cette terrible
23logique. Nous l'avons dit: dans cette recherche, nous étudions les
premiers pas des femmes sur le chemin qui les mènent aux postes clés
des affaires publiques, parcours qui pourrait bien aboutir à l'effondrement
du monopole masculin érigé contre elles.
Cependant, nous sommes également conscients du fait qu'il
existe une troisième possibilité entre, d'une part, l'inclusion des femmes
dans les mécanismes du pouvoir sur un pied d'égalité avec les hommes,
et, d'autre part, leur exclusion du pouvoir dans la sphère publique: c'est le
risque qu'elles soient manipulées. En effet, elles pourraient être
encouragées à faire carrière pour servir, en fm de compte, d'alibis,
justement grâce au degré d'autorité qu'elles auraient acquis, et incarner le
modèle du médiateur des tensions sociales pour la génération de femmes
à venir.
24DESCRIPTION DE L'ECHANTILLON
ET PLAN DE LA RECHERCHE
de Silvia Sansonetti
Cette recherche, basée sur une enquête, explore les différences et
les ressemblances entre les genres, au sein des élites, dans les domaines
politique et économique, de vingt-sept pays industrialisés et
démocratiques, au système d'éducation avancé. Ces pays sont:
l'Australie, l'Autriche, la Belgique, le Canada, la République Tchèque, le
Danemark, la Finlande, la France, l'Allemagne, la Grèce, la Hongrie,
l'Irlande, Israël, l'Italie, le Japon, la Norvège, la Nouvelle-Zélande, la
Pologne, le Portugal, la Russie, la Slovénie, l'Espagne, la Suède, la
Suisse, les Pays-Bas, le Royaume-Uni et les Etats-Unis.
Nous nous sommes limités à l'étude de ces pays, car il est
logique de penser que l'accès généralisé des femmes aux positions
directionnelles dans les affaires publiques est plus probable dans une
société de type démocratique, économiquement et culturellement
développée.
1- Le plan de la recherche.
Un échantillon probabiliste ne conviendrait pas à l'objectif de
notre étude, qui n'est pas d'explorer les élites du monde des affaires et de
la politique en soi, mais les différences entre les genres au sein de ces
élites. Voilà pourquoi l'échantillon est expérimental et apparié. La
particularité de cette approche est que les femmes appartenant à l'élite
représentent le point de départ et que les hommes forment le groupe
témoin.
Vu que celles-ci sont très peu nombreuses, nous avons décidé de
nous concentrer sur quinze femmes de l'élite politique et quinze femmes
du monde des affaires. Une fois le questionnaire rempli par chacune, un
homme ayant les mêmes caractéristiques est interviewé. Il doit occuper la
même position, défmie selon les niveaux, dans la même organisation ou
une organisation semblable, et doit avoir approximativement le même
âge, un écart de cinq ans au maximum étant consenti. Ainsi, nous avons
terminé avec soixante personnes interrogées dans chaque pays: trente
représentant le monde des affaires et trente pour la vie politique.
Ont été considérées semblables, dans la sphère économique, les
organisations ayant des dimensions similaires (chifftes d'affaires pour les
sociétés; dépôts pour les banques; primes pour les compagnies
d'assurance). Dans le domaine politique, les ressemblances ont été
établies sur la base de l'appartenance des personnes interrogées à un parti
politique, au gouvernement ou au corps législatif.Les niveaux sont défmis différemment selon qu'il s'agit de
leaders de la politique ou du monde des affaires. Pour ceux-là, au premier
niveau, on trouve les membres du gouvernement, les présidents des
assemblées législatives nationales et les chefs des principaux partis
politiques au pouvoir. Le deuxième niveau comprend les présidents ou
gouverneurs des corps provinciaux et régionaux, les chefs des principaux
partis d'opposition, les présidents des commissions législatives et les
maires des villes les plus importantes; le troisième niveau comprend les
représentants élus des assemblées législatives; au quatrième et dernier
niveau, se trouvent les représentants des organismes gouvernementaux
locaux des principales villes et les directeurs administratifs des différents
secteurs de la fonction publique. En ce qui concerne les leaders du monde
des affaires, les niveaux sont défmis comme suit: le premier niveau inclut
les P.D.G. et les directeurs généraux; au second niveau se trouvent les
membres du conseil d'administration de l'entreprise, qui exercent des
fonctions directoriales ou financières; au troisième niveau, il y a les autres
cadres supérieurs; au quatrième, les directeurs de succursales ou de
divisions.
Le tableau 1 montre la répartition en niveaux de notre
échantillon. Les membres de l'élite politique interrogés sont plus
concentrés au troisième niveau, alors que les leaders du monde des
affaires pris en compte sont équitablement distribués sur les trois premiers
ruveaux.
Il a été plus facile de trouver des femmes leaders politiques en
raison de leur exposition constante à l'attention des médias. En revanche,
pour les femmes leaders dans la sphère économique, il a fallu suivre la
stratégie suivante: on a pris en considération les deux cent cinquante
compagnies les plus importantes de par leur chiffre d'affaires, et les dix
premières banques et compagnies d'assurances classées selon
l'importance des dépôts et des primes. Ensuite, une d'entre elles a été
choisie au hasard. On a vérifié que des femmes y occupaient des postes de
direction, en commençant par le premier niveau et en passant aux niveaux
suivants jusqu'à ce qu'une femme soit repérée. L'échantillon ainsi
constitué contient le plus grand nombre de femmes au pouvoir dans les
domaines politique et économique des pays étudiés. Les hommes n'y
figurent qu'en tant qu'homologues. Nous ne pouvons donc pas parler
d"échantillon masculin, tandis que nous avons pratiquement la totalité de
l'élite féminine des pays pris en considération.
Le taux de participation à la recherche pour les femmes a été
calculé dans seize pays de l'échantillon politique et dix-huit pays de
l'échantillon économique (les données relatives aux refus de remplir le
questionnaire n'étaient pas disponibles partout).
26Tableau 1
Personnes interrogées, selon la sphère à laquelle elles appartiennent,
leur niveau et leur genre.
Genre Total
Hommes Femmes n
Leadership Politique Niveau de la 1 73 81 154
position actuelle
2 62 61 123
3 244 236 480
4 9 19 28
Total 388 397 785
Economique Niveau de la I III 101 212
position actuelle
2 131 148 279
3 138 164 302
4 33 36 69
Total 413 449 862
Total 801 846 1647
y1 a 39 non réponses pour la variable "niveau de la position actuelle", toutes appartenant
à la catégorie "Leadership politique": 33 cas en Pologne (14femmes et 19 hommes), 2 en
Espagne (femmes), 2 dans les Pays-Bas (unefemme et
un homme) et une respectivement en Grèce et en Norvège (femmes).
Il confmne que nous avons pu étudier une très grande part des
élites de chaque pays, compte tenu également de la distribution en
niveaux de notre échantillon. En effet, le taux de participation varie de 65
à 95% pour les politiques (dans quatre pays, il est inférieur à 50%: il
s'agit de la France, du Japon, de la Grèce et des USA) et est un peu plus
élevé pour les leaders du monde des affaires (seuls quatre pays se situent
en deça de 50%: l'Irlande, l'Australie, la France et le Japon).
2- Le questionnaire
Il comprend plus de cent questions fermées.
«L'échelle du prestige social» de Treirnan est utilisée pour
agréger et comparer les données relatives à la profession (cf. Annexe A).
Le questionnaire a été collectivement rédigé en anglais avant
d'être traduit dans la langue de chacun des pays concernés. Ensuite, il a
été retraduit en anglais par une personne de langue maternelle anglaise
27hors du groupe de recherche pour tenter de limiter les différences
sémantiques entre les langues.
3- La collecte des données
Les données ont été recueillies en 1995. Les personnes
potentiellement concernées ont été d'abord contactées téléphoniquernent.
Les questionnaires leur ont, ensuite, été envoyés ou personnellement
apportés. Cette différenciation dans la collecte des données n'est pas
censée influencer leur qualité, car le statut social des personnes
interviewées implique un niveau d'instruction élevé et, par conséquent,
une familiarité certaine avec l'écrit, d'une part, et les relations publiques,
de l'autre.
4- L'analyse
Etant donné la nature expérimentale de l'échantillon, l'inférence
est utilisée uniquement pour renforcer nos conclusions, et non pour
formuler des généralisations sur l'ensemble des élites des vingt-sept pays
intéressés.
Nous l'avons dit: environ soixante questionnaires ont été
ramassés dans chaque pays. Pour éviter les différences numériques entre
ces pays, un système de pondération a été adopté, consistant à diviser le
nombre de questionnaires obtenus dans chaque pays par quinze. Ces poids
ont été appliqués aux variables des différents pays.
La Banque mondiale a classé les pays inclus dans notre
recherche en deux groupes, sur la base du revenu. D'un côté, la
République Tchèque, la Hongrie, la Pologne, la Russie, la Slovénie, la
Grèce et le Portugal; et puis, tous les autres. Nous avons suivi cette
classification, tout en distinguant un troisième groupe avec le Danemark,
la Finlande, la Norvège, la Suède et les Pays-Bas, issu des résultats de
l'étude sur la modernisation et la post-modernisation menée à travers le
monde par Inglehart (1997) (cf. Annexe B). Ces regroupements sont
employés dans la plupart des chapitres, mais, dans certains cas, les
auteurs ont adopté d'autres critéres en les justifiant sur la base de la
logique de leurs hypothèses.
5- Description de l'échantillon4
5.a-Caractéristiques des leaders politiques et du monde des
affaires
5.a.I-Leaders politiques
Les leaders représentent 48,9% de toutes les personnes
interrogées (824, dont 408 hommes et 416 femmes).
4
Des données essentielle concernant les pays sont présentées dans l'Annexe C.
28L'âge moyen est de cinquante ans pour les hommes et de
quarante-neuf pour les femmes.
En ce qui concerne la vie privée, 634 personnes interrogées sur
753 ont un(e) partenaire. La différence entre hommes et femmes est
hautement significative: 92,2% des hommes contre 76,4% des femmes.
L'organisation des travaux du ménageS est assumée
principalement par les femmes: sur l'échelle de Likert, les femmes sont
proches du point 3 (soit la moitié de ce qui est requis) alors que les
hommes s'approchent du point 2 (soit beaucoup moins que la moitié).
Parallèlement à leur carrière, les femmes leaders politiques doivent
s'occuper de leur maison plus que leurs collègues masculins.
Le nombre moyen d'enfants est de 2,24 pour les hommes et de
1,87 pour les femmes. Il y a là une différence très importante. Il apparaît
clairement que les hommes, déléguant le soin de l'éducation des enfants
aux femmes et n'ayant pas à subir les conséquences de la grossesse,
peuvent ne pas renoncer à avoir des enfants pour faire carrière.
L'analyse du niveau d'instruction des personnes interrogées ne
fait pas apparaître de différence significative en ce qui concerne le
nombre moyen d'années d'études effectuées (16,65 pour les femmes
contre 16,95 pour les hommes). Beaucoup ont un diplôme universitaire.
La différence est importante, en revanche, si l'on observe le type d'études
suivies. Le tableau 2 montre les résultats. Mises à part les études de droit
et de sciences sociales, on retrouve une majorité d'hommes en sciences
économiques ou ingénierie et une majorité de femmes en
humaines. Soulignons également que le pourcentage de femmes sans
diplôme universitaire est supérieur au nombre d'hommes dans la même
situation. Cela confirme 1'hypothèse selon laquelle la sélection en vue
d'un poste clé dans les affaires publiques s'effectue déjà à l'adolescence.
En ce qui concerne la position, 16,9% sont des membres du
gouvernement (premiers ministres ou membres du conseil des ministres),
13,6% sont des chefs de partis (leaders du parti majoritaire, leaders du
parti d'opposition, membres du comité central national du parti,
présidents ou vice-présidents du groupe politique au parlement ou au
sénat) et 7,4% sont présidents ou vice-présidents des commissions
législatives.
«L'échelle du prestige social» de Treiman révèle une différence
non significative entre les hommes (84,8) et les femmes (84,5), comme
résultat de l'observation de l'échantillon.
S
Dans ce milieu, il s'agit en fait de l'organisation des travaux du ménage plus que de leur
exécution.
29